‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 1 sur 18 · A MADEMOISELLE MARTHE EXPILLY · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE MARTHE EXPILLY

Ma chère enfant,

Gomme ta mère, tu es née au Brésil et une esclave t'a donné son lait.

Tu étais bien jeune quand, après de douloureuses épreuves, nous avons quitté ce pays ; aussi n'as-tu gardé aucun souvenir de ta nourrice noire.

Dès lors, comment pourrais-tu te rappeler le discours des adieux qu'elle murmura à tes oreilles, avant de se séparer de toi?

Elle te demandait, à travers ses larmes, et comme si tu eusses pu la comprendre, de ne pas oublier celle qui, chaque jour, te berçait dans ses bras et t'endormait sur son sein; et si jamais tu devenais riche, de la racheter.

Ta mère et moi nous étions profondément émus, en entendant la naïve et touchante prière de Julia la Monjola.

Qu'est devenue, depuis notre départ, la pauvre négresse?

Hélas ! peut-être, celle qui t'a versé la vie est morte sous la chicote du commandeur !

Lorsqu'il te sera permis de lire cette étude de mœurs esclavagistes, tu penseras à ta mère noire et, de Julia, ta pitié s'étendra sur toutes les infortunes imméritées; car, ce n'est pas seulement en Amérique, ma chère Marthe, qu'il y a des esclaves et des maîtres inexorables.

Ce livre aura complété l'enseignement que je m'efforce d'inculquer à ta jeune âme, s'il t'inspire l'horreur de l'oppression et l'amour de la justice.

L'oppression, c'est l'iniquité : l'iniquité retranchée dans une logique impie; c'est le blasphème incarné dans le bourreau. La justice, c'est la vérité; et la vérité, c'est Dieu!

Paris, juin 1863.

Charles EXPILLY.

PRÉFACE

Des notes que j'ai recueillies pendant mon séjour dans l'Amérique du Sud, une partie a été publiée sous ce titre : le Brésil tel qu'il est. 11 y a sept mois de cela. Depuis lors, le Brésil tel qu'il est a fait son chemin; aujourd'hui, il est parvenu à la lin de sa deuxième édition; la troisième ne tardera pas à paraître.

Les livres sérieux n'ont pas les mêmes chances de vente que les romans; ils s'adressent à un public éclairé, mais restreint. Aussi, est-ce avec un légitime orgueil que je constate le succès du Brésil tel qu'il est.

Ce n'est pas que les critiques acerbes, et les reproches acrimonieux aient fait défaut à mon travail. A vrai dire, je m'attendais à pire que cela.

Ne pouvant nier l'exactitude de mes tableaux et la sincérité de mes jugements, quelques Brésiliens m'ont accusé d'exagération. Un seul, — c'est un homme officiel, et à ce titre, il est excusable, — m'a dit :

— Votre bonne foi est incontestable ; mais vous avez mal vu.

Heureusement, Papprécialion que la presse parisienne, y compris la Revue des deux Mondes, et les journaux de Marseille, de Lyon, de Bordeaux, de Belgique et aussi ceux de Buenos-Ayres, ont faite de mon livre, me lave du reproche d'avoir chargé mes peintures.

Heureusement encore, le témoignage spontané d'autres Brésiliens, et les félicitations qui m'ont été adressées de Rio-de-Janeiro même, où mon volume, souvent demandé, pourtant, ne se trouve pas dans les librairies (Pourquoi cela?) me maintiennent dans cette opinion que j'ai bien vu et bien rendu les impressions éprouvées.

vin

PREFACE

Néanmoins, je dois confesser qu'on m'a querellé à propos du titre que j'ai adopté.

« Eh quoi! — m'écrit-on encore de Rio-de-Janeiro, — votre livre s'intitule fièrement : Le Brésil tel qu'il est, et il ne parle ni des ressources matérielles de ce pays, ni de son organisation intérieure, ni de ses tendances rétrogrades, étroites, chinoises (sic), ni de son dépérissement actuel, ni de ses destinées qui deviendront fatales, si l'émigration européenne persiste à se détourner de ses côtes ! Évidemment, votre travail contient une lacune importante, regrettable, et cette lacune m'autorise à soutenir que le titre du volume n'est pas justifié. »

A première vue, on trouvera fondée cette critique, et rien ne m'empêcherait de renvoyer une partie du reproche à mon éditeur, qui m'a fourni le titre en question.

J'essayerai de prouver, toutefois, que notre tort à tous les deux est moins grand qu'il ne le paraît. Nous sommes coupables, sans doute, mais seulement aux yeux de la grammaire. Seule, la grammaire a le droit de nous chicanera cause de ce titre.

Et, en effet, ce n'est pas purement, et simplement, une aride et monotone monographie que j'ai entrepris d'écrire. Ce genre de travail a certainement son mérite: il demande du temps, des recherches, et la coordination des matières exige un esprit judicieux et pratique.

Si tel avait été mon but, il m'aurait été facile de l'atteindre. Comme tant d'autres, j'aurais compilé, compilé, compilé.

Grâce au dernier relatorio du ministre de l'Empire, et à l'ouvrage de M. Baril, comte de la Hure, j'aurais déclaré sûrement que la marine brésilienne se compose de 31 navires à voiles et de 29 à vapeur, parmi lesquels : 21 corvettes, 8 bricks, 8 canonnières, et 23 d'un moindre tonnage ; qu'elle possède 1 amiral honoraire, et qu'elle est commandée par 2 amiraux, 2 vice-amiraux, 7 chefs d'escadre, 15 chefs de division, 21 capitaines de mer et de guerre, 37 capitaines de frégate et un nombre indéterminé de capitaineslieutenants, lieutenants, enseignes, etc., etc.

J'aurais porté à 23.000 hommes le chiffre de l'armée

PRÉFACE

de terre ; à 58 le nombre des Augustes et Excellentissimes sénateurs, et à 118 celui des Dignissimes députés.

Il ne m'en aurait pas plus coûté pour signaler, dans l'ordre judiciaire, le Suprême Tribunal de justice (Cour de Cassation), composé de 17 membres, et les quatre tribunaux de relaçdo (cours d'appel); puis dans l'état-major sacerdotal , 1 archevêque et 6 évèques; le premier, qualifié d'Excellence et prenant rang avec les marquis , les amiraux et les maréchaux; les secouds, traités également d'Excellences, bien qu'ils marchent de pair seulement avec les comtes, les ministres, les lieutenants-généraux et les vice-amiraux.

Toujours, d'après le même procédé, j'aurais établi sans peine que le budget, pour l'exercice 1861-1862, se solde par 46,659,651,000 reis, soit 115,315,092 francs de recette, et 52,842,981,087 reis, soit 136,899,065 francs de dépense; et, je n'aurais pas été embarrassé davantage pour constater qu'il est entré dans la caisse du trésor 987,584 francs pour la taxe et la demi-taxe sur les esclaves; 40,526 francs pour l'impôt sur les magasins de modes; 40,206 francs 40 centimes (droit de 1/2 p. 0/0), sur les diamants exportés; et pour droits de brevets des officiers de la garde nationale, une somme de 252,488 francs 60 centimes.

Vous le voyez : les documents ne me manquaient pas. Si je n'ai pas puisé aux sources officielles pour éclairer le côté matériel de la question, c'est que mon travail avait une visée plus haute.

C'est moins une monographie, qu'une physiologie que j'ai voulu produire, et mon livre : Le Brésil tel qu'il est justifie pleinement son titre, s'il traite des mœurs, des coutumes, des institutions, de la vie morale, en un mot, du peuble brésilien.

J'espère que mon pointilleux critique de Rio-de- Janeiro sera satisfait de ces explications, surtout lorsque, après avoir lu ce second volume, il possédera la preuve que mon cadre physiologique a été consciencieusement rempli.

Le bienveillant accueil qu'a reçu la première partie de nies notes, m'engage donc aujourd'hui à publier la deuxième partie.

PRÉFACE

Cette nouvelle étude continue Ja première, ou, pour mieux dire, les Femmes du Brésil ne sont que le complément forcé du Brésil tel qu'il est.

A part deux questions d'ordre supérieur : la traite et le régime pénitentiaire, — le Brésil tel qu'il est était spécialement consacré à peindre les mœurs de la capitale de l'Empire, da Corte, comme on dit à Rio-de-Janeiro.

Dans les Femmes du Brésil, au contraire, l'auteur s'est proposé de reproduire la vie de la province et surtout l'existence que mènent, au fond des engenhos et des fazmdas, les grands propriétaires d'esclaves.

Ici, naturellement, le cadre du livre s'est considérablement agrandi.

Ce n'est plus seulement les habitudes luxueuses et despotiques des senhores que nous avons à retracer ; c'est une société tout entière qui comparaît devant nous avec les préjugés stupides, les détestables excès, les turpitudes, les vices et les crimes, qu'engendre une institution antisociale.

L'esclavage domine la pensée de l'écrivain ; il l'absorbe presque.

Nos critiques, en s'exerçant contre la société brésilienne, atteignent donc virtuellement l'Espagne coloniale et les États sécessionnistes de l'Union -Américaine ; elles frappent plus haut encore : elles s'attaquent à une institution que réprouvent également la religion, la morale, la civilisation, l'humanité !

Le dey de Tunis a supprimé l'esclavage dans son empire. Pourquoi faut-il que l'exemple d'un despote africain n'ait pas été suivi par l'Espagne, le Brésil, le^ colons d'origine française, de New-Orléans, qui professent tous la religion chrétienne !

Dans cette circonstance, nous sommes forcés de l'avouer, le catholicisme s'est montré plus rebelle à la civilisation que le mahométisme.

Aujourd'hui toutes les nations protestantes ont effacé de leur code cette iniquité, et l'esclavage n'est plus pratiqué que par des peuples catholiques! Cela est humiliant pour nous.

PRÉFACE

Des penseurs éminents, M. de Tocqueville entre autres, ont flétri d'une plume autorisée cette odieuse exploitation de Thomme par l'homme.

Avant lui, Buckingham avait déchiré, en partie, les voiles qui cachaient à l'Europe les saturnales et les profanations de ce régime impie.

Dernièrement encore une femme de beaucoup de cœur, l'auteur de la Case de ronde Tom, a poussé un cri d'indignation et d'horreur qui a été répété par toutes les âmes honnêtes et droites.

Pourtant, tout n'a pas été dit sur cette question qui, à cette heure, fait couler des torrents de sang de l'autre côté de l'Atlantique.

L'esclavage possède des capitaux immenses, des armées, des vaisseaux cuirassés, des canons ; et ce qui est plus triste encore, des hommes vaillants, convaincus, nous devons le croire puisqu'ils n'hésitent pas à affirmer par leur mort, l'excellence de cette exécrable institution.

Que les États sécessionnistes triomphent, et la traite, poursuivie par la réprobation générale des peuples chrétiens, frappée à mort par l'application inexorable du billAberdeen, reprendra une énergie nouvelle.

L'Espagne, le Portugal, le Brésil, se grouperont autour du drapeau protectionniste, et, de nouveau, des cargaisons humaines achetées à vil prix dans les baracons d'Afrique, viendront nier, en face de l'Europe frémissante, les progrès si vantés de la civilisation; et les préceptes de la loi divine.

L'insolent défi jeté a la science et à la conscience publique par le gouvernement de Richmond a été relevé par celui de Washington.

L'esclavage ose proclamer son droit de vivre, et ce droit, il ne craint pas de l'affirmer au nom du principe démo cratique.

Quel horrible blasphème!

A notre tour de rentrer dans l'arène.

Nous allons essayer d'étreindre le monstre corps-à-corps, et, après avoir dévoilé ses actes les plus cachés, de le clouer impitoyablement au pilori de l'opinion.

Xii PRÉFACE

Du rôle dévolu à la femme de couleur, au mulâtre et au métis, à la blanche, dans la société esclavagiste, ressortira, je l'espère, un enseignement utile. Enfin, le chapitre consacré à l'organisation de la famille achèvera de démontrer à quel degré de démoralisation, par conséquent, à quels excès monstrueux peuvent conduire le préjugé de la couleur et l'exercice d'un pouvoir sans limites.

Aussi courageux que M. Moura, député de Bio-de-Janeiro, un publicisle brésilien, M. Eugenio do Prado, a caractérisé ainsi l'état moral et religieux do son pays :

« Abrutissement (embrutecimento) du clergé, — absence de croyance dans les hautes classes, — un mélange d'idolâtrie, de paganisme, de superstition et de christianisme dans les classes inférieures.» (Jornaldo Coînmercio, du 20 avril 1857.)

Le senhor do Prado a oublié de faire remonter jusqu'à l'esclavage la responsabilité d'une situation aussi déplorable.

Nous conclurons dans ce sens à sa place.

Ce n'est pas uniquement aux mœurs brésiliennes, faut-il le répéter? que nous faisons un procès. Ces mœurs ne sont que les conséquences fatales d'une abominable institution.

Oui : L'esclavage étant la consécration légale de toutes les erreurs, de toutes les superstitions, de tous les préjugés, de toutes les ignominies, de tous les crimes qu'engendre l'ignorance, nous nous croyons fondé à pousser contre lui le cri de guerre du vieil Arouet :

Écrasons i/infame!

Charles EXPILLY.

Paris, 1863.

ET

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