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)nr»tcssc de Montebello
Marquise de Las-Marismas, vicomtesse Aguado
Marquise de Latour-Maubourg mo Baronne de Malaret. née Ségur
ST SES DAMES d'hONNEUR
plaisait de distinguer dans ses soirées; et quand c'était aux réceptions de Compiègne, Tune de ses attentions très heureuses était d'avoir pris à l'avance (pareillement en agissait l'empereur) des informations diverses et précises sur le genre de personnalité, la caractéristique du talent ou les titres à la réputation de ceux de ses invités le plus nouvellement admis en sa présence. Parfois elle embrouillait les œuvres et les ouvrages. Il en résulta môme de plaisants quiproquos (i). L'académicien Oppert, remémorant les détails de son séjour à Compiègne, m'en citait, au hasard de sa merveilleuse mémoire, des exemples typiques. Mais d'ordinaire, elle s'en acquittait avec beaucoup d'adresse et de courtoise amabilité. Elle avait une certaine grâce à conter, à parler d'art.
Ce n'était point qu'elle brillât par la spontanéité ni qu'elle eût l'intelligence féconde en saillies. Par moments même, elle avait des absences où l'oh ne savait plus ce qu'elle avait fait de son esprit. Une dame Florentine, la marquise de Piccolelli me signalait un trait de ce genre, dont je lui abandonne toute la responsabilité. Eugénie, étant venue à Naples, afin d'y soigner un mal de gorge, qui lui rendait la voix presque atone, était descendue en la magnifique villa du Pausilippe, où, l'hospitalité lui était offerte. Pour distraire l'illustre visiteuse, on avait lancé des invitations, organisé des soirées de jeu et de conversation. Dans la société napolitaine, grande était la curiosité d'approcher la belle souveraine, de la contempler, de recueillir avidement les paroles spirituelles qui ne manqueraient pas d'abonder sur ses lèvres. Une après-midi, le temps s'était brouillé, la pluie attristait la ville et voilait l'horizon de la magnifique baie. « Je voudrais bien, dit tout à coup l'impératrice semblant sortir d'un songe, qu'on m'expliquât pourquoi lorsqu'il pleut sur terre il pleut aussi sur
(1) C'est ce qui arriva pour Sainte-Beuve, dans Tunique occasion qu'il avait eue de causer en tôte-à-tète avec Napoléon III. • Je vous lis toujours dans le Moniteur », lui affirma le souverain, avec la meilleure intention de lui être agréable. Seulement, il y avait deux ou trois ans que les Nouveaux Lundiê paraissaient dans le Constitua tionnel.
^62 LES FEMMES Dl] SECOND EMPIRE
:mér. » On s'entre-regarda, surpris de la simplicité du propos. Mais nous l'avons fait observer, ce ne pouvait être qu'une distraction. Elle se trouvait en veine plus heureuse, quand meilleures étaient sa voix et sa santé. Que dis-je ? Il ne lui messayait pmint de hasarder de certains mots alertes, à l'occasion . J'en relèverai seulement un, qui servira de réparation à l'ingénuité de tout à l'heure.
Les façons attirantes, la vivacité spirituelle, l'enjoiiment aisé du prince Henri de Reuss avaient gagné toutes les sympathies des salons à cet envoyé intérimaire de la Prusse et l'avaient porté à Tétat de grand favori chep l'impératrice et l'empereur. Une après-midi. Leurs Majestés avaient honoré de leur visite cet aimable représentant de la chancellerie prussienne. Eugénie manifesta le désir de visiter les appartements. L'ambassadeur se mit à ses ordres, la conduisit à travers les salons, les pièces décoratives et officielles, et comme on traversait la chambre à coucher, il voulut passer vite ; mais elle, s'arrêtant en face du lit : « Ah I c'est ici la place d'armes I » dit-elle avec un sourire.
Elle avait l'humeur diverse, comme elle avait Tesprit variable. A l'égard des femmes de sa Cour, les sentiments qu'elle éprouvait ou montrait n'étaient pas exempts de caprice et contradiction. Des accès de jalousie, fcHl. explicables, d'ailleurs, traversaient brusquement son intimité. Elle ne pouvait supporter celle-ci ou cellelà, que désignait trop visiblement une préférence momentanée de l'empereur. Elle choya beaucoup de jolies femmes, que la malignité des salons représentaient comme des rivales, M"* de La Bédoyère, de Cadore, Walewska, sur qui tous les yeux étaient portés.
Pour les personnes de son entourage habituel, pour les dames du Palais (i ), qui, sous la conduite de la grande maîtresse et princesse d'Essling, renouvelaient, à tour de rôle, leur aimable service quotidien, elle avait, comme nous en témoignait personnellement l'une d'elles restée
(1) La comtesse d© La Tour-Maubourg, la vicomtesse Agitado, la baronne de Malaret, M»* de Sancy-Parabère, les comtesses Le2ay> Mamésia; de la Poëze.
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très attachée au souvenir de Fimpératrice, la comtesse de la Poêze, un agrément de franchise, qui leur rendait ces rapports journaliers faciles. Croyait-elle avoir à se plaindre d*une omission, d'un détail qu'on lui avait rapporté de travers : « Vous n'auriez pas dû dire ou faire telle chose », exprimaitrelle. On répondait à son observation de façon nette. On s'expliquait. Et la chose éclaircie, il n'en était plus question. En cela Timpératriee se montrait tout ài fait l'opposée de la froide et un peu rechigneuse princesse Clotilde, si renfermée d'habitude. En pareil cas, celle-ci ne haussait pas la voix d'un quart de ton ; mais elle baissait les paupières, plissait les lèvres et ne parlait plus. Ce qui était, me certifiait Tune de ses dames d'honneur, la chose la plus insupportable du monde. Et pendant des heures, elle ne-se déridait point, mais demeurait enfoncée dans cette bouderie silencieuse. Elle pouvait se rencogner obstinément dans sa voiture, au trot lent de ses chevaux, et n'adresser ni un mot ni un regard à la personne qu'elle honorait de sa société. M"* de Clermont-Tonnerre se morfondit plus d'une fois auprès de la pauvre princesse, pendant que celle-ci continuait à dérouler les grains de son chapelet, sans peut-être prier intérieurement, mais par un vouloir bien arrêté de s'abstraire de sa compagnie. Soit dit en passant, on a beaucoup reproché au prince Napoléon lés légèretés de sa conduite et le délaissement très évident dans lequel il laissait languir la princesse Clotilde. Mais vraiment la société de la sage» prudente, circonspecte et dévole Italienne devait lui sembler pauvre d'agréments en comparaison de ce qu'ij trouvait auprès de la charmante comtesse de Ganizy.
« C'était à décourager de la vertu ! » s'écriait, en nous racontant ces historiettes une dame du palais de Viiiipératrice, qui, avec son humeur enjouée et son caractère vif, se fût sentie malheureuse à périr dans l'atmosphère de glace dont s'enveloppait la princesse Clotilde, si janséniste d'atours et de discours!
. Nous parions de vertu... C'était à l'impératrice nécessité d'état d'en suivre la ligne rigide. Le devoir lui en était aisé, par nature. Comment le savail-on ? N'importa. I
Le fait était connu qu'elle n'eut jamais à soutenir de brûlants combats avec elle-même. Ajouterons-nous qu'elle se voyait trop exposée aux regards, dans son palais, une maison de verre où rien n'échappait de ses moindres mouvements, de ses plus menues attentions et marques de préférence, et qu'elle aurait eu trop à risquer, trop à perdre, en ne restant point ce qu'elle fut, comme l'attestèrent ensuite les femmes qui vécurent auprès d'elle : impeccable ? Elle ne donna jamais lieu par sa conduite à une justification ou, si Ton veut, à une excuse des fredaines galantes de l'empereur.
Pour être impératrice on n'en est pas moins femme. Or, toute créature féminine, selon le mot d'un poète, a trouvé dans son berceau l'éventail de Célimène. Eugénie ne pouvait être que Tune des plus honnêtes grandes dames de la cour ; mais d'être une charmeuse, d'allumer les âmes au passage, c'était un plaisir, une sensation, qu'ellje ne se défendait point d'interroger. Hasard, caprice, fantaisie d'une heure, elle en effleura, tout au moins, le léger frisson. Elle s'y aventura même, certaines fois, jusqu'à l'imprudence. Il se passa à Fontainebleau, au printemps de 1860, une aventure dont on parla toute une. semaine à mots couverts. L'impératrice avait eu l'idée de se rendre déguisée à une fête de village ; et des gens de sa suite, aussi déguisés, avaient fait un mauvais parti à un galant trop démonstratif auprès de l'anonyme Majesté. On critiqua cette équipée. H n'était ni sage ni convenable, se disait-on, que l'impératrice jouât au calife des Mille et une Nuits. En son monde, elle n'avait pas à craindre de pareilles mésaventures, sous le masque, dans les bals travestis. Il lui plaisait alors d'oublier sa couronne, et les charges de l'étiquette en ces brillantes môKes, et d'amuser son imagination aux délicates familiarités du flirt. Elle en rapportait, la journée finie, de ces impressions douces et sans périls auxquelles on repense ensuite ; c'était une agréable réminiscence, presque un secret à partager avec un autre, sans qu'il le sût peutêtre. Mais il me fut narré directement une jolie anecdote là-dessus, ressemblant par les détails ht la couleur à un épisode romanesque.
ALTOUH DE L'IMPEHATRICE 265
Le domino ne dissimulait qu'imparfaitement aux yeux des habitués des Tuileries, qui la reconnaissaient à la démarche, à des traits particuliers, la personnalité dQ l'impératrice, non plus que celle de Tempereur. Mais le bal n'avait pas lieu cette fois, en la résidence des souverains. Il se donnait chez le duc de Morny. Parmi les invités du président de la Chambre se trouvait un gentilhomme, ami particulier du duc, et à qui ses opinions légitimistes ne permettaient point de rechercher les invitations de la Cour. Ce qui ne l'empêchait point au reste d'être des meneurs à la mode de la fête parisienne et mondaine. Il avait marqué sa place très en évidence dans le cefcle, où s'évertuait la une fleur des lions et des lionnes. Les femmes lui tenaient compte d'un physique heureux, qu'avantageait moins la régu- ' larité des traits que le caractère expressif de la physionomie ; elles lui savaient gré de ses attentions opportunément discrètes, empressées, galantes, de ses manière^ tour à tour soumises et dominatrices, soit au dehors, soit dans l'intime, avec des contrastes de douceur et dé brusquerie, de faiblesse aimante et d'audace ou d'emportement. Il méritait auprès d'elles encore par son esprit alerte, par l'entrain, la souplesse qu'il dépensait à les distraire. Dans les bals, les soirées, il s'était acquis le renom d'un entraîneur, qualité précieuse et qui ne pouvait que disposer en sa faveur aux plus agréables retours- Il possédait en perfection l'art d'intriguer.
Donc, il en déployait, ce soir-là, toutes les ressources auprès d'une très séduisante femme, dont les lignes exquises, les mouvements pleins de grâpe et de noblesse avaient au plus haut captivé son attention. Il prévoyait^ à tenter l'aventure, quelque chose d'imprévu et de piquant où s'obstinait son ardeur. Il ne voulait plus sépa, rer ses pas des siens. On l'écoutait. Il devenait pressant, j<?uait du sentiment, de la passion et s'animait à un tei point que l'impératrice en concevait de la gêne, presque de l'inquiétude. Elle s'échappe. Il la perd de vue ; maiç aussitôt se met à la recherche de la mystérieuse. En pénétrant dans un petit salon retiré, il la retrouve, assise auprès de la duchesse de Bassano.
Il se glisse vers elle et lui murmure à Toreille : a Je ne te quitte plus ; s'il ne m'est pas permis de connaître, ce soir, le joli visage qui se dérobe sous ce velours délesté, je veux savoir, au moins, ton nom. » Et il ranime le feu des propos avec plus de vivacité que tout à l'heure. Elle se joue de sa curiosité, élude ses questions. Qui est-elle ? Pourquoi se refuse-t-elle au désir qu'il lui exprime si ardemment de savoir qui elle est î « Tu n'y consens pas. C'est bien. Je le saurai, cependant. Bientôt on appellera ta voiture. Je serai là ; et si je n'ai pas entendu le mot que j'espère, je volerai aussi vite que les chevaux pour être en même temps à ta porte. H ne me sera plus difficile, après, de connaître le mystérieux nom. » Mal à l'aise, sous cette insistance, et, néanmoins, intéressée, l'impératrice réfléchit, un instant : « Si ton cœur n'est pas sincère en ses déclarations, je n'ai pas à m'en préoccuper. Suis ton caprice. Si, au contraire, je dois croire aux sentiments qu'il atteste, je te demanderai de ne pas chercher à trahir mon secret. En échange de ta parole, je te promets de répondre au désir que tu me manifesteras, si ce désir est raisonnable. — Que puis-je souhaiter, si ce n'est pas un rendez-vous î — Un rendez-vous I Ah I la chose n'est pas simple. Tu l'auras, cependant, mais ce ne sera pas chez moi. Vois ce domino, là-bas, qui me fait signe d'abréger la conversation ; c'est mon mari, qui s'impatiente et me presse de revenir... Adieu... Tu pourras me voir, demain, l'après-midi, à trois heures, au Bois de Boulogne, près du lac. Je serai dans un landau découvert ; je passerai deux fois le mouchoir sur mes lèvres, et tu sauras que c'est moi. »
A l'heure indiquée, le marquis de C*** foulait le sable de l'avenue, le cœur battant d'espoir. Tandis qu'il songeait à son inconnue et, dans son âme, édifiait un roman d'amour, un mouvement se produisit. Les promeneurs s'arrêtent. Des piqueurs se sont annoncés, devançant l'attelage de la souveraine des Français. Aussitôt il se découvre devant l'impératrice, devant la femme qui passe à l'allure ralentie de ses chevaux- Mais, où va sa pensée 7 Quelle surprise est la sienne, en
voyant que doucem^it et à deux reprises, elle a passe le mouchoir sur sa bouche, comme il avait été dit la veille 1 C'était donc Timpératrice !
Quelques minutes s'écoulent. Il n'est pas encore revenu de sa stupéfaction, quand Técuyer de service, qui était, ce jour-là, le baron de Bourgoing, se détache du cortège et vient à lui.
« — Monsieur, prononce-t-il. Sa Majesté vous fait demander quel jour il vous serait agréable d'être invité a.ux Tuileries.
« — L'honneur que me fait Sa Majesté et sa gracieuse intention me comblent de gratitude. Je me permettrai de l'en remercier par une lettre^ qui lui parviendra demain.
« — Oh I les lettres ne vont pas si vite ni si facilement aux mains de l'Impératrice. Il serait préférable que je pusse rapporter votre réponse et la lui transmettre de vive voix.
« — Souffrez que je maintienne ce que je viens de dire, et veuillez avoir la bonté de présenter à Sa Majesté mes hommages. »
Le marquis de C*** savait que son amie M"^ de Sancy- Parabère serait de service, le lendemain, aux Tuileries, comme dame du Palais. Il écrivit donc la lettre annoncée ; il la remit entre les mains de M"* de Sancy en l'assurant qu'elle était attendue. Elle parvint sans détour à l'impératrice. En se rendant à une invitation aussi séduisante, écrivait-il, il eût contenté le plus cher désir de ses yeux ; mais, d'y obéir, c'était, en même temps démériter auprès d'elle-même, c'était donner un démenti au caractère inviolable des principes qu'elle lui connaissait. Il la priait d'admettre qu'il en déclinât la tentation... La bienveillance personnelle de l'impératrice n'en fut point suspendue. Elle agréa de reprendre l'intime causerie, en d'autres occasions de fêtes, encore chez le duc de Morny. Elle fit davantage. Elle ne craignait point de favoriser d'une sorte d'entretien public l'homme du monde, l'homme de société, qui avait su parler, un moment, à son âme ou à son caprice. C'était aux courses de Fontainebleau. Laissant sa cour en arrière, elle avança de plusieurs pas et demeura quelques moments à causer
seule à seul avec le féal et intransigeant monarchiste. Ce fut une sorte de scandale politique dans le cortège impérial. Descendre de sa tribune pour aller presque au-devant d'un gentilhomme de lettres, qu'on ne voyait pas aux Tuileries, n'était-ce pas outrepasser les bornes de la fantaisie ? Les ralliés non plus n'en revenaient pas de surprise. Pourquoi î Qu'était-il ? Qu'avait-il fait ? On ne s'expliquait point les raisons d'une sympathie, dont la cause véritable échappait à celui-là môme qui en fut l'objet, à plusieurs reprises et sous différentes formes- Mais laissons tout cet anecdotage et revenons à des considérations plus sérieuses.
n y avait une dizaine d'années que brillait l'astre impérial sans ombres apparentes. C'était Tâge d'or du Second Empire, à l'apogée de sa prospérité, la lune de miel de la spéculation financière, le temps fortuné par excellence pour tous ceux et toutes celles qui pouvaient jouir de succès continus, vivre tranquillement et gaîment. Les étrangers affluaient, apportant leurs écus en échange de nos jouissances. Tls passaient éblouis au travers de cette belle existence parisienne où tout paraissait n'être que féerie, décor, volupté, attirance des yeux et séduisants mensonges. Et l'impératrice était plus que jamais comblée d'hommages et d'adulations.
Cependant, on commençait à s'apercevoir qu'ellemême se laissait gagner au vertige de cette faveur extraordinaire du sort. Son humeur prime-sautière s'en ressentait jusqu'à se montrer incohérente et versatile. Sa naturelle mobilité l'entraînant, d'un moment à l'autre, aux extrêmes des idées et des sentiments, se rendait de plus en plus sensible à ceux qui l'approchaient On notait malignement de l'inconséquence dans certaines de ses paroles. Elle avait éveillé la critique (1).
(Il Et quel genre de critique acerbe, de la pai*t des malveillants! En i960 l'un de ceux-là croyait interpréter l'opinion de bien des gêna lorsq^u'il écrivait :
« J'ai peine à analyser le caractère de cette fi^nime, et je découvre encore moins oii elle veut en venir. Son affection pour l'empereur est affaire d'ambition; son amour maternel me parait très problématique; et elle n'agit dans aucune circonstance de manière à se conci- Iter l'affection des Français. » - ^ .
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Elle était omnipotenle aux Tuileries et le faisait aper-i cevoir. De eomplexion nerveuse et de caractère vif, peu accessible au raisonnement, tout impulsive et par cela prête aux intempérances les moins justifiées comme aux plus nobles élans de Tûme, elle inquiétait son entourage et en premier lieu son flegmatique époux, qui craignait fort les explosions soudaines de ce zèle gouvernant.
Une ingérence aussi tumultueuse n'avait pas éclaté d'un seul coup. Pendant plusieurs années, par un reste de timidité féminine, Eugénie s'était tenue totalement en dehors du terrain brûlant de la politique. L'empereur s'était bien donné de garde de Ty introduire, et elle ne l'en avait point prié. Mais des causes diverses et'd'ordre^ personnel, l'envie mal déguisée de la plupart des membres de la famille Bonaparte, des dissentiments plus" pénibles avec l'empereur, dont les écarts conjugaux se trahissaient jusque sous ses yeux, dans les ft^l(\s de la' cour comme aux réceptions ministérielles, et une perception différente des réalités de la situation, lui avaient découvert le vide de son existence intime. Elle s'était promis d'en prendre tout au moins une sorte de revanche morale en prouvant qu'elle pouvait sortir des détails de la toiletta et du gynécée, prendre sa part des choses sérieuses, conseiller, diriger, intriguer politiquement. Et elle en avait si bien pris l'habitude qu'elle ne voulut plus s'en détacher.
Elle était parvenue à exercer au gré d'une humeur turbulente, et que d'aucuns jugeaient brouillonne, une réelle influence politique, qu'avait beaucoup accrue sa' régence de 1865. Elle intervenait, sinon dans les conseils, du moins dans la connaissance des questions qui, s'y traitaient. Les ministres prenaient l'habitude d'aller chez elle. On l'instruisait des affaires du jour. Elle objurguait et prononçait. Ses idées personnelles se formaient surles confidences qui lui étaient faites, et se compliquaient de préjugés ou de partis pris avec lesquels l'empereur eut à lutter.
La plus chaude de ces alertes exlra-offlcielles eut lieu vers la fin de 1867 et vaut d'être racontée. C'était, disonsnous, dans les dernières années de l'Empire. L'Exposi-
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tion avait fermé ses portes et les souverains étrangers leurs malles (1). De vagues inquiétudes commençaient à se faire jour, et des alarmes s'éveillaient et des bruits se répandaient, avant-coureurs d'événements graves, au dedans et au dehors. Les partis extrêmes s'agitaient. Par des signes qui ne trompent point les esprits à longue portée la scène politique s'annwiçait prête pour des transformations prochaines et de nouveaux acteurs. L'empereur était malades 'indécis, flottant entre des résolutions généreuses et des retours à Tarbitraire sans fermeté. L'impératrice, moins occupée des dissipations mondaines, où s'était répandue fiévreusement la jeunesse de son règne, s'immisçait de plus en plus dans les questions d'Etat. Elle en traitait avec les ministres, elle en discutait avec l'empereur et faisait connaître, sinon prévaloir, des désirs, des volontés, qui n'étaient souvent que des impulsions.
A ce moment l'Italie, très impatiente de rentrer en possession de Rome encore soumise à la domination temporelle du pape, réclamait le retrait des troupes françaises, chargées de garantir la souveraineté des pontifes. Au contraire, l'impératrice, très dévouée à l'Eglise et ne souhaitant rien autant que de voir son époux justifier la qualification de Majesté Très Chrétienne, Eugénie appuyait le maintien du détachement français, pour la protection des Etats romains. Deux auxiliaires puissants : Metternich et l'ambassadrice secondaient ses vues et n'hésitaient pas à les soutenir auprès du cabinet français (2). Il fallait aviser sur la conduite à tenir et prendre
(1) Douze empereurd et rois, >ix princes régnants, un viceroi, neuf héritiers {îrésomptifs, sans compter toute une série d'altesses avaient été les hôtes de Paris, depuis le printemps. Cette statistique exaltait de joie et d'orgueil les panégyristes du trône.
(2) Le prince Richard de Metternich écrivait, dans Tautomne de 1862, à un familier des Tuileries, cette lettre intéressante, qui ne laisse aucun doute sur le fond de ses opinions, de partage avec celles de l'impératrice :
« Ch&teau de Kœnigswart,
« 27 septembre 1862.
« Mon cher ami, « Un de mes amis m'écrit que vous semblez inquiet des efforts, que fait le parti extrême pour amener de nouvelles concessions dans la
une décision. Napoléon III réunit le conseil des ministres, afin d'en délibérer ; et, redoutant non sans cause que rimpératrice ne songeât à influencer de sa présence l'examen de la question, il' défendit qu'on la prévînt de cette assemblée secrète.
Mais ce qu'on lui cachait elle l'avait su ; et, comme les impressions étaient vives en son âme d'Espagnole, sous le coup de cette nouvelle, aussitôt bouillonnante de colère, elle vola plutôt qu'elle ne marcha vers la salle de délibération. Un cent-garde était planté devant la porte et chargé d'en interdire l'accès à quiconque. Il s'oppose au passage de l'impétueuse souveraine.
« — Je veux entrer, retirez-vous 1 » crie-t-elle avec emportement.
Plein de trouble en cette alternative ou de faillir aux ordres qu'il avait reçus ou de faire injure à son impératrice, galant envers la femme autant que fidèle à sa consigne, le cent-garde tombe aux genoux d'Eugénie, en étendant la baïonnette au travers de la porte :
« — Majesté, on ne passe pas, ordre de l'Empereur.
« — C'est ce que nous allons voir 1... »
Et cavalièrement elle saute par-dessus la baïonnette du soldat de parade, enfonce la porte et se précipite au milieu de la salle avec la violence d'un ouragan. L'empereur présidait grave, imperturbable, ayant seul la tête couverte au milieu de ses ministres respectueux et attentifs. Mais le souverain n'en impose point à l'épouse irri-
question romaine. Je vous assure qu'après ma dernière entrevue avec Temperaur et Timpératrice, à Saint- Cloud, je no puis croire que ce parti ait la moindre chance de réussir. Les paroles que j'ai recueillies de la bouche de Tempereur étaient si explicites et si dignes que j'ai emporté la conviction (des faits seuls pourraient me la faire abandonner) que le êtatu quo sera maintenu à Rome tant que Tarmée française ne pourra quitter honorablement la ville étemelle. Vous savez combien je me félicite de pouvoir proclamer hautement la fermeté avec laquelle l'empereur a toujours tenu les promesses qu'il m'a faites et maintenu les assurances qu'il m'a données. Aussi suis-je persuadé que l'empereur, tout en ménageant ses intérêts en Italie, ne cédera pas l'essentiel de la question. Telle était la conviction de Celle qui, pour moi et pour beaucoup de monde, personnifie la dignité de la France et la loyauté dynastique.
« Veuillez, aussi vous ne m'oubliez pas, me rappeler au souvenir de LL. MM.
« Mbttbrnich. »
lée, qui ne voit en lui qne rhomme, le mari, et ie prouve,r Elle va droit à lui, d'un revers de main jette à terre son chapeau, et, sans dire un mot, ressort comme elle ^lait entrée, laissant les ministres stupéfaits et consler^ nés. Connaissant la faiblesse intime de Napoléon, eilQ ne s'en tient pas lài, et veut aussi faire son coup d'Etat., conjugal. Elle remonte, avec précipitation dans son appar-* tement, ordonne des p;*éj)aratifs de départ et s'enfuit du palais, en voiture, un simple fiacre, sans autre compa-r gnie qu'une dame d'honneur. Elle partait en Angleterre opérant bien qu'on l'y viendrait requérir et que, pour obtenir son retour, on lui céderait de tous points.
Qu'allait-il se passer ? Comment expliquer à l'opinion publique cette étrange équipée ? Aussitôt de prendre des mesures. On choisit, parmi l'entourage habituel d'Eugénie, une femme ayant avec l'impératrice quelque ressemblance de figure et d'allure ; on l'embarque en grand apparat dans une voiture de la Cour, pour la gare du Nord et le; bruit est semé fort ingénieusement que la souveraine des Français est allée rendre visite à sa chère amie Victoria. J)u rnêoie train un diplomate s'était rendu auprès de l'impératricô pour lui représenter les suites possibles d'une telle aventure. Elle avait eu déjà le temps jde réfléchir. La correcte Majesté britannique n'avait paç approuvé la fugue, au contraire, et connaissant la cause de ce voyage intempestif, avait reçu froidement la souveraine à laquelle, d'ordinaire, elle procliguait^ de loin o^ de près, les marques d'une réelle affection ; et la belle princesse en fuite n'eut à faire que de reprendre discrètement le chemin des Tuileries et de l'appartement conjugal. L'histoire ne dit point de quels gages fut scellée la réconciliation.
Quoi qu'il en fût, les désaccords qui se produisirent^ d'aventure, entre l'empereur et Timpératrice provenaient rarement d'une cause politique. Des motifs plus directs la forçaient à élever la voix et à se plaindre. Elle ne supportait pas sans colère l'humeur volage de son époux et la dispersion de ses fantaisies galantes. Napo^ léon, qui était ondoyant devant les hommes et faible avec les femmes, et qui aimait sincèrement, au fond de
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son cœur, la compagne qu'il avait choisie pcfr amour, faute d'avoir épousé celle qu'il aurait élue par ambition ; Napoléon, qui était un tendre dans l'intimité et dont la façon populaire de prononcer le petit nom de l'impératrice, sans dire la première lettre ravissait les dames d'honneur en général et M"** Carette en particulier ; Napoléon, qui chérissait sa femme et aussi la tranquillité, n'appréhendait rien tant que les accès de jalousie, ou de dignité offensée, auxquels il donnait si souvent prise. Un familier du château le disait à un conteur d'histoires :
« L'empereur, voyez-vous, a tellement peur du bruit dans sa maison qu'il serait capable de mettre le feu aux quatre coins de l'Europe pour se soustraire à l'une des scènes de ménage, dont il fournissait les raisons par ses infidélités. »
« Mettre le feu aux quatre coins de l'Europe ! » quel excellent dérivatif aux tracas domestiques d'un portecouronne, excellent surtout pour les peuples, qui ont à en supporter les risques et les frais !
Ces crises, ces traverses, n'empêchaient point de persister un réel attachement, surtout du côté de l'empereur. Les heures revenaient fréquentes de tendre intimité et d'affection réciproque. On les voyait quelquefois l'un et l'autre se promener conjugalement dans quelque allée solitaire du Bois de Boulogne, souriant à leurs pensées, à leurs souvenirs, à leur présente quiétude.
Fâcheusement, à mesure que déclinait la santé de l'empereur et que le mal, en affaiblissant le corps, diminuait aussi la vigueur morale, l'ascendant de l'impératrice grandissait, entreprenant, aventure'ux. Il y avait, dans le conseil, deux partis : celui de l'empereur et celui de l'impératrice, l'un prudent et circonspect, l'autre agressif et belliqueux. Il est hors de doute qu'Eugénie poussa aux résolutions extrêmes, qui rendirent irréparable le choc de la France et de l'Allemagne (1). Elle
(l) « Je suis bien forcé de reconnaître que l'impératrico a été, sinon Tunique, au moins le principal auteur de la guerre, en 1870... Elle comprenait quelle faute elle avait commise, en 1866, en empêchant Tempereur d'accepter par une initiative hardie, les offres que M. de Bismarck était venu lui apporter à Biarritz. Et cette faute, elle vou-
voyait afec anxiété le moment où le prince impérial succéderait à son père dans des conditions de force et de stabilité très amoindries. Arintérieur» TEmpire devenu parlementaire trahissait dans ses décisions une longanimité, qui étonnait les ennemis mêmes du gouvernement. Les mains qui tenaient le pouvoir défaillaient Une guerre heureuse et qu'elle s'imaginait, n'écoutant que son désir, devoir être aussi glorieuse que la campagne de Crimée, aussi courte que celle menée contre FAutriche, cette guerre pouvait être le salut de la dynastie. Elle ne la provoqua point, mais son ardeur et ses élans ne servirent pas à Tempêcher. Au contraire. Et les idées de l'impératrice prédominèrent Son pouvoir fut assez grand même pour amener le changement des disposisions primitives résolues, en cas de guerre, sur le rôle de Napoléon UI et la répartition des corps d'armée.
On ne suspend point le cours de l'inévitable. Quelques mois à peine s'étaient écoulés, depuis que TEmpire autoritaire" avait fait place à l'Empire libéral. On en croyait les promesses de longue durée. Et cette seconde monarchie napoléonienne, issue d'un coup de force et qu'on espérait légitimer par l'illusion d'une hérédité, s'écroulait sous le poids d'un désastre inouï, léguant à la troisième République, avec les fléaux de l'ofccupation étrangère, les lunestes perspectives de la ruine et du démembrement de la patrie.
Depuis la fatale journée du 15 juillet, depuis la déclaration de la guerre, la France n'avait subi qu'une série de défaites. Le souffle révolutionnaire emporta ce qui restait du régime imp&*ial. Au matin du 4 septembre, le prince de Metlemijch et le chevalier Nigra décidaient l'impératrice à quitter Paris. Et quel départ 1 Elle dut fuir presque seule, au bras d'un dentiste. Dans la nuit du 3, des fidèles avaient pris la précaution de mettre à l'abri les souvenirs lés plus précieux de la souveraine,
lait la réparer... Elle poussait donc désespérément à la guerre, et son inÉuence était considérable. Elle ayait sur l'empereur un pouToir à peu près sans limites. Elle le dominait RK>ins encore par ses charmes qtie par le êoucenir deê eirconstanees trop nombreuseê où il les uvàit méconnus. »
{Souvenir* du gÔBéral du Barrail.)
une partie tout au moins (1), et de confier à de sûrs émi&f saires la cassette aux bijoux. Superbes écrins de peries et de diamants qu'elle ne devait pas garder, mais laisser vendre pour devenir, au delà de l'Océan, rétincelanlc parure non de reines ni de princesses, mais d'Américaines jouissant d'un pouvoir plus incontesté : la souveraineté des millions. ,
Elle était arrivée sans trop d'encombrés en Angleterre, et descendue à Camden-Place, en cette propriété de Chisleliurst, qu'avait préparée de longue main* pour les hôtes attendus du malheur un Anglais original, un nommé Shode, lorsqu'il en prévoyait Tulilité, bien avant la catastrophe.
« L'empereur Napoléon, disait-il alors d'un ton convaincu, et en dépit de toutes les apparences, sera détrôné, un jour ou se trouvera fatigué de régner en France. 11 se rendra, ce jour-là, en Angleterre, et c'est ici qu'il résidera. »
De Camden-Place, elle entretenait une correspondance active, suivant les péripéties du drame engagé, jugeant les événements, se préoccupant de l'état des esprits, notant les chances de retour et de réinstallalion, témoignant, d'ailleurs, une sincère affliction des malheurs de la nation française... a Si j'étais aux Tuileries, insinuaitelle au travers de ses lettres, je ferais ceci, je ferais cela... (2). )) Mais elle n'était plus aux Tuileries.
L'idée d'une restauration impériale l'avait ressaisie
(1) Voir l'étude sar M— de Pounalès.
(2) Ainsi, dans la lettre suivante, écrite et signée de sa main :
9 novembre 1870,
Canwien-PIace.
a Hélas I chaque jour apporte un chagrin de plus ; aussi je suis presque découragée en ne voyant rie& à l'horizon pour notre pauvre pays. Aujourd'hui, on dit que les négociations pour ramriistice sont rompues; j'avoue que je le regrette vivement, quoique, pour nous, la réunion d'une Asftenil>lée ne puisse être que U raine de nos espérances, car elle voterait ceriainensent, dans les circoastances actueUes, la déchénnce!
« Mais le désir de voir le pays iaire la paix, qui lui est indispensable, même au point de Tue de l'avenir^ domine tout chez moi. J§ reçois des lettres de différents cétés, qui me disent toutes que le gâchis et le désordi'e sont à leur comble. Je crains ^ussi que 2e^
tout entièife, après quelques heures de prostration. Un vague complot bonapartiste se dessina. Le vote de déchéance par TAssemblée nationale et Tarrivée de Thiers au pouvoir le renfoncèrent dans le néant.
Nous glisserons sur ce qui se passa, à la suite de la mort de Napoléon III : ouverture anticipée du testament, pénibles désaccords de famille, récriminations amères du prince Jérôme et main-mise absolue de Timpératrice sur les conditions de vie matérielles et morales du prince héritier. •
Le sens autoritaire, qui lui faisait regretter si haut, au moment de rétablissement de TEmpire libéral, la Constitution oppressive de 1852, ne l'avait pas abandonnée dans l'exil, chez elle, autour d'elle. Comme épouse, elle n'avait pas dissimulé ses tendances dominatrices. Comme mère, . tutrice (1) et conseillère, elle gouverna jusqu'à la contrainte, et avec de la sécheresse de cœur (2), le caractère enthousiaste, indépendant du
conditions do paix ne deviennent de plus en plus dures et en rapport ayec leurs efforts! Mais que faire et que penser, quand on voit un système de tromperie vis-à-vis du pays, qui sert à Tillusionner et à le perdre? Je suis bien triste et j*ai à peine le courage d'espérer! Le général Changamier s'est admirablement conduit è. Metz, et il n*y a qu'une voix sur son compte.
« Si fêtai* aux Tuilerie»^ je n'hésiterais pas à lui écrire pour lui dire combien son attitude a eu de la grandeur à mes yeux. Mais, dans les circonstances actuelles, je n'ose le faire, car je craindrais qu'on interprétât mal ma démarche.
«Si vous voyez L..., tâchez de lui faire comprendre combien il serait habile à l'Allemagne de ne pas insister sur la cession de territoire, qui ne peut qu'engendrer guerre sur guerre. Du reste, je crois qu'ils doivent penser qu'ils ont entrepris une tâche difficile, mais les conquérants ne s'arrêtent jamais; c'est ce qui les perd.
c EuoéNiB. »
(1) L'ex-impératrice n'abandonnait jamais qu'au prix de grandes résistances l'argent dont avait besoin, au dehors, pour ses dépenses personnelles, le jeune Louis*Napoléon. Ibrahim, ûls d'Ibrahim-Pacha, qui suivait, en même temps que le prince Impérial, les cours de récole de Woolwich, où se trouvaient ensemble les jeunes gons de la plus haute aristocratie britannique, racontait à une dame du monde, une marquise italienne, qui m'en répétait le détail, que l'héritier des Napoléons, se privait d'assister aux fêtes et aux banciuets, qu'organisaient entre eux ses condisciples, faute d'être en mesure de participer â la dépense commune.
(2) L'impératrice, qui était instruite de l'attachement qu'avait eu son flis, en Angleterre, pour une jeune fille du peuple, et des suites qu'avaient eues ces amours, se reAisa longtemps à voir et à pro. léger l'enfant.
prince. Et ce fut Tune des raisons principales, qui le déterminèrent à partir pour le Zoulouland. Car il y avait eu autre chose dans la décision funeste qui l'y porta, qu'une turbulente envie de se distinguer par des actions d'éclat au milieu des brousses africaines* Assujetti à: une tutelle trop lourde et, à de certains égards, impolilique, aurait-on supposé qu'il dût aller chercher de l'air et de la liberté jusqu'en ces régions nigritiennes où la sagaie d'un Zoulou borna son rêve (i) î
Such is {aie 1 tel est le sort. La mort du prince brisa les derniers ressorts d'énergie de l'impératrice. Son rôle était bien achevé.
On l'aura vue, plusieurs fois, dans les dernières années, tout enveloppée de ses voiles de deuil, tenter quelques visites discrètes et furtives à ce Paris, que ses équipages traversaient autrefois dans un vent de fêtes, de revues, d'acclamations. Elle y passait par circonstance ; elle s'y attardait volontiers à remuer tant de souvenirs, comme elle remuait la poussière du bout de la canne à béquille d'écaillé sur laquelle elle soutenait sa démarche alourdie.
Obsession bien caractéristique : chaque fois elle a voulu choisir le même abri pour ses séjours temporaires, et je dirais aussi le même centre d'observation. Elle s'est toujours complu à loger en face de ce jardin des Tuileries, qui fut le sien, pour, au moins, le revoir et pour promener ses pas sur le sable des allées, où se dressait en perspective le palais qu'elle anima de son luxe et dont les ruines ont disparu, comme les traces de sa beauté, détruite par le temps et par les larmes. Mais, hélas I ces promenades n'allaient pas sans quelque déboire. Un jour de printemps, l'ex-impératrice, perdue au milieu de la
(1) Quels contrastes saisissants de noms, de circonstances, d'événements! Celui qu'on espérait appeler Napoléon IV s'était embarqué, ce jour-là, à Southampton, pour le cap de Bonne-Espérance, une colonie dont TAngleterre^ qui emprisoiïna son grand-oncle, avait dépossédé son grand^ère Louis, lorsqu'il était roi de Hollande. Sous Tuniforme anglais il allait combattre et réduire à l'obéissance envers l'Angleterre ce petit pays des Zoulous, dont la liberté et le bonheur, a remarqué Tun de ses biographes, avaient été confiés à l'un des siens !
foule, errait parmi ces platesr-bandes toutes fleuries, que dominait jadis la résidence monarchique. Quelles pensées, quels nostalgiques souvenir^ ne devaient pas hanter la pauvre Majesté déchue ? Et, soudain, celle qui avait régné en ces lieux par la grâce et par la puissance, 53 baissa et cueillit une humble fleurette dans les platesbandes municipales. Aussitôt, moustachu et barbu de blanc, portant sur sa poitrine la médaille de Crimée, un vieux gardien de s'élancer et d'im ton bourra : « On ne cueille pas de fleurs, ici I »
Que les temps étaient changés 1
Le respect qu'on doit à Tâge et aux grandes infortunes aura rehaussé, cependant, d'un reflet de majesté les lueurs mourantes de cette vieillesse impériale au delà de laquelle tant de pièces importantes, tant de documents notoires jalousement réservés deviendront, à l'heure du jugement historiquei, des éléments d'apologies ou de réquisitoires, de défenses ou d'exécutions indi- Tiduelles d'une étrange force (i).
(1) Il fut question, un moment, que l'impératrice écrivait ses mémoires. Il n'en exista que la supposition. Mais il était certain que les papiers les pins significatifs, concernant les personnages da second empire étaient entre ses mains, et qn'eUe laisserait des documents en abondance pour tenir lieu de cette autobiographie. Elle avait toujours eu la curiosité des pièces originales, des petits papiers, qu'on épingle au jour le jour et auxquels le temps met un prix infini. Des plumes diligentes se trouveront pour interpréter, en sa place, ce qu'elle nWait pu écrire, et ce qu'affirment ou dénient, au lieu d'elle, des témoignages importants. Il y aura des textes pour éclairer les circonstances de son mariage, des documents politiques en abondance, des références particulières sur la foUe expédition du Mexique, et combien, hélas! cataloguées par la veuve du vaincu de Sedan, sous le lourd dossier de la guerre de 1870, dont eUe aura voulu, mais vainement, rejeter sur d'autres qu'elle-même les cruelles responsabilités.
Portrait de M"» de La Bédoyère» princesse de la Moskowa. — A te Cour et dans le monde. — Un root de M** de Mettemich. — Plaisante anecdote. — Triste fin d'un beau jour. — La comtesse de La Poëze. — Une leçon aux chroniqueurs d'hier et d'aujourd'hui. — La dernière matinée de service d'une dame du palais, aux Tuileries. — M** de Valon. -^ Importance exceptionnelle de son salon après la guerre. — Comment elle • inventa » Fouyer-Quertier. — Une annexe mondaine du ministère des finances. — Le charme personnel de M"* de Valon. — La part de l'esprit, du coeur et de Timagi nation, chez une flemme du monde. — Le souvenii: à garder de la comtesse de Valon.
C'était un seigneur de haute mine et d'une rare distinction d'intelligence que le marquis de La Rochelambert, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi Charles X, plus tard sénateur de l'Empire.
Trois filles naquirent à son foyer. Elevées, en partie, à l'étranger, au pays d'origine de leur mère (1), elles acquirent tôt l'esprit des cours et l'usage d'une société cosmopolite. Sur les listes d'invitations, comme dans les propos du soir de la meilleure compagnie de Berlin, 'tenaient belle place les trois sœurs La Rochelambert. Elles étaient promises, chacune, à de brillantes conditions mondaines.
L'une, avant da s'appeler princesse de La Moskowa, fut la comtesse de La Bédoyère. Une autre, la plus jeune, prit le nom moins historique de comtesse de La
(I) Née de Bruges, à Berlin, d'ux^ ancienne famille fcançaise pas- $ét en Prusse, à la suite de la révocation de redit de Nantes, et qui resta toujours française. L'un des comtes de Bruges fut grand-chaneeher de la Légioa d'honneur.
Poôze. L'aînée a été M"' de Valon, une obstinée royaliste.
Quand se fut assise, pour dix-huit années de règne, la seconde aventure impériale ; alors qu'entre la noblesse en déroute, — une fraction de la noblesse, tout au moins — cherchant à se rallier, et les nouveaux maîtres aspirant à se créer des amis en bon lieu, s'appliquant à se former une cour, on échangeait les politesses et les avances, l'hésitation du chef de la famille à se rapprocher du pouvoir n'avait duré que le temps des justes préliminaires. Deux de ses filles se flattèrent d'avoir été choisies, à quelques années dfintervalle, pour figurer parmi les dames du palais de l'impératrice. Seule, M°*' de Valon, femme d'un député de la Corrèze, demeurait sur la réserve et ne parut pas aux Tuileries.
« Nous nous tenons », disait-elle à un ami d'enfance : l'irréductible Guy de Charnacé.
Elle se. rattachait, pai* là, aux idées de sa mère, la marquise de La Rochelambert, de tendances aristocratiques bien accusées, quoique s'associant à une grande simplicité de manières^, et dont l'attitude politique voulut toujours être très effacée.
Avec sa douceur blonde et les avantages appréciés de son aimable personne. M"* de La Bédoyère eut la primeur des succès, que moissonnent sans peine les attraits, féminins. Les madrigaux papillonnaient autour de sa jolie tête. Dans les réunions où s'annonçait sa présence, des regards complimenteurs allaient à sa rencontre, appuyant sur l'épanouissement harmonieux du. corsage, l'élégance de la taille, la grâce des traits, le dessin pur de la bouche et la blancheur des dents rangées en perfection, ses dents qu'elle aimait tant à faire voir. Car elle riait volontiers, et Ton entendait d'assez loin (je me le suis laissé dire) les rires à effet de M°* de La Bédoyère. Elle était, d'excellence, une fleur de bals et de soirées. Le jour, son teint avait quelque chose d'incolore et d'effacé. La nuit, à l'heure où s'irradient les étoiles de salons, tout s'avivait en elle, sans artifice : les bluets de ses prunelles et les roses de son
LA MAKQriSE DE LABÉDOYÈRE, Dl'CHESSE DE LA MOSKOVA
▼isage. Sa beauté prenait Y éveil ; eUe respirait et vivait Tel le mystérieux hémérobe, qui se tait inaniiDé pendant le jour, n'Ouvre que te soir ses aites chaitoyanies et ses yeux d'émeraude.
« Qnand M^ de La Bédtoyfepe apparaît, «'est un iustre qui s'aiiume », disait M** de Meilternicia (1).
Bien quelle parlât TaUemand et l'anglais, et qia'elle cûi reçxL, oomnie ses sœucs, luiie éducation saignée, — saoss beaucoup de «cuitbure, — edle avait plus d^appfrrence que de fond, plus de douceur et de booité dan* le cœur que d'arnemefrt dans l'esprit.
m ie ne cvois pas, me disait l'iun des familiers de sa ^aisoflL, qu'elle ait jamais £ait un mot, et je jua suis pas sûr qu'elle fût des plus alertes h saisir ceux qui volaient autour d'eDe. »
Le sémillant, que lui acoardôuit &!"• Carette et M™ 4e La Pagerie, dut *tre une complaisance de leurs souvenirs. Elle avait du naturel et de la naïveité, elle y visait ' même avec une sonte de coquetterie, et, quant au reste, oe se mettait que faibkdsient <ân était de conveorsatioEL irillante.
Pour unique anecdote, on a conté, à ^on sujet, l'eEtet d'une double méprise, qui fut assez divertissante. C'était â l'une des réceptions de Compiègne. Venait d'entrer M"" Roalrer, que personne ne connaissail encore, très agréable et de physionomie piquante, imais petite et si brune I M"' de La Bédoyère, curieuse, se tourne vers son phis proche voisiin, le mindstre :
« — Qui est donc tce petit pruneau ? o)
Et M. Rouher, souriant et s'indinant :
« — Madame, c'est ma femme. » *
Elle s'excuse, le quille et s'empresse, «ontrite et amusée à la fois de son étourderie, d'y revenir en en faisant eonfldence à d'autres personnes.
« — Il vient de m'arriver, dilrelle, la chose la pluô désobligeante An monde- Je causais Avec M. Rouhe4v et, à l'aspect d'une petite dasie brune, — vous voyeiu.;
(1) Le mot nous a 6té rapporte par sa sœur, la comtesse de La Poëze,
m LES FEMMES 1)U S'^COND EMPIRE
celle qui est assise là-bas, — je m'écrie : « Qui est donc « ce petit pruneau 7 »
« — El j'ai eu l'honneur de vous répondre : « Madame, tt c'est ma femme. »
Quelqu'un, derrière, avait achevé la phrase ; Rouher encore, qui venait d'appréhender en l'air, pour la seconde fois, la malencontreuse réflexion. Elle s'en tira du moins mal. Le compliment était douteux. Mais n'avait-on pas dit, et avec plus de malice, de M"* Mars, à ses débuts :
(c C'est un pruneau sans chair (1) » ?
Musicienne habile, à ses moments perdus, elle avait, en causant, les manières attractives, le geste accompagné de grâce, avec un grain de minauderie, et la parole affable. On se plaisait dans sa compagnie. On aimait à la recevoir. L'impératrice lui témoignait quelque attaehement. Elle cueillait encore les fleurs de la vie, lorsque la nature sembla vouloir prendre une revanche cruelle sur les faveurs dont elle avait comblé ses années * de printemps. Un mal affreux dévasta cet aimable visage, ternit ces brillantes couleurs, tuméfia ces chairs délicates. Sur la fin, l'hydropisie aivait dénaturé jusqu'à rémission de sa voix tendre et plaintive : on l'entendait k peine parler. Cependant, le prince de La Moskowa, le général Edgar Ney, qu'elle avait épousé en secondes noces et qui l'aimait infiniment, aveuglé par cet amour, n'apercevait point tous les ravages de la maladie. Un voile d'illusion s'interposait devant ses yeux entre le présent et l'autrefois, lorsque, la regardant, il s'écriait, ce galant homme, avec une conviction naïve et touchante :
« Comme elle est toujours belle, Clotilde I »
Les yeux bruns de la<5omtesse de La Poëze et sa taille élancée attiraient moins d'hommages que les formes séduisantes de sa sœur, M™ de La Bédoyère. De l'enjouement, une humeur facile et gaie, de l'entrain, qui n^empèchait pas la sagacité du jugement, des qualités
(1) Ci qui n'était pas le cas de M"" Rouher.
LES THOIS SŒURS LA ROCHELAMBERT 283
flnes et sérieuses en même temps, suppléaient à ce qui n'était point le don vainqueur, l'irrésistible. Il m'a été donné de voir, dans un des salons de la comtesse, deux portraits contemporains de ses meilleurs jours, aux Tuileries. L'un, de M"* Jacquemart, une peinture très étudiée, est d'expression plutôt froide ; l'autre, un pastel fraise et vanille, signé d'un nom qui n'eut rien d'une étoile, Béguin, je crois, est plus riant, plus aimable. D'ensemble, ils résument une impression qui intéresse sans frapper, qui plaît sans éblouir.
Appelée au service de l'impératrice, comme dame du palais, M°** de La Poôze put observer de près l'intime et l'apparat de l'existence impériale. Elle accompagna la souveraine dans la plupart de ses échappées voyageuses, en Corse, en Egypte, à Venise, et elle en a gardé des traits en sa mémoire, piqué des détails sur les feuillets de ses albums, qui ont bien leur saveur; aussi conte-t-elle ces choses avec agrément. Il lui revient d'en causer, ne serait-ce que pour faire éclater dans tout son jour, l'occasion s'y prêtant, la haute fantaisie des historiens et la bonne foi très élastique des journalistes. Il n'y avait pas, alors, de service de presse en représentation ; on n'avait pas encore l'habitude de mobiliser des reporters, à chaque déplacement officiel. Et la chronique, comme on pense, en usait fort à son aise avec la réalité des faits et le vrai de la couleur locale. Il s'agissait, entre autres, d'une excursion des souverains en Corse. Un journaliste du Figaro^ qui brillait par sa virtuosité en ce genre d'exercices, avait échauffé ^a verve de la belle façon à décrire, témoin imaginaire, le pays des vendettas. Il avait accommodé de toutes pièces une promenade en forêt, très montée de ton et d'un effet saisissant.
« — Mais, lui disait de retour M"* de La Poôze, il n'y a pas un mot d'exact, dans tout cela.
— Oh I alors, répondit le chroniqueur (un futur préfet), si vous nous ôtez le pain de la bouche I »
M"** de La Poéze est demeurée profondément attachée, de cœur et d'âme, à l'impératrice. Toute critique h son
SB4 LES FB5fM£S DU SECOND EMPIRE
égard Findispose, touie diminution de ses niérites lui est une blesauire ; elle la voudrait^ pour to«u3 et pouit toutes, sans faute, saas erreur,, mdeiiïne de reproehea devant rhistoire. Il s'en faut de ptu OLiA^elle ne re&de ThieFS et son goduvememeni responsables des maJlieurs de 1870.. C'est NT"* d)eLa Poëae qui partit ht dernière des Tuileries, où la. reteaiait son seirviiee de dame du paiaôs, le raaflin du 4 septembre. Elle resta auprès d'Eugésue jusqu'à la miaute suporênDe; lî lui serait, aisé d'ajoutef sa révélation k tout ce qu*OB a racADlé du dra^me et de ses personnages. Mais elle, ne se montra jamais Sort expansive sur ce terrain^
« Je n'aime pas à. parier, ditrelle, encore moins à écrije des priUiCes que j'ai servis. »
Elle est, en effet,, de ces amis, de ces serviteurs cis^ eonspects, qui fionl une ojnbre religieuse autour de leurs souvenirs et les défendeoit àpvement eonire une lumière indiscrète. Seri-il, cependant, de fermer les lîolets ? On ne l'empêche point d'entrer, la subtile, l'ii*saisissable I
Non plus, M™ de Valon ne se montra-t-elle friande des appâts de la publicité. Peu de femmes du monde, pourtant, eurent, autant qu'elle, de titres à ses faveurs. Elle auTd cté la physionomie originale, la figure essentielle, le ra^v^n de la famille des La Rochelambert. A peine sortie de Tadolescence, elle captivait l'attentioa parmi la ccdonie étrangère de Berlin. Elle avait dix-sept ans lorsque, traversant Dresde, elle apparaissait, dans tout l'éclat de sa beauté, sur la fameuse terrasse de Brûbl, aux yeux des jeunes officiers de l'armée saxonne. Mariée, en France, à. un homme d'esprit et d'autorité, qui, sans avoir le privilège d'occuper de hautes fonctions, était à même d'entourer ses goûts d'un cadre de luxe et d'élégance, on ne la laissa pas attendre la place qui lui revenait dans le monde du plus pur quartier. Les fêles qu'elle donnait, sort à Paris, en son appartement de la rue de Miromesnil; soit d'ans un dcr ses castels de province, provoquaienit Fempressemeinl des invités ; et dans ses terres de: îformandîe;, il searoblaîl
Yoir mue reine reeevant, sans apfparat, les députations de ses vassaux (i).
Une cour lui plaisaat. Elle voudul davantage. Elle eu* un saion, où fraternisaient la politique et Tesprtt de société- L#e saton de. M"' de Vailion acquit une impertance consédéiabite, surtoat après, la guerre de iSM, lorsqu'il fu* deveim un centre, un terrain de groupement, pour des amis et des collaborateurs de Thiers. Plus d'une grave décision intéressant l'avenir du pays y fut prise, au lendemain de la catastrophe, qui faillit emporter, avec la puissance militaire de la France^ sa; fortune même. M™ de Valon,. dans ces heures de trouble, avait mis en avani i'honnne nécessaire, le calculateur 'de force^ le ministre qu'il faUaiÉ, ialaissabte et sûr de soi, pour équilàlDircr les ressources d'urne dette énorme,, écrasante. Elle avait déeoiDvert. P&uycr^Juertier.
Il y avait de cela quelques années. Le comte et la: comtesse de Valon avaient l'habitude ée passer unelongue saison en Normandie^ Hs avaient pour voisin d-e campagne \m grand industriel, un fUateur, que la suite des relations amena au château de Rozay (2). Avec sa pénétratioa natureUe e4 son esprit déliét,. M*' de Valon ne taopda pas à s'apercevoir de eer que pouvait être et devenir un homme de la trempe de Fouyer-Qmertieir:. Jusque^ài,, il avait enfermé to^te: son énergie d'initiative' dans le cercle de Tinduslrie; privée M"' de Valooi luii 6>U/vrit ujie sphère de relations nouvelles, où s'élargiaienit ses vuies, ses desseins, ses ambitions. Tombé sous le charme de cette femme intelligente,, il apporta luif^ïiéDnp un élément de personnalité supérieure dans ce salon,. ©Il n'avait guère brillé, en première ligne^ que l'esprit léger,. aimaWe et bdenveiUant,. du préfet de l'Eure!, Janvier de Laj Motte, ou la distinction parfaite de M., de Vatimesnil, fils de l'ancien ministre àe? la Justice, s€us (Charles X, également mi voisin de campagne. Dorant
(L) Elle demeura longtemps fort & son avantage* La taille seulement adssait à dé^ifer.
(2) Ajootoa» que le csomte âo ViUoa Teut pour collègue aa CbHBezli géttûral de TEurd.
>vV^-;^:^^-
28G I.LS FEMMKS DU SECOND EMPIHK
la guerre, un hôte illustre vint frapper à la porte du château de Rozay, un officier français àe présentant sou» le nom de Robert Le Fort, et qui n'était autre que le duc de Chartres. Il allait rejoindre son régiment et partager les infortunes de son pays. Ce fut un épisode impressionnant que le passage à travers bois du prince de France dont la tête venait d'être mise à prix par les Prussiens. Mais où M°" de Valon fit elle-même acte de vaillance et de sacrifice, ce fut en donnant ses deux fils à l'armée ; ce fut, surtout, le jour où elle ne craignit point de se jeter à travers les fusils allemands, pour sauver d'une mort certaine deux hommes de Rozay qui allaient être passés par les armes.
Les événements suivirent leur cours fatal. '
La paix s'était levée comme un astre blafard sur dés jours de deuil. Le comte et la comtesse de Valon étaient rentrés à- Paris, rue Saint-Florentin ; et, dans le désarroi général des administrations publiques, Pouyer- Quertier, devenu, sous la présidence de Thiers, l'instrument principal de la réfection du budget de la France, avait, pour ainsi dire, élu dojpnicile chez son ami, Léon de Valon. Il y recevait et travaillait
Il revenait tard de la Chambre des députés, c'est-àdire de Versailles à Paris. Pour l'attendre, on ne dînait chez M"* de Valon qu'à huit heures et demie. C'est même à partir de ce moment-là que, les affaires retenant pareillement hors du logis nombre d'hommes politiques, le dîner de sept heures fut, peu à peu, reculé à sept heures et demie : une date à retenir entre celles qui marquèrent les variations de nos menues habitudes sociales.
Parmi ceux que rencontrait familièrement Pouyer- Quertier chez M"" de Valon se voyait un gentilhomme de letti;res *très en faveur au logis, Guy de Charnacé. Il se lia de façon étroite avec ce fervent royaliste. Quand les événements l'eurent poussé au pouvoir (et quels événements 1), l'une de ses premières pensées fut de lui offrir une situation importante auprès de lui. Craignant toute attache, toute fonction susceptible d'enchaîner son indépendance d'opinions, des opinions tenaces,
irréductibles, peu soucieux de mener les autres, de peur d'être mené à son tour, Charnacé n'avait accepté que l'honneur et la peine de le seconder officieusement, sans titre et sans rétribution. Exemple rare dans l'histoire du fonctionnarisme I Durant une courte période de mouvement extraordinaire d'hommes et d'argent, ce fut, dans le bureau sans estampille officielle de M. de Charnacé, une sorte de petit ministère, où se traitaient bien des offres de services, secrètes et intéressées. Pouyer-Quertier l'avait chargé des rapports financière et politiques avec toute la presse parisienne. Il était donc en bonne place pour observer et apprécier la puissance étonnante d'initiative et de travail dont était capable l'homme auquel avaient été confiées la liquidation de l'impôt de guerre et la reconstitution des finances nationales. <( Cet homme, me disait en propres termes le marquis de Charnacé, était un colosse, au physique et au moral. Pour suffire à sa rude tâche, il n'eut pas trop de toutes les forces d'une organisation herculéenne. »
Pouyer-Quertier ne se rendait qu'à une heure tardive de la nuit, au ministère, où il s'accordait à peine quelques instants de sommeil. Son valet de chambre devait le réveiller à six heures du matin. Quelquefois, écrasé de fatigiie, l'homme d'Etat ne parvenait pas à sortir de sa torpeur. Le domestique s'y employait en vain. On n'entendait pas ses appels, assourdis par la crainte et le respect. Cependant M. de Charnacé avait donné, au nom du ministre et sur ses indications mêmes, des rendez-vous d'importance, tombant de sept heures à huit heures. Il n'était pas admissible de renvoyer, sans qu'ils l'eussent vu, les gens qui venaient recevoir de lui le mot d'ordre. Il importait au gouvernement de les avoir avec soi et de les faire parler, écrire, comme il convenait à la ligne de conduite arrêtée d'avance.
Charnacé entrait, à son tour, et secouait le bras du» dormeur :
« — Pouyer, il faut se lever, mon cher ami. »
Le malheureux ministre entr'ouvraît les paupières avec peine.
« — Terrible I affreux ! murmuraiWL
(( — Hélas i oui, mais il est rsept heures im quanL a — Soit l Je vous demande cinq minutes. i»
Lors, il enlrail idans son cabinet de toJteMe^ o^ l'aitendait le tub matinaL Cette immersion d'eau froide Tavatit régénéré. U sp sentait; de neuveau «n possession de tous ses moyens. Le serviteur Taidait à passer, ses vêtements, lui nouait sa cravate. Il était prôt à éoouber. On faisait entrer ivois ou quatre personnes à la fois. Un mot à ce ioumalisie. Un am d'iorgenoe à ce di»oleur. Pois, 'C'fétaient les liants barons de la finance, mm flothscbiid, uii âonbeyran* A dix heures, Tbuissier unir que pénétrait dans le cabinet : « Monsiear le ministre, i^amfaassadeur d'Allemagne. » L'entrevue dunaii HfaAques instants. Enfin Pouyer était libre, non pas de prendre liaieine, mais de partir aussitôt pour VersaiUea. Des cybevauK pleins de fougue Ty menaiedat d'un traisi d'enfer. Il s'arrêtait, d'habitodc^ au Pctit-Vatel, où H expédiait le déjeuner. Peu de temps après, J'Assembléc nationale ouvrait: sa séance; et c'éta^ le discours 4 prononecsr, les chiffres formidables à aligner claireineaB)t, viisibleoneiiL Ekifin, tout fiévreux encone de la soHHne d'énergie d^^ensée dans l'esiceinte parlemeefttaire, il remontait en voiture et ûlalt sur Paris, à te plus vive allure de ses trotteurs, pour reprendre 4e limr vaii, après le dâner, chez M** die Valon, et préparer l'effort du tendemaiii. Tel était l'emploi des heures, die toutes les hetures, d\in ministre des Wnaooes de la Répubdique, en ces temps difficQes.
Le salon de M"^ de Valon était dev^enu, par la force des circonstances, un cercle politique de premier <)rdre, où se préparaient les grandes mesures diplomatiques «t financières. M. de SaintrValXier s'y rendit plus d'une fois, soit pour recourir à son interanédiaire très écouté .auprès du général de Manteuflel, l'ancien petit lieutenant du salon Golowskine (1), soit afin d'y conférer avec Pouyer-Quertier, sur ce qu'il faudrait répondre à M. de Bismarck, alors seigneur et maitre du château
(1) La comtesse de Golowskine, grand'mère de M"* de Valon, e/t qa'épousa un comte de Bro^s.
LES TROIS SCÈUHS LA ROGHELAMBERT te8a
de Compiëgne. Dans cette demeure affluaient tous les personnages, qui tenaient un des flls de la politique du moment, aussi bien étrangère qu'intérieure. De ce nombre était Oliphant^ le puissant journaliste anglais, prédécesseur de Blowitz. Il avait été présenté par un confrère parisien, ami de la maison, chez la spiri* iuelle comtesse. Touché de son influence et conduit par ses sympathies. Oliphant imprima, à la corres* pondance du Times, un caractère de bienveillance à l'égard des personnes et des choses de France, qui n'était pas le ton habituel du journal londonnien.
On causait, on agissait, ou, du moins, on se prépa» rait à agir chez M"* de Valon. Elle-même se rendait assez fréquemment à l'Assemblée, quand il y avait Heu de faire acte de présence pour entendre et, au besoin, soutenir M, Pouyer-Quertier, dans la lutte, surtout après qu'ayant cessé d'être ministre, il avait gardé des chances de le redevenir.
Ce fut, entre autres occasions, lors d'une séance tumultueuse du commencement de Tannée 1874.
Pouyer-Quertier siégeait au centre droit et venait de conduire une vigoureuse attaque contre le ministère, qui avait eu le tort de remplacer celui dont il faisait partie. Puis, cette grande ardeur avait faibli ; l'orateur avait battu en retraite, et cela sous les yeux de la spirituelle comtesse. Vainement une correspondance par signes et billets laconiques s'était-elle échangée de la galerie à son fauteuil. D'autres influences avaient amorti sa détermination et glacé son élan. Le lende» main, l'homme d'Etat et l'ami eut bien des réparations à faire, des explications à donner, sur le sujet d'une apparente faiblesse, qu'avaient imposée des obliga^ lions de parti. C'est ainsi qu'il s'en justiflail peu de jours ensuite, dans cette curieuse lettre inédite au marquis de Chamacé :
« 28 février 1874.
« Mon cher ami,
« Hélas ! la campagne ne s'est pas tout à fait terminée comme je l'aurais voulu. Je tenais tout en main :
la Chambre était avec moi ; la majorité, nous Tavioas d'âvaace.
a Mais j'ai élé tellement entouré, tant et si fort pressé par mes amis, qu'effrayaient trop de succès obtenu contre ie gouvernement et la joie des gauches, que j'ai battu en retraite. Buffet ayant suspendu le voie p^adaot une demi-heure, j'ai uni par céder.
« Notre excellente amie la comtesse est exaspérée contre moi. Je dois lui rendre ce.tte justice qu'elle n'a cessé, pendant la séance, de m'écrire : « Tenez boa, on se joue de vous. »
« Hélas I j'ai prêté l'oreille aux considérations de parti, qu'on faisait valoir autour de moi, et j'ai tiré le ministère du fond du puits, où il commençait à barboter.
« Certainement, la majorité nous était assurée. Mais il fallait constituer sur-le-champ un autre ministère. Sans doute, il n'eût pas été difficile d'en avoir un meilleur, plus fort et plus solide... Seulement, nous sommes restés en route ; et il me faut me faire pardonner par la comtesse.
« PoUYER-QÙBaTIER. M
La politique, comme on le voit, ne se laissait pas oublier dans le salon de M** de Valon. Cependant, il ne démentait point, à cause de cela, son caractère de réunion élégante, où se maintenait une tradition de politesse exquise. M. de Valon qui, hii-même, avait des qualités de monde fort appréciées, aidait aux succès d'esprit de sa femme. Elle s'y entendait au mieirx. Reconnaître le signe individuel des gens au premier coup d'œil ; dire à chacun le mot sensible et garder, pour tous, une politesse nuancée dlntérèt ; laisser entendre au dernier reçu toujours qu'il est le plus avant dans les bonnes grâces de la maîtresse de la maison : c'est un art où elle se surpassait.
Elle avait cette coquetterie particulière aux femmes très entourées de vouloir aussitôt s'annexer, en quelque sorte, ceux qu'elle voyait pour la première fois.
Son regard, ses attentions^ ses prévenances, s'y attachaient : il fallait qu'ils fussent siens de prime abord. Dès la présentation, elle s'y tenait préparée et ne quittait plus la personne qu'elle ne lui fût tout acquise.
U lui arrivait de se méprendre sur la qualité des esprits, ainsi qu'un soir où elle félicitait Âurélien SchoQ de l'intérêt passionné de ses romans, lui qui n'en avait pas encore composé, et recevait cette réponse du malicieux nouvelliste qu'il n'avait pas sa fabrique* littéraire au coin du quai. N'importe ! elle se ressaisissait vite, en pareille malencontre, et reprenait tôt ses avantages. Elle lisait beaucoup, écrivait moins, et pas très bien ; ses lettres, autant que nous en avons pu voir, ne brillaient point par les trouvailles de style. Elle ne {K*étendait rien pénétrer à fond, mais se sauvait par beaucoup de finesse de la fragilité des opinions féminines.
Le bonheur d'une femme, ce n'est pas, comme on le croit le plus souvent, d'aimer et d'être aimée, mais de briller toujours, de plaire sans cesse. M"** de Valon avait des qualités affectives sérieuses et durables. L'imagination, chez elle, n'y perdait rien. Elle eut de la coquetterie dans le cœur, comme dans l'esprit. On l'insinua, du moins. Car on fut curieux de lire en Fintime de ce cœur. J'irai jusqu'à dire qu'on lui prêta trois sentiments ; et je prends le mot en ce qu'il a de pur.
II y avait longtemps de cela. Elle avait de fines boucles blondes et des yeux bleus très doux, et une jolie bouche très sourianle. Les officiers de l'armée allemande s'empressaient à la voir. L'un d'eux, un Fran* çais d'origine, le comte de Perponcher, réputé le plus beau des hommes de la Cour du roi de Prusse, faillit emporter son amour. Il ne sortit plus de sa mémoire. Elle garda le portrait, dans son boudoir, de cet ami de jeunesse et qui devint l'ami de tous les siens. Il lui était agréable de le revoir, à cette place, tel qu'il fut^ dans sa prestance magnifique rehaussée par l'éclat de l'uniforme.
Frédéric de Lagrange, frère de la duchesse d'Istrie, — qui faisait les honneurs de son superbe château d'Angu, — lié d'ancienne date avec M. de Valon, le
comte de Lagrange fut la seconde figure très en évidence dans Tentourage de celte femme du monde. C'était Tun des personnages les plus considérables du Jockey-Club. Ses écuries de courses étaient inscrites, sur le turf, au premier rang. Il avait une grande dignité d'allures. Jamais, sous la froideur de ses apparences, rinlimité permise n'alla jusqu'à la familiarité. Jamais le comte de Lagrange ne se fût cru autorisé à donner le nom d'amie à M"* de Valon, en public, et, cependant, il n'avait pas d'amie plus dévouée qu'elle et d'une amitié plus inquiète.
Le troisième nom qui ait été prononcé, à l'occasion de la comtesse, est celui de Pouyer-Quertier. Nous avons dit ce qu'elle fit pour lui, en le révélant à luimême, aux gouvernants et à la France.
En réalité, ces préférences plus accusées ne troublèrent point, que l'on sache, sa vie ni sa conscience. M"" de Valon était plus intellectuelle que tendre. Son imagination l'emportait sur son cœur. Il seyait à son amour-propre de distinguer et d'exalter d'autant ceux-là dont la physionomie ou la situation dans le monde paraissaient hors de pair^ surtout s'ils possédaient la qualité suprême à ses yeux : le caractère représentatif. Son esprit facile et plein d'illusions y ajoutait, au besoin. Toutes choses, en somme, se passaient dans tette imagination* vive et brûlante, qui eût été désignée i merveille, dans l'ancienne société, pour conduire, wtimuler les talents, consacrer les noms et disposer un peu capricieusement de la faveur et du succès.
Ainsi, nous est apparue M"' de Valon, qui ne fut guère connue hors d'un certain monde, et qui, cependant, exerça une influence notable, et qu'il était juste de relever. Il nous a semblé d'un intérêt précieux de tirer de l'ombre, où elle paraissait endormie, l'expression perdue d'une existence rare et charmante.