‹ Les femmes enceintes devant le tribunal révolutionnaire, d'après des documents inéditsChapitre 16 sur 25 · COMITÉ DE SÛRETÉ GÉNÉRALE DU 23 MESSIDOR AN III · texte numérisé non relu

COMITÉ DE SÛRETÉ GÉNÉRALE DU 23 MESSIDOR AN III

Sur la pétition^ pièces et rapport fait sur les réclamations par la citoyenne veuve Chamborand^

i Pierre Gaumy, loc. cit., p. 197.

2 D'" Cl. Gigon, loc. cit., p. 19.

2 Veuve Chamborand est évidemment une erreur de copiste ; il faut lire : femme Chamborant.

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de sommes d'argent et d'argenterie trouvées chez Henriot, ex-général, tombé sous le glaive de la loi, lia été pris l'arrêté suivant :

Renvoyé au comité des finances pour prononcer sur cet objet le 29 messidor de Van Ul de la République.

(signé) Courtois^ Perrin.

Pour copie conforme :

(signé) Bourguignon^ .

(( Bien que cette pièce désigne la veuve Ghamborand », écrit dans son livre si considérable et si consciencieux le D"^ Gigon, « il s'agit bien de celle qui signait femme Ghamborant-Blamont : l'arrêté ci-dessus se trouve, en effet, dans le dossier de cette dernière, et, de plus, sa cote est la même que celle de la lettre de M™° de Blamont au Gomité de Sûreté générale. » On se demande alors comment Henriot, l'agent le plus zélé de Robespierre, dont il servit la faction jusqu'à ses dernières minutes, a pu se trouver détenteur de sommes d'argent et de pièces d'argenterie appartenant à M"*" de Blamont.

Il est fort prol)abIe qu'Ilenriot, qui a laissé la réputation d'un ivrogne et d'un lâche, (|ui avait paradé dans les rangs des assaillants à

• Àrr/i. mil \ ,();8. lJo»:mii.iil (il.' parle L)'' Cl. Ciigon, loc. cit., |). iH.

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la journée du lo août et s'était fait remarquer dans l'intérieur du château des Tuileries, en égorgeant et en dépouillant quelques malheureux sans défense, était resté fort peu scrupuleux et fort peu délicat en matière d'argent. c( Probablement, la malheureuse jeune femme avait apporté ces valeurs avec elle pour en faire usage dans l'intérêt de sa cause, et, sans doute, Henriot lui avait été désigné comme un homme influent capable de la sauver; dès lors on s'expliquerait comment Tex-général de la garde nationale de Paris, tombé sous le glaive de la loi au 9 thermidor, comme dit l'arrêté précité, a pu se trouver détenteur ou dépositaire des valeurs réclamées plus tard par M"® de Blamont, et qu'il espérait s'approprier après la mort de celle-ci ^ »

Il est, en tout cas, intéressant de constater que l'intègre conventionnel chargé de statuer sur les escroqueries du chef de la force armée de la section des Sans-Culottes, n'était autre que le concussionnaire Courtois, enrichi dans les fournitures des armées, devenu l'un des

^ D'' Cl. Gigon, loc. cit., p. 19. « Il paraît pi'obable que la restitution eut lieu. Je tiens d'une personne de sa famille, qu'au moment de son décès, elle possédait quelques pièces d'argenterie fort anciennes, timbrées aux armes de son mari et d'elle-même, pièces qu'elle a léguées à un de ses neveux. » Le même, loc. cit., p. 19, note.

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plus riches propriétaires de Paris, avec somptueux hôtel faubourg Saint-Honoré et confortable maison de campagne à Rambluzin, pleine de meubles de style fin et de goût, venant en droite ligne du garde-meuble, de bibelots et de livres richement reliés dont aucun ne portait, cela va sans dire, ni les initiales, ni les écussons de Fancien fabricant de sabots d'Arcis-sur-Aube. N'est-ce pas dans les papiers de ce collectionneur sans scrupules qu'on découvrit aussi le testament de la Reine, que lui-même avait trouvé dans la paillasse de l'Incorruptible à qui Fouquier-Tinville faisait hommage de ces curiosités de la mort et de ces reliques de la royauté ?

Une des singularités de la Révolution fut l'apparition sur toute la France d'une nuée d'espions 3t de délateurs. Avec la Terreur, surtout, la délation était entrée dans sa phase d'omnipotence. La République avait adopté amoureusement cette orpheline de la tyrannie. Dieu sait si les rapports étaient noml)ron\-. Les délateurs recevant un salaire, tous ceux que le besoin, la domesticité rendaient dépendants, pouvaient trouver dans la délation des moyens d'existence ; d'autres recherchaient

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remploi de faire arrêter les gens suspects, dans l'espoir qu'ayant donné des gages aussi manifestes de civisme, ils ne seraient pas arrêtés. Or, le premier germinal an II (2 1 mars 1 794) , le citoyen Baudry, perruquier rue Pagevin, et la citoyenne Jossand, demeurant rue de la Réole, venaient raconter au Comité de surveillance de la section de Bon Conseil^ qu'ils avaient entendu tenir des propos contre-révolutionnaires d'une citoyenne, la nommée Marie-Anne-Elisabeth-Victoire Leclerc, âgée de trente-quatre ans, veuve du citoyen Baty, demeurant à Versailles rue d'Anjou n' 37. Elle avait dit: « en parlant du tyran Gapet, qu'il était bien malheureux de n'avoir pu échapper à Varennes, et aussi que Santerre est un scélérat de n'avoir pas voulu le laisser parler, qu'elle s'était apitoyée sur le sort des malheureux Suisses qui avaient été tués à la journée du 10 août et sur celui de la princesse de Lambale [sic)^ que c'était abominable ; elle a dit être la femme d\m cy-devant valet de chambre de Gapet et qu'elle avait un fils prêtre réfractaire en prison à Versailles, et qu'elle venait à Paris pour recevoir de l'argent ** »

^ Rapport du Comité de surveillance. Section ie Bon Conseil, i®"" germinal an II. Arch. nat., W 38i, n^ 877.

Ce rapport, comme bien on pense, fut le bienvenu. On arrêtait immédiatement la citoyenne Baty, qui était transférée à la Conciergerie le 7 germinal *. Là elle se déclarait être malade, sans toutefois rien signaler qui pût faire soupçonner un état de grossesse, et elle était envoyée à l'Archevêché, ainsi qu'en témoigne cet ordre de transfèrement :

TRIBUiNAL RÉVOLUTIONiNAIRE

ÉTABLI A PARIS, AU PALAIS, PAR LA LOI DU lO MARS 1793, l'an II DE LA RÉPUBLIQUE

ACCUSATEUR PURLIC

Attendu la maladie dont sont atteintes les nommées Marie-Pierrette Henneveux Lesclapart et Victoire Leclerc veuve Baty^ constatée par les officiers de santé^

Le directeur et économe de Vhospice national recevra et gardera jusqu' à nouvel ordre par écrit de V accusateur public les susnommées^ s'obligeant les représenter à toute réquisition de justice.

Le gardien de la Conciergerie remettra à l'huissier porteur du présent lesdites Ilenneveux Lesclapart et Leclerc veuve Baty^ ^^oy faisant décharge.

* Arch, de la Préfecture de police ^ carton 8, pièce 8o.

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Le présent duplicata qui sera laissé au gardien de la Conciergerie.

Au cabinet de l'accusateur public ^ le huit germinal Van second de la République une et indivisible.

(signé) A. Q. Fouquier^ .

Le i8 prairial (6 juin), la femme Baty comparaissait devant le Tribunal révolutionnaire et était condamnée à mort. En entendant prononcer le mot fatal de mort, la pauvre femme se déclarait enceinte et était envoyée de nouveau à r Archevêché.

Deux mois après, le neuf thermidor venait de mettre fin à la Terreur, et si la Révolution durait toujours, la guillotine semblait se reposer. L'heure était bonne pour implorer la clémence du Comité de Sûreté générale et d'obtenir sa liberté. La femme Baty adressait au Conseil des Dix, le véritable cabinet noir de la Révolution d'où sortaient les grandes mesures, la lettre que voici :

Aux Citoyens membres du Comité de Sûre té gén éra le .

Arrêtée pour des propos que je n ai pas tenus et quon avait défigurés^ fai été traduite au Tri-

^ Arch. de la PréfecUcre de police. Transfèrements, carton i8, pièce 32 his.

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bunal révolutionnaire où j'ai paru après une détention de plus de deux mois ; sur deux témoins Vim ne put prouver le propos qu'il me prêtait^ Vautre déclara ne pas me connaître et n'avoir rien à dire ; cependant je fus condamnée sans être écoutée et sans aucune preuve contre moi. J^étais grosse^ cette circonstance m'empêcha d'être la victime d'un jugement injuste. J'ose espérer de la justice du Comité qu'il permettra qu'un nouvel examen me mette à portée de prouver mon innocence et d'élever mes enfants dans les principes de liberté et de justice qui conviennent à des républicains^ Vinnocence n'ayant plus rien à craindre par l'heureuse révolution qui vient de s'opérer, c'est avec confiance que j'attends la décision du Comité.

Le CLERC veuve Baty.

A V hospice national ce J'j thermidor, l'an second de la république française une et indivisible^.

La pauvre femme Baty devait attendre plus de huit mois que cette requête fût exaucée.

L'on ne saurait croire à quel point était porté alors, non seulement à Paris, mais dans les plus petites communes, le système de dénonciation des gens suspects. C'est au génie froidement homicide, à l'infernale sagacité

» Arrh. mil. V' 477/»^.

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de Merlin de Douai, de Gambacerès, d'Oudot, qu'appartient l'invention de cette arme révolutionnaire qui ne laissait rien de sûr à l'innocence, rien d'inviolable à la délation. Afin de remplir les prisons, partout on avait donné le mot d'ordre : Dénoncez, dénoncez. Et tout le monde dénonçait. On s'infligeait à soi-même de féroces démentis, de peur d'être dénoncé comme plus tiède que son voisin. Le frisson condamnait à mort et la lâcheté se faisait pourvoyeuse de l'échafaud.

C'est ce qui arriva encore pour une pauvre fille servante d'un curé défroqué, Marie-Anne Malicornet, attachéeaux croyances et aux idées de l'ancienne France, qui avait son franc parler alors que tout le monde se taisait, et ne craignait pas de jaboter tout haut dans son entourage contre la funeste engeance à laquelle son pays était redevable de toutes ses calamités.

Elle avait, en 1793, trente-six ans. Jusqu'alors elle n'avait pas d'histoire, et sa calme existence s'écoulait à La Châtre où elle était au service du ci-devant curé du pays, le nommé Delagarde.

Or, les patriotes de l'endroit avaient dénoncé dans cette brave villageoise, en sabots, aux

mains calleuses, chez laquelle rien ne respirait la ci-devant, une aristocrate : c'était une proie assurée pour la guillotine.

Le Comité de surveillance de Montdussault*, district d'Argenton, convoquait un beau jour — c'était le i3 prairial an II — les personnes qui fréquentaient la maison de l'ex-curé Delagarde, et Ton procéda aux interrogatoires.

Le citoyen François Guillerot, cultivateur, questionné le premier, raconta, en balbutiant, qu'il avait (c entendu dire plusieurs fois à Marie-Anne Malicornet, domestique du cydevant curé, qu'elle ne serait pas fâchée que les nobles et les prêtres emportassent le dessus ; au même instant le cy-devant curé lui dit : T'est- toi (sic) et reste tranquille, cela ne te regarde pas ; laquelle Marie-Anne Malicornet lui répondit: Vous perdez bien aussi, vous. »

Le citoyen Joseph Renard, cultivateur, mis ensuite sur la sellette, attesta ce qu'il y avait environ trois semaines, se trouvant chez Etienne Lagarde, on parlait de la Constitution ; il a entendu dire par la nommée Marie- Anne Malicornet, qu'elle n'avait pas peur des

i Nom révolutionnaire de Saint-Benoit-du-Sault, chef-lieu de canton à 3'] kilomètres sud-est du Blanc, i o45 habitants. Patrie de l'érudit dom Bastide et de l'astronome contemporain Faye.

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ennemis et qu'ils ne nous feraient pas de malle (sic)^ et, en tenant ce propos, elle avait l'air de se moquer ».

Un autre, Sylvain Margot déclara, à mots entrecoupés : a qu'il y avait environ d'un an qu'il avait entendu dire à la dite Marie-Anne Malicornet que les meilleurs de ses amis étaient les émigrés et qu'elle désirait qu'ils fussent en France et que la France fusse [sic) partagée en quatre, notamment avoir dit qu'elle voudrait que le feu fût aux quatre coins de la chambre ».

Le citoyen Martin Baillargal, maçon, raconta à son tour, a. avoir entendu dire à la dite Malicornet, en se chauffant chez le ci-devant curé de La Châtre, qu'elle voudrait que le diable eût emporté la nation, en disant que c'était la nation qui était cause du mal que nous éprouvions ».

Enfin un aubergiste, nommé Vincent Baptiste, affirma, lui aussi, qu'il avait entendu dire à la brave ménagère : a que nous étions bien plus heureux ayant un roi que d'avoir à faire à plusieurs têtes » ^

^ Extrait des registres des dénonciations du Comité de surveillance de Montdussault, district d^Argenton. Arch. nat., W43o, 110966.

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Les membres du Comité de surveillance du district d'Argenton écoutèrent toutes ces sornettes et en firent un dossier dont Fouquier-Tinville allait se servir.

Le lendemain de cet interrogatoire, deux gendarmes se présentaient chez Tancien curé Delagarde pour y quérir sa servante, qu'on transférait à Paris, consternée et guérie, semblait-il, à tout jamais de ses bavardages, et le 26 prairial elle était écrouée à la Conciergerie.

Elle comparaissait devant le Tribunal révolutionnaire le 5 thermidor et était condamnée à mort.

Espérant gagner du temps, la pauvre fdle se déclarait enceinte de deux mois. Enguchard, Naury et la femme Prioux procédaient immédiatement à son examen et tous les trois affirmaient « avoir de fortes présomptions de grossesse ^ ».

Marie-Anne Malicornet fut transférée à l'Archevêché d'où elle ne devait plus sortir que pour l'échafaud, si, au neuf thermidor, une jeune femme n'eût envoyé à Tallien un poignard comme un dernier conseil ou comme un dernier adieu.

i Arcli.nal., W 43i, u« 968.

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Depuis les derniers jours du mois de novembre 1793 jusqu'au mois de juillet 1794? toute la noblesse de France était arrachée de ses châteaux et entassée dans les prisons. On ne se donnait plus la peine d'inventer un crime pour arrêter. Le nom seul suffisait.

Le i4 floréal an II, les citoyens Liard, Delanoue et Chenu, membres du district de Garismont \ ci-devant Saint- Aignan , département de Loir-et-Cher, se présentaient avec une brigade de gendarmerie à la porte du château de Saint- Aignan, vaste édifice de la Renaissance, à fîère allure, habité par le duc et la duchesse deBeauvillier. En un instant, toutes les pièces du château étaient envahies, tous les placards ouverts, tous les tiroirs fouillés, tous les papiers saisis, et on arrêtait le duc, la duchesse et leur régisseur, le nommé Bretheau, que les gendarmes étaient chargés de conduire à Paris à la prison de la Force.

Paul-Marie-Victoire de Beauvillier de Saint- Aignan avait vingt-sept ans ; Françoise Camille de Béranger, son épouse, vingt-neuf ans.

S'il est permis de lire entre les lignes de Tordre d'arrestation dont était porteur le bri-

^ Carismont (Mont -sur- Cher), ci-devant Saint-Aignan, à 35 kilomètres de Blois.

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gadier de gendarmerie, il nous apprend que les directeurs du district de Garismont avaient pris toutes les mesures pour éviter tout rapprochement entre les deux époux, dans la crainte, sans doute, que la duchesse pût se déclarer enceinte et obtenir ainsi un sursis d'exécution. On peut en juger par les termes du mandat qu'on va lire :

Nous, administrateurs du Directoire du District deCarismont^ ci-devant Saint- Aignan^ requérons^ au nom de la Loi, le commandant de la gendarmerie nationale de Carismont pour V exécution de V arrêté du Comité de sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale du dix de ce mois, d'arrêter Paul-Marie-Victoire de Beauvilliers, — Béranger, son épouse, ci-devant duc et duchesse de Saint-Aignan et... Bretheau, leur régisseur, de les conduire de suite à Paris dans les maisons séparées de la grande et de la petite Force, de veiller sur la route à ce que les Beauvilliers, sa femme et Bretheau n^ayent aucune communication ensemble, verbale ou par écrit, soit à la dinée, soit à la couchée, à Veffet de quoi les brigadiers et gendarmes auront soin de les accompagner eux-mêmes dans la voiture et de les surveiller exactement.

Requérons., de plus, le commandant de séparer les détenus à la couchée, de les faire garder à vue sans pouvoir., sous aucun prétexte ^ les quitter

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d'un moment et permettre leur entrevue particu" Hère,

Les détenus seront conduits dans leur voiture en poste jusqu'à Paris. La gendarmerie se fera remettre un récépissé du Comité de la Sûreté générale tant des détenus que de la voiture qui sera déposée où le Comité l'indiquera.

Si les détenus justifiaient n'avoir pas de fonds nécessaires pour les frais de voyage., il sera délivré au brigadier une somme de douze cents livres à prendre provisoirement sur les revenus du district, de laquelle somme il rendra compte à son retour.

La gendarmerie reviendra par la diligence et il lui sera alloué huit livres par jour^ non compris les frais de diligence dont Usera tenu compte sur les quittances du Directeur du Directoire.

A Carismont, le quatorze floréal, l'an 2 de la République française, une et indivisible.

(signé) Chenet., Daunoux, Liard, Leroy, Chenu, Douise, agent nationale

Il y a lieu de croire que les gendarmes s'acquittèrent avec zèle de leur mission. Le i5 on coucha à Blois, le 16 à Orléans, le 17 a Étampes et le 18 à Paris. Mais à la Force, il n'y avait pas de place pour recevoir les prévenus. Après avoir frappé à la porte de toutes les maisons

i Arch. de la Préfecture de police, carton 8, pièce 607.

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d'arrêt, les gendarmes purent enfin déposer leurs prisonniers à la prison du Luxembourg, qui renfermait pêle-mêle tout ce qui restait de la brillante société du faubourg Saint-Germain \ Le duc et la duchesse de Beauvillier étaient transférés peu de temps après à Saint- Lazare où ils devaient attendre leur sentence jusqu'au cinq thermidor ^

Un mois après son incarcération, le 24 mai, le duc de Beauvillier rédigeait une assez curieuse supplique, destinée à réveiller la clémence au cœur des décemvirs. Il s'y posait en homme qui s'est toujours désintéressé de son rang, en bon patriote entraîné de longue date vers l'idéal républicain, et se félicitant hautement du nouvel ordre de choses, du règne de Végalité et de la raison.

Aux citoyens représentants composant le Comité de Sûreté générale.

Détenus par votre ordre^ à vous seuls je dois mes justes réclamations.

* Arch. de la Préfecture de police, carton 7, pièce 607, Le Luxembourg, où l'on renferma d'abord les députés prévenus de fédéralisme (a juin 1793), ne devint prison pour les autres citoyens qu'au ao vendémiaire (le 11 octobre).

- Après quelques jours de détention, Brctheau fut remis ( n liberté. Il devint maire de Saint-Aignan sous la Restauralion.

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Né dans une classe à jamais proscrite, f ai pu être présumé avoir comme elle tous les vices cjui y étaient attachés , mais, Citoyens Représentants^ quand vous aurez appris que le jour de ma naissance fut pour moi la source de toutes les mortifications^ que je n ai jamais cessé d'en éprouver jusqu'au moment de la Révolution ; que cette cour in était interdite attendu mes infirmités^ ^ qui pour moiétait un crime ^ que je fus réprouvé de ce qu'on appelait grands et que ceux-là seuls quils mépris aient faisaient ma consolation^ Vous jugerez si je pouvais avoir leurs vices.

Heureux au milieu de ceux quon eût voulu me faire mépriser, je jouissais parmi eux de la félicité la plus pure, mais je craignais à chaque instant que cette tranquillité ne fût troublée par un ordre supérieur qui en me ravissant ma liberté me privât des consolations de mes vrais amis; j' approchais de vingt-cinq ans {à cet âge f avais le droit de jouir des prérogatives que je détestais) et de ce jour devait sans doute émaner V ordre que je redoutais si fort, r avais passé une partie de ma vie a la campagne.^ au milieu des cultivateurs et j' en étais aimé . T ai joui pendant cinq ans de cette félicité que m'assurait la Révolution, [Elle est inséparable des hommes vertueux.) Je chérissais mes frères^ mes concitoyens, j'étais

1 « Taille 4 pieds, 4 pouces, œil droit attaqué d'un grain de petite vérole, tête ronde, beaucoup de cheveux, visage marqué de la petite vérole. » Procès-verbal de civisme du lo pluviôse an II. Arch. nat., W^^ 176.

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chéri (Teux^ travaillant avec eux au bonheur gênéral^ je nai jamais cessé d'avoir leur confiance, tant avant la Révolution que depuis^ partageant leurs travaux, je les ai présidés dans la société populaire dont j'étais membre. J'étais heureux! lorsque par ordre je fus arrêté et conduit à Paris. J'ai obéi, bien convaincu que, dans une république, le premier des devoirs est F obéissance sans murmure. Mais, Citoyens Représen-' tants, quil me soit permis aujourd'hui, après vingt-trois jours de détention, d'en apprendre les niotifs. Si c'est comme mesure de sûreté générale d'après les faits ci-dessus, qui, moins que moi., pouvait redouter cette mesure? Elle ne devait sous aucun rapport s'étendre jusqu'à moi, puisque je n' ai jamais eu que de vains titres auxquels je n'ai attaché nul prix dans aucun temps. Depuis huit ans environ, uni à une épouse qui partageait mes peines et les adoucissait, j'eus par la suite le bonheur d'être père, je vis élever sous mes yeux par leur propre mère deux enfants qui partageront un jour avec moi le bonheur que la Révolution assure à celui et celle qui leur ont donné le jour. Mais, hélas ! par le nicnic ordre ils ont été privés de l'un et de Cauti'e. Cette épouse qui, avant la Révolution, souffrit avec moi la réprobation de ma difformité^ partageait depuis mon bonheur, jamais ne varia dans ses principes, fit toujours sa félicité de la félicité générale. Comme

^ \jv <Iu»; (le Beauvillier iiic'siirail i"',4i.

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moi chérie de ses concitoyens, comme moi elle en est regrettée^ elle fut comme moi arrêtée au moment ou elle croyait sa liberté assurée^ puisque par votre ordre elle Vavait recouvrée peu auparavant. Son courage seul peut me rassurer sur les inquiétudes que me donne sa grossesse.

Cest d'après tous ces faits et les preuves^ fose dire, acquises d'avance^ que je ne crains pas de vous demander de nous rendre l'un et l'autre à nos frères j à nos concitoyens^ à nos amis^ à des enfants chéris privés de la seule consolation de leur âge : la vue de ceux de qui ils tiennent Vêtre,

Salut et fraternité

Votre concitoyen^

Beauvillier^ cy devant Sajnt-Aignan.

A la maison d'arrêt de Saint-Lazare, ce 5 prairial, Van deux de la République française une et indivisible^.

Les membres du Comité de Sûreté générale n'avaient fait que parcourir d'un œil distrait cette lettre à déclamations jacobines. Ils en recevaient tant du même genre ! En s'abstenant, le duc de Beauvilliereût reçu, peut-être, de Toubli ce qu'il n'obtint pas de la pitié.

Le jeudi 23 juillet 1794^ les huissiers du Tribunal révolutionnaire se présentaient à la prison, porteurs de l'acte d'accusation et de

^ Arch. nat., F' 4^92. Communication de M. Léonce Grasilier.

rordonnance de prise de corps contre les jeunes époux, qui, écroués à la Conciergerie, furent jugés le lendemain.

Fouquier requérait contre la duchesse de Saint-Aignan pour avoir « partagé les manœuvres et les principes contre-révolutionnaires et entretenu des correspondances avec ses parents émigrés * ».

C'est sous le coup d'une semblable accusation, sans preuves aussi, que le duc de Saint- Aignan montait à l'échafaud. La duchesse de Saint-Aignan échappait au sort de son mari, grâce à une déclaration de grossesse reconnue exacte ^, et recevait ainsi la vie de l'enfant à qui elle allait la donner.

Après thermidor l'infortunée veuve adressait de sa prison au Comité révolutionnaire de Saint-Aignan la note suivante :

(( La citoyenne de Beauvillier Saint-Aignan invite républicainement les membres de son comité révolutionnaire, à attester en leur âme et conscience, si avant et même depuis

* Acte d'accusation et jugement du 6 thermidor. Arch. nat.y W 43i.

2 « Enfin nous avons examine et visité la nommée Françoise- Camille Hérangcr-Bcauvillior Saint-Aignan, se disant enceinte de trois mois et demi, fait qui nous a paru constant, le 7 thermidor, l'an a" de la Ilépublifpie, une et indivisible, (signé) Enguchard, Naury, Giraud, veuve Prioux. »

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son élargissement, il leur est parvenu quelques rapports ou dénonciations qui puissent faire suspecter son civisme. Forte de sa conscience, elle croit, d'après sa conduite maternelle, privée et morale, avoir acquis assez de droits sur l'estime de ses concitoyens, pour attendre avec confiance du comité la justice et la vérité qu'elle réclame près de lui \ »

Le Comité s'empressa avec zèle d'accéder à sa demande, et, le 21 vendémiaire an IIÏ^ par ordre des trois Comités de la Convention réunis, la duchesse de Beauvillier obtenait sa liberté avec cette clause de faveur : permis de rester à Paris pour le temps de sa grossesse et deux mois en sus.

Echappée ainsi à la mort, M"^^ de Saint- Aignan s'adressait à la Convention pour obtenir la revision de son procès. Son jugement fut cassé ^ et elle put ainsi reconquérir sur la spoliation les débris de sa fortune.

^ Document cité par M. J. Delorme. Histoire de la ville de Saint-Aignan, 1846. t. I, p. 809,

- Arch. nat., W 43i, n^ 968. Voici deux pièces que nous avons trouvées aux Archives nationales concernant la réclamation et la restitution des effets de garde-robe de M™^ de Beauvillier.

Aux citoyens adminisirate urs de la Commission civile, police et tribunaux.

Je vous prie, citoyens, de vouloir bien me donner une autori-

C'est le tour d'une femme qui ne traversa la vie que pour en connaître ses déceptions, Amélie-Laurence-Marie-Géleste de Saint-Pern, petite-fille de M. Magon de la Balue, ancien fermier-général.

Elle s'était mariée à Vàge de quinze ans, avec toutes les séductions d'une beauté à son aube, le 28 avril 1788, à M. Toussaint-François-Joseph de Cornulier, marquis de Ghâteaufremont, qui n'avait alors lui-même que dix-sept ans. Rien ne manquait à ce jeune couple tendrement uni, qui s'unissait sous les auspices les plus heureux, attrait mutuel, accord de toutes les convenances, et entrait dans la vie par la porte d'or. « Il était défrayé

sation à l'effet de pouvoir retirer les effets contenus dans cette note que je déclare in appartenir.

Salut et fraternité.

BÉRANGEIi, BeAUVILUER SaiNT-AiGNAN

Le 10 brumaire de tan 3 de la République française une et indivisible.

Hue du Bac, n* 4or),

28 Brumaire an 3.

La Commission administrative de police représente (jue les scellés ont été apposés le '^8 thermidor sur les effets réclamés par la citoyenne Beauvillicr lors de l'arrestation du citoyen Vernet alors concierge de In iiiaison d'arrêt de Snint-ltizarc .

Elle pense qu'il est nécessaire de conduire // /'/ susdite maison le citoyen Vernet détenu aux Madelon/icllcs pour extraire en sa présence de dessous les scellés les effets mobiliers réclamés dont l'état dans les hureauc de la Commission . de l'administration.

Arch. nat.y l"' 3399-1.

de tout dans l'opulent hôtel de M. de la Balue, place Vendôme*. Il avait 34 000 livres de rente à dépenser pour ses menus plaisirs et pour les œuvres de charité auxquelles la jeune femme et sa mère étaient dévouées, allant elles-mêmes visiter les indigents dans leurs tristes demeures et leur porter tous les secours nécessaires". » Le jeune couple menait la plus douce vie qui fut jamais. C'était d'ailleurs l'âge d'or et pourtant la fin d'un monde : on lisait Florian, on jouait Berquin, la Reine élevait des vaches à Trianon. C'était le temps où on versait des larmes pieuses devant les merveilles de la nature.

L'enchantement allait être de courte durée et la chute terrible. L'idylle commencée par la houlette devait finir par le couperet du bourreau.

Le marquis de Cornulier était entré dans la garde constitutionnelle de Louis XVI. La Révolution éclate. La loi contre les suspects frappait de terreur toute la noblesse de France. Le marquis était jeune, le sang lui courait dans les veines, généreux et brûlant;

* Voir Frédéric Masson, Jadis et aujourd'hui. Paris, 1909, p. II.

2 Généalogie historique de la maison de Cornulier, Herluison, Orléans, 1889, p. i47-

il résolut de s'expatrier pour servir dans l'armée des princes. Mais bientôt, tourmenté du désir de voir sa jeune famille qui ne Tavait pas suivi, il dépose le mousquet qu'il avait pris pour la défense de son roi, et il rentre en France au plus fort de la Révolution. Cette imprudence allait lui coûter la vie.

A peine débarqué de l'exil, il est arrêté et écroué avec sa femme à la maison d'arrêt des Anglaises^ rue de Lourcine, qui n'était autre que l'ancien couvent des Bénédictines Anglaises du Ghamp-de-l'Alouette S où étaient incarcérées depuis le 27 germinal ces deux femmes d'une incomparable beauté, M""^^ de Sainte-Amaranthe et de Sartines, coupables tout au plus d'avoir ouvert leur maison aux fêtes et aux plaisirs au milieu du deuil général.

^ L'immeuble n'a pas changé depuis la Révolution : il porte aujourd'hui le n" 28 de la rue des Tanneries et est habité par des ménages d'ouvriers. Quand on pénètre dans la cour intérieure, on n'est pas surpris de reconnaître, sur trois des faces du quadrilatère que forme cette cour, les arcades cintrées d'un ancien cloître.

C'est en i664, le 3 avril, que les Bénédictines Anglaises avaient pris possession de la propriété du Champ-dc-l'Alouette au faubourg Saint-Marcel, Ces religieuses étaient un essaim détaché do la communauté fondée ù Cambrai en iGaS par les Bénédictins Anglais sous le vocable de Notre-Dame de Bonne- Espérance.

C'est le 3 octobre 1798 que les religieuses furent constituées prisonnières dans leur propre maison, vi c'est dans la prc-

Le marquis de Gornulier était poitrinaire : il avait le pressentiment de sa fin prochaine et avait demandé à être transféré dans une maison de santé. Ce qui laisse bien à penser que l'ancien couvent des Anglaises n'était pas, comme on l'a dit, une résidence si enviée, si privilégiée, un véritable Eden de captivité, où d'heureux détenus n'ont longtemps connu de chaînes que celles de l'amour, (( où ils coulaient des jours délicieux dans les bras des belles prisonnières leurs compagnes, au milieu des jardins, des berceaux, et des présents de la nature ». Toujours est-il qu'on dépêchait près du pauvre détenu les deux médecins des Prisons de Paris, Soupe et Markoski, qui rédigeaient un

mière quinzaine de novembre que furent amenés au couvent du Champ-de-l'Alouette les premiers prisonniers du dehors.

Au nombre des prisonniers qui furent écroués chez les Bénédictines Anglaises, on peut relever les noms des députés Girault, Gérente, Massa, Roger, Amyon, Ferroux, Aubry, Laurenceot, Rabaut, Moysset, Descamps et Laplaigne, l'actrice Marie Grandmaison, M'"'' de Sainte-Amaranthe, son fils Louis, sa fille, M™*^ Sartines, et le si curieux personnage dont M. Arthur Chuquet a retracé la vie mouvementée, Charles de Hesse ou le général Mara.

Le couvent des Bénédictines Anglaises cessa d'être une maison d'arrêt le i^^ mars lygS. Mis en vente comme bien national le 23 octobre 1799, il fut adjugé à un nommé Pierre Boivcau-L'afrecteur,qui le paya i.2o3.ooo livres en assignats. L'abbé Jean Gaston, Le couvent des Bénédictines Anglaises du Champ-de-l'Alouette. Champion, Paris, 1909.

rapport constatant que « Gornulier est attaqué d'une hemophtysie (sic) ou crachement de sang qui pourra devenir phtysie, maladie héréditaire dans la famille^ ».

Les deux médecins examinaient en même temps la marquise de Gornulier et dressaient ainsi le procès-verbal de leurs observations ; « Nous avons reconnu qu'elle est grosse à peu près de sept mois. Elle nous a déclaré qu'elle est enceinte de sixième enfant ; que tous ses enfants sont venus vers la fin du septième mois ; que ses couches exigent un grand soin et une main habile à cause des accidents fâcheux auxquels elle est sujette. Telle est la situation de la citoïenne femme Gornulier. En conséquence, nous jugeons qu'il serait convenable de la transférer dans un lieu où elle puisse faire ses couches heureusement et recevoir tous les soins qui conviennent à son état^ »

Nous ignorons si ce transfert eut lieu. Ce qu'il y a de certain c'est que M"™® de Gornulier mit au monde une fille le i\juin 1794? *i q^^i

^ Les administrateurs de Police aux membres composant lo Comité de Sûreté générale de la Convention^ le 1 1 floréal an II. Arch. nat., V^ 4634, Comniuuicution do M. Léouoe GraHilier.

2 RapDort du 3 floréal an If (aa avril 1794). Arch. nat., V 4654.

l'on donna les prénoms de Marie-Gornélie^,et qui mourut le lendemain.

Fouquier-Tinville guettait son heure : il n'avait pas perdu de vue les deux époux.

Le i^^ thermidor, les joues hâves et amaigries, toussant, souffreteux, crachant le sang, déjà frappé de mort, le marquis de Cornulier était traduit devant le tribunal révolutionnaire. L'acte d'accusation de Fouquier- Tinville, très laconique, porte simplement qu'il est gendre de Saint-Pern, complice de la conspiration Magon", et qu'il a été Fun des ennemis du peuple dans la journée du lo août^

Six membres de la famille Magon furent immolés ensemble, le même jour, à la même heure, au même échafaud, les vieillards avec les enfants, les cheveux blonds mêlés aux

^ Généalogie historique de la maison de Cornulier.

2 M. Magon de la Balue — 8i ans — fut guillotiné le 19 juillet 1794» avec son frère Luc Magon de la Blinay — 80 ans — et son cousin Erasme-Charles-Auguste Magon de la Lande ; avec la marquise de Saint-Pern, sa fille, Jean-Baptiste- Marie-Bertrand de Saint-Pern, son petit-fils — 17 ans, le plus jeune comme le plus vieux des Saint-Pern — et François- Joseph de Cornulier, son petit-gendre. Quelques jours auparavant, le- 20 juin 1794» deux autres membres de la famille Magon, Nicolas-François Magon de la Villehurst et son fils, Jean-Baptiste Magon de Coëtizac, député de commerce à Paris, étaient montés également sur Téchafaud.

^Jugement du i^^ thermidor. Arch. nat.y W 428, n^ gSS.

cheveux blancs. Il n'était point d'âge pour l'impassible tribunal.

La marquise de Gornulier, condamnée à mort comme son époux, fut conduite au pied de la guillotine, et là son mari la pressa de déclarer qu'elle était enceinte, ce qu'elle fît avec répugnance : elle aurait préféré ne pas survivre à son mari, mais la pensée de ses enfants ralluma en elle l'instinct de la vie. Comment les laisser si jeunes, si seuls sur la terre ! Elle fit donc cette déclaration et « fut jetée à coups de pieds hors de la charrette qui conduisait son mari et ses autres parents à l'échafaud* ».

Ramenée à la Conciergerie par les gendarmes, sa femme de chambre, une sainte fille pleine de dévouement et de courage, conçut le projet de la disputer et de l'arracher à la fatalité de son sort- : elle se mit en cam-

* Généalogie historique de la maison Cornulier,p. 147. ^ Voici, d'autre part, une supplique des enfants de M™° de Cornulier en faveur de leur mère que nous avons trouvée aux

Archivos :

Citoyens représentants, Trois malheureux enfants dont l'atné n'a pas cinq ans, sans appuy et li\'rés au sort le plus affreux, viennent réclamer, au nom de la justice et de l humanité, la révision d'un jugement rendu le premier de ce mois par le Tribunal révolutionnaire, qui a condamné à la mort leur innocente mère, la citoyenne Haint-Pern Cornulier, âgée de ai ans, dont l'état de gros-

pagne, parcourut toutes les sections de Paris et, n'épargnant aucune peine, parvint à intéresser à la cause de sa maîtresse un jurisconsulte en renom, le citoyen Le Picard, avocat au tribunal de Cassation, alors président de la section de la place Vendôme.

Jean-Marie-Martin-Léonard Le Picard^ était un homme de trente-six ans, marié sans

sesse a fait suspendre Vexécution. Vous trouverez, citoyens représentants, les motifs qui vous détermineront à accorder une demande aussi juste dans la violation des principes et de toutes les formes lors de l'instruction de cette malheureuse affaire. La citoyenne S aint-Pern CornuUer n'a été condamnée que sur de simples soupçons de complicité sajis preuves acquises, et uniquement parce qu'il était constant quelle et son îuari, âgé de -12 ans, qui a été victime de cette injustice, demeuraient chez M. Magon de laBalûe, leur grand-père.

Elle demande donc à être renvoyée devant le Tribunal révolutionnaire, forte de sa conscience et pleine de confiance dans la vertu et l'équité des membres qui doivent le composer^ elle ne doute pas que son innocence ne soit mise dans le plus grand jour, après quHl lui aura été permis de produire tous ses moyens de justification.

Paris, ce -24 thermidor, i'^ an de la République française, une et indivisible.

D'après les décrets de la Convention qui autorisent les parens à s'intéresser pour les détenus, nous osons réclamer la revision du procès de notre malheureuse nièce, afin qu'elle soit de nouveau condamnée, si elle se déclare coupable, et mise en liberté, si elle est reconnue innocente.

Cormeille, le 24 thermidor, an 2° de la République française , une et indivisible . (Signé) Magon et S aint-Pern femme Magon.

Arch. nat., D. III, 268.

^ « Demeurant rue des Mathurins, n*^ 37 ; cinq pieds quatre pouces, cheveux et sourcils chAtins, front découvert, yeux gris, nez moyen, revenu présumé d'après le loyer, 3 000 livres. » Arch. nat., F"^ 4774- Communication de M. Léonce Grasilier.

enfants, qui avait une haute situation non seulement comme jurisconsulte, mais aussi comme administrateur d'une société ayant pour objet « l'extraction de tourbières pour le chauffage et l'alimentation des chaudières de grande consommation » . Il n'avait jamais été du parti « dominant », et, au plus fort de la tourmente, il avait été arrêté « pour cause de (( modérantisme », comme « ami de La Fayette et des Girondins », et aussi, — le détail est curieux à noter — « comme dangereux pour ses talents comme ci-devant avocat » (?)^ Toujours est-il que le citoyen Le Picard fut écroué aux Madelonnettes le i8 septembre gS. Le 8 novembre, il était transféré dans l'étrange maison du D^ Belhomme, 70, rue de Gharonne ; il y restait jusqu'au 24 décembre; puis il passait à Picpus, de là à la Folie-Regnault, d' où on le transférait le i/j mars dans la maison de santé du citoyen Brunet^

Depuis longtemps on avait commencé une campagne en faveur du détenu : une pétition se couvrit des signatures de tous ses anciens clients qui se plaignaient a que leurs procès

* Arc/i. nat., F'' 4774.

- Arch. de la Préfecture de police. Répertoire Labat.

fussent entravés^ », et le jurisconsulte était rendu à la liberté le 21 thermidor, après onze mois de détention.

Très populaire dans son quartier, presque en sortant de prison, Le Picard devenait président de la section de la Place Vendôme.

Ce qu'il y a de certain, c'est que l'éminent jurisconsulte avait pris à cœur la cause de M™^ de Gornulier. Non seulement il parvint à faire sortir de prison la jeune et malheureuse marquise, mais il lit encore lever le séquestre mis sur ses biens, et elle put ainsi recomposer son héritage ou, au moins, en rassembler les débris ^ M™'' de Gornulier devait payer à son bienfaiteur sa dette de reconnaissance.

Après les journées de vendémiaire où le parti royaliste, qui avait inondé les échafauds

1 Arch. nat., F^4774.

- Les documents sont muets sur la date de mise en liberté de M™® de Gornulier. Mais nous savons que, le 28 vendémiaire an III, elle avait quitté l'Archevêché et s'était retirée chez la citoyenne Mellet, rue du Sentier. Information faite par le Comité révolutionnaire du neuvième arrondissement de Paris sur le civisme du citoyen Ray, économe de l Archevêché. Arch. nat., F'^ 3499-19.

On trouva dans la cellule de M™° de Gornulier, après son départ : a un jupon de barat brun, une camisole d'indienne brune, un corset blanc, deux chemises, une paire de bas, une paire de poches, deux fichus, deux cornettes, un mouchoir de poche, une vieille serviette servant d'enveloppe ». Arch. nat., F' 3499-19;

de son sang, avait passé de la stupeur à l'audace, le citoyen Le Picard était arrêté un beau jour avec six membres du Comité de la Section, « comme prévenus d'être les auteurs ou complices des événements des 12, i3 et i4 vendémiaire », et il était traduit à l'un des trois conseils militaires. 11 allait être jugé, condamné, peut-être fusillé, lorsque M"*' de Gornulier, à force d'argent et de ruses qu'on ignore, détourna la tempête et parvint à le sauver ^ Il est juste de rappeler, d'ailleurs, qu'on jugea opportun de ne point faire preuve, à l'égard des royalistes, d'une excessive rigueur, que le 26 octobre la Convention décréta l'amnistie pour tous les délits révolutionnaires, et que cette Assemblée, qui avait tant abusé de la mort, prononça l'abolition de cette peine à la paix générale.

Disons, pour finir, que M'''*' de Cornulier ne mena pas à terme la grossesse à laquelle elle était redevable de la vie.

Elle avait eu de son mariage cinq enfants :

i** Toussaint-Jean-llippolytc, marquis de

Cornulier, né à Paris le 25 août i78(), chevau-

^ Le Picard tHait avocat ù la Cour de casHatiou cl secrétaire de la Chancellerie de France en 1814. Il devint conseiller à la Cour de Paris en 181 5, et conseiller î» la (iour de cassation l'aunée suivante. 11 mourut eu 1819.

l8o LES FEMMES ENCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL

léger de la Garde du roi en i8i4, lieutenantcolonel au i6'' régiment de chasseurs à cheval en 1827 ;

2** Marie-Camille-Albertine de Gornulier, née le 19 juillet 1791, mariée le 2 février i8i5 à Jean-Louis-Marie-Bertrand, comte de Saint- Pern, son cousin-germain ;

3° Marie-Pauline-Fortunée de Gornulier, née le 25 juillet 1792, mariée le 17 mai 18 17 à Louis, marquis de Monti, officier aux gardes du corps du roi, chevalier de l'ordre de Saint- Louis, fils de Glaude René, marquis de Monti, et de Flore-Victoire Le Roux ;

4"* Marie-Ernestine de Gornulier, née le 5 juin 1793, morte le lendemain;

5" Et Marie-Gornélie de Gornulier, née le 5 juin 1794? qui mourut également le lendemain de sa naissance.

Par suite de la confiscation, qui était toujours prononcée, des biens des condamnés, les petits-enfants de M. de la Balue, les mineurs de Gornulier, avaient été expulsés de rhôtel et laissés à la merci de cette femme de chambre dont nous avons vu le dévouement à sa maîtresse, et qui avait puisé à son école les leçons d'humanité et de bienfaisance. Son bon cœur s'en était pétri ; mais elle n'avait

FEMMES ENCEINTES ÉCHAPPÉES A LA GUILLOTINE l8l

pas à sa disposition les mêmes ressources pour les pratiquer. « Ce fut en vendant ses effets personnels et par son travail qu'elle parvint à substanter les enfants de Gornulier pendant plusieurs mois*. »

La marquise de Gornulier, cette condamnée du i^'' thermidor, déposa, dans le lamentable défilé, au procès de Fouquier-Tinville :

Le i" thermidor, dit-elle,] ai passé ici en jugement avec mon grand-père^ mon père^ ma mère^ mon frère, mon mari et plusieurs autres accusés. Mon frère ^ âgé de 17 ans, contre lequel il n'y avait aucun acte d'accusation '\ a été condamné à mort pour mon père âgé de 55 ans^ qui depuis le neuf thermidor recouvré sa liberté. Mon mari et moi nous n'avons pas reçu d'acte d'accusation; mon mari ne voulut pas monter à Véchafaud sans V avoir reçu. On nous en apporta un dans lequel il était dit que nous avions assassiné le peuple le 10 août.

Le substitut Ardenne donna lecture des pièces du procès, et il remarqua que les juges

* Souvenirs de Pierre-Nicolas Berrycr. Edition Savine. Michaud, Paris, 1910, pp. io3 et 104.

'^ Pendant le réquisitoire, il tint la main gauche du gendarme place!' près de lui, pour montrer à cet homme qu'il n'avait pas p(îur : ce fut le soldat ([ui relira sa main parce qu'elle tremblait. Procès Foucjuier. Déposition de A.-L.-M.-(^. Saint-Pern, veuve Gornulier. G. Lenotre, Le tribunal révolutionnaire. Perrin, Paris, 1908, p. 278.

l82 LES FEMMES ENCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL

et les jurés auraient dû, en effet, s'apercevoir que le fils, âgé de l'j ans, ne pouvait, de bon compte^ avoir pour femme, sa mère, âgée de 48 ans : le tribunal avait jugé, condamné, exécuté, sans qu'il y ait d'accusation contre lui, le fils pour le père — et le fils avait accepté la mort pour l'épargner à son père !

Ardenne chercha les noms des jurés : ils n'étaient pas inscrits au procès-verbal d'audience : (( Je le sais, moi, reprit la jeune femme, se tournant vers Renaudin*, Ghâtelet", Prieur\ qu'elle dévisage. Je me suis rappelé leurs noms, parce que mon mari allant au supplice me remit ses cheveux roulés dans le papier qui contenait la liste des jurés. Ce billet, il est chez moi. » Un citoyen de bonne volonté s'offre à aller chercher cette liste : il reparaît bientôt tout essoufflé, et Ardenne donne lecture du document. C'était bien Ghâtelet, Prieur et Renaudin qui siégeaient ce jour-là. Toute dénégation était impossible.

^ Renaudin (Léopold), luthier.

- Chatelet (Claude-Louis), peintre en paysage, demeurant rue des Piques.

^ Prieur (Jean-Louis), peintre d'histoire.

FEMMES ENCEINTES ECHAPPEES A LA GUILLOTINE l83

Tous les regards et toutes les indignations se concentrèrent sur le premier gradin du tribunal, où l'ex-accusateur public, l'ex-pourvoyeur de l'échafaud, plissant le front, la grimace aux lèvres, courbait la tète sous le flot montant des dépositions vengeresses, sous le formidable entassement de crimes qui l'accusait.

C'était la fin de cette sombre tragédie.

Parmi les femmes qui attendaient en prison le moment de la maternité, c'est-à-dire le terme fatal, nous avons signalé jusqu'ici celles dont il nous a été facile de reconstituer rhistoire avec les dossiers des Archives et les cent faits recueillis par les historiens qui ont écrit sur la Révolution.

Il convient d'y ajouter les noms de huit autres malheureuses femmes enceintes que la fatalité révolutionnaire avait jetées dans les prisons de Paris et de la province. Nous n'avons malheureusement sur elles que quelques faits froidement relatés par les registres d'écrou, par quelques extraits des procès-verbaux de la Convention, quelques feuillets

l84 LES FEMMES ENCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL

d'Archives perdus dans le fatras des documents de la police révolutionnaire*.

C'est d'abord Monique Quingery, femme Mourre, conduite au Tribunal révolutionnaire le 8 prairial an II, et détenue à Nice^

Puis Catherine Cauvillets, née à Coffry, district de Senlis, arrêtée à Gand, condamnée à mortà Arras,le24 messidor an II, et transférée à cause de sa grossesse de la prison des Baudets, qui servait de maison de justice et d'antichambre au tribunal révolutionnaire, à l'asile de la Providence ^ ;

i Robert Wolf, le commis-greffier du tribunal, lors du procès intenté à l'accusateur public, fit une déposition accablante au sujet des femmes qui se déclarèrent enceintes après leur condamnation. Outre la princesse de Monaco, la femme Hébert, M^^ de Fleury, il signala, parmi les malheureuses qui firent devant leurs juges une déclaration de grossesse, une femme Charles ou Chartes et une femme Caron. Les tables de Campardon et les registres de la Préfecture de police ne mentionnent aucune femme du nom de Charles, Chartes ou Charle. Par contre, le répertoire du Parquet aux Archives nous fournit le nom d'une femme Caron, Victoire-Henriette, mais sans indication de dossier. A la Préfecture de police, on retrouve bien également une femme Château, née Victoire- Henriette Caron, mais sans autres détails que ceux-ci : femme de la section des Piques, qui fut incarcérée au Plessis et mise en liberté le 22 vendémiaire.

2 Arch. de la Préfecture de police, carton 9, pièce Sa bis.

3 Arch. de la Préfecture du Pas-de-Calais. Tribunal révolutionnaire. Reg. aux écrous de la prison des Baudets, fol. 91. Communication de M, A. Lavoine, chef de Bureau aux archives du Pas-de-Calais, que nous ne saurions trop remercier des précieux renseignements qu'il nous a obligeamment procurés.

FEMMES ENCEINTES ÉCHAPPÉES A LA GUILLOTINE l85

Une autre encore, Victoire Sergent, âgée de 38 ans, veuve de Nicolas Salmon, née à Ghâlons-sur-Marne, arrêtée à Château-Thierry et incarcérée à la Salpêtrière * ;

Enfin cinq autres femmes, dont les noms peuvent être associés, arrêtées à Paris pour émission de faux assignats.

C'est Marie-Anne Bourgoin, ouvrière en dentelles, âgée de 28 ans, née à Brienne, dans l'Aube, demeurant à Paris, rue Grange- Batelière ^ ;

^ Tout ce que nous savons sur la femme Salmon, c'est qu'elle fut arrêtée sans passe-port, qu'à la Salpêtrière elle tomba malade, et, « comme elle était sans ressources, elle demanda, le 6 pluviôse an 3, à être transférée au Plessis, où, dit-elle, elle avait des parents qui viendraient à son secours ». Arch. nat., V 3299^^. Elle fut transférée à Port-Libre jusquà sa libération. Voir plus loin l'arrêté du Comité de Législation du 28 avril lygS.

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