LE VIEUX CHATEAU
« Je les revois donc , ces lieux bien connus de moi, oh la vie inutile et vide de mes aïeux se passait dans les banquets, les pompes grotesques, une sale débauche et une tyrannie mesquine , au milieu d'une foule de valets abrutis et tremblants qui enviaient le sort des chiens et des chevaux . . .
« Voici le jardin sombre , lugubre . . . Quelle est cette femme aux traits maladifs et chagrins cpii s'avance dans une allée, au milieu des branches?
« Je sais pourquoi tu pleures , ô ma mère !
Celui qui a flétri tes jours ... je le connais, hélas! Associée pour la vie à un homme grossier et ignorant , tu ne te berças jamais d*une espérance insensée; la pensée de résister à ton destin t épouvantait. Quoique ton àme fût fière et belle, tu supportais ton malheur avec la résignation de Tesclave . . . et sur ton lit de mort, ta voix murmura le pardon de tout ce qu'il t'avait été donné d'endurer *. »
Ces scènes ne vous surprendront pas si vous vous rappelez quelles étaient encore au XVII' siècle, sous le règne de Louis XIV , les mœurs atroces de votre noblesse provinciale. L'évêque Fléchier, dans ses Mémoires sur les grands jours (T Auvergne en a laissé une esquisse qu'il est impossible d'oublier. En l'étudiant on voit combien a été exact Téloquent auteur du Dernier des Mauprat.
Tandis que l'aristocratie de province restait fidèle à ses vieux usages, Pétersbourg voyait quelques femmes de la noblesse obéir à des opinions bien différentes. Le type le mieux caractérisé des idées nouvelles est assurément Catherine Woronzoflf, princesse Dachkoflf. Née en 1744, Catherine eut pour marraine l'impératrice Elisabeth et le duc de Holslein-Gottorp (Pierre III), qu'elle devait un jour détrôner. Elevée par son oncle, le grand-chancelier de l'empire, elle montra de bonne heure un goût passionné pour l'étude. A treize ans , elle lisait déjà Bayle et Montesquieu, Voltaire et V Encyclopédie. Le Diciionnaire de Moréri, ouvrage plus que sérieux,
1 NEKBASSOF, SUkotoorinia ^ Le vieux chAteau, Moscou, 185& n. Les Russes. 5
était perpétuellement dans ses mains. La polititpie et l'histoire avaient pour elle le plus vif intérêt. Aussi interrogeait-elle avec une sorte d'avidité les ambassadeurs, les savants et les artistes étrangers qui se pressaient dans la maison du grand-cbancelier. Ces goûts, — alors très-exceptionnels. — devinrent l'occasion d'une liaison intime entre la princesse DacbkolT, dont la sœur avait gagné le cœur de Pierre m, et la jeune et docte impératrice Catherine. La princesse, qui ne comprenait point le pencbant de sa sœur pour Pierre 111 , se dévoua bientôt aux projets de Catherine, que son brutal époux menaçait sans cesse d'enfermer dans un couvent. Afin d'arracher son amie aux périls d'une situation chaque jour plus critique , elle se mit en tête de renverser l'empereur, bien convaincue que l'impératrice, nne fois régente pendant la minorité de Paul, ferait jouir la Russie de toutes les libertés préconisées par la philosophie du XVin' siècle. Le comte Panine^ son oncle, gouvemeur du grand-duc, avait adopté en Suède les idées constitutionnelles. II n'eut donc pas de peine k partager les vues de sa nièce. L'archevèqoe de Novgorod, mécontent des insultes que Pierre prodiguait au clergé, plusieurs personnages considérables, irrités de sa brutalité, entrèrent également dans le complot. Mais tandis que la princesse agissait auprès des grands , d'autres conspirateurs , fort indifrérents à ses théories politiques, s'efforçaient de décider les soldats k l'insurrection. Grégoire Orlo^
I La DobleHe de cette malion commeDce ta XVn' ilèela.
amant de rîmpératrice, et ses frères, travaillaient à leur manière à préparer Favènement de Catherine II. Au moment où les conjurés s'organisaient avec une sécurité complète, un d'entr'eux, qui avait manqué de discrétion, fut arrêté. Avertie par Passek d'un incident cpii pouvait tout compromettre, Madame Dacbkoff, vêtue en homme, court, à minuit, rejoindre les chefs de la conspiration qui se réunissaient sur un pont de Pétersbourg. Alexis Orloff* se charge de porter à Catherine un billet, qui ne contenait que ces mots : « Venez, Madame, le temps presse ! » L'impératrice s'habille à la hâte, traverse la ville et se rend avec ses amis à la caserne d'Ismailoff, oii quelques soldats la saluent du titre de tsarine. La révolte s'étant étendue de caserne en caserne, Catherine se fait sacrer dans le palais, prend le costume d'un officier aux gardes avec le cordon de saint Alexandre-Nevsky, et monte à cheval avec la princesse,' également en uniforme, afin d'aller passer les troupes en revue' et de les décider à lutter contre l'empereur. Mais celui-ci ne fit rien pour défendre son trône et sa vie. Il fut, ainsi que Ivan VI et la princesse Tarakanoff, sacrifié à « la raison d'Etat », et Catherine put régner sans inquiétude lorsque la mort de ces trois personnes l'eût débarrassée de tous les compétiteurs.
L'impératrice récompensa splendidement les con-
1 C^est le même qui remporta depuis la victoire de Tchesmé sur les Tvet. Etant parvenu h se faire aimer à Bome de la princesse Tarakaaoff, fille de l'impératrice Elisabeth , il l'épousa secrètement, la coniniflit en Russie et la livra à Catiierine qui la fit périr dans un cachot.
jurés. Panine, oncle de la princesse Dachkoff, fut fait comte avec une pension de 20,000 francs. Sa nièce ne voulut recevoir qu'une somme de 100,000 francs. Ses espérances étaient plus hautes. Elle s'attendait à devenir la confidente et le conseil de Catherine, comme la duchesse de Marlborough Tavaît été de la reine Anne en Angleterre ^ et à lui voir réaliser ses idées personnelles. Ces idées étaientelles réellement praticables? Etait-il possible d'organiser un gouvernement constitutionnel dans un Etat peuplé de serfs et qui n'avait pas de classe moyenne? Catherine ne parut pas le croire . . . lorsqu'elle fut devenue impératrice. Il faut avouer qu'en Prusse et en France, ou existait une bourgeoisie éclairée, Frédéric-le-Grand et Louis XV n'essayèrent même pas d'entreprendre les réformes que la princesse et son oncle appelaient de tous leurs vœux. La grande faute de Catherine est de n'avoir pas, comme quelques-uns de vos princes, Lo\iis XI, Henri IV, Louis XIII, — j'allais dire Richelieu, — Louis XVI. travaillé sérieusement au développement de cette cla3se intermédiaire qui fait la force et la prospérité des nations.
Le jour même de l'avènement au trône de Catherine II, Grégoire Orloff, qui devait à son tour éprouver combien la bienveillance des souverains est inconstante 2, succédait à la princesse comme
1 Voyez miss Agnès STRICKLAND , The lices of the queens of Engiandy 1840-1851.
2 11 fut remplacé par Potemkine qui fut lai-même supplanté par Zouboff, lequel trempa plus tard dans l'assassinat de Paul I*'.
favori officiel. L'ancienne confidente eut le bon esprit de se consoler de sa disgrâce en se consacrant entièrement à sa famille, afin de lui transmettre les lumières dont elle était justement fière. Devenue veuve à vingt ans d un mari qu'elle adorait et qui lui laissa un grand nombre d*enfants, elle partit pour rOccident lorsque son fils aîné eût atteint sa dixième année. Sous le nom de Madame Michalkoff, elle visita TAllemagne, FAngleten-e et la France. Ce premier voyage fut le prélude d une absence de huit à neuf années, nécessitée par l'éducation de son fils, qui eut pour maîtres toutes les illustrations de FUniversité d'Edimbourg, que plusieurs professeurs éminents avaient rendue justement célèbre. A son retour, elle fut accueillie par Catherine avec une bienveillance qui prouvait que ses anciens services n'étaient pas tout-à-fâit oubliés. L'impératrice lui fit cadeau d'un palais et d'une terre avec 2500 paysans*, et, pleine de confiance en ses talents, elle la nomma présidente de l'Académie des Sciences et des Beaux- Arts, où tout était dans la plus déplorable confusion. Grâce à la variété de ses connaissances et à son expérience des hommes , la princesse remit l'Académie sur le meilleur pied. Assistée des académiciens , plus heureuse que votre Académie française, elle termina en trois ans le Dictionnaire de la langue russe. En outre , elle fit paraître des cartes de l'empire et publia, avec une auguste collaboration, un journal littéraire. Il sufSt de lire la remarquable
1 Non compris les femmes qu^on ne compte point en pareil cas.
70 LIVRE PRlîMlER.
correspondance de Catherine II avec Voltaire pour s'assurer de l'importance que cette collaboration donnait au journal de la princesse. Celle-ci , qui possédait soixante villages, et des milliers de paysans, qui était aussi puissante que riche, trouvait que le titre le plus incontestable à la considération étaient le travail et la capacité personnelle. Elle montrait donc pour l'étude la même ardeur que dans sa jeunesse. Mais la fin de sa carrière ne fut pas exempte de soucis. L'impératrice devint excessivement irritable et ombrageuse dans les dernières années de sa vie. La révolution française contribua beaucoup à aigrir son caractère et, ainsi qu'Alexandre I*', elle parut désavouer en vieillissant les idées qu'elle avait d'abord prises sous sa protection. Le règne de Paul réservait à la princesse de plus grandes tribulations. Comme amie de Catherine, elle fut exilée près de Twer sur la route de la Sibérie; car l'empereur ne pardonnait point à ceux qui avaient détrôné son père. Cependant Paul permit à Madame Dachkoff au bout de quelques mois d'établir sa résidence dans son domaine de Troïske. La mort tragique de Paul I" et l'avènement d'Alexandre rendirent à la princesse son ancienne position à la cour. Mais elle préférait à Pétersbourg et à Moscou le séjour de Troïske où elle était chérie des paysans qui, à cause de son humanité, lui pardonnaient quelques excentricités ^ Au XIX* siècle, le progrès de la civilisation de-
1 Voyez Memoiren der FârsHn, Daschkoff'y nebtt Einleitung^ Ton A. Herzen. Hambourg, 1857.
vait assurer à notre sexe une part d'action plus considérable sur la société russe, qu*au temps de la princesse Dachkoff. Aussi la baronne de Kriklener a-t-elle possédé une influence si grande, que son histoire est maintenant inséparable de celle de FEurope à la fin du règne de Napoléon. On sait combien elle influait alors sur les résolutions d'Alexandre I", et quelle part elle prit au célèbre traité qui reçut des grandes puissances le nom de Sainte-Alliance. Uerapereur Nicolas avait des opinions trop arrêtées pour que les femmes qu'il a le plus aimées aient pu modifier sensiblement une ligne de conduite, dont les conséquences ne sont maintenant un mystère pour personne, pas plus en Occident qu'en Russie. Alexandre r' avait, au contraire, une âme mystique, un cœur impressionnable et la vive imagination d'un véritable Oriental. Entre une pareille nature et l'auteur de Valérie il existait trop d'affinités pour que leurs rapports ne devinssent pas intimes.
Barbe-Julie de Wietinghoff, — que M. Sainte- Beuve a nommée « une àme merveilleuse • », — naquit à Riga d'une famille d'origine germanique 2. Son enfance fut rêveuse. « La solitude des mers, disaitelle , leur vaste silence ou leur orageuse activité, le vol incertain de l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseau qui aime nos régions glacées , la triste et
1 SAINTE-BEUVE, Portraits de femmes.
2 On sait combien la race «germanique est portée au mysticisme. N*a-t-elle pas produit Bœlime , Tauler , Swedenborg , Maria Kûmmrin, StiUing, la sœur Emmerich?
douce clarté de nos aurores boréales, tout nourissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse. » Devenue femme de Tambassadeur, baron de Krùdener, elle s^enivra longtemps des séductions et des plaisirs du monde. Valérie est, dit-on, Fhistoire de ces années stérilement agitées.
Mais le genre d'existence qu'elle menait est tellement vide pour un esprit d'élite, qu'un jour ou Fautre la fatigue devait arriver. La baronne était dans cette disposition oii l'âme, lassée de tourner sans cesse dans un cercle monotone, accueille avec ardeur toute pensée supérieure aux rêves laborieux d'une jeunesse ardente et irréfléchie. On dit qu'à Riga la mort subite d'un gentilhomme livonien, qui frappa vivement sa mobile imagination, acheva de la détacher des satisfactions de la terre. Des entretiens qu'elle eut avec un cordonnier morave, simple, mais enthousiaste, la confirmèrent dans ses résolutions. Partout dans l'histoire du méthodisme, en Angleterre, à Genève, à Riga, nous retrouvons les frères moraves fortifiant, conseillant, dirigeant même les fondateurs des nouvelles communautés. Ce fait, qui n'a pas été assez remarqué, est pourtant d'une grande importance; car toute doctrine conserve le cachet de son origine.
Il eût été heureux pour la baronne de n'avoir jamais eu d'autre conseiller que le modeste artisan dont « la foi était humble et vivante ^ » Mais elle ne tarda point à écouter avec bienveillance des
1 EYNÂRD , Madame de Krùdener, chapitre VHI, 1805-1808.
illuminés qui remplirent son esprit de dangereuses chimères. Dans un voyage qu'elle fit en Allemagne, ses relations avec le fameux Joung-Stilling, avec le pasteur Frédéric Fontaine et avec Maria Ktimmrin, paysanne extatique, augmentèrent son exaltation.
C'est ainsi, — il faut bien Tavouer, — que « Madame de Krùdener se trouva correspondre aux besoins de tant d'âmes ^ » avides de merveilleux et d'émotions religieuses. Il n'y eut chez elle,-' — quoiqu'on en ait dit 2, — ni calcul, ni ambition. Elle fut amenée, par des pentes insensibles, jusqu'aux dernières exagérations de l'illuminisme. Son histoire est celle de beaucoup d'âmes, non seulement au sein du christianisme, mais dans les sociétés qui paraissent le moins favorables au développement du mysticisme.
Avant l'arrivée de Madame de Krùdener à Genève, il s'était formé, en dehors de l'Eglise nationale, une petite communauté à moitié morave et h moitié méthodiste^ MM. Bost, François Guers et Henri Empaytaz en étaient les chefs. Suspects à la Compagnie des pasteurs, ne trouvant aucune sympathie dans la population, ils se contentaient de gémir en voyant le calvinisme tombé dans un discrédit aussi complet. Quand Madame de Krùdener parut à Genève 3, elle se figurait que le Ciel l'avait chargée
1 EYNÂBD, Madame de KrOdener, chapitre IX.
2 M. PABISOT, dans la Biographie universelle s'est signalé parmi les adversaires de Madame de KHidener*
3 28 Juillet 1813.
d une glorieuse mission. Un jour qu'elle en parlait à une de ses amies attachée à l'impératrice de Russie , cette amie lui répondit : « Vous voyez le peu de fruit de la mission de Madame Guyon à Genève i. Elle aussi s'était sentie appelée et avait cru y accomplir une grande œuvre et l'événement ne confirma point ses espérances. » — « C'est vrai , répondit la baronne, mais il lui fut promis de grandes choses ...» — Et quelles sont donc ces choses qui lui furent promises?» — «C'est qu'un siècle plus tard, une autre femme accomplirait ce qu'il ne lui avait pas été donné de faire 2. »
La petite communauté méthodiste, dirigée par M. Empaytaz, que Madame de Krùdener trouva k Genève, était alors fort découragée. Elle lui inspira une telle ardeur que, de cette époque, datent en Suisse les progrès du méthodisme.
M. Empaytaz, fatigué des luttes qu'il était obligé de soutenir contre la Vénérable Compagnie, quitta Genève et alla s'établir au Ban-de-la-Roche 3, où Madame de Krùdener le réjoignit au mois de septembre 1813. Je ne m'étendrai point sur leurs missions en Allemagne. Je tiens pourtant à citer un fait caractéristique qui montre assez à quelles illusions entraine l'illuminisme. Dans la Forêt-Noire, les deux apôtres du mysticisme trouvèrent un vieux capucin
1 Cet épisode très-peu connu de la vie de Madame Guyon, jette une Tive lumière sur l'état religieux de la Suisse romande au XVII" siècle.
2 Voyez Charles ËYNABD, Vie de Madame de Krùdener^ chapitre Xn, l8t2-lS18. — L'auteur de ce curieux ouvrage est, Je crois, genevois et très-favorahle à Madame de Kriidener.
3 Département des Vosges, en France.
avec lequel ils s'entendaient très-bien. « Il avait cpielquefois la vision béatifique, dit naïvement Thistorien de Madame de Krùdener, t7 voyait le ciel ouvert, les anges et le Sauveur dont le regard d'amour le ravissait ^ » Cependant les événements de 1815 appelèrent Madame de Kriidener à un rôle plus sérieux. Elle eut à Paris de fréquents entretiens avec Tempereur Alexandre. On a souvent parlé de ses relations avec les princes signataires de la Sainte-Alliance et de rimpression que produisit son mysticisme enthou* siaste sur le petit-fils de la sceptique Catherine. Mais rien dans son existence ne s'écartait beaucoup jusque là des habitudes ordinaires. Des femmes du caractère le plus différent, Madame de Montespan, Madame de Maintenon, Madame de Châteauroux, Madame de Pompadour avaient exercé avant elle une grande influence sur la politique des monarques absolus. Là où les institutions manquent, tout se décide au gré des passions ou même des sympathies des maîtres de la terre. La forme du nez de Cléopâtre, — c est le grave Pascal qui l'a dit, — importe plus au destin de la terre que I epée des légions et la diplomatie de l'artificieux Auguste 2. Je m'empresse de constater, pour éviter toute équivoque, que le rôle joué par Madame de Kriidener après Waterloo n'avait rien de profane. Nous ne sommes plus au temps d'Elisa, d Alexis et de La Cabane des Lataniersl
1 Ch. EYNABD, Madame de Kr&dener, chapitre XIV, 1814-1815.
2 Que M. J.-J. AMPÈRE a si bien apprécié dans VHittoire romaine à Rome. — Voyez la Revue des deux mondes de 1856.
Valérie, déjà convaincue qu'elle a reçu une mission du Ciel, et quelle peut, au besoin, faire des miracles *, Valérie commence à Paris les travaux apostoliques qu'elle devait continuer en Allemagne et en Suisse.
Au lieu de trouver chez les hommes, qui étaient alors, dans les cantons, à la tête des gouvernements aristocratiques de la Confédération helvétique, la tolérance qu'on lui avait accordée à Paris 2, elle fut obligée de lutter constamment contre leur malveillance à peine déguisée. Le canton d'Argovie fut d'abord plus fidèle que les autres au principe du libre examen, mais Bâle, Berne, Lucerne, Zurich et Thurgovie traitèrent l'amie d'Alexandre comme si elle avait été l'instrument des révolutionnaires les plus dangereux de l'Europe. Madame de Krudener supporta avec la patience et l'humilité d'une chrétienne les vexations des autorités et les persécutions de la multitude qu'on ameuta plus d'une fois contre elle et contre ses partisans.
La baronne quitta la Suisse dans l'automne de 1818, ramenée par la gendarmerie, de brigade en brigade, jusqu'aux frontières de la Russie. Vers 1822, mal vue de l'empereur Alexandre, que les révolutions italiennes avaient exaspéré contre toute tentative d'innovation, elle se retira en Crimée où elle fonda une maison de refuge pour les pécheurs et les crirai-
1 L'ouvrage de M. Eynard prouve jusqu'à quel point peuvent aUer les illusions d'un esprit enthousiaste en matière de prodiges.
2 Son historien — qui est Suisse — donne de longs et curieux détails sur les vexations de toute espèce qu'on lui fit suhir.
nels. Elle y mourut en 1824, le même jour que Fempereur.
Je vous ai déjà fait entrevoir quelles causes ont empêché TiniQuence de notre sexe d'être fort grande sons le règne du successeur d'Alexandre I". Ce n'était pas à la cour, mais dans une espèce d'exil qu'il fallait alors chercher la femme la plus célèbre de la Russie. La comtesse Rostopchine, née Sonchkoff, qui a eu pour émules, mais non pour rivales, Mesdames Panaëf et Pavloff, a cultivé avec un succès égal le roman ^ et la poésie. Mais la vocation réelle de cet esprit original est la satyre. Son beau-père, esprit caustique et patriote ardent, était gouverneur de Moscou en 1812. On lui a attribué l'incendie de la ville , résolution bien digne de cette âme fortement trempée. Un jour, il écrivit ses mémoires sur un seul feuillet. Cette pièce curieuse se termine ainsi : « Ma vie a été un mélodrame à grand spectacle. J'ai joué les héros, les tyrans, les amoureux, les pères nobles, — les valets jamais! » Le comte Zakrewski, honnête homme, mais esprit borné et rétrograde , était réservé par son funeste destin à devenir un des successeurs du comte. La comtesse Rostopchine, exilée à Moscou, n'eut pas à se louer de l'ancien ministre de l'Intérieur. Elle se vengea en poète et couvrit le gouverneur d'un ridicule indélébile. La pièce suivante qui lui est adressée vous
1 Parmi les romanciers on doit citer aussi Madame BAOB££F, fille du comte Spéranski. — On doit à Madame Bag^reef le Moine du Mont Athtn; les iMUrins runes à Jénualem; Le Starotoer et «a fille; Urne famille tongouse; lu lies de la Neva; La vie de château en Ukraine,
donnera une idée de la tournure d'esprit d'un des écrivains les plus incisifs de la Russie contemporaine.
« Tu n'es ni jeune, ni sot, ni sans cœur. Pourquoi donc la cité est-elle pleine de rumeurs et de tumulte? Pourquoi joues-tu le rôle d'un pacha turc? Pourquoi mettre Moscou en état de siège? Tu pouvais facilement gouverner d'après la vieille coutume, sans perdre ton temps à une besogne absurde. Nous sommes des gens tranquilles, nous ne faisons point de barricades et nous pourrissons en fidèles sujets dans notre marais. Pourquoi donc te donner tant de peine? Pourquoi tout ce tapage et ce bizarre emploi de la force ? . . . Quelle loi veux-tu mettre en vigueur? . . . Quel sera le nouvel ordre de choses? Peut-être te figures-tu, dans ton ambition sans limites, pouvoir extirper le vol et détruire l'exaction? Vaine espérance ! Ce zèle ardent se refroidira et se brisera comme l'acier fragile; car c'est* la moelle de nos os, c'est le sang de nos pauvres veines! Nous l'avons sucé avec le lait de nos mères! »
Le Berger et les Troupeaux^ est une allégorie destinée à ridiculiser le système d'administration du comte.
Ud riche métayer^ possédait des troupeaux Qui, s'ils n'étaient pas les plus beaux, Etaient les plus nombreux qu'on eût vus de la yie. * Pour garder chacun d'eux, le maître avait commis
1 L'exaction.
2 La traduction citée ici est plntdt une imitation qu'nne version littérale. Elle est due à un écrivain français anonyme.
S Le tsar.
Un berger yigiUnt, intelligent, tonmis.
Si bien qae les Toisins, avec un œil d*enyie
(Qui dit Yoisin dit en\ieax), Voyaient chez le richard toat marcher ponr le mieni; Et c*était yrai. Notre homme était un maître sage,
Séyère à point, prudent et circonspect.
Tenant, il fallait Toir, tout le monde en respect Dans les derniers recoins de son yaste héritage.
Pois il ayait, il faut en conyenir.
Un rare et singulier mérite
Pour un fermier, celui de ne choisir
Comme bergers, que des bergers d'élite.
Mais est-il ici-bas, demandez aux savants, Y compris le soleil, — quelque splendeur sans tache t Ce maître si prudent, qui yeillatt sans relâche
Sur ses moutons obéissants.
Un beau matin, Dieu sait pburquoi, yous chasse De son plus beau troupeau, le berger, qu*il remplace,
Deyinez par qui? Par un tshien.
Mais un chien hargneux, bon à rien,
Un fainéant, un triste hère^, Qoe le maître lui-même ayait banni naguère Dans un coin de la cour, à la niche lié.
Et quMl n'ayait pas châtié Par pitié.
Voilà donc le yieux chien lâché 1 . . Faut-il le dire ?
11 court, il aboie, il déchire, Confisque le manger, le boire et le dormir
A la panyre gent moutonnière.
Qui, bientôt, ne sait plus que faire, A quel saint se youer. Où se cacher, où fuir? — Vous marchez : Halte~là I — yous yous couchez : en route !
S'il est quelque mouton qui broute.
D'une furtiye dent, à la marge des bois, L'herbe fraîche, si tendre et si douce aatrefois.
1 Le comte Zakrewsky.
La peor rend tout amer à la bète aax aboUl Plus de paix ni d*amour, plus d'agneau qui bondisse; Le beau fleuve lui-même^, à leur soif si propice» Ne les voit plus venir qu*éperdus, ébaubis, Et pourrait se grossir des larmes des brebis.
Et, cependant, le vieux chien veille Le jour, la nuit, toujours prêtant Toreille An moindre bruit; courant, grognant, grondant»
Et mordant.
Qu*arriva-t-il un jour? — La race débonnaire (On la connaît pour telle) à la fin s*exaspère Contre un si long supplice. Elle s*enfuit au loin^ Au fin fond des forêts pour y chercher un coin.
Un asile bien sombre, et paître
Loin du pays qui Ta vu naître.
Mais viendra le printemps, le métayer voudra Emonder des brebis la toison'trop épaisse;
Nul à sa voix ne répondra Lorsqu'il appellera son troupeau, sa richesse . . . Tous, les prés sont déserts , pas un bêlement, rien! Alors il maudira sa fatale pensée.
Mais , dût-il étrangler son chien , Rien ne ramènera sa fortune éclipsée.
Or , ceci montre le danger De donner ses troupeaux à des chiens, sans berger.
La perte du maître est certaine.
Nous pouvons tondre les brebis, Nous pouvons dans leur peau nous tailler des habits. Nous pouvons les bouillir, les griller par centaine; C'est juste, c'est un droit I Mais les faire parquer. Sous la garde d'un chien hargneux, mieux vaut les vendre. Pour un troupeau qui fuit, il reste un chien à pendre;
1 La Moskwa.
Le beau commerce! Et puis chacun de se moquer De Tos façons d*agir. — Youlez-vous être sage? A propos de troupeaux, suivez le Yîeil adage : « n faut, on le sait , bien nourrir les* loups gloutons, « Mais que ce ne soit pas aux dépens des moutons. »
Dans la pièce suivante, ce n'est plus un individu, mais la majorité des fonctionnaires dont l'auteur attaque l'incapacité et Favidité :