‹ Les fémmes du second empire (papiers intimes)Chapitre 21 sur 24 · ANNA MURAT, DUCHESSE DE MOUCHY · texte numérisé non relu

ANNA MURAT, DUCHESSE DE MOUCHY

de Malakoff. Un beau titre, remarquait malicieusement la comtesse de la Pagerie, s'il n'eût fallu, pour le porter, devenir la femme du maréchal Pélissier. Il fut ambassadeur en Angleterre et gouverneur général de l'Algérie. Il exerça le plus haut commandement militaire. Seulement, les formes manquaient à cette illustration de champs de bataille. On ne donnait pas en exemple Turbanité de ses manières et les grâces de sa conversation. L'enveloppe était rude. Enfin, sa jeunesse était loin.

Tandis que l'hiver jetait ses frimas sur la tête du vainqueur de Sébastopol, des âmes tendres s'employaient à ramener le printemps dans son cœur. Les préliminaires de cette heureuse transfoi^mation se pas* sèrent de la sorte.

En août 1855, les souverains s'étaient rendus à Cher, bourg pour recevoir la reine d'Angleterre. Pélissier, depuis peu ministre à Londres, se trouvait aux côtés de Fempereur. Dans la suite de l'impératrice, auprès de la comtesse de Monlijo, qu'elle accompagnait toujours, on remarquait M"** de la Paniega. Il y avait Te Deum, à la cathédrale. M"* de la Paniega s'était mise à genoux, sur les dalles de l'église, à la manière espagnole ; et l'inflexion élégante de sa taille, plus que son attitude recueillie, avait impressionné le vieux soldat. Il s'informa du nom de cette belle et pieuse jeune fille. M"* Walewska mit toute son obligeance à l'en ins truire, ajoutant : « Maréchal, voilà celle que vous devriez épouser, » et, sur ce trait final, l'avait abandonné à ses réflexions, non sans l'avoir prévenu que le moment serait très favorable à la présentation, le soir, au bal de la Préfecture.

Il y vint en grand uniforme, la poitrine chargée de croix et d'ordres étincelants. Au premier regard jeté dans la salle, il avait reconnu M"* de la Paniega, tout en blanc, et n'ayant de bijou plus précieux qu'un collier de corail rose. Sans être au bal aussi à son aise qu'à cheval, Pélissier ne boudait pas plus à la danse qu'au feu. Il lui demande de vouloir bien l'incrire sur son carnet pour un tour de valse ; elle accueille son

offre avec moins d'entraîoemeat que de dérérence. Dès le leiKlemaîn, le maréchal s'est décïaré à rirapératiricc. Sophia en est inlormée aussitôt. Elle s'interroge avec ftésîtatton. Vige du maréchsd... 9 a soixanle^inq ans ; elle en a yinglrcinq... Son phy^ne : il est court, gros, sans taille ; elle est grande ei svelte... Son hamear : on la dii saora^onne et brusqne : elle-mâme est donoe et sensible. II en eût faBn moins pour justifier une nSpcnse îBtfécise. Poortaot, èfire duehesse ! être naaréchale L.. C'était là aussi de bonnes raisons pour prendre partL ■Qe y incliixa donc. Les fiançailles furent annoncées. Le maréchal prodiguait ses iNréreiiances et ses visites. B en narrait le détaS, au jeut le |oiir, à la comtesse Walewska, chez laifi^lle nous vîmes, lengteixqiB apirës^ les épistoles de ce maréchal de France racontant par te menu les phases de son roman conjug^dL Les débuts furent taboneux, à en juger par la phrase surranle, tirée d'une lettre du 13 aeât I85S :

(( La belle Soï*ie était douce et geatille, un peu attristée, mais fort digne. »

Il entrail là, comme on rcAi, ume certaine dose de résignation. Peu à peu se réchauffèrent ks sentimeants. Pélissier remplissait en conscience son rôle de prétendant, offrant des cadeaux, des fienrsi, sans montrer trop d'impatience, néanmoins, pour arriver an fait simple et désiré du mariage. Es&nant qu'en nulle affaire il n'est bon de se lanoer éperdûment (restait à savoir s'il eût agi et pensé de même, trente années auparavant}, que la sagesse est d'aller avec mesure, il atténue, modère pbis qu'il n'excite Tp T^èle des personnes s'intéressant à sa félicité ; « la chère impératrice » rinqniète presqne à vouloir mener ainsi leur hymen à la vapeur.

On a fixé la date de la cérémonie :

c Je saurai attendre six semaines, écriMl, qu'ime courcmne de fleurs se mêle à quelques lauriers. »

El il souligne de cette observation légèrement prudhonwîsque le salislecit qu'il s'accorde à hiî-mfeme pour la sérèuiU^ de son attitude cxpectante :

« Vous Voyez, dit-il, que je me possède bieaiL Ce aa'ftSt une constante faveur du Ciel de voir toujours la sérénité croître en raison de l'importance des circonstances, » .

Là-dessus, îl ferme sa lettre, en y glissant un complimeiit, qui fleure la poudre à la maréchale :

« Adieu, je vous baise les mains et ne vous demande qu^un de ces sourires, que vous angélîsez sans effort i

Cependant, avec la douceur affectueuse de sa nature, M^ de la Paniega s'est attachée à son futur époux, d'une manière assez apparente pour qiTil se croie vraiment aimé d'elle, et nécessaire à sa vie :

« Si je n'avais pas eu, dit-il, un bienveillant vampire, qui compte mes heures, qui considère comme un larcin celles qui ne sont point passées à portée d'Elle ou à son intention, je courrais à Vichy vous baiser les mains. »

La suite de celle correspondance est toute consacrée aux bagatelles ruineuses de la corbeille. M™ Walewska, qui s'est chargée du trousseau, travaille à la remplir avec une générosité de soins, que le maréchal, s'il osait tout nettement l'exprimer, désirerait bien tempérer d'économie, n peut constater, en effet, au total de la factiu*e, qu'elle n'a rien -omis : somptueuses fourrures, cachemire soyeux, velours épais, robes du lendemaia succédant aux mousselines et dentelles nuptiales. Lui, il devra visiter les joailliers. ïl a eu peu de bijoux à donner, au oouTS de sa vie guerrière. On s'en aperçait, à certains effarements qu'il éprouve sur le prix des ehoses. Deux rivières de diamants ! Ce serait assez d'une pour s'y noyer. En outre, il faut une couronne de duchesse : est-ce que l'erapereur, qui l'a fait duc, lui Pélissier, ne devrait pas bien offrir le diadème, après le parchemin ? II couvre de bénédictions l'aimable comtesse, qui ' déploie cette infinie sollicitude pour son bonheur futur et pour la satisfaction présente de la promise, comme il l'appelle militairement. Mais on sent de reste qu'il ne serait pas fâché d'apprendre qu'il n'y a plus ombre

de place dans la corbeille, et qu'il ne reste enfin qu'à signer le contrat et à passer par l'église.

• « 7 octobre 1858.

« Nous jouons aux ombres chinoises. Nous nous voyons sans nous parler, sans nous attendre, et toujours plus pressés les uns que les autres. Vous disparaissez. Le chiffre seul de la corbeille prend de l'aplomb, de la solidité ; mais plaie d'argent ne tue pas, dit-on, et j'aime trop ma femme pour aller concevoir chagrin d'un chiffre incessamment croissant. »

C'est qu'en réalité, soucieuse à son endroit de faire largement les choses, la comtesse avait dû, comme tous les ministres, recourir aux crédits supplémentaires.

Le mariage fut béni, dans la chapelle de Saint-Cloud, le soir. Toute la Cour était présente. Bientôt ensuite, les chevaux emportaient aussi rapidement que possible le duc et la duchesse vers leur installation de Blackwall, en Angleterre. On voyageait par étapes, « courant, disait-il, faisant des bisettes », et s'arrêtant enfin dans l'espoir d'tme longue félicité.

« 3 novembre.

« Cette compagne de l'homme qui est l'ornement de notre existence, ne pouvait être plus à mon goût, et j'y trouve tous les éléments de bonheur. Si elle ne se mutine pas, ce sera une épouse parfaite ; et il en sera ainsi, car elle a la bonté, une aimable intelligence et une sainte admiration pour son mari. »

Tout le caractère du soldat est dans ces dernières lignes; elles le montrent comme il était, au naturel, impérieux en diable, intransigeant sur la discipline, même en ménage, et, pour le reste, assez content de ses mérites.

Une fille naquit à son foyer. Le maréchal, si ferme au commandement, fut, à son tour, subjugué par cette enfant, qui réjouissait le déclin de sa vie. Elle n'avait

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pas trois années, lorsque, commandant en chef les troupes et régnant sur Tadministration de la plus belle des colonies françaises, il disait d'elle :

« Louise de Malakoff gouverne l'Algérie, puisqu'elle gouverne son père. »

Elle avait l'intelligence prompte et déjà l'humeur peu commode... Il se retrouvait en elle.

Toute simple et tout unie fut l'existence d'épouse et de mère de la cousine d'Eugénie de MonUjo ; elle n'eût été qu'une jolie femme, perdue parmi beaucoup d'autres, sans le concours des circonstances, qui firent d'elle la maréchale Pélissier.

Il reviendrait à la duchesse Colonna, à la statuaire mondaine Marcello, mieux qu'une page anecdotique, comme celle où s'est amusée notre plume à propos d'un illustre mariage. Ce ne serait pas trop que de lui dédier une longue et pénétrante étude, une. analyse d'âme très personnelle, parce qu'elle fut une intelligence artistique, une force, un caractère.

Vers 1865, il était rare d'entrer dans un salon très en vue sans y rencontrer « Marcello ». Il n'était pas de réception ministérielle, dit un témoin d'alors, pas de bal aux quatre coins du Paris aristocratique, pas de raout chez l'ancien président du Conseil de l'ex-roi citoyen, chez Thiers, en un mot, où ne passât la silhouette de la duchesse italienne. Ce n'est point qu'elle dût produire, au premier aspect, une impression fulgurante de beauté. On pouvait discuter en elle une physionomie sans relief, un regard que n'avivait pas toujours la flamme de la vie intérieure, des traits dont la finesse n'était pas irréprochable. On appréciait davantage, relevés sur le sommet de sa tête par un ruban, des cheveux admirables, d'une coloration châtain clair, et son port de reine, sa taille longue et svelte, la souplesse et la grâce de ses mouvements. Ses toilettes étaient généralement simples; son bijou préféré se composait d'une chaîne d'or, présent de l'impératrice Eli$abeth. Pour aller aux Tuile-

SiA LES FEMMES DU SECOND EMPIRE

ries, ells portait une iiobe de satin noir ou de soie vioklèe« rebaussée de nehes guipures; une gorge très belle et ses épaules ébltoulssanites s'exaUaîen^t dans la izimière tdbnctoe des decteUes. Cens qui la voyai^ai traverser les galeries, avec sa démarche harmonieuse et rythmée, se f usscoat Imaginés quelque déesse antique revenue des bords de rionie. Mais elle avait en soi mieux que des attraits passagers. Cétail une âme, et nous i'allons connaître, en parcourant les pages intimes, qui sont restées d'elle, jalousement gardées par la soïïicilude lamiliaJe (1).

Adèle d'Affrey, duchesse Colonna de Castiglione, tirait ses origines de la terre helvétique. L'Alpe fribourgeoise et les molles ondulations méridionales furent, tour à tour, les décors de joie où s'épanouirent ses premiers rêves. D'une éducation affinée, son père et sa mère voyageaient beaucoup, et avec le souci de comprendre, dlulerpréber ce qn^'ils voyaient. Entre les allées et retours de Suisse et d'Italie, entre les étés apaisés et les hivers Meus, elte s'imaginait posséder deux patries. « Mon cœur bat en revoyant un olivier comune en retrouvant nos bois de sapins », écrivai<Helle, an début de ses Confidences, restées inédites. Les collines de Plcw^ence, les marbres de Rome et tes palais de Venise éveillèrent ses enthousiasmes, comme ils (levaient provoquer en elle le sentiment de sa vocation artistique. De même, les escarpements du Nord influèrent sutr le ctAé sauvage et (ter de sa nature.

N'étant qu^ime enfuit, le désir d^agir brûlait son cœur. Elle aurait voulu vivre des songes vastes ecwnme le monde et toucher des gloires hautes et pures comnie le cieî, sans reterd, aussitôt, avant d^'avoir terminé sou éducation. Aux yeux de sa quinzième année que tout paraissait noble et beau f U lui semblait que disposer de son 4^bce, au profit d^ne ^:^nde idée, si obscur et si

(t) Noos éevons à -des tetlrres personBeltee^ ééhorêsaùeB -d^émetioii '^mpathôque et A'éfloq'neDoe, de isf"* Y-rtume ée Romara et aux «onvnmicatioBB p?acieuse9 de la sœur de « Maircello m, la baronne d*Ott6nfel8, un poète sentimental et défical, ces lueurs jetées sur la nature morale de la ducSiesse Cok>nnA.

peu récompensé que fût le dévouement/ devait être la suprême sadàsfaetioii. Un jour, sous les th&aea du parc de Grivisiez, elle s'ag^enouilla pour proiKHicer cette prière :

« Seigneur^ eenfiezHnoi vue t&cfae d'étite, une misâion périlleuse couronnée par hn victoire ou ht mort, donnecmoi la force et le courage pour Tentreprendre, et prenez en échange la part de bonbeor, qui mlest peui^re destinée en ce monde. »

Hélas I la vie cruelle se chaigera d'exaucer ce voni palpitant d'im jnvéniHe orgueil, et la fenmie aura simvent à se rappeler la piiâre de Tenfant.

Dé|à se décelait en eUe cet esprit d'indépendance nn peo altière, dont elle ne se départit jamais. Le joug de ses institutrices hii étail une contramte insopporftaiiie. Etre libre, libre et personnelle avant tout : elle n'avait pas de plus chère aspiration. Eprise ferverament de Fantiquilé, le désir de cconaître la possédait comme nne véritable fièvre ii^elIeetQelle. Des lectures impatientes, un don naturel d'observation, les intuitions rapides, qui loi déconvraient le sens de kt beauté, suifftarent k préparer son esfxriti.

€ Savoir. Je voulais savoir. Cela me paraissait un 'devoir, autant qu'un instinct ou un besoin de Tintelligence. »

Après avoir poussé avec une telle ardeur le développement des forces vives de soa âme, le besoin d'extérioriser son moi pour le bien des autres, devait s'emparer naturellement d'elle. La crise d'altruisme se révéla. L'enthousiaste jeune flllie rêva d'être un pur espriC religieux, ne pensant et ne s'efforçant que pour se dévouer. Une force cachée la retint sur cette pente ; elle avait en elle trop de personnalité, trop de cbaleureuse vie pour accepter la demi-mort du sacrifice.

Les idées philanthropiques cédèrent la place à des împressioiis d'ordre pins sentimentaL C*était en i856. Sédnite par le prestige d'un grand nom italien et conseillée par sa mère, Adèle d'Affrey agréa raîliance de

don Carlo Colonna, duc de Castiglione. Leur union fut courte. Après quelques mois de mariage, elle le voyait mourir. Ses notes intimes nous la révèlent une amoureuse désespérée, vivant de larmes et ne voulant pas être consolée. Il y avait une part d'imagination dans cette grande douleur. Le moment allait venir où la vocation de « Marcello » éclaterait et l'absorberait tout entière.

Elle languissait, à Rome dans la solitude et le deuil. La vue d'une collection de statues, à la Villa de Médicis, lui fut l'occasion et le point de départ d'une autre vie. Ces statues, destinées à un musée du roi de Bavière, furent les compagnes, les amies consolatrices de la duchesse, pendant ces heures de réclusion. Chaque jour, elle se donnait pour but d'aller les contempler par-dessus la haie vive, à travers les larges baies ouvertes, qui laissaient entrevoir leurs éclatantes nudités. Elle se jura d'atteindre par le travail et l'effort aux souveraines jouissances de l'art. Ses études, -commencées à Rome, s'achevèrent à Paris, sous la direction de Regnault et de Carpeaux. De cette époque date son existenèe véritable et complète, sous le nom de « Marcello » qu'elle avait adopté, l'élevant bien au-dessus de son titre de duchesse, parce qu'elle prisait avant les distinctions conventionnelljBs,

L*auréole du nom qu'on se fait soi-même.

Elle se fixa l'hiver, à Paris, et s'installa, rue Bayard, au Cours la Reine, où elle habitait la même maison qu'Eugène Delacroix. De longues et patientes études remplirent ses jours. Souvent, pour compléter expérimentalement ses connaissances d'anatomie, elle se rendait au musée Dupuytren, déguisée en homme, de manière à ne pas attirer l'attention sur des curiosités de femme, qu'on eût jugées singulières et spéciales. Admise comme étudiant, elle se mêlait à la foule des jeunes médecins, sans qu'aucun d'eux connût le mystère de son déguisement. Elle s'habituait aux spectacles effrayants de la mort. Pendant les cours d*anato-

UE BARON liAl'SSMAN.N ET SA FILLE VALEXTINE (.MADAME PEHNETTi)

mie, elle prenait sur les « sujets » des empreintes de cire reproduisant la forme de position d'un membre, ou permettant de reconnaître les points d'intersection des muscles, Faction liée des faisceaux, forçant ainsi ses mains magnifiques au répugnant contact des chairs froides. Son talent se développa rapidement ; il se manifesta par des œuvres où s'étaient incrustés tous les traits de son caractère : l'élan, l'indépendance et l'orgueil. Quelques-uns de ces marbres, tels que la figure tragique et le geste angoissé de sa Pythie, produisirent une grande impression.

La célébrité lui était venue; elle s'accorda plus de loisir pour visiter, étudier le monde, où l'appelaient son rang, ses relations. Les notes, malheureusement trop brèves, gardées au Breitfeld, parmi les papiers de la duchesse Colonna, nous ont fait connaître ses sentiments, à l'égard d'une société, qu'elle fréquentait sans l'estimer, et qu'elle qualifiait de « vermoulue ». Sa franchise d'âme s'étonnait et se blessait de voir tant de rivalités mesquines s'agitant en des cercles bornés et les plus hautes intelligences victimes de l'esprit de parti.. Chaque jour augmentait son éloignement aussi bien contre les salons officiels de l'Empire que contre les salons opposants du faubourg, parce que pas plut dans les uns que dans les autres, sous ce masque trom peur, qu'on appelle le respect des convenances, elle ne découvrait la sincérité, la spontanéité, la jeunesse. L'élite morale, celle des femmes pures, des hommes droits, intelligents, possédés de l'amour du bien, en était absente. Quand Marcello, séduite par les avances gracieuses de l'impératrice, fut aux Tuileries, sa déception eut peine à ne point se trahir.

a Je me croyais, disait-elle en revenant, plus au théâtre que dans la vie réelle. Chacun récitait un rôle et n'en changeait guère... Les miens, les miens, où étaientils î Je les ai trouvés, depuis ; c'étaient ces hommes de valeur et de force, qui joignaient à l'ardeur de l'imagination l'infatigabilité du labeur. »

Les hommes, dont elle parlait, ses habitués, ses amis, .avaient noms Thiers, Barthélémy Saint-Hilaire, Mignet.

Gratry, et ses maîtres Regnault et Carpeaux. Souvent elle se rendait, pour deux ou trois jours, dans la famille de Thiers, et s'y rencontrait avec Cousin et Barthélémy Saint-Hilaire. Ces minutes reposantes comptèrent parmi les meilleures de sa vie. Elle aimait à rappeler, en causant, avec quelle flamme et quelle verve Thiers et Cousin l'un contre l'autre espadonnaient, bataillaient, à propos du xvn* siècle, et comment, chaque dimanche, recommençait leur éternelle discussion sur les hommes et les choses de ces temps éloignés. Dans la semaine, presque chaque jour, quelqu'un d'eux se portait chez Marcello pour la conduire à l'Observatoire, ou dans un musée, dans une bibliothèque, où l'on feuilletait ensemble les précieux livres et ranimait l'âme des manuscrits.

Malgré ses préférences pour les douceurs de l'intimité, la duchesse Colonna cédait à l'obligation de paraître en quelques grandes maisons parisiennes. Elle suivait régulièrement les lundis de la duchesse de Galliéra. On la voyait aux réceptions de la duchesse Pozzo di Borgo. Le salon de la comtesse de Circourt, où elle se fit présenter Humboldt, Cavour et Bismarck, l'intéressa vivement par sa diversité cosmopolite ; les hommes les plus différents se rencontraient dans ce milieu hétérogène, que Thiers avait baptisé, non sans esprit, un salon d'acclimatation. Elle se maintenait avec beaucoup de tact et d'adresse, sur la lisière des opinions extrêmes, demeurant conciliante à chacun, ne se déclarant ni pour ni contre l'opposition, quoiqu'elle eût attendu longtemps avant de se montrer à la Cour. Quelques-uns lui reprochaient, sous le manteau, cette iortc d'éclectisme indifférent. Suivant eux, elle recherchait avec une assiduité trop égale des personnages absolument opposés de caractères, de situations, d'opinions ; elle fréquentait trop de camps ennemis pour qu'on pût compter sur sa fidélité. Vouloir plaire à tous, n'était<5e pas être infidèle à chacun? demandaient-ils. Mais elle voyait par d'autres yeux.

Il fût entré dans les vues de son ami Thiers d'organiser chez elle un petit groupo hostile à l'Empire. Là duchesse Colonna, en sa qualité d'étrangère, avait re-

fusé formellement de prendre aucune attitude politique. Elle s'y sentait d'autant moins portée que le rôle de vocifératrice ou de thuriféraire d'un grand homme, le seul possible alors pour une femme, lui semblait trop étroit et bien insuffisant pour elle.

« Je voulais acquérir une valeur véritable, écrivaitelle. Mes goûts n'étaient rien moins que des goûts politiques ; puis, j'éprouvais, faut-il le dire ? un sentiment un peu hautain ne désirant d'autrui quoi que ce fût et •voulant seulement obtenir les biens cachés après lesquels ne courent guère les humains... Il est certain que si f avais voulu acquérir de l'importance, j'aurais pu y parvenir alors et me créer aussi un salon... Mais n'était-ce point une cage, une volière dorée qu'un salon du grand monde î Les vastes problèmes, les sérieuses questions, qui préoccupent l'humanité, se traitaient ailleurs. »

Ces hautes questions, on ne craignait pas de les aborder chez elle, quand elle recevait dans son atelier. On s'y rendait, nombreux et divers. Elle était parfaite en ces réunions libres. Avec une parole aimable, un sourire pour ses moindres hôtes, elle circulait parmi les groupes, orientant d'un mot la conversation, excellant à faire paraître les plus effacés et se prodiguant à tous.

Et, le reste du temps, elle sculptait dans le marbre ses idées, ses inspirations. Le travail épuisa cette organisation délicate ; l'âme ardente, qui avait voulu tout à la fois trop vivre, trop donner, trop sentir, rompit sa prison de chair. Marcello mourut, en 1879, à Castellamare, le ciseau dans les mains, debout jusqu'au dernier instant, dépensant ce qui lui restait de force à consoler les siens de l'inévitable. Quand elle eut fermé ses yeux clairs, où tant de rêves avaient passé, et que les beautés de l'art divin se furent éteintes pour elle, sa mère ramena son corps à Givrisiez, pour y dormir l'étemel sommeil.

Combien plus cahotés furent les destins de la souverainement belle comtesce de Mercy-Argenteau, née

Louise de Garanian-Chimay (1) 1 Elle était du sang de M"* Tallien. Elle appartenait à celle famille des Chimay, où les femmes et leur esprit d'aventure causèrent d'étranges ravages (2).

L'imagination la revoit, au plein de sa triomphante jeunesse, telle que Ta représentée le pinceau de Cabanel, debout, dans une robe de velours sombre relevant la blancheur de ses bras, de ses épaules, avec ses yeux fascînateurs, ses lèvres de volupté, son sourire plein d'enchantement et ce mélange inexprimable d'abandon et de fierté, qui lui assurait un empire irrésistible. Elle dominait les hommes avec une puissance qu'on ne discutait pas. Très musicienne, sa virtuosité d'interprète de Liszt et de Chopin était comme une parure supplémentaire, dont elle se servait pour orner d'art ses succès de femme. Aussitôt que commençaient à s'égarer ses doigts sur les touches d'ivoire, c'était, autour d'elle, un essaim d'adorateurs, qui ne la quittaient plus du regard.

Il y a des femmes, qui sont jolies sans le savoir ; et c'était le charme de la marquise de La Bédoyère. Il en est d'autres, comme les CastigJione et les Mercy-d'Argenteau, si comblées par la nature, qu'elles en contractent le sentiment superbe du beau, incarné dans leur

(1) Seules les filles aînées des fils aînés, dans la famille de Chimay. portent le litre de princesses, les autres ont toutes le titre de comtesses de Caraman-Chimay. La sœur de M"* de Mercy-Argenteau fut la princesse Constantin Czartoryska.

(2) Sans remonter plus haut. . . Alphonse de Chimay, son frère, et la richissime héritière bruxelloise M"* Lejeune, devenue princesse du même nom; les causes de séparation morale intervenues entre ceuxci, et, tout à coup, le rapt audacieux accompli sous le toit conjugal; le bruit fait par M"- Lejeune, princesse de Chimay, pour obtenir en Cour de Rome Tannulation de son mariage, et procurer en même temps à celui qu'elle aimait un titre de noblesse leur permettant d'être ensemble comte et comtesse de Rigo; enfin cette singulière rencontre d'homonymies, adjugeant à une princesse de Chimay divorcée un nom tout pareil à celui de Tamant de Clara Ward, le fameux tzigane Rigo, pour Tamour duquel cette Américaine aux goûts singulièrement tapageurs, avait quitté son mari, le prince de Caraman Chimay. . . Combien il y aurait à dire pour des anecdoliers !

Une autre princesse de Chimay, très intelligente, et d'une vraie distinction, eut un procès retentissant. Lorsqu'elle plaida contre son mari le général prince île Banffremont, sur instance en divorce, ce procès avait amené des révélations d*ordre intime et des réclamations financières, que les journaux ébruitèrent.

I.Ol'ISE l>E CARAMAN-CHIMAY, COMTESSF. DE MERCY-AROEXTEAl, AV MOMENT DU MARIAOE DE SA FILLE, LA MARQUISE d'aVARAY

LA MAR^riSE DAVARAY, FILLE DE LA COMTESSE DE MERCY-ARGEXTEAr

être. Son port de tête, sa démarche, Tair.de sa per* sonne, tout en exprimait la sereine conviction. Il suffisait de la voir entrer dans un salon pour juger, à rinstant, quelle était la force de son opinion sur ellemême. Se sachant belle, fort belle et fort désirable, elle se posait en idole, mais en idole qui sent son prix. Peu romanesque, d'ailleurs, et faisant fl du gaspillage sentimental, elle ne baissait un regard complaisant que sur les hommes très en vue. Lorsque Emile Ollivier fut devenu chef de cabinet, elle joua de coquetterie presque avec ce ministre, pour des raisons où l'attrait du physique avait la moindre part. Aussi, par la suite, Emile Ollivier fit-il grand éloge de l'intelligence de M"* de Mercy-Argenteau.

En ses exigences de conquête, elle brisait les résistances ou les hésitations de ceux qui ne voulaient pas être à ses pieds. Le comte de Stackelberg en avait été des plus épris. On prétendit qu'il mourut de chagrin à cause d'elle. Sur son opulente façon de vivre et sur les origines de son luxe, des médisances couraient. Toutes les opinions se donnaient cours à ce propos. On racontait qu'elle avait à sa disposition un blancseing toujours valable sur la banque d'Oppenheim, dont l'amour s'épuisa plus vite que la caisse. On mêlait encore les noms de M"** de Mercy-Argenteau et du prince Obreskow, premier secrétaire de Tambassade de Russie et, disait-on, fils naturel de l'empereur Nicolas. Sa mère, qui fut mariée, dotée avec éclat et largesse, était une des plus parfaites beautés de la Cour pétersbourgeoise. Ce prince faisait carrière dans la diplomatie ; par aventure, il manquait des qualités de l'emploi, qui sont d'être discret et d'avoir l'oreille fine, n était sourd et ne s'exprimait qu'avec plus de bruit. Il criait un peu ce qu'il fallait taire, quand il s'agissait de femmes, par exemple, de femmes en général et de M°* de Mercy-Argenteau, en particulier, dont il ébruitait les dispositions sympathiques. Il parlait haut, parce qu'il ne s'entendait point, et qu'il croyait parler bas. Obreskow finit assez pauvrement en Italie, où l'une de ses sœurs avait épousé, à Naples,

le comte Castellani-Aragona et l'autre le prince Ponti.

Une fête donnée par le baron Oppenheim, dans Tété de 1869, en Thonneur du vice-roi d'Egypte, venu en France pour inviter Timpératrice à l'inauguration du canal de Suez, fut l'ultime circonstance où Ton put voir M°* de Mercy-Argenteau briller dans une grande réception parisienne.

Elle avait été la dernière, admiration de l'empereur. On lui attribua, sur le déclin du règne, un semblant de rôle politique. Pendant la captivité de Napoléon III elle entretint une correspondance avec l'empereur, malade et accablé, et se montra plusieurs fois à Wilhemshoe- N'espéra-t-elle pas séduire le vainqueur et fléchir le sort en faveur des vaincus 7 Par un acte spontané, que le succès ne couronna point, elle avait tenté une démarche suprême auprès du roi de Prusse, afin d'obtenir quelques adoucissements pour l'armée française prisonnière en Allemagne, et d'améliorer les conditions cruelles imposées par la guerre. Mais les temps n'étaient plus où le sourire d'une femme avait le pouvoir de changer le cours des événements. Elle ne put approcher Guillaume ; et ni sa beauté, ni son émotion éloquente, ni ses cheveux à demi répandus, ni ses yeux en pleurs n'amollirent l'âme du chancelier de fer. Elle n'emporta de Versailles qu'une amère déception^

L'Empire tombé, la comtesse de Mercy-Argenteau ne reparut point à Paris, sauf en de rares occasions. Elle séjournait, tour à tour, en Belgique, dans le domaine d'Argenteau (1), en Autriche, en Russie, où elle fut la dernière amie du ^général et compositeur Gui, ici et là s'attachant coiîjme toujours à rallier, chez elle, un cercle choisi d'hAnimes du monde et d'artistes.

Tout à coup s'abattit sur cette existence désheurée

(1) En 1886, elle y fut victime d*un accident de voiture. Conduisant elle-même, elle se promenjMt en charrette anglaise, dans le vaste parc du château. Le cheval 8*em porta. Elle fut projetée, hors de la voiture contre de»^ rochers. Sa santé en demeura terriblement ébranlée.

Malgré les rigueurs du sort, elle avait pu conserver le château d'Argenteau historiquement célèbre et riche de tableaux anciens, de souvenirs précieux. H échappa aux mains de sa fille, la marquise d'Avaray, qui, relevant après divorce et à la suite de circonstances. di-

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une série noire d'embarras de fortune et de tristesses familiales. Celle qui naguère, à Paris, en son délicieux hôtel de la rue de TElysée (1), connut tant d'élégances et de splendeurs, avait dû se retirer, à Saint-Pétersbourg, dans un logement des plus médiocres. La chambre de cette femme, qui avait goûté tous les raffinements du luxe, ressemblait maintenant à une cellule de recluse, tandis que son seul vêtement était une robe de laine noire, comme si, pour employer l'expression de M"^ Carette, elle eût voulu s'ensevelir vivante dans le deuil des illusions détruites. Elle termina ses jours triste* ment, pareille à la plupart des triomphantes d'alors. Elles avaient eu leur ardente saison, illuminée de clartés éblouissantes. Il ne fallut qu'une heure pour dépeupler leur ciel ; et puis, étaient venues les nuits froides et désenchantées.

A mesure que s'allonge la liste des belles absentes, revendiquant leur place dans le mémorial féminin du Second Empire, lés souvenirs affluent... Les interrogar lions se, posent. Auraitron oublié l'extraordinaire marquise de Païva et son étourdissante aventure?... Thérèse Lachmann, marquise de Païva, comtesse de Haenkel... nous la retrouverons, en effet, au moment de pousser une pointe plus hardie dans les hauts basfonds de la société pcurtsienne.

Et la charmante comtesse de Canisy, de par sa grâce attractive diminutivement appelée « Canisette », une nébuleuse du grand monde, évanouie sans qu'il soit resté d'elle rien de plus qu'une trace de parfum î Et la

verses, que nous n'avons pas à raconter, un titre de la famille illustre des Mercy-Arg^Dteau, s'est appelée princesse de Monglion... Ce beau domaine héréditaire était devenu la propriété d'un limonadier de Liège!

(1) C'était au numéro 8, où elle occupait l'ancien hôtel du duc de Persigny, qui communiquait avec le palais de TÇtysée par un souter- j

rain. Elle le quitta définitivement en 1885 (quatre années avant sa i

mort) et l'immeuble fut vendu.

blonde marquise de Galliffet ? Et son amie la princesse de Sagan, et le cercle même de la princesse et du prince de Sagan, un cercle brûlant celui-là, où l'on aurait la sensation de marcher sur un brasier ? Et toutes celles que nous ne pouvons nommer aujourd'hui î • Mais il faut à l'avenir laisser quelques réserves. La galerie des Femmes du Second Empire est ouverte. Nous n'avons point dit qu'elle fût close.

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INDEX ALPHABÉTIQUE

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