‹ Les femmes enceintes devant le tribunal révolutionnaire, d'après des documents inéditsChapitre 1 sur 25 · L'HOSPICE DE L'ARCHEVÊCHÉ · texte numérisé non relu

L'HOSPICE DE L'ARCHEVÊCHÉ

La rouge silhouette du bourreau domine toute riîistoire de la Terreur.

Pendant deux ans, on vit ce terrible fonctionnaire, écrasé de besogne, égorger des femmes, des vieillards, des fdles de seize ans ; des chariots chargés de l'instrument de mort escorter de ville en ville la marche triomphale de deux cents proconsuls ; des orateurs de sociétés populaires s'écrier sur les places publiques et dans les temples : « Il faut chaque jour un bain de sang à la liberté ! » ; et, déshonorant la Terreur elle-môme, des législateurs, après avoir cherché dans le martyrologe des premiers chrétiens et dans la dépravation de l'empire romain des raffine-

ments de mort à surpasser, ordonner, à l'embouchure d'un fleuve, des exécutions dont le fond de la mer seul sut le nombre des victimes. Et cela dura jusqu'à ce que le glaive se fût retourné, jusqu'à ce que l'écliafaud, qui avait soif encore, se fût désaltéré dans le sang des terroristes, jusqu'à ce que Robespierre, du haut de la plate-forme, dans le grand jour de la guillotine, put contempler Tentière destruction de son parti et de ses amis, aux acclamations de ces mêmes Parisiens qui depuis dix-huit mois huaient tous les vaincus et regardaient d'un œil sec le supplice des deux mille huit cents victimes de ce tribunal dont le Comité de Salut public dictait la sentence. Ce qu'il y eut de remarquable dans cet épouvantable déluge de sang, ce fut l'impassibilité des victimes, le calme et le sang-froid des neuf cents femmes qui courbèrent la tète sous le triangle d'acier. Toutes moururent à merveille, mieux que des hommes : toutes, sauf deux, la mère Duchesne qu'on fut obligé de monter sur l'écliafaud, et la royale courtisane qui, déshonorant la guillotine comme elle avait déshonoré le trône, hurla de peur, se pâma, eut la chair de poule devant le couteau : (( Au nom du ciel, grâce! monsieur le bour-

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reauly) Sous le couperet elle criait encore. Bien des femmes, cependant, affolées par ridée de mourir, avant de passer du guichet à la charrette, se déclaraient sur le point d'être mères et obtenaient un sursis. C'était une règle traditionnelle du droit pénaP. Les médecins du tribunal décidaient de leur sort, et la plupart du temps, il faut l'avouer, leur diagnostic concluait trop vite à l'exécution immédiate.

Il était réservé au régime de la Terreur — puisque ce fut un gouvernement — de créer un singulier établissement qui caractérise bien cette funeste époque, un asile à la formation duquel fut étrangère toute idée de bienfaisance, un hospice-prison où les malades passèrent des mains du médecin dans celles du bourreau.

1 Code pénal, art. 27 : « Si une foramc condamnée à mort se déclare, et s'il est vérifié qu'elle est enceinte, elle ne subira la peine qu'après sa délivrance. »

L'ordonnance de 1670 avait prescrit la môme mesure que l'article 27 du Code pénal, et s'était montrée môme dans sa rédaction plus sage que le législateur de 1810. Il n'était pas nécessaire que la femme condamnée à mort vînt déclarer qu'elle était enceinte, pour qu'il fût sursis à l'exécution ; il suffisait qu'elle le parût pour que sa situation fût vérifiée.

Bien que cette disposition n'ait pas été reproduite par l'article 27, il est admis partons les auteurs qu'elle doit encore être appliquée, ((^hauveau et Hélie, I, n" i58. — Garraud, II, 3o6, 3 10. — Dallo/,, P. G. V<^ Pcinr, Rop. n» 600, Suppl.)

On sait qu'autrefois Notre-Dame, ce monument vénérable, aux voûtes toutes noires de siècles, s'élevait entre deux édifices symbolisant la religion et la charité : le cloître du chapitre occupait toute la partie gauche de la cathédrale dont il était le prolongement ; les bâtiments et les jardins de TArchevèché, à pic sur l'eau de la Seine, remplissaient la partie droite et se reflétaient dans le fleuve ^ .

C'est à l'Archevêché que, le 19 octobre, l'Assemblée nationale, transportée à Paris, tint sa première séance ; c'est dans la grande salle du palais archiépiscopal que, le 2 novembre, la Constituante détruisit la redoutable puissance du clergé. C'est là aussi que, le 3o mai, les commissaires des sections se déclarèrent en insurrection « pour sauver la chose publique » et préparèrent la chute de la Gironde et le triomphe de la Montagne.

Le 5 pluviôse an II (24 janvier 1794), la Convention décrétait que le palais épiscopal, occupé depuis cinq siècles par les évoques, puis par les archevêques de Paris, et vide depuis l'abdication de Gobel, serait trans-

^ Les travaux pour la construction du quai de l'Archevêché furent commencés le i*^"^ juin 1810. Le quai de l'Archevêché s'appelait primitivement quai Gatinat.

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formé en une infirmerie provisoire destinée uniquement aux prisonniers de la Conciergerie.

On nomma trois médecins, un économe, un portier. Le citoyen Quinquet ^ y jouait le rôle d'apothicaire : c'est lui qui installa tant bien que mal une officine, et, « comme il manquait encore beaucoup d'objets » , pour compléter l'installation : « J'espère, s'écria avec cynisme ce pharmacien qui avait de singulières théories sur le mode le plus expéditif de monter une pharmacie, j'espère qu'on guillotinera rapidement quelques apothicaires pour que rien n y manque S). En attendant, un arrêté du dépar-

* Reçu pharmacien en 1793, Quinquet exerçait marché aux Poirées. Almanach national de France, an II de la République. Il exerçait encore dans la même officine en i8o3. Almanach de i8o3.

Noms des personnes employées à Vhospice du ci-devant Evêché avec la date de leurs entrées et le prix de leurs appointements :

Qualités.

Noms. Entrées. Appointements.

Econome,

citoyen Ray, le 4 ventôse .

Sous-économe,

— Fays, le 5 germinal.

Médecin,

— Théry, le 12 pluviôse .

Chirurgien,

— Bayard, le 12 pluviôse .

Chirurgien,

— Nory, le 12 pluviôse .

Concierge,

— Senseit, le 9 germinal.

Chef-inflrmicr,

— Guyot, le 12 pluviôse .

I 5oo

Portier,

— Chauvin, le 18 pluviôse .

Arch. nat. W

i53, pièce 5,

2 Paris de L'Epinard. V Humanité méconnue ou

les sauf-

^rances d'un prisonnier^ Paris, i8u3, t. I, p. 171.

Cité par

tement de Paris, rendu sur avis conforme du président de la Commission temporaire des Arts, mit à la disposition du cynique apothicaire (( les objets et instruments de pharmacie qui pourraient se trouver dans la maison des ci-devant Sœurs-Grises de Saint-Lazare et autres établissements nationaux » ^ .

Toujours est-il qu'à la fin de germinal an II, riiospice national du Tribunal révolutionnaire était complètement organisé. La sacristie était devenue une salle commune aux chirurgiens et officiers de santé, dont on établit les logis dans le bâtiment du trésor vide de ses objets d'art depuis le 22 août 1792.

La basse sacristie devenait Famphithéâtre et le dépôt mortuaire^.

Gomme hospice, FEvêché dépendait du ministre de l'Intérieur; comme prison, de l'accusateur public. Les deux représentants dans la maison étaient l'économe et le concierge.

M. Léon Le Grand dans l'étude si complète et si documentée qu'il a publiée dans la Revue des Questions historiques, juillet i8go: V Hospice du Tribunal révolutionnaire, p. 9.

^ Arch. nat., F^^ 3^5 Qi^^ par M. Léon Le Grand, loc. cit., P- 9-

- G. Lenotre. Les quartiers de Paris pendant la Révolution.

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(( Personnellement responsable des évasions qui pouvaient se produire, le concierge devait toujours connaître exactement l'état de la population de l'Hospice. A cet effet, l'économe lui remettait chaque jour « la liste des (( malades selon l'ordre des salles et la place (( occupée par eux dans chacune d'elles. » Le soir, il s'assurait au moyen d'un appel que tous les prisonniers étaient présents, et il était tenu, en outre, de faire des rondes de jour et de nuit pour veiller au maintien de l'ordre*. »

Les bâtiments affectés aux malades se divisaient en un certain nombre de salles, dont les noms sont en partie venus jusqu'à nous : c'est ainsi que l'on comptait les salles d'en bas et des galeux^ la troisième sallc^ la grande salle du second, la salle de la République, la salle sixième, la deuxième salle de femmes, et enfin la salle de V Egalité et celle des Montagnards \ Quelques-unes de ces désignations montrent que l'Hospice occupait plusieurs étages.

La discipline y était sévère, si sévère même que la brutalité avec laquelle Tare il ly rorn-

^ M. Léon Le Grand, loc. cit., p. 14. ^ M. Lt3on Le Grand, loc. cit., p. ai.

plissait du i5 ventôse au 12 germinal les fonctions de geôlier-concierge, provoqua le 6 germinal un commencement de révolte, que seul le chirurgien Bayard parvint à réprimer. Théry, le premier médecin qui ait été nommé à l'hospice, était attaché au terrible jury d'accusation depuis le 11 juin 1793. C'était un médecin aussi ignorant que systématique. Il visitait tous ses malades en vingtcinq minutes, et, nouveau Sangrado, ordonnait un seul remède, de la tisane, de la tisane pour tout, et jamais que de la tisane. Un jour, il s'approcha d'un lit, tâtale pouls du malade : (( Ah ! il est beaucoup mieux qu'hier. — Oui, citoyen, répondit l'infirmier, il est beaucoup mieux..., mais ce n'est pas le même. Le malade d'hier est mort et celui-ci a pris sa place. — Ah! c'est différent; eh bien, qu'on fasse de la tisane ! ^ » Fouquier lui donna pour remplaçant un certain Enguchard, élève du célèbre Petit, un homme d'une taille colossale, au torse marmoréen et aux biceps athlétiques, qui, par son maintien, sa coiffure, avait les allures d'un coupe-jarrets ou d'un

i Proussinalle, t. II, p. 5o. Cité par le D"" Cabanes. Les indiscrétions de l'Histoire. Une infirmerie-prison sous la Terreur. A. Michel, Paris, p. 349-

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hussard. Sa grande recette était « la saignée, encore la saignée, toujours la saignée ». Les deux autres médecins étaient Naury, « un homme ignorant, saigneur aussi impitoyable, d'une avidité effrénée^ », et Bayard, un honnête homme, par contre, consciencieusement esclave de son devoir, cherchant à adoucir le sort de ses malades, et même à les arracher, quand cela était possible dans ce va-et-vient de la mort, par des prodiges d'adresse, de dévouement et de courage, à l'oflicielle boucherie de l'échafaud.

Les médecins avaient pour mission de visiter les détenus deux fois par jour ; la tournée du matin était fixée du i^^ germinal au i^^ vendémiaire à cinq heures, et du i^'' vendémiaire au i^^ germinal à six heures ; la contre-visite du soir était subordonnée à Tétat des malades ^ Dans l'intervalle, un des officiers de santé était de garde.

On raconte que Bayard, l'ange tutélaire des détenus, avait dans son service une malheureuse femme enceinte que le Tribunal avait

' L'/fumanilc méconnue, p. iG/j. Cili' par M. Léon Le (îrand, loc. rit.^ p, l'j.

'^ Alex. Tuetey. L'Assistance puhlif/ue pendant la Révolution, l. IV, p. 123.

condamnée à mort; après ses couches, le dévoué chirurgien pour lui sauver la vie, cacha son enfant, Femporta chez lui, et persuada à la mère de feindre une indisposition et de rester au lit pour gagner du temps. Lorsque cet homme généreux eut été obligé de quitter Thospice à cause des intrigues de ses collègues, on s'aperçut de la supercherie; ce fut une infirmière qui se chargea de la dénonciation. Fouquier-Tinville, furieux, annonça en plein greffe qu'il allait faire justice du médecin et donner ce un coup de balai » parmi les femmes de son service. 11 commença par envoyer la malheureuse mère à l'échafaud et par faire arrêter Bayard qu'il marqua pour une des prochaines audiences. Un jour, raconte Paris de L'Epinard, « on vint pour exécuter un arrêt en présence de Bayard : cet homme courageux se lève, s'y oppose, et court plaider lui-même au Conseil, avec toute Ténergie du sentiment, la cause des infortunées qui allaient subir leur sort.

11 prouve, appuyé des autorités de tous les collèges de médecine, qu'une femme qui se déclarait enceinte devait être crue sur sa parole et que les officiers de santé ne pouvaient se prononcer définitivement sur un

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état de grossesse qu'après quatre mois et demi, cinq mois révolus. Le Conseil fut résolu de prendre un arrêté conforme à la décision de la Faculté \ »

Les collègues de Bayard montraient moins de sentiment et d'humanité.

Telle était, dans ses grandes lignes, l'organisation de cette institution anormale de riiospice de l'Archevêché, et tels les hommes de Fart commis à sa direction.

Les malades ne pouvaient être reçus à l'hospice que sur un ordre écrit de l'accusateur public, rendu d'après l'avis des médecins ; et, dès qu'ils étaient guéris, ils devaient être prestement transportés dans d'autres prisons pour faire place aux nouveaux arrivants^

Toujours est-il que les détenus malades se trouvaient à deux pas du ci-devant Palais de Justice, sous la main de Fouquier-Tinville, et, par conséquent, tout près aussi de Técliafaud.

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