L.IPINSKA
vingt ans. Le premier hôpital pour femmes hindoues fut élevé par le nabab de Rampore(1874), sous la direction de la doctoresse Clara Swain de Philadelphie. La doctoresse S. Kugler, aussi de la Faculté de Philadelphie, organisa l’hôpital de Madras. Un troisième fut construit à Lucknow. La question ne tarda pas à se poser devant l’opinion publique anglaise. Le maharajah de Punna envoya un message à la reine Victoria pour l’informer des souffrances des femmes hindoues dans les zenana (gynécées). La reine assura le prince de l’intérêt et de la sympathie qu’elle portait à ses sujettes indigènes, et accorda à Windsor une audience à la doctoresse Scharlieb qui exerçait aux Indes (chapitre sur l’Angleterre) avec beaucoup de dévouement.
Des Hindous généreux contribuèrent par leurs dons à fonder des hôpitaux. Grâce à l’aide de M, Sorabji Dengalli, un dispensaire fut ouvert à Bombay pour les femmes et les enfants. La doctoresse Edith Pechey fut chargée de la direction. Puis M. Kama, de Bombay, créa un hôpital où les femmes devaient être soignées par des femmes. La même Miss Pechey fut nommée médecin (1883). Un peu plus tard, la doctoresse Bielby occupa le poste de médecin à l’hôpital Lady Aitchison à Lahore et donna des cours d’obstétrique à l’Ecole médicale de cette ville. Malgré tout leur dévouement, les Européennes et les Américaines ne pouvaient suffire à la tâche. Il était nécessaire que les femmes hindoues, affrontant résolument les préjugés de caste, vinssent les seconder. C’est ce que Comprit une jeune femme intelligente et énergique, Anandibai Joshee.
Elle naquit à Pounah, le 31 mars 1865 ; son père, Gunpatrao Amritaswar Joshee, était un riche propriétaire foncier de Kalyan, au nord de Bombay. La fillette grandit dans la plus large aisance ; grave et austère, elle réclamait déjà à cinq ans un précepteur et étudiait le sanscrit sous la direction d’un de ses jeunes parents Gopal Vinyah. Selon l’habitude hindoue, elle épousa à l’âge de neuf ans un veuf de vingt ans plus âgé qu’elle. En 1878, elle eut un enfant, mais celui-ci mourut peu de jours après sa naissance, et dès lors, la jeune mère voulut se consacrer à la médecine pour soulager ses compatriotes.
Mais paraître en public, suivre des cours, était absolument impossible à une femme de haute caste. Anandibai fît tous ses efforts pour se rendre en Amérique. Soutenue par son mari, elle engagea la lutte contre l’opposition de ses proches et-de l’opinion publique. Après quatre ans d’efforts, elle put enfin s’embarquer (7 avril 1883).
Au Collège médical pour femmes (Pensylvanie), elle consacrait seize heures par jour à ses. études. Aussi réussit-elle à passer ses examens à l’époque fixée. Sa thèse, sur U obstétrique hindoue, fut
jugée du. plus haut intérêt et le 11 mars 1886, elle était reçue docteur en médecine. Un appel du Diwan, premier ministre de Kolhapur, la rappela aux Indes pour prendre la direction de l’« Albert Edward Hospital » récemment fondé. Malheureusement, sa santé était déjà si gravement atteinte que le voyage devait lui être fatal. On était en automne, la traversée fut pénible. Anandibai éprouva des malaises, des suffocations accrues par le passage de la mer Rouge. Lorsqu’elle arriva à Bombay le 17 novembre, elle était dans un état de faiblesse et de maigreur qui présageait une fin prochaine. Les grands pandits, les juges sévères de la brahmine déchue, furent touchés et la reçurent les larmes aux yeux ; installée à Pounah dans le palais où elle était née, près de sa mère et des membres de sa famille, la mourante éprouva un mieux relatif. Pendant que son mari s’occupait activement de leur réintégration dans leur caste perdue par le voyage d’outre-mer, le peuple entier se pressait dans les temples pour demander sa guérison. Prières et offrandes furent vaines. Le 26 février, à minuit, Anandibai s’éteignit doucement. « J’ai fait tout ce que j’ai pu», murmurait-elle avant de mourir.
Bien que l’anathème pesât encore sur elle, ses cendres furent pieusement recueillies par sa famille. Au lieu d’être jetées dans quelque rivière sacrée, elles furent envoyées en Amérique pour y recevoir une sépulture.
Pendant qu’Anandibai Joshee était allée en Amérique, avide de s’instruire, l’assistance médicale aux femmes hindoues avait pris un grand développement sous l’impulsion de la comtesse Dufferin, femme du vice-roi de l’Inde. Sitôt arrivée dans le pays, elle fonda une Association pour assurer des secours médicaux féminins aux femmes de l’Inde (National Association fort supplying Female Medical Aid to the women of India). Simla, août 1885:
A la fm de l’année 1899, la « National Association » possédait aux Indes 94 hôpitaux.
Parmi les femmes-médecins qui y assuraient les services, 35 avaient des diplômes européens ou américains ; 75 avaient étudié dans les écoles de médecine hindoues (Madras, Bombay, Calcutta, Lahore, Agram) ou étaient anciennes élèves du collège médical pour les femmes chrétiennes de Ludhiana. A côté de l’Association de Mme Dufîerin, une société de missions médicales, la Zenana, poursuivait le même but. Les doctoresses se formaient dans le « Zenana medical College » à Londres.
Au total, il y avait à cette époque 39 missions féminines, et 100 doctoresses, munies de diplômes européens , ou américains, exerçaient dans l’Inde. Parmi elles, se trouvait une femme hindoue, Rukhmabai, qui, au risque de la prison, avait rompu le
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mariage contracté dans son enfance pour aller étudier la médecine en Angleterre. Elle exerçait à la Maternité du Surat (Bombay).
En présence de 1 immensité de la tâche à accomplir, ces efforts étaient insuffisants. Quoique le nombre des doctoresses ait augmenté au xx e siècle, la question reste actuelle et a fait l’objet d’une discussion dans British Medical Journal (1).
Pour faciliter aux femmes hindoues l’étude de la médecine, il existe actuellement trois établissements. Le plus ancien est le collège médical’de Ludhiana pour les femmes chrétiennes (déjà mentionné). Puis c’est l’école de Delhi, fondée en mémoire de lady Harding, femme de l’ancien vice-roi. Enfin Une nouvelle école vient d’être créée à Madras : c’est l’hôpital Gosha qui admet les étudiantes dans ses salles pour l’enseignement clinique (2).
Un Hindou, M. Chittaran, en mourant, a légué sa fortune pour l’organisation d’un établissement de santé, « Chittaranjan Seva Sadan », comprenant 3 parties :
1° Un hôpital pour les femmes ;
2° Des cours sur l’hygiène, pour les infirmières, les gardesmalades et les dames de la ville ;
3° L’institut des recherches bactériologiques sur le cancer et les maladies des femmes.
Tous les hôpitaux de Calcutta ont des doctoresses dans les. services de maladies de femmes et d’enfants et dans les services d’accouchements.
Actuellement, 100 femmes-docteurs exercent à Calcutta, sans compter des femmes hindoues qui travaillent dans des laboratoires et font des recherches bactériologiques.
Une doctoresse, Mme Muthru Lusmi Mudaliar, fait partie du Conseil législatif de Madras. En 1929, une loi interdisant à la jeune fille le mariage avant quatorze ans, a été promulguée, par M. Sarda, sénateur hindou.
Une charmante poétesse hindoue, que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Londres, Mme Naïdou, s’occupe de questions sociales aux Indes et donne des conférences sur ce sujet. Elle présida un Congrès politique en 1928.
Actuellement, des doctoresses dirigent des centres de Maternité, des Crèches, donnent des cours aux sages-femmes indigènes et même des consultations aux ouvrières dans quelques rares manufactures. Par exemple, dans les trois grosses industries du Bengale, jute, thé et charbon, la prévoyance médicale consiste non seulement à donner à la femme enceinte des consultations, mais aussi à lui assurer le repos et une petite aide en argent pen-
(2) British Medical Journal, 20 janvier 1923, p. 128.
dant la période des couches, et des médicaments. En général, dans les usines, on ne donne pas de secours ni de soins médicaux à la femme et à l’enfant. La loi de 1912 sur les usines a porté à douze ans l’âge minimum auquel les enfants peuvent y être employés.
Dans ces dernières années, il a été créé une vaste organisation nationale qui a débuté par la Ligue de Lady Chelrusford pour l’assistance des mères en couches et des nourrissons : on organise des conférences, des expositions, des concours de bébés et des bureaux de renseignements ; des écoles spéciales préparent aussi les infirmières-visiteuses. La semaine nationale du bébé frappe l’imagination des masses. Des comités provinciaux se sont formés et le mouvement s’accroît continuellement (1). A Paris, le professeur Sylvain Lévi, directeur de l’Institut de la civilisation hindoue, s’occupe activement de la question sociale aux Indes.
Au Japon , il existe à Tokio une école de médecine pour femmes qui comptait, en 1920, 404 étudiantes ; en 1921, 425 ; en 1922, 461 ; en 1923, 504 ; en 1924, 622 ; en 1925, 764 ; en 1926, 812 ; et en 1927, 894 (2).
En 1928, j’ai eu le plaisir de rencontrer la doctoresse Teruko Minouchi, attachée au laboratoire de la clinique des maladies internes à l’Université impériale de Kyoto, et qui était déléguée au Congrès de Bologne. Elle y présenta un intéressant rapport sur la « Prévoyance des enfants et des nourrissons au Japon ».
Les missions médicales féminines sont répandues aussi en Birmanie, en Corée, en Chine. En Corée, la doctoresse Ellers traita la reine' en 1887. La première femme-médecin coréenne, Ester Kim Pak, après avoir suivi quatre années les cours du collège médical pour femmes, a obtenu à Baltimore le diplôme de docteur en médecine (17 mai 1900).
En Chine , de nombreuses doctoresses anglaises et américaines ont travaillé au service des missions. A Shanghai le « Margaret Williamson Hospital » commença à fonctionner en 1885 avec un personnel exclusivement féminin. Seules les maladies des femmes et des enfants y étaient traitées.
Des Chinoises ont à leur tour embrassé la carrière médicale. La doctoresse Hoashoo, après avoir été reçue docteur en médecine à Edimbourg, a servi durant la grande guerre dans les hôpitaux de Bristol. Puis, elle est venue se fixer à Hongkong où elle fut
(1) Communication au Congrès de Boulogne : Prévoyance maternelle aux Indes, avril 1928.
(2) Communiqué de l’Ambassade impériale du Japon à Paris.
la première Chinoise à pratiquer (1). L’Université de Pékin comptait, en août 1926, 30 étudiantes (2).
Au xix e siècle, les étudiantes en médecine n’avaient pas une formation intellectuelle suffisante ; mais elles la remplaçaient par un grand désir d’apprendre, par leur application et leur assiduité aux cours et au laboratoire. Elles passaient leurs examens avec facilité et obtenaient leurs diplômes. Les étudiantes des pays opprimés, les Russes par exemple, prenaient part aux mouvements politiques ; elles voyaient, dans la profession médicale, le moyen le plus sûr de s’approcher du peuple et d’en relever le niveau intellectuel et moral.
Quelques femmes-médecins s’adonnèrent à la science pure. Mais la plupart, faisant face aux difficultés de l’existence, choisirent une 'spécialité qui leur procurerait une clientèle immédiate : massage, gymnastique, obstétrique, injections, etc... En somme, elles se contentaient d’être des gymnastes scientifiques, des sages-femmes supérieures, ou des infirmières instruites, surtout dans les pays latins. Peu à peuples préjugés sociaux tombèrent et la clientèle féminine familiarisée avec la femmemédecin, au moment de l’accouchement, l’appela aussi pour les enfants, et à l’occasion pour le chef de la famille.
Un grand nombre d’étudiantes se marièrent avec d’anciens internes des hôpitaux, des médecins, des professeurs, des savants. Une fois mariées, elles aidaient leurs maris dans leurs travaux scientifiques ; ou exerçaient la médecine de leur côté. Mais d’autres, au contraire, n’ayant plus besoin de travailler, abandonnaient complètement la carrière médicale.
L’amour de la science et de la souffrance, qui avait inspiré et guidé les premières étudiantes en médecine, s’atténua au xx e siècle.
Avec l’éducation égalitaire pour les deux sexes, et la conception de la carrière médicale, profession relativement lucrative, la jeune étudiante passe ses examens le plus tôt possible pour jouir plus vite de la vie. Les mariages entre étudiants et étudiantes et les divorces consécutifs abaissent le niveau moral de la famille.
L’union libre, l’affranchissement sexuel de la femme, a donné, dans toutes les contrées, de néfastes résultats : ainsi, en Russie, cinq millions d’enfants abandonnés parcourent le pays et terrorisent les habitants. L’introduction de l’hygiène sexuelle s’impose dans l’éducation de l’enfance ; mais cette éducation doit être
(1) Journ. Amer. Med. Assoc., 4 février 1922, p. f365.
(2) Communiqué par la Légation de la République de Chine à Paris*
faite, selon les uns par un médecin ou une femme-médecin, selon les autres dans la famille, dès le début des études, i Le nombre des étudiantes en médecine augmente de jour en jour ; elles passent des concours difficiles, s’élèvent jusqu’au professorat. Mais rien de tout cela ne change les bases de la civilisation. L’humanité est immuable ; l’homme, dans sa nature primitive, reste sauvage comme à l’époque préhistorique. La véritable civilisation doit le perfectionner, sans altérer sa nature elle-même.
Un autre fait, qui caractérise le xx e siècle, c’est la démocratisation de la médecine au profit de toutes les groupements sociaux, écoles, assurances, compagnies diverses, etc... Partout on prend soin légalement des salariées, durant la grossesse et les suites de couches, sous le contrôle de femmes-médecins , pour protéger l’enfant.
Le xx e siècle peut être appelé le siècle de la puériculture, dans ses moindres détails. Mais cette puériculture physique est insuffisante. Dans ses fonctions d-’inspectrice d’écoles et autres institutions, la femme-médecin doit introduire la psychothérapie ; dans ses cours d’hygiène, le développement du caractère et de la volonté ; dans ses leçons de gymnastique, l’exercice mental.
La véritable femme-médecin doit renoncer à l’appât du gain, aux jouissances de la vie et aux plaisirs faciles, pour trouver des émules et créer un nouveau type d’humanité, pour redresser la ligne déviée de la civilisation.
Mélina LIPINSKA.
Paris 1930.