LES IMPÉRATRICES
Pétersbourg,
Vous VOUS plaignez avec une apparence de raison, mon amie, de mon silence prolongé. Vous le comprendrez, j'çn suis convaincue, en lisant cette lettre. Avant d'arriver ici j'ai dû me résigner à traverser la Russie entière du midi au nord, d'Odessa à Pétersbourg. Si vous jetez un simple coup-d'œil sur une carte, vous aurez une idée de Tinmiensité de la distance. N'oubliez pas qu'il n'en est pas en Orient comme dans l'Europe occidentale. Aller de Paris à Vienne est une plaisanterie. Mais de la Mer- Noire aux bords du golfe de Finlande, il n'y a pas de chemins de fer; quant aux chaussées, elles ne valent guère mieux qu'en Grèce et en Roumanie , et à moins de se servir du fameux tapis des Mille et une NuUs, on avance très-lentement , avec des difficultés et des fatigues de toute espèce.
n. Les Busses. ^
En outre, pour vous écrire quelque chose d'exact, il m'a fallu beaucoup de temps et de réflexion. La Russie n'est pas seulement une nation, c'est un monde. Cent peuples , je crois pouvoir vous le dire sans exagération, vivent sur le sol de cet immense empire, la septième partie des terres de notre globe. Je me bornerai d'abord à vous parler de la race dominante. C'est une tâche déjà fort difficile!
Les populations qui habitent la péninsule orientale n'ont pu parvenir, jusqu'à présent, à s'organiser en confédération. Les Turcs , exploitant avec la ruse asiatique leurs dissensions religieuses et leurs antipathies nationales, continueront longtemps peut-être de régner sur elles en les divisant. La Russie présente un spectacle bien différent. Dans cet état de soixante-dix millions d'hommes, qui occupe toute l'Asie septentrionale, une partie de l'Europe et qui s'étend jusqu'en Amérique, les Russes ont fini par soumettre, avec une adresse et une persévérance infatigables, les peuples les plus divers. Finnois, Polonais, Géorgiens, Tatars, Samoïèdes, Kamtschadales, etc., ont subi leur domination après des luttes acharnées qui se sont prolongées jusqu'à nos jours.
Mais tout en asservissant les nations qui composent aujourd'hui des Etats plus vastes que ceux des césars, les Russes ont subi successivement diverses influences qui ont profondément modifié le type slave primitif et qui ont mêlé leur sang à celui des vaincus^.
1 « Les Busses, dit un savant ethnographe Arançais, M. A. Maniy, que nous avons Thabitade de ranger parmi les Slaves, sont, en réaUté,
LES RLSSES. 3
Les Normands ou Scandinaves ont été, à Tépoque de Rurik (862) les véritables fondateurs d'un empire qui devait, plus tard, bâtir sa capitale sur un territoire arraché à la Scandinavie. Depuis la mort d'Elisabeth Pétrovna une dynastie allemande, les Holstein-Gottorp, préside aux destinées de la Russie, et Catherine II elle-même, qui a tant contribué à sa grandeur, était comme Rurik et comme Pierre III d'origine germanique ^
Du temps d'Elisabeth et de Catherine les idées françaises exercèrent sur l'aristocratie une action qui ne s'est point affaiblie, et qui n'a pas été moins énergique que celle des Grecs.
Les Hellènes ont tant fait pour la Russie qu'on classe avec raison l'empire des tsars parmi les états gréco-slaves. En l'initiant à la civilisation chrétienne ils lui ont donné une place dans la famille des peuples européens. Ils ont ainsi rendu à l'Europe un service dont les Occidentaux n'apprécient point l'importance. Si les Russes avaient, comme les Polonais, courbé la tête sous le joug de la papauté, si le souverain qui gouverne l'Orient septentrional pouvait s'entendre avec l'empereur de l'Occident et lempereur du Centre ^ pour mettre son épée au service
une popalation extrêmement mêlée; tandis qu'au sud l'élément turc et mongrol y entre pour une forte proportion, au nord l'élément finnois est, de fait, prédominant, x) (Les peuples de V Altaï dans la Revue germanique de 1858.)
1 Toutefois Pierre m descendait de Pierre-le-Grand par sa mère Anna, fille du réformateur.
2 Que les apologistes de l'Autriche voudraient nommer empereur des Allemands, quoique les Germains ne forment pas la dixième partie d'un
de Rome, que deviendrait la liberté du continent? La Réforme, très-mollement défendue par des princes dont plusieurs regrettent au fond du cœur l'absolutisme que la papauté fait triompher partout où elle domine ^ la Réforme serait facilement écrasée, et ce qui reste en Europe d'indépendance religieuse serait exposé aux plus formidables dangers. Les papes le comprennent si bien qu'on use aujourd'hui de toutes les flatteries pour détacher l'empereur Alexandre II de l'Eglise orientale, tout en le menaçant, comme le fait le prince Gagarin, devenu jésuite, de ce «spectre rouge 2» qui a rendu en Occident tant de services à la cause du pouvoir absolu.
Mais quoique l'esprit grec soit devenu, au temps d'Olga, l'âme de la Russie, il ne pénètre pas au même degré toutes les populations qui la composent. Les Géorgiens et les Arméniens sont assurément les fils de la Grèce dans Tordre intellectuel. Mais les Finnois des bords de la Baltique sont disciples de la Germanie dont les professeurs allemands rassemblés à Dorpat leur transmettent l'enseignement. Les Tatars obéissent au Koran et les Bouddhistes de la Sibérie aux préceptes de Cakya-mûni. Quant aux Esquimaux et aux Samoïèdes de la Russie boréale, ils ignorent même le nom d'Athènes et de Constantinople.
empire de 38,000,000 d'âmes. La Prusse est, en réalité, par sa ciTilisation avancée, son intelligence et sa bravoure, la tête, le cœur et le bras de l'Allemagne.
1 U suffit de citer le récent concordat du royaume de Wurtemberg avec le pape.
2 Voyez le P. GAGARIN, La Russie serat-êlie iMhoUqne f — ch. IV, Catholicisme ou Révolution.
Il n'en est pas ainsi dans la Péninsule orientale. Aucune nation n'y échappe à la puissance des idées grecques. Les Albanais et les Bulgares, par exemple, non seulement sont presque partout mêlés aux Hellènes sur le territoire qu'ils habitent, mais ils reçoivent de la Grèce une partie de leurs théories religieuses ou politiques. Le libre génie d'Athènes et de Sparte rayonne depuis Candie jusqu'aux sommets des Karpathes. La Grèce n'a jamais exercé en Russie cette prodigieuse influence. Les Hellènes n'ont pu donner aux Russes leurs instincts de liberté. Depuis que les Slaves de la Russie ont été vassaux du grand empire tatar de Kaptchak (1240-1389), ils se sont même habitués aux institutions les plus contraires au génie des vieux Slaves, telles que le servage et la monarchie illimitée. Tandis que, en Occident, la liberté gagnait chaque jour du terrain, la Russie se rapprochait des monarchies théocratiques de l'Asie.
Les femmes de l'empire russe , — quelle que soit la race à laqjaelle elles appartiennent, — ne doivent donc pas se laisser trop exalter par la grandeur actuelle de leur pays, et se figurer qu'elles n'ont plus rien à faire pour le progrès de la famille et de la société. Si elles se laissaient bercer par de telles illusions, la décadence de leur patrie serait plus rapide que celle de Byzance. Qu'elles écoutent plutôt la voix patriotique d'un de leurs poètes:
« Le flatteur dit : Courage, sois fier, ô peuple au front couronné, au glaive invincible! toi qui disposes de la moitié de l'univers.
a Pas de frontière à ton empire. La fortune
obéit à un signe de ta main. Le monde t'appartient et plie en esclave devant ta majesté.
a Tes steppes s'épanouissent en champs féconds, tes montagnes élèvent dans les airs leurs têtes boisées, et tes rivières ressemblent à l'océan! O mon pays! dépose ta fierté, n'écoute pas les flatteurs!
« Et quand tes rivières rouleraient des ondes comme l'océan, et quand tes montagnes ruisselleraient de rubis et d'émeraudes, et quand des mers t'apporteraient leur tribut,
a Et quand des pays entiers baisseraient les yeux devant l'éclat de ta toute-puissance, dépose ta fierté, n'écoute pas les flatteurs!
« Rome a été plus puissante, les Mongols plus invincibles. Où est Rome? Que sont devenus les Mongols?
« Ta mission est plus haute et plus sainte : c'est le sacrifice de l'amour; c'est la foi et la fraternité.»
11 suffit de jeter un coup-d'œil sur un ouvrage russe pour savoir tout ce qui manque encore aux mœurs privés et à l'esprit public pour que les vœux de M. Mamiakoff se réalisent. L'Europe entière connaît les écrits de MM. Gogol, Pouchkine, Nekrassoff, LermontoflF*, Tourguenef, Grigorovitch, Chtedrine (Soltikoff), comte W. Sollohoub. Mais qu'on ne se figure pas que les réformes s'établissent dans un état par des oukases. Tout ce qui ne part point du foyer domestique reste sans action sur l'ordre
1 Les poètes, comme Pouchkine et Lermontoff, fournissent sonreot autant d'indications précieuses que les romanciers.
social. L'éducation maternelle a une puissance que les intelligences superficielles pourraient seules contester.
Je ne veux ni aflFaiblir ni décourager le patriotisnae des femmes russes. Dieu me garde d'une pareille pensée! Je désirerais seulement que ce patriotisn^e fût plus éclairé , et qu'on ne l'identifiât point avec des pensées de conquête qui sont une menace perpétuelle pour le progrès de l'humanité et pour la liberté du monde , et qui rendrait le nom de la Russie odieux même aux nations appartenant à l'Eglise orientale. Assurément aucun peuple n'est plus sympathique que les Français. Cependant Napoléon I" était parvenu, par ses projets de domination universelle, à leur assurer une telle impopularité, qu'en 1813 tous les Etats européens se soulevèrent avec enthousiasme pour anéantir la domination du césar de Paris. L'empereur Alexandre 1" a dû une partie de sa renommée à la part active qu'il prit à cette croisade contre les passions conquérantes et contre les ardeurs ambitieuses de la France, ou plutôt de son maître.
Les femmes peuvent contribuer beaucoup à entretenir le funeste esprit qui a perdu les soldats de Napoléon. Elles se font facilement de la gloire des idées étroites. Cela est tout aussi vrai à Paris, à Vienne et à Berlin qu'à Pétersbourg. Elles aiment naturellement tout ce qui a de l'éclat. Les villes saccagées, les nations foulées aux pieds, les entrées thriomphales dans les citées vaincues charment toujours plus ou moins leur imagination. Nous sommes
en cela aussi étourdies que les hommes politiques, et ce n'est pas peu dire ! Ceux qui devraient nous donner l'exemple de la réflexion et rectifier les idées de la foule contribuent à l'égarer. Un bon prince qui a fait faire des progrès à l'agriculture, assuré la prospérité du commerce , garanti les libertés de son pays est très-vite oublié. On n'a de statues et de couronnes que pour ceux auxquels Bossuet donnait le nom expressif de « ravageurs », c'est-à-dire pour ces ambitieux sans entrailles qui laissent dans l'histoire une trace ensanglantée. Si les femmes russes étudiaient un peu le passé, elles s'apercevraient qu'elles ne doivent pas trop admirer les hommes qui veulent étendre démesurément les frontières dç l'empire. La Grèce devint esclave le jour où Alexandrele-Grand voulut envahir l'Asie; l'Italie, énervée par le despotisme, expie par des siècles de servitude l'oppression qu'elle a fait peser sur le monde en devenant l'instrument des césars et des papes. L'Espagne de Charles-Quint et de Philippe II pleure cruellement ses rêves de domination universelle; la France a perdu plus d'une fois ses libertés en cédant à sa passion souvent puérile pour la gloire militaire; la Russie elle-même a vu sevanouir sous les murs de Sévastopol les illusions périlleuses de Nicolas I".
Que ces leçons ne soient perdues pour personne , surtout pour une nation qui pourrait acquérir une gloire immortelle sans verser une goutte de sang chrétien. Que la Russie développe les ressources incalculables de son immense territoire; qu'elle devienne un obstacle à la propagande du Romanisme;
qu'elle élève jusqu'à une civilisation libérale et vraiment évangélique ces multitudes confuses de Juifs» de Musulmans, d'adorateurs de Bouddha ou des fétiches qui sagitent dans son vaste sein ou qui se pressent à ses frontières ; qu'elle fasse briller la croix grecque, devenue, en Orient, l'étendard du progrès, depuis les bords de l'Amour jusqu'aux rives de la Vistule. Le nom de ses empereurs deviendra alors populaire dans les deux mondes. Puissent les femmes russes, animées de cet esprit chrétien qui peut soulever les montagnes , inspirer à leurs enfants ces sentiments vraiment orthodoxes qu'on retrouve dans les écrits de Basile-le-Grand ou de Jean-à-la-bouched'or ! Tant qu'elles n'admireront que la grandeur matérielle et les triomphes de la violence, l'Occident leur rappellera durement qu'elles n'ont pas assez oublié les traditions tatares de la a Horde d'Or. » Mais le jour où elles comprendront sans peine les maximes du christianisme raisonnable et pacifique que les Pères de l'Eglise orientale ont annoncé au monde, les plus prévenus s'empresseront de reconnaître en elles les dignes sœurs de la victorieuse Olga qui, en adoptant le nom d'Hélène, promit de renoncer aux passions impétueuses du monde barbare pour prendre les nobles instincts de la foi prêchée par Jésus-Christ.
Vous m'accuserez peut-être d'exagération en m'entendant affirmer que notre sexe peut influer puissamment sur l'avenir de la Russie. Je dois donc vous prouver qu'il n'est pas de pays où les femmes aient
joué un si grand rôle. Depuis sainte Olga > jusqu'à Catherine-la-Grande, on les voit presque constamment présider aux destinées de l'empire.
La Russie fut longtemps une terre abandonnée aux ravages des barbares qui se la disputèrent avec acharnement. Goths, Huns, Alains, Bulgares, Kbazares s'y établirent après les Slaves et en furent chassés successivement. U était réservé aux Normands qui fondèrent, presque à la même époque, le duché de Normandie , berceau de l'Angleterre 2, et l'empire des tsars 3 de faire sortir de ce chaos une des plus puissantes monarchies du monde. A Rurik, fondateur de la dynastie Scandinave, succéda son fils Igor. Igor avait épousé en 903, pendant la régence d'Oleg *, la jeune Olga qui appartenait à une famille normande de basse extraction. Le père de l'histoire russe, Nestor, a prêté à Olga bien des aventures fantastiques. Il a raconté comment, pendant sa régence, elle arrosa du sang de cinq mille Drevliens la tombe d'Igor, massacré par Mal, chef de cette peuplade.
1 Plusieurs, même parmi les Orientaux, blâment les canonisations nationales et refusent le titre de saints à Olga, au vladika Pierre 1*'; mais une fois accepté le principe de la canonisation, il faut bien reconnaître que Tantiquité accordait le droit de canoniser aux églises nationales et que les églises isolées elles-mêmes n'attendaient pas toujours l'approbation d'une province entière pour mettre au rang des bienheureux ceux qui leur en paraissaient dignes.
2 RoUon ou plutôt Hrolf , quitta la Norwège en 875 et obtint la NeuHtrie de Charles-le-Simple en 911.
8 Rurik et ses frères régnèrent à Novgorod de 862 à 879. Les successeurs de Rurik s'établirent à Kief.
4 Ce fût cet Oleg qui attaqua Constantinople et força l'empereur Léon YI à signer un traité onéreux pour les Grecs (911).
Mais ces récits de l'Hérodote de la Russie ne me paraissent pas dignes d'une grande confiance i. Ce qui est moins contestable , c'est la conversion d'Olga an christianisme. Dans l'empire des césars, Hélène prépara l'àme de Constantin à embrasser la foi chrétienne; en Géorgie une esclave, Nunia, convertit la nation; en Arménie, Ripsima assura par son martyre la cause du triomphe définitif de l'Evangile. Le nom d'Olga doit prendre place parmi ces noms glorieux qui vous rappelleront votre sainte Clotilde.
Après avoir parcouru la Russie septentrionale, où elle partagea les terres en baillages et en communes, où elle régla les contributions des provinces, donnant partout des preuves de cet esprit organisateur des Scandinaves auquel l'Angleterre, la Suède, la Norwège, le Danemark, etc., doivent leur prospérité , Olga se décida à partir pour Constantinople. Le patriarche l'instruisit et la baptisa et elle eut pour parrain l'empereur Constantin VH Porphyrogénète (955). Lorsqu'elle mourut, elle fut enterrée par un prêtre chrétien, et les larmes de sa famille et de son peuple honorèrent sa mémoire.
Sainte Olga avait jeté en Russie les germes du Christianisme. Mais le paganisme slave lutta quelque temps contre l'Evangile qui ne l'emporta que sous le règne de saint Vladimir, petit-fils d'Olga. Ce prince est le saint Charlemagne de l'Eghse russe 2. Il était
1 La préciease chronique de Nestor, découyerte par Pierre-le-6rand, a été traduite en français par M. Louis Paris, 2 vol. in-8®, Paris, 1834.
2 Charlemagne, patron de l'unirersité de Paris, a été canonisé par
aussi brave, aussi intelligent et aussi orthodoxe que le fils de Pépin, mais il avait, comme lui, des mœurs peu dignes de sa foi. Les chroniques lui donnent jusqu'à 800 concubines. Rognéda, chassée de son lit par leurs intrigues , jura de profiter pour se venger de la première occasion qui se présenterait. Elle ne tarda point à s'ofirir. Vladimir étant venu la visiter dans sa retraite , près de Kief, s'endormit profondément. Sa femme levait déjà le bras pour le poignarder, lorsqu'il s'éveilla. Rognéda, se voyant perdue, reprocha avec énergie à son volage époux le meurtre de ses frères et l'abandon où il la laissait ainsi que son fils Isiaslav* Le prince, exaspéré et par sa tentative et par ses reproches, voulait la tuer de sa propre main. Mais les boyards ayant plaidé sa cause, il lui pardonna et lui donna, ainsi qu'à son fils , une principauté en apanage K Rognéda y mourut vers Fan 1000. Ce trait ne vous donnet-il pas une idée de la condition précaire des femmes et même des souveraines à une époque où la victoire du christianisme était fort incertaine? Vladimir, ainsi que votre roi Clovis, caractérise une ère de transition entre Tantique barbarie et l'aurore d'un monde nouveau. Rognéda comme Clotilde ne peut supporter la pensée de rester sans vengeance. Rappelez-vous les guerres atroces d'une Frédégonde et d'une Brunehaut, ces reines farouches que la foi
l'antipape Pascal III , sans que les successeurs de Pascal aient jamais réclamé. Sa fête se célèbre, en France, le 28 janvier.
1 Après la mort de Vladimir, la Rnssie flit partagée en 13 princi-
chrétienne n'avait pas transformées, et vous vous expliquerez les fureurs de Rognéda et les passions d'Hélène.
Lorsque Hélène Glinski, femme du grand* prince Vassili IV, fut chargée de la régence pendant la minorité d'Ivan-le-Terrible , la Russie était depuis longtemps chrétienne. Mais la sève indomptable du monde barbare fermentait encore dans les veines des Russes. Hélène, qui était d'origine étrangère, se montra défiante et cruelle comme votre Catherine de Médicis sa contemporaine. Ces reines du XVP siècle, Catherine, Marie Stuart, Marie-la-Sanglante, Hélène avaient des mœurs atroces. Les conseillers dBélène, son oncle Michel Glinski, son favori Télennef n'étaient pas hommes à contenir ses mauvais penchants. Youri, oncle divan, soupçonné d'aspirer au pouvoir suprême, fut condamné à mourir dans un cachot. La mère du Néron de la Russie préparait le règne de son fils par des supplices raffinés. La cruauté d'Hélène empêcha ses contemporains de rendre justice à des talents et à une capacité politique que l'impartiale histoire ne saurait contester. Mais son caractère impitoyable et l'arrogance de son favori avaient excité contre elle de tels ressentiments qu on attribua au poison sa fin prématurée.
Ivan, le digne fils d'Hélène, en adoptant définitivement le titre de tsar, déjà porté par Ivan III et en y ajoutant le titre d'autocrate, prouva aux
pantés, dont Pime était la Grande-Principauté , g-ouvernée par l'aîné de la famille de Rurik.
grands ainsi quaux petits que tout devait céder à sa volonté inflexible. Comme un autre prince du XVr siècle, Henri VIII d'Angleterre, il contribua aux progrès de la civilisation ; comme lui il se singularisa par des mariages multipliés ; comme lui il ternit par la cruauté les dons précieux qu'il avait reçus du Ciel. Parmi les faveurs que lui avait accordées la Providence, il est impossible d'oublier la tsarine Anastasie. Anastasie, jeune fille d'une naissance obscure, qu'il épousa après son couronnement, était douée de toutes les vertus et d'une rare beauté. L'idéal de la femme chrétienne, qui apparaît dans Olga voilé encore des ombres de la barbarie, resplendit du plus pur éclat dans la charmante épouse du terrible tsar. Jamais peut-être une créature plus angélique ne ceignit le diadème. Lorsqu'elle mourut, la Russie entière , qui a conservé précieusement sa mémoire *, la pleura comme une mère adorée. Ivan perdit en elle le bon génie qui seul pouvait le préserver du déchaînemeut de ses passions fougueuses. Huit jours après la mort d'Anastasie, comme s'il eût été pressé de l'oublier, il épousait Marie, fille d'un prince tcherkesse. Quoique Marie fut très-belle, il lui fut si peu fidèle qu'il commença à faire enlever les filles et les femmes qui avaient le malheur de lui plaire. Celles qui n'avaient pas à craindre sa brutalité étaient exposées à ses fureurs. Lorsque la tsarine mourut (1569) il feignit de croire qu'elle avait été empoisonnée et il obligea son cousin Vladimir
1 Ainsi que l'atteste la poésie populaire.
ainsi que Tépouse et les enfants de ce prince à prendre un breuvage mortel. Les femmes de la princesse furent fusillées après avoir été dépouillées de leurs vêtements. Non content d'en vouloir à leur vie, le tsar mêlait aux douleurs de Tagonie les révoltes de la pudeur outragée.
Ces atrocités semblèrent attirer sur la Russie tous les malheurs. — En 1591, les Tatars, commandés par Dvelet-Ghireï, s'emparèrent de Moscou où périrent dans les flammes 120,000 Russes, sans compter les femmes et les enfants. Le khan emmena en Grimée plus de 100,000 captifs. Au milieu du deuil universel, Ivan, insensible aux maux de l'empire, annonça qu'il allait prendre une troisième femme. Deux mille jeunes filles de toute condition rassemblées dans les provinces furent présentées au tyran. Il en choisit vingt-quatre, qui furent livrées aux sages-femmes et au médecins. Parmi les douzes qui subirent honorablement cet odieux examen il désigna pour tsarine Marfa Sabakin, fille d'un marchand de Novgorod. Eudoxie Sabouroff fut réservée au tsarévitch (héritier présomptif). Harfa étant tombée malade de honte ou de terreur, Ivan ne voulut point attendre sa guérison ; mais les funérailles de la tsarine ne tardèrent point à couronner un drame qui donne une si triste idée des mœurs d'un siècle oh rOccident et l'Orient rivalisaient d'immoralité* et de barbarie.
1 Brantôme fait un étrange portrait de la cour de France an XVI* siècle. C^eiit là qu'avait été éleyée la catholique et voluptueuse Marie
Malgré sa dévotion superstitieuse, semblable à celle de votre Henri III, qui se délassait de ses débauches par des processions, Ivan ne se donnait pas toujours la peine de faire bénir ses mariages. Lorsqu'il prit pour quatrième femme Anna Koltovskoï, il ne se décida quassez tard à demander la bénédiction nuptiale. S'il fit bénir son union avec Anna VassiltchikoflF et avec Vassilissa MélentioflF, il se dispensa de toute cérémonie religieuse lorsqu'il plaça sur le trône Marie, fille de Nagoï. Il se montra à la fin disposé à prendre pour femme une Anglaise protestante, parente de la reine Elisabeth; mais la fière insulaire ne consentit jamais à se soumettre à l'examen injurieux que l'envoyé du tsar eut l'impertinence de lui proposer. La grossièreté et la cruauté formaient à la cour d'Ivan-le-Terrible ^ une alliance si étroite qu'on se demande naturellement si le christianisme existait alors en Russie. Mais cette question vient toujours à Fesprit quand on lit les annales de ce « bon vieux temps », que les préjugés rétrogrades et l'ignorance la plus absolue peuvent seuls idéaliser. La condition des femmes, pour me borner à ce qui regarde mon sujet, était si précaire et si triste, elles étaient exposées à tant d'avanies et de violences qu'il me semble impossible qu'aucune d'elles
Stuart, que le meurtre n'a jamais effrayée. (Voyez MIGNET, JUarie Stuart,)
1 La cour de France elle-même était encore fort grossière au XVI* siècle. Tuer un cochon était la souveraine jouissance de Charles IX et ce prince dont le nom rappelle l'affreux massacre de la Saint-Barthélémy aimait & se repaître des souffrances des criminels condamnés à mort
parle avec regret d'une époque où leurs droits les plus essentiels étaient audacieusement méconnus, aussi bien par Henri Tudor, roi d'Angleterre, que par l'impitoyable tsar de Moscou.
Avec Féodor, fils d'Ivan-le-Terrible, cessa de régner la dynastie normande. Irène, épouse du tsar, c femme illustre, dit Karamsin ^ par les qualités de son âme et sa destinée extraordinaire », était digne d'occuper le trône de la tsarine Anastasie. Elle était, comme son frère, Boris Godounoff, un des cinq conseillers du souverain, d'origine tatare. L'ambitieux Godounoff comptait beaucoup sur l'amour que sa sœur avait inspiré au tsar et sur la vénération profonde que la nation tout entière professait pour Irène. Ses adversaires , qui devinèrent ses projets , résolurent de faire répudier la tsarine, sous prétexte de stérilité, et de lui substituer la princesse Mstislavski. Le métropolitain de Moscou, Denvs, entra dans leurs vues et devint même l'âme du complot. Mais l'habile Godounoff sut déjouer la conspiration et fit enfermer la princesse Mstislavski dans un couvent 2.
Loin de voir avec chagrin la tsarine privée d'enfants, Godounoff qui s'était, dit- on, débarrassé par un meurtre de Dimilri, frère de Féodor, se flattait de succéder à ce tsar valétudinaire et de fonder une nouvelle dynastie. Irène s'attristait au contraire de
1 Istoriia Gosoudarstoa Rossiikago Cet ouvrage, que les Busses regardent comme classique, a été traduit en français par MM. Saint- Thomas, Janffert et Divoff, 11 yoI. in-S'^.
S Cette pénalité existe encore aujourd'hui en Russie; c'est un reste déplorable de l'absolutisme du moyen-âge.
n. Les Busses. • ^
sa stérilité. Enfin le Ciel parut combler ses vœux et ceux du peuple; elle devint grosse. Mais cette joie ne fut pas de longue durée. Elle accoucha d'une fille qui fut nommée Théodosie et qui ne vécut pas. La douce Irène, frappée au cœur, sembla devenir insensible à tous les événements de la terre. Cette indifférence eut de funestes conséquences. Godounoff se servit de son nom, aussi vénéré que celui du pieux Féodor, pour faire adopter des mesures de la plus haute gravité. La plus impor^ tante fut rétablissement du servage à une époque oh l'aurore de la liberté brillait déjà en Occident. Avant le règne de Féodor les cultivateurs n'étaient pas attachés à la glèbe ; ils pouvaient s'établir sur les terres des propriétaires boyards qui leur assuraient le plus d'avantages. Absorbée dans sa douleur, Irène laissait agir son frère, et lorsque le jour fut arrivé de se dévouer aux intérêts de la nation , elle se sentit sans force pour accepter le pesant fardeaa d'une couronne. Après la mort de Féodor (1598), quoiqu'il eût laissé par testament le trône à Irène que Karamsin appelle « la première souveraine régnante 1 », elle résista aux supplications du clergé, des grands et du peuple , et s'enferma , sous le nonx d'Alexandra, au couvent des Vierges. Quand elle mourut (1604) dans le monastère, témoin de ses austérités, Godounoff, dentelle était «l'ange gardien», versa sur sa tombe les larmes les plus amères.
1 Olga n'ayant gouverné que comme régente pendant la minorité de son flls.
Le peuple « qui la regardait même dans sa cellule comme la véritable mère de la patrie ^ » partagea sa douleur.
Le trône qu'Irène avait donné à son frère aveo tant d'abnégation, ne tarda point a lui être disputé. Un moine audacieux nommé Youri Otrépief, qui avait, dit Karamsin, « cherché dans Tétat monastique les plaisirs d'une insouciante oisiveté », conçut le projet hardi de se faire passer pour Dimitri, frère du dernier tsar 2. Cet imposteur cpii connaissait par expé* rience le pouvoir extraordinaire dont disposent les ordres religieux, passa en Pologne, où les jésuites travaillaient à conquérir au « pape noir^ » tous les pays slaves. Il abjura secrètement à Krakovie la religion orthodoxe, s'entendit avec Rangoni, nonce du pape Clément VIII, et, grâce à ses dignes protecteurs , obtint l'appui du roi Sigismond III qui donna l'ordre à Mnichek et à Vichnévetzki de rétablir sur le trône de ses pères le tsar Dimitri. Le vieux Mnichek, voïvode de Sandomir, accepta cette mission avec d'autant plus de joie que le faux Dimitri avait promis^ d'épouser sa fille Marina, « la séduisante Marina,
1 Ce sont les expressions de Karamsin.
2 L^histoire de cette époqne a été abordée par nn écriyain français, M. Prosper Mt^lRIMT^iR, Episode de V histoire de Russie : les faux Détnétrius, ln-8», 1854.
3 Nom populaire de leur général en Italie.
4 Karanisin reprodnit textuellement la promesse qu'il ayait signée. n t'y nomme « Dimitri, fils divan, par la grftce de Dieu, tsarévitch de la Orande-Bussie, etc. » Il garantit à Marina le libre exercice de la religion latine « laquelle, dit-il, nous avons adoptée nous-même avec la ferme résolution de l'introduire dans tout l'empire de Moscou. »
aussi ambitieuse que son përe^ », lorsqu'il aurait placé sur sa tête la couronne de Burik. Marina possédait au plus haut degré les qualités essentielles d*une élève des jésuites, Taudace et la fourberie'^. Tout lui semblait possible avec Tappui d'une compagnie qui avait sauvé l'Eglise romaine d'une ruine méritée. S'emparer de la couronne des tsars et en faire hommage au pape était un rêve assez brillant pour séduire la vive imagination d'une jeune Polonaise. Ce rêve parut à la veille de se réaliser. Boris Godounoff mourut sans avoir pu triompher du faux Dimitri, et son fils Féodor Borissovitch ayant été vaincu et tué par ordre d'Otrépief, le vassal de la Pologne et des jésuites entra triomphant à Moscou. A peine se crut-il maître de la situation, qu'il offrit sa main à Marina. Cette résolution fut accueillie à Krakovie avec une grande joie et célébrée en vers pindariques par le jésuite Grokhovsky. Marina, la couronne sur la tête et couverte d'un vêtement blanc, brodé en pierres précieuses, resplendissait de jeunesse et de beauté. Les cadeaux qu'elle reçut donnent une idée de la manière dont les Russes du XVir siècle comprenaient la magnificence. On lui offrit une aigrette en rubis, une tasse en hyacinthe, un vaisseau , un bœuf, un pélican et un paon en or, une pendule « extraordinaire », trois pouds^ de perles
1 KABAMSIK, Histoire de Russie»
2 Un prêtre catholique, M. GUETTÉE, connu par plusieurs savants écrits, publie une histoire des Jésuites qui confirme toutes les accusations portées contre eux par les immortelles Provinciales.
S Un poud vaut 16 kilogrammes 38 décagrammes.
fines , six cent quarante zibelines précieuses, des ballots de drap d'or, de velours, de damas et de satin.
Ces splendeurs orientales ne préservaient pas Marina de toute inquiétude; car elle versa des larmes quand il fallut se mettre en route. Son père raccompagna avec un brillant cortège. A la frontière, elle fut reçue par le boyard Michel Nagoï, oncle prétendu de l'imposteur, et parle prince Vassili Massalsky. Les Massalsky, descendants de Rurik par saint Vladimir, avaient vu avec joie monter sur le trône un souverain qu'on regardait généralement comme le légitime héritier du héros Scandinave, fondateur dé l'empire des tsars. Aussi le prince dit-il au voïvode Mnichek « que les plus illustres souverains de l'Europe auraient désiré marier leurs filles à Dimitri. » Jusqu'à Viazma , Mnichek et Marina marchèrent ensemble entourés d'hommages. La jeune Polonaise voyageait dans un traîneau splendide, surmonté d'un aigle d'argent, et attelé de douze chevaux blancs; les cochers, coiffés de bonnets de renard noir, avaient des habits de drap d'or, et douze cavaliers de distinction marchaient en avant pour servir de guides.
Lorsque Marina eut fait à Moscou son entrée solennelle, les fiançailles furent célébrées avec un luxe inouï au Kremlin dans la « salle des festins. '> Marina, couverte de diamants, de saphirs et de perles, portait un costume russe en velours rouge et à manches larges, ses bottines étaient de maroquin et la couronne brillait sur sa tête. L'archiprêtre de l'église de l'Assomption récita les prières. Les garçons d'honneur cou-
22 LIVRE PREHIE8.
përent en morceaux des gâteaux faits avec du fromage et distribuèrent des mouchoirs brodés. On se rendit ensuite à la a salle crénelée » oh deux trônes élevés étaient dressés , l'un pour Dimitri , l'autre pour la tsarine, a Illustrissime grande souveraine, Césarine, Marie lourevna, dit Vassili Schouisky, par la volonté de Dieu et celle de l'invincible autocrate, César et Grand-Duc de toute la Russie, tu es choisie pour être son épouse; monte donc sur ton tr6ne impérial et règne sur nous conjointement avec notre auguste souverain, a On se rendit ensuite, en marchant sur du velours et des draps étendus à l'église de l'Assomption où Marina fut couronnée, cérémonie jusqu'alors sans exemple dans les fastes de la Russie. Le trône du tsar était d'or et celui de Marina en argent. Après la liturgie (messe) on fît sortir les assistants, excepté les premiers dignitaires de l'Etat, et l'archiprêtre de l'Annonciation célébra le mariage. Lorsque les deux époux quittèrent l'église, la couronne sur la tête et se tenant par la main, le prince Mstislasky versa sur eux une partie des pièces d'argent renfermées dans un riche vase. Le reste fut jeté à la foule qui éclata en acclamations. Mais jamais cet enthousiasme de commande n'a constitué la force d'un gouvernement. La Saint-Barihélemy et les odieux massacres ordonnés par saint Pie V • avaient eu jusqu'au fond du nord un douloureux ressentiment. Le peuple de Moscou avait été très-frappé, à l'entrée de Marina, du cérémonial nécessité par le ca-
1 Voyei LECEHF, Du ProUHamUme.
tholicisme de Taudacieuse Polonaise. Il se souleva (17 mai i605) comme les Parisiens en 1830 contre le protecteur des jésuites, et massacra le prétendu frère de Féodor. Les boyards arrachèrent Marina à la fureur populaire et la remirent entre les mains de son père. Toutefois Vassili V Schouiski, proclamé tsar, retint d'abord prisonniers Mnichek et sa fille, et les dépouilla de leurs richesses. Sans se laisser ébranler par les revers, Marina continua d'affirmer qu'elle était légitime tsarine de la Russie. Vassili V eut Fimprudence de se moquer des forfanteries de cette femme artificieuse. Tandis qu'elle se rendait en Pologne, avec son autorisation, elle fut délivrée par les partisans d'un nouvel imposteur. Un jésuite l'ayant mariée à ce faux Dimitri, elle joua son rôle avec tant d'art qu'elle gagna à la cause de son mari un grand nombre de Russes et de Polonais. Ses intrigues précipitèrent la chute de Vassili. Mais le roi de Pologne Sigismond ayant délaissé le protégé de la compagnie de Jésus, il prit la fuite en abandonnant Marina. Celle-ci , conservant toute son obstination, parvint à le rejoindre à Kalouga, où ils projetèrent de rétablir leurs affaires avec le secours des Turcs et des Tatars. Cette honteuse alliance entre le croissant et le jésuitisme eut le succès qu'elle méritait. Un chef nogaïs, Araslan Ouroussoff, tua l'imposteur dans une partie de chasse. Marina fut obligée de recourir à de nouvelles fourberies. Elle déclara qu'elle était grosse, mais les boyards refusèrent de prolonger cette misérable comédie. Marina s'adressa au kosak Zaroutzki en lui promettant le
titre de régent s'il assurait le trône à son fils. Hais Zaroutzki ayant été pris et empalé, la rusée Polonaise fut enfermée dans une prison où elle mourut bientôt après. Cest ainsi que la Russie échappa aux funestes influences qui ont fait de rAutriche une Chine européenne. A l'époque où la dynastie des RomanofF débarrassait les Russes des complots du jésuitisme, les successeurs de Loyola, maîtres absolus d'un despote sans entrailles, se servaient du docile Ferdinand II pour commencer en Allemagne cette restauration catholique qui, après avoir inondé de sang le sol germanique, a, de nos jours, abouti au concordat autrichien ^
L'influence des fenmies a été encore plus grande sous les RomanofF que sous les tsars de la dynastie normande 2. Jusqu'à présent nous les avons vues gouverner en qualité de régentes 3. Bientôt elles vont monter sur le trône avec Catherine I", Anna Ivanovna et Elisabeth Pétrovna. Le rôle joué par Sophie au commencement du règne de Pierre-le-Grand annonçait assez qu'elles allaient prendre aux affaires une part chaque jour plus considérable.
Lorsque Féodor III Alexiévitch , petit-fils de Michel Romanoff, descendit dans la tombe, Pierre I", son frère et son héritier, n'ayant que dix ans, la régence fut confiée à sa mère Nathalie Narichkine.
1 Voyez la savante étude de M. Alfred MICHIELS, Ferdinand II et le concordat autrichien^ dans le Siècle de 1857.
2 Les Varègues , de Warg banni , étaient nn peuple normand sorti de la Norwège. Or, Burik était un chef yarègue.
3 Irène n'ayant pas voulu régner.
Ces dispositions irritèrent au plus haut degré la sœur du tsar, la princesse Sophie , obligée, ainsi que son frère Ivan^ de céder toute Taulorité à la mère du souverain. Elle s'entendit avec tous ceux qui souffraient impatiemment la domination des Narichkine, et pour soulever les strélitz, prétoriens qui pouvaient disposer de la couronne, on répandit parmi eux le bruit qulvan avait été étranglé. Les strélitz indignés coururent au palais et proclamèrent tsars Ivan V et Pierre, sous la tutelle de Sophie.
On a prétendu que les coups d'état faits par l'armée n'avaient aucun des inconvénients des révolutions populaires. L'histoire tout entière proteste contre une pareille assertion. Les soldats du prétoire n'égorgeaient-ils pas souvent ceux qu'ils avaient revêtus de la pourpre? Tacite ne disait-il pas : « Qui gardera les gardes?» Sophie, parvenue au comble de la grandeur, s'aperçut trop vile que la faveur des soldats est aussi mobile que celle du peuple. Chez les strélitz la défiance ne tarda point à succéder à l'enthousiasme. Sophie et Galitzine , son favori , comprirent qu'ils devaient se résigner à obéir ou bien désarmer le bras auquel ils devaient l'autorité. Réfugiée au couvent de Troïtza , la cour y appela KhavanskoY, chef de la redoutable milice qu'il s'agissait de dompter. Cet officier fut décapité avec son fils dans l'enceinte même du monastère, et les strélitz, d'abord révoltés de cet acte d'énergie, passèrent avec la mobilité slave de l'insurrection à l'abattement et
1 Ils étaient d'un autre lit que Pierre-le-Grand.
coururent à Troïtza portant eux-mêmes les instruments des supplices qu'ils déclaraient avoir mérités. La régente se contenta de faire mettre à mort les plus turbulents.
La régence de Sophie, qui dura sept ans, fut un véritable règne. Si elle échoua contre les Turcs, elle obtint d'importants succès contre les Polonais, qui furent obligés de signer à Moscou un traité tout à l'avantage de la Russie (1586). C'est de ce traité que date la décadence du catholicisme parmi les Slaves de l'ouest. Sophie porta le dernier coup à l'œuvre de Marina et prépara les triomphes de Catherine-la-Grande sur l'Eglise romaine. Galitzine n'était pas un courtisan vulgaire et il méritait le crédit dont il jouissait par des lumières alors fort rares parmi les princes russes. Tout porte à croire que la régente, grâce à ses talents naturels et à l'expérience de Galitzine, aurait fini par transformer la régence en souveraineté, si elle avait eu un frère capable de se résigner au second rang. Au moment oîi Sophie se considérait déjà comme tsarine, où elle se décernait les honneurs réservés au pouvoir suprême, Pierre lui reprocha dans une solennité religieuse ses audacieuses usurpations, puis il partit pour Troïtza où sa sœur essaya en vain de le faire arrêter au milieu des troupes accourues pour sa défense. Sophie tomba subitement du faîte des grandeurs dans une profonde désolation; après avoir, en vain, tenté de se réconcilier avec son frère, elle voulut s'enfuir en Pologne; mais on l'arrêta par les
ordres du tsar et on la confina dans un monastère, où elle mourut en 1704.
L'avènement de Pierre I", début de la période impériale, était, quoiqu'on en ait pu dire, une heu-^ reuse fortune pour la Russie. Il est assez de mode aujourd'hui de décrier Pierre-le-Grand et son œuvre. Des patriotes, plus zélés qu'éclairés, lui reprochent son mépris de la vieille civilisation russe. Mais cette civilisation qu'était-elle en réalité? Voici ce qu'en pense un collaborateur du Kord, M. Tchitchérine : « M. de Gérébtzoff aurait dû dire qu'au XV* siècle, dans l'évêché de Novgorod, il y avait à peine un prêtre sachant lire ; qu'au XVII* siècle, le clergé poursuivait encore avec zèle les restes tenaces du paganisme. » D'un autre côté, les partisans de la théocratie catholique et du monachisme n'épargnent pas non plus les réproches au grand empereur. Les écrivains de cette école n'ont pas assez d'anathèmcs contre ce /< Pierre I" qui a bouleversé l'Eglise sous prétexte de la gouverner », contre « Catherine II et ses spoliations » crimes qui ont attiré sur les Romanoff le courroux de la Providence . . . romaine. « La dynastie qui a supprimé le patriarcat, a disparu ... Et nous ne sommes pas au bout. L'iniquité n'est pas désavouée, elle n'est pas réparée, le châtiment n'est pas fini!!!*» A quoi donc se réduisent ses iniquités? Pierre a, sans doute, comme tous les souverains de son siècle, Frédéric II et Marie-Thérèse, exagéré les droits du
1 Le P. GA6ABIN, de la compagnie de Jésus, La Rustie seratelU catholique? p. 39.
pouvoir civil dans l'ordre spirituel, mais s'en suit-il que le Sauveur ait institué les patriarches et fondé ^ les couvents? Ce qui est « inique » c'est d'appeler a spoliations » les décrets de souverains intelligents qui ont enlevé aux moines des richesses énormes destinées à nourrir leur oisiveté et leur corruption. Pierre-le-Grand et Calherine-la-Grande , malgré leurs erreurs et leurs défauts, ont mérité les surnoms glorieux que l'histoire leur a décernés; parce qu'ils ont créé un peuple avec des éléments rebelles et barbares et continué contre les ordres monastiques la croisade commencée par Ulrich de Hutten, par Zwingli, par Luther et par Calvin, reprise par votre immortelle Constituante et par Napoléon.
Malheureusement Eudoxie Lapoukhine avait l'esprit trop étroit pour se rendre compte des gigantesques projets de Pierre. La tsarine avait un attachement superstitieux aux anciens usages russes. Aussi voyait-elle avec mécontentement les réformes du tsar. Les prêtres, qui exerçaient un grand empire sur cette intelhgence débile, fortifiaient toutes ses répugnances en traitant d'impiétés les idées et les habitudes de l'Occident 2. La dévotion de la tsarine ne rendant point, — cette contradiction est aussi conîmune en Orient que dans votre Eglise, — ses mœurs plus sévères, Pierre, déjà irrité de ses tendances rétrogrades , résolut de la répudier. Eudoxie,
1 On trouvera dans la deuxième édition de la Vie monastique dans VEglise orientale l'histoire des véritables fondateurs des monastères.
2 Par compensation, les prêtres de l'Occident n'ont pas assez d'ànathèmes contre les erreurs a schismaHques » de l'Orient.
au lieu de conjurer le malheur qui la menaçait par une conduite plus prudente, travailla, à Taide de tous les moyens dont elle pouvait disposer, à exciter les Russes contre les « étrangers » et contre des innovations qu'elle et ses amis ne craignaient point d'appeler « sacrilèges ». Mais toutes les résistances étant venues se briser contre Tindomptable volonté du tsar, Eudoxie, plus circonspecte, s'acharna à remplir rame de son fils, le tsarévitch Alexis, de tous ses préjugés et de toutes ses rancunes. Elle n'y réussit que trop bien ! Lorsqu'elle fut répudiée et enfermée au monastère de Souzdal (1696), le parti opposé au progrès comptait sur le fils de Pierre-le-Grand et le croyait destiné à détruire l'œuvre du réformateur.
La frivole Eudoxie ne changea guère d'habitudes dans son couvent. Elle y fut pendant neuf ans la maîtresse du général Gléboff. En Russie et en Roumanie, les nonnes n'observent pas mieux leui*s vœux que dans l'Amérique du sud^ en Italie et en Espagne 2. Lorsque Pierre se décida à sacrifier son propre fils au triomphe de la réforme, sa colère se porta sur la tsarine répudiée, cause première des dissensions qui avaient éclaté dans la famille impériale. Ses relations avec Gléboff ayant été décou-
1 Sur les conyents sud-américains , consulter un très-curieux chapitre de DABADIE, A travers V Amérique du sud,
2 L'existence des femmes dans les cloîtres est un %\j^Qi digrne de Tattention de tous ceux qui veulent étudier la situation que les lois et les mœurs font en Orient au sexe féminin. Il n'a pas semblé nécessaire d'insister ici sur cette question , malgré son importance , puisqu'elle a d^à été traitée dans la Vie monastique dans l'Eglise orientale. Seulement il est essentiel de ne pas oublier que les couleurs ont été fort adoucies.
vertes à cette époque , Eudoxie fut flagellée par deux nonnes, le général fut empalé et le confesseur de la tsarine périt sur la roue. Vous vous expliquez maintenant le peu de vénération que les moines ont pour la mémoire du terrible autocrate! L'avènemen* de Catherine I" aggrava encore la position d'Eudbxie. Tolstoy fut chargé de la transporter à Schliisselbourg et de la confiner dans un cachot. La brièveté du règne de Catherine devait rendre à Eudoxie la liberté et les prérogatives de son ancienne position.
L'influence de Catherine fut aussi salutaire que celle d'Eudoxie avait été nuisible ^ Cette jeune Livonienne avait eu une existence fort agitée avant d'attirer l'attention de Pierre-le-Grand. On dit qu'elle avait été d'abord servante chez un pasteur luthérien. Mariée à un dragon suédois , qui disparut , elle fut prise par les Russes à Marienbourg lorsqu'ils s'emparèrent de cette ville. Pierre, qui la vit chez son favori Menschikoff, fils d'un pâtissier, fut charmé de son intelligence. Devenue sa maîtresse, elle parvint à se faire épouser en 1707. C'était l'époque des fortunes extraordinaires ; car dans votre pays Louis XIV avait, quelques années auparavant (1685), pris pour femme la veuve de Scarron, devenue par sa bienveillance marquise de Maintenon (1674).
Catherine eut deux filles, Elisabeth qui devint impératrice et Anna qui épousa le duc de Hol-
1 L'histoire de Catiierine est tellement liée à celle de Pierre I*' que, pour l'étudier, il faut consulter les biographies de Pierre. Parmi les Busses, les principales sont de Ivan GOLIKOFF, de Michel 8CHTEB- BATOFF, de A. WI8K0WAT0FF, de P. 8CHAPIB0FF.
stein-Gottorp dont le fils, Pierre III, a fondé la dynastie régnante. Tout en regrettant de ne voir pas nattre un tsarévitch capable de continuer ses réformes, Pierre-le-6rand s'attachait de plus en plus à Tobscure servante livonienne. Sa douceur inaltérable, son admirable sérénité étaient d'une grande ressource à un époux que la violence , reste déplo* rable des temps barbares, disposait à tous les excès. On lui pardonna donc son élévation à cause de Finfluence salutaire qu'elle exerçait Les événements ne tardèrent point à prouver que sa fermeté était aussi grande que sa mansuétude, et en sauvant le tsar et peut-être avec lui la Russie, elle légitima sa prodigieuse fortune.
Le jour même ou Pierre avait déclaré son union avec Catherine, il s'était mis en marche contre les Turcs , l'âme remplie des plus vastes plans. La couronne de Byzance brillait à ses regards dans le lointain et le génie heureux qui avait triomphé de tant d'obstacles et vaincu Charles XII, comptait sur la fortune qui l'avait, jusqu'alors, si bien secondé. Catherine prit part à l'expédition avec une ardeur chevaleresque. Heureuse de partager les fatigues et les dangers de celui qui venait de lui donner une couronne , elle marchait à cheval à la tête des troupes.
Mais cette expédition mémorable devait finir de la manière la plus triste. Le grand-vizir Baltagi- Méhémet, meilleur tacticien que Pierre et qui disposait de forces plus considérables, obligea le tsar à une retraite périlleuse et le cerna à Houche sur le Pruth (Moldavie). Un désastre pareil à celui qui, plus
tard, signala la campagne de Napoléon en Russie, semblait réservé au vainqueur de Puhawa, Pierre, cédant à un découragement peu digne de son caractère, s'était retiré dans sa tente en défendant d'y laisser pénétrer personne. Agité de ces mouvements convulsifs auxquels il était sujet, il s'abandonnait à la plus profonde tristesse lorsque la tsarine força la consigne. Catherine le décida à recourir aux négociations , quoiqu'il parut peu vraisemblable que le grand-vizir se laissa arrêter dans sa marche victorieuse. Mais l'impératrice , sachant que la patrie ne passe dans le cœur des Musulmans qu'après l'argent, fit rassembler quelques piei*reries, des fourrures précieuses , l'or qu'on put trouver , afin de disposer le chef des Ottomans à bien accueillir le projet d'armistice présenté par SchérémétiefiF. Le traité signé à Faltchi n'imposait aux Russes d'autre concession importante que la restitution d'Azov (1711).
Pierre n'oubliait pas plus les services que les injures. Lorsqu'il s'aperçut que ses forces déclinaient, il voulut que Catherine fut couronnée avec une pompe extraordinaire et il la revêtit lui-même des insignes de la puissance souveraine. Malheureusement, la servante de Marienbourg, n'ayant plus rien à attendre du tsar, sembla oublier tout ce qu'elle lui devait. Pierre, qui lui avait donné l'exemple de l'infidélité, se vengea sur Moëns, favori de Catherine. Il l'obligea à assister au supplice de ce courtisan condamné à perdre la tête, « pour avoir trafiqué de son crédit auprès de l'impératrice. » Il faut que Catherine eût conservé un singulier ascendant sur le prince vin-
dicatîf qui avait fait massacrer les strélitz , emprison* ner sa sœur, flageller sa première femme et condamner son propre fils à mort, pour avoir échappé à un châtiment plus sévère. Du reste, Pierre survécut peu à Moëns. Autrement Catherine eût été exposée à voir la couronne passer sur une autre tête. Son règne, qui ne dura que trente mois, peut être regardé comme une continuation de celui du réformateur de la Russie, dont elle suivit complètement la politique. .
Lorsque Pierre II, petit-fils d'Eudoxie Lapoukhine , remplaça sur le trône Catherine F* (1727), ce prince, encore enfant, s'attrista de la cruelle situation de son aïeule. Mais Menchikoff redoutait les intrigues de la mère d'Alexis et Fantipathie qu'elle avait pour les hommes dont Pierre I" s'était servi afin de transformer la Russie. Cependant il se décida à lui envoyer deux gentilshommes de sa famille pour lui annoncer l'avènement de Pierre Alexeiévitch et la prier de consentir au mariage du tsar avec une princesse Menchikoff. Eudoxie, frappée d'étonnement d'une résolution si peu attendue , partit pour Moscou où les grands de l'empire la reçurent avec tous les honneurs dûs à son rang. Lorsque Pierre II arriva dans la ville sainte pour se faire couronner, elle éprouva un saisissement si vif à la vue de son petitfils qu'elle tomba évanouie. L'empereur lui rendit son ancienne position et lui assigna un revenu convenable.
Sous le règne de Pierre II, Menchikoff perdit la faveur que lui avaient accordée Pierre-le-Grand
n. Les Basses. 3
et Catherine I". Mais les Dolgorouki , principaux artisans de sa ruine , éprouvèrent sous Anna Ivanovna combien les retours de la fortune sont cruels dans les Etats despotiques. Anna, fille divan Y et nièce de Pierre-le-Grand , était duchesse de Courlande à la mort de Pierre II. Les grands qui rappelèrent à lui Succéder étaient fatigués du pouvoir absolu ou, si Ton veut, humiliés d'avoir subi si longtemps Farrogance d un parvenu tel que Menchikoff. De même qu'en 1715 la noblesse française releva un moment la tête à la mort de Louis XIV, ainsi les seigneurs russes crurent que, à l'extinction de la postérité mâle des Romanoff, leloignement et l'inexpérience d'Anna leur donnaient des chances d'obtenir pour l'aristocratie une part dans le gouvernement de l'empire. La fille d'Ivan V signa tout ce qu'on voulut» mais une fois en possession du trône, elle déclara « que l'empire de Russie n'ayant jamais été gouverné que par une seule personne, elle voulait jouir des mêmes prérogatives que ses ancêtres et que tous ceux qui s'opposeraient à l'exercice de sa puissance souveraine seraient punis comme coupables de haute trahison. » On a dit avec raison que la puissance illimitée dont Anna se montrait si jalouse, était destinée à un favori. Mais le favoritisme n*est particulier ni à la Russie, ni au règne des femmes. Les papes Jean XXIII et Alexandre YI avaient des favorites ... et quelles favorites! L'immense autorité que Louis XIV revendiquait d'une manière si impérieuse, n'était-elle pas, en réalité, exercée par Madame de Montespan ou par Madame de Maintenon?
Louis XV ne laissait-il pas régner M""' de Châteauroux, de Pompadour etDuBarry? Si la domination des favoris est impossible dans les monarchies constitutionnelles, où les luttes parlamentaires exigent des ministres de très-hautes facultés, elle est, au contraire, le résultat inévitable de l'autocratie. N'avons-nous pas vu le prince de Metternich empereur d'Autriche sous François I" et Ferdinand I"? Trop heureux les peuples quand les favoris ont d'autres titres que leur servilité ou des services d'une nature plus ou moins équivoque!
Biren, petit-fils d'un palefrenier courlandais, était sorti de l'obscurité grâce à la faveur de Timpératrice. Cet homme avait beaucoup d'intelligence et d'énergie, et le choix d'Anna n'avait pas été aveugle. Malheureusement il était d'une vanité folle et, furieux de la modestie de son origine, il devint le bourreau de la noblesse russe. Habile à représenter comme des traîtres les grands qui avaient voulu, à l'instigation des princes Galitzine et Dolgorouki, limiter le pouvoir de l'impératrice, il obtint de la faiblesse d'Anna, naturellement douce , l'arrêt de mort de ses ennemis. Les Dolgorouki furent surtout exposés à ses vengeances. Le prince Ivan, auquel sa femme, Nathalie Schérémétieff, donna tant de preuves de dévouement, fut écartelé à Novgorod. Ce n'était là que le début de proscriptions qui, plus d'une fois, révoltèrent l'impératrice elle-même, mais qu'elle n'avait jamais le courage de refuser à son amant. Tandis que Biren décapitait les nobles, Anna les avilissait. Elle avait six bouffons, dont quatre appartenaient à la
plus haute aristocratie. Un prince Galitzine étant entré, à Fâge de quarante ans, dans TEglise romaine, Anna le punit de cette faiblesse d'une façon ridicule. Elle lui donna le titre de page et de bouffon, le maria avec une fille du peuple et lui fit faire des noces grotesques. Les victoires signalées des Russes sur les Polonais et les Turcs les disposaient à Imdulgence. D'ailleurs, ces fantaisies ne produisaient pas en Europe, l'impression qu'elles causeraient aujourd'hui. Sans doute, en 1740, date de la mort d'Anna, Louis-le-bien-aimé , alors soumis aux volontés de Madame de Châteauroux, conservait quelque sentiment des convenances de sa position, mais le Parcaux-Cerfs et les rigueurs atroces exercées contre les protestants devaient bientôt rejeter dans l'ombre les faiblesses d'Anna Ivanovna, dont le favori, capable, résolu, heureux dans ses entreprises, était fort supérieur à M"'" de Pompadour et Du Barry qui perdirent les Bourbons. Anna, guidée par les conseils de Biren, sut tenir tête au parti théocratique, que Pierre I** et Catherine T* n'avaient pas découragé, et dont quelques membres rêvaient l'union avec Rome. Le zèle qu'elle mit à défendre l'indépendance religieuse de la nation, lui fera pardonner bien des fautes par rimpartiale postérité. Sans les intrigues de Biren, elle se fut même décidée, à la fin de son règne, d'après les conseils de Volynsky , à donner une constitution.
Anna, en mourant triomphante des ennemis de l'empire, avait nommé pour successeur Ivan VI, son neveu. Biren était chargé de la régence (1740). A
peine celui-ci allait-il être supplanté par la mère de l'empereur qu'une conspiration militaire éleva au pouvoir suprême Elisabeth, fille de Pierre-le-Grand (1741). La voluptueuse Elisabeth ^ ne se décida pas sans hésitation à compromettre son repos dans les hasards d'une conjuration. Cependant, lorsque le chirurgien banovrien Lestocq, attaché à sa maison, leût décidée à revendiquer ses droits, elle se montra digne de sa race. Après avoir prié devant une image de la Vierge et passé le cordon de sainte Catherine, elle monta en traîneau et harangua quelques soldats ralliés par ses partisans. « Amis, leur dit-elle, vous savez de qui je suis fille , suivez-moi ! '^) — « Nous sommes prêts, répondirent-ils, nous les tuerons tous ! » La garde du palais d'hiver n'ayant fait aucune résistance , un nouveau règne commença pour la Russie ^ règne signalé par de grands succès et qui eût peutêtre rappelé celui de Pierre-le-Grand, si la belle, intelligente et gracieuse impératrice , dont les soldats cueillaient tant de lauriers sur les champs de bataille, n'eût pas, dans l'administration intérieure, laissé trop de liberté à l'égoïsme des favoris. Un homme qui n'était guère disposé à la flatter a, dans un coup-d'œil sur ce règne ,^ fait avec assez d'impartialité la part du bien et du mal.
« Elisabeth, dit Munich, aimait la magnificence et Tordre; elle avait la passion de bâtir des églises
1 Le père de la littérature russe, L0M0K080FF, qni, en 1749, a compote ton éloge en latin, ne parle que de ses qualités.
2 Un écrivain rnsbe anonyme a publié, en 1744, un Récit historique ^ cauromnetMut 9t du règne d'Elisabeth.
et des palais. Elle aimait le militaire, et cest par la que ses armées ont glorieusement combattu et vaincu les troupes de Prusse, alors tant vantées <. C'est elle qui a rendu la cour de Russie une des plus brillantes de l'Europe , en y introduisant la langue, le goût, la politesse et les manières françaises. Elle parut ennemie irréconciliable, et elle n'a jamais pardonné aux comtes Ostermann , Lovenvolde , Golovkine, ni au baron de Mengden, ni à moi 2, ni à mon fils. Née d'un sang voluptueux, Elisabeth était voluptueuse à l'excès. Elle était inconstante et changeait souvent de favoris. Cette faiblesse est souvent accompagnée de complaisance , aussi laissait-elle agir les personnes favorisées au gré de leurs intérêts personnels. De là un grand désordre dans les finances, et tant de particuliers enrichis dans un temps où la couronne manquait d'argent; de là des monopoles ruineux et des douanes oppressives. »
Cependant les contemporains d'Elisabeth Petrovna , qui n'avaient pas oublié les supplices ordonnés par Biren, accordèrent à la fille de Pierre le surnom de Clémente. En efiet, elle fit grâce de la vie à Munich, à Golovkine, à Ostermann, à Lovenvolde et à Mengden, qui furent envoyés en Sibérie. Les femmes des condamnés partagèrent volontaire-
1 Â la même époqne, eo France, — où les femmes ne rôgrnent pas, mais gonvernent — Tadministration de Madame de Pompadour livrait la France à l'Antriche et accablait la monarchie de revers et d'humiliations. — Voyez L. CARNÉ, Le gouoememeHt de Madame de Poinpodour , dans la Reowe des deux mondes du 15 janvier 1859.
S A cause de la faveur dont ils avaient joui sous Anna.
ment leur sort. Or , quand on réfléchit à ce qu'étaient alors les rigueurs de Fexil, onne saurait trop admirer Théroïque énergie de ces cœurs magnanimes. Ces actes de sévérité ne rassurèrent pas l'impératrice. Tout lui donnait de l'ombrage. Elle redoutait toujours les conspirations qui sont, dans les Etats despotiques, le terrible contre-poids d'un pouvoir sans limites. Elle cherchait dans la dévotion un remède à ses terreurs et, comme Louis XV, elle faisait expier cruellement aux hétérodoxes les désordres de sa vie. Tandis que le descendant de Henri IV jetait dans les galères ^ ces protestants qui avaient défendu contre la ligue le premier des Bourbons, Elisabeth punissait cruellement ceux qui violaient les lois du carême et, par ses ordres on arrachait la langue aux blasphémateurs 2. Mais tandis que l'héritier de Louis XIV détestait les gens de lettres et transformait la France en une puissance de second ordre , la fille de Pierrele-Grand fondait l'Université de Moscou et l'Académie des Beaux-Arts dé Pétersbourg et continuait avec le plus grand éclat les traditions conquérantes de son père. La Pologne et la Courlande obéissaient à linfluence de l'impératrice. Malgré la Suède belliqueuse, elle reculait les frontières de la Russie du côté de la Finlande. Les Ottomans humiliés tremblaient
1 Voyez BUNOENER, Troi$ $ermon$ $ous Louis XV.
S Bien avant Elisabeth , Lonis IX de France (le saint Louis de l'E* f lise romaine), flls d'une Espa^rnole, la leur faisait percer avec un fer rouge. Louis XIV, qui a signé la révocation de l'édit de Nantes, avait aussi une mère espagnole. L'influence des mères se voit partout dans l'histoire.
dans les murs de Stamboul, et letoile même du grand Frédéric pâlissait aux champ de Kunersdorf devant celle de l'heureuse Elisabeth.
Avec la fille de Pierre I" s'éteignit la dynastie des Romanoff (1760), comme celle des Habsbourg finit quelques années plus tard avec Marie-Thérèse (1780). Mais Catherine I" et Elisabeth devaient trouver dans Catherine-la-Grande une héritière qui les a presque fait oublier et par l'audace de ses vices et par la hauteur de son génie.
Appelé au trône par le vœu d'Elisabeth, Pierre, duc de Holstein-Gottorp, qui avait épousé une de ses proches parentes, Sophie d'Anhalt-Zerbst, depuis nommée Catherine, était, par sa mère Anna, petit-fils de Pierre-le-Grand. Esclave des préjugés de la race germanique, Pierre III ne sut pas dissimuler son mépris pour ses sujets et son enthousiasme réellement fanatique pour les Allemands. Au moment où la Russie venait d'obtenir en Allemagne les plus éclatants succès, cette partialité révolta le sentiment national surexcité par la mémorable journée de Kunersdorf, sentiment que l'adroite Catherine ménageait de toutes les façons. Tandis que l'empereur s'efforçait de germaniser l'empire, Catherine visitait les églises, flattait le clergé orthodoxe, et adoptait, pour ne plus le quitter, le costume russe. Le jour où , confiante dans sa popularité, elle se leva pour détrôner son mari, la Russie, exaltée par sa beauté, sa grâce, sa jeunesse, .sa vive in— telligence, la Russie entière se leva avec elle. La postérité regrettera qu'une révolution, désirée de tous, ait été souillée par le meurtre de l'infortuné Pierre III.
et que les triomphes d'un grand règne aient commencé par un assassinat. Ces triomphes sont trop connus pour que je croie utile de vous les rappeler <. Si, au nom de Catherine conspirant contre Pierre, l'histoire doit unir celui de la princesse Dachkoff, on a trop oublié le touchant dévouement d'une des filles d'honneur de l'impératrice. M"' Woronzoff, sœur de la princesse. Pendant que l'héritier des Romanoff languissait dans sa prison de Robschak, à vingt-deux verstes2 de Pétersboure, une voix bien connue venait chanter sous ses croisées une mélancolique romance, pareille à celles que, dit-on, faisait entendre Blondel, le ménestrel fidèle, au pied du donjon où l'astucieuse Autriche avait enfermé le héros normand, Richard-cœur-de-Lion. L'ancienne maîtresse de l'empereur, devenue dans le malheur un ange de bonté et de dévouement, pleurant sous les murs d'une prison, repose un moment l'imagination attristée par les scènes lugubres que la politique de Catherine ne parvint pas à dissimuler à l'Europe. Tout Russe dirait avec orgueil que ce fut l'épouse étrangère qui se souilla les mains de sang; mais qu'il se trouva parmi les filles de ces Slaves que l'orgueil geimam'que traite avec tant de dédain une âme reconnaissante et fidèle.
Après Catherine-la-Grande aucune femme ' n'a occupé le trône de toutes les Russies^. Je crois
1 Les biogrraphies de Catherine II ne se comptent ping. Celle» de KIRCHHOF, 8CHLŒZEB, TANNENBEBO, FORSTER, AKDRJE, XLEBE, TOOK, AUOUI8, KABAMSINE, sont les plus connues.
% La verste équivaut à l kilom. 67 cent.
S (^nant aux femmes russes qui ont épousé dçs sultans et joué un r61e à Constantinople, voyes la première partie, livre VI.
pouvoir affirmer, en résumant les détatld insuffisants contenus dans cette lettre que le trône des tsars a été dignement occupé par notre sexe. Les noms de sainte Olga, de Catherine I", d'Elisabeth Petrovna, de Catherine II resteront , à divers titres, populaires parmi les Russes. Entraînée par sa passion pour Biren, Anna sera jugée plus sévèrement. Mais prenez, — dans n'importe quel pays et quelle dynastie, — les noms de cinq princes, et demandezvous s'il s'en est rencontré quatre qui aient fait avancer leur pays comme Olga, Elisabeth et les deux Catherines? L'histoire de Russie, pas plus que celle de l'empire d'Orient, de l'Espagne, de la Scandinavie et de l'Angleterre ne fournira d'arguments a ceux qui nous accusent d'incapacité politique. Les faiblesses d'Eh'sabeth Petrovna nont pas été plus déplorables que celles d'Henri IV, et jamais Catherinela-Grande n'a donné au monde le spectacle que présentent les bâtards légitimés de Louis XIV, prenant place à côté des fils de la maison de Bourbon ^ Si Elisabeth fut superstitieuse comme Louis XV, qui croyait qu'un « roi très-chrétien », sacré à Reims, finissait toujours par aller au ciel, Catherine montra une intelligence bien plus élevée que celle de Louis XIV. Elle protégea et pensionna avec une générosité sans égale, les philosophes français 2, menacés perpétuel-
1 Voyez le duc de SAINT-SIMON, Mémoires,
8 A Paris, Diderot voyait ses livres brûlés par la main du bourreau. A Pétersbourg , Catherine le recevait comme un ami , après lui avoir donné une pension et acheté 50,000 ft. sa bibliothèque dont il conserva la jouissance.
lement de la Bastille; elle lutta avec énergie contre les prétentions monacales et obligea les couvents à se résigner aux victoires de l'esprit moderne; elle encouragea les lettres qu'elle cultivait elle-même ^ avec succès; elle donna un puissant essor à l'agriculture et à l'industrie; enfin elle a brisé, dans les mains de la Pologne, cette épée du catholicisme slave toujours tournée contre les églises indépendantes de Rome 2; elle a humilié en même temps et rislam et la Papauté, ces deux irréconciliables ennemis de la science et du progrès. Le règne des impératrices russes, qui commence avec sainte Olga, se termine dignement avec Catherine-la-Grande. Catherine avait les vices de son siècle, dont, malgré le titre de sainte que lui a décerné la reconnaissance de la Russie, la normande Olga était loin d'être exempte. Mais si la canonisation a fait oublier les fautes d'Olga, le surnom de Grande, mérité par tant de services, disposera la postérité à juger avec indulgence la femme supérieure qui n'a dans l'histoire des Russies qu'un nom égal au sien, — celui du vainqueur de Pultawa.
En visitant les environs de Pétersbourg, les événements dont j'ai essayé de vous donner une idée bien imparfaite , se présentaient à mon esprit. Il n'est guère de palais qui ne rappelle un souvenir, ou qui
1 Ses œuvres formeront cinq volnmes, dont trois ont para.
2 n suffit de rappeler les cruautés commises par les jésuites contre les réformés de la Pologne et les persécutions que les souverains polonais ârent subir aux kosalu, persécutions qui les oblig-èrent à se tourner vers la Russie.
ne porte Tattention sur une des princesses de la maison impériale. Ekaterinoff conserve le nom de Catherine I'*; le château de Tzarskoé Célo date du règne d'Elisabeth ; à Gatchina , on visite Tinstitut des enfants-trouvés fondé par Timpératrice Marie, mère d'Alexandre I" et de Nicolas I"; c'est à Péterhoff que se célèbre la fête de l'impératrice ; Oranienbaum appartient à la grande duchesse Hélène; Pavlovski a été légué par sa mère au grand-duc Michel et est maintenant la propriété du grand-duc Constantin, époux de la grande-duchesse Alexandra dont la beauté est célèbre.
J'ai entendu dire que la promenade d'Ekaterinofif, qui ressemble à votre Longchamp, a pour origine la fête de Catherine I", si toutefois la belle Livonienne avait pris pour patronne non la sainte Catherine de l'Eglise orientale, cette belle vierge d'Alexandrie qui convertissait les philosophes, et que Maximien Daïa envoya au supplice (312); mais Ca-^ therine de Sienne, très-connue par ses visions * et par ses écrits mystiques et dont la fête tombe , en Occident, le 30 avril. Or, on a supposé que, le 30 avril, le 1" mai (13 mai du calendrier grégorien) et les jours suivants, la route de Pétersbourg à Ekaterinoff était parcourue par les équipages qui se dirigeaient vers le palais que Pierre-le-Grand construisit à l'impératrice quand Pétersbourg sortit des marais glacés de l'Ingrie. Longchamp doit aussi
1 II saffit de citer le Dialogue entre le J^re éternel et sainte Catherine, dicté en extase en 1878.
son origine au pèlerinage que les Parisiens faisaient pendant la semaine sainte à un monastère de femmes situé au-delà du bois de Boulogne.
Quoiqu'il en soit de Torigine de la promenade d*Ekaterinoff, elle offre aux étrangers une occasion curieuse d'assister à une fête de printemps , telle que la permet la rigueur du climat et de contempler les magnifiques équipages des grandes dames de la Russie. Ne vous imaginez pas qu'il s'agisse ici de ce mois de mai que vous appelez « le mois des lilas et des roses. 9 Sans doute, à Tiflis le mois de mai n'est point une illusion. A Odessa même, où j'ai passé quelques mois, le printemps n'est pas un mythe. Malheureusement, Pétersbourg n'est ni dans le Caucase ni aux bords de la Mer-Noire ; mais dans une des régions les plus lugubres de la Russie. Aussi, au 1" (13) mai, la Neva charrie-t-elle encore des glaçons et les fossés des routes sont-ils remplis d'une neige sale qui attriste en même temps les regards et l'imagination. Pourtant, comme il faut bien que le printemps ait une place, au moins officielle, dans l'existence, le 1" mai tout change à Pétersbourg d'aspect et de costume. Les équipages, qui ont succédé aux tratneaux, sont remplis d'une foule brillante dont la toilette doit être printannière, si Ton en juge par les chapeaux des femmes. Pour moi, fille du midi, qui déjà n'admirais guère le ciel humide de votre bourbeuse Lutèce, je grelottais consciencieusement sous le soleil de mai d'Ekaterinoff, et je regrettais bien que Pierre-le-Grand n'eût point biti sa capitale au midi de cet immense empire qui
contient le septième des tenues da globes J essayais de me consoler en regardant les toilettes et les équipages. Les voitures ressemblent à celles qui parcourent les Champs-Elysées, mais les personnes qui occupent une certaine position sociale se font traîner à quatre chevaux divisés en deux attelages. Le premier de ces attelages est sous les mains d'un cocher à la longue barbe , qui le mène avec la gravité d'un homme qui sent l'importance de ses fonctions; le second est conduit par un groom {forreiter) imberbe, qui occupe une haute selle sur le cheval de droite et qui, d'une voix aiguë, avertit les passants distraits de faire place à ses chevaux.
Une longue ligne de maisons de campagne mène d'Ekaterinofif à PéterhofiF et à Oranienbaum.
Péterhoff doit, comme Ekaterinoff, son origine à Pierre-le-Grand ; mais les empereurs et les impératrices se sont plu à l'embellir depuis sa fondation. Fort inférieur à votre Versailles, Péterhoff est dans une situation beaucoup plus belle; car on y jouit d'une vue étendue qui embrasse le golfe de Finlande ; Pétersbourg dans le lointain, avec ses masses de palais , ses blancs édifices , ses temples , ses colonnes, ses forêts de clochers; Kronstadt et ses murs de granit qui couvrent, comme un bouclier impénétrable, la capitale des tsars. Les jardins en terrasse descendent jusqu'aux bords des flots. C'est le jour de la fête de l'impératrice Marie-Alexandrovna^ qu'il faut
1 Voyez SCHNITZLEB, L'empire des tsars^ un septième des terres du globe^ Strasbourg', 1856.
2 Toute princesse qui entre dans la famille impériale de Bussie,
visiter Péterhoff. L'impératrice appartient h une dy* nastie allemande, conformément à lusage généralement suivi en Russie. C'est une garantie pour le pays. Vous savez tous ce que votre France a souffert du fanatisme ou de l'ignorance des reines choisies dans les cours catholiques du midi. L'Italienne Catherine de Médicis a ordonné la Saint-Barthélémy; la veuve d'Henri IV, née dans le même pays et dans la même famille, n'a point été étraegëre à l'assassinat de ce grand roi et s'est occupée, pendant toute sa régence, à détruire son œuvre. Quant à l'usage qui oblige les impératrices et les grandes-duchesses à embrasser la religion orthodoxe, il est fondé sur une politique prévoyante. Vous avez vu dans votre histoire la funeste influence des princesses autrichiennes, dévouées à la politique rétrograde de la papauté. Anne d'Autriche a bouleversé la France, parce que le pays s'indignait d'obéir à son amant, un cardinal italien; elle a inspiré à Louis XIV cette ardeur impitoyable qui l'a décidé à ordonner les Dragonnades <. Figurezvous une archiduchesse Sophie sur le trône de Russie et travaillant à Pétersbourg, comme elle le fait à Vienne , à livrer un grand empire de 70,000,000
doit entrer, en même temps, dans l'Eglise orthodoxe et modifier son nom. Ainsi l'impératrice, fille de Lonis II, duc de Hesse, née le 28 août 1824, mariée le 88 avril 1841 au tsarévitch Alexandre , s'appelait Maxi> milienne-Wilhelmine-Auguste-Sophie-Marie. L'impératrice-mère , Alexandra-Féodorovna, s'appelait Frédérique-Lonise-Charlotte-Wilhelmine. Madame la grande-duchesse Hélène se nommait Frédériqne-Charlotte- Marie.
1 Sur les persécutions ordonnées par ce prince, voyez BUNOENER, Un sermon ious Loui$ XIV.
d'hommes aux fils de Loyola! Les Russes n*ont pas oublié les exploits de Marina, et ils ne veulent point, sous prétexte de tolérance, abandonner leur patrie aux plus intolérants des hommes, à ces moines qui font de la fraternelle religion de Jésus-Christ une émule du sanguinaire islamisme^.
La splendeur qu'on donne à la fête de l'impératrice prouve que la Russie n'a pas oublié les souveraines qui ont tant contribué à la gloire de l'empire. Il parait que ce jour-là 6000 voitures, 30,000 piétons et une multitude de barques quittent la capitale pour se diriger vers Péterhoff. Sans avoir pu vérifier l'exactitude de ces chifires, je puis vous affirmer que la foule m'a paru innombrable. Une partie de cette garde dont les costumes sont réellement éblouissants, les massifs cuirassiers, qui ressemblent à de mobiles forteresses, les sveltes hussards aux uniformes de pourpre, stationnent aux environs de la résidence impériale avec le corps des cadets. Toute cette foule, marchands barbus, élégants officiers, paysannes aux pittoresques costumes, mougiks aux regards étonnés, grands seigneurs qui veulent jouir d'un spectacle sans égal , tous errent confondus dans les bois de Péterhofi'. Plusieurs membres du corps diplomatique, — qui n'est pas invité par la famille impériale, parce que les étrangers ne sont pas admis dans son intimité, — tâchaient de nous frayer un passage à travers la multitude entassée dans les allées , où brillaient au sein
1 Voyez CAPO DE FEUILLIDE, De queiques liberiH omoU 1789.
des nuits près de 300,000 lampions. Au nord de la Russie, le soleil est si paie et les illuminations tellement éblouissantes ' que ces nuits merveilleuses valent bien mieux que les jours, et que la nature paraît vaincue par Thomme. Dans un pays où la nation tout entière obéit, comme en Asie, à la voix, que dis-je? à un signe du prince, Péterhoff, son parc et ses eaux s'illuminent soudainement de clartés féeriques. Le génie artistique des Russes se complaît dans ces combinaisons qui étonnent les yeux et Fintelligence. La flamme semble couler avec Tonde; des fleurs fantastiques s'épanouissent en pétales rayonnants; des guirlandes de feu s'enroulent sur les berceaux comme les vignes de l'Italie; les obélisques dn Nil surgissent dans les airs ; des palais dignes des Mille et une Nuits sortent du sein des ténèbres, comme si l'héritier de Pierre et de Catherine disposait de la lampe d'Aladin. L'homme est toujours avide d'idéal. Sous ce ciel rigoureux, dans ces glaces presque étemefles, il soupire après la lumière divine Vayoov q>àg, des pays favorisés de la Providence: il essaie donc de créer un univers factice, et d'oublier dans ces splendeurs qui passent si vite les soufirances de sa condition et la triste part que le Père commun toi a faite dans les félicités de l'existence. Mais hé-las! un rayon de soleil sous les orangers toujours fleuris, un soupir de la brise dans les lauriers roses, une soirée passée sous l'éventail des palmiers aux bords riants de la Méditerranée, ne valent-ils pas mieux que toutes ces pompes qui frappent l'imagination, mais qui laissent le cœur vide et triste?
n. Lei Bosses. ^
Dans rextrême nord comme dans Textrème midi, od une nature bienveillante n'entretient pas Téquilibre des facultés, Tintelligence rêve involontairement des fêtes sans pareilles et des voluptés insensées. En lisant certains détails de la vie de Marina, on songe à cette Cléopâtre dont l'ambition ne reculait devant aucune fourberie <, et une autre reine du même nom, belle, ingénieuse, ardente, qui préférait la mort à une existence vulgaire , n'a-t-elle pas quelques traits de ressemblance avec la docte et voluptueuse Catherine II? Sous les glaces du pôle et sous le soleil torride qui dévore la vallée du Nil, on est surpris d'abord de trouver tellement semblables les passions de rOrient; mais tout physiologiste qui sait combien difficilement Tâme humaine conserve son harmonie, quand elle est constamment troublée par rinfluence du monde extérieur, se rendra aisément compte d'un phénomène de ce genre.
1 C^est cette Cléopfttre qui a fourni à Corneille le sujet de Bodognne.
LETTRE IL
L»AIlISTOCRATIE ET LA COUR.
J^tersbourg,
On se fait généralement en Occident des idées très-fausses sur l'aristocratie russe. Certains chroniqueurs parisiens, qui visent avant tout à Teffet, ayant parlé cent fois « d'avalanches de princes russes », on se figure que ce titre est aussi commun en Russie que celui de baron en Allemagne et celui de cavalière en Italie. Rien nest moins exact. Sans doute, la tolérance du gouvernement russe en fait de qualifications aristocratiques est aussi grande que possible. Plusieurs familles géorgiennes, arméniennes, tatares et kalmoukes, des gentilshommes non titrés se font appeler princes sans que lautorité réclame. Mais ces usurpations , qui peuvent avoir quelque succès à l'étranger, ne trompent personne en Russie. Les moins savants n'ignorent pas qu'il n'existe dans cet empire de soixante-dix millions d'âmes que soixantedouze maisons possédant la dignité princière de Russie et que sur ces soixante-douze maisons, quarante et une appartiennent seules à la dynastie normande de Rurik (862-879) qui a fondé l'empire.
Lorsque le petit-fils de Rurik, saint Vladimir, qui convertit ses sujets au christianisme, fut au lit de mort (1015), il partagea la Russie entre ses douze
52 LIVRE PRRMIËR.
fils et un neveu. De ces douze fils sont descendues, trente-neuf familles, en ligne mâk, directe et légitime.
La première , par ordre ^e primogéniture , est celle des princes Odoievsky qui est issue de Rurik et de Vladimir par le martyr saint Michel, prince de Tchernigoff, massacré, en 1249, par les Mongols dont il refusait d'adorer les idoles. Leur nom vient de la ville d'Odoiefi* dans le gouvernement de Toula.
La seconde est celle des princes Koltsofi'-Massalsky qui descend également de Rurik et de saint Vladimir par saint Michel. Une des branches de cette famille , établie en Pologne , y a existé jusqu'à la fin du XVIir siècle. Le nom de Massalsky vient de la ville de Massalsk dans le gouvernement de Kalouga.
Les princes Gortchakofi* dont Torigine est la même et dont le nom vient d'un aïeul nommé Gortchak , sont représentés aujourd'hui par trois hommes distingués. L'un deux, le prince Alexandre , est ministre des affaires étrangères, l'autre président du département des affaires du royaume de Pologne et commandant de l'armée active.
Les princes Eletsky, Zvénigorodsky, Bariatînsky, Obolensky, Dolgorouky, Stcherbatoff ont la même origine. La famille Dolgorouky s'est alliée, en 1624, à la dynastie qui a remplacé la dynastie normande lorsque ta princesse Marie Dolgorouky épousa Michel Romanoff. La princesse Catherine fut fiancée à Pierre II qui mourut le jour même où le mariage devait être célébré.
Les princes Viasemsky descendent d'une branche de la maison de Rurik qui a régné à Smolensk et à Viazma plus tard.
Viennent ensuite les princes Swiatopolk-Tschetwertinsky , Swiatopolk-Mirski , Drouçki , Babitscheff t Putiatine, Drouçki-Sokolinski, Drouçki-Lubecki.
Les princes Stchétininé, Zassékine*, Sontseff- Zassékine , Shahovskoy , Mortkine , Shékonsky, Lvoff, Prosorowsky, Douloff, Krapotkine, descendent d'une branche de la maison de Rurik qui a régné à laroslaff.
Les princes Kozlovsky sont issus d'une branche de la maison de Rurik qui régna à Smolensk.
Les princes Stchépine de Rostoff, Kassatkine de Rostoff, Labanoff de Rostoff vienn ent d'une branche de la maison de Rurik qui régna à Rostoff.
Les princes Bélosselsky de Bélozersk, Vadbolsky, Schéleschpansky, Oukhtomsky, sont issus d'une branche de la maison de Rurik qui a régné à Bilozersk.
Viennent ensuite les princes Schouisky.
Les princes Gagarine et les princes Hilkoff descendent d'une branche de la maison de Rurik qui régna à Starodoub.
Les princes Volkonsky ont pour souche Ivan, fils naturel de George, prince de Torousse, qui luimême était fils de saint Michel. Le titre de prince leur a été reconnu à la fin du XVII' siècle.
Les princes Repnine- Volkonsky sont issus du prince Nicolas Volkonsky qui , en épousant l'héritière des Repnine, issus de saint Michel, a reçu, en 1801, de l'empereur Alexandre l'autorisation de prendre le nom de Repnine.
Outre ces maisons, qui ont dans les veines le
1 Les princes Sonzoff prennent rang après les princes Zassékine.
sang des héros et des saints , fondateurs de Tempire, quatre familles russes remontent au grand-duc de Lithuanie, Guédimine, souche de la dynastie polonaise des Jagellons. Ce sont les princes Havansky, Galitsyne, Kourakine et Troubetskoy^.
Onze maisons d'origine étrangère 2 ont été investies de la dignité princière en Russie. Ce sont les princes Voroneçky, Czartorysky, Koriatowitch- Kourzewich, Sangousko, Bagratione, Dadianoff, Metchersky, Ouroussoff, Tcherkasky, Tsitsianoff et loussoupoff. Les princes Bagratione sont une branche des tsars de Géorgie, les Dadianoff sont issus des anciens souverains de la Mingrélie, une branche des Tcherkasky règne encore dans la grande Cabardie 3.
Avant Pierre-le-Grand, aucun tsar n'avait cru pouvoir prendre sur lui de confier à personne le titre de prince {kniaz), qui semblait exclusivement réservé aux anciennes familles régnantes. Mais à Tépoque où le troisième successeur de Michel Romanoff monta sur le trône de Russie, la situation des descendants de Rurik avait été singulièrement transformée par les révolutions. Les princes de Moscou, appuyés par les Tatars, fortifiés par le besoin du-
1 n sera question plus loin des maisons princiôres de Polo^e et de Lithuanie.
2 Mingrélienne, géorgienne, tatare, etc. — Voyez ponr Thistoire de toutes ces familles récrit célèbre du prince Pierre Dolgoroukjr, NoHcê sur Us principales familles de la Rtusie^ nouvelle édition, Berlin, 1858.
8 D'autres maisons princières d'origine étrangère sont établies sur le territoire de l'empire sans être investies de la dignité princière de Russie, telles sont les princes du Daghestan, les princes Doundoukoff- Karsakoff, les princes Eristoff, les princes Gbirey, les princes Grousinsky, etc. — Voyez prince DOLGOBOUKI, HfoHcê, chapitre VIL
nité qui se développait dans la nation, étaient devenus grands-ducs de Russie de nom et de fait. Us se virent bientôt en état de contraindre les princes apanages à échanger leurs principautés contre de riches domaines. Quant aux récalcitrants , on les dépouillait et on les jetait dans des cachots. Ivan III, surnommé le Grand (1462-1504), réunit à ses Etats tout ce qui avait échappé à la convoitise de ses prédécesseurs, en même temps qu'il enlevait à la république de Novgorod, berceau de la Russie, les libertés respectées par ses prédécesseurs ^ Afin de primer les familles princiëres de ce qui leur restait d'importance politique, Ivan prit deux mesures également contraires à leurs intérêts. On créa un livre généalogique {rodoslovnaïa kniga) où Ton inscrivit, à côté des princes, les boyards de Moscou, tels que les Bomanoff, les Schérémétieff, les Boutourline, les Soltikoff, etc. En outre, on établit que le rang politique serait réglé d'après les dignités de cour ou d'armée 2. .
Lorsque le sauveur de la Russie , le prince Pojarsky^, descendant de Rurik, eut, en refusant le trône, anéanti les dernières espérances des héritiers de la dynastie normande, le jeune boyard Michel Romanof fut élu tsar (21 février 1613), après trois jours et trois nuits de débats orageux. Son petit-fils.
1 La répibliqae de Pskoff, sœur cadette de Korgorod, eut le mfime sort Bona le lègne suivant.
2 Voyez prince Pierre DOLOOBOUKI, NoHcej introduction. ~ L'institution fondé« sur cette loi reçut le nom de mestnitche$too.
3 Cette faoiUe s'est éteinte en 1685.
Pierre I", n'avait aucun intérêt à favoriser les descendants de Rnrik^ Aussi crut-il que le meilleur moyen d'enlever à Tancienne aristocratie une partie de son prestige était de décréter Tégalité politique de tous les gentilshommes^ et de donner le titre de princes à des Russes de toute origine. Cest ainsi qu'un pâtissier de Moscou, Alexandre Menschikoff, fut créé kniaz (30 mai 1707). Un sénateur d'une bonne famille, Ladyjensky, qui descendait par les femmes des princes Romodanovsky, fut autorisé à prendre le nom et les armes de cette maison. Les Lapcu* khine , inscrits au livre de velours , maison qui doina une femme (Eudoxie) à Pierre-le-Grand et une maîtresse (Anna) à Paul 1", furent faits princes par ce dernier, grâce à la protection d'Anna. Paul nonma aussi prince d'Italie le fameux Souvaroff, fils d'un prêtre de Moscou. Le même empereur donna le titre de prince au patriarche d'Arménie, Argoutinsky et à ses frères. Alexandre I" accorda cette dignité à Nicolas Soltikoff, d'une ancienne maison, inscâte au livre de velours, et au feld-maréchal Barclay de Tolly d'une famille bourgeoise de Riga. La baronne de Liéven fut élevée à la dignité de princesse par Nicolas r', qui nomma prince de Varsovie I^an Pas-
1 Quelques familles , quoiqu'elles n'aient aucun titre , descendent aussi de Burik. Ce sont les Yerapkine« les Bjevsky, les Ti)lbouzine et les Liapounoff. Deux Tatischeflf ont accepté le titre de contes, K. Tatischeff, souche des comtes Tatischefif et A. Tatisoheff, mort lans enfknts.
8 C'est à cette époque qu'on recopia pour la dernière fois l'ancien livre généalogrique qui, relié en yelours rouge, a pris le lom de a livre de velours » {barkhatHoUa kniga).
kévitch, petit-fils d*un Petit-Russien d'origine fort obs* cure. Le même empereur créa aussi princes le comte Victor Kotchoubey, descendant d'un seigneur tatar; le comte Wassiltchikoff, appartenant à une branche des Tolstoy; le comte Alexandre Czemyscheff, dont la noblesse remonte au commencement du XYII' siècle; le comte Woronzoff , d une famille qui apparaît dans rhistoire sous Elisabeth Pétrovna dont Michel Woronzoff fut Famant et le comte Orloff^ qui descend d'un strélitz nommé gentilhomme par Pierre 1*'^.
Je viens de vous citer plusieurs comtes élevés à la dignité de princes. Ce titre de comte est aussi une innovation. Le feld-maréchal Schérémétieff, issu d'une antique famille de boyards, fut le premier Russe qui l'ait reçu de Pierre-le-Grand (1706) et le premier baron russe fut le vice-chancelier Schafiroflf (1701). Je no parle point ici de la Pologne ni des provinces balticpies; car dans ces contrées les qualifications empruntées à la féodalité allemande remontent beaucoup plus haut. Dans les familles comtales 3 on remarcpie les Schérémétieff qui descendent
1 n fant ajouter à cette liste les princes Tarkovsky (1849) et les princes Tchingis (1853).
8 n n*est point ici question des familles qui ont reçu le titre de princes et qui sont éteintes.
8 Ponr compléter la liste de ces .familles, il faat citer celles dont les noms suivent : Zotoff, Apraxine, de Vier, Soltykoff, léflmovsky, Hendrikoff , Czemysckeff-Kronglicoff , de Fersen , Konchéleff-Bexborodko» Kamensky, €k>ndovitch, branche aînée, Moussine-Pouchkine , Osten- Saken, Sievers, Fabien, Koncheleflf, Orloff-Denissoff, Koutaissoff, Wassilieff. Tatiscbeif , Pratassoff , Ooudovitch , branches cadettes, Platoff, Benningsen, Lambsdorf, Konovnitsyne, Gourieff, Pozzo di BorgOf ToU, Oppermann, Cancrine, de Benkendorff, Essen-Stenbock*
d'André Kabyla comme les Romanoff, les Kalytcheff, les Nepluiéff, les Babarykine, les Ladyghiae et les Konovnitsyne. Le boyard Théodore Schérémétieff avait épousé une cousine de Michel Romanoff et contribua à faire élire Michel tsar. Aux Tolstoy appartenait Pierre qui fut un des partisans les plus ardents de la tsarevna Sophie avant de passer du côté de Pierre 1". Les comtes de Munich < descendent de Bouchard-Christophe que l'impératrice Anna éleva aux plus hautes dignités et qui fut re-* légué par Elisabeth vingt ans en Sibérie. Henri-Jean- Frédéric, souche des comtes Ostermann, fut noaimé vice-chancelier par Catherine 1", créé comte par Anna Ivanovna, puis exilé en Sibérie par Elisabeth. Munich et Ostermann sauvèrent l'œuvre de Pierrele-Grand dans la période orageuse qui sépare la mort de Pierre du règne de sa fille. Celle-ci fit comtes Alexandre et Pierre Schouvaloff ainsi que Alexis Razoumovsky qui avaient été ses amants. La même dignité fut accordée par l'impératrice pour la même raison à Alexandre Boutourline d'une antique famille de boyards, inscrite au livre de velours*.
Fermor, Levaschoff, Mordvinoff, Kleinmichel, Bloudoff, Korsene-Kossakovskj, Ouvaroff , Baranoff, Adierberg, Nikitine, Bttdiger, Pérovsky, Soumarokoff. Il faut ajouter à cette liste quatre familles éteintes dans la ligne masculine. Les Golovkine, les OoloYine, les Morkoff, sont comtes du saint empire: les Bouxhoevden sont comtes prussiens et les Lambert sont d'une famille d'origine française.
1 Comtes du saint empire.
8 On trouvera dans le chapitre IV du livre du prince P. DOLOO- BOUKI la liste des famiUes inscrites au livre de velours. — Le poète national Pouchkine (1799-18S7) appartenait à une de ces famiUes.
Les deux Panine et les frères Orloff furent faits comtes par Catherine II qu'ils avaient aidée à renverser Pierre III. Le frère du célèbre Grégoire Potemkine dut son titre à la faveur dont jouissait son frère, amant de Catherine*. Alexis Bobrinsky, créé comte par Paul I", était fils naturel de Catherine et de Grégoire Orloff. Alexandre Zouboff, père du dernier favori de Catherine, obtint, à la recommandation de son fils le titre de comte du Saint-Empire. Les comtes Woronzoff-Daschkoff ont hérité du nom de la maison princière des Daschkoff, issue de Rurik, qui s'est éteinte en 1810. C'est à cette famille qu'appartenait la célèbre princesse Daschkoff, présidente de l'Académie russe de Pétersbourg. Le général Alexandre Dimitrieff-Mamonoff, et le comte Pierre Zavadovsky qui reçurent le titre de comtes ' de Paul, avaient été favoris de Catherine II. Les Strogonoff qui descendent d'un riche marchand de Novgorod, étaient grands vassaux de l'empire avant d'être gentilshommes. La comtesse Sophie Strogonoff née princesse Galitsine a été l'amie intime de l'empereur Alexandre et de la spirituelle impératrice Elisabeth. Le comte Rostopchine, beau-père de feu la célèbre comtesse Eudoxie Rostopchine, le même qui brûla Moscou et qui prétendait descendre de Gengis- Khan, fut fait comte par Paul V\ Les comtes Ko-
1 « n serait criminel à un Busse , dit le prince P. Dolgorouki , de ne point pardonner à Catherine sa conduite prirée , en faveur du gonyemement juste, sage et légal qu'elle introduisit dans un pays où toutes les traditions de Justice et de légalité se trouvaient outrageusement méconnues depuis la mort du tsar Alexis.
novnitsyne ont la même origine que les Romanoff et les Schérémétieff. A la famille des comtes Golénistcheff-Koutouzoff appartenait le fameux prince de Smolensk, Michel Golénistcheff-Koutouzoff, qui fut un des meilleurs généraux de Catherine et qui commandait en chef dans la campagne de 1812. Le général Paul Kisseleff, aujourd'hui ambassadeur à Paris, créé comte en 1839, a épousé la comtesse Sophie Potocka, appartenant à cette famille Potocki si célèbre dans les annales de la Pologne.
Si, en Russie, « les titres de prince et de comte se trouvent Fobjet de l'ambition et de la plus ardente convoitise de la part des plus hauts fonctionnaires de l'empire, celui de baron n'a aucune valeur sociale, et le titre de baron russe ^ comporte avec lui 'une idée de ridicule qu'il faut attribuer surtout à l'usage de le conférer aux banquiers de la cour 2. »
De même que Venise avait son « livre d'or », l'aristocratie russe a son « livre de velours » [bark-hatnaïa kniga) qui remonte au tsar Ivan III. Quelques familles très-anciennes, quoiqu'elles ne soient pas princières, y sont inscrites avec les princes.
Vous pouvez maintenant apprécier, mon amie, l'exactitude de vos feuilletonistes et de vos chroniqueurs qui ont la manie de parler perpétuellement d'une noblesse dont l'histoire leur est plus inconnue que les annales du Japon. Des écrivains plus graves ne
1 Mais non le titre de baron allemand qui est ancien dans les pro- Tinocs baltiques.
S Prince P. DOLGOROUKY, NoHcei : Quelques mots au sujet des bartas russes.
sont pas toujours plus exacts. Un d'entr'eux n'écrivait-il pas dans un recueil de premier ordre en parlant du domnu Alexandre X Ghika <t Monsieur Alexandre Ghika? » Gomme si Grégoire H Ghika (1660- 1664 et 1672-1673) n'avait pas reçu de l'empereur d'Allemagne Léopold I" le titre de prince du Saint- Empire romain?^ Dépareilles distractions expliquent tout ce qu'on raconte, en Occident, de vraiment étrange sur cette haute aristocratie russe, dont un écrivain très-hostile à la Russie a pu dire qu'elle est « animée d'un patriotisme ardent et capable de tous les sacrifices, — fortune et vie comprises 2. »
L'histoire tout entière de l'empire constate que les f3mmes appartenant à la noblesse ont autant de résolution que d'intelligence. Deux écrivains peu suspects d'enthousiasme s'expriment ainsi :
« Les femmes de ce pays se sont fait un culte de la fidélité à leur parole, du mépris du mensonge, de la délicatesse en affaires d'argent, de Yindépeniance en politiqiAe ... En général , les femmes en Russie pensent plus que les hommes . . . elles ont plus d'instruction, moins de servilité, plus d'énergie de sentiment. Souvent l'héroïsme lui-même leur semble naturel et leur devient facile 3. » — a 11 n'est pas de pays où Ton donne tant à l'éducation des femmes,
1 Ce fkit très-connu est attesté à la fois par les historiens de la Roonanie {voyez UBIdNI, Prooinces roumaines^ 81) et par les recaeils Mographiques les plus répandus (voyez DicUonmaire universel des eonimp^rains, article Gàika),
S 6ALLET DE KULTUBE, La SainU Russie,
S Marquis A. de CUSTINE, La Russie eu 1839.
et si peu à celle des hommes. II en résalle pour les femmes , dans la vie privée oomme dans la vie sociale, un incontestable ascendant . . . L*autorité, de nos jours , est échue aux femmes russes par la voie qui rassure dans le commerce intime . . . elles régnent sans conteste dans le salon du noble, dans le comptoir du marchand, dans Yisba (cabane) du mougik^.
Cette révolution ne s'est pas accomplie sans difficultés. Sans doute on s'aperçoit par le rôle que les femmes ont joué, dans la période la plus ancienne de la Russie que les Slaves de Test étaient naturellement disposés à leur rendre justice. Mais l'invasion musulmane n'était pas de nature à faciliter l'amélioriation de leur condition; 'car cette invasion était une réaction de la barbarie et des préjugés asiatiques contre le développement normal de la civilisation chrétienne. Durant cent cinquante ans (1240- 1389) la Russie, moins heureuse que la Roumanie, fut esclave des sectateurs de l'islam. Cette longue servitude a laissé dans les mœurs et dans les caractères des traces 2 que le temps seul pourra effacer. L'élection de Michel Romanoff (1613) mit un terme aux invasions de la catholique Pologne qui avaient succédé aux luttes contre les tribus turcotatares 3. Avec les Romanoff les femmes reparaissent
1 GALLET DE KULTURE, La Sainte Russie,
2 PHILÂBÈTE, évêque de Riga, Histoire de l'Eglise russe^ fait trèsbien comprendre cette transformation et ses inconvénients.
3 Les travaux de Castren ont démontré que les envahisseurs de la Bassie appartenaient à ce rameaa de la race finno-mongole.
sur le trône. Mais les vieilles mœurs, rudes et insociables, trouvèrent longtemps un asile dans les manoirs de la noblesse provinciale. Au commencement du règne de Catherine, les seigneurs qui res-^ taient dans leurs terres y pratiquaient l'antique hospitalité et vivaient avec leurs serfs, comme le vieux Cédric de Walter-Scott au milieu de ses Saxons* Profondément ignorants , étrangers au mouvement général de l'Europe, ils s'abandonnaient aux excès d'une humeur souvent farouche et aux fantaisies d'un sensualisme sauvage. Mais leur impétueuse franchise aurait rougi d'une souplesse qui leur eût paru peu conforme à la dignité d'un gentilhomme.
Dans la famille, ils exerçaient un despotisme tempéré par une bonhomie patriarcale. S'ils se montraient indulgents pour la grossièreté, tout acte de résistance systématique était impardonnable à leurs yeux. M. Aksakoff raconte, dans son intéressante Chronique de famille, que son grapd-père, le redouté seigneur dAksakova, Stéphane Mikhaïlovitch, ayant eu à se plaindre de sa femme, Anna Yassilievna, la battit si cruellement qu'elle resta pendant une année la tête enveloppée de linges. Prascovia Ivanovna qui, par son mariage avait fait éclater cette tempête et dont Stéphan était le tuteur , ne fut pas mieux traitée par son mari Mikhaïl Maksimovitch KourolessofF, major dans un régiment de dragons. Mikhaïl ajffectait pourtant de profiter des leçons de civilisation que Catherine-Ia-Grande donnait à son peuple : a C'était un homme d'un extérieur agréable, il parlait et écrivait avec facilité , il était insinuant et on l'accueillait par-
tout avec plaisir. » Cet homme charmant, cpie le vieux Stéphane , peu sensible à ses belles manières, appelait a un drôle et un vaurien », avait réellement quelques défauts. Il battait et pillait ses voisins et, sous le moindre prétexte , faisait fustiger ses domestiques de la manière la plus cruelle avec un fouet à lanière qu'il nommait gracieusement « le chat ». Sa femme, indignée d'une telle barbarie, lui ayant manifesté Thorreur qu'il lui inspirait, il l'enferma dans une cave, après l'avoir accablée de coups de bâton, et il y descendait deux fois par jour, afin de l'obliger à signer un acte de vente de ses propriétés. La malheureuse femme résista, malgré ses blessures, jusqu'au moment oii son tuteur, averti de sa détresse, larracha des mains de son bourreau.
Un poète célèbre de notre époque a tracé un tableau de la vie aristocratique à cette époque qui n'est guère plus flatteur.