‹ Les fémmes du second empire (papiers intimes)Chapitre 20 sur 24 · BUSSIÈRE DE POURTALÈS · texte numérisé non relu

BUSSIÈRE DE POURTALÈS

D'aventure, c'était M"* de Metternich, ayant toujours eu la plume agile, qui s'entremettait en personne afin qu'on opérât dans la revue des additions, des changements, pour le meilleur avantage de la plus jolie de ses artistes :

« 25 septembre 1887.

« M"' de Pourtalès a une idée excellente, qui est de faire suivre Prudhomme (1) par sa femme, durant son voyage à Paris, parce qu'elle aurait découvert qu'il lui faisait des traits. Ladite femme serait jolie; pour suivre son mari elle se déguiserait en vieille ridicule.

« Au second acte, enragée de passer pour vieille et laide. M"* de Pourtalès reparaîtrait sous sa vraie forme et vous jugez si l'on abreuverait de sottises un tel époux !

« M"* de Pourtalès, ainsi parodiée, comme dans le Voyage à Versailles, produirait un effet extraordinaire ; et l'on rirait aux larmes seulement à la regarder si différente d'elle-même. Et faire passer la revue par M"** Prudhomme, encore une idée. Cette idée, je vous la livre. Vous ferez merveille.

« Je. ne pense pas que la revue ait lieu, lors du séjour de nos souverains (2). On jouera à la mi-novembre.

(c Nous chassons avec acharnement et nous menons une vraie vie de sauvages, dans les bois du matin au soir, nous levant à l'aube, nous couchant avec les poules.

(1) Le compère de la revue.

(2) L'empereur et rimpératrice d'Autriche.

te LES FEMMES DU SECX)ND. EMPIRE

' x^J^y VOUS serre les deux mains et vous supplie de beaucoup travailler.

« Pauline Metternich. »

- Et; bien maUcieusçment. la spirituelle princesse^ en manière de pos^scriptum, glisse cet avis à l'auteur :

« Tâchez' de sortir du cadre des Commentaires de César, pour que Ton ne compare pas I »

Puis, encore :

« WP" de Pourtalès voos prie de ne pas oublier le disicoui*s de M..Dupîn (1) et vous demande s'il ne serait pas amusant qu'elle arrivât dans une toilette affreuse* ment laide et simple, quitté à Tôter ou à l'enlever, pour mieux dire, sur la scène, et à avoir dessous quelque chose de très joli ? On dirait, par exemple :

,« Vous voyez tous et toutes que M. Dupin en -veut « aux fefnmes et tient à les enlaidir. La mode va vous ^ le prouver; jugez si ses édits à elle ne valent pas « mieux que ceux de ce vilain monsieur. »

K « Et alors, changement de costume à vue. Cela serait d'un petit effet gentil, n'est-ce pas ?

i ,« P. Metternich. »

iNous le voyons, on passait le temps en douceur, à Compiègne, à Paris.

: Les jours radieux et les beaux soirs s^égrenaienl, et \^s grandes réceptions^ çt les bals aux Tuileries, et les fêtes où réapparaissait toujours, parmi les plus entourées, l'heureuse comtesse Méîanie de Pourtalès.

Cependant qu'avait-elle ressenti jusqu'à cette heure ? Ces satisfactions d'amour-propre et de monde. Lé n][opde : du, bruit, une vapeur fuyante, une traînée de pc|rfurn,.qui embaume l'piir, passe, s'évanouit. Les événements de l'époque mêlés aux circonstances de sa propre vie, l'amenèrent à connaître des impressions

(1) Ce discours « contre le. luxe des femmes » proroqiia un tapage 'Dorme et lit tomber de tous côtés- une pluie de broahures.

MADAME DE POURTALÈS Sf»,

Ifltis fortes. Elle eût sa page historique. Et ce feuillet,' que nous allons relire, subsistera dans les mémoires' jdu; temps. Il n*en pourra plus être arraché.

Les Pourtalès avaient l'habitude des voyages et.de$. longs déplacements. Quand la Robertsau ne les gardai tr pas en Alsace, dans ce coin pittoresque des vieilles; Gaules, pour un séjour de saison, ils se rendaient volontiers à l'appel amical de la princesse de Melternichi les invitant aux chasses à courre, dans ses proprlété^L de Bohème ou de Hongrie. D'autres fois, ils s'arrètaiont en Allemagne. En 1868 ils allèrent à Berlin. Ils avaienl[ là des attaches de famille. Non pas que la comtesse fût Prussienne par son mari, comme le pût croire et afftr-i mer le général Ducrot; car, d'alhance aussi bien que de naissance, elle n'a eu qu'une patrie ; et M. de Poms talés, né à Paris, de parents suisses, était originaire d'une anciehne famille protestante, qui avait dû s'exiler, passer la frontière helvétique après la révocation dQ redit de Nantes ; il avait revendiqué ses droits de Français, au lendemain de Sadowa ; et, bien auparavant, i\ avait fait inscrire ses deux preihiers enfants sur les registres de l'état civil ; ionais la vérité est qu'une partie de la famille résidait à Berlin. En outre, on pensait avoir groupé là des amitiés de* tout repos. En effet,: M"* de Pourtalès se reposait sur cette idée, confiante» optimiste. Elle ne prenait point la peine de cacher son faible pour les vertus et mérites germaniques. .A Paris, elle aurait prêté serment sur les dispositions pariaite3« rîrréprochable bonne volonté des voisins allemands^ Ingénument, quand elle abordait ce thème, ^lle: laissait parler son admiration pour Bismarck et pour GuillaumCy au risque d'irriter des susceptibilités françaises trop, chatouilleuses,- supposait-elle, tellement que des piBiÇ: sonnages de Berlin voyaient déjà lerretour prochain et satisfait de son âro** alsacienne dans le sein de Tunit^ allemande. C'est ici que l'attendait une profonde surprise. f ,

^ M. de Schleinitz, alors ministre dirigeant, avait prié à dîner le comte et la comtesse de Pourtalès. Celle-ci av^it été placée à la drri!:^ d::» Thcmmo d'Elal, qui, ne douJajU

Mt LES FEMMES DU . SECOND EMPIRE

point des sentiments secrets de ses invités, commença t l'entretenir, avec Fintention évidente de lui être agréable, des progrès de la Prusse, du grandissemeni de FAllemagne et de Tessorque ne tarderait pas à prendre sa puissance dans le monde. Elle écoutait sans interrompre. Et M. de Schleinite se mit à développer ces idées, d'expansion territoriale qu'on connaissait si bien dans Tétat^major allemand et dont on était si mal informé au palais d'Orsay.

<c — Oui, bientôt, belle comtesse, continuait-il du lou le plus engageant, vous serez tout à fait des nôtres. }>

Elle leva la tête, émue, troublée, tandis que M. de Schleinitz, tout à son idée, concluait en ces termes :

« — L'Alsace va devenir une des plus belles provinces de TAUemagne et vous, comtesse, nous serons fiers de vous compter parmi nos compatriotes.

« — Mais, répliqua-t-elle, je suis Alsacienne, je suis Française et très Française, croyez-le bien. »

L'Excellence prussienne comprit qu'elle ayait trop parlé. La conversation ne fut plus reprise sur ce sujet.

Le coup, cependant, avait porté. La révélation était faite des projets manifestement hostiles qu'on nourrissait en Prusse. Des mots lui revinrent à la pensée, des mots de ses amis Mettemich, auxquels elle n'avait pas assez prêté d'attention sur la politique fuyante, embarrassée, pleine de périls, du cabinet impérial.

Déjà, dans leurs garnisons, les officiers prussiens marquaient les étapes futures de leurs troupes sur les cartes de France. A Berlin on s'entretenait couraniment, et sur le ton d'une confiance absolue, des grandes destinées qui attendaient la Prusse et que l'Allemagne attendait d'elle. Et le rêveur couronné, qui présidait àk oelles du peuple français, sûr de soi et de sa diplomatie, continuait à suivre sa chimère obstinée d'une alliance nécessaire et féconde avec les héritiers de Frédéric.

Bismarck, en effet, à Biarritz, avait touché deux mois de cette entente franco-germanique. C'est qu'il avait cru trouver devant lui des hommes d'Etat et traiter avec eux en conséquence. Il ne lui avait pas été difficile ni long jde s'aperce^'oir qu'il s'était étrangement trompé ; et il

MADAME DE POUirTALES 3?»

àvail pu prendre son temps, tout promettre, sans nen, tenir, et masquer ses batteries (1).

L'explosion n'avait besoin que d'une étincelle pour éclater. Ni les dangers extérieurs, ni le désarroi public; ni le trouble des esprits n'élaîeni parvenus à déranger l'heureuse somnolence de Napoléon III et la quiétude de ses courtisans, de ses ministres (2). Le marquis de La Valette tenait encore en main la plume dont il signa sa fameuse circulaire :

« La France ne peut que se réjouir de l'agrandissement de la Prusse, qu'elle a appelé de tous ses vœux et favorisé de son concours. »

« Trois personnes, me disait Alfred Mézières, trois personnes avant 1870, avaient nettement prévu tout ce qui devait arriver : le lieutenant-colonel Sloffel, le général Ducrot et M"* de Pourtalès. » En réalité, elles ne furent pas les seules, et, sans parler des prophètes du lendemain, nous pourrions en nommer quelques autres, jusque dans l'entourage de l'empereur, comme le duc de Persigny, qui n'avait pas attendu la tempête pour en dénoncer les symptômes. Mais celles-là jetèrent l'alarme plus haut et plus fort, sans qu'on les entendit davantage.

C'est à ce moment que le cabinet noir intercepta la lettre de Ducrot au général Prossard, la lettre historique du 28 octobre 1868, retrouvée en 18îO dans les Papiers des Tuileries, et où, de toute son énergie militaire, il appuyait sur l'importance des révélations, que venait de faire éclater à ses yeux une femme du monde.

En effet, à son retour d'Allemagne et passant à Strasbourg, elle avait voulu donner part au général Ducrot de

(1) Dès avant 1860 se dénonçait le but poursuivi par Bismarck, la pensée vers laquelle tendaient tous ses efforts : Tunité de rAllemagne, la guerre avec T Autriche, la recherche d'alliances effectives pour Tac* comflissément de ses desscinis. V. la Correspondance de BUmartk aeee le baron.de SchleinitSy Cotta, éditeur, Stuttgart.

(2) Oipi doit excepter le ministre de ku guerre, le maréchal Niel, qui fut surpris par la mort au milieu de ses efforts à» inorganisation de Varmée -française.

^s craintos pabiotiqtieâ, afin que d'autres fussent avertis à temps. Elle était revenue, lui déclara-trelle, la mort dans Tâme. La guerre: était inévitable ; elle se produirait au premier joiur ; car les Prussiens la voulaient,, et ils s*y étaient si habilement, si complètement pré' parés, qu'ils ne doutaient point du succès.

« — Eh quoi, lui avait-il répondu, feignant de glisser dans Tèntretien une pointe dlronie, v6us embouchez la trompette de Bellone juste au moment où, de tous côtés, Ton ne parle que des intentions pacifiques de nos bons voisins, de la salutaire terreur que nous leur inspirons, du désir de Bismarck d'éviter tout prétexte de conflit, lorsque nous renvoyons tous lés soldats dan» leurs foyers, et qu'il est même question d'une réduction des cadres, à tel point que je m'apprête à aller planter mes choux en Nivernais I

« — Oh ! général, c'est ce qu'il y a d'affreux. Ces gens-là nous trompent indignement et comptent bien nous surprendre désarmés... Oui, le mol d'ordre est donné; en public, on parle de paix, du désir de. vivre en bonnes relations avec nous ; mais, lorsque, dar|s Tintimité. Ton cause avec tous ces gens de Tentourage du roi, ils prennent un air narquois et vous disent : « Est-ce que vous croyez à tout cela ? Ne voyez-vous point que les événements marchent à grands pas, que rien né saurait conjurer le dénouement ?»

a Ils se moquent indignement de nqtre gouvernement» de notre armée- •#» l'empereur, de- rim-péralrice ; pré-, tendent qu'avant peu la France sera une seconde Espagne i Enfln, croiriez-vous que le ministre de la maiëon du Roi a osé m'affhnïier qu'^avant dix-huit mois nôtre Alsace serait à la Prusse î Et si vous saviez quels énormes préparatifs on fait de tous côtés, avec quelle ardeur ils travaillent pour transformer et fusionner les armées des Etats récemment annexés, quelle confiance dans tous les rangs de la société et de l'armée 1... Oh I en vérité, général, je reviens navrée, pleine de trouble et de crainte. Oui, j'eh suis certame, maintenant, rien ne peut conjurer la guerre, et quelle guerre I »-

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Les- paroles de M"* de Pourtalès, en France, avaient un accent de prophétie ; elles n'auraient paru en Aile* magne que l'expression d'un fait sur le point de s'ac* complir, presque réalisé dans les imaginations prus* siennes. Quelque temps auparaTant, lo général «de Blu* mentbal, étant allé eh Âiigletente, chassait dans les environs de Norfolk avec lord Âlbermale; et celui-ci lui exprimait le désir qu'il avait d'aller & Berlin afin d^assister aux manœuvres de Tannée* I « Ne prenez pas cette peine, lui avait répondu le général brandebourgeois : nous donnerons bientôt pour vous une grande revue au Ghamp-de-Mars de Paris. »

Ce qu'elle avait dit, à Strasbourg, sous Témoi des sentiments que lui inspirait une douloureuse convie-» tion, elle le répéta à Compiègne. Elle s'en ouvrit à l'empereur, qui Tavait invitée k sa table et placée auprès de lui. Il écouta ses récits effrayants, dans une attitude silencieuse, sceptique, en homme tranquille et fort.

« Vos Jolis yeux bleus, comtesse, flnit-il par lui répondre, ont vu à travers le prisme de votre imagina^ tion des choses qui n'existent pas ; croyez-moi, nous n'avons rien à craindre de la Prusse ; elle n'osera pas nous attaquer. »

Et il en donna des raisons, qu'il jugeait sans réplique. Les commentaires autour de Tîncident furent arrêtés. On ne fut pas embarrassé de jeter le blâme sur le général Ducrot, un alarmiste « qui voyait des Prussiens partout », et d'ajouter qu'on n'avait pas à perdre le temps sur les propos d'une jolie femme, qui n'entendait rien à la politique.

Les destins s'accomplirent. Etrange coïncidence I Au moment de la déclaration de guerre, quand l'empereur se préparait à partir pour se mettre à la tête de l'armée, x)n avait lieu d'apprendre, à Paris, qu'une familière du château, une parente de Napoléon, avait jugé parfaite- -m^ht admissible de concilier avec son attachement pour la maison impériale et avec les devoirs qui lui^ étaient commandés à l'égard du pays même, leis habitudes d'une correspondance suivie entre elle et les jirinces de la famille royale de Prusse, entre ellei et, les thels de

Tarmée allemande. M"** de Pourtalès n'eut pas à connaître de ces transactions. Les. sentiments de droiture, de patriotisme et d'humanité, qui jaillirent dés 9Lities, dans les heures critiques, éclataient eh preuve? autour d'elle. Son père : le : baron de Bussière, fut emmené prisonnier des Prussiens à Radstadt, après la, dévastation du château de la.Robertsau, qu'il avait converti en ambulance. Sa sœur, la comtesse de Leusse, et son beaur frère, maire de R^ischoffen, ancien député du: Bas-Rhin, déployèrent une ardente activité pour l'amélioration du sort des combattants et des blessés. Enfin, elle aussi réclama une large part dans l'œuvre collective d'abnégation et de dévouement, dont les grandes familles alsaciennes donnèrent alors des exemples hiultipliés.

C'est ainsi que se trouva justifiée pleinement l'heureuse idée qu'eurent des artistes en renom de la peindre vêtue en paysanne alsacienne, comme l'image même de l'Alsace pleurant la patrie perdue. Image de beauté blonde aux tresses pendantes, sous le ruban noir, qui incarnait si bien le sentiment public, dans ces jours de deuil, qu'on la reproduisit par tous les procédés connus des arts graphiques, au lendemain de la guerre. Tandis, que les couronnes et les gerbes de fleurs s'amoncelaient autour tle la statue de Strasbourg, sur la place de la Concorde, dans les vitrines du commerce on voyait partout l'anonyme portrait de la belle comtesse, coiffée du nœud d'Alsace.

M"** de Pourtalès avait gardé une affectueuse fidélité aux souverains déchus. Il fut en son pouvoir de leur ea fournir des témoignages positifs.

De prime abord, la situation matérielle des hôtes de Chislehurst s'était révélée difficile et précaire. Avec sa conflanôe imperturbable en son étoile, qui ne lui laissait pas entrevoir les éventualités d'un suprême désastre. Napoléon III était loin d'avoir précautionneusement entaèsé des fonds considérables à l'étranger, comme on le lui imputait si fort. Les valeurs et bijoux personnels abandonnés aux Tuileries, dans la précipi talion du départ ou de la fuite, avaient été placés sous

ADÈLE d'aFFRIY, DUCHESSE COLONNA DE CA8TIGU0NE

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séquestre. Jusque vers 1874, il fallut compter sur le dévouement des intimes. Uiïe amie de rimpératrice,' portant un nom célèbre en littérature, M"*' Octave Feuillet,- nou6 donnait de vive voix des détails presque incroyables, touchaift cette période aiguô. Qui se fût iman giné Tex-souveraine, la resplendissante Eugénie, obligée^ d'économiser sur les nécessités de la vie domestique^ regardant aux dépenses de table, à la lumière, à rhuilft do ses lampes î Ce ne fut qu'un moment. Des retoura d'abondance, grossis par des héritages de France et sui^ tout d'Espagne, devaient ramener la sécurité opulente: dans sa maison, — une opulence dont sa main, il faut: le dire, n'a plus usé que d'une manière discrète et parcimonieuse. »

Toujours est-il que les choses étaient au pis, en 1873, lorsque la comtesse de Pourtalès vint en visite à Chislehurst. De ses propres yeux, elle avait pu se rendrei compte des conditions d'existence étroite, qu'y menaient les souverains dépossédés, et qu'on ne soupçonnait^ guère au dehors. Elle n'eût alors qu'une pensée : retour* ner eh hâte à Paris, intervenir auprès de Thiers, chef di\ pouvoir exécutif, lui exposer la situation réelle de ceuxj dont le règne imprudent avait été si funeste au pays, mais pour en être frappés, de retour, si profondément, et solliciter comme un acte de justice qu'on leur restituât les objets leur ayant appartenu en.propre : des présents, des souvenirs. En dehors des raisons qu'on faisait valoir auprès de lui sur l'équité de cette mesure,' Thiers n^étaît pas insensible aux démarches féminines,^ arîstoçratisées d'élégance. Il goûtait^ en général, c'est iitlé remarque à glisser ici, la conversation et la sociétéi des femmes. La comtesse Le Hon, la duchesse Colonna,' la ôomtesse Walewska, pour n'en citer qu'une élite, le virent aimable et empressé dans leurs salons. Sous] l'Empire, il avait gardé des relations affables avec la comtesse et le comte- de Poprlalès. Il s'en souvint oppor^ lunément. L'inleircession cfc la. comtesse Mélanie ne fut^ pas inutile. M°** de Pourtalès obtint beaucoup ; et des caisses ' remplies furent' :enyoyées à Ghialehurst, qui h^eri auraient pas pris le 'chemin, sans l'éiiei-gie tenace

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dont elle fit preuve auprès des fonctionnaires- chargés de la liquidation... Impériale.

Les attachai bonapartistes lui sont restées des plus chères. Elle ne s'y tient pas exclusivement. Déjà, sous TEmpire il plaisait à* son humeur voyageuse de porter le cap en des milieux nuancés d'opposition, où Tattiraient des sympathies individuelles d'intelligence et de caractère. Des remarques se faisaient jour sur la. politique un peu frondeuse de M"^ de Pourtalès. Par la suite, son goût et son discernement s'appliquèrent à entremêler et concilier au mieux les opinions et les personnes, en des réunions où domine, pourtant, l'élément mondain, c*estrà-dire la préoccupation un peu vaine de la naissance el des titres, où les arts et les lettres, sans y être délaissés, n'ont pas, comme il en était dans le salon de la princesse Mathilde, leurs grandes entrées.

En cette fraction de monde, la comtesse de Pourtalès détient un prestige incontesté. Ijes élus se retrouvent fidèlement à ses soirées, dans le vaste salon rouge maintes fois décrit, où des toiles du Bronzino, de Rembrandt et de Van Dyck, se marient à des chefs-d'œuvre de l'art moderne. Les altesses en déplacement des différentes Cours étrangères paraissent et reparaissent à ses réceptions, au point, faisait observer un témoin, que l'on s'étonne de voir l'Europe monarchique si féconde en princes et en princesses.

En des réunions plus intimes, M"* de Pourtalès se complaît à laisser parler ses souvenirs sur la génération des femmes et des hommes, qui s'épanouit triomphante, avec beaucoup de verve et un grain de folie, pendant les plus belles années du second empire. Il nous est revenu, parmi d'autres, un écho de l'une de ces causeries familières. C'était à un dîner, chez le marquis de Breteuil. On conversait des gens et des choses d'autrefois. Elle contait, d'une manière précise et pleine d'intérêt, des traits, des anecdotes. Il s'agissait^ en particulier, de M"* de Castiglione. Le hasard d'un article publié sous notre signature, dans un grand journal du

MAD.VMÊ l>^: POUIHALKS iWi

soir (1), avait ameoé les propos autour de celte physionomie originale.

« La CasliglioM, disait M"* de Pourtalès... Vous vou* lez savoir à qjni elle ressemble? Tenez, à M^ de Janzé (2). »

Et se tounwMit vers l'amiral Duperré :

« — N'estree pas, amiral î

a — C'ert cela, belle et froide*

M — Oui^ très belle, mais bien insupportable. »

Puis, causant de ses mille et mille caprices, elle rap* pelle la femeuse soirée des tableaux vivants, chez les Meyendorff, lorsque, de la façon la plus imprévue, M"* da Castiglione, qu'on s'attendait à: voir sous un costume moins austère, apparut en capucine, la coiffe sur 1# front, l'habit gris de lin l'enveloppant des pieds à la tête... et disparut sans vouloir plus reparaître malgré les prières qu'on lui en faisait. C'était une opposition... un ange de pureté et de beauté I L anecdote est piquante. On s'en amuse. Ensuite, chacun de dire son mot sur la comtesse florentine. Et M. de MoAtesquiou de s'écrier qu'il en était passionné, qu'il avait de ses souvenirs, de ses meubles, de ses papiers, qu'il possédait vingt portraits d'elle... Et M. Gabriel Hanotaux de révéler ses trouvailles dans la bibliothèque et les papierè dispersés de la Castiglione... Mais, n'était-il pas curieux, pour ceux qui faisaient partie de ce dîner, d'entemdre M^ de Pourtalès devisant ainsi de c( la divine Niccfiia », qui fut la seule peutrêtre, en la Cour de Napoléon in, à la surpasser en beauté ? Car, en dépit des airs maussades et dédaigneux trop habituels à la cousine de Cavour, il fallait bien reconnaître une éblouissanVé vérité... « Il n'y a pas deux Castiglione », me disait là comtesse de La Poëze, dans un élan de sincérité. Maîb que les retours de la vie furent différents, pour l'une et pour l'autre 1

M"* de Pourtalès est une des rares privilégiées de oô

(1) Le Tempêt 16 janvier 1905.

(2) Le rapprochement es^ contestable. On ne voit pas très bien les fkimilitudcs physiques. D*une manière plus fondée, comp mit-on, quant à Taspect extérieur, Timpératrice et U vicomtesse de Janzé.

eercle brillant, qui n'eurent point à se ressentir, en leur personnelle et indépendante condition, des éclats de la catastrophe- L'effondrement du régime bonapartiste et les désastres de la patrie avaient frappé au cœur bien des illusions, abattu bien des espoirs, .renversé bien des prospérités, etoela dans l'âge où les recommencements sont une trop lourde tâche ou un trop difflcile problème. S'il n'en alla point pour elle tout à fait, comjne pour M"*' de Metterniçh, d'un simple changement :de décor, du moins les contre-coups de la chute ne portèrent à son état dans le monde qu'une, atteinte morale, aisée à supporter.

. Son luxe intime n'en a pas été diminué, ni sa large indépendance. Elle .a continué de recevoir à Paris^ de Ghassnr à la Robertsau, de faire là grande figure, entourée de ses fils : les comtes Jacques, Paul et Hubert de Pourtalès, et de ses filles : la baronne de Berckheim et la marquise de Loys-Chandieu, d'entretenir des correspondances assidues et fidèles, de patronner des œuvres, de se répandre avec sélection, et d'exercer un rôle, dans la commodité d'nn cadre opulent et aristocratique. Et, par suite, les chagrins que causent, aux lendemains de ruine, les tristesses de l'abandon, l'expérience cruelle des pires ingratitudes, et les déboires de l'isolement, quand on vit tout Paris à ses pieds, comme une iBt plusieurs que je pourrais nommer : toutes ces épreuves lui demeurèrent inconnues.

1 Privilège plus rare encore : l'hiver des ans lui garda des clémences infinies. Son sourire avait à peine changé. 41 y. a des roses qui ne tombent que feuille à feuille. En .vérité, lorsque la Fortune vint; à elle, au matip de sa vie, accompagnée du plus riant cortège, la. capricieuse déesse avai^. tardé bien longtemps à remonter sur sa /pue. ^ \ • . • : . . :/ '

Simples croquis- — Anna Murât, duchesse de Mouch)'. — M"» de Montebello. — Vicomtesse Aguado, marquise de Las Marismas. — ^ A propos des filles du maréchal Magnan : une ingénuité. — Dans le salon bleu de l'Impératrice. — Duchesse de Morny. — i^ophia de la Paniega et le roman matrimonial du maréchal Pélissier, duc de Malakoff. — Une àme suv^érieure : « Marcello », la statuaire mondaine. — En feuilletant les conûdences manuscrites delà duchess» de Colonna. — La comtesse de Mercy-Argenteau. ^ Une légende de beauté ; splendeur et chute profonde. — Des noms encore, des souvenirs. — Suite entrevue.

Tout occupé à mettre en place et à développer tant de personnels souvenirs, qui nous échurent par bonne fortune épistolaire ou par chance de conversation, nous avons noirci des pages nombreuses, entassé les uns sur les autres bien des feuillets ; et, sans nous en apercevoir, nous sommes parvenu presque au terme d'un raisonnable volume. Cependant, autour de notis, maints et maints cadres sont restés vides ; nous n'avons rien dit ni de celle-ci ni de celle-là, et des figures pleines de séduction ou d'originalité manquent à l'ensemble dû tableau. ^

Sur ce grand théâtre d'ambitions, de plaisirs et d'intrigues, que fut le monde impérialiste, parurent et disparurent d'autres silhouettes féminines, auxquelles s'attache pareillement l'intérêt d'une histoire courte ou longue, et qui nous engageraient à de curieuses rérfiinis- «ences. '

La place est restreinte!. . Le temps se dérobe... Et c^est dommage.

De légers croquis, pris par la porte ouverte à deux battants des salons, ou seulement entrebâillée des pièces intimes, nous eussent rendu le nom, la ressemblance et la vîè^ de plus d'une charihântfe oubliée.' • . t . " . j

Les touches légères et caressantes du pastel nous auraient été nécessaires pour réveiller la blondeur éblouissante de la princesse Anna Murât, duchesse de Mouchy, la seule amitié déclarée, et de tous les moments, de rimpératrice, et la finesse de ses traits, ses yeux scintillants, sa chevelure d'or, piquée de marguerites de diamant, moins brillantes que la fraîcheur de son teint.

Il eût fallu, pour le moins, indiquer la touchante physionomie de la maréchale Canrobert, ou réserver un texte plein de témoignages, qui pût servir de légende à Tune des peintures de Cabanel, celle qui dédia, superbe, à la jeunesse de M"** Carette, la lectrice et l'historiographe de Son Andalouse Majesté.

Les yeux spirituels de M"** de Montebello ne nous eussent retenu qu'un moment. Avec la vicomtesse Aguado, marquise de Las Marismas, la causerie eût pu se prolonger davantage. Elle était de celles qui ont besoin d'entendre parler leurs souvenirs. Son hôtel de la rue de l'Elysée avait été, pendant de longues années, le rendez-vous choisi de l'aristocratie étrangère et des habitués de la Cour. Depuis la guerrre, elle s'était confinée dans la retraite, une retraite assombrie par des deuils successifs et surtout par la mort de sa fllle, la jeune duchesse de Montmorency. Mais si elle yi'avait pu se résoudre, isolée, vieillie, à prendre sa part des plaisirs nouveaux, elle ne s'était point résignée au silence. Il lui restait tant à dire sur ce qu'elle avait vu, et entendu^ aux heures flambantes d'autrefois !

On n'aurait que légèrement effleuré du regard l'aimable profil de Valentine Haussmann, ou la troublante image de M^ de Pomeyrac, ou encore le triple portrait des filles du maréchal Magnan, en y appuyant un peu, juste le temps de cueillir une historiette au passage. Mais, pourquoi s'en priver? L'une de celles-ci la plus jolie, avec sa grâce de porcelaine de Saxe, était de précieuse ressource pour les mondaines Imaginatkms de}

tableaux vivants et dans les charades de Cortipiègne. Vivement on la priait, une fois, de symboliser, avec Tare et les flèches, la figure d^Eros, le dieutelet malin, aux traits duquel nul n'échappe, sur TOlympe ni sur la terre. Elle accepta, quoique un peu embarrassée dans le choix des attributs. Et c'est alors que, tout ingénument, elle écrivait à l'auteur de ses joui^s :

« Jîlon cher père, je fais l'amour, ce soir. Envoyez* moi, je vous prie, tout ce qu'il faut pour cela. »

Je crois entendre, à cette distance des années, Texclamalion goguenarde du serviteur de Mars I

Le plaisir eût duré plus longtemps à se transporter ^ en imagination dans le salon bleu des Tuileries, stationnant, admirant et se remémorant, en face des médaillons exquis, où l'impératrice s'était plu à réunir les portraits de quelques rayonnantes de son entourage, chacune personnifiant, en son costume, l'une des grandes nations de l'Europe. C'était, entre autres, la duchesse de Morny, dont le nom seul rappelle tant de détails piquants sur son mariage avec l'ambassadeur extraordinaire de France à Saint-Pétersbourg, sur sa nature originale, son amour profond pour l'époux inconstant, sa belle confiance abandonnée, puis, à la mort du duc, son immense désespoir, lorsque, à grands cris, elle réclamait d'être couchée vivante dans la même tombe, et le sacrifice de la tresse blonde, le renoncement à tout, mais ensuite, fâcheusement, les révélations de la cassette aux souvenirs, les indiscrètes confidences des amies au bec de colombe lui apprenant combien d'amours pouvaient tenir place dans un même cœur, et le revirement subit, la consolation prompte, les flambeaux de l'hyménée se rallumant presque aussitôt. C'é* tait encore, au-dessus des portes du fameux salon bleu, les captivantes physionomies de M"** Walewska, de la duchesse Marie de Cadore, de Sophie de la Paniéga, duchesse de Malakoff. De cette dernière, représentant

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un dés types très purs de la beauté andalouse, sou3 la traditionnelle mantille, et portant à sa chevelure la fleur de pourpre des femmes de Grenade, nous aurions à donner autre chose et plus que ce signalement hâtif, quoique la piété filiale excessive de M^ Louise de Ma^ lakoff, hier princesse Zamoïski, nous ait presque intimé ce désir comme un ordre : N'y touchez pas ! • '

• Nièce de la comtesse de Monlijo, elle fut la seule, parmi les amies de jeunesse d'Eugénie, que les conidl*tiôns d'un haut mariage rattachèrent à la France. Cette union, à laquelle la raison eut plus de part que le cœur,^ fut rœuvre de Timpératrice. Car, ayant elle-même vécu son conte de fée, et comprenant bien que les aventures sentimentales étaient défendues à son rang, Eugénie se plaisait à susciter autour d'elle des occasions d'amour ôt à façonner des liens d'hyraénée.

■ Une taille flexible, des prunelles veloutées, des yeux; sombres et brillants comme des diamants noirs : Sophia de Paniéga n'avait en dot que ces charmes péris^ sables. Elle avait caressé, dans le mystère de son âme, les douceurs d'un rêve, qui ne devait point se réaliser^ t)Gur elle. Un chagrin secret voilait de tristesse et de découragement ses plus beaux soirs. Les futiles compliments, les vains hommages, qui l'assaillaient dans le monde, n'avaient point dissipé cette impression de désenchantement, dont elle ne découvrait point Tob^ jet, mais dont on avait bientôt deviné la cause ;

« A quoi me sert-il d'être jolie ? disait-elle à l'une d^ ses amies, et du ton de voix le plus pénétrant. Je suis si triste que je voudrais mourir î »

• Pendant qu'elle s'alanguissait en ces mélancolique^ songeries, l'impératrice se préoccupait de l'établir. Ellç ■s'était confiée de son dessein à la comtesse Walewska, la priant de l'y aider.

Les peines de cœur de la brune Espagnole s'envo^ îérent sur les ailes du temps ; elles ne devaient pas être guéries par l'amour, qui les avait fait naître. Mais elle épouserait un maréchal de France, elle serait duchesse

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