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LA COMTESSE LE HUN, AMBASSADHICE DE BELGIQUE

(D'après le tableau de Diibufc.)

charme habituel, bien qu'il eût le double de son âge (1).

La nouvelle, aussitôt que connue, avait fait naître, dans rame de quelques grandes dames parisiennes, comme une vague impression de délaissement. Elle avait provoqué des revendications plus fondées, de la part de celle qui fut la providence des ambitions de Morny, à ses débuts, de celle qui put dire :

« — Je le pris sous-lieutenant, je le laisse ambassadeur. »

En rassociant à de larges combinaisons industrielles et financières, dont les siens et son mari assurèrent le développement et le succès, la comtesse Le Hon avait mis entre ses mains les éléments de puissance et d'autorité, qui furent les premiers facteurs de sa haute fortune politique. Elle y avait engagé, dis-je, plus que sa confiance, — ses biens aussi. Quelques millions étaient restés en route. Une mise au point s'imposait,

La protestation, que n'avait pu retenir la comtesse Le Hon, était revenue de Saint-Pétersbourg à Paris, par voies extradiplomatiques. M. de Morny avait fait partir un de ses courriers pour en remettre le texte directement à l'empereur.

De suite on en exagéra, outre mesure, le sens et la portée. Des serviteurs trop zélés prirent l'alarme. A les entendre, de graves révélations allaient surgir de cet incident. Des divulgations fâcheuses, à rencontre des fauteurs du coup d'Etat, étaient imminentes, si l'on ne se mettait en garde aussitôt. Déjà, prétendait-on, des papiers dangereux étaient entre les mains des princes d'Orléans ; et d'autres allaient partir, qui menaçaient d'avoir un retentissement déplorable. Toutes ces suppositions bizarres avaient trouvé créance, aux Tuile-

(1) Il le faut dire aussi : elle n'avait aucune fortune. Cette descendante d'un des compagnons de Rurik, le héros national et fondateur de la monarchie russe, était toute prête, quand survint Morny, à épouser le premier grand seigneur, qui lui demanderait sa main. Tout alla, d'ailleurs, au mieux des intérêts comme du bonheur de Morny. L'empereur de Russie attribua une dotation importante, en faveur de son mariage avec l'ambassadeur de France, à la princesse SopUe TroubetzkoT.

.•^i^-4^jumm^ m u t-rr^c!.,.,^*,,.^ — n.\jm

lé6 LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

iQES- L'erapereuT avait jeté ces paroles ti Tun de ses agents secrets :

« — Allez,, agissez, vite, et énfiiîgiqjuemenL »

Fnaaceac». Piétri^. qui. régentait alors le; domainei où gpinreme,, %ih id06, M. Lépine,. était entré dans une AHuolente; agjtelion, comme^ sL Ton- eût eu. vont d!ua cornplJdt contce la> sûreté daUEtaU Des^ imaginations ridicules^ avaient inspiré des décisions non moins extravagantes. Quelques^ hommes de police avalent fait iiTuption dans Thôtel et pénétré dans les appartements de la comtesse te: Hûn.. D'une voix, sombre, Tun d'eux,, la spadassin corse Griacelliv avait exigé qu'on lui livrât, sans attendre, la mystérieuse cassette renfermant les pièces secrètes et redxîulées^ Elle avait remis à ces gens la fameuse htoîte,, qui ne contenait que des lettres et qu'on alla déposer, conune un pcécieux butin^ dans le cabinet de DJapoléon Illi. GrisoeUi, qui avait conduit cette merveilleuse expéditiouv reçut six mille francs de récompense. Tout lïentrai dansr fe calme.- Tant de bruit s'était fait Bniquement autour d'une question, de comptabilité déli> wtB et embrouillée,. — oùt le ministre Rouber devait lameneir Uordre et la^ lumière^ à La légitima satisfaetioni de la comtesse Le Hon (1).

KerapBessementv le zèle qu'y déploya Rouher fur^it mâme si prononcés qju'il en résulta une rupture complète de L'anciea avocat de Riom et futur « vice*empe- Beur » avec Momy ; et Ton sait q^uel grave préjudice causèrent les conséquences de cette brouille à la stabi- Ut4 de l'Empire (2).

IL en fut encore parlé qjuel(ïua temps, en vertu de ce

(t) Cette. satisfftdtiDn f attelé oomplàte? "La* douo&amba8ead]iic& pré* tendait le contraire. On lui avait enlevé le produit de ses capitaux :

On m'accorde tmi« millions, quand on m'ba dtevrait six », diismt^la à Estancelin, qui m*a répété le mot.

j(2) Bsemacquons-lô en passant, ELoaiheTf , &it nedevable da sa fortune galiliqpe au Ûiàre de Napoléoa III,, q^ Tavait distingué, lorsqfiîii n'était qu'un, jeune avocat da pravinoe et^ Tairait, poussé aupnè» dn pdnce puésidenti

, I>eS' médisants avançaient que. cette chaleur manifestée dan» la dé^Sanse des intéréta de la oomtesfie. La Hon avait éveillé un vague sontiment de dépit dana Tàme de M."* Rooiiâr, une femme taèa agréable, mais, par hasard, d'humeur jalouse.

privilège qu^avait le fluc de Momy de passionner Topinion sur *toul ce qui concernait sa personne du ses actes.

Mais que fut, elle-même, la comtesse Le lion ? Quel avait été son rôle défini, quelle sa part de prestige dans 'I*espace de temps si bref, que Teprésente la durée d'une existence humaine 7

BTle n'avait pas écrit et n'était point sortie des limites de la vie privée. Un moment, elle y pensa ; elle avait commencé à rédiger des notes, rappelant ce qu'eUe avait observé ou ressenti, au plus haut étage de la fortune et de la considération mondaines ; puis, elle s'était interrompue, par un sentiment de modestie -et de crainte en soi, qui lui donnait à douter de l'étendue de son esprit. A défaut de confidences intimes, contre* signée^ de sa main, vont nous répondre, pour elle, des documents précis et rares.

Pille d'un riche banquier de Bruxelles, Mosselman, elle avait épousé, très jeune, le comte Charles-Aimé- Joseph Le lion, l'un des fondeUeurs de la monarchie belge, et qui fut, pendant onze années, le représentant du roi Léopold I"" auprès du gouvernement français (i). Les circonstances étaient critiques. Dans cette période mémorable, où tous les intérêts de l'Europe se trouvaient en lutte, la Belgique était au premier plcui, oonnne arbitre de la paix ou de la guerre. Récemment, son ambassade, à Paris, avait apporté, avec elle, un présent royal. Cette couronne, offerte k un prince de la famille de France, le duc de Nemours l'avait refusée. A la possession de ce royaume il avait préféré l'assurance patriotique de ne point troubler, en l'acceptant, la paix de ses concitoyens.

La jeune comtesse Le lion m'eut pas à reprendre, ••avec son mari, le chemin de BriKcelles. Un autre ppé- 4enâant, agréé des puissances, le prince de Saxe- Cobourg, svait ceint le diadème dont n'avait pas voulu le duc de IMamours et confirmé le comte Le Hoa daoœ

(1) Le Bon était le premier ambassadeur de Belgique, «ocTédlté ^«sprëB d\iiie eour étrangère, 4 la suite de kt forraatioa flu ToyauoM

son poste de ministre plénipotentiaire. Elle avait son sort fixé, pour longtemps, dans la capitale française.

« — Que nous importe cette couronne étrangère, lui dit un prince, si vous nous restez 1 »

Elle était arrivée fort à propos. Un roi sans prestige, une Cour sans courtisans, des salons sans éclat, sauf un ou deux, dans tout Paris... On cherchait, quand elle vint, si, de quelque part, ne se lèverait pas bientôt un astre nouveau, pour éclairer Thorizon maussade. La comtesse Le Hon fut cette étoile. Il ne lui fallut, exprime Arsène Houssaye, qu'un regard et un sourire pour entraîner les cœurs, et il ajoute, en son langage de poète :

(( Elle enchaîna, dans ses cheveux blonds, les dieux et les hommes du jour. »

Elle était, en effet, très blonde et fort jolie, la séduisante femme, que Tune de ses chères amies. M"* Janvier de la Motte, et l'académicien Vatout appelaient, à tour de rôle et sans s'être concertés, en leurs lettres : « Mon Iris aux yeux bleus. »

Il m'a été permis de l'entrevoir, mieux que d'imagination pure, en contemplant longuement, chez la princesse Poniatowska, sa fille, un tableau superbe de Dubufe aîné, qui la représente en pied. C'est une rencontre assez rare qu'un portrait de femme, avec la fixité de son expression, avec ce sourire infatigable, qui ne s'adresse à personne, ces yeux toujours ouverts, qui vous suivent partout sans vous- voir ; il est assez rare, dîs-je, qu'une telle et passagère figure, immobilisée sur la toile, contente pleinement la pensée. Mais, quand le fluide lumineux s'y est répandu, pour en illuminer tous les traits, que l'impression est autre I En l'admirant là si vraie, si rapprochée de nous, cette reine des soirées et des bals d'autrefois, je rendais grâce à l'art divin, qui peut ainsi maintenir dans la vie les êtres de beauté, que nous a ravis la mort. Son image traduit adorablement l'idéal féminin du jour, lorsque Dubufe préludait aux grâces un peu convenues de Winterhalter ; et, cependant, rien ne date : ni le costume, ni la pose, ni l'air du visage. Elle est debout, cambrée

avec une grâce attirante. Ses cheveux, tordus sur sa tôte, laissent échapper des boucles légères ondulant sur les épaules. Toute la physionomie est animée d'une expression juvénile et caressante. Le sourire se joue dans Ses prunelles, comme sur sa bouche, avivant les fossettes creusées dans la blancheur rose de ses joues et de son menton. C'est le charme, en un mot, dans la perfection du naturel.

Etant ainsi, on la regarda beaucoup. Lorsque M"* Le Hon entrait à l'Opéra, c'était, dans la salle, un grand remuement de têtes vers cette loge de face, qu'elle avait arrêtée, dès 1832, puis vers cette baignoire légendaire, où se pressèrent, autour d'elle, tant de personnages illustres. Au foyer, ceux qui paradaient dans le cortège du duc d'Orléans : le comte de Morny, le duc Decazes, le marquis de la Valette, le baron Thiers, — car il était baron, — Camille et Nestor Roqueplan, Saint- Marc Girardin et les jeunes doctrinaires en appétit d'avantages sociaux moins spéculatifs, erraient, empressés et flatteurs, sur sa trace.

Dès son apparition, elle avait arrêté le regard et touché le cœur du duc d'Orléans, le plus aimable et le plus aimé des princes de la maison régnante. C'était un rare esprit, une âme d'élite. S'il avait su conquérir une influence énorme sur l'armée, s'il jouissait, dans le pays, d'une extrême popularité, s'il était le Mécène et l'ami des artistes, il était bien aussi le favori des reines de salons. Des autographes, adressés de sa main à la belle ambassadrice, et qu'une heureuse fortune a portés sous nos yeux, vont nous permettre de suivre, en même temps que l'affection grandissante du prince, l'état d'estime où Ton tenait, en ces milieux aristocratiques, la comtesse Le ïîon et l'attraction qu'elle exerçait.

Aussitôt qu'il se fut porté à sa rencontre, le duc d'Orléans, avec une courtoisie extrême et des égards parfaits, mit sa sollicitude à rechercher les suffrages de la gracieuse étrangère. Il ne manquait aucune occasion de lui marquer le prix qu'il attachait à son jugement^ le

"fôO LES FEMMES BTJ SECOND EMPIRE

désir qu'il avait ûe oonnattre, préférablemenl à^celle des autres, son opinion en 'k)u*BS cboses. 'Chacun et chacune, dans î'entoUrage familial du roi, qui, lui-môme, s'ëtait avisé de littérature '0t 'composa un opéca, -cultivait 'une im^linafion, un goflâ* artistique. ID'Aumale devait mïler la pJhime à répée. Joinville ât JJemours fdeseinaient. la ppinoesse Marie sculptait «dans le ^maBhpe des œuvres dignes de durée. -L'^bérilier pnésiunptiî, « M8^ d'Orléans », s'adonnait à la peinture. Sans prétendre k aucune -supériorité, daoFiB ce genre, il ne lui 'était pas indifférent de recueillir, de bonne part, une appra»- Miion aimable, une louange spirituelle, un à-piîOfHïB flatteur sur ^le ipoint de ses tentatives d'aiît, de «ôb ébaudhes. 11 ne s'en faisait .pas accroire, quant au degicé du talent ; il lui était sensible, louteÊûifi, qu*on jne l?Bn jug^firt, pas dénué. Avec une mod^lie :non feinte, mifiis qui ne demandait qu*à Ôtre encoinragée, et avec une délicatesse respectueuse dans les termes, dont il ne se départit jamais, il incitait doucement la comtesse Le Hon à lui en donner rassurance, certain jour quUl jlui envoyait. une œuvrette de sa composition, enguirlandée de ce madrigal :

« Je m'empresse de profiter, madame, de Totre gracieuse permission pour vous prier d'accepter ce croquis à'raquarelle. Je rédlame, en laveur de ma palette, toute l'indulgence dont nous avons, elle et moi, ^rand besoin; néanmoins, je me consolerai môme de la critique d'un juge aussi sûr que vous, madame, si j'ai pu vous occuper, un instant, de celui qui saisit cdtte occasion de vous renouveler ses hommages.

(f Perdinand-PhiUppe d'Orléans, m

'D'autres lettres du duc «d^Orléans avaient imîs le même chemin, avant celle-ci, qu'inspirèrent des.ciiv •oonstanoes moins frivoles. C'était au lendemain de J!at- *teiAat de Fieschi :

« Je suis très reconnaissant à votre cœur, madame, des sentiments qu'il notes a témoignés, lorsque -vottB -Bvez appris l'horrible événement du bouletvani du

Temslfi. «Fai reconnu ce oœur^ bon et généreux^, dans les* accents d/indignationj et de sympathie, qu'il! a su rendra si biani JY ré^onds^, comme touj^ours, par un attachemenL tnop* sincère pour qjne voua n'y comptiez psbs entièrement et trop reapectueua: pour qu'il ne soit pas toujours agréé par vous*

(t Philippe d'OliLÉANB; »

L'attachement, dont parle le prince, n'en resta pas touîburs à ce ton de cérémonie révérencieuse, à ce pur zèle un peu froid ; mais, en. s'approfondissant davantage, il se nuança d'une expression plus directe, plus personnelle et je dirai pliis tendre, comme dans, ces lignes- charmantes, qui ont; pour nous, l'intérêt de compréter le portrait de celle à qui elles furent adressées :

« Tuileries, dimanche matin..

« On a beaucoup parlé' de vous, hier soir, au salon, et^ d'une manière qui a été Bien douce à mon- cœurr car, parmi les nombreux^ interlbcuteurs, il ne s'en est pas trouvé un seul ni une seule qui ait laissé échapper im blâme ni une parole amère envers vous. Jfe ne puis vous dire combien je jouissais de ce triomphe, que vous remportiez sur ÏBl mécfisance et sur l'esprit de critique de notre salon ; j'ai été vraiment heureux de voir que Ton vous ait rendu justice et' que tout ce qu'ir y a» de bon, de noble, d'élevé en vous ne reste pas inaperçu. Les sensations les plus vives sont en ceux que Ton aime ;, ce sont leurs peines qu'on ressent encore plus profondément que les siennes propres ; ce sont aussi leurs plaisirs auxq^uels on prend une part plus grande qiui'elles-raêmes. Aussi vous ne. sauriez croire combien j;'ai A'amour-propre pour vous.

a FerdinandrPhilippe d^G^BLÉAife.

Toute critique rendaii; les^ armes à la douceur des attraits, qui tempéraient de grâce ses airs de reine. Les femmes^ sans trop de ialousie, lui résignaient l'empire

de la beauté, parce qu'elle était souverainement bonne et qu'il semblait naturel qu'une âme si tendre eût un charmant visage pour l'exprimer. Elle avait une grande raison d'être aimée et le secret le plus sûr pour endormir les passions envieuses : c'était son ardeur à seconder les désirs de ses amis. J'en vois les signés dans une foule de lettres la remerciant d'un service rendu ou la priant d'un service à rendre.

Elle joignait à tout ce qui plaît tout ce qui attire et tout ce qui touche. Dans l'intime, elle séduisait par la mutinerie du geste, la jolie inflexion de la voix, l'espièglerie de ses yeux rieurs. Car, visiblement, le rire de ses lèvres se reflétait dans le bleu de son regard caressant et animé. On ne résistait point à ce rayonnement sympathique ; et c'était un besoin, en sa présence, de le lui dire, sans qu'elle pût s'en défendre. Devisait-elle à table, voulait-elle conter quelque histoire? On l'interrompait, à chaque minute, pour revenir sur une attention dont elle était l'objet, pour insinuer à son adresse un compliment. Elle devait répéter plus d'une fois, avec une expression d'aimable impatience, ce : « Laissez-moi donc parler », qu'on connaissait si bien autour d'elle. Témoin ce passage d'une lettre débordante d'affection, que lui écrivait, sous une impression de souvenance heureuse et de regret, l'une de ses amies retirée, pendant les vacances d'été, dans une modeste campagne de Maine-et-Loire :

« Chère comtesse,

« Si j'étais là, près de vous, si je vx)us écoutais, un soir, comme je me sentirais réveillée I On ne sait ce que vaut un plaisir et son vrai prix que lorsqu'on en est privé. Je vois votre sourire, vos yeux de gaieté, et j'entends vos : MaiSy laissez-moi donc parler ! Je voudrais bien vous interrompre et vous embrasser. Vous êtes trop aimable : le savez-vous ? On ne vous le dit pas assez. C'est avoir le charme suprême que de posséder, réunis, comme vous, l'esprit, le goût, le naturel.

(c Adèle Perrot (M"* Janvier de la Motte). »

HORTENSB DE BEAIHARNAIS, FILLE DE l/lMP^.RATRlCE JOSÉPHINE, ÉPOUSE DE LOriS BONAPARTE, ROI DE HOLLANDE, ET MÈRE DE NAPOLÉON III

fv , , ^

LA COMTESSE LE HON i»^

S'il est vrai que la beauté d'imixe femme s'épanouit stDas les cckmpliiEiheia.ts des autres femmes, il est visible aussi qu'on ne lui en ménageait point les effets doux et rares.

Il fallait qu'on lui reconnût, en outre, du jugement, de la sagacité, puisque des tommes du plus sérieux mérite se complaisaient à lui Caire part, soit en causant, soit en écrivant, de leurs idées, de leurs préoccupiar tioas. J^ai, sous les yeux, une liasse de missives développées, que lui envoyèrent des ministres de la Belgique, Van Praët, entre autres, et où ils ne craignaient point d'aborder, avec elle, ambassadrice, les questions épineuses du moment Plus tard, de 1855 à 1856, c'est un diplomate, un futur ministre des Affaires étrangères, Tbouvenel, qui, de Constantinople, la tient au courant des négociations engagées sur les affaires d'Orient. Et }*en laisse.

Je ae dirais point qu'elle ne préférât, en soi, des conversations moins austères, par exemple des lettctes ds femraeSp coiçîme celles -de son amie, M™ Janvier, où l'esprit se jouje avec le cœur." Encore s'iniéressai^eMe k ces choses avec assez d'intelligence, et de raison pour en soutenir l'entretien.

De nature, elle avait le caractère facile, l'humeur enjouée. Et Timpression s'en rendait communicative, aux alentours. La gravité de Guizot daignait sourire chez elle. Thiers, au sortir des Assemblées, retrouvait, en sa compagnie, sa vivacité méridionale. Armand Bertio, le puissant directmir des Débats^ qui forçait la ■volonté royale et faisait plier les ministères, se rendait, i sa voix, le plus amène des causeurs. Il ne dépendit pas d'elle qm'elle ne fît danser Victor de Broglie, sur te tard de la carrière du ministre, pair de France e* membre de l'Académie. Ne lui écrivaiUl pas, pour en décliner Tinvitation, ces lignes où passe une légère inquiétude :

«Vous êtes trop bonae de n'avoir pas tout à fait oublié un pauvre solidaire, éb'anger^ désormais, an ]m)nde, à ses plaisirs, et }e v^^udr^is qu'il me fût permis d'ajouter k ses affaires. Je serais, dans un bal, un

meuble déplacé et ridicule ; mais, si vous le permettez, j'irai vous remercier, dans un moment plus opportun, de votre obligeant souvenir.

« V. DE Broglie. »

Si elle invitait un peu beaucoup d'hommes politiques, elle avait su réserver, dans son salon, le coin des artistes, et aussi le coin des femmes, où M™" Duchâtel, de Liadières, toutes les Laffltte, se repassaient le dé de la causerie assez joliment pour attirer, par là, les pas d'un Walewski ou d'un Morny. On y pouvait deviser aimablement, galamment. Elle s'y prêtait toute la première. N'avait-elle pas ses beaux esprits ? L'académicien Vatout, l'inévitable « Vatout », quand il ne madrigalisait pas chez M"** Dosne, courtisanait avec succès sur le tabouret de la comtesse Le Hon. Ses mots, sinon sa personne, qui n'avait rien de séduisant, l'avaient înis en situation de faveur dans la maison ; il y tranchait en amicale liberté, comme on peut en juger par ce bout de conversation épistolaire. La comtesse prenait les eaux à Vichy, dans la belle saison, et Vatout devait lui faire tenir des nouvelles :

« Paris, ce jeudi 3 août 1843, à bord de mon lit de douleur.

« Aimable et chère,

« Que vous êtes bonne d'avoir songé à moi, que vous êtes gentille de m'avoir écrit quatre jolies pages I En vraie sœur de la charité, ou plutôt en ange que vous êtes, vous avez pitié du pauvre malade. Le ciel vous bénira I

« Je vais mieux, beaucoup mieux... Mais mon docteur n'est pas assez imprudent pour m'envoyer à Vichy. Il sait qu'il y a là certaine Naïade aux blonds cheveUx, dont les yeux bleus, par leur douce flamme, détruiraient toute espèce de vertu et même la vertu des eaux. Je fais donc de la sagesse dans mon alcôve et le ciel m'est témoin (le ciel de mon lit) si je pense à autre

chose qu'à mériter ma liberté. Qu'en ferai-je ? Je devais faire un voyage en Egypte ; mais j'y renonce et, si Dieu et le roi le permettent^ j'irai achever ma convalescence au château d'Eu (1). Le départ est fixé, je crois, à lundi. Je n'ai pas été à Neuilly depuis quinze jours, et je ne sais rien que par des on-diL

« On dit que la princesse de Joinville est très jolie et que, pour les traits, elle rappelle, à* la fois, la princesse Marie, et aussi un peu la marquise de Loulé. On dit qu'il est question d'une haute proposition de mariage... Mais... et puis mais... On dit que la duchesse de Nemours et sa beauté ont grand air en voyage... Vous voyez que je suis bien maigre en nouvelles. C'est l'imprévu qui m'engraisse sous ce rapport, et je suis cloué dans mon tonneau, où je n'ai ni la philosophie de Diogène, ni le courage de Régulus. Cependant, j'ai quelque chose de romain, c'est de manger couché, c'est de lire couché, c'est d'écrire couché. En vérité, le peuple-roi avait de singulières manies ; comme si le lit était fait pour autre chose que pour... dormir!... Vatry m'a raconté vos succès. Où n'en auriez-vous pas ? Un flatteur lisait, hier, à côté de moi, un volume de Cellamare, et j'ai souri au portrait de M"* d'Avernes, l'ange dt* la volupté...

« Adieu, charmante buyeuse. Quand sortirez-votis des eaux, comme Vénus ?

« V. Vatoui. »

Le ton de la lettre est badin. Mais Vatout, ttô i Ov*blions pas, était un peu le Voilure du salon de M™ Le Hon.

Ses compliments et ses pointes la changeaient des conversations empesées des diplomates.

J'aurais idée que M. de Montrond, dont les beaux jours en étaient à leur dernier quartier, dut faire acte

(1) Vatout avait ses grandes entrées aux Tuileries et au château d*Eu sous le gouvernement de Juillet. N'était-il pas de la famille? Un détail qui n'est pas connu de tout le monde : Vatout était un fils de Philipps^Egalité et, par conséquent, un frère do Louis- Philippe.

de présence, lui aassi, chez la comtesse Le Hon. Depuis te temps qu'il promenait de par le monde son hujneiar caustique et jouaâlî ara Ghamfort, ayant prêté de J'esprii k TaHeyrand lui-môme, on peeberchait en lui le diseur d^' bons mots, le conteur d'aosDecdotes, ïe voltaîriea acerbe, qui amusait les présen;ts aiîEX frais des aibseats. C'est îui qui, voyant éos gens de la meilleure compagnie se quereller au point de se jeter des flamiDeaux à la tête, leur détachait gaiement : « Comme j'avais raisoa de dire que vous étiez bien ensemble I )> Ce M. de Monir' rond, dont la quiétude égoïste eût rendu jaloux un FonfeneMe,- attendait à diner rnm die ses amis, M. de Sampaye, et celui-ci ne venait points parce qu'il avait eu la malechance de mourir en chemin. On armonce à MontroM la fatale nouvelle. B découpait um penireau truffé. Aussitôt, il se Fèrve de tstble, comiirte pour se Irvrear à ma violtent accès de diésespoir, puis^ se rassied : il mange à lui seul le délicat volatile. « C'est étrange, rema;rqnje-<riiy' je croyais que cela m'aurait coupé l'ap^pétit l » Et Ton racontait, du personnage, bien des traits de la sosrte^ cpui faisaient plus d'honneur à son esprit qu'à sa bonté d'cbrae.

M°* Le Hon eut autour d'elle des gens d'aasssi belle humeur, et d'un cœur moins sec.

Dans les réunions à petit nombs'e excellent les qualités d'une maîtresse de maison. Mais la comtesse se fût sentie trop privée de s'en tenir aux lumières discrètes de la demi-intimité. C'était une grande metteuse en scène, ayant l'amour iisgéBiieux du faste et du décor. En i»46, s'éleva^ au rond-point des Chasirps-Elysées, le majestueux hôtel où s'écoulèrent ses années les plus radietefcs. Artiste par goât — car elle peignait, sculptait, ou gravait des eaux-fortes — curieuse et mveative, pour 5on plaisir aufkant que portée, pour Tintérôt d'autriii, à produire des talents (i), elle :en an^adi elto^i^iiie

(l) Elle protégea beaucoup Tennyre, le pi-édécesseur de Barbeâisniie. — ÊUe eu( une belle galerie de tabûsmx. Une Tente en fût iliite, en W89, dont quelques morceaux de efaoix, commto la Sortie Si Vê&mî^ de Decamps, oa dcsr peintures de Meissooier, qa «lèe secoads beaucoup à ses débats.

L"Mf3-i4»t .T^rnmikK

LA COMTESSE LE HOfi 157

réglé chaque détail, sxBggévê tes ntotifs de ddccwpatîônet disposé tout rarnénagement iin?léirieiïr. Eien dans son smevMememt n^éfeiit en place, qu'elle ne Tett dessiné^ lînodelé ou remanié, a Je veux, disait-elle, que ce soit dfie leîïe façon »', et elle préciâait la chose oa fournissait le dessin. Cet art féraindin, ce don qu'elle possédait de soumettre et de traiïsformer, à son gré, les basairds de la richesse, d'animer d'urne vision de grâce personnellela froideur des marbres et la lumière inerte de Tor, Tun de ses hôtes, Arsène Houssaye, les célébra, en ces vers inconnus :

Votre palais, madame, est un riche poème,

Paradis idéal, que le Tasse lui-même

Eût choisi pour Armide en ses rôves de feu.

Ainsi qu'une autre grande dame de beaucoup d'esprit, la comtesse de Castellane, elle transformait, quand il lui plaisait, ses salons en théâtre. On y donnait la comédie devant un public, dont chaque unité représentait une aristocratie de race, de talent ou de beauté.

Les dîners qu'elle donnait, à jour fixe, le samedi, jouissaient d'une réputation notoire-. Ils étaient fameux beaucoup plus par le luxe et l'élégance, qui présidaient à leur distribution que par le nombre de convives ; car il se limitait à quatorze et l'on n'excéda presque jamais ce chiffre d'invités (1). Mais chacun en parlait, au dehors. Il n'était guère de demeure aussi en vue que

(l) On y voyait, d'habitude, Morny, l'ambassadeur russe Kissclcf, Estancelin, M. de Montguyon, d'Hobersart, Armand Hertin, Thiors, John Lemoinne, Vatoul et le comte Léon de Laborde — le père de toute une lignée de femmes charmantes.

Je trouve, par hasard, de ce dernier personnage de l'Empire, membre de rinsiitut, directeur du Musée des antiques au Louvre, plus tard directeur général des Archives, ce court billet, où il s'efforce de répondre spirituellement à une invitation de la comtesse :

« Du pain sec, et vous me comblerez de boniieur. Jugez un peu avec du melon et du dessert. Quant au cuisinier futur, je ne me permet» aucune observation; j*ai trop d'intérêt à être bien avec cette haute puissance.

« A demain, chère madame.

f Votre dévoué serviteur, DR Laborde. •

celle-là et où Ton désirât davantage d^être introduit. Tout homme un peu marquant s'interrogeait avec une espèce d'anxiété sur le néant de sa gloire s'il n'avait pas acquis droit d'entrée dans l'hôtel « du rond-point ». Tout ce que Paris comptait de poitrines décorées voulait y paraître, y jeter sa lueur ou son reflet.

Elle était vraiment alors dans l'apogée de cette faveur mondaine, dont les retours sont inévitables.

Orléanisme ci bonapartisme. — Après Tcchauffourée de Strasbourg. — Une correspondance mystérieuse de la reine Hortense avec la jeune comtesse Le Hon. — Des détails inédits sur la princesse Mathilde. — Piquantes révélations. — Comment, sous le couvert et la feinte d'une sœur inconnue de M"* Le Hon, la reine Hortense trahissait ses inquiétudes au sujet de son fils inavoué : Morny. — Celui-ci chez la « belle ambassadrice », avant le 2 Décembre. — Etrange confiance. — Un mot dé M*« Dosne. — Sous Tempire. — Déclin do la fortune de la comtesse Le Hon. — Ses dernières années.

Le salon de la comtesse Le Hon était nettement orléaniste. Il avait le caractère officieux, qui répondait à la situation officielle du mari et aux personnelles sympathies royalistes de tous deux. Les princes et les gouvernants de la monarchie de Juillet en avaient consacré la couleur par l'habitude, qu'ils avaient prise, d'y fréquenter assidûment. Néanmoins, la comtesse étant femme et faisant prévaloir, en cette qualité, les raisons du sentiment sur celles de la politique, elle entretint des relations et serra des attaches, qui eussent pu rendre suspect un esprit moins sûr que le sien. Elle ne les affichait pas ; elle s'enveloppait, en les cultivant, des voiles de la prudence et de la discrétion, mais ne s'en laissait point détourner. Dès les premiers temps où son affection s'éveilla sur l'avenir du jeune Morny, elle était en correspondance suivie avec la reine Hortense.

Les originaux de ces lettres de la reine Hortense, nous les avons en main. Ce n'est pas sans un émoi d'imagination facile à colicevoir que je palpe ces feuillets jaunîs où se laissa parler, sentir, vivre, une fille d'impératrice, mêlée, très jeune, à des splendeurs incomparables, puis rejetée dans les tristesses de l'exil et les soucis d'une

existence presque précaire, interrogeant, d'un œil anxieux, des levers d'aube qu'elle ne verra pas luire, pressentant peut-être, à travers les brouillards opaques murant Thorizon, des retours de fortune inouïs, de merveilleux lendemains ensoleillés. Sur le fond du tableau, qu'évoquent ses confidences plaintives ou inquiètes, se découvre la figure tragique de l'homme, qui connaîtra les plus brillantes et les plus sombres extrémités de la destinée humaine. Dans le secret de? pJarases alambiquéés, par les détouics des alluâioDS THgws et, cependant, pressantes, une mire physionomie .s''annonce, non moins élonnanle, cdle de Monay, fils tjacbé d'uœ reine et frère iaavoué d'un empereur, qu'une suite de circonstances extraordinaires poussera à- reprendre sa place au premier ramg,. ainsi que par un droit héréditairei

A première vue, les lettres d'Horlense à M"*** Le Hon n'onl niea qui frappe et se disliagu»e de l'ordinaire. Les caractères graphiques ®nt un aspect de baaialité- Le papier sur lequel a (X)uru cette écriture abondante et n^li^c est mince, sans* élégance, dénué dje tOMt signe capable d'en trahir l'origine. Mais c'est au fond des choses qu'on s'aitta»che, «'est par là <!u'oin «st retenu, car on y reçoit l'impression directe des évéoeraients, tracée d'unie main que faisaient trembler, \mxt à tour, les émoliionB de la tendresse, de l'anxiété ou de la colère.

Pour la plupart, elles se rapportent aux années, qui s'éconlèPMit entre 1835 et 1838. C'était la péirode trouble, aventareuse, de la carrière de prétendant de Louis- Napoléon; le temps, en parUcuIi^, de la bizarre échauffourée de Sirasbouiç.

Peu de temps avant, accomplissant un voyage en Suisse, la blonde comtesse avait rendu visite à la reine Horteas© et fait la connaissance de LouisJ^apoiéon : « Qui sait si nims nous reverrons ? » s'était-on dit en se quitfanL (Juelqaes jours plus tard, elle se trouvait à Berne, avec sa dame de compagnie. Dans l'hAtel où elle avait pris appartement, on eut le désagrément de s'apercevoir, au milieu de la nuit, que des voisins bruyants s'étaient

installés, en la chambre voisine, allant, marchant, discutant, parlant fort. S'étaient^ils annoncés sous leurs véritables noms ? On pouvait en concevoir le doute. Elle n'en eut la certitude que plusieurs années ensuite. Pialin de Persigny, causant avec M"* Le Hon, l'amenait sur le chemin des souvenirs. « Vous rappelez-vous, lui disait-il, ces voisins incommodes, à Berne, qui, certaine nuit, troublèrent votre sommeil ? Eh bien, c'était le prince Louis et moi-même. Nous nous rendions à Strasbourg. »

De cette dernière équipée nous n'avons pas à refaire le récit. Tandis qu'elle allait à ses fins provisoires : la prison, l'exil, avant le trône, pour le fataliste agissant qui s'y était lancé, sa mère écrivait d'abondance à la comtesseLe Hon. Outre qu'elle lui portait une confiance sans bornes et un sincère attachement, elle n'ignorait point sa situation influente à la cour; elle attendait beaucoup de son intervention auprès dfes ministres et du roi. Elle lui livrait toutes ses impressions du moment, comme elles se produisaient et se succédaient, de jour en jour : soucis personnels de sa propre vie, inquiétudes sur sa santé chancelante, anxiétés vives sur les agissements de son fils.

Celte correspondance, en ses façons extérieures, était enveloppée de beaucoup de précautions et de mystères. On l'adressait poste restante, sous des noms supposés,, très bourgeois : une M°" Adèle Michaut ou une Af" Car therine Loiset. Encore avâit-on trouvé quelque péril à la première forme de suscription ; car je vois, sur l'une de ces pages, en post-scriptum, une recoipmandation différente ;

« Donnez-moi votre adresse à Paris, où je vous écrirai toujours comme pour une dame Catherine ; mais ce ne serait plus poste restante, ce qui parait toujours louche... »

On y chercherait vainement le cachet de la châtelaine d'Arenemberg, et elle avait recommandé à la.comtesse d'imiter son abstention.

— Votre petit cachet, lui dit-elle, est très bien ainsi^ puisque rien n'eist gravé dessus.

Elle signe d'une manière quelconque : Adèle B...»

i€8 LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

wi cTuift |!rsFa!e iLlisil)4e, ^mi ^Xin poâait, et c'est toot. Les persfonnes y sont désignées, et mamëre à f»e jMS ^ méprendre, par des détails qui parlent clair ; toitficfdis, on 9e garde êe les qualifier nommén^eni. H est b&a de se sentir îns/tniit d'avance ou de posséder bi clé de oes aHusiens, pour ooraprendre entièrement de qui dl de ^01 il i^loume. Les titres d'alliance et de pttpeofté répondent à des arrangements particuliers, convenus^ entre la reine fîorftoBse et TainiMtssadrice, qu'elle li^jh pelte famais : nui chèsre comtess€ m ma chère amie, mais §3ten : ma dhère mète^ 4 la maode de Bretagne ou de BeJtsJqiAe. E2{ressément lia recQmmaa2!de4-el]ie d'user de retour :

« Gerlajaiemenl^ je sms votre aasàe sin€èro ; appdezmoi^DC de ce nom. Capendasxt, je |>ense qu'il serait ^réiérable, dans vos lettres, de mettre ma tante et de prévenir votre s^flpttr (i) qu'elle ait à: en écrire de même. C'est aûn d'être à même de ks conserver, les unes et les autres, et que, si jaimads les vôtres posent soi&s des yeox etraaagçrs, elles semaiilent bien émaner d'«ne mèce que j'aime tendrement. »

Sa préocenpation est si yive àt ne p^init mnre à la tranquillité morale d'une si gtSkésr&Q&e et si dévoiyée jeune aimie i

a 31 décembre 1836.

€ Fendant ces trois jours d'angoisse, j'ai pensé à vous, ma chère enfant , je me suis dit :

« — Ette a sens comme moi ; a4^1ie pu le cacher ? Hr^nra4-elle pas montré trop d'inrlérôt en lai^ant voir son inquiétude ? »

Tant de circonspection, dans les formes, ne l'empêche pas de s'exprimeir fort librement sur le compte de ceux el de -celles qu^elle dénonce sans les nommer ; elle ne se sent que plus à son aise de dire, sous le voile, ce qu'eue a lEùrr lé ceenr^ aiu sujet dfô oncles tie Louis-Napoléen,

(l).!Naiw^^ôrrons,.'pli:8 loir, quelle ôteh oclt>e *o^ar prétonduc.

LA COMTESSE LE HON flQS

par exemple, voire même de son mari 4 elle, le rei détrôné de Hollande :

« Croiriez-vous que Iqs oncles, de peur, ont été indignes ? Aussi te mariage (1) est-il rompu. Des imbéciles, pour lesquels on aurait eu la sottise de se sacrifier ! Voilà quelle récompense on ea recueille ; car c'étaient eux, en somme, qui auraient profité de ta réussite de celui qu'ils blâment aujourd'hui. »

De temps en temps, la royale épistolière laisse tomber quelques réflexions attristées sur Tingratitode du monde, sur ses illusions cnteltement déçues par Texpérience :

« Je sens le besoin de fuir, aussi loin qu'il me serait possible, ce monde où je n'ai trouvé que des douleurs, tandis que je n'avais éprouvé que de doux sentiments pour lui. Car j'ai eu la faibl^se d'aimer jusqm'à mes ennemis, et ceux-là m'en ont bien punie*

<( Là où je trouverai du calme et l'absence é& calomnie, là, seulement, je me dirai contente. »

Mais le fond de sa correspondance est toujours la question irritante de la famille napoléonienne : les affections ne furent jamais très chaudes entre les Beauharnais et les Bonaparte. Tiraillements ôîianciers, difflcBÎtés de règlements, arrérages tardifs, effc se plaint aussi de ces choses, et pour en faire retomber sur qui de droit, sur so» roari surtout, le pauvre roi de Hollande, les résponsaMités :

« 4 février 1837.

« Je ne sais encore l'arrivée (de Louis-Napoléon) que par les journaux, et je crains que ce soit im faux bruft. Son père ne donne signe de vie, mais c'est presque

(I) L'union projetée de la princesse Matbilde avec son cousin le prince Loms- Napoléon. V. les kittres 4e ta revne Hortont« sor oe snijeftf dwis rétuëe conoenuni Ktelhilde Na^léon.

agir bien que de ne pas faire de mal. Comme on n'avait pas voulu me prévenir d'avance, on avait pris l'argent nécessaire chez le banquier, c'est-à-dire une somme sur laquelle on avait réellement des droits, puisqu'elle était le produit d'un bien vendu. Or, la première déclaration du père a été qu'il n'acquitterait jamais cette dette, et vous devinez qui a dû la payer à sa place. Ah I les enfants qui n'ont pas de famille doivent, parfois, se féliciter. Je deviendrais saint-simonienne I »

Entraînée par le besoin de répandre son âme, elle ne déguise aucune des préoccupations qui la traversent : personnels soucis, divisions de famille, jalousies, rivalités intestines entre les Bonaparte, perplexités profondes sur le sort réservé à celui de ses fils, qui s'est imposé d'être le continuateur et le seul dépositaire de la tradition napoléonienne, retours involontaires de sa pensée vers un autre 111s, qu'on ne nomme point, parce qu'il fut désavoué dès sa naissance, mais qui réclame, pourtant, une place dans les fibres de son cœur. De celui qui s'appela tout simplement, d'abord, Demorny, puis, grâce à la séparation des syllabes, et avec l'aide propice de la particule : de Momy, en attendant l'adjonction, quand il aura richesse et puissance, des titres de comte, de duc, de celui-là elle ne parle pas en propres termes ; mais elle ne cesse d'y songer, et des allusions se répètent, dans ces pages, qui le visent d'une manière transparente.

Il y a un terrible papier, renfermant le secret, qui lui tient à cœur et dont la divulgation possible est l'objet continuel de sa crainte. Ce papier intéresse fort une autre personne, la sœur encore, la sœur inconnue, dont on parle toujours à mots couverts et qui n'est pas une parente, qui n'est pas une femme, mais un ami de la comtesse Le Hon, Momy lui-même :

« J'étais bien sûre que * le papier n'avait pas été divulgué ; mais il n'en a pas moins été trouvé dans un portefeuille. Je ne l'avais donné que pour le cas où il y aurait eu danger ici, et on m'avait garanti la promesse

de ne s'en servir que dans cette conjoncture. J'ai la cer titude, comme on est loyal, qu'on ne m'aurait pas trompée. Je sais, en outre, qu'on a cherché toutes lés lettres de moi à votre sœur. Les lui a-t-on rendues î II me semble qu'on a dû voir la vérité... Si l'on avait été près du succès, on n'aurait pas eu à s'en plaindre. »

Sa sollicitude, sur ce sujet n'est pas en repos. On a besoin de la rassurer à tout moment :

« Je vous ai écrit, il y a deux jours. Vous aurez mon opinion pour votre sœur. Je veux qu'elle se sente heureuse et, si son amour-propre a été souvent froissé, qu'elle s'élève au-dessus des opinions et en impose par là. Je sais bien qu'il faut, pour cela, de la fortune, parce qu'elle assure Tindépendance (1) : c'est à quoi il faut travailler... Je vous dirai, ma chère nièce, qu'une lettre reçue ici affirme que le père de votre cousin (Louis- Napoléon) tient à ce qu'on termine mes affaires à ma satisfaction ; mais je n'ose pas y croire... »

Et encore :

« Je ne veux pas que votre sœur dérange sa vie... Qu'elle se soigne, voilà tout... Que je la sache heureuse, autant qu'il est possible, voilà ce quïl me faut. »

Puis, en post-scriptum :

« Cette lettre est pour voxjls deux. »

Estrce assez d'en écrire 7 Les sentiments qu'elle est obligée de comprimer dans les termes d'une correspondance indirecte n'auront pas à se contraindre, quand ils pourront s'exprimer de vive voix :

« 6 décembre 1836.

« Je compte aller en Angleterre, au printemps, je vous écrirai de là. Et, là seulement, je pourrai voir votre sœur Augustine (2) et lui dire adieu. »

On a prétendu que Louis-Napoléon et Morny ne se

(1) Ce détail, seul, suffirait à éclairer tout le mystère de la situation. Comment eût-il pu être question d'une Mosselman, —la famille de M"* Le Hon étant une des plus fortunées de la Belgique?

(2) Morny était prénommé Auguête,

166 LES FEMMES MJ SBCOND EMPIRE

rencontrèrent, pour la première fois, qn'apiiès la pr©damatîoa de la République, lorsque le futur empereur vint peser sa candidature électorale à Paris, En réaditié, depuiis Strasbourg et BomlK>giie, rhomone cfui était appelé à devoir Tespril dirigeant du seooiid Empire, Momy, rfafaft pas perdu de vue Naf oléon, son frère. Il se trouva avec lui en Ecosse. Et, sans se le dire peutêtre, mais ne l'ignorant point, tous deux ne furent pas loin de se voir en même tenips chez ïcar mère, dans ta dernière année de la vie de la reine Horlense.

Les portions de correspondance concemant Morny ne s^rrôtenl pas aux détails que nous venons de fine. On y effleure d'autres points infiniment délicats de iégltîmatron, sur lesquels nous piéiéroas glisser, mais qui prendraient une singulière clarté, si Ton en rapprochait les termes ambigus d'une déciaratio» autrement précise qu'on trouva dans les papiers de T^ncien minislre d'Etat (1). Emile Ollivier affirme que Morny n:*avait jamais en le dessein de revendiquer un rang dans !a

(1) n y traça nettement, de sa main, ces lignes déflnùÎTes : « Je suis le derxïier £4s de le. reine, pendant le mariftge du roi Louis de Hollande» par conséquent, suivant la l«t, très régulièrement prince Bonaparte, frère légitime de l'empereur actuel, et Tictime d'an crime, c'est-à-dire d'une suppression d'État. J'ai, pour établàr mes droits — si j'étais homme à le faire — plus de preuves q«'il n'en faudrait : la notoriété, la ressemblance, des lettres de ma mère; enfin, une lettre de mon frère, qui le recoonolt. Bien que je «ois, par principe, très peu dsspoeé à m'en ptréralon*,. ce n'est pas orne rai- 80]i.«. » Et la pluarie s'était arrêtée sur ces pomts de suspension.

Mais voici une autre pièce capitale, relevée avec la plus scmpu- .ensB exactitude snr l'original {Registres de l'étïrt âmk de Paris, 3* arrondissement) : l'extrait de naissance du ftHur graïui peracMinage d'Etat, duc de Morny :

« L'an mil huit cent onze, le vingt-deux octobre, à midi sonné, par devant nous, maire du TU* arrondissement de Paris soussigné faisant fonctiûdi d'oiEcier de l'état civil :

Est comparu le sieu!^ Claude Martin Gardien, <ïock?ur en médecine et aco«iciieur, demeurant à Paris, rue Moninaartre, a- 1B7, diviawn du Mail, lequel nous a déclaré que le jour d'hier^ à deux heures du matin, il est né chez lui un enfant du sexe mascaiin,, qu'il nous présente et auquel il dorme les prénom» Chartes-Aï^gaste-Louïs-loeeph, lequel enfant est né de Louise-Emilie- Coralie Fleury, épouse du sieur Aiiga«te^fea»-fiyacivfoe Dens«f3igr« prof)riétaire à SaiA4-D<MfiiDgue, denieaFaiti à Vilietasease, id^aoleneBit die la Seioe. Les dites pcé^ sentationa et déclarations ûulea en présence des sîeni/s Alcxis^^harlemagne Lamy, cordonnier, âgé de 42 aaa, demevKraat À Paris, rue

LA (XWilTESSE LE HÔN 14>7

famille imp^ate, en le dévoilaHi. Il n'usa pas de son droit ; il en oui Tidée, cependadSkt, ei des allusions, qui ne nous ont pas échappé» dans une des lettres de la reine Hortense à la oomtesse Le Bon, indiquaient assez qu'il y fut encouragé par eUe-même, d'une manière secrète et jw^udente.

Tel est, en effet, rintérét des lettres que nous venons de révéler; elles jettent ëes hiCfURS inattendues sur des côtés de la Tîe, restés dans le vi^ue, de ces personnages historiofues.

Tant que Louis Bonaparte était dconeuré sileaacieuz à Arenemberg et au secret dans la prison de Ham, Momy n'avaàft pas laissé soupçonner qu'il pût être, qtielque jour, un restavrateur d'empire. Il «était au mieux avec les princes d'Orléans, et l'inAoenoe de la comlesse Le Hon en était, pour ainsi dire, le trait d'union. Car il sut toujours, dans le jeu 4e ses ambitions comme dans la recherche de ses intérêts, de ses plaisirs, habilemeat mettre les femmes de son côté. Tout en restant attaché d'&me et de cœur à la famille d'Orléans, qu'elle ne cessa, jamais d'affectionner, dans l'exil comme sur le trône, la comtesse Le Hon, poussée par une inclination plus forte, suivait, d'un regard complaismt, les vues, les desseins de Momy, l'encourageait à les remplir et l'y aidait des moyens que procure la fortune. Ou, plutôt, ses sym^ thies s'enlremôlaaent, comme à son insu, dans la même et unique intention d'être utile. De même qu'elle avait voulu atténuer, sous la monarchie de Juillet, les rigueurs du pouvoir contre le prétendant bonapartiste, de même, sous la présidence et dans 1^ premières années de l'Empire, devait-elle user de son ascendant pour suspendre des mesures de réaction contre les princes dépossédés.

Tout contre le somptueux hfttel de M*" Le Hon, aux

Buffdut, !!• 25, ami, et de Joseph Manch, tailleur d'habits, âgé de 40 ans, demeurant à Paris, rue des Deux-Écus, n* 3, ami. /iL»eqÀel tiéclarant, et les témaént mit signé avec neitts, «ptèa leetnre faite.

{Signél : Gardien» Laray» Manch.

Crettè, adjoint.

Champs-Elysées (1), se blottissait un pavillon non moins célèbre et qu'on avait surnommé, par comparaison de ses proportions plus modestes avec celles du palais voisin, et par une intention facile à comprendre, de ce sobriquet trop connu : la Nkhe à Fidèle. C'est là que demeurait Morny. Il ne reste plus rien à connaître du coup d'Etat, tel qu'il l'avait prémédité, de concert avec Saint-Arnaud, Maupas et Pleury. On sait moins que le projet avait pris corps et s'était développé dans le salon de la comtesse Le Hon, lorsque Morny n'était encore qu'un demi-personnage politique, incertain de la roule à prendre, ayant un pied dans l'orléanisme, et l'autre pied dans le bonapartisme. Là, son ambition et ses appétits s'étaient senti grandir. Là, s'étaient agités en son cerveau des espoirs audacieux et téméraires.

Qui s'en doutait, dans ce beau cercle orléaniste î

Un épais bandeau recouvrait les yeux des politiques réputés les plus sagaces. La dictature ! qui songeait à cela, vraiment ? Si,, par hasard, quelque augure importun en pronostiquait le noir présage, on se récriait, puis on riait de cette vaine menace.

« C'est dans ce milieu, précisément, me racontait le général Estancelin (à un demi-siècle de distance), qu'ayant porté là-dessus la conversation et laissant voir ma crainte d'un terrible réveil pour le lendemain, je m'entendis répondre par M"' Dosne, la belle-mère de Thiers :

c( Monsieur Estancelin, il ne faut pas dire de ces choses : personne ne veut de dictature, pas même de celle de mon gendre I »

L'un des soirs qui précédèrent la fameuse journée, Morny était resté, jusqu'à deux heures du matin, dans le petit salon au premier étage, songeant, ironique, au moment de faire jeter par les fenêtres des gens qui étaient entrés par les portes ouvertes à deux battants.

La reine Hortense..., Morny..., Pléury..., Persigny,

(1) n devint la propriété de M"* Sabatier d'Ëspeyran. Le député Arcbdeacôn occupait, encore, en 1906, le pavillon voisin.

ces noms, ees influences, ces sympathies, ne pouvaient qu'imprimer une sensible évolution aux sentiments politiques de la comtesse Le HonL Son salon se teinta d'impérialisme, c'estnà-dire qu'il prit la couleur d'une préférence individuelle. L'aspect fonotamental n'en changea pas beaucoup» toutefois, tant qu'il continua d'occuper une place dans les cercles de la haute société. On continua d'y recevoir les amis pohtiques d'un autre bord. Des affections anciennes, restées au cœur de la comtesse Le Hon, ne s'en laissèrent pas arracher par les alternatives du succès. Durant les dix-huit années de la restauration bonapartiste, et longtemps après la disparition de ce régime, elle se fit un devoir d'entretenir des rapports fidèles avec la famille royale, dont le souverain se ralliait de façon si étroite à ceux de ses débuts triomphants dans le grand monde parisien.

Cependant, à travers ces vicissitudes de temps et de gouvernements, une grande brèche avait été faite dans sa fortune. On ne l'avait pas reconstituée sans brisures, après le relevé de comptes sensationnel dont nous parlions tout à l'heure. Les mines de la Vieille-Montagne avaient vu tarir leurs veines prodigues. Elntre les do^ta de la belle comtesse les brillants dividendes s'étaient écoulés comme une onde.

Il fallut, d'accord avec le comte Le Hon, — qui ne se sépara jamais d'elle, contrairement à ce qu'on a prétendu, en alléguant des intervalles d'absence plus ou moins prolongés du diplomate à Bruxelles (1), — il fallut vmidre le palais qui avait été raiympe de sa souveraineté mondaine. Elle adopta de vivre les trois quarts de l'année en son château de Ck)ndé ^2). Par échappées, elle reprenait possession de ce Paris^ dont les fascina-

(1) Lorsque xnoumt ie comte Le Hon, des témoignages de considéraiion sympathique affluërenl chez elle. L*nn ées ministres de Belgique, Van Prael, écrivait à la comtesse, le 3 mai 1868 : • Bien souvent, en passant on revue les temps que nous avons connus, le roi disait : « Mon père m'a toujours répété que M. le comte Le Hon lui < awt rendu les plus grands aarvices, à ré;poqi»et la ptu^ difficile de « son règne. » Et il ajoutait : « Vous avez mille fois raison de ï» dice: « C'était le bon et beau temps. »

(91 Devenu la propriété du comte de iamao.

lions, si vaines qu'on le dise, sont toujours prêtes à ressaisir ceux et celles qui les goûtèrent. Il lui était resté, au fond de Tâme, quelque amère souvenance de Tautrefois. Des regrets passaient au travers de ses lettres ; elle s'y montrait, par instants, triste et désemparée, et, bien qu'elle se flattât d'avoir mis son cœur à la raison, elle ne pouvait s'empêcher d'en exprimer la plainte. C'est à l'une de celles-ci que répondait, sans doute, une jolie page épistolaire de M"* Janvier de La Motte (Adèle Perrot), trop sincère, trop réellement féminine, pour n'être pas tirée de l'ombre où nous l'avons découverte :

(( Quand je pense que vous bénissez Dieu de votre indifférence 1 Ne maudissez pas l'amour, mais les amoureux I Je me figure, parfois, être jeune, et seule comme je suis dans cette vilaine chaumière. Croyez-vous que je connaîtrais l'ennui, si j'avais l'espérance d'y voir arriver le Préféré ? Combien je me moquerais que tout fût laid autour de moi ! J'aurais un cher visage qui réjouirait mes yeux. Et le charme serait là I II vaut mieux avoir aimé, alors même que c'est fini, qu'ignorer l'unique vrai bonheur de ce monde. L'isolement fait seul la vieillesse. Je m'y résigne, mais sans renier le dieu que j'ai adoré I

« Adèle Perrot (M"* Janvier de La Motte). »

Entre deux déplacements, elle retrouvait des visages connus. Elle se reprenait à savourer les hommages qu'on lui avait tant prodigués. Puis, on lui promettait d'aller saluer le soleil couchant sur ses terres.

(( — Je connais ces promesses-là, répondait-elle, un soir ; ce ne sont que des cartes de visite ; on ne vient jamais. Mais je suis très heureuse dans ma solitude ; car ce n'est que là, vraiment, que je me suis trouvée en face d'une femme que j'aime, et que je ne connaissfiis pas.

(c — Oui, repartait son interlocuteur, homme d'esprit et poète ; et cette femme charmante, c'est vous I

c — Je n'avais jamais eu le temps, je ne dirai pas de

regarder ma figure, mais de descendre en moi-même. » Le temps des grandes réceptions dans le cadre somptueux des Champs-Elysées était bien fini. Peu après le mariage de sa fille, devenue la princesse Louise Poniatowska, et qui s'était acquis, par ses qualités de personne et d'esprit, une brillante place à la Cour impériale, elle cessa d'aller dans le monde.

Le crépuscule avait continué de s'assombrir au-dessus de sa tête. Elle avait dû vendre aussi le château, où elle s'était fait une seconde existence plus calme, plus intime, et revenir, à Paris, pour s'y c(»ifiner dans l'amour des siens. En 1879, elle perdait son fils très chéri» le comte Léopold Le Hon. Ce lui fut, à elle-même, le coup de mort. L'année suivante, sa douleur cessait avec sa vie. Beaucoup de ceux, qu'avaient séparés les désaccords de la politique ou le simple émiettement des destinées humaines, se retrouvèrent, fidèles, à ses obsèques. On l'avait ensevelie dans les Holettes, en cette saison voilée de brumes, où de premières éclaircies font croire au réveil prochain de là nature. Et, en effet le soleil, perçant à travers les nues, vint jeter un rayon consolateur sur ce cercueil, qui renfermait, dit un témoin, « tant de lumière évanouie ».

Un PostScriptum.

Tout à l'heure parlaient à notre mémoire les révélations les plus précises — tirées des entrailles maternelles en quelque sorte, sur la naissance du duc de Morny, qui n'avait point, sans de bonnes raisons, adopté pour son écusson une fleur d'hortensia barrée.

Un autre fait et d'une terrible signification, celui-là, concernant les origines également troubles de son frère couronné : Louis-Napoléon. Je le reçus d'Alfred Mézières, qui l'entendit conter à la duchesse de Plaisance, en la ville d'Athènes, lorsque, fraîchement sorti de l'Ecole normale, il accomplissait le pèlerinage classique dans ces lieux privilégiés.

Belle-fille de l'ancien deuxième Consul, elle était de celui-ci grandement appréciée pour son intelligence

vive, dont les atûniiés étaient plus rares avec le caractère abrupt de son mari, le général Lebrun, un soldat, rien qu'un soldat. H lui disait finement : « Vous et

moi, nous nous rejoignons à travers Gbaries t » Or,

dans une de leurs fréquentes causeries, il lui confiait ee souvenir d'un voyage ea Hoilainde.

Un après midi, Lebnm, due de Plaisance et la duchesse se rendaient ensemble au chÂteau du rot Louis- Bonaparte. En arrivant au palais, ils considérèreiit soss le péristyle une jeune femme pressant contre son sein un baby enveloppé de langes précieux. C'était le prince Louis, dans les bras de sa nourrice. Les visiteurs s'aqpprochent, donnent k Tenfantelet une caresse, puis montent Tescalier. Au premier étage ils se sépareoï, le duc allant chez le souverain, la duchesse allant présenter ses devoirs à la souveraine.

Les premiers mots de Lebrun aussitôt qu'admis en la présence du roi sont pour le féliciter du gentil enfant qu'il venait de voir, et pour flatter aimablement Tamour-propre paternel : « Que dites-vous là? répondit Louis d'un ton brusque. Mais ce n'est pas le mien. Il n'a jamais été à moi. Jei sais très bien qu'il n'a pas une goutte du sang des Bonaparte dans les veines, mai3 comme il est le troisième, comme il n'a aucune chance de me succéder et parce qu'il ne régnera nulle part, je n'ai pas voulu faire de bruit, de scandale. Soyez seulement certain que celui-là n'est pas mon fils. »

Quel étrange imbroglio dans les origines de la restauration impérialiste I Louis-Napoléon arrivant au faîte de la puissance humaine, par la grâce d'une naissance plus que douteuse, Morny, son frère inavoué, l'aidant à gravir les marches du trône et le suivant de près, tandis que bientôt, dans l'orbe de leur étonnante fortune, graviteront d'autres destinées exceptionnelles, celles du comte Walewski, — le véritable flîs du grand homme, par droit de nature.

VAMBASSADRICE DES PLAISIRS

Pauline de Metternich Sandor

Les deux faces d'an même portrait. — La jeune comtesse Pauline Sandor. — Son mariage avec le prince Richard de Metternich. — Arrivée à Paris. — Les réceptions de l'ambassade d'Autriche. — La princesse de Metternich, en dépit de Wagner, donne le ton à la cour et à la ville. — Des anecdotes. — Passion de grande dame pour les jeux du théâtre. — A Compiègne. — Fragments de lettres originales. — Les amis et les ennemis de M"" de Meiiernich. — Volée d'épigrammes. — Un© attaque plus chaude. — Émotion au camp des princesses. — Un duel nKrBvemcHté. — Ce que fut, an vrai, le rôle de M"* de MeUemich, à la cour de Napoléon. — Le dernier acte d'une brillante comédie. — Sur un nouveau théâtre. — La prépondérance de la princesse de Metiemieh, dans la société de Vienne.

Toute Viennoise de cœur et fervente patriote qu'elle SB montrât, ce ne fut pas à tort qu'on la surnommait une « princesse parisientre », Fambassadrice d'autrefois, la femme primesautière, qui, pendant dix à douze années, très en évidence, amusa, intéressa, charma de sa verve aiguisée ses amis de France, irrita les jaloux, effaroucha les timorés, étonna les uns, fâcha les autres, remplit du bruit de son nom et de l'éclat de ses fêtes les échos de la grande et de la petite presse; et qui, depuis lors, après un si long intervalle, n'a pas ce^sé d'agir, de correspondre, d'évoluer, entre les deux capitales, théâtres changeants de son wiginale destinée.

Il y a peu d'années — Fautographe est sous nos yeux — elle détachait de sa haute et significative écriture, les lignes suivantes destinées à Tûn des nôtres, aussi répandu dans le monde que connu dans les lettres :

(( Vous savez combien les royautés de la mode sont passagères, et je dois vous assurer que celle que vous me prêtez n'existe plus, je crois, qu'à l'état de mythe et de vague souvenir. »

Je crois,,, dit-elle. Que la réticence est adroitement suspendue I Et quel heureux correctif à l'expression de ce désabusement philosophique 1 En réalité, nulle, entre les personnalités féminines, dont l'éclat éblouissait les yeux, c'i la Cour de Napoléon III, n'aura eu, ainsi que M°" de Metternich, le privilège de prolonger une telle et si fugitive royauté au delà des circonstances qui la firent naître. Elle n'eut point à subir, comme ' les étoiles passagères, qui scintillaient à côté d'elle, l'impression douloureuse et soudaine de l'effacement dans la nuit, de la dispersion ou du vide. Simplement, elle continua d'agir et de briller, au même rang, 30Ut un autre ciel.

Emanée d'un père fantasque, un magnat hongroli, le comte Sandor, que ses folles audaces de cavalier et de chasseur avaient rendu fameux, elle avait garnie dans le sang et dans l'humeur un grain de son ardeur turbulente. « Le sang paternel, a-trclle dit, parle trèi haut chez moi. »

La nature l'avait faito gaie. Tout enfant on la trouvait bien turbulente, la petite comte.sse. Jeune flUe on l'avait vue, par l'indépendance de ses manières et le sans-gêne de son esprit, ragaillardir l'almoephère un peu froide du monde officiel, à la Cour impériale d'Autriche. On commençait à s'occuper d'elle, presque à l'imiter, dans ce clan d'aristocratie hautaine et dédaigneuse faisant cercle autour des archiduchesses, lorsqu'elle se maria avec le prince Richard de Metternich, fils de l'illustre diplomate, qui préçida le Congrès de Vienne, et, presque aussitôt, elle partait avec lui pour la France, pour Paris, où il était envoyé, sur la foi de son nom, comme ambassadeur. BUe a^ait vingt-deux ans. Il n'en avait pas plus de trente.

C'était en 1860. On était revenu de l'émotion produite dans les cercles diplomatiques par la courte campagne, qui avait refoulé, non sans hésitation de la fortune, la

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puissance autrichienne au delà du quadrilatère. A Tintérleur, des démonstrations de force, de richesse, de conflance, faisaient illusion sur l'état de présomption et dUncurie du gouvernement français en matière de politique étrangère. Elle arrivait, Tambassadrice, au meilleur temps.

Déjà l'avaient précédée les indiscrétions des gazettes. On avait eu des informations préalables sur cette originalité de nature, cette crânerie particulière de façons, cette indépendance de propos et cette spontanéité de reparties, qui Pavaient rendue l'enfant gâtée de la Cour viennoise. Les interrogations et les suppositions allaient leur tpain. Comment serait-elle ? Quel costume allaitelle exposer à la première soirée d'Opéra ou de salle Ventadour, au balcon de sa loge? Sans doute, elle ressemblerait à la plupart des princesses autrichiennes, élancées de taille, très froides, très réservées, et gardant, au coin des lèvres, le pli dédaigneux involontaire. Tels avaient pensé qu'eUe aurait le nez de cette façon, les cheveux de cette nuance, et qu'elle se montrerait, au théâtre, en quelque majestueux costume de velours incarnat, allégé, dans sa lourde magnificence, de dentelles de Venise, et brodé au point d'Espagne. On allait le savoir... Un soir, à l'Opéra de la rue Le Peletier, le bruit a couru qu'elle vient d'entrer dans sa loge. L'attention des premières galeries s'est aussitôt détournée de la scène. Des chuchotements ont fait passer la nouvelle de place en place. Toutes les lorgnettes sont dirigées vers l'avant-scène, où elle s'est commodément et simplement installée. Mince, de taille moyenne, agréable à voir et, néanmoins, un peu déconcertante quant à l'expression des traits du visage, la première impression qu'elle cause est de surprise. La seconde est de sympathie. On n'a pas été long à s'apercevoir qu'elle pouvait être princesse authentique et marier, pourtant, le naturel à la distinction de commande.

Le lendemain, Paris, par la plume flatteuse d*un Jules Noriac, proclamait que la nouvelle ambassadrice était le charme, la grâce et l'esprit dans une même personne.

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Elle avait coriquis sa place d'une façon très délibérée.

Dès son arrivée, elle s'était rendu compte de T^esprii de la société où elle. était app^e à vivre, dans un milieu de Jeunesse, d'insouciance et de l%i3ce, et elle s'y trouva con^nte chez elle. Elle laissa, cooime on dit, galoper son naturel. Il faut prendre son bien où il se rencontre ; et, é*abord, eHe se ntt k Funisson du ton qui régnait en ces lieux, pour Teotraîncr bientôt à se régler 5ur elle, et en garder ûnalement la direction mondaine. On se lança & sa suite éperdumeial Les élégances de sa mise, les particularités de son oaraetère et les mot^ les reparties, les boutades, qui Jaillissaient de ses lèvres, à chaque momea&t : rien lïfe passait inaperçu de ce qui était d'elle. Sot le boulevard, on connaissait, aussi bien que les équipages 4e l'empereur, le huit-pcsscwrts arttelé de quatre chevaux superkes de l'ambassadrice d*Autriche, et portant, sur les paoonceaux, son écusson timbré d'mie couronne princière. Son nom revenait quotidiemaement sous la pkime -des chroniqueurs.

Le cachet de ses toilettes et leur diversité, ©es façons désinvoltes et les nouveautés auxquelles elle attachait son nom, mffle détails émanant d'une coraplexion de jeunesse un peu exaltée et tapageuse prétatiôatà toutes les conversations.

Il était de notoriété qu'elle allait recréer les modes- Son influence rénovatrice dans le domaine léger des fanfreluches fut prompte et seasiWe. EHe avait déclaré la guerre à la cage triplement fermée et bataiMé pomr les rohes courtes; Les costumes abrégés forofe^nt l'eHK tr^ des bals et le coup d'œil en plut à beaucoup de gens. « A cette occasion, remarquait le malicieux Mérimée,- fai vu un assez grand nombre de pieds charmants et de jarretîèTes dans ta valse. » Les cireiMifStances étaient propices. Une révolution allait s'aoeomplir dans la hiérarchie des tailleurs et des raodistses. Les couturiers commençaient à prendre le pas sur les p*andes faiseuses. L'un d'entre eux, un Anglais aomraé Worth, le faîneux Worth, s'était éteiMi po«r son compte à Paris, en 1858. M"" de Mettemich avait aussitôt dis-

tingué cet habilleur hors ligne, qui sentait, interprétait, rectifiait la nature avec les dons et Timagination d'un artiste. Au risque d'infliger un déplaisir à Aurélien Scholl, qui l'avait surnommé... jalousement « le faune de la toilette », parce que de ses mains d'homme il chiffonnait à son aise les corsages féminins et les alentours, elle l'adopta et l'imposa. Il était devenu, grâce S elle, l'autocrate du goût. Et les mondaines et toutes les dames, qui avaient le grand vol de l'élégance, se portaient également rue de la Paix, à son adresse.

M~ de Metternich avait des mérites plus personnels que d'avoir aidé de son initiative originale à la rénovation de l'esthétique féminine. Son esprit, on ne le discutait pas : il flambait à chaque mot. Le physique, en elle, prêtait davantage à la controverse. « Il n'y a pas que les bouteilles de Leyde, disait un railleur (1) ; il y a aussi M"** de Metternich. » Elle-même, très adroite à faire sa propre critique afin de prévenir celle des autres, se proclamait dénuée de toute beauté, espérant bien qu'avec sa physionomie parlante on ne la prendrait pas au mot. Un soir, chez la princesse Mathilde, elle abordait un célèbre écrivain de théâtre : « Vous êtes M. Sardou? — Oui, princesse. — Dites-moi, estril vrai, que je ressemble si particulièrement à M"' Delaporte (2) ? » C'était une actrice du Gymnase, qui avait la réputation d'être laide et spirituelle. « Il y a toujours des côtés de ressemblance entre deux femmes, avait répondu Sardou, si différentes qu'elles puissent être. Mais je n'en juge que sur les physionomies ; et c'est par là que je trouve des similitudes frappantes entre vous, princesse, et cette actrice : la jeunesse et l'esprit (3). » Entre femmes, on

(1) Hippolyte Driollet, dans le Charioari, fut l'inventeur de cette définition énif?matique.

(8) Théodore do Banyille, en ses Camées parUiens, apercevait un rapport vague, Tui^itif, très vrai, pourtant, entre ces deux natures, où dominait la pcns/'LS qui transfigure les traits.

(3) Puisque fions venons de nommer ensemble M"*« de Metternich et Victorien Saivlou, ouvrons encore une parenthèse, pour encadrer une autre ane<Niote, que je tiens comme la précédente de la bouche de

voyait davantage ; on remarquait que l'ovale du visage a^était pas la régularité même, que les lèvres étaient fortes et qu'il y aurait eu à reprendre à la « courbe imprévue » du nez. Il n'était qu'une opinion, en revanche, sur l'éclat de ses yeux noirs et pétillants, sur l'agrément d'une physionomie mobile à l'extrême, et l'on convenait, sans résistance, que* la blondeur de la ehevelure avait bien aussi son attrait. Finalement, on arrivait à dire, à force de bonne volonté, que l'ambassadrice pouvait * passer, en somme, pour une jolie « blonde » ; et ce devait être le sentiment de Winterhalter, le peintre officiel des grâces du décaméron impérial, puisqu'il sut faire du charme à sa ressemblance.

« Lorsque la princesse de Metlemich, rapporte un témoin du temps, entrait aux Tuileries, un soir de bal, très mince, maigre même, assez grande, avec ses épaules très découvertes, son front chargé de diamants, ses longues jupes traînantes, il était impossible d'avoir plus grand air. Elle avait cette allure aristocratique

FiDastre académicien. Sardoa dînait chez la comtesse de Ponrtalés. M** d« Mettemich tenait le dé de la conTersation pendant que ee reposait À Técouter le plus spirituel des causeurs. Elle en avait amené le sujet sur son beau-père, le grand Meitcrnich, et rapportait cette historiette. On demandait, une fois, & Mettemich en qoellQ ctrcon»tance Napoléon premier, avec lequd il eut tant occasion de coniérer, loi aTaii donné Fimpression du plus grand prestige, de la souveraineté la plus complète. On s'attendait à ce qu'il répondit : à Dresde, à ErfUrt, quand il faisait venir de Paris <t sa Comédie » pour amuser un cortège de princes et de rois. Mais non, ce n'avait pas été là. Ce fut, dit-il, au château de Compiègne, un matin, au retour d'âne promenade en carrosses daus la forêt, où Ton s'était un peu attardé. On était rentré au chftteaii rorà midi. En attendant, PeÎDpereur s'entretenait avec ses iiôtes, adossé à la cheminée comme il pu avait l'habitude. Il y avait là quantité de personnages et des membres de sa famille. Cependant, il commençait à sentir l'aigm'lfdn de la faim. Interrompant le discours commencé, il se tourne vers Murât : « Roi de Naples, allez donc voir pourquoi nous ne déjeunons p&s. » Et le brillant Mdrat sort, va, s'informe. « Sire, le repas sera prêt dans quelques minutes, revient-il dire. 11 y a eu un léger contretemi«. » Napoléon reprend sa démonstration. Mais l'attente se jro- IbDge. n s'impatiente. ;Se toor^ant d'an autre c6té :

« Roi de Hollande, dit-il, sachez donc si nous ne déjeunerons pas aujourd'hui! * Et le prince de Mettemich, accoutumé aux rigueurs de l'étiquette autrichienne, avait été frappé singulièrement de p^tte condition d'un empereur envoyant des rois à l'office pour cooimander qu'on hâtât le service de table.

iaiiDitable, quo donnent la naissance et le milieu dans lequel on a vécu. »

Toute la haute société parisienne, dès lors, affluait dans ses salons de la rue de Varennes. En s'y installant, le prince et la princesse de Metternich n'avaient eu qu'à reprendre des habitudes, anciennement accréditées à l'ambassade d'Autriche, d'abandon et de gaieté hospitalière. Les fêtes délicieuses de nuit et surtout les déjeuners dansants, qu'y avait donnés le comte Apponyi, sous la Restauration, n'étaient pas sortis des mémoires, dans le noble faubourg.

La conversation y fut, de nouveau, xres en faveur, et piussi la musique, Richard de Metternich étant, luimême, ce prince diplomatique des valses, un virtuose. . Les lieder des plus grands maîtres de la mélodie allemande, les valses de Strauss ou les grands airs d'opérer s'y mêlaient dans un harmonieux éclectisme. C'est là que fut arrêté, décidé, l'audacieux projet d'imposer Wagner aux Parisiens. La princesse avait pris l'avance d'un peu loin, lorsqu'elle fit ordonner par l'empereur la représentation, à l'Opéra, du Tannhaûser, — l'inoubliable première, tumultueuse comme une bataille, le fiasco héroïque où M°*' de Metternich déploya tant de vaillantise pour enlever ses troupes, et une énergie si militante, que ses adversaires... en musique (et je vous dcmne à penser s'ils étaient nombreux, ce soir là l) ' disaient, sous sa loge : « Les Autrichiens cherchent, évidemment, leur revanche de Solférino. »

Quelle soirée 1 Quelle aventure 1 Quelle osée tentative, vingt ans avant l'heure psychologique !

Sur ses instances donc, l'empereur avait décidé que l'Opéra jouerait ce nébuleux Tannhaûser : la première eut lieu, en l'an de grâce 1861. Dans la chaleur prévoyante de son zèle, M"*' de Metternich avait groupé autour d'elle tous ses amis. Je me trompe. Plus intelligemment elle les avait répandus dans la salle; C'étaient, entre les femmes, les comtesses de Pourtalès, Walew- §ka, Lehon, les princesses de Sagan, Poniatowska, de Beauvau, M^ Erazzu, la belle Mexicaine ; parmi les hommes on reconnaissait les Rpthsehild, les Aguado^

les frères Lamberty, le marquis de Massa, d'Alton-Sh'ée, Galliffet, GrammonWîaderousse et combien d'autres ! Dominant, de leur loge, tous ceux-là, l'empereur et Timpératrice étaient présents, s'efforçant en conscience d'avoir une opinion, de paraître intéressés à une musique, qui leur restait incomprise. Mais les yeux revenaient sans cesse vers M"* de Metternich, qui s'était chargée visiblement de conduire les bravos et les applaudissements. En effet, la partition est déployée devant elle sur le rebord de sa loge. Elle a l'éventail levé comme un bâton de commandement. Malheureusement on a débuté par rire dans la salle et rire un peu haut. Le sérieux ne reviendra plus. Les « caraïbes » sont déchaînés. L'indignation peinte sur les traits de la princesse, ses gestes courroucés, un mot qu'elle ne peut retenir, et qui siffle à travers la salle : Imbéciles, je crois, n'y peuvent rien. On a applaudi la marche, parce qu'il était impossible de n'être pas enlevé, soulevé malgré soi par cette page merveilleuse. Le reste va à la débandade. Et c'est un bruit, un tumulte inénarrable. Des loges à l'orchestre, de l'orchestre à l'amphithéâtre, des mots sont échangés et vibrent comme une volée de flèches. Et Dieu sait si l'on cause et si l'on jase 1 Certains insinuent que la représentation du Tannhaûser fut une des conventions secrètes du traité de Villafranca, d'autres prétenxient qu'on a envoyé Wagner aux Parisiens pour les forcer d'admirer Berlioz.

Le lendemain toute la presse fut mauvaise. On n'épargna que la marche, la critique voulant avoir l'air d'être impartiale. De colère la princesse décida qu'on ne jouerait chez elle, ce jour-là, que du Wagner. Accès d'humeur tout passager, et qui ne l'empêchait pas, en son éclectisme, de goûter, à leur moment, les muses folâtres d'Offenbach et d'Hervé, ni de se montrer sensible à la mélodie de Gounod.

On ne lui laissa pas le temps de pleurer cet échec. L'un des fidèles de son salon, homme d'esprit, Beyens imagina sur l'heure d'écrire, pour ombres chinoises et de faire représenter chez elle une plaisante parodie de l'ouvrage tombé. Le comte de Solms, qui avait des apti-

LA PftINCESSE DE METTERNICII 181

tudes de dessinateur, découpa en carton les charges des principaux personnages de cette fantasmagorie. Et ce fut un amusant coup d'oeil. Avant le lever du rideau, une amie de la maison, en robe et bonnet d'ouvreuse, avait eu la joyeuse idée de distribuer gratuitement à chaque spectatrice un éventail k bon marché, pour le cas où ces dames hésiteraient à Briser le leur par rai-, son d'économie (i). On eut le tableau de chasse, où les sveltes lévriers étaient représentés par des bassets à jambes torses, et le dix-cors par un lapin craintif. On eut la transfiguration de la Wartburg devenue le Johannisberg, château célèbre et fameux vignoble appartenant au prince de Mettemîch. Et l'héroïque Tannhaûser, enfermé dans la cave, y vidait, en titubant, une bouteille de ce cru, tandis qu'une voix chantait dans la coulisse, sur l'air du Bouton de rose :

Dieu, qaeUe veste Pour Wagner et son Vénusberg!

Noyons du moins leur sort funeste A grands flots de Johannisberg

Sur cette yeste!

De grands éclats de rire dissipèrent les derniers ressentiments de la princesse. Il ne fut plus de longtemps parlé du Tannhaûser.

Chacun le savait à l'ambassade et, au dehors, dans le grand nombre de ceux et de celles qui désiraient y participer, M"* de Metternich excellait à varier les plaisirs. Etre admis à ses redoutes était fort recherché. Les hommes y étaient reçus à visage découvert; les femmes s'y présentaient en domino, mais le capuchon devait se relever à l'entrée du premier salon, où se tenait la maltresse du logis. Car elle n'ouvrait les portes de son chez soi que sur invitation personnelle. Elle recevait beaucoup de demandes, accueillait les unes, déclinait les autres, et se montrait, en résumé, passablement rigoureuse, ce qui lui attira des inimitiés cruelles. Une

(1) On racoQlnit qu'A POpôra, nux premiers rcios de sifflet, M"« de Metternich avait l>r;sô tic c«ilcie son cvcntîjil eniic f*cH d »ijri» crispés.

lois dans la place, on s'y sentait très à Taise. Le graad« change cte ses réceptions était que Tagrément des speo* ts^les ou des auditions ne faisait qu'y alterner avec le jeu des spirituelles causeries* Elle s'y prodiguait. On sç plaisait à répéter les saillies un peu bardies quel* quefoiSf très flnes souvent, que le hasard des idées, l'occasion, le* ton de l'entretien, poussaient à jaillir de. 'ses lèvres. Toute de premier mouvement, elle n'échappait point, non plus que d'autres, aux accès d'humeur dont un chacun se sent échauffé pour une maladresse, une contradiction, une importunité, une parole mal-^ sonnantes ; et le mot n'attendait pas d'en traduire l'im-. pression. Tant pis où il tombait. Elle n'était pas la maîtresse d'arrêter ses répliques. Prompte aux bouillons de l'impatience, les sentiments de douceur, d'aménité, en souffraient quelquefois. Elle avait la riposte un peu soudaine et bfusque.

Certain soir de grande réception, un étranger, un journaliste américain, qui, lui-même, m'en rapportait le détail en souriant, k quarante années de distance, piétinait, sans s'en apercevoir, la traîne superbement déiîoulée de sa robe de cour. Elle tourne la tête, et» d'un ton sec :

« Paysan ! » murmure-t-elle.

Huit jours après, dans une autre soirée officielle, l'assistance était serrée aux approches du buffet, oii pasr salent les coupes du vin pétillant. Quelqu*un la heurte légèrement au coude, et des gouttes s'épanchent du verre sur l'étoffe soyeuse de son costume. Même geste rapide ; elle a reconnu le coupable.

a Ah I reprend-elle, c'est encore mon paysan I » ^ Une autre fois que, pendant un bal travesti, son ami Gallîffet l'avait, un peti trop harcelée, tracassée, elle s'en revancha vertement. Cet officier, qui avait été blessé d'un éclat d'obus, jouissait d'un congé de convalescence et l'employait galment. H parcourait les salons, cette nuiUà, en costume d'apothicaire Louis XIV et portait avec une fierté martiale, suspendu à son ceinturon, l'instrument que Molière a légué au maréchal Lobau.

« Connais-tu cela, beau masque? demandait-il à fa princesse.

— Oui ! répondit-elle vivement : c'est le canon; qui a blessé ce pauvre Galliffet, en Crimée !»

Elle eut des traits moins rudes. On en citerait à Finflni.

' Les frivolités de la toilette, les programmes de ses fêtes et les plaisirs de la conversation ne remplissaient pas uniquement son temps et sa pensée. M~ de Meltemich était née diplomate. Bile ej^erça une influence officieuse, qui ne fut pas indenme d'erreurs, comme dans l'affaire du Mexique, — car elle n'avait pas été la moins ardente à poursuivre la réalisation du rêve caùifomien (1) — mais qui eût pu être salutaire sur d'autres points, si on Teût écoutée davantage, par exempte en 1866, quand' il était encore possible d'arrêter les empiétements de la Prusse. Une double guerre n'aurait pas éclaté, à quatre années de distance. On n'eût pas eu Sadowa et Sadowa n'eût pas amené Sedan. En général, on pouvait se dire que, dans la finesse renseignée dont l'ambassade d'Autriche donna des preuves, une bonne part revenait à la princesse de Mettemich. Elle complétait, par une intelligente association, le rôle de son màrî, qui la tenait en grande estime. Le prince soutenait son personnage d'une belle tenue extérieure. C'était Tambassadeur accompli par l'esprit et les manières. Il perdait de vue, dans l'éblouissement trop rapide des fêtes mondaines, quelques-unes des nécessités d'obsei-vation et d'étude des hommes, qui s'imposent à l'état diplomatique. La politique ennuagée de Napoléon III avait des détours et des ombres, où ne pénétrait point son coup d'œil fugace, soit qu'il n'y. prit pas garde, soit qu'il s'en rapportât S la finesse' de perception de Tambassadricè pour y voir clair. Ce n'est pas qu'elle en parût très occîUpée. Elle semblait avoir assez à faire, sous des airs étourdis, qui trompaient bien des gefis, de mener sa partie de

J (L) Elte entra fort ayant au&si dans les idées de llmpérairice sur 1& ouestioa romaine. Or, ndil n*ignoi;e .qu'Eugème fut iqujours une papa- Iinè opposante. ' •*-... c

femme à la mode dans l'entourage habituel de Timpératrice. Son attention, toujours en éveil, n'aurait su trouver de masque plus ingénieux que cette feinte indifférence pour les mystères de la politique. Elle était de ceux-là, pourtant, qui pensaient, réfléchissaient. Mais il semblait qu'elle se fût dit que le plus pressé étant de s'amuser, le reste viendrait à son heure.

Le salon de la princesse de Metternich était le plus :ouvert à la conversation libre qu'on connût à Paris. Elle entretenait, de son air d'indulgence distraite et de son encourageant sourire, le laisser-aller de ces causeries, l'excitait même de l'aiguillon, quand il risquait de languir. Chacun, alentour, disait son mot. Elle entendait et se souvenait, très égayée toujours, très prompte à passer d'un sujet à l'autre et se défendant bien de trahir, dans l'expression de son visage, cette manière réfléchie -d'écouter, qui met les bavards en défiance. N'est-ce pas elle qui disait ce mot plein de sens et qu'on a tant cité :

« Il a l'air trop fin pour un ambassadeur ? »

Elle avait gagné, dès en arrivant, les sympathies les plus . marquées du couple impérial. Eugénie goûtait l'animation séduisante, de son esprit et s'entretenait familièrement avec elle, chaque fois que les circonstances officielles les réunissaient. Encore a-t-on exagéré la mesure de leur intimité. La princesse de Metternich ne fut pas, ainsi qu'on l'a écrit, l'inséparable amie de l'impératrice. M"* Carette — lectrice, puis dame du palais, attachée constamment à la personne de la souveraine, et à qui M"" de Metternich déclarait, dans une minute d'expansion, que, si l'impératice eût été une Marie-Antoinette, elle aurait voulu être sa princesse de Lamballe, — a remis les choses au point dans ses Souvenirs de la Cour des Tuileries. Avec plus de précision encore, au cours d'une conversation que j'avais l'honneur d'entretenir avec elle, à ce propos, elle ramenait l'état de ces rapports à leurs justes limites.

En réalité, au delà du cérémonial habituel, l'impératrice n'avait d'amie que la duchesse de Môuchy ; et, en dehors de ses lundis et des circonstances de pure mon-

1-E IMtl.NCE HICHAHU DE MET TEHNIOII, AMIUSSADEl'H I) ArTHICIlE, ET SA FEMME, LA PRINCESSE PAIMNE^ l>E METTERNICHSAMiO»

danité, elle ne recevait personne, sans demande tf audience.

Mais, dans les déplacements du printemps et de Taùtomne, eux lieux de villégiature saisonnière, à Poûtainebleau, à Compiègne, où les cadres étaient rompus, où le contact était de cteique jour, où Texistenee des souverains était mêlée continuellement à celle de leurs hôtes, à table, au bal, au thttlre, en promenade, Ws liens se resserraient. Alors, vraiment, la présence de bi princesse de Mettemich devenait précieuse, indispen- ' sable, à rimpératrice. n importait de créer, autour de soi, du mouvement et de la gaieté. Or, personne ne possédait le don d'entraînement, ce don qu^elle garda toujours, à régal de M"* de Mettemîcb.

Les temps étaient calmes et prospères. Toutes les illusions semblaient permises. Pour passer les heures aussi agréablement que possîBle, la prînce^e s'était passionnée de spectacles./ Elle y apporta cette fougue qui lui était naturelle et cette faculté d'initiative resjée sans emploi sur d'autres terrains.'

A la Cour, des Tuileries, on avait ressuscité les rîtes somptuaires, remis en vigueur des lois de préséance et des observances d'étiquette, qu'on s'attachait avec d*autant plus de soin à* faire respecter que les prescriptions en dataient de la veille.

Les débuts des dîners et des réceptions s'annonçaient avec une froideur imposée. Peu à peu les liens se détendaient. On se relâchait de ces manières apprêtées. Le tempérament et la jeunesse reprenant le dessus, un riait, on s'égayait, on était soi, et bien des réunions commencées sous le masque de la réserve offlcielle se terminaient en une. sorte de tertulia espagnole, où chacun disait tout ce qui lui passait par la tête sans autre souci de la formulé. M"* de Mettemich, avec l'aisance de sa naturelle gaieté, hâtait le moment de la conversa tion franche et d'expression libre. La causerie se rendait plus intime. Les yeux brillaient avec plus d'éclat. On respirait, on vivait. Déjà le précédent ambassadeur, " baron de HQbher, avait Constaté que les Tuilerîes

n*étaient pas un lieu de tristesse et que ces représentations de gala avaient bien leur charme aux yeux amu ses d'un diplomate.

Mais c'est à Compiègne, avons-nous dit, où M°** de Metternich passait, chaque année, plusieurs semaines, qu'on s'échauffait davantage à la poursuite du nouveau, et qu'elle-même exerçait, avec le plus de succès, le don qu'elle avait de semer sur ses pas l'animation et la vie. Dans les instants de tristesse de l'impératrice, lorsque l'empereur, qu'elle aimait exclusivement, la délaissait, et qu'elle en éprouvait un chagrin mêlé d'irritation, la princesse de Metternich lui était une compagne instante et nécessaire même, par le besoin qu'elle ressentait de distractions à tout prix. La « dame du logis », comme l'écrivait Mérimée à son a Inconnue », usait de tout pour combattre l'ennui secret. Et les représentations, les chansons, les parties de campagne se succédaient, au gré des imaginations de celle dont on a dit qu'elle fut, à la Cour de France, l'ambassadrice des plaisirs.

C'est à travers ces jeux et ces divertissements qu'avait eu lieu, un 15 novembre, jour de la fête de l'impératrice, sur le théâtre de la Cour, le pas si expressif, le pas inoubliable du Diable à quatre. Un caprice de grande dame, qu'on ne cessa plus de raconter, et qui est devenu, depuis le temps, bel et bien un cliché de chronique.

On avait eu la fantaisie d'un ballet à danser en costume, comme à l'Opéra, maillot et jupe courte. Le Diable à quatre avait été choisi. Un maître à danser de l'Opéra s'était rendu, chaque jour, en grand mystère (car on en réservait la surprise), à Compiègne, pour conduire les répétitions des quatre danseuses et de leur partenaire, le marquis de Caux. Et le moment arrivé, devant toute la Cour, en présence d'un grand nombre d'étrangers invités pour la circonstance, le ballet fut dansé, mimé très brillamment. Les artistes, au nombre desquelles une ambassadrice, c'est-à-dire la princesse de Metternich, étaient venues recevoir, confuses et satisfaites, les compliments de l'empereur et de ses hôtes.

LA PRINCESSE DE METTEKNICli 187

Une chronique indiscrète ajouta que la fêle ayant été terminée par un bal, on avait prié les danseuses du Diable à quatre de ne pas remplacer leurs maillots par des jupes de cour, des jupes longues, et que le plaisir de la soirée en fut de beaucoup augmenté.

Les choses n'allaient pas toujours sans encombre dans l'arrangement des spectacles et des divertissements, où elle avait la haute main.

On a conté le singulier différend qui s'était élevé entre M°* de Metternich et la duchesse de Persigny, pour fort peu de chose, un mince détail de mise en scène. On devait donner à Compiègne la figuration d'un tableau de Watteau : le Déjeuner champêtre. Et la princesse s'était chargée de la distribution des personnages et des costumes. Chacune se disait contente, sauf M"' de Persigny, la femme du ministre de l'Intérieur, parce qu'elle n'y voyait pas l'occasion de s'attifer à sa manière, comme elle l'aurait voulu. Par exemple, ses cheveux blonds étaient d'une rare beauté, et elle aurait tenu à' lés montrer.

« — ^ Je veux que l'on voie mes cheveux », répétaitelle avec un léger zézaiement et une obstination mutine, qui offraient quelque chose d'enfantin.

« — Mais c'est impossible, répliquait M"* de Metternich, il faut, au contraire, une petite coiffure relevée et poudrée 1

« — Non, reprenait M"* de Persigny, nous faisons cela pour nous amuser et cela m'amuse d'avoir les cheveux défaits.

ce — Si vous ne voulez pas faire comme nous toutes^ ne paraissez donc pas dans le tableau, w

Et elle en référa à l'impératrice.

« — Laissez-la faire, dit la souveraine, c'est une nouveauté, qui sera peut-être heureuse.

« — Non, non, elle fera tout manquer.

« — Voyons, ma chère princesse, qu'esl^e que cela vous fait? Elle sera toujours jolie. Ne vous querellez pas pour cela, soyez indulgente. Vous savez, cette pauvre M~ de Persigny, sa mère est folle I

m- LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

; » — Ah I sa mère est foUe (1), eh bien L mon pèce est* foUi ei ye ae céderai pas. »

U fallut en passa*.par sa volonté.

On a pu s'en former une juste opinion : TamlMissadrice, quoique au fond da cœ,ur bienveillante et bonne, avait rhumeur prompte ; et Ton s'en apercevait, quand on slattirait imprudemment quelque répartie mordante ou quelque trait acéré, venant de sa franchise, en droiteligne.

; Ceux qu'elle appréciaiit et favorisait dr; ses sympathies, en revanche, la jugeaient bien séduisante. La poignée de main chaude et cordiale, le mot heureux trouvé de suite, le détail personnel qui touche aussitôt, l'action expressive de ses yeux et dç son lang^ige lui gagnaient, à l'instant, les intelligences qu'il lui plaisait de s'attacher. Octave Feuillet, dès la première fois qu'il avait été mis en sa présence et que très opportunément elle avait entamé la conversation sur son roman de SifeyU^, s'était déclaré charmé, séduit, conquis.

Elle savait, d'ailleurs, ce qu'elle faisait, la fine ambassadrice en se montrant à l'égard du maître -écrivain, fleurae de douceur et de prévenance. Quand on aime le théâtre et qu'on a sous la main un auteur tel que Feuillet, cela vaut bien qu'on y dépense de l'empressement et de l'amabiUté. Ne venaitelle pas justement de former le projet d'une charade pour la fête de l'impératrice î

, Le lendemain, sans plus attendre, elle lui faisait CQnfldence de ce beau dessein. Le mot qu'elle a trouvé est de circonstance : Anniversaire, « Ma sœur Anne », pour la première syllabe, lui ouvre une matière commode â remplir. Hiver vient de lui suggérer une malicieuse fantaisie. Elle a rêvé que le fringant Gallifet aui^ l'attitude d'un homme qui tombe le ventre sur la glaee et ne peut pas se relever.

(1) L'impératrice n'avait pas vonlu dire qne la duchesse dlè-miftne SfûiV la esrvellè à> rêvent et les idée» un peu bnoutllée. Ota oonnaisaait,; sur ce point, les soucia du duc de Persigny. Auk réceptions de la place Beauveau comme aux fôtes plus intimes de sa terre de Chamar rttide, la névrose de là dacheaae n'était un secrelP p&or anoim d^ invités. !-.;.'

c( — Trtebien, princesse. Mais qui fera les vers ?

a — Vous », répond-elle.

Les choses ne traînaient point avec cette entraîneuse. On avait dû s*y mettre de suite. Quand il la retrouve au château^ vingtKjualre heures après ou guère davantage, la princesse a son rôle en main et le travaille d'importance. Octave Feuillet aura donc été Fauteur diligent) le conseiller littéraire ingénieux. Il se croit quitte à ce compte. Mais noub Justement, un person^ nage reste inoccupé dans la charade ; c'est un méchant rôle de jardinier, qui lui conviendrait à merveille. On le lui a réservé. Il s'en défend. Est^e que le prince de Reuss ?... Estce que Glermont-Tonnerrre n'endosserait pas beaucoup mieux la veste enrubannée de ce berger Louis XV ? Vaines excuses. On ne veut pas en entendre davantage. Il n'a que le temps de donner ses instructions pour le décor et d'aller passer ses culottes dA satin. La représentation a lieu. On verra le délicat écrivain apparaître tout à l'heure,, au débouché d'un paravent, et se montrer en scène revêtu d'un assez ridicule costume, avec une tête de vieux bonhomme poudré k blanc, portant de son mieux un claque planté droite., et orné de fleurs I Une autre fois, Octave Feuillet devait faire venir un carrick et un psuitalon mousse pour un rôle de voyageur, et l'idée de paraître en cette tenue,, ou plus tard en maillot à paillettes devant Leurs Majestés, n'était pas précisément ce qui le réjouissait le plus au monde. Comme il eût préféré à tout cela une promenade tranquille et méditative en forêt I Mais la prin* cesse savait si bien ramener ensuite le contentement dans l'âme de son auteur, embesogné de toutes ce» menues servitudes ! Elle était la plus fervente des applaudisseuses. Elle donnait le signai. On tapait des ipains dans la salle élégante. On. criait d'enthousiasme. On rappelait le poète,^ et ses interprètes. M"^ de Metternich réiqpparaissait entraînant l'heureux coupable jusqu'à la:rampe « devant le public idolâtre ». Et Octave Feuille finissait par trouver qjue c'était délicieux.

Le T(Ae qu'elle avait accepté de si bonne grâce n'était

pas aussi aisé qu'on le pourrait croire. Il n'était pas si simple d'entretenir à jet continu le courant de la belle humeur dans cette société désœuvrée. On y mettait à s'amuser, parfois, une bonne volonté très laborieuse. Tout comme aux Tuileries, il y avait à Compiègne des a'près-midi fort maussades, quand il n'y avait pas chasse ou excursion en forêt.

Un soir, avant le dîner, elle n'avait pu trouver rien

' de mieux, en attendant le potage, que d'indiquer aux

belles oisives un jeu, où il y avait de la farine et une

bague dedans, que l'on devait saisir avec ses dents sans

se blanchir le nez. Chose difficile entre toutes.

Par les temps de pluie, on ne savait qu'imaginer pour réveiller l'animation sur les visages assoupis. L'annonce d'une charade était la mieux accueillie et répandait, soudain, une note folâtre dans les salons. La perspective des costumes, le souci des toilettes, le jeu des répétitions, c'était pour enchanter les femmes.

Le théâtre était le grand moyen.

C^ fut toujours la passion dominante de WP" de Metternich, le théâtre en tous genres et sous toutes les formes. Elle n'en dédaignait rien, même les figurations muettes et les tableaux vivants, qu'elle disposait scéniquement avec les femmes intelligentes et jolies, qui partageaient ce goût. Elle était princesse de naissance et d'éducation, artiste et musicienne de tenlpérament.

Le feu sacré était en elle. Elle avait la constance d'apprendre de longs rôles coupés de chansons, d'organiser les répétitions et de régler point par point l'arrangement des premières, avec le concours des auteurs et des délégués officiels des plaisirs de la Cour. Elle se faisait de son plaisir un devoir et un travail.

Il était bon qu'une enthousiaste de la scène, une virtuose comme la princesse de Metternich, eût à cela l'œil et la main. Hors de sa surveillance, on eût commis tant d'inexactitudes, répété tant de petites maladresses, qu'on ne prenait pas assez la peine de corriger I Avant elle, on n'était rien moins que difficile, chez ces dilettantes, ne songeant que de rire et de s'amuser. Ainsi, le 15 novembre 1857, le jour de la fête de l'impératrice,

on avait joué, à Gompiègne, une grande charade, dont Mérimée et Mocquart, le secrétaire particulier de Tempereur, composèrent le texte. Rouland y remplissait, à la satisfaction générale, un rôle bouffe d'Auvergnat et révélait un talent de comédien parfaitement inattendu chez un ministre de llnstruction publique et des Cultes. En revanche, les actrices, pour la plupart des étrangères, avaient estropié la poésie, à qui mieux mal, et, en particulier, une lady Eglinglon, qui changeait les rimes, tourmentait le dialogue, allongeait les vers de trois ou quatre pieds de contre-bande, et se trouvait, avec cela, très contante d'elle et du public. La Cour avait été charmée.

M™* de Metternich y mit ordre. Il fallut s'entendre à jouer et à dire comme des artistes ces comédies de paravent.

J'ai sous les yeux, très à propos, le volume assez raréfié du Théâtre de salon du marquis Philippe de Massa, gentilhomme, soldat et écrivain, auteur attitré de la Cour des Tuileries, régisseur général des scènes de Gompiègne et de Fontainebleau, qui avait pris la suite du duc de Morny, dans l'art d'improviser des vaudevilles mondains k l'usage des princes et de leurs invités, et qui appelait M^ de Metternich sa Muse. On ne jouait ses menues pièces qu'une ou deux fois ; mais il avait ce succès enviable de recueiUir les applaudisse- Vients des mains et les vivats des bouches les plus ravissantes de la création.

Oui, voilà bien 'ces fameux Commentaires de César, cette revue en deux actes de l'année 1865, un document typique des actualités parisiennes du moment, et qu'avait montée, répétée, et en grande partie interprétée, chantée Son Altesse la princesse Pauline de Metternich.

Elle y déploya une chaleur de zèle extraordinaire.

Dans la mise en scène d'une pièce inscrite au tableau, M™ de Metternich, tout à son rôle et à ce qu'on espérait d'elle, ne se tenait pas d'agir et d'écrire. Sa correspondance quotidienne en était considérablement gros-

An LES *FEMME6 DU SECOND EMPIRE

sie. Chaque jour, elle semait ée ces billets alertes, -comme elle sut en tourner sur tous les sujets, et qui tonneront, le jour où on les réunira, un recueil des plus curieux et des plus vivants.

M. de Massa, qui conserva, depuis lors, avec la prin- <;esse des rapports de -grande amitié, en fut, natureîleinent, très favorisé. Il y avait à «'entendre sur maints détails, à convenir d'un rWe, d'une interprétation, d'une nuance nouvelle à introduire, d'un changement à faire. Et les notes épistolaires né chômaient pas..

a Vous devez avoir bien des lettres de la ^îrituelle

grande dame, disals-Je au marquis de Massa, un soir de

rencontre inopinée (c'était au Théâtre-Français, à la

première de La Phi^ Faible, de Marcel Prévost), des

^ perlés que vous ne laisserez point s'égarer.

« Vous vous trompez, me répondit-il. Je ne conserve plus de lettres, depuis qu'une tentation trop forte ou qu'une m^ain trop preste s'est avisée d'en alléger mes tiroirs. »

Par quel sortilège se sonireUes envolées de la cassette du marquis de Massa, qui les croyait bien en sûreté dans le château de Ménars, pour circuler en . public, sans indication de la provenance, ni du nom du destinataire 7 Le mystère ne nous en a pas été édairci.

Du moins, elles n'ont pas été perdues pour tout le mende. U n'est rien que de très innocent, au reste, datfs ces billets « d'artiste » à son poète, des idées qii'on échange, de la collaboration à distance. On y peut suivre, jour par jour, ia marche des répétitions et l'avîancement des études.

Ce sont des avis, des conseils qu'on sait donner fort à: propos, avec une justesse d'instinct et de la naanière la plus courtoise.

-« Ne m'en veuillez pas, dit-elle, — à la fin d'une assez longue missive pleine d'observations, — ne rn'en vcuillez pas de ces difficultés pour mon rôle. Je déteste faire des embarras, et je me suis décidée difficilement à vous en parler. Mais i5'est que votre succès dépend

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