LES FEMMES EWCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL
seau, arrêtée à Oullins près de Lyon le II prairial an II, comme ce prévenue de conspiration* », et entrée à Fhospice de TArchevèché le ii messidor ^
On ignore quels étaient les rapports de M™« de Souville avec M"^« de Blamont, et comment fut conclu l'arrangement. Il est permis également de se demander par suite de quelles circonstances M"^® de Souville, acquittée le 2 fructidor, avec ordre de mise en liberté, resta détenue et attachée au service de la pharmacie de TArchevêché, pour faire les couvertures des pots du laboratoire. Toujours est-il que la veuve Souville obtint ce l'autorisation d'entrer dans la salle des femmes et d'y visiter l'enfant qu'elle avait adopté et la mère en présence du concierge de l'hospice ^ » .
M"^^ de Souville était arrivée à se donner
1 y[me (Je Souville comparut devant le Tribunal révolutionnaire le '2 fructidor an II. Il fut reconnu « que non seulement il ne résulte aucun caractère de délit, mais qu'il est, au contraire, établi par une foule de pièces justificatives produites par elle, qu'elle s'est toujours empressée d'obéir aux lois et de subvenir de tout son pouvoir aux besoins pressants de la République ». M""^ de Souville fut acquittée, avec « ordre de mise en liberté ». Jugement du i fructidor an H. Arch. nat., W 436, dossier i5,
2 Arch. de la Préfecture de police. Registre Labat.
3 Lettre de Leblois à Fouquier-Tinville du ii fructidor. Arch. nat., F"^ 3299-19, pièce 56. Reproduite par M. Gaumy, loc. cit., p. 192.
dans le service une importance qui avait attiré sur elle les critiques de l'administration : elle régentait tout le monde, avait le verbe haut et insolent. Témoin cette lettre de Téconome au citoyen commissaire des administrations civiles, police et tribunaux :
Citoyen Cominissaire,
La citoyenne So avilie, qui a été mise en réquisition pour faire les couvertures des pots de la pharmacie^ est continuellement dans les salles sous le prétexte d'une permission qu^elle a obtenue du Tribunal pour y monter^ afin de visiter la citoyenne Blamont quelle ne voit même pas et son enfant quelle a adopté et qui n'y est plus.
Soutenue par le médecin^ c'est elle qui dispose de tout; s'il y a quelque changement à faire soit relativement aux malades^ soit aux infirmiers. De façon que si les infirmiers ou chefs veulent dire quelque chose, on les menace du médecin et de la citoyenne Souville^ et chaque fois que cette intrigante les rencontre, elle leur lâche quelques mauvais propos^ parce que Von cherche toutes les occasions de leur faire commettre quelques fautes pour avoir occasion de faire des plaintes sur leur compte.
Je te prie instamment de révoquer cette permission qui ne l'aii/orise qu^à voir la citoyenne Blamont qui ny perdra rien, et ce sera un achemi" nement vers la paix que nous attendons de toi
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avec impatience et sans laquelle il est impossible que jamais Fordrc s'établisse.
Salut et fraternité.
Rav, économe,
A l'hospice, i5 vendémiaire 3 de la République française une et indivisible^.
Le i8 vendémiaire, l'entrée de la salle des femmes était formellement interdite à M""® de Souville : elle ne pouvait plus avoir désormais de communication avec les détenues.
Ce n'était pas seulement entre les infirmiers ou parmi le personnel subalterne de l'hospice-prison qu'existaient les querelles révélées par l'affaire de M™® de Souville. Le désordre était alors à son comble dans le service de l'Archevêché. Ecoutons là-dessus l'économe de l'hospice-prison :
A l'Hospice, 3^ sansculottide de la i^ année de la République française une et indivisible .
Au citoyen commissaire des Administrations civileSj police et tribunaux.
Citoyen y
...Quant au bon ordre, il ne règne pas du tout dans la maison; les propos^ les fausses dénonciations^ tout est employé pour V empêcher ; Voffi-
^ Arch. nat., F' 3299-19, pièce 69.
cier de saiiLé Naury ne se conforme pas plus au règlement que par le passé; il n'a jamais fait qu'une visite par jour ^ et depuis quelque temps il ne prend même pas la peine de panser les malades ce dont se plaint fortement V officier de santé Giraud\
Si Ton parle du règlement^ le prétendu médecin Enguchard^ qui se dit le maître dans la maison^ répond qu'il fait ce qu'il a à faire ; personne nose se plaindre quen secret, parce qu'il a fait croire aux uns qu'il a une grande influence auprès du Tribunal et qu'il peut leur être utile ou nuisible suivant l'échéance des cas ce qu'il pratique à merveille; les autres^ il les menace de les faire transférer ; la chose est portée si loin que si je ne fusse pas arrivé à propos le premier jour des sanS'CulottideSy les prisonniers se seraient entrégorgés, et voici pourquoi :
Enguchardf après la visite des commissaires du comité de secours de la Convention qui avaient pris une note assez peu favorable aux officiers de santé, avait sollicité une attestation des détenus; les plus timides ou ceux qui avaient le plus de confiance à ses reliques y consentirent et en firent une qu'ils proposèrent à signer dans différentes salles : on leur refusa nettement, de là on en vint à de mauvais propos, on menaça les refusants de les dénoncer au médecin et de les faire transférer ; j'arrive assez tôt pour (/puiser la
^ Chirurgien adjoint de l'hospice.
ao8 LES FEMMES ENCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL
querelle qui serait devenue très sérieuse. Ce n'est pas tout; si quelques malades se plaignent qu'ils ne peuvent pas exister^ il leur répond — qu ils crèvent; à ceux qui ont des coliques ; — qu'ils pètent ; aux femmes enceintes qui demandent à être soignées parce qu elles sont dans cet usage\ — quon ne soigne que les bourriques^ etc.^ etc. Une telle conduite ne peut jamais opérer le bien.
Il y a un autre abus ; les différents genres de maladie sont confondus : suivant que tel ou tel malade convient ou ne convient pas au médecin., quelle que soit l' incommodité qui en résulte pour les uns ou pour les autres. Voici un fait.
La citoyenne Dujnaillé^y sujette à des crispations de nerfs qui lui font pousser de grands cris, a été transférée de la salle nommée la Galerie dans une autre salle où se trouve la citoyenne Blamont qui a besoin de beaucoup de repos et à côté d'une citoyenne nommée Saint-Servan % qui depuis six
^ Maillet Anne, arrêtée comme contre-révolutionnaire, entrée à la Conciergerie le 22 nivôse an II, incarcérée à l'hospice de l'Archevêché le 7 vendémiaire an II. Arch. de la Préfecture de police. Répertoire Labat,
^ Suzanne-Françoise-Charlotte-Ledeiste-Botidoux, âgée de trente-deux ans, femme de Augustin-Jacques Puissant de Saint-Servan, ancien président de la Chambre des Comptes, incarcérée comme prévenue « de favoriser l'émigration de ses enfants, et d'être rentrée en France postérieurement au délai fixé par la loi du 28 mars dernier ».
Dans une pétition au Comité de Sûreté générale, le 16 vendémiaire an III, elle implorait la clémence de ses membres et leur faisait ainsi part de son lamentable état de santé : « Depuis sept mois je n'ai pas quitté mon lit, privée de l'usage des jambes et de la parole; j'ai encore à souffrir de convulsions affreuses..., le bruit, le mouvement et toute impres-
mois ne peut pas sortir de son lit et qui au moindre bruit tombe sans connaissance^ et cela parce que Von s'était plaint clans les salles de ce que la citoyenne Souville qui a été mise en réquisition pour la pharmacie et qui avait obtenu la permission de monter dans les salles sous le prétexte de voir la citoyenne Blamont et son fils quelle avait adopté pour la forme^ ny montait réellement que pour la Dumaillé^ puisqu'elle n'allait pas voir la première. Enguchard, soit pour se venger de la citoyenne Saint-Servan^ soit pour remédier à V inconvénient des propos, a jugé convenable de déplacer une malade paisible pour y substituer la citoyenne Dumaillé en la rapprochant de la citoyenne Blamont,
Un autre fait dont je me suis plaint au Citoyen Grandpré\ lorsqu'il est venu prendre des renseignements en présence du médecin ; des malades non galeux se trouvent placés dans la salle des galeux, sans que j ai encore pu les faire changer; le médecin^ lors de ma plainte^ voulut se disculper en disant que celui dont je parlais avait besoin de prendre des bains avant d'être transféré dans une autre, mais, m' étant instruit après, j'ai su que non seulement ce malade n'avait pas pris de bain^ mais n'avait même jamais eu la gale. Au reste^ il est malheureux et pauvre, c'est le thermo-
sion douloureuse m'occasionnent des crises. » Arch. nat., \V«A 18.783.
^ Thirié-Grandpré, chof de divisiou à la Commissiun dt's administrations civiles.
mètre du médecin, et cest aussi pour cette conduite qu'on en a vu jusqu'à trois ou quatre par jour dans la salle des morts. Il est temps que tu mettes ordre à dépareilles infamies^ de tels hommes non seulement ne sont pas dignes d'occuper des places^ mais encore devraient être exclus de la société. . .
Salut et fraternité.
Ray^ économe^.
La veille même du jour où l'économe de l'Archevêché écrivait cette lettre peu édifiante sur la moralité du personnel de l'hos-
i Arch. nat., F"^ 8299-19.
Le désordre n'était pas que dans le service de l'Archevêché ; il régnait dans presque toutes les prisons. Témoin cette lettre de Bayard à Fouquier-Tinville sur le service de la maison de santé de la Folie-Regnault : « Il y a dans cette maison environ 40 personnes, dont quinze malades.
« Cette maison, qui était bien organisée, est, depuis que l'administrateur Dupomier s'en est chargé, absolument désorganisée. Tous les vivres sont ôtés, point de bouillon pour les malades, on leur a tout ôté jusqu'à la bougie qu'ils avaient à défaut de chandelle ; il leur a ôté leur argent, sans le compter ni porter leurs différentes sommes au procès-verbal, malgré les représentations qu'on lui a faites à ce sujet ; il les traite, hommes et femmes, avec une insolence et une dureté qui n'a point d'exemple, en les menaçant que c'étaient tous des coquins, quil ferait meUre une guillotine à la porte et que, muni de son écharpe, il les ferait tous guillotiner ; il tient tout en arrestation, tous les gens de service, hommes et femmes, jusqu'au, cuisinier ; si cela dure encore quelque temps, tout tombera malade dans cette maison, et tous attesteront les faits ci-dessus, et qu'ils ont tous affirmé aujourd'hui.
« Bayard, officier de santé du Tribunal révolutionnaire. »
Arch. nat., W ii5, liasse de 249 pièces, pièce 169.
pice, Enguchard et Naury portaient M"^® de Blamont sur la liste des malades complètement rétablis. M"^® de Blamont quittait immédiatement Paris, avec le petit être à qui elle était redevable de la vie. Elle ne devait pas trouver dans les joies maternelles le contrepoids de ses chagrins : elle perdait son enfant en passant à Poitiers ^
M"^® de Blamont n'eut jamais d'autre enfant que la pauvre créature née pendant les tortures morales et physiques de la Terreur.
Nous avons encore à suivre, au delà du dénouement du drame révolutionnaire, la femme Gauvillets que l'arrêté du Comité de Législation avait rendue à la liberté le 9 floréal. Elle était alors sur le point d'accoucher, et elle dut rester à l'asile de la Providence où elle mit au monde deux garçons.
La dame Frémicourt, « sage-femme jurée pour les accouchements », qui l'avait assistée, réclama le 16 germinal an 111 — 7 avril [793 — un salaire double, soit cinquante livres, que U.'s administrateurs du District ne firent
i « M""-' de Blamont put, on passant à PoitiorB, f'airo baptiser
^••(^rètemeut son cufaut, qui luoui'ul hituiùl après, et devint
Il ciel, pour elle, un auge protcctem . 1 «iallois, L'Union,
iii.irdi ifi IV'vricr i8r).|.
aucune difficulté à lui allouer pour sa peine*.
La pauvre femme était sans ressources : son mobilier et ses hardes avaient été confisqués au profit de la République ; elle se trouvait jetée à la rue, elle et ses jumeaux. Elle fît une pétition pour demander la réintégration de ses biens, et les administrateurs du district d'Arras s'empressèrent d'autoriser « les commissaires aux Emigrés à rechercher les meubles et effets de ladite Covillier et à lui remettre le tout sans récipissé^ ».
En attendant, c'était la misère, la faim. La malheureuse adressa un appel à la charité des représentants du district. On eut pitié. Un secours de mille francs lui fut accordé le 26 floréal an IIP.
Dès lors, les documents sont muets. Catherine Gauvillets n'a plus d'histoire. Elle vécut sans doute, à Arras, dans cette obscurité et dans ce silence qui laissent à peine connaître
^ Arrêté du District ordonnançant une somme de 5o livres à la dame Fremicourt, sage-femme jurée pour les accouchements « pour avoir accouché une femme détenue en la maison dite la Providence qui mit au monde deux enfants mâles ». Arch. du Pas-de-Calais. L. District d'Arras. Arrêtés. Reg n^ 20, f° 264.
2 Arch. du Pas-de-Calais. L. District d'Arras. Arrêtés. Reg.no 20, fo3i6 Y^
^ Arch. du Pas-de-Calais. L. District d'Arras. Arrêtés. Reg. nO 20, fo 325 Y».
LE SORT DES ENFANTS 2l3
des plus proches voisins le nom et l'existence d'une pauvre femme.
La femme Loriot mit au monde son enfant à l'Archevêché au mois d'août 1794. Fût-ce un accouchement prématuré ou à terme ?
Qu'advint-il de Tenfant dans la tourmente révolutionnaire ? On l'ignore ^
Un fait certain, c'est que, hors M"^®' de la Roche Saint-André, de Blamont, Roger, Qué-
- Au cours de nos recherches sur les registres des Enfants- Trouvés, nous avons été à môme de constater la curieuse manie que les employés de l'état civil d'alors apportaient à la dénomination des pauvres petits êtres abandonnés.
C'est ainsi que nous avons relevé les noms de : Victoire Marat, Sauveur de la France, âgée de un mois vingt-cinq jours, reçue le 2 ventôse an II.
Brutus- Égalité Bailly, reçu le 27 pluviôse an II.
Oignon-Messidor, né et entré le 3 messidor an II.
Tridi-Asperge Pasquot, reçu le 7 germinal an II.
Par contre ces mêmes scribes, pour égayer les heures de bureau, s'évertuaient non moins souvent à baptiser ironiquement les pauvres petits abandonnés des plus grands noms de la monarchie et de la noblesse de France.
Témoin :
Pierre Charlemagne, reçu le 23 août 1793.
Marie-Madeleine Chanihord, reçue le 9 septembre 1793.
Philidor de Sainte-Anne, reçu par procès-verbal du commissaire de police du 10 janvier 1793.
Thomas-Victor Cantorhéry, reçu le 29 nivôse an II.
Pierre de Saint-Auhcrt, reçu le 7 germinal, venant de l'hospice de l'Humanité.
Marie-Thérèse-Anne de Sainl-Amand, reçue le 9 nivôse an II.
Sophie d'Arcourt, reçue le 3o nivôse an II.
Dorothée de Saint-Clair, reçue le aa germinal. Archna-s des Enfants-Trouvés. Registres 109 ci 110.
2l4 LES FEMMES ENCEINTES DEVANT LE TRIBUNAL
tineau, Cauvillets et Loriot qui firent leurs couches au cours de leur détention, toutes les femmes qui se déclarèrent enceintes et obtinrent un sursis jusqu'à thermidor, furent libérées avant terme, toutes sauvées par ce fruit innocent que recelaient leurs entrailles et que rendaient inviolable avec elles un reste de respect de la nature et un scrupule dliumanité.
Nous savons, d'autre part, la fin des treize malheureuses qui se déclarèrent enceintes et ne réussirent qu'à retarder de quelques heures ou de quelques jours le dénouement fatal.
Ce qu'il y eut de remarquable, nous le répétons, c'est que toutes ces femmes allèrent sans révolte à la guillotine et se penchèrent résignées sous le fer de l'horrible machine. Et l'on vit de telles choses, en plein Paris, le lendemain de Voltaire, en plein Contrat social^ sous un régime qui avait décrété le régime farouche des vertus de l'âge d'or, et sous la tyrannie de l'homme qui posait pour un amour profond de l'humanité, qui n'avait à la bouche que le mot de vertu et qui travaillait devant un buste de la Raison et une gravure représentant Socrate.
Ces morts de femmes furent terribles. Aussi, nous ne saurions trop, en finissant, payer un
juste tribut cFéloges au sexe tout entier que la Terreur ne put terrifier et qui y développa des énergies viriles si inattendues.
Mais ce sang, que versait la Terreur, jetait aussi l'effroi de son nom et n'allait pas tarder à précipiter les générations effrayées dans les bras d'un maître, dans ceux du maigre et chétif jeune homme, aux joues dévalées et livides, à Tair misérable, qui n'avait que son épée, et qui, avec ses victoires, allait discipliner et féconder la République pour qu'elle mît au monde un empereur.
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