‹ Les femmes en OrientChapitre 27 sur 27 · KA8AX, ASTRAKHAN ET BAGHTCHEH-SARAÏ · texte numérisé non relu

KA8AX, ASTRAKHAN ET BAGHTCHEH-SARAÏ

Odessa.

Le Mongol Témudjin, le «puissant khan», qui naquit en 1164, réunit sous son sceptre redouté toute l'Asie septentrionale et centrale. Lorsqu'il mourut, en 1227, ses immenses Etats, larges de 6000 kilomètres , s'étendaient depuis Péking jusqu'à Tauris aux bords de la mer Caspienne. Après sa mort, les hordes qu'il avait ralliées sous ses drapeaux continuèrent les conquêtes de leurs pères. Ce furent elles qui fondèrent, entre l'Oural et l'Olto, un Etat qui fut gouverné par des princes de la famille de Gengis-khan et qui s'étendit vers le nord-est aux dépens des Russes. Cet Etat que l'on nommait empire du Kaptchak, est plus connu en Europe sous le nom de Horde d'or*. La domination de ces bar-

1 Du mongrol orda^ tente.

bares introduisit en Russie ces idées asiatiques, — que Mikiewicz nonamait « Tesprit finno-tatar », — idées qui s'y sont, depuis, réalisées en institutions étrangères au génie primitif des Slaves. Les populations chrétiennes échappèrent au joug, grâce aux dissensions des infidèles. Vers la fin du XV* siècle , Tempire du Kaptchak fut divisé en plusieurs khanats, celui de Kasan, celui d'Astrakhan et celui de Crimée. Toutes ces principautés sont aujourd'hui sous la domination des Russes qui donnent le nom de Tatars aux débris de l'ancienne population conquérante. Mais Castrèn, qui avait étudié profondément les peuples finno-mongols, classe parmi les Turcs les Turcomans, les Nogaïs, les Bachkirs, les Karakalpaks , les Kirghis-Kazaks, etc. ^ Toutefois il ne faut pas oublier qu'il est entré dans le sang de ces populations bien des éléments étrangers. Les Bachkirs et les Metchérièkes , par exemple, sont aussi Finnois que Turcs. Quant aux Nogaïs et aux Kirghis, ces peuples se sont fortement mêlés aux Mongols tout en gardant une langue turque.

Le gouvernement de Kasan a conservé, en partie, la physionomie asiatique qu'il avait lorsque Ivan IV l'enleva aux mahométans. Les villages, construits en bois, sont hérissés de minarets. Le turban domine au milieu de la variété des costumes et les

1 cr Le torrent mongol écoulé, dit aussi Hommaire de HeU, on s'est obstiné à voir des Tatars dans tous les peuples musulmans évidemment d'origine turque, qui occupent encore aujourd'liui le territoire de Kasan et d'Astralclian et la contrée appelée Turkomt^nie. » (HOMMAIBE DE HELL, Le$ steppes^ etc., T. I, chap. XIV.)

femmes s'enveloppent de longs voiles blancs qui flottent au gré du vent. Sous ce voile elles revêtent une longue chemise blanche dont le devant est brodé en couleurs. Dans certains districts, le costume des femmes est plus remarquable. Ainsi on en voit qui portent depuis le front jusqu'aux pieds une longue pièce d'étoffe, couverte de monnaies d'or qui brillent et s'entrechoquent à chaque mouvements Ailleurs» elles placent sur leur tète un diadème coupé dans sa partie supérieure en forme de croissant, dont les extrémités font l'effet de deux cornes. Ce diadème est couvert d'ornements en métal brillant. La poitrine n'est pas moins richement parée. Une femme doit porter sur son front la valeur de sa dot représentée par des médailles percées et passées dans des ganses qui se croisent en tous sens. Ce costume était un des plus remarqués dans une collection de poupées représentant les costumes de tous les gouvernements de la Russie , collection que j'ai vue étalée autour de la salle où se faisait la loterie en faveur des salles d'asile de Pétersbourg. Chacune de ces poupées assez grandes avait été habillée avec une exactitude minutieuse p.ar une des dames protectrices de cette œuvre philanthropique. Pour compléter la description que je vous ai faite de la toilette des Tatares du gouvernement de Kasan, j'ajouterai qu'elles abusent singulièrement des cosmétiques. Il n'est pas rare de voir une femme dont les sourcils sont peints en noir et dont le visage est bariolé de blanc et de rouge.

La ville de Kasan , capitale d'un des gouverne-

ments de la Russie orientale, offre dans son bazar un curieux spécimen de peuples différents. On y voit se presser les Russes, les Tatars, les Tchérémisses, les Mordwines, les Tchouvaches, etc. Les objets qu'on y vend ne sont pas moins curieux. On y trouve, à côté des marchandises de TEurope, les tissus de TAsie, des bottes en maroquin et surtout le savon célèbre qui porte le nom de Kasan et qui est préparé avec du lait de jument. Les Tatars sont les principaux commerçants de la cité; car ils s'adonnent avec succès au négoce et l'on trouve parmi eux des marchands de toutes les guildes. Ceux de la campagne sont d'excellents agriculteurs. En général . ce peuple se montre actif et intelligent. Vous n'en serez pas surprise, mon amie, quand vous apprendrez que leurs écoles sont bonnes et qu'il est rare de trouver parmi eux un individu qui ne sache pas lire, écrire et calculer. Combien de populations chrétiennes ne reçoivent pas l'instruction qu on donne à ces musulmans! Quoique zélés pour l'islamisme, ils se montrent très-soumis au gouvernement. Leurs mollahs se forment en grande partie à Gorgali, près d'Orenbourg, où ils ont une école célèbre. Comme tous les prêtres musulmans de l'empire, les mollahs relèvent du muphti d'Oufa, qui est, en Russie, le chef de la religion mahométane. Dans un pays oii il est en contact perpétuel avec une religion pacifique, l'islamisme a perdu son caractère farouche et il n'est pas de voyageur qui n'ait été, en visitant Kasan, frappé du caractère aimable, enjoué et hospitalier des Tatars. Leurs mollahs, loin de leur ins-

pirer aucun fanatisme, leur enseignent à bien élever leurs enfants et à respecter ces lois morales, qui sont gravées, — c*est saint Paul i qui nous Tapprend, — au fond de la conscience de tous les peuples. Tant qu'ils seront supérieurs aux Russes qui les entourent par rinstruction et par la moralité , ils ne manifesteront aucun penchant pour la religion des vainqueurs dont ils continuent de se défier. D'ailleurs, vous savez que s'il est difficile de convertir un bouddhiste , la conversion d'un musulman est à peu près impossible.

Astrakhan, comme Kasan, est situé dans la Russie orientale. Cette ville avait aussi donné son nom à un des démembrements de l'empire du Kaptchak. En 1554, Ivan-le-Terrible s'en empara, et depuis cette époque « l'étoile du désert » est devenue un simple chef-lieu de gouvernement. Mais ce gouvernement ressemble moins à l'Europe qu'à l'Asie ; puisque sur environ 300,000 habitants, il renferme 200,000 nomades. La population de la ville ellemême est un mélange de toutes les races asiatiques; mais le fond est russe, kalmouk et tatar. Les Indous, disciples du brahmanisme qui, autrefois, étaient assez nombreux, n'y sont plus représentés que par (juelques individus. Mais de leurs relations avec les femmes kalmoukes sont nés des métis qu*on nomme à tort Tatars, quoiqu'ils n'aient point les yeux obliques, ni l'indolence de leurs mères, ni même la peau bronzée de leurs pères. Les Persans, autres

1 Dans VEpitre aux Romains.

membres de la race indo-européenne, désertent aussi Astrakhan. Il n*en est pas de même des Arméniens , sortis , comme eux , du rameau iranien. Ils rivalisent d'ardeur commerciale avec les Tatars, et chacun admire la taille imposante de leurs femmes qui se promènent, enveloppées de longs voiles blancs, retombant gracieusement en draperies jusque sur le bout des pieds. Les Tatars , qui sont au nombre d'environ 5000, s'occupent de négoce comme les Arméniens. Ils élèvent aussi des bestiaux. Leurs nombreuses mosquées et les coupoles de leurs maisons de bois , contribuent beaucoup à Faspect oriental d'Astrakhan.

Le khanat de Grimée résista plus longtemps que ceux de Kasan et d'Astrakhan aux attaques des Russes. Aussi la société tatare a-t-elle mieux conservé dans le gouvernement de Tauride (Russie méridionale) sa physionomie particulière.

La volonté puissante qui devait transformer le village tatar de Hadji-bey (1796) en une des cités les plus civilisées de la Russie, Odessa avait quelques années auparavant (1783) arraché la Crimée aux khans qui s'étaient mis , au temps de Mahomet H, sous la protection des sultans de Stamboul ^ Catherine eut ainsi la gloire d'enlever aux maîtres de

1 Aujourd'hui, les descendants de ces souyerains vivent en Russie comme iu^ets des empereurs. ^ Les princes Ghirey ou plutôt les khans , (car ils sont encore musulmans, autrefois souverains de la Crimée) descendent de Oengis-khan ... Si la maison régrnante de Turquie venait à s'éteindre , ils seraient les héritiers légitimes du trône ottoman. » (DOLGOROUKI, Notice, chap. VH.)

Baghtcfaeh-Saraï une province qui semblait définitivement acquise à Tislamisme.

Le souvenir de Marie Potosçka, dont le nom a été immortalisé par Pouchkine , le plus grand poète de la Russie, appelle l'attention sur le palais de Baghtcheh-Saraï, où gémissait enfermée la belle chrétienne qu'adorait le plus brave et le plus généreux des khans de la Crimée. Le palais des khans, que Tempereur Alexandre I" a fait restaurer, est une des merveilles de l'art asiatique. .En fait de civilisation, les infidèles n'ont pas toujours été inférieurs à certains chrétiens. Les Maures d'Espagne avaient assuré à ce pays une prospérité qu'il a complètement perdue sous le sceptre de ces fanatiques souverains qui prenaient avec tant de raison le titre de « catholiques < ». Le palais où les souverains de la Crimée vivaient avec leurs femmes, permet aussi de supposer que ces princes n'étaient pas étrangers aux sentiments artistiques. Dans la haute tour, surmontée d'un treillis doré , les épouses du khan, brillants oiseaux prisonniers dans cette vaste cage , venaient respirer la fraîcheur du soir et promener leurs regards sur la contrée environnante. Maintenant, sans craindre la vigilance des eunuques, le voyageur se promène avec curiosité entre les murs élevés du serai dont il admire les frais vestibules et les bains de marbre. Quoiqu'il reste à peine des traces de l'ancien ameublement, c'est-à-dire quel-

1 Voyez BOSSEUW-SAIKT-HILAIBB , Histoire d'Espagne^ nonveUe édition, Paris, 1846-1856.

n. Les Tarco-Tatares. 32

ques vitraux aux vives couleurs et des miroirs de Venise, qui ont réfléchi les traits arrondis, les sourcils peints et les lèvres vermillonnées des favorites, rimagination n'a pas de peine à se transporter dans les scènes du passé en contemplant la demeure des anciens khans que M. Anatole Demidoffi appelle avec raison a un palais de prodiges )> et « où, ditil, se trouvent réalisés les rêves de la fantaisie la plus féconde. »

Je vous ai dit, mon amie, que ce nest pas à Astrakhan, ni même à Kasan, qu'il faut étudier la vie des Tatars établis dans les villes. En effet, Baghtcheh-Saraï et Karazoubazar (le bazar de Teau noire) ont été réservés exclusivement à ce peuple par une décision de Catherine-la-Grande. C'est là qu'on trouve l'Orient asiatique, au mih'eu de la Russie, avec ses mœurs originales et sa pittoresque physionomie. Les rues étroites de Karazoubazar rappellent ces chemins fermés de hautes et tristes murailles qui, en Suisse, circulent au milieu des vignes et arrêtent souvent les regards. De distance en distance, on aperçoit une porte qui s'ouvre sur une cour, au fond de laquelle sont les maisons et les vastes jardins dont elles sont environnées. Là vivent les femmes et les enfants, tandis que les hommes vont au bazar et à leurs ateliers. A Baghtcheh-Saraï, comme à Karazoubazar, les ouvriers sont réunis par grou-

1 Voyage dans la Russie méridionale et ta Crimée par ta Hongrie , la Valachie et la Moldavie y Paris, 1839. — Cette publication, faite avec beaucoup de soin et de luxe, est jusqu'à présent la plus complète qu'on possède sur la Crimée.

pes. Tons sont accroupis à la tnrqne et travaillent avec une gravité qui étonne les Occidentaux. Leur surprise redouble lorsqu'ils voient la foule des « croyants » se presser autour des nombreuses fontaines qui remplissent Baghtcheh-Saraï de leur doux murmure, pour faire leurs ablutions à l'heure de la prière et se laver la barbe, les mains et les pieds avant de paraître devant Allah ^

Le genre.de vie que mènent Jes femmes, contribue à donner à ces cités vraiment tatares une partie de leur aspect sérieux. Les femmes des beys et des mirzas^ se renferment complètement dans leur intérieur et ne se montrent jamais en public. Celles qui appartiennent aux classes pauvres se couvrent, pour paraître dans les rues, d'un long voile blanc, dont les deux iouts retombent sur leurs épaules. Malgré la séquestration, les femmes riches ne négligent point le soin de leur toilette. De leur fez en filigrane d'argent s'échappent des tresses innombrables. Elles portent des tuniques en brocart, ornées sur le devant de larges galons en or ou en argent. Ces tuniques laissent apercevoir des robes de cachemire, dont les manches, très-étroites, se terminent par des franges d or. Leurs pantalons bouffants sont serrés à la cheville du pied et leurs pantoufles sont brodées d'or. Elles usent de rouge sans mesure et

1 Les Tatars de Kaptchak ayant adopté rislamisme au commencement du XIV siècle, les Tatars étaient déjà mahométans lors de la diyision de cet empire en khanats,

2 Les beyi représentent la haute noblesse et les nUrsat les simples gentilshommes.

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leurs sourcils, peints en noir, sont réanîs au bas du front.

Le costume de la femme dun marchand est moins somptueux. Le fez est remplacé par un mouchoir de soie. Une espèce de robe de chambre qui s'applique sur les formes, est terminée par un tour de gorge chargé de broderies d'or et d'argent. De légers pantalons et des babouches en maroquin complètent cette toilette. Les campagnardes ont des vestes brodées, des pantalons d'une étoffe plus grossière et des babouches. Elles attachent à leur voile la même importance que les citadines.

Les Tatars des villages ont, malgré la corvée, beaucoup d'affection pour leurs seigneurs ou mirzas^. Leurs femmes se montrent fort effarouchées de la présence des infidèles. Si un chrétien les rencontre à la fontaine, elles partent précipitamment, quoique fort bien cachées par leurs voiles blancs; si elles en voient venir un dans l'étroit sentier qu'elles suivent , elles retournent sur leurs pas. Dans le cas oii elles se décideraient à passer à quelque distance de l'infidèle , elles tourneraient obstinément le dos. Elles inspirent à leurs enfants la même crainte de tout ce qui n'est pas musulman. Les petits Tatars, vifs, agiles et bien faits, se montrent aussi timides que leurs mères. Ces jolis enfants , vêtus d'un étroit fourreau et coiffés d'un bonnet rouge, d*oii sortent des

1 II est déjà parlé des femmes des miritu dans la Ballade dm Roumain Groué Grotovan. Elles yiennent se plaindre au khan Ghiraî de ce que le brave Boumain « a changé en désert la moitié du Boudjak (Bessarabie) ainsi que le tiers de la Crimée. »

LES TIRCO-TATARES. 501

cheveux artistement nattés par la main maternelle, n ont aucune envie , malgré la curiosité de leur âge, de jeter un seul coup-d*œil sur l'étranger. Il faut, du reste, tenir compte de la rancune que les vain- €[ueurs inspirent naturellement aux vaincus.

Pour ces bonnes gens que la religion ou la défaite rend si farouches, la maison du paysan tatare est admirablement construite. Les cabanes adossées autant que possible au flanc des collines <, sont surmontées d*une terrasse d'où le villageois observe ce qui se passe au loin lorsque sa meute se précipite en aboyant vers un nouveau-venu. Cette terrasse, nette comme le parquet d'un salon et impénétrable à la pluie, sert à beaucoup d'usages. Le jour on y fait sécher les fruits et les grains, le soir on y respire le frais et on y cause avec ses amis. La terrasse de Vombachi (maire ou syndic) est un véritable forum ou se discutent les intérêts du village, où circulent les nouvelles, où s'arrêtent les voyageurs qui cherchent un logement et qui sont bien reçus; car chez les Tatars les devoirs de l'hospitalité l'emportent sur toute espèce d'antipathie.

Les maisons sont assez voisines pour que les habitants communiquent par les terrasses. Aussi rien n'est-il plus curieux que d'entrer le soir dans un village tatare. Les femmes quittent avec leurs enfants les chambres obscures où elles trouvaient un abri contre la chaleur. Les hommes les y accompagnent,

1 II s'agit ici des Tatars de la montagne et non des Kogaïs des steppes dont il sera parlé plus loin.

et au silence du jour succèdent les conversations bruyantes et les visites. Le touriste qui parcourt cee contrées regarde avec stupéfaction ces familles qui se livrent sur les toits à toutes les occupations du ménage.

Mais c'est un jour de noces que les terrasses présentent le plus curieux spectacle. Lorsqu'on sait que la mariée va venir dans la maison de son époux, les toits se couvrent de curieux. Les moins empressées ne sont pas les petites filles qui se montrent aux premiers rangs, parées de tous leurs atours et coiffées de la barette rouge chargée de petites pièces d'or. On ne s'occupe guère de la femme, car elle est tellement accablée de voilea dans le chariot couvert d'un tapis qui la transporte, qu'il est impossible de l'apercevoir, quoiqu'un garçon de la noce, assis sur le devant du chariot, ajoute la clarté de deux bougies à la lumière du soleil. Dans un autre véhicule, également attelé de bœufs, s'étale la dot qui attire tous les regards. Cette dot se compose de tapis, de couvertures, d'oreillers, etc. En tête du cortège marchent un fifre et un tambour.

Un pays dont la physionomie est si intéressante devait attirer nécessairement l'attention des nations voisines 1. D'ailleurs, la nature a prodigué à la Crimée une partie des biens qu'elle a refusés à la Russie septentrionale. Sur la route de Sévastopol à Baghtcheh-Saraï on admire au printemps des forêts

1 La ballade du Roumain Groué Grotovan prouve que les Moldaves en étaient fort occupés.

LES TDRCO-TATARES. 503

de pêchers, d'amandiers, de pommiers et d'abricotiers en fleurs. Aussi Taristocratie russe , fatiguée de Taffreux climat de Pétersbourg et de Moscou, a-telle suivi l'exemple du comte WoronzofF qui a construit une résidence presque royale à Aloupka, sur la côte méridionale de la Tauride. Cette côte merveilleuse est une des plus belles contrées de l'Europe. L'amandier aux fleurs d'albâtre, le cytise aux grappes d'or, l'arbre de Judée qui ressemble à un nuage rose, l'olivier au feuillage d'azur, le cyprès qui s'élève comme une sombre pyramide, couvrent le sol d'une somptueuse végétation descendant jusqu'aux bords des flots. Un amphitéâtre de forêts, de jardins, de villages et de maisons de campagne charme les regards du voyageur. Parmi ces villas quelques-unes conservent le souvenir de femmes qui ont joué un rôle important. A Gaspra mourut la baronne de Knidener; à Koréis, vécut son amie la princesse Galitzine, dont toute la Crimée garde encore la mémoire; dans une maisonnette isolée, votre compatriote , une femme du sang des Valois , la comtesse de Lamothe , devenue si célèbre sous Louis XVI dans l'affaire * du « collier de la reine », vint, dit-on, terminer sa carrière agitée.

Je vous ai raconté comment M"** de Krûdener, persécutée par les autorités de la Suisse et de l'Al-

1 Cette affaire est une des innombrables complications que le clergé français a causées dans la marche du gouvernement. Le cardinal de Rohan, amoureux de la reine, s'entendit avec Jeanne de Valois, comtesse de Lamothe , pour tenter de séduire Marie- Antoinette par le don d'un collier de diamants du prix de 1,600,000 fr.

lemagne, fut ramenée à Pétersbourg. Là, elle ne fut pas plus heureuse. On Taccusa de propager des doctrines hétérodoxes et de chercher à satisfaire son ambition en prodiguant les aumônes aux mougUts. L'intimité qui s'étabh't entre elle, la princesse Galitzine et une Française qu'on nommait alors la comtesse Guacher, devint pour la baronne la cause de nouvelles tribulations. Un journal anglais, ayant accusé Alexandre I" « d'être sous la tutelle de ces trois femmes à moitié folles, » on décida l'empereur à les exiler en Tauride. Elles ne virent dans cet arrêt qu'une heureuse occasion de convertir les Tatars à la foi chrétienne. Parties de Pétersbourg, le 6 septembre 1822, elles excitèrent la même défiance chez les seigneurs russes de la côte méridionale et les mahométans. La police même s'en mêla et les força de renoncer à cette vie errante et à ces prédications qui avaient déjà inquiété les autorités helvétiques. Un an s'était à peine écoulé depuis leur établissement en Crimée, que M"** de Kriidener expirait dans les bras de sa fille , la baronne de Berkheim, installée depuis longtemps dans ce pays. Ses deux compagnes renoncèrent à continuer son œuvre. La princesse Galitzine quitta sa robe de bure pour un costume d'amazone et vécut paisiblement à Koréis, où elle eut bientôt une petite cour. Son esprit caustique, son immense fortune, ses aventures bizarres attiraient chez elle de nombreux visiteurs. Quoiqu'elle fût revenue aux idées voltairiennes, elle fit, dans un moment d'enthousiasme , dresser sur les hauteurs qui dominent Koréis une croix colossale

recouverte d'une lame d'or, qui brille au loin parmi les pics dont la côte est hérissée.

La princesse, qui mourut en 1839, survécut de plusieurs années non seulement à M"* de Krudener, mais aussi à la comtesse Guacher. Celle-ci avait, après la mort de la baronne, remplacé la robe de bure par un costume masculin oii figurait une paire de pistolets. Elle avait complètement abandonné la conversion des Tatars : « Ce sont des hommes pieux, disait-elle un jour, des hommes à conscience pure; pourquoi exiger d'eux qu'ils changent de dogme lorsqu'ils vivent selon les principes de la morale^ et de la religion? Que l'on adore Jésus-Christ, Mahomet ou le Grand Lama, peu importe après tout, si l'on est charitable, humble et hospitalier. » Lorsqu'elle mourut, en 1823, on dit qu'un courrier fut envoyé par l'empereur pour réclamer un coffret qu'on trouva scellé sous le lit de la comtesse. Plus tard , on prétendit que cet étrange personnage , qui avait été un moment dans l'intimité d'Alexandre T', était un des principaux acteurs du drame mystérieux qui est aujourd'hui considéré avec raison comme un des épisodes les plus significatifs des annales de la « sainte » Eglise romaine.

Malgré leur attachement à l'islamisme, — reli-

1 Depuis cette époque, Tesprit de fourberie et Tavidité ont remplacé chez les Musulmans des côtes de la Crimée la moralité qui les distinguait autrefois. — HOMMÂIRE DE HELL , Le$ steppes de la mer Caspienne^ II, chap. XIII, attribue ces vices « an contact avec les Russes. » Ceux-ci (voir 6ÉREBTZ0FF , CivilisaHon en Russie) prétendent qn'ils doivent ces défauts aux Musulmans. — De pareilles explications sembleront toujours insuffisantes.

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gion aussi belliqueuse que le bouddhisme est pacifique, — les Tatars du gouvernement de Tauride et du reste de Tempire semblent avoir complètement perdu les goûts guerriers dont leurs « braves * » ancêtres étaient si fiers. La première fois que j'ai examiné les Tatars, j'ai été frappée de l'attitude dun peuple qui s'est fait au moyen-âge une si grande réputation guerrière, réputation dont on trouve tant de traces dans les chants populaires de l'Europe orientale ^. Je passais , un vendredi , devant la mosquée tatare de Moscou. Les fils d'une race qui a semé la terreur en Orient, arrivaient tous avec un air craintif. Leurs vêtements pauvres formaient un étrange contraste avec l'idée que je me faisais des terribles souverains de la Horde d'or qui prodiguaient les insultes aux grands-princes de la Russie. Malgré cette décadence et cette humiliation, ils conservent sur cette terre où ils ont commandé en maîtres impitoyables, toutes les traditions de cette Asie dont les marchandises et les denrées sont l'objet de leur trafic. Fidèles disciples du Prophète, ils évitent Tusage du vin et des liqueurs fortes, moyen assez bien choisi, du reste, pour n'être pas confondus avec les chrétiens de la ville sainte des Russes. Ils tiennent leurs femmes enfermées ou du moins voilées comme au temps où ils recevaient les lois de leurs khans. Cependant cette précaution semble assez superflue;

1 C^est Pépithète qn'on trouve dans la baUade de Groué Grotovam.

2 Voyez Ballades de la Roumaniet recaeillies par Alexandri. — Le Roumain Groué Grozovan,

car les Tatares de Moscou sont bien peu séduisantes. Leurs yeux « ronds et petits comme les trous d'un cible*», leurs pommettes saillantes, leur peau huileuse, leur taille au-dessous de la moyenne, la saleté de leurs vêtements , tout cet ensemble parfaitement disgracieux n'est guère fait pour inspirer Tamour.

Mais quoique les Tatars moscovites soient bien inférieurs aux Tatars de Kasan , leur religion est du moins rationnelle et pure de tout fétichisme. On n'en pourrait dire autant des Baschkirs qui mêlent une grossière idolâtrie à quelques cérémonies fournies par l'islamisme. Ils offrent des prémices au soleil et suspendent une tête de cheval à côté des ruches de leurs abeilles. Dans un pareil culte les cérémonies nuptiales sont peu compliquées. Quand le nwl-lah fait un mariage , il présente une flèche à 1 époux en lui disant : « Sois brave et protège ta femme ! »

Il est fort à désirer, dans l'intérêt du progrès et de la civilisation, que l'Eglise orientale parvienne à conquérir dans le vaste empire des tsars, en Europe et en Asie, des populations aussi arriérées, auxquelles le christianisme est nécessaire pour entrer dans la grande famille européenne. Tant qu'elles seront ensevelies dans les ténèbres du chamanisme ou du bouddhisme, ou aveuglées par le fatalisme musulman, la condition de leurs femmes ne s'améliorera pas sensiblement. L'idolâtrie et l'islamisme sont, en effet, les religions de la force, et jamais,

1 Ballade du Roumain Groué Grozocan.

même dans les contrées où leurs sectateurs ont fait le plus de progrès, on ne parviendra à les décider à reconnaître les droits de notre sexe. Ces religions sont donc destinées à disparaître et à céder le sol qu'elles rendent infécond à cet Evangile qui a enseigné au monde la justice et là fraternité. S'il n'en était point ainsi, victimes dun égoïsme abrutissant, et d'un sensualisme grossier, les femmes tatares et turques seraient condamnées à une servitude éternelle.

LETTRE II

LES NOGAÎS.

Odessa.

Après VOUS avoir parlé des Tatars qui vivent dans les cités, je voudrais vous entretenir d'un peuple qui essaie de quitter Tétat nomade pour entrer dans la famille des nations agricoles.

En Crimée , les Tatars des steppes doivent être soigneusement distingués de ceux qui vivent dans la montagne. Les premiers appartiennent aux Nogaïs, que Castrèn classe parmi les Turcs et qui occupent aujourd'hui le pays situé entre la mer d'Azof et la rivière de la Molochnia-Vodi. On en trouve encore d'autres groupes dans diverses parties de l'empire. Ils s'étendaient même jusqu'en Bessarabie avant la conquête russe ^, qui a décidé leurs frères établis dans cette province à franchir le Danube et à se

1 Les résultats de cette conquête se sont immensément aggravés 8008 le dernier règne. Alexandre I'' avait laissé à la Bessarabie une constitution « dont les bases étaient aussi libérales que possible, » dit Hommaire de Hell, et qui, ajoute le même auteur, « conservait toute sa nationalité. » Tout changea à l'avènement de Nicolas I" , partisan d^une centralisation absolue. La constitution fut abolie, la langue roumaine remplacée par le russe et la province assimilée pour les formes administratives aux anciens gouvernements. Ainsi des trois constitution» qui existaient sous Alexandre, celle de la Finlande a seu^' vécu. La Pologne et la Bessarabie ont été soumises à Tautoorati Tristes réformes t

retirer en Turquie. Depuis 1824, c*est-à-dire depuis la mort d'Asit-bey, les Nogaïs n'ont plus de chef de leur race. Mais ce chef navait aucune autorité réelle ; puisqu'ils étaient déjà sous Catherine II soumis aux lois de l'empire. Tout en les subjuguant, la Russie navait rien fait pour les civiliser. C'est à un de vos compatriotes, un digne émule du duc de .Richelieu ^ le comte Maison, émigré français, dont les Nogaïs bénissent la mémoire , qu'ils doivent tous leurs progrès. « Nogaïsk est une capitale, dit un écrivain russe, elle est la métropole d'une tribu étrangère, les Nogaïs, que le gouvernement attira, par des concessions utiles, vers les terrains qu'ils occupent aujourd'hui, et ils s'y trouvèrent bientôt établis au nombre de plus de 30,000. Mais l'instinct vagabond revenait toujours. Un Français émigré, le comte Maison , entreprit avec succès de les former tout-à-fait à la vie agricole. Aujourd'hui de longues caravanes partent chaque année, après la récolte, et conduisent jusqu'à KafFa et jusqu'à Kertch les produits de ces plaines fécondes ^. » Mais la probité gauloise du comte ayant soulevé contre lui les tchi" novniki, il envoya sa démission à Pétersbogrg en 1822. Pourtant un Mennonite des colonies allemandes, M. Kornies, s'est chargé de continuer cette

1 On sait tont ce que Odessa doit à M. de Biclielieu qui, de retour en France, empêcha le partage de son pays en 1815. — Voir son Eloge par M. VILLEMAIN.

2 Anatole DEMIDOFF , Voyage en Crimée et dans la Russie mMdào- ''aie.

œuvre admirable avec la persévérance qui caractérise sa race.

Malheureusement, la religion Irès-peu éclairée des Nogaïs est un obstacle à leur complète civilisation. Quoique exempts de fanatisme, ils sont, sous le rapport religieux, très-inférieurs aux musulmans de Kasan; car ils ne voient dans l'islamisme qu'un ensemble de rites plus ou moins superstitieux. La hiérarchie ne fait rien pour leur donner des idées plus saines. Cette hiérarchie se divise en effendimollahs y en mollahs et en cadis. Les premiers sont chargés de la rédaction des actes de mariage et de divorce , et jugent d'accord avec les anciens de village tous les procès et les querelles avec les femmes. Ils décident les questions relatives à la vente des jeunes filles ou, si vous aimez mieux, à leur mariage. Les seconds président aux noces et aux funérailles, dirigent les sacrifices et rédigent des talismans; enfin, avec les cadis, ils sont les interprètes du koran.

Une religion où la sorcellerie et les amulettes jouent un si grand rôle, n'est guère propre à donner à la femme le sentiment du progrès. Aussi peut-on dire qu'à peine mariée ^ elle entre dans une voie de décadence. Gracieuses dans leur jeunesse, les compagnes des Nogaïs sont réservées à une vieillesse prématurée. Du reste, la manière dont on en dispose est bien faite pour leur annoncer ce triste sort. On les vend sans même les consulter. Le prix

1 L'âge an mariage est de 13 & 15 ans pour les filles.

ordinaire des jeunes filles est de trente vaches. Elles n'apportent d'autre dot que des coussins, des matelas et des vêtements. Afin de mieux constater qu'elles ne s'appartiennent pas, on fixe souvent leur destinée dès le plus bas âge. Il n'est pas rare de voir des enfants fiancés au berceau. Les Nogaïs préfèrent les filles qui appartiennent à un village éloigné; car ils regardent comme un honneur de voir leur future pour la première fois le jour des noces. Ils se contentent de demander si elle a de l'embonpoint et de longs cheveux, ces deux traits constituant pour eux tous les charmes du beau sexe. Le jour des noces arrivé , il s'agit de se marier sans se rencontrer. Les deux fiancés choisissent des représentants qui se donnent la main en leur . nom et ils s'épousent ainsi par procureurs. Le reste de la journée se passe en réjouissances et, le soir arrivé, on jette un voile sur le visage de la mariée, qui s'en va escortée d'une troupe de femmes dans la maison de son mari. A partir de ce jour, la femme ne doit, pendant*une année entière, parler qu'à son époux, à son père, à sa mère, à ses frères et à ces sœurs. Avec d'autres personnes elle ne peut employer que des gestes. L'année finie, on lui rend la parole. Mais elle n'en abuse jamais avec les étrangers, en présence desquels elle reste toujours timide et réservée.

Il faut avouer que les occupations de ces femmes semblent leur laisser peu de temps pour la conversation. Indépendamment du soin des enfants et du ménage, il faut quelles préparent les briques

de fumier destinées au chauffage ^ qu'elles aient soin de blanchir les maisons, ce qui se fait au moins une fois par an, tant à l'intérieur qu'à Textérieur, de filer la laine et de la tissen Outre Fétoffe brune ou blanche qu'elles savent toutes façonner , elles font au métier des nattes et des tapis, elles apprêtent les peaux de mouton pour les pelisses, elles fabriquent de la chandelle et du savon avec une plante nommée alabata. Une tâche aussi laborieuse suffit pour transformer en quelques années les plus jolies personnes en horribles matrones. Impossible d'avoir recours à des servantes. Aucune Russe, aucune Allemande des colonies ne voudrait servir des mahométanes, et les filles des Nogaïs ne peuvent entrer dans un ménage étranger. La polygamie fournit alors un moyen de donner une aide aux épouses épuisées avant l'âge et qui n'ont pas même le temps de s'occuper de leurs nombreux enfants, dont une grande quantité meurent en bas âge.

Lorsqu'un Nogaï prend, ou, pour mieux dire, achète une seconde femme, il donne à chacune de ses deux épouses une chambre à coucher spéciale. Ces chambres contiennent ordinairement des matelas, des coussins de cuir rembourrés de laine , un bahut, un poêle d'argile et un tapis qui couvre le plancher. Quoique chaque femme ait son appartement, elles

1 Dans les steppes où manque toute espèce de bois , on n'a pas d'autre ressource contre le froid. On brûle aussi des roseaux là ob existent des roselières. On en trouye une immense entre le lac Aksakal- Barbi et le lac Penghiz, dans les steppes des Kirgbis-Kazaks.

n. Les Turco-Tatares. 33

ne sont pas indépendantes les unes des autres. La première femme est de droit maîtresse dans la maison; la seconde femme, — il est rare qu'il y en ait plus de deux, — est considérée comme sa servante. Mais la plus jeune et la plus jolie ayant pour elle, sinon le droit, au moins Tinfluence , il en résulte des querelles interminables que le Nogaï termine avec le koMschouk (fouet), qui devient dans ses mains un argument suprême, comme le canon est « la dernière raison des rois* ». Des chrétiennes seraient peut-être indignées d'une pareille humiliation, parce qu'elles savent « qu'en Jésus-Christ il n'y a ni homme , ni femme. » Mais les musulmanes se résignent beaucoup plus aisément à la servitude la plus abjecte; car l'islamisme, — et c'est par là qu'il doit périr, — sanctionne tous les abus de la force et pour lui,

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

La jalQusie des Nogaïs ajoute aux tribulations de leurs compagnes. Lorsquelles sont encore jeunes, elles ont, — leurs maris ne l'ignorent pas , — une grâce orientale qui peut plaire même à des hommes d'une autre race. La passion qu'elles ont pour la parure est, en outre, de nature à redoubler les inquiétudes de leurs époux. Elles ne cachent avec leur voile blanc que le bas du visage et laissent à découvert des yeux noirs et coquets. En pays de connaissance.

1 intima ratio regum.

les deux bouts de ce voile, attachés au haut de la tète, retombent gracieusement sur les épaules. Les jeunes filles portent à la place du voile un fez rouge qui couronne une multitude de tresses. Ce fez est garni de pièces de métal de diverses grandeurs et d'autres ornements de ce genre. Toutes, femmes et filles, mettent par-dessus la chemise blanche et rouge le caftan de drap , serré autour des reins par une écharpe, munie sur le devant d'une grande boucle de métal qui, souvent, est en argent. Elles ont aussi la chaussure et le pantalon turcs. Autour du cou, elles nouent des rubans qui servent à suspendre de petites plaques d'argent et autres colifichets. Aux doigts, aux bras et au nez, brillent des anneaux du même métal, et elles en attachent de très-lourds à leurs oreilles. C'est à la fête du Baïram que les personnes riches étalent leurs plus beaux costumes qui coûtent fort cher. Les femmes pauvres sont misérablement vêtues.

Chez les Nogaïs le veuvage n'est point un « bâton de maréchal » pour me servir d'une expression de votre pays; mais seulement un changement de servitude. Lorsqu'une femme perd son mari, les matrones du village se réunissent devant sa maison pour entonner des chants de désespoir. Pendant longtemps la mère et la veuve du défunt répètent cette cérémonie tous les soirs au coucher du soleil. Les frères sont probablement plus faciles à consoler; car leur belle-sœur devient pour eux une propriété qu'ils peuvent garder ou vendre à leur gré. Qu'on

5ia LIVRE VI.

vienDe nous vanter maintenant les tendances a libérales et progressives » de Fislamisine !

Les Nogaïs méritent une étude à part, parce que ces nomades ont fait de sincères efforts et a ont profité des leçons qu'ils ont reçues de M. Maison ^ » Cependant les succès qu'ils ont obtenus «ne sauraient se comparer aux résultats vraiment admirables de la colonisation allemande dans ces parages . . . qui a transformé ces déserts en une contrée où toutes les choses utiles à la vie peuvent aujourd'hui se trouver, laitage excellent, légumes, fruits , bestiaux , farine de pur froment ; malheureument les débouchés ^ manquent à ces riches produits ^ » Aussi les moyens de transport des Nogaïs sont-ils restés tout-à-fait primitifs sur des routes qui ne le sont pas moins. Je n'oublierai de ma vie la surprise que m'a causée la première rencontre de leurs arabas, qui viennent à file comme les chariots d'une caravane. Ces chars grossiers, dignes des anciens Scythes, construits en bois, sans qu'il y entre une seule parcelle de fer , sont traînés par des dromadaires d'une taille gigantesque. La lourde charge qui pèse sur les* essieux, rarement graissés, de ces voitures, produit un frottement dont le bruit estas-

1 DEMIDOFF, La Crimée et la Rouie méridionale.

2 Le gonTernement aetnel commence à porter m sollicitude sur rétablissement des Toies de communication. Mais les règnes précédents lui ont légué une lourde tftchet

3 DEMIDOFF, La Crimée et la RusHe méridionale.

LES TUHCO-TATARES. 517

sourdissant. On entend k plusieurs verstes grincer les roues criardes. Celte harmonie qui leur rappelle la vie errante de leurs ancêtres réjouit les Nogaïs : « Il n'y a que les voleurs qui craignent le bruit, » disent-ils à ceux qui leur conseillent de graisser leurs essieux.

LETTRE 111

Odessa.

Moins avancés que les Nogaïs, les Kirghis-Kazaks sont restés fidèles aux habitudes de la vie nomade.

Les Kirghis que Gastrèn range, comme les Nogaïs, parmi les nations turques, ont été, en Russie, l'objet detudes approfondies. Un conseiller d'Etat, M. Alexis Levchine , a donné dans sa Description des hordes et des steppes des Kirghis^Kazàks les renseignements les plus nouveaux 1 et les plus intéressants sur ces populations. Après avoir pris les premières notions aux archives du département asiatique du ministère des affaires étrangères , il les a complétées par des observations de toute espèce qu'il a faites dans des relations très-assidues avec les Kirghis- Kazaks pendant ses courses chez le khan de la Petite-Horde , chez les sultans et chez les hommes les plus considérables de la nation. Il a suppléé à ce qui pouvait lui manquer encore d'expérience personnelle, par la lecture des itinéraires et mémoires, imprimés et manuscrits, des voyageurs qui ont tra-

1 Avant M. Levehine , PALLAS dans ses Voyages et le baron de MAYEKDORF dans son Voyage en BoukhaHe^ avaient abordé ce si^ot.

versé les steppes ou qui y ont séjourné. Grâce à ces travaux, notre époque possède « un document important sur les ^ pays où s'agitent aujourd'hui les plus graves questions d'avenir commercial et de suprématie politique débattues entre les deux grandes puissances qui se disputent l'Orient. » — Telles sont les expressions de votre compatriote, M. E. Charrière.

Il est aisé de déterminer les limites occidentales et septentrionales du territoire occupé par les hordes errantes des Kirghis-Kazaks* Ces limites sont une partie de la mer Caspienne et la ligne des fortifications russes. C'est par une ligne pareille qu'elles sont séparées, à l'est, des provinces occidendentales de la Chine. Quant à leurs frontières méridionales , ni les Kirghis-Kazaks , ni leurs voisins du sud, les Turkomans, lesKhiviens, les Tachkendiens, les Turkestaniens ^ les Khirghis sauvages , ne les savent exactement.

Dans un pays d'une semblable étendue, il est impossible que le climat soit partout le même. Cependant on peut dire que ce climat est caractérisé par les extrêmes du froid et du chaud. Le froid> dans la partie septentrionale occupée par la Petite et la Moyenne-Horde , dépasse quelquefois 30° Réaumur. Les ouragans aggravent terriblement ces frimats; car les bouranes enlèvent en masse les arbres et les habitations et détruisent les hommes et les

1 Habitants de la ville nommée Turkestan on Taraz qui appartenait anx Kirghis avant 1798. Il ne faut pas confondre cette ville avec le pays oii elle est située.

520 UVRE YI.

troupeaux. En revanche , même dans les terres voisines du fleuve Oural, le thermomètre s'élève quelquefois jusqu'à 500 Réaumur, au soleil, et les œufs cuisent dans le sable. Dans la région méridionale de ce pays, la chaleur est naturellement plus excessive encore. Malgré ces extrêmes, le s^our de ces steppes passe pour sain.

Ce mot steppes ne doit pas faire illusion. Ils ne constituent pas une surface unie. Ces plaines sont , au contraire , semées de petites collines à cime arrondie , mais qui sont basses et nues. Le nom de steppe convient donc à cette contrée si Ton entend par là un pays sec, pauvre de verdure et monotone. Ces observations ne s'appliquent point aux montagnes qu'on y trouve, telles que les branches des chaînes de l'Oural et de l'Altaï et les montagnes du centre, dont les sites, la hauteur et la température varient à l'infini.

Le peuple qui habite cette région fut jadis soumis à un chef unique, né de son sang. Aujourd'hui il est divisé en trois hordes, la Grande, composée de 75,000 familles environ; la Moyenne, qui en a 165,000, et la Petite qui en compte 160,000, ce qui peut former 2,000,000 à 2,400,000 âmes. Les géographes de l'Occident pensent que les deux dernières sont soumises à l'empereur de Russie et considèrent la Grande-Horde comme indépendante. M. A. Levchine ne regarde pas ces données comme exactes. Selon lui, la Moyenne et la Petite hordes sont loin d'être complètement assujetties aux Russes : il n'y a de ces deux hordes que quelques tribus vivant dans le nord

LES TURGO-TÀTARES. 521

des steppes, entre FOural et Flrtych, qui reconnaissent la suzeraineté de la Russie. La Grande^ Horde n'a qu'un petit nombre de tribus autonomes; parmi celles qui se sont résignées à une domination étrangère, plusieurs ont accepté la suprématie des Russes, Mais comme la Russie a gagné récemment beaucoup de terrain du côté du Turkestan et de la Chine S le jour semble arrivé où les trois hordes vont être, par la force des choses, obligées de s'attacher définitivement aux successeurs de Pierre I". En attendant la soumission du Kirghis natt, s'altère et cesse selon les besoins du moment. En passant des frontières de la Russie à celles de la Chine ou de Tachkend2, de sujet russe il devient, mais sans prétendre contracter aucun engagement, Chinois ou Tachkentien. La vie pastorale que mènent les trois hordes, favorise singulièrement leur penchant à l'indépendance. Elles n'ont d'autre habitation que la kibitka ou iourte, tente demi-sphérique, composée d'un treillis de bois recouvert de feutre et munie à sa partie supérieure d'une couverture ronde. L'existence nomade leur est imposée par la nature du pays; car ils ont trop peu de terres labourables pour se transformer en agriculteurs. D'ailleurs, leur caractère les éloigne des habitudes sédentaires , et toutes les fois que le gouvernement russe a construit des maisons pour les sultans kirghis, ils les ont dédaignées. Le meilleur moyen de rattacher ces pasteurs à la civi-

1 La prise de Chamyl vient de compléter ces succès.

2 Ville de 80,000 âmes dans le Turkestan.

lisation n'est donc pas d'essayer une transformation impossible, mais « de leur donner une haute idée de l'Europe en observant à leur égard les règles dune sévère équité ^ »

Il suffit de jeter un coup-d'œil sur les Kirghis pour se convaincre qu'ils ont, comme les Nogaïs, beaucoup de sang mongol dans leurs veines. Sans doute, leur figure n'est ni aussi plate, ni aussi large que celle des Kalmouks; mais leurs yeux noirs et peu ouverts, leur petite bouche, leurs pommettes en saillie, une touffe de barbe au bout du menton les font plutôt ressembler aux Mongols qu'aux Turcs. La suite du mélange des Khirghis avec les tribus mongoles est plus remarquable chez les femmes que chez les hommes. Quoique les Kirghises aient le teint vif et animé, les yeux pleins de feu, leurs formes désagréables et leurs pommettes saillantes ne répondent nullement aux idées que les Indo-Européens se font de la beauté. Elles sont, du reste, comme leurs maris, fortes et saines. Si les Kirghis sont d'excellents cavaliers, elles ne le cèdent point à leurs époux; elles les surpassent même quelquefois. Les uns et les autres se servent d'étriers extrêmement courts, et, serrant le cheval avec les jambes courbées, ils sont inébranlables sur leurs selles.

Le costume des deux sexes ne difière pas plus que leur vigueur. Les femmes portent un vêtement

1 A LEVCHINE , Description des hordes et des steppes des Kirghis- Kataks,

long et large comme celui des hommes; mais il se boutonne jusqu'à la ceinture et n'est pas ouvert. Quelques-unes ont de simples robes ou tchapanes et elles en mettent plusieurs dès qu'il fait froid et jusqu'à six en hiver. Ces robes sont en brocart, en velours, en soie ou en coton. Leurs ceintures sont de laine ou de soie. Elles ont , comme les hommes, des pantalons et des bottes. Outre les pendants d'oreilles, les bracelets et les bagues dont sont ornés leurs bras et leurs doigts, elles placent sur leur sein des plaques en argent, des cornalines de toutes formes et d'autres pierreries. Leur bonnet n'est pas non plus dénué d'ornements. C'est une espèce de cône tronqué, dont la partie supérieure est entourée d'un voile en soie, en mousseline ou en toile. Sous ce voile, elles attachent sur le front une bandelette doublée de peau, de loutre, et constellée de plaques d'or ou d'argent, de perles, de coraux et quelquefois de pierres précieuses. Les fils qui retiennent ces bijoux pendent sur les joues, sur les épaules, sur la poitrine, jusqu'à la ceinture et quelquefois jusqu'à terre. Le bonnet des jeunes filles, en velours ou en brocart , a la forme d'un pain de sucre. Elles l'ornent de plaques d'or ou d'argent et de perles. Elles attachent au sommet des plumes d'oiseau ou des pompons. Femmes et filles tressent leurs cheveux, les femmes en deux ou trois tresses, et les filles en beaucoup de petites. Les unes et les autres font une grande dépense de rouge et de blanc.

Comme mahométans^ les Kirghis admettent la polygamie. C'est le principe du koran auquel ils tiennent le plus. Outre que le Kirghis est enclin à la volupté, il éprouve le besoin d'avoir dans son ménage des bras qui empêchent les inconvénients de sa paresse incurable. En effet, pour se distraire en été de la chaleur accablante qui règne dans les steppes, il passe sa vie à dormir, et l'hiver il s'enferme dans sa tente pour échapper au froid. La curiosité seule peut l'arracher à cette prodigieuse indolence, et dès qu'un étranger parait dans un aotil, on exige des nouvelles en échange de l'hospitalité, et tous se rassemblent autour du voyageur pour les écouter avec avidité. Cette étrange curiosité n'est pas le seul défaut du Kirghis-Kazak ; car il est avide, pillard, vaniteux, insolent à l'égard du faible, rampant devant les forts et sujet aux plus violents accès de colère. Cependant il respecte les vieillards et conserve la mémoire des bienfaits.

Les femmes des Kirghis « méritent à une foule d'égards la préférence sur les hommes 2. » Elles ont la bonté du cœur, la douce compassion, la tendresse maternelle. Elles sont, en outre, aussi actives que leurs maris sont paresseux. Outre le soin du ménage et d'une partie du bétail qui leur revient, on les voit même quelquefois seller les chevaux de

1 Quoiqu'ils soient en majorité partisans de l'islamisme, leur culte offre tant de pratiques contradictoires, que M. de Leychine ne sait s'U doit les ranger « parmi les mahométans, les manichéens (dualistes) ou les païens. »

8 A. LEVCHINE, Hordes et steppes.

leurs époux et les aider à y monter. La récompense d'une existence si laborieuse, est de trouver dans leurs maris des maîtres durs et orgueilleux. Ils les enfermeraient sans doute dans des harems, s'ils pouvaient se décider à travailler à leur place.

L'affection n'adoucit pas ordinairement cette servitude; car on ne tient jamais compte des inclinations d'une jeune personne. Beaucoup de pères, surtout les grands et les riches, fiancent leurs enfants dès le maillot. Dans les basses classes , une fille se vend cinq à six brebis; dans les classes élevées deux cents chevaux ou cinq cents et même mille brebis. On ajoute aux bestiaux des effets de prix et même des esclaves de l'un ou de l'autre sexe. Comme le kalym, ou prix de vente est proportionné au nombre croissant des femmes, il n'y a qu'un homme riche qui puisse avoir plus d'une épouse. Mais la loi permet les concubines, dont les enfants héritent comme ceux des femmes légitimes. Lorsqu'on a fixé le kalym et l'époque du paiement, le mollah célèbre les fiançailles en demandant à trois reprises aux pères ou aux parents des futurs époux: « Consentez-vous à unir vos enfants ? » et en lisant des prières pour le bonheur des fiancés. Tant que le kalym n'est pas acquitté, on ne procède pas au mariage, mais le jeune homme peut voir la fille et même habiter chez elle, pourvu qu'il respecte sa vertu. Lorsque tous les préliminaires sont terminés, on amène les deux époux richement vêtus dans la tente oii doit se faire le mariage. Le mollah les place au milieu , il met devant eux une tasse remplie

d'eau qu'il couvre d une toile , ensuite il leur demande s'ils s'engagent volontairement dans les liens de l'hymen, puis il leur donne trois fois l'eau à borre, enfin il la présente aux assistants. Si ceux-ci sont nombreux, il se contente de les asperger. Après cette espèce de bénédiction nuptiale, on substitue sur la tète de la mariée le bonnet des épouses à celui des filles, et les femmes qui assistent à la noce chantent des chansons. Le mari qui était sorti pour monter à cheval, se présente à l'entrée de la tente; on le repousse longtemps, enfin il entre de force, prend sa femme sur son cheval et l'emmène.

Quand un Kirghis épouse plusieurs femmes, chacune, pour peu qu'elle ait quelques ressources, demeure dans une tente séparée. Aussi une tente fait-elle partie de chaque trousseau. La première femme {bàtbiicha), est seule maîtresse de maison, les autres sont égales entre elles et doivent respecter la haîhitcha, qui peut se divorcer, si elle a des raisons assez graves. Les autres épouses ne jouissent pas de ce privilège. Mais toutes transmettent leur dot à leurs enfants.

Vous avez vu, mon amie, les mollahs^ ou prêtres, présider aux noces. Les bcixes ou devins interviennent à leur tour dans les couches ; car chez ce peuple à moitié idolâtre, le sorcier a autant d'influence que les membres du sacerdoce. Lorsqu'une femme commence à sentir les douleurs de l'enfantement, on fait venir les bcLxes qu'on croit très-capables de faciliter l'accouchement par leur présence.

Quand Tenfant est né , on se contente de Tenvelopper dans une toile ou, s'il fait froid, dans une peau de mouton. On n apprend rien aux garçons, monter à cheval et garder les troupeaux, exigeant fort peu d'étude. Il n'en est pas de même des filles, qui doivent savoir coudre, filer, tisser, broder en soie et en or, faire des habits et des rideaux à festons, etc. On a dit que votre Paris est « l'enfer des hommes et le paradis des femmes. » Vous voyez que ce dicton ne peut s'appliquer aux steppes de Kirghis- Kazaks.

A la veille de quitter la Russie, mon excellente amie, j'ai eu sous les yeux comme en un tableau merveilleux les femmes dont je vous ai parlé, Grecques, Arméniennes, Russes, Tatares, Juives, etc. Odessa est, en effet, une ville unique, où toutes les races orientales ont leurs représentants. Après avoir contemplé avec le plus vif intérêt ce curieux spectacle, je songe à regagner votre France qui est devenue pour moi une seconde patrie. Avant de m'éloigner des contrées orientales, j'aurais voulu vous parler aussi des Femmes de V Orient asiatique. Mais de longues excursions me font sentir le besoin du repos et la nécessité d'ajourner une partie de mes projets. Quelles que soient notre activité et

notre ardeur à réaliser la tâche que la Providence nous a imposée, nos forces trahissent fréquemment notre zUe, «et nous sommes à chaque instant obligés de nous arrêter dans notre route pour mesurer d|i regard Timmense distance qu'il nous reste encore à parcourir. Au revoir donc, et à bientôt.

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