SUR LEQUEL IL TRIOMPHA EN PLISIEURS STEEPLECHASE
beaucoup aussi de certaines choses, que je me suis permis de vous marquer. »
La question des costumes est son souci particulier. Elle s'y entend, de reste. Emettre des projets, les faire dessiner par Marcelin, de la Vie parisiemie, exécuter par Worth ou par un autre, et revêtir par les plus charmantes mondaines, pour le plaisir de tous, c'est son enchantement. Mais il n'est pas un seul point qui ne la touche et dont elle ne s'occupe avec sollicitude, en ces coulisses de fantaisies. Dans le partage des divertissements, les goûts sont variés. On aime ici les tableaux vivants. On préfère là les mascarades, les travestis. M°" de Metternich ne désavoue ni les uns, ni les autres. Manifestement, ses prédilections vont à la charade, à la comédie, aux spectacles dialogues et vivants. Là surtout son activité fait merveilles et donnerait à croire que l'éventail replié de la princesse a ressuscité la vertu des baguettes magiques. Toujours la plus vaillante, toujours sur la brèche, elle se plaint un peu, de temps en temps, de la tiédeur où s'endort le reste de la compagnie.
« Vous verrez, déclare-i-elle au poète de la revue, vous verrez les ennuis et les misères que vous aurez à subir avec acteurs et actrices. Je connais cela, c'est une race affreuse. Je puis le dire, puisque j'en suis. Et Compiègne est fait, pour répéter sérieusement, comme moi pour danser sur la corde de Blondin. »
Et que cette troupe brillante est malaisée à conduire, surtout à rendre exacte I
« Tout le monde court du matin au soir et, à l'heure de la répétition, pas âme qui vive. Rien que l'auteur et... moi. Jusqu'à présent, ça n'a jamais manqué. Noua aurions une belle chance, si le statu quo était changé. »
Encore, si on la laissait travailler ; mais non, pendant qu'elle songe de la pièce, qu'elle écrit de la pièce et qu'elle en vit, qu'elle se tourmente à en éprouver chaque 'Clîet, à en interroger chaque nuance et chaque détail, autour d'elle on babille, on fait du bruit, comme s'il ne s'agissait point d'une chose d'importance.
<c On vient m'interrompre à chaque instant. Boson (le
prince de Sagan) jase comme une pie. Bussiërea ne se tait guère. Richard fait comme eux; ma tête n*y est plus du tout, et }e ne sais trop ce que je vous dis. »
Richard de Metteniich, en efiet^ est beaucoup moins entraîné. Tenir rorehestre^ jiou^ au piano^ il y consent; mais monter en scène, donner la réplique» U n'en éprouve qu'une feûble envie.
« Ne comptez pas sur Mettemich, écrit IVP* de Pourtalès ; on n'est jamais sûr de lui ; il ne veut pas jouer. »
N'importe, la princesse se donne assez de mouvem^Eit pour deux et davantage. Sa diligence est sans seconde; sa complaisance d'apprendre, de dire ou de chanter est sans limites. CTesi au même correq;Kmdant :
« Mon cher Massa, je chanterai ce que vous voudrez me donner et ce que les autres ne voudront pas. Je vous répète ce que vous savez, j'espère : c'est que je ne suis pas trop difficile à faire marcher. J'étudie, à rheure qu'il est, mes rftles; car ils sont à peu près appris. Voilà mon plan de campagne : la cantinière tapageuse, bruyante, l'allure militaire, l'air goguenard; la Grève, bonasse, un milieu entre le comique et le ridicule... une naïveté, genre Alphonsine, Elnfin, la Chanson très {rançaise^ gracieuse, gentille, gaie et parfois très posée, rieuse et parfois triste... »
Il se rencontre souvent des anicroches. Chacune apporte une réclamation, demande un changement, exige im coup de ciseaux. L'impératrice aussi taille dans les couplets en long ou en large. Tout de même, les choses enfm s'arrangent Cela se dessine et prend corps. La troupe arnve à travailler d'ensemble. « Je connais bien mon puoiic ». assure alors la directrice de la scène. Une actrice de profession ne s'exprimerailipas autrement
On sent qu'elle n'aime pas les lenteurs. Elle brûle d'avoir en main toute la pièce, de savoir ses rôles, d'entrer en scène. « La pièce ! la pièce l » réclame-t-elle. L'imprévu la tourmente, l'inquiète. Elle est dans les transes que quelque événement malencontreux n'aille encore retarder la fête théâtrale.
« J'espère beaucoup, j'espère de tout mon cœur que
LA PRINCESSE Dfi IIETTERNICH 195
le choléra n'empêchera pas le séjour de Compiègne^ m qu'un affreux deuil de cour ne viendra nous tomber sur le dos, la veille de la représentation !,.. Ce aérait à se pendre au premier arbre v>^iu l u
En voyage, à Vienne, ou sur les chemins qui mènent k ses magnifiques propriétés de Bohême et de Hongrie, elle emporte ses rôles, les reprend, les travaille avec le scrupule d'une véritable actrice :
« Vienne, 29 octobre 1886.
« Je chante et Je rechaiita ; fai^rends, je répète; je suis^enfin, en pleine revue..« » (1).
Et^ à force de brûler les planches... du théâtre de Compiëgne, sans y prendre garde, entraînée par le méfier, si f ose dire, elle se laisse gagner légèrement aux façons de parler désinvoltes, un peu osées, un peu familières des divas et des divettes :
« Quant à Tair à tout casser, cela va comme sur des roulettes et je me demande pourquoi il m'allait si peu, au début... Je reluse éneigiquement la danse espagnole, dont me parle Boson. J*en aurais assez fait en créant tout ce que vous m'avez envoyé. Il y en a plus qu'il ne faut à jaser et à fredonner. Je endos que le public ne me prenne en grippe ; car je lui en sers, en veux-tu en vfâà. »
Mais, tout en se livrant à des ^piègieries, que sa jeunesse explique, tout en jouant avec u^i .diable au corps qui n'appartient qu'à elle, ne croyez pas qu'elle oublie son état de princesse et sa digniié d ambassadrice. Il suffit qu'ils soient en cause pour qu'elle se mette nettement sur la détcnsive :
(( Permettez-moi de vous oonfler tout hàs^' tout bas,
(1) Dans la même letire, de sa maui 4eprimoe6»e« ^.le ajoute : Vite, faites- moi la musique 4e Tair :
Macaelie tnrco Macache cognaco...
Un mince détail, comme on voit, qu'elle n'oublie • -n.
que je me refuse à chanter le couplet k l'empereur. Je ne puis le faire, et ce serait ridicule dans ma position d'ambassadrice. Je vous supplie de ne pas me faire brûler un seul grain d'encens... »
Quant aux hardiesses du texte, elle n'est pas prude. Mais, pour d'autres, pour Compiègne, pour la grande maîtresse d'Essling aux airs timorés et renfrognés, elle réclame qu'on atténué la verdeur des couplets. Dans les Commentaires de César, elle avait double rôle. Elle incarnait la chanson, la vraie chanson française ; elle représentait aussi, bravement, un' « chevalier du fouet. ». Il fallut supprimer dans le grand air du « sapin » en course, Tallusion trop vive aux stores baissés des voitures publiques. Très amusée, d'ailleurs, heureuse d'avoir à détailler les malices du rondeau, elle avait chanté le reste du morceau, avec beaucoup d'humour, en digne automédonfemme, qui, par dévouement à la famille, a remplacé pour un jour, sur le siège, son mari en état de grève (1).
(t) Le cocher.
Ed attendant, défense à quiconque de travailler... Or, pas de pain à la maison; les enfants crient; alors, mon mari m*a donné le fouet...
Prud'homme.
Oh! le rustre!
Le cocher, riant.
Non! non! Pas comme vous Tentendez!... n m'a donné le fouet pour conduire sa voiture, et je vous assure que je ne m'en acquitte pas mal :
Air de : Renaudin de Caen,
Tantôt sur la place on m'arrête Et je charge un couple aiftoureux; La dame a la jambe bien faite...
Le monsieur parait fort heureux :
— Monsieur, madame, à quel endroit?, •Du coin de Toeil on se concerte...
« Allons où la campagne est verte ; Allons où la fougère croit! »
Le soir, c'est quelque bon ménage Qu'on mène au bal, et, quelquefois, Pour ne pas déranger la cage (*) Le serin monte auprès de moi.
La crinoline.
LA Pi^INCESSE DE METTERNIGH 197
Ces grandes audaces. thé&trales étaient de saison et ne duraient que leur temps, une fièvre d'automne renaissant et disparaissant avec les vacances de Compiègne. Le vertigo passé, elle savait, et vite, reprendre sous son amabilité flère, pour qu'on n'en ignorât, le ton de la grande dame et les convenances de son rang.
On n'occupe pas impunément de ses moindres gestes .l'attention particulière et la curiosité publique. Conseillère très émancipée de genre et de tenue chez l'impératrice, elle encourait forcément devant l'opinion les responsabilités de cette sorte de direction mondaine pleine de turbulence. Tout n'en retournait point à l'avantage de la spirituelle, un peu irrégulière et très originale ambassadrice. L'esprit enjoué de la princesse et le parfum d'exotisme, qui relevaient ses goûts d'indépend.ance et de fantaisie, avaient fait fortune à Paris. Ils y rencontrèrent des critiques. Maintes épigrammes à son adresse, et dont elle ne se souciait mie, voltigeaient dans les journaux. Les tirailleurs de la petite presse s'en prenaient à la surintendante des plaisirs impériaux d'une influence dont on exagérait les suites et la
Prud'homme, galamment.
Je comprends cela!
Le cocher.
Merci! ? * ^^
Le samedi survient et, crac! /
Pour la noce, il faut que j'attelle; Et nous allons en ribambelle Faire trois fois le tour du lac. , ^ .
En rentrant, j'ouvre la portière, Et souvent, dans Tintèrieur, J*ai retrouvé la jarretière De la demoiselle d'honneur...
Sans que Tambition m'assiège, Haut placé, je suis fort content :
Combien d'autres qui, sur leur siège, En devraient savoir faire autant!
Vous voyez que, dans tout Paris, En voiturant jusqu'à leurs pqrtes Un tas de gens de toutes sortqs, J'ai beaucoup vu, beaucoup appris!
(Les Commentairei de Cciar, art. I, se. v.i.)
portée, mais qui oontrîtmaieiit biea, pour l^ir inrt, à rée^rvèlemeat général. Tel articlier du Nom fouae, qui devait un peu plus tard louroer des madrigaux en vers à son honneur^ rappelait If** de RisquenyiOe. Tel antre, un virtuose du ChÊrivm. trouvait à rirrégularité de6 lignes de son visage prétexte à une méchante raiUearie, que s'empressèrent à colporter tous les faiseurs d'anas. On lui reprochait d'aimer trop la danse, la comédie et la cigarette. N^était^^e pas Anrélien Scholl, qui lui dressait un blâme de fumer « comme un bateau à vapeur » ? Ce qui était plus malicieux qu^exact. Aussi bim la liberté, dont elle donnait Fexemple, sur ce détail, — pareille à beaucoup de grandes dames d'Autriche et de Russie, — elle la laissait chez elle, dans Tintime, à ses invités, et c'était un des privilèges appréciés, de sa maison.
On lui rapportait ces propos de chronique; elie secouait les épaules, ripostait d'un coup d'épingle, et cela ne Tempéchait pas^ disait^lle, de mener son fiacre.
Des attaques la bouchaient davantage, sous une forme I^us directe, plus pénétrante^ Ce qu'elle avait d*aisance dans sfô propos, de hardie goatillesse dans ses allures, de primesautier dans ses actes (1), trouvaient de rudes censeurs.
Sur quel ton en parlait le fielleux Viel-Castel, entre autres, je vous le laisse à supposer d'après cette unique phrase, cueillie à la bonne place de ses Mémoires ter-
(1) Ses spontanéités, insoaeiaiifees de FeASei qu'elles pouvaient produire, hors du cercle où eUes s'eararçaieBC eomme ehee soi, côtoyaient, parfois, Timprudence. Un jomt de isS7^ fumée de l'Exposition, elle se promenait à, pied. Il lui prend fairtiwie d*aner jeter un «oup d'œil au concours des nations. Sans attendre flOa équipa^, simplement, elle hèle un cocher de fiacre; et, «vee ee sans-Oiçon d'une grande dame •étrangèpe parlant à run de ses aerfiteiirB :
« Cocher, conduis-mot aa Chaaip-de-Mars >,
commande-t-elie. Celiii-os, gouaâ&enr et ee trocnpani sur la qualité de la personne, ou, pour répondra da tus au tae, en citoyen français, se tourne et dit avec un bon sourire :
« Tu me tutoies... Alors, «Teat doue de raaiourî •
Jules Janin contait celte anecdote A Philibert Audebrand, qui me la rapportait, un matin qu'il ouvrait à grande eau récluse de ses souvenirs.
ribtem&Di vindieaUfs, ou injurieux pour bien des gens :
« M^ la princesse de Mettemiclv qui a pris les manières et le ton des lorettes, esl une favorite de Fimpéralrice, qui la met de toutes les parties ; elle boit^ elle famé; elle joue, et elle conte des histoires. »
Très découvertes, en effet, ces histoires, s'il est vrai qpi'elle raconta celle qpi'il lui pr^ pour ravoir dite à Tnanon, en présence de Fempereur et des services de Leurs Majestés, et que nous ne répéterons point.
De certains esprits chatouilleux lui faisaient un blâme public de ce franc parler, quoique la liberté des mots ne soit souvent que la preuve d'une moindre hypocrisie dans l'âme. On récrivait On rimprimait. Et elle en éprouvait quelque émotion, fort légitimement.
Ici se place un épisode^ qui, pour la singularité des circonstances, le relief des détails et le romanesque du dénouement, vaut d'être révélé tout au long, comme il me fut conté par i*un de ceux qui y eurent le plus directement part.
Un volume venait de paraître, qui fît aussitôt grand tapage : les Femmes d'aufourd^hMi, par Guy ^e Charnacé» Tels de ces portraits, ramenés à une note uniforme de galanterie délicate, prêtaient à l'équivoque par rimprécision des lignes et le nébuleux des fonds ; car on n'y nommait persœine, on ne laissait que deviner les ressemblances (1). D'autres, au contraire, enve-
(1) n n'est pas de secret si bien e»ché q^'il ne se retrouve. Les visages éblouissants de jeunesse et de fraîcheur» dont un délicat sab^ terfiige avait à demi voilé les apparences de grâce, d'élégance, de modestie suave ou de fière beauté, se soiit enveloppés, pour la plupart, des ombres de la mort ou de Toubli Une chance pcu^culière a mis entre nos mains la clef de toutes ces- alhisions. Qui nous eotpèche, à présent, d'en trahir l'identité déjà lointaine et fugitive?
La première section d'une galerie de portraits, si copieuse qull fallut la répartir en deux volumes, est placée sous les auspicea de M~ de S... €hi écrirait en toutes lettres M-» de Sancy-Parabère. La seconde division se ferme sur une dédicace à M"* do B. : cette dédicace motivée ne dissimule qu'imparfaitement la fine silhouette de l'aimable et im peu turbulente comtesse Marie de Donaeval. Tout à Feutrée, ce pastel, efOeuré d'une touche discrète et respectueuse, sous les dehora d'une mystérieuse grande dante simf^enent appdée Blanche, dénonce la physionocnie eharmeresae de Timpéra^ce. le ne vous apprendrai que peu de chose en vous découvrant que la
iOO LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
loppés de contours plus nets ou gravés d'une pointe plus profonde trahissaient, à première vue, sous Tanonyme, ce signalement général et vivant dès personnalités, auquel on ne se trompe point. Il n'y avait pas d'erreur possible, par exemple, quand il s'agissait de renvoyer à son prototype le décalque satirisé de « la reine Peste », une illustre princesse étrangère, dont les hardis caprices poussaient trop à l'imitation de certaines élégances frelatées. L'auteur avait évidemment visé M"' de Metternich. Au nombre de quatre-vingts, les médaillons, qui com-
troublante Mélytta fut une M** de Backendorf. Mais une personmfication moins yague passe sur la toile du cinématographe, lorsqu'en vous présentant la superbe Héliodora nous aurons ajouté : comtesse de Castiglione. En vous disant qn* Olympe n*est autre que la duchesse de Brissac, qtï Henriette ressemble terriblement à la duchesse de Bassano, je ne croirai pas me tromper ; et non plus en restituant à hi maréchale Canrobert, la brune aux yeux bleus, née sur la terre d'Ecosse, les dons et mérites, qui inspirèrent Tode k Myrrha^ ou À la vicomtesse Le Pic ce qui lui revient des grâces de Berthey ou encore à M** de Sancy le plaisir légitime qu'elle dut éprouver en se mirant dans la glace d^Herminie. L'énig^atique Eliane ou la très ennuagée Laure restent inflxables. En revanche on pourrait rebaptiser beaucoup de celles qui sont, là, dans leur proche voisinage. Par quelle raison Técrivain a-t-il un tantinet acidulé son encre, lorsqu'il portraitura, sous le nom de Diane^ la tempétueuse et capricante chasseresse, l'originale marquise de Gontades, plus tard comtesse de Beaulaincourt? N'importe, c'est bien elle, à tout prendre.
Avec son déshabillé galant et son minois chiffonné, Jmpéria amuse le regard et Tétonne. Elle n'est pas de ce monde, de ce grand monde ; on s'en aperçoit, de reste. Elle n'est que Marguerite Bellanger. Voici passer Odette^ à la flavescente chevelure. Nommons-la bas et vite ; car elle n'est pas flattée, céans, la marquise de Galliffet. Cette autre Jolie persohne peut hésiter entre le sourire et la moue, suivant que brillent ou se ternissent à ses yeux les facettes du portrait endia mante d'Hettoige la Blonde, — lisez de M** la vicomtesse de Janzé. Si M. de Charnacé trempa sa plume à fond dans Teau de rose pour dessiner le ravissant keepsake de Betty , autrement M** de Pierres, Je n'avancerais pas que M** de Eeculot lui dût un égal retour de gratitude pour la manière dont il l'habille et la déshabille, au moral, sur le chevalet de Calpumie. U y a des épines mêlées avec les fleurs offertes à Aurore, la seconde M"« Emile de Girardin. Et des ronces traversent la guirlande tressée en l'honneur de Marcella, dite Marcello, dite la duchesse Colonna, statuaire mondaine. Quant à M** de Lourmel, ce n'est point pour lui faire entendre qu'elle a la modestie de la violette qu'on lui présente, comme son double, l'image de Lucette, tant éprise d'elle-même et de ses rêves iUlmités. Mais terminons rénumération du cortège, et que ce soit une plainte, en passant, sur le sort de M** de Sapinaud, fort maltraitée là, sous les traits d'une M"* Barbe-Bleue,
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posaient la galerie, étaient pour la plupart tournés à l'avantage de leurs modèles. Les soixante-dix ou soixante-quinze personnes, dont on prônait les vertus et les charmes, se dissimulèrent sous le fard de la pudeur et peignirent (Je ne pas s'apercevoir qu'elles fussent en cause. Les quelques femmes attaquées, en revanche, s'agitèrent furieusement. Elles se préleiidaient calomniées d'une manière indigne, outragées,; déshonorées. Il fallait venger l'honneur féminin. Oa tint conseil pour aviser au châtiment du téméraire.
IJn véritable orage surgit du choc de ces amours-propres féminins surexcités. La colère de quelques-unes' était au comble. Dans une réunion plus animée qua de coutume, où faisaient corps, autour de M™ de Mefc ternich, les ennemies de Charnacé, on venait de lire, à haute voix, le portrait de « la reine Peste ». Et îes prote^cttions avaient redoublé. On avait souligné chaque trait avec une indignation feinte ou sincère. Pou; vaiVon souffrir cela ? Non certes. Il fut décidé qu'un champion serait envoyé au hardi contempteur des princesses. Lequel ? Il fallait choisir une flne lame, sans doute, un vengeur assuré. Le nom se présentait de soii Comment n'aurait-on pas d'abord pensé au colonel mar; quis de Galliffet (1) ? Trop gâté des femmes pour avoir & leur refuser quoi que ce fût, et goûtant fort, pour son compte, l'aventure et le tapage qui en pouvait résulter, celui-ci n'hésita point à relever le gant : « Mesdames, mon épée et ma foi sont à vous. » Et il envoya ses hérauts d'arme, je veux dire ses deux témoins au gentilhomme de lettres.
Levé de bonne heure, ce matin-là, l'âme tranquille, et ne se doutant guère du complot qu'on avait formé contre lui, mais songeant en douceur à quelque nouvelle beauté, dont il aurait à charmer son imagination eril dessinant ses traits, M. de Charnacé se sentait de la meilleure humeur du monde, lorsqu'on frappa à la porte de sa chambre.
(1) « Le fidèle et bruyant Galliffet, que j*aime avec ses grandeé qualités et malgré ses immenses défauts. » {Lettre de la princesse de MeUernieh au marquis de Massa, 11 juin 1867.)
« — Qu'est-ce ?
« — Deux cartes pour M. le marquis. »
Il tend la main, jette un regard :
« — Faites entrer le comte du Lau et le prince d'Axemberg. » •
A la manière d'être cérémonieuse des personnages introduits, à leur salutation froide et grave, à la façon dont ils s'asseoient sur le bord de leurs sièges comme des gens n'ayant qu'un mot à dire et à prendre congé aussitôt après, il est aisé de s'apercevoir qu'ils ne sont pas venus en ambassadeurs d'une partie de plaisir.
« — Monsieur, prononce le prince d'Aremberg, nous venons de la part de notre ami le colonel de Qalliffet vous demander réparation, à l'occasion du portrait plutôt malveillant qu'il vous a plu de tracer de la princesse de Mettemich. »
Le cas était assez singulier pour que M. de Chârnacé demeurât, un moment^ comme hésitant à s'expliquer le bien fondé de cette passe d'armes à laquelle le provoquait, pareil aux jouteurs du moyen âge, un chevalier batailleur.
« — Messieurs, répondit-il, vous me voyez fort surpris. Je ne savais pas que M. de Galliffet fût le parent ou le répondant de M"** de Metternich. »
L'ironie était de mise en la quesMon. Le comte du Lau, qui ne manquait pas d'esprit, se défendit,' pourtant, d'engager la conversation sur ce ton.
« — Ne jouons pas sur les mots. Nous accomplissons notre mission. Et nous vous demandons une réponse.
« — Mais, en admettant que M. de Galliffet soit chargé de prendre fait et cause pour une princesse étrangère en puissance de mari, sur quel point vous appuyez-vous afin de justifier votre affirmation? Sur quel signe évident basez-vous votre opinion que j'aie voulu faire le portrait et la critique d'une princesse que je n'ai pas nommée î
« — Mon Dieu, il n'y a pas à cherclier. La voix publiée est unanime à déclarer qu'en peignant « la reine
LA PRINCESSE 1)K METTEHNICII 2W
Peste », et sous de telles couleurs, vous visiez personnellement la princesse de Metternich.
« — Cette voix publique et moi nous n'avons rien à démêler ensemble. Je n'ai pas de réponse à vous donner. »
Le prince d'Aremberg regardant alors en. face le marquis de Chamacé :
« — Monsieur, c'est au gentilhomme que je m'adresse. Oui ou non, avez-vous eu l'intention de tx^ucher indirectement, dans l'opinion du monde, la princesse de Metternich î »
Sur cette interpellation, M. de Chamacé estime qu'il ^n*y a plus de mesure à garder.
et — Oui, messieurs. Ce soir, à six heures, vous recevrez la visite de mes témoins. »
Il en fut ainsi. Le lieu de rencontre devait être le Tir aux pigeons du bois de Boulogne, un cercle fermé où l'on ne risquait point d'être interrompu ni dérangé. Dès l'aube printanière, à cinq heures, les combattants et leurs témoins avaient à s'y trouver. Quelle serait l'issue d'un duel si légèrement engagé ? Les amis de Chamacé n'étaient pas sans crainte. On savait la réputation de tireur de Galliffet. M. de Chamacé n'avait pas touché une épée depuis assez longtemps. N'allait-il pas être en état d'infériorité manifeste vis-à-vis de son adversaire 7 Cédant au conseil qu'on lui donna, il se rendit, la veille, dans une salle d'armes pour s'y refaire la main et reprendre l'assiette. La séance dut être à souhait en belles ripostes et sûres parades, car le vieux maître, le célèbre épéiste Robert, répondant aux inquiétudes des témoins de Charnacé .sur l'ardeur connue de Galliffet, n'eut que ce mot h leur dire :
« — M. de Charnacé est presque intouchahie. »
On s'en aperçut le lendemain, tandis que les pieds trempafent dans la rosée, sous le ciel encore brumeux. Les adversaires sont en garde. Galliffet s'esl précipité comme un lion, avec la fougue de la jeunosse et de son tempérament. Charnacé soutient le choc et riposte du tact au tact. La solidité de l'attitude ne le cède point à l'enragement des coups portés. Au bout de quelques
minutes, dans l*intervalle d'une reprise, le colonel de Galllffet s'arrête. Les témoins se rapprochent. Des signes sont échangés, puis des paroles à mi-voix avec eeux de M. de Charaacé. Un colloque s'engage, qui ne semble pas aboutir. De quoi s'agit-il 7 On en fait part à Charnacé. M. de Gallifiet se plaint d'avoir le poignet engourdi, et demande à plonger sa main dans une eavette d'eaii froide. On ne juge pas sa demande admissible. Vrai gentilhomme d'ancienne race, M. de Charnacé répond : « Qu'on aille donc chercher la cuvelte I » Et l'un des domestiques du cercle, en livrée rouge et en bas Meus, apporte le récipient. Le marquis de Galliffet a pu rafraîchir sa main et faire cesser l'engourdissement qui paralysait son énergie. Le combat a recommencé. Il dure depuis quelques minutes, sans résultat, lorsque de nouveau le bouillant officier réclame le secours de l'eau froide. On rengage le fer. Ce long combat menace de ne se terminer que par la fatigue des adversaires. Il prend (in cependant, et d'une façon assez bénigne. En parant un des retours impétueux de Galliffet, M. de Charnacé a ramené contre sa cuisse l'épée de son adver- ..saire. Une veinule se déchire. Un peu de sang jaillit et humecte son pantalon blanc. GalUffet est sauf. La blessure de Charnacé est plus que légère. Les témoins s'interposent et déclarent l'honneur satisfait.
Le duel avait duré trente-cinq minutes. Il eut un épilogue digne d'être comparé aux plus belles fictions de cape et d'épée d'un Féval ou d'un Dumas. La nuit avait eu lieu, place Vendôme, un bal donné pair la baronne Schickler. On y était averti de ce qui devait s^ passer, le matin. Toute la société était extrêmement anxieuse sur l'issue de la rencontre. Or, qu'arriva-t-il ?
En rentrant à son domicile, boulevard Haussmann, M. de Charnacé eut 3'étonnement de voir des équipages en ligne devant sa nriison. Deux bancs, en bordure du trottoir, étaient remplis de femmes en toilettes de soijée» des amies qui venaient s'enquérir et savoir... Une autre, simplement vêtue, en habits de jour, se tenait plus loin, à l'écart, debout, dans la brume du matin, pareille à ]une figure muette d'un tableau de Gérôme.
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Et quand toutes ces dames furent remontées dans leurs voitures, lui se dirigea vers celle-ci et la remercia avec effusion du généreux . élan qui Tavait amenée là« D était six heures du matin ; elle avait dû quitter seerèienoent la chambre conjugale, au risque de ^a réputation^ au risque de son bonheur domestique ; puis, rentrer à pied, ayant eu le temps d'apprendre, avant que son mari se fût réveillé, que son ami était indemne. Héroïsme d'affection d'autant plus touchant qu'il était pur et désintéressé. Rien d'intime n'existait. Il ne savait rien de cette femme, sinon que c'était une âme inquiète «t sensible, frissonnante à tous les émois de la nature, de la tendresse et de l'art L'implacable mal, la phtisie dessécha de son souffle aride la ileur de sa jeunesse. Il la revit à ses derniers moments ; et il eut l'amère douceur de poser un baiser sur ce front, où commençaient à couler les sueurs glacées de la mort.
Cette diversion a failU nous entraîner hors de noire sujet. On eut bientôt oublié le duel Ghamacé-Galliffet et les causes qui l'avaient amené. Rien ne fut changé, pour cela, au train des choses. Et M"* de Metternich continua de mener ou de suivre le tourbillon.
En réalité, l'ambassadrice d'Autriche, dans les côtés ordinaires de sa vie, n'était que l'associée spirituelle du régime auprès duquel le hasard, les circonstances de son mariage l'avaient accréditée. Elle n'inventa ni les tableaux vivants (i), ni les bals travestis, ni les cocodettes, dont on la proclamait la' reine. Elle était dans le train et s'y lançait à toute vitesse, parce que son naturel l'y poussait ; et, pour ne pas rester en arrière, bardiment elle en prit la tète.
Mais, à l'instant, nous venons de prononcer un mot,
(1) Les tableaux vivante ou les tableaux parlante n'étaient pas d'une création si nouveUe. Dès ranliqvité païenne, on voyait sur les places pilhliques d'Athènes et de Sicyone les prêtresses de Véotis, sous la figure de Cypris ou de Diane, des Heures ou des Grâces, rivaliser avec •ies 'Ooaoeptions des peintres et des sculpteurs. On leur avait apprii» 4lans les ateliers des artistes, à représenter les banquets et les fêtes ^ l'Olympe. On sait qu'an dix-biûtÂèine siècle, dans Tèlôgânte sociéié, parmi les beautés du théâtre, ee genre de symboles vivattte XMUésgoûlé.
une épithète, qui était alors en grande fureur, et dont la signification a changé par la suite. Les cocodettes, c'étaient, dans Tescorte brillante et vaporeuse de Tlmpératrice, les p4us belles, les plus séduisantes et les plus -nobles de cet escadron volant. En. être était le désir ambitieux de bien des jeunes et jolies personnes, Françaises ou étrangères. Et la comtesse Walewska me contait, à ce propos, une anecdote. Avec son mari, Thomme TEtat, elle possédait, à Saint-Germain, un pavillon servant de rendez-vous de chasse: On avait, dans le voisinage, de jeunes Américains nouvellement mariés, M. et M"* Thomson. Celle-ci vint, une après-midi, rendre visite à la comtesse : c'était pour prendre congé.
« — Quelle raison vous fait partir ? lui demanda M"" Wcdewska.
« — Nous nous sommes décidés, mon mari et moi, à nous rendre à Biarritz. Je suis heureuse, ici, tranquille, reposée ; mais il faut que nous allions où est la Cour, en ce moment ; sans cela comment serais-je inscrite sur le livre des cocodettes ?
« — Ah I vous n'avez pas d'autre motif de nous quitter? Vous tenez à voir votre nom dans la série...
« — Oui, je veux être cocodette, comme beaucoup d'autres étrangères de ma connaissance, comme la marquise de Villamerina, ambassadrice d'Italie; comme les filles de lord Cowley; comme la duchesse Litta, lady Hamilton et la princesse Troubetzkoï. On n'est pas -à la mode, ajoutait-elle, avec un air d'enfant mutin et obstiné, si l'on n'est pas cocodette. »
Et la princesse de Mett^rnich, qui se gardait irréprochable aux devoirs de la famille, malgré les entraînements du monde (1), ne voyait aucun mal à faire cause commune d'élégance avec un groupe de jeunes femmes célèbres par leur beauté, leur luxe, et le charme dont elles paraient des , goûts légèrement dissipés. Ayant si peu de contrainte en ses manières, elle n'en était que plus indulgente à la gatté d'alentour. Pour le resite,
(1) Aimant fort sim mari, elle n'aurait pas supporté arec résiliation des infidélités de sa part. Elle s'arrangeait de maniëre^À lui en ôter Tenvie. « Comment faites-vous, lui demandait-on, pour
elle n'interrogeait qu'à la surface Texislehce des autres femmes et fermait à demi les yeux sur des éfourderies qu'elle n'avait pas à regarder comme des crimes.
Quand elle n'était pas aux Tuileries, à Compiègne, à Fontainebleau, toute la société parisienne passait dans ses salons de la rue de Varennes. Et il en fut ainsi jusqu'aux dernières heures du régime impérial. En septembre 1870, par la force des événements, Richard de Metternich n'était plus ambassadeur de la Cour d'Autriche en France.
Depuis quelques années, du reste, la flamme avait baissé. L'élan n'y était plus. On vivait au jour le jour, pour vivre. Avec une pénétration inquiète elle voyait venir les événements. Elle et le prince Richard de Metternich étaient aux premières places. La fête exubérante s'acheva dans un coup de tonnerre.
Ils en furent touchés au cœur et leurs sentiments étaient d'autant moins suspects qu'ils étaient plus désintéressés. Non plus que son prédécesseur, le baron de Hûbner, qui, un moment, avait pu se croire le jettaiore de ce gouvernement issu d'un coup de force, le prince Richard ne s'était trahi, un seul instant, sous les aspects d'un ennemi de l'Empire ni de la France. De même qu'il témoignait une sorte d'affection chevaleresque envers l'impératrice, l'ambassadrice aimait franchement l'empereur pour des qualités foncières, que masquaient son indécision naturelle et sa froideur apparente.
Mais il y a des considérations plus fortes que les sympathies de personnes. A l'heure critique, Richard de Metternich avait dû se maintenir dans la stricte neutralité, que lui commandaient les notes de son gouverne*
être si sûre de la constance du prince? — Oh! c'est bien simple, répondit-elle lestement, je lui casse une aile, chaque matin. » Je ne garantis pas l'authenticité du propos. Cependant, comme Richard de Metternich avait grand air et plaisait, il dut bien avoir quelque aventure féminine sur le cœur, s'il est vrai, p^ exemple, qu'il se trouva compromis-dans le quadruple duel doril fut la cause et l'objet la belle M— de Beaumont.
ment. MM. de Beust et Andrassy successivemenLavaieni donné à Tambassade de Paris des instructions, qui ne comportaient pas d'équivoque, et lait entendre assez» clcLirement qu'il ne fallait laisser au gouvernement impérial aucune illusion, mais le bien convaincre, que, tout au contraire, s'il s'engageait dans une guerre inop* portune contre la Prusse et l'Allemagne, l'Autriche ne. l'y suivrait point.
Dirons-nous que là-dessus des doutes subsistèrent dans les esprits î On s'est demandé avec quelque vrair. semblance si l'ambassadeur et l'ambassadrice d'Autriche, tout en participant, et d'une si belle animation, au mouvement de la fête, à l'intérieur^ n'étaient pas restés au fond d'eux-mêmes les adversaires plus ou moins déclarés, politiquement, du régime qui avait ruiné des visées chères entre toutes au vieil empire austro-germanique.
Un autre point qu'on n'a pas fixé, une interrogation demeurée sans réponse au sujet du prince de Metternich, est l'énigme de la dernière minute passée auprès de l'impératrice, lorsque la souveraine abandonna les Tuileries, chassée par l'imminence de l'irruption popur laire.
Tandis qu'ayant gardé TiHusion d'une ombre d'autorité, Eugénie résistait, aux conseils d'une nécessaire démission et que, toute pénétrée de la profondeur du désastre, mais ne se doutant point de la rapidité des événements dans la capitale en fièvre, elle disait d'une voix calme : « Rien ne presse, messieurs », et tardait à recevoir M. de Grardonne, arrivant l'âme bouleversée du Corps législatif, la révolution avait déjà dispersé, comme un vent d^orage, les (emblèmes impérialistes. La foule grondait aux portes. lî fallut partir.
On a échangé les paroles d'adieu. Les dames du palais et les fldèles de l'impératrice vont s'éloigner, rassurés à demi dans leur âme anxieuse, depuis que l'amiral Jurien de la Gravière a remis Timpériale fugitive sous l'égide et la protection des ambassadeurs des deux grandes puissances de ritalie et l'Autriche : le chevalier Nigra et
LA HIUNCESSE DE METTERMCH, EN 1900
le prince de Melternich. Celui-ci n'a-t-il pas prononcé d'une voix ferme : « Je réponds de tout » ?
L'itinéraire de ce départ est connu. On avait adopté le parti de remonter dans les appartements afin de traverser le Louvre et de gagner la sortie du dOté de 1» place Saint-Germain-l'Auxerrois. D'un pas rapide, se dirigeant vers la salle des Etats, on est allé à travers toute l'aile gauche des Tuileries, faisant suite aux appartements privés de l'impératrice ; on a franchi la porte du Musée, et, passant par les galeries de tableaux, descendu l'escalier menant au bas du palais assyrien, et finalement atteint le guichet donnant sur la place. L'exrégente est sortie du Louvre, pendant que la multitude s'agglomère et déborde sur un autre point. Elle est au bras du prince de Metternich. Nigra est auprès d'elle et M°® Lebreton. On s'arrête : « Attendez-moi, dit Richard aux deux femmes, je vais chercher ma voiture plus haut sur le quai, une voiture sans armoiries avec un cheval blanc. » Et tous deux, Metternich et Nigra s'éloignent. La foule s'est accrue, pendant leur absence, qui se prolonge. M"*' Lebreton hèle un fiacre au passage, y pousse sa souveraine et donne l'adresse d'un ami : « Besson, conseiller d'Etat, boulevard Haussniann. » On sait le reste : l'ordre d'aller avenue de Wagram, chez M. de Pienfies, chambellan de Timpératrice, absent également, et enfin chez le docteur Evans, avenue du Bois-de-Boulogne.
Cependant, qu'avaient fait Metternich et Nigra? L^ flot populaire, qui avait reflué sur la place Saint-O'^main-l'Auxerrois, les sépara sans doute de celles qu'ib^ avaient prises sous leur protection. Il y avait eu, tout au moins, imprudence, omission lourde de leur part, à se détacher de l'impératrice, en un pareil moment, la laissant, ne fûtrce que pour quelques minutes, isolée dans cette foule tumultueuse, exposée, menacée peut-être. Tel est le grief dont n'ont pu se défendre, à l'endroit des ambassadeurs étrangers, les écrivains impérialistes fl). dans les événements de cette journée du 4 septembre
(1) Une ombre de reproche indirect, et <|u'on ne veut pas préciser (la conversation de Tauteur, comme je lenlendis exprimer, est plus
fto LES nniMEs du sbcsond empir
OcKri qu'il en soit, lf~ de Mcttenûch quitta avec émotion et regret îa grande ville où s^'étoient écoulas, dans un ^édat moal, dix années pleiDettient heureuses de sa vie. Cependant, elle nY laiissaH, que des affections de personnes et des sympathies d^Ame. EUe devait recontiaérir, dans sa patrie^ la soavearaiiieté mondaioe, dont eue avait dispose à Paris, donnant encore le ton, imprinMUfrt erlcore te mocrveimnit antoor d'elle.
Un trône s'était effondré sous -ses yeux. EUc retrouvait, ailleurs, une autre Cour impériale, où sa place restait marquée dans te voisinage le plus proche du rang suprême. Dame du palais par dixMt de naissance, investie du pren:nier rang après les arohiduohesses, eUe ressaisissait, à* Vienne, les prérogatives de sa haute condition aristocratique, qu'elle s'était piu à oublier quelquefois dan^ les folies de Compiègne.
Le passé était mort. Ëlte préitendit hien rebâAôr sa vie sur nouveaux frais, « Ceux qui savent profiter de tout, disait ia reine Christine, swatt sages et toeuireux. » Elle avait dû laisser derrière elle Paris ett le souvenir de la plvs belle Cour *j raonde. Son état d'altesse, dans la capitale de l'Autrkhe-Hoïigrie, ses alliances oonsidérabfes, ses richesses, ses châleaux, compensaient bien des choses.
Dans la iiaute société vteniïodse, les tempérAnenIs sont bridés par l'étiquette. M"" de Meltemich nY fut pas, du jour au lendemain, prépondérante. Elle r«icontra des résistances, et parmi l'entourage direct de la famille impériale. Quelques-uns et quelques-unes restaient offusqués ou feignaient ée l'être, de ia réputation trop parisienne de l'ex-amtoassadrioe. D'autres susceptibilités s'éveillèrent. Elte s'était rendue pc^utafre presque en arrivant. Lorsqu'elle paraissait sur la promenade publique en même temps que tes souverains,
explicite) flotte autour de^.e bout de phrase, d'apparence si simple chez M*» Carelte. « L'ambassadeur d'Autriche, dont la situation avait toujours été favorisée à la cour et qui, en toute circonstaiice, se plaiaaii à exalter leur attachement pour l*iTOpératrïca, etc. (V. Souv. det Tutlerieê, t. I)... Reproche, soupçon d'oubli injustifié peut-être, aucyiel OD ne s'arrôte pas, mais qui certainement a trayersé Tesprit, malgré que Ton en ait voulu chasser.
LA PHI>iCESSE D£ MËTTBBNICH dit
Fempereur et im Ffançois-Joseph ae constatait pm sans un secret dôiilaiâir que les \ivats de la foul^ allaient beaucoup hhhds à rimpénubrice qu'à M*" â^ Meltermch.
Ces diffieultés des i»*emi:ers temps s'âpkuairent On n'échappe pas à ïascendaat d'ooe telle oature^ queUr^ que soit la sphère où il s^exerce. Rlle prit des mainâ de la princesse de Scliwarizenlt^erg le sceptire. de la mode^ eile garda.
Sa maison fut le centre de la société viennoise. Les salons du magniAque palais des MjetLariiicli, au Kenûr weg, qu'elle habita tant que son mari vécut, chef de Ix famille, s'élargirent pour recevoir non pas seuleioent les privilégiés du rang, de la naissance et des charges dâcieUes, mais aussi l'élite des écrivains et des artistes. Donner de grandes réceptions et des dîners d'apparat, eaatretenir avec les souverains de l'Europe et les personnages les plus iUu^res du monde une cocrespondance active, répoiidre de sa majestueuse écriture, l'une des plus originales calligraphies que connaissent les fervents d'autographes, à tous ceux, qui, de près ou dd loin, s'adressaient k elle^ se tenir au courant des laeiJ^ leures productions des lettres allemandes et françaises, parisiennes surtout^ tout cela ne suffisait pas à sgir. besoin de mouvement, à son zèle agité d'entreprise. Une foule d'idées papillonnèrent autour d'elle» qu'elle voulut saisir au vol et réaliser.
Des amis l'y aidèrent» de leur concours ûnancier, de leurs moyens d'action et d'influence, à^ leur dévouement cordial ; c'est-iVdire; en première ligne» le baron NalhaniBl de Rothschild, grand admirateur de la princesse, l'un de ses intimes et qu'elle appelle avec une api* rituelle familiarité : mein Umusiml, mon Juif de maison (1) ; et le baron Edgar de Spiegel, le confldent de sa pensée quotidienne, homme d'esprit el de coaur, très considéré à Vienne comme président et Mécène de la. Société des gens de lettres, et qui lui voua un véritable
(1) Le baron Nalhaniel étai>t resté un célibataire endurci. M** de Metternich accepta, pour les grandes i^ceptions du banquiar, de faùw les honneura de ses salons.
m LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
culte (1). Soutenue, en outre, par raccord des sympathies aristocratiques, elle se reprit chaudement à imaginer, organiser, confectionner et lancer des programmes de fêtes et de spectacles, allant à des buts variés.
M"* de Metternich n'avait pas modifié son humeur, avec les événements. Avec une nouvelle ardeur elle inspirait ses poètes, ses peintres de décors, ses interprètes, partageait les rôles, surveillait les invitations et, si possible, même les recettes et les dépenses. Elle était restée celle qu'on avait connue si agissante et si remuante, entre Paris et Compiègne, toujours éprise de nouveauté, toujours prête à stimuler les actes d'où découlent plai sir, joie, charité.
C'étaient des redoutes bleues, blanches et roses, des bals costumés dont les comptes rendus inondaient les quotidiens, des représentations de bienfaisance où réapparaissait la grande dame artiste de jadis, qui aurait été certainement comédienne de première volée, si le sort n'eût voulu qu'elle coulât une existence de princesse. Elle fut paysanne, sur le Ringtheater, où le fameux Sonnenthal s'honorait d'être son partenaire (2) ; on la vit, en d'autres lieux, gouvernante, institutrice, villageoise ou reine. Au château d'Auesberg, elle devenait la gantière tenant la conversation du Brésilien, de îa Vie parisienne. Une autre fois, elle faisait sensation lorsque Got, de la Comédie-Française, lui donnait la réplique, pour le Dtner de Madelon.
Les années n'avaient pas alangui sa verve ni refroidi son élan. On pouvait retourner à la princesse de Metternich ce que disait Voltaire de la duchesse du Maine :
« C'est une âme prédestinée ; elle aimera le théâtre jusqu'au dernier moment. »
Entre temps, elle protégeait la musique nouvelle.
(1) En 1903, M. de Spiegel, répondant à une question que je lui adressai, sur le sujet de M"* de Metternich, laissait éclater, en ces termes, toute la chaleur de ces sentiments :
*— D'une vie si pleine, des mouvements d'une initiative toujours couronnée de succès, je voudrais vous dire... tout. Plusieurs chapitres n'y suffiraient pas. W faudrait un livre, un très gros livre.
(2) Quelque temps plus tard, Adolphe Wilbrandt écrivait expressément pour elle sa pièce Von Angeêicht su Ange^icht, qu'elle joua .encorf. avec Sonnenthal.
LA PhiNCESSE DE METTERNIGH 21ÎJ
Gomme elle avait, trente années auparavant, prôné Wagner, et de toutes ses forces exalté le Tannhaûser méconnu, elle adoptait Simetana et la Fiancée vendue^ mais avec des chances plus immédiates, puisque le triomphe de ce drame lyrique, pour lequel on l'avait vu livrer bataille, avait justifié sa confiance, aussitôt qu'annoncée.
Mais qui n'entendit parler, en Europe et en Amérique, dans les deux mondes, de son « Exposition du théâtre et de la musique », installée dans la Rotonde de Vienne. Une conception merveilleuse qu'elle avait eue là. Il y fallait beaucoup d'argent. Elle paya de ses deniers le possible, puis se tourna vers d'autres, pour compléter ce qui manquait.
<( Je montai^ dit-elle, daps chaque maison à cariatides. »
Il était difficile aux cariatides de ne pas s'assouplir en sa présence. Elle fit mieux. S'étant mis en tête d'adresser une invitation autographe aux dames de la bonne société viennoise, les priant à une réunion, elle en eut trois cents chez elle, en même temps. Elles étaient accourues flattées, curieuses. Toutes avaient donné dans le piège. La princesse tendit la main, pour son œuvre. Elles la remplirent. L'exposition put ouvrir ses portes.
On avait réuni là les mille et mille accessoires de la figuration dramatique. Il y eut de tout, du rare et du commun, du précieux et du simple. Des trésors inestimables y voisinaient avec les joailleries les plus illusoires, de véritables reliques d'art avec le clinquant le .plus ordinaire de la rampe.
La France avait envoyé des manuscrits de ses auteurs illustres, des tableaux, des maquettes; l'Angleterre, des instruments de musique ancienne et moderne ; le grand-duc Alexandre de Weimar, des actes entiers écrits de la main d'un Schiller ef d'un Gœthe, et des documents en quantité relatifs à l'évolution du théâtre allemand, depuis Hanswurst et la Comédie improvisée jusqu'aux types de la dernière modernité. Et les costumes, les images, les objets de pure curiosité foison-
âl4 LES FEMMES DU SECOND EMPIRE
naient. Ce fui une éclatante réussite. M™* de Metternkdi s'y était livrée corps et &me ; elle se cioyait leveoue «H meilleur temps du secoiid Empire^ qimnd les étourdelies de rambassadriee d'Autriche fàiisaieiyk meiveiUe.. Oa la représenta sur le toii de VËxpositiou jouanJt d'vne bolle à musique, décorée à son iatentiGOi du Booa de Paulinophone.
Des deuils profonds éprouvèrent la prineesse de Metternie et rompirent cet enchaÎBjement de succès et de joies^ véritable décor de théâtre, où s'était déroulée sa vie.
Elle ne se résigna point àr la retraite, au sileflce, mais inclina de plus en plus vers les démoastrations de p4ûlanthropie, gardant encore des apparences de fèfces.
En réalité, elle ne cessa point de retenir Tatteation publique, soit qu'elle s'attachât à servir de trait d'union entre la noblesse et la société artistique, dans ce pays où tant de séparations exclusives de classes^ de partis^ de croyances, de sentiments divisent les cœurs et les esprits, soit qu'elle ramenât à des vues humanitaires la séduction toujours puissante sur son imagination du déploiement des spectacles et de la mise en seène. Le 4 juin 1904, elle organisai!, avec la collaboration chaleureuse du baron de Spiegel, un corso des plus resplendissants qui se soient écoulés sur le Prater, à la lumière d'une belle journée de printemps. Et le matin même, de cette main toujours complaisante à écrire:, à correspondre, autant pour une satisfaction isolée que pour le bien d'une entreprise collective, la princesse de Metternich nous en signalait les heureux prtiiminairesy dans ce fragment d'une lettre personnelle :
« Oui, nous aurons tantôt une bataille de fleurs et d'un nouvel aspect, en automobiles, accompagnée d'une promencule, à laquelle toutes les femmes viendront avec des ombrelles fleuries. Automobiles également âeuries. C'est-àtdire de la gaieté^ du charme, de l'élégance, pour celles qui vont à pied, eomn>e pour cdtes qui roukfit en voiture. Chacune aura sa part de clarté, de parfums et son ÎEUdividuel plaisir. La fête procnet d'être extra-
mement brillante, et j'ai idée que le coup d'œil sera merveilleux. »
Il le fut, en effet. Les journaux viennois en tracèrent des descriptions enthousiastes.
Cette intelligente prodigalité de soi-même, de ses ressources d'imagination et de ses moyens d'influence, comportait le retour d'une immense popularité, au profit de celle qui s'y dépensait con amore. Lorsque, au mois de mai 1886, la princesse inaugurait la première fête des fleurs indescriptiblcment belle, et qu'elle se montra, au Prater, en son équipage magnifique, l'air retentit d'acclamations. Elle était l'idole du jour. Un écrivain célèbre de sa pairie Pavait déjà surnommée : Notre-Dame de Vienne^ Dn autre lança cet aphorisme : (( Le véritable homume ie Vîchim?, c'est la Dame de Vienne. » Un troisième, qui cherchait à lui trouver des égales parmi les plus célèbres femmes du monde, la qualifia : Ylncomparable^ Enfin un quatrain courut les rues, demeuré cher à* toBB les Viennois.
Eê giebt nur m. Kaiserstadty • Eê giebt nur a Wien; Es giebt nur a Furêtifiy Es ist die Metternich Paulin!
(Il n'y a qu'une ville impériale, et c'est Vienne ; il n'y a qu'une princesse, et c'est Metternich Pauline I...)
Voilà bien le dernier mot de la réputation ; c'est le ({ los » populaire, qu'ont recherché, de tout temps et par-dessus tout, les élus de la scène publique et mondaine.
Quelque peu discutée dans ses turbulences de jeunesse, M"* de Metternich aura bellement occupé jusqu'à la fin, de son esprit, de son activité, de sa personne, l'un et l'autre théâtres.