‹ Les femmes et les moeurs du BrésilChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'Empereur dom Pedro IL — Mademoiselle Amanda. — L'Académie des Beaux-Arts. — Le niveau musical à Rio-de-Janeiro. — Les funérailles,— Rencontre d'un camarade de Charlemagne.

En racontant, dans une précédente publication, les motifs de mon voyage au Brésil1, j'ai dit comme quoi mon cousin Nausier, qui avait apprécié à leur juste valeur mes aptitudes commerciales, s'était réservé la direction de notre maison de Rio-de-Janeiro, et m'avait placé à la tête d'une fabrique de pkosphoros (allumettes).

Quel singulier emploi pour un homme de lettres, n'est-il pas vrai?

Toutefois, cette métamorphose, qui paraîtra à bon droit étrange aux lecteurs, surprendra moins ceux qui connaissent les transformations autrement bizarres qui

1. Le Brésil tel qu'il est, 1 vol. in-18, E. Dentu, éditeur, 1862.

s'accomplissent chaque jour parmi les hommes de professions libérales que leur destin a poussés en Californie.

Du moment, en effet, où l'on s'est décidé à quitter le vieux continent avec l'intention d'aller chercher fortune dans les pays lointains, il faut savoir se soumettre à toutes les épreuves qu'impose la dure nécessité.

Ventre affamé n'a point d'oreilles, et l'orgueil nourrit fort mal.

De là, ces jeunes avocats partis pour bouleverser les terrains aurifères, et devenus, après les premières ampoules, — chanteurs de café, cuisiniers, pêcheurs, comédiens, laveurs de vaisselle; — ces ex-négociants, momentanément facteurs aux lettres, peintres de navires, professeurs de français, de belles manières et de chausson ; — ces disciples d'Esculape, passés décrotteurs, apprentis maçons, portefaix, garçons de peine, qu'on rencontre si fréquemment à San-Francisco.

Au Brésil, où le préjugé de la couleur règne souverainement, un blanc ne saurait faire partie de la domesticité d'une maison. Toutes les fonctions qui touchent au service intérieur sont exclusivement réservées aux esclaves.

Les émigrants pour ce pays doivent exercer un état manuel, ou trafiquer sur n'importe quelle denrée.

Malheur donc, malheur aux hommes d'intelligence, inhabiles à manier le rabot ou le tranchet ; qui ne savent ni confectionner un cornet élégant, ni plier délicatement et ficeler avec coquetterie un paquet de marchandises.

L'instruction est ici d'un mince secours, lorsqu'elle n'est pas une fâcheuse recommandation. Consultez plutôt l'histoire déplorable de cette petite colonie de savants et d'artistes appelés à Rio-de- Janeiro par Joâo VI dans le but d'y fonder une académie. Pour prix de leur dévouement, nos compatriotes ne rencontrèrent qu'indifférence, ingratitude et dédain. M. Lebreton, le président, mourut de chagrin; quelques-uns de ses compagnons végétèrent péniblement, et les autres furent forcés de retourner en Europe *.

Les années se sont écoulées, mais la situation est restée à peu près la même. Aujourd'hui un Européen d'un mérite sérieux, qui voudrait utiliser ses connaissances pour se créer une position honorable, se verrait exposé à de cruels déboires. Le sol du Brésil, ce sol d'une prodigieuse fertilité pour les trafiquants de toute espèce, deviendrait pour lui d'une stérilité effrayante, à moins, toutefois, qu'il ne suivît le conseil que S. M. dom Pedro daigna me donner.

Puisque l'occasion m'y convie, j'encadrerai dans ces pages sincères le portrait de l'Empereur actuel du Brésil. Cette figure, remarquable à plus d'un titre, n'est pas assez connue en Europe. Je serais heureux de la placer dans son jour.

1 . Voici la liste complète de ces malheureux artistes engagés par le marquis de Marialva, alors ambassadeur de Portugal en France : A. Taunay, membre de l'Institut; Aug. Taunay, son frère, sculpteur; Debret, peintre d'histoire; Grandjean de Montigny, architecte; Simon Pradier, graveur en taille-douce; François Ovide, professeur de mécanique; François Bourepos, aide-sculpteur de M. Taunay; les deux frères Perrez.

Bien différent de son père, dont l'humeur batailleuse et le caractère turbulent ne s'accommodaient guère du repos, dom Pedro II aime l'étude ; il y consacre tous les instants que ne réclament pas les affaires de l'empire. Fondateur de VInstituto Historico, il se fait remarquer, entre tous les membres de cette société, par son assiduité à en suivre les travaux. Plus d'une fois, il lui est arrivé d'y faire des lectures d'un grand intérêt.

Grâce à une aptitude toute particulière, et à une application soutenue, dom Pedro parle à peu près toutes les langues de l'Europe.

Il tient à l'Allemagne par sa mère, l'infortunée archiduchesse Léopoldina ; à l'Italie par sa femme, qui est la sœur de l'ex-roi de Naples, et, naturellement, il possède à fond Yitalien et V allemand.

Le portugais est l'idiome avec lequel il a été bercé.

Il a adressé la parole en anglais à une femme, et moi, j'ai eu l'honneur de l'entretenir en français.

Plus heureux qu'Ennius, qui prétendait avoir trois cœurs parce qu'il parlait trois langues — le grec, l'osque et le latin, — le monarque brésilien a cinq cœurs, à ma connaissance, et il est en état de converser avec autant de savants de différents pays.

11 est vrai que Mithridate savait l'idiome de vingtcinq nations qui lui obéissaient; un idiome de plus seulement, assure-t-on, que le cardinal Mezzofante.

L'Empereur est donc un polyglotte distingué. Il profite des avantages qu'il a su acquérir pour se tenir au courant, par lui-même, de tout ce qui se publie en Europe et en Amérique. Livres de science, œuvres lit-

téraires, journaux, il dévore tout ; il retient tout. En voici la preuve :

Quelque temps après notre arrivée à Rio-de-Janeiro, nous eûmes l'honneur, ma femme et moi, d'être reçus par Sa Majesté Brésilienne. C'est à la résidence impériale de Sâo-Christovâo que nous fûmes admis à lui présenter nos respectueux hommages.

La galerie couverte où se tenait l'Empereur était encombrée par une foule de personnes des deux sexes et de diverses nations qui venaient, les unes pour complimenter (comprimentar) Sa Majesté, les autres pour solliciter d'elle quelque faveur.

Dans la cour, que surplombait la galerie, des musiciens de toute nuance de peau, — si j'ai bonne mémoire, leur chef était un mulâtre, — exécutaient des morceaux de la Juive et de la Fille du Régiment.

L'Empereur du Brésil est assurément le souverain qu'on peut le plus facilement aborder. Il n'y a ni gardes du corps, ni aides de camp, ni maîtres *des cérémonies qui s'interposent entre lui et ses sujets. L'étiquette a eu le bon esprit de s'effacer en cette circonstance, et il n'est même pas nécessaire d'être porteur d'une lettre d'audience.

Deux fois par semaine, les mercredis et les samedis, tout le monde, indistinctement, est autorisé à franchir le seuil de la résidence impériale. A Sâo-Christovâo, il y a autant d'élus que d'appelés.

On attend debout dans la galerie, et, chacun à son tour, — les Brésiliens comme les étrangers, — a la facilité de s'approcher de l'Empereur.

Sa Majesté tend sa main à ceux qui manifestent le désir de la baiser; elle écoute toujours les communications qu'on lui apporte avec une bienveillante attention.

La galerie couverte de Sâo-Christovâo et l'absence de cérémonial me firent naturellement penser au chêne de Vincennes, où saint Louis rendait la justice.

Dom Pedro II ne prononce pas de jugement comme le roi de France, mais il accueille avec bonté les demandes et les plaintes des visiteurs, quels qu'ils soient. Ce jour-là, il tenait à la main une liasse de papiers qu'on venait de lui remettre. On prétend que dom Pedro lit lui-même toutes les requêtes qu'il reçoit. Combien y a-t-il, en Europe, de présidents de tribunaux et de préfets qui en font autant?

Le métier Empereur Constitutionnel n'est pas toujours agréable, on le voit; il offre cependant certains avantages qui ne sont pas à dédaigner. Ainsi, cette condescendance de dom Pedro, loin d'être dépensée en pure perte, lur gagne plus de cœurs que ne le feraient le luxe des réceptions officielles et le prestige de la victoire.

Je dirai, à ce propos, que les fêtes sont rares, trèsrares au palais impérial ; cela provient et de la modicité de la liste civile accordée au défenseur perpétuel du Brésil, et de l'avidité effrontée de son entourage.

Dom Pedro touche un.e liste civile de 800 contos de reis, soit 2,400,000 francs.

On ne peut guère vivre royalement avec cette somme, et encore moins tenir constamment ouvertes la salle des bals et celle des festins; d'autant plus que, personnelle-

ment, l'Empereur et l'Impératrice sont fort charitables.

Si je ne me trompe, la dernière fête donnée à la cour date de l'année 1852. Pour un motif d'économie, que l'on comprend à cette heure, on avait voulu remettre à neuf le mobilier de la couronne; ce mobilier, nous pouvons l'avouer, en avait extrêmement besoin. L'entrepreneur, — il était malheureusement dans la tradition, — ne craignit pas de rembourrer avec du capim (herbe de Guinée), en guise de crin, les canapés et les fauteuils. Il présenta ensuite une note de frais s'élevant à 30 contos (90,000 fr.), et, l'ayant reçue, il partagea cette somme avec plusieurs individus de l'entourage de dom Pedro. Ceux-ci restaient également fidèles à la tradition, et aussi l'Empereur qui, ayant eu connaissance du vol, le laissa impuni.

Autrefois, ce genre d'escroquerie était vaillamment pratiqué, en Europe, dans les mêmes régions supérieures. Malgré le préjugé de la naissance qui les séparait, courtisans et fournisseurs s'entendaient comme larrons en foire pour dépouiller le souverain. L'argent avait rapproché les distances ; seulement le duc et le marquis s'adjugeaient la part du lion, ce qui paraissait tout naturel au manant qu'ils avaient pris pour complice.

Madame dePompadour, dont l'entretien coûta quelque chose comme 36 millions à la France, eut envie, un matin, d'une parure de diamants dont le marchand demandait 250,000 livres. La marquise possédait déjà pour 1,787,000 livres de diamants, et pour 394,000 livres

de bijoux; de plus, les caisses publiques étaient à sec, et les paysans en étaient réduits à manger l'herbe des champs, les chardons crus et les charognes. Ce n'étaient pas là des raisons suffisantes pour ne point satisfaire le nouveau caprice de madame de Pompadour. Touché du désespoir de Louis XV, le garde des sceaux, Chauvelin, se fit autoriser à vendre la cuirasse que l'Empereur Soliman avait donnée à François Ier. Cette vente produisit 600,000 livres, sur lesquelles le fidèle Chauvelin s'en appropria 350,000 pour droit, — non convenu, — de commission. Le juif qui avait acheté la cuirasse réalisa encore un gain de 100,000 livres. Mais tout le monde fut content, puisque la marquise eut sa parure.

Parlerai-je du carrosse qui figura pour 30,000 livres sur les comptes du même roi Louis XV, et qui en valait bien 5,000? Cinq cents pour cent de bénéfice, c'est un joli denier, qu'en pensez-vous?

Dans quelles proportions se fit le partage de ces 30,000 livres entre le carrossier et ses nobles protecteurs? C'est ce que, malheureusement, l'histoire a oublié de mentionner.

Le roi n'ignorait rien de ces voleries.

Comme le duc de Choiseul, indigné, lui proposait de le débarrasser de tous ces fripons plus ou moins dorés qui l'exploitaient sans vergogne :

— Vous voulez donc supprimer la cour? observa le roi.

Faut-il citer encore la fameuse chandelle que Catherine de Russie paya 1,200 livres?

Après ce trait, il convient de s'arrêter.

Sans doute, les trois anecdotes que je viens de rapporter appartiennent au dernier siècle ; c'est déjà de l'histoire ancienne, j'en conviens, et le mot de Louis XV. je me plais à le croire, ne serait plus aussi exactement vrai aujourd'hui, du moins, de ce côté de l'Atlantique.

Ce n'est pas que les courtisans modernes aient gagné en moralité ; Dieu me garde de les calomnier à ce point d'avoir d'eux une pareille opinion. La révolution de 89 a bien pu leur enlever certaines de leurs illusions, sans, pour cela, rectifier toutes leurs idées. Si donc leurs opérations, dans ce genre d'industrie, sont moins audacieuses, c'est que, en l'état de nos mœurs, la police correctionnelle leur paraît autrement redoutable que les reproches du Prince, voire même la disgrâce qui les atteindrait.

Au compte de Louis XV, la cour de Rio-de-Janeiro n'est pas près d'être supprimée, on vient d'en acquérir la preuve. Seulement, depuis cette singulière réparation du mobilier de la couronne, on n'a plus dansé, ni festoyé au palais de Sâo-Christovâo. Le souverain, toutefois, n'a pas cessé d'y être aussi accessible à tous ceux qui désirent lui parler.

La galerie de Sâo-Christovâo me remet encore en mémoire un fait qui achèvera de peindre le caractère vraiment grand, vraiment généreux du jeune Empereur.

Un officier de la légion italienne de Montevideo, gracieusement accueilli par dom Pedro, en 1848, eut le triste courage de l'appeler « Monsieur, » pendant toute la durée de l'audience.

Pourquoi donc ambitionner la faveur d'entretenir

l'Empereur du Brésil, pour venir l'insulter grossièrement, et, cela, dans sa propre demeure?

Certains ont cru expliquer la brutalité du procédé, en prétendant que l'officier était un démocrate.

Anerie énormissime !

D'autres ont môme désigné l'intrépide commandant de la légion italienne. L'absurde a pris dès lors les proportions d'une odieuse calomnie.

Celui dont la vaillante épée venait de protéger la république orientale de l'Urugay contre les bandes sanguinaires de Rosas ; celui qui, avec des ressources insuffisantes, eut pourtant l'honneur, l'année suivante, de défendre Rome contre les premiers soldats du monde, commandés par deux généraux français ; celui qui, dix ans plus tard, devait être le vainqueur de Calatafimi, de Yarèse, du Volturne; puis, après avoir donné les États Napolitains et la Sicile à Victor-Emmanuel, devenir simplement le modeste agriculteur de Caprera; celui-là a toujours eu l'âme trop noble pour pouvoir être jamais insolent ou ridicule. Garibaldi possède trop aussi la conscience du droit pour ne pas garder profondément en lui le sentiment du devoir.

Je n'admets pas davantage les opinions radicales de l'officier dont il s'agit. Un démocrate, ou bien ne se serait pas approché de l'Empereur, ou bien il se serait conduit décemment en sa présence.

Démocrate n'est pas, que je sache, synonyme de butor et de sot.

Ce qui est incontestable, par exemple, c'est que l'Italien qui a osé appeler ((Monsieur » l'Empereur du Bré-

sil, s'il n'était ni fou, ni gris, ne prouva guère, en cette circonstance, qu'il était un homme bien élevé. Ce qui est tout aussi évident c'est que dom Pedro II, en ne faisant pas jeter dehors, après la première insulte, le téméraire personnage; bien plus, en ne se départant pas un seul instant, à son égard, de sa bienveillance habituelle, donna à l'officier une leçon de haute convenance et de modération digne, dont celui-ci, j'aime à le croire, aura su profiter.

Donc, je m'étais rendu, avec ma femme, à la résidence impériale de Sâo-Christovâo.

La galerie s'était vidée lentement. Nous nous avançâmes, à notre tour, vers Sa Majesté Brésilienne.

Voici encore un fait qui contient son enseignement, car il constate l'opinion, — trop souvent justifiée, hélas ! — que l'on nourrit, au Brésil, relativement à la moralité des Français établis dans l'Empire.

Heureusement on m'avait averti, et, tout d'abord, je présentai à dom Pedro mon contrat de mariage.

L'Empereur le parcourut attentivement.

— Expilly? dit-il; je connais ce nom.

— C'est, sans doute, celui de Claude, l'arrêtiste, et premier président au parlement du Dauphiné?

— Non pas, non pas, répondit dom Pedro, en homme qui est sûr de sa mémoire.

Je ne pouvais pourtant pas admettre qu'il s'agît de moi, à cette heure. Je repris :

— Votre Majesté veut parler, alors, soit d'Alexandre Expilly, député de Bretagne en 89, et le premier évêque nommé par le suffrage universel ; soit de l'abbé Expilly,

mon grand-oncle, l'auteur du Dictionnaire des Gaules, du Géographe manuel, de la Description géographique et

historique des Iles-Britanniques, du

L'Empereur m'arrêta dans mon énumération, un peu orgueilleuse peut-être.

— Charles Expilly! voilà le nom que j'ai lu au bas du feuilleton de maints journaux parisiens. Est-ce le vôtre, ou est-ce celui d'un de vos parents?

— Je suis forcé de convenir que c'est bien mon nom que Votre Majesté a retenu, répondis-je, justement émerveillé qu'un nom si obscur en France fût connu de l'Empereur dom Pedro.

— Et qu'êtes-vous venu faire dans ce pays? reprit-il. Un littérateur n'a pas de position à prendre au Brésil. Cependant, nous manquons de livres d'éducation. Apprenez le portugais, et vous ferez des traductions.

Ce jour-là, sans le vouloir assurément, l'Empereur dom Pedro m'a infligé une humiliation que je n'étais pas venu chercher à Sâo-Christovâo.

Moi ! m'abrutir à faire le métier de traducteur !

Chausser les bottes de MM. Noël et Chapsal !

Endosser le paletot de M. Lamé-Fleury î

Allons donc î

Avec votre permission, sire, je ne suivrai pas le conseil que Votre Majesté a bien voulu me donner.

Je me respecte davantage en fabriquant des allumettes. Cette vulgaire occupation , du moins , ne m'empêche pas de vivre avec ma propre pensée et de développer mon intelligence par l'étude des mœurs brésiliennes.

Ma visite à Sâo-Christovâo avait pour but de soumettre à l'Empereur le projet d'un établissement d'une utilité incontestable, et dont la privation, en maintenant le Brésil sous la dépendance intellectuelle des étrangers, provoquait et provoque encore des plaintes amères de la part des citoyens soucieux de l'avenir de leur pays1. Je veux parler d'une maison d'enseignement professionnel, à l'usage des filles pauvres des hauts fonctionnaires de l'empire.

Cette idée d'une éducation supérieure donnée sous le patronage immédiat et sous la surveillance spéciale de l'État, d'une École normale destinée tout à la fois et à récompenser d'honorables services et à préparer un meilleur sort aux générations futures; cette idée généreuse et féconde répondait trop à un besoin réel, pour ne pas être favorablement accueillie par un esprit aussi judicieux que l'Empereur dom Pedro.

Le diplôme de ma femme et d'autres pièces tout aussi importantes établissaient manifestement sa compétence sérieuse en semblable matière. C'est pourquoi elle fut admise, dans une nouvelle audience, à développer son plan, pour lequel elle s'était inspirée de la Constitution donnée autrefois à Saint-Cyr par madame de Maintenon, mais modifiée dans un sens libéral, et appropriée au caractère brésilien. Le programme des études était le même, à peu de chose près, que celui qui fonctionne aujourd'hui à la maison de Saint-Denis.

1. « Estamos habituados até, por vergogha nossa, a mstruir-iios pelas cabeças do estrangeiro ! »

Gensor. A Ordem, de Pernambuco (11 favereiro de 1863).

Gagné de plus en plus à une idée dont la réalisation devait être une des gloires les plus pures et les plus éclatantes de son règne, l'Empereur commanda à ma femme un travail complet sur l'établissement qu'il s'agissait de fonder.

Hélas ! pourquoi suis-je forcé de déclarer que, faute des fonds nécessaires pour l'exécuter, ce projet resta... à l'état de projet1.

1. J'ai toujours soupçonné que notre insuccès, incompréhensible assurément, après l'approbation donnée par l'Empereur à notre proposition, et les compliments adressés par dom Pedro à ma femme, à propos du travail qu'il lui avait commandé, pouvait bien avoir une autre cause. Cette cause est trop singulière pour ne pas être signalée.

Neuf mois, — jour pour jour, — après notre présentation à Sa Majesté Brésilienne, nous nous trouvions encore à Sâo-Christovâo.

Dom Pedro qui, pendant cet intervalle, avait demandé à Bruxelles et à Paris des renseignements sur notre compte, nous apprit que ces renseignements étaient arrivés, et qu'ils étaient très-satisfaisants.

— Mais, ajouta l'Empereur, comment se fait-il qu'il n'y ait pas trace du diplôme sur les registres de l'Université de France?

J'ai constaté ailleurs le nombre considérable d'intrigants et de flibustiers de toute sorte que l'émigration européenné déverse annuellement sur les terres de l'Empire, partant, la méfiance, bien naturelle, certes, des Brésiliens à l'endroit des étrangers. On comprend dès lors le douloureux étonne rnent dont nous fûmes saisis à cette réflexion de dom Pedro IL Le rapport incomplet, par conséquent défavorable pour nous, du représentant à Paris de l'Empereur venait-il d'éveiller des soupçons fâcheux dans l'esprit du monarque brésilien?

Si l'authenticité du diplôme était contestée, celle du contrat de mariage pouvait l'être également, et aussi celle des autres titres qui établissaient péremptoirement notre honorabilité et notre capacité.

Il n'y a pas trace du diplôme sur les registres de l'Université de France! voilà ce qu'on avait osé écrire à l'Empereur dom Pedro.

J'ignore la source où M. le ministre du Brésil est allé puiser les renseignements qu'il a envoyés à son souverain; je puis affirmer, toutefois, qu'il ne s'est pas adressé là où on les lui aurait donnés exacts, précis, officiels, en un mot.

Si jamais M. le ministre se trouve à VHôtel-de-Yille, et que de cette

Parlez-moi des coiffeurs et des modistes pour faire ici de brillantes affaires !

Un artiste capillaire, bien qu'il eût subi en France une condamnation infamante, n'a-t-il pas occupé le poste de premier barbier, et celui, plus envié encore, de confident de l'Empereur dom Pedro Ier? A sa mort, le susdit Figaro a laissé une fortune considérable.

Parmi les chiffonneuses de fleurs et de rubans de la rue do Ouvido?\ on m'a cité une jolie Parisienne qui avait produit une violente impression sur un millionaffaire il veuille avoir le cœur net, il n'aura qu'à compulser le registre des examens pour l'année 1839. En s'arrêtant à la date du 14 avril, il acquerra la preuve irrécusable que le diplôme en question n'a rien de fantastique. Les traces, restées invisibles pour lui jusqu'à ce jour, apparaîtront nettement à ses yeux, et il pourra, s'il le juge à propos, rectifier le premier rapport qu'il a expédié à l'Empereur dom Pedro. Malheureusement il n'est plus en son pouvoir de réparer les effets désastreux de ce rapport.

Nous parlâmes à l'Empereur avec une fermeté respectueuse, car, il ne fallait pas se le dissimuler, dans les circonstances où nous nous trouvions placés, c'était notre honneur qui était en jeu, en même temps que notre fortune. Je m'engageai môme à faire parvenir à Sa Majesté Brésilienne l'attestation universitaire de l'admission de ma femme, et aussi la copie de la note flatteuse qui accompagne son nom.

— Vos explications m'ont satisfait, dit gracieusement l'Empereur. ]\{pn ministre n'a pas cherché à VHôtel-de-Ville; voilà tout.

Nous croyions notre procès gagné; il était perdu, bien perdu.

A quoi tient pourtant le destin des individus et môme celui des empires !

Majora à minimis.

Si mon appréciation est juste, c'est parce que le représentant à Paris de l'Empereur dom Pedro n'a pas su trouver une date que le Brésil ne possède pas encore aujourd'hui une maison d'enseignement supérieur, et que nous avons vu s'évanouir, nous, les espérances autorisées d'une brillante position.

naire brésilien. Malheureusement, ce millionnaire était un nègre.

L'adorateur de mademoiselle Amanda, n'osant avouer lui-même ses prétentions, fit transmettre à la jeune fille des propositions de mariage.

Grands éclats de rire ! grand scandale dans le magasin de la modiste !

Jamais on n'a vu au Brésil un blanc épouser une négresse. A plus forte raison, jamais une blanche n'a osé consentir à unir légalement sa destinée à celle d'un noir.

Cependant, un noir qui possède un million est-il réellement aussi noir que ses frères d'Afrique?

Mademoiselle Amanda se posa cette question; à force de la creuser, elle la résolut négativement. Une modiste, surtout une modiste ambitieuse, a si peu de préjugés !

Bravant donc les railleries de ses compagnes, la Parisienne se décida à combler les vœux de son adorateur, mais, cependant, sans vouloir éloigner tout à fait un acteur de la troupe française qu'elle avait pris en grande estime.

La coquette créature se flattait de soumettre à toutes ses volontés un homme assez épris pour lui reconnaître une dot de cent cinquante mille francs. Elle comptait sur sa beauté et sur sa gentillesse pour établir solidement son empire, — un empire absolu, — dans un cœur qui se traînait à ses pieds.

Quels beaux rêves, mademoiselle Amanda! quels beaux rêves ne poursuivîtes-vous pas alors, en compagnie de votre jeune et peu délicat confident!

Nonchalamment étendue dans un somptueux équipage; couverte de dentelles, de bijoux et de diamants, l'ex-modiste entreprit de réduire au silence les langues envieuses qui affirmaient que son iuxe sentait la catinga, — cette odeur sut generis des Africains.

S'animant à la lutte, la Parisienne se montrait radieuse de fierté, superbe de dédain et d'insolence, en passant en voiture devant son ancien magasin de la rue do Ouvidor.

Peu à peu, cependant, ses apparitions devinrent plus rares. Enfin on ne la vit plus du tout.

On apprit que la brutalité africaine, muselée pendant quelque temps, venait décidément de briser les liens.

Le millionnaire avait prétendu, en épousant la modiste, que celle-ci devait conserver pour lui seul ses doux regards et ses charmants sourires. Jaloux du cabotin, et s'imaginant, à tort ou à raison, que celui-ci ne se bornait pas à remplir sur les planches son emploi de premier amoureux, il le fit assassiner.

Amanda avait le cœur tendre de la Parisienne; elle pleura son confident, mais elle choisit un consolateur.

Getle fois, en vrai nègre qu'il était, l'époux cassa un bras à sa trop sensible moitié, et, comme Amanda tenta de se placer sous la sauvegarde de la loi, il l'arracha de force de Rio, et la conduisit, malgré ses pleurs et ses menaces, dans une fazenda (grande ferme) de l'intérieur. Là, le tigre amoureux :ne redouta plus que sa proie lui fût enlevée. Il tenait la Parisienne à sa merci.

Transportée nuitamment au milieu d'un désert, loin

l.S FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL

d'une protection suffisante, Amanda eut tout le temps de maudire ses velléités d'ambition et les triomphes compromettants d'une folle vanité.

Lorsque le millionnaire revint à Rio, il déclara que sa femme avait été piquée par un cascavel (serpent à sonnettes). Arrachée à la mort, toutefois, mais non radicalement guérie, elle subit, depuis lors, les fatales conséquences de l'absorption du venin. Elle traîne une misérable existence et refuse absolument de retourner à la Cidàde.

Cette version n'a pas été généralement acceptée.

D'aucuns, se croyant bien informés, donnent une autre explication à l'absence prolongée de l'ex-modiste. Ils assurent que l'indomptable Amanda, loin de s'avouer vaincue et de renoncer à la lutte, avait réussi à mettre dans ses intérêts le feitor (commandeur) de l'habitation. Une tentative de meurtre ayant échoué contre le maître, celui-ci, afin de prévenir désormais les effets d'une habile séduction, avait complètement défiguré sa vindicative compagne.

Il lui avait tout simplement coupé le nez.

Quoi qu'il en soit, jamais plus on n'a revu la fringante Parisienne.

Telle est l'histoire des grandeurs et de la décadence d'une modiste française à Rio-de-Janeiro.

Mais toutes les chiffonneuses de rubans et de fleurs ne prennent pas la voie légale pour placer leur cœur et amasser des rentes. Plus d'une d'entre elles, — grâce aux promesses de ses beaux yeux, grâce aussi à l'excessive coquetterie des senhoras, — se retire en Eu-

rope, après un exil de quelques années, avec une jolie fortune.

Au Brésil, on suit les modes françaises, en les exagérant, cela va sans dire. Les robes garnies de volants jusqu'à la ceinture, les chapeaux à pompons et à panaches, les jupons à ressorts d'acier, ont fait une révolution parmi les élégantes de l'Empire. Il est telle senhora qui vendrait sans hésiter sa mucama favorite, pour se procurer une toilette pareille à celle que représente- la gravure du Journal des Couturières, apporté par le dernier packet.

Mais, ni les dames, ni les maris, qu'écrase une charge de bijoux massifs, ne sont suffisamment riches pour payer les leçons d'un professeur distingué qui se respecte assez pour ne pas battre la grosse caisse de la réclame.

L'État lui-même, faiblement préoccupé de la moralisation des âmes par une culture plus forte de l'esprit, et médiocrement pressé aussi d'ensemencer les champs de l'avenir, en vue de moissons prochaines; l'État, nous avons dû le constater, ne trouve pas d'argent pour fonder une maison d'enseignement professionnel à l'usage des jeunes filles !

Le besoin de former des femmes aimables et instruites ne se fait pas sentir encore dans l'empire Sud-Américain; par contre, on y nourrit l'ambition de posséder des artistes indigènes.

Créer des Rubini, des Rachel, des T'aima, des Duprez, des Malibran; puis des Meyer-Beer, des Rossini, des Auber, des Héroîd; puis encore des Titien, des

Velasquez, des Rembrandt, des Cellini, des Michel- Ange peut-être, tel est le rêve de quelques hommes dont le patriotisme, un peu entaché d'envie, n'est pas à la hauteur de leur intelligence.

Ce sont ces hommes qui se sont imaginé de reconstituer l'œuvre avortée de Joào VI.

Aujourd'hui, l'Académie des Beaux-Arts existe sans doute, puisqu'elle entretient neuf professeurs et qu'elle coûte à l'État (exercice 1861-1862) 102,970 francs.

Peut-on, toutefois, affirmer qu'elle vit? Cette opinion me paraît au moins imprudente, lorsqu'on sait qu'en 1858, elle ne comptait pas plus de trois élèves.

Certes, l'Académie était bien malade à cette époque; on est même fondé à soutenir que sa succession était ouverte, car ses amis les plus chauds, comme ses dévots les plus fervents, suppliaient alors M. Biard de présider à l'installation d'un établissement destiné à la remplacer : je désigne ici la Société propagatrice des Beaux-Arts.

Les sinapismes et les moxas de la concurrence ontils réussi à sauver le moribond ? Nul n'oserait le déclarer. L'agonie dure toujours, et si l'Académie des Beaux- Arts donne une fois par an des signes de vie, ces signes ne sont visibles qu'à la colonne des dépenses du ministère de l'Empire (intérieur).

Par exemple, les neuf professeurs ne se lassent pas de boire le lait que leur verse généreusement la mamelle intarissable du budget; mais, abandonnée par le génie des arts, et ce, malgré tous ses appels désespérés, la pauvre malade continue à n'avoir qu'une

existence officielle, je veux dire factice. Le bruit qui se fait autour d'elle ne trompe guère que les esprits superficiels. Quant aux apparences de santé dont l'Académie s'entoure par moments, elles font penser à ces convulsions nerveuses que produit l'action du galvanisme animal. La pile de Yolta s'appelle ici subvention gouvernementale.

Après cette malheureuse Académie, qui ne vit réellement que dans le relatorio du ministre de l'Empire, nous citerons le Conservatoire de musique, — réorganisé par un décret en 1855, — dont la dépense ordinaire se monte annuellement à la somme modeste de 13,500 fr., et aussi un autre établissement-fantôme, décoré du titre pompeux de Conservatoire dramatique.

Toutes ces institutions, il faut bien en convenir, ne sont pas, tant s'en faut, des pépinières d'artistes.

Je serais fort embarrassé d'enregistrer ici quelques noms illustres, choisis parmi les chanteurs, les cantatrices, les compositeurs de musique, les sculpteurs, les peintres de l'Empire.

La noble famille artistique est représentée, au Brésil, par un acteur d'une certaine valeur, dont le jeu rappelle, en l'exagérant aussi, celui de Frédérick Lemaître. C'est Joao Caetano dos Santos.

Le senhor Caetano est un capitâo dramatique de belle venue; il excelle dans les rôles à effets violents, tels que ceux de don César de Bazan, Ruy-Blas et Lagardère. Les Brésiliens sont fiers de leur Caetano, et M. Legouvé apprendra probablement avec plaisir que le préjugé qui empêche Samson d'être nommé chevalier

de la Légion d'honneur n'a point cours au Brésil. L'acteur Caetano, si désopilant dans la Gdrgalhâda (Éclat de rire, de J. Arago) est commendâdor de l'Ordre du Christ; de plus, il figure sur le budget du ministère de l'Empire (année 1861-1862) pour une prestation s'élevant à la somme respectable de 106,600 francs.

Comment se fait-il donc que, dans un pays où le mérite indigène est si magnifiquement récompensé, les artistes manquent h peu près absolument?

Le Brésilien est doué d'une imagination vive et aussi d'une vanité impondérable. 11 voudrait tout savoir ; il saurait tout, en effet, si l'on pouvait apprendre sans étudier. Neuf professeurs pour instruire trois élèves ! Ce fait énorme nous dispense de commentaire; il explique suffisamment pourquoi lorsque, il y a quelques années, le Brésil éprouva le besoin de dresser sur une de ses places, — le largo do Paco, — la statue équestre de dom Pedro Ier, cette statue fut coulée en bronze par un Français, M. Louis Rochet.

Après la statue du père, le Brésil voulut posséder le portrait en pied du fils. Nous avons vu figurer ce portrait de l'Empereur Pedro II à la dernière Exposition. Qui avait signé cette toile? M. Biard ; encore un Français !

En commandant des œuvres de cette importance à des étrangers, le gouvernement impérial a proclamé officiellement l'incapacité des artistes indigènes.

Voilà une conclusion fort triste, sans doute; elle est pourtant logique, et, de plus, elle confirme l'opinion émise ci-dessus relativement à la rareté des vocations artistiques au Brésil.

En attendant qu'ils aient acquis l'intelligence du beau, c'est-à-dire du vrai, les senhores et les senhoras se passionnent facilement pour des premiers sujets de nos cafés-concerts qui débitent, la bouche en cœur, les sentimentales romances de M. Arnaud»

De leur côté, les dilettanti du crû prodiguent des contos de reis et des parures de diamants à des cantatrices hors d'âge, que la scène française a chassées à coups de sifflets 4.

1 . Nous avons principalement en vue ici madame Rosine Stolz, chez laquelle les sifflets vengeurs de Lyon et ceux plus énergiques encore de Paris n'avaient pas modifié l'opinion qu'elle était une éminente cantatrice.

Après la scène de violence, de rage, de mouchoir déchiré à belles dents, de défi jeté à l'orchestre, qui signala la représentation de Robert Bruce, madame Stolz, repoussée par le public de l'Opéra, contracta un engagement pour Lisbonne, et puis un autre pour Rio-de-Janeiro, où elle arriva en avril 1852.

Là, j'en suis doublement fâché pour les Brésiliens, elle obtint un éclatant succès, au même titre qu'une pauvre chanteuse de romances nommée mademoiselle Favrichon.

Il est vrai, — et cela est on ne peut plus logique,, — qu'à ce même théâtre Provisorio, la cabale ne laissa pas chanter madame Steffanone, engagée depuis aux Italiens de Paris comme pïma donna.

Madame Stolz joua dans Sémiramis, Roméo et Juliette, le Barbier de Séville et la Favorite.

Dans cette dernière pièce, le rôle de Léonor, interprété à rebours, lui valut une de ces ovations enthousiastes comme n'en obtinrent jamais, sur les scènes européennes, la Pasta, la Malibran, la Falcorj, la Garcia, la Cruvelli, etc., etc., etc.

Ceci mérite d'être raconté :

Tout le monde a retenu, dans le quatrième acte de la Favorite, la magnifique phrase musicale qui accompagne ces paroles :

C'est mon rêve perdu Qui rayonne et m'enivre.

Cette phrase divine qui exprime si bien, au moment de la récon-

Bref, la société brésilienne, amoureuse du bruit et de l'éclat, dédaigne le mérite sérieux et digne; elle lui préfère les charlatans effrontés des deux sexes, — an-

ciliation suprême, l'état d'une âme épurée par l'amour, et qui se sent ravie, — comme le fut saint Paul, — jusqu'au troisième ciel, madame Stolz en dénatura le sens à plaisir. Loin de la rendre avec cette douceur émue qu'y avait mise Donizetti et que traduisait admirablement madame Borglii-Mamo, elle y introduisit le cri rauque de la bète fauve, l'élan furieux de la passion sensuelle.

La tendre Léonor, que le bonheur oppresse, fut transformée par elle en une Violetta (la Traviata) haletante sous la morsure de désirs inassouvis.

Eh bien! — on aura de la peine à le croire de ce côté de l'Atlantique, — ces accents brutaux, cette pantomime d'épileptique, électrisèrent un public plus accessible aux impressions violentes que sensible aux délicatesses de l'art.

Le triomphe de madame Stolz fut complet.

Les fleurs et les couronnes se croisaient dans l'air avant de tomber à ses pieds. Les femmes, la joue en feu, le sein agité, jetaient à la. cantatrice leurs bouquets et leurs mouchoirs. (Pourquoi leurs mouchoirs?) Les hommes criaient à l'envi et trépignaient dans leur camarote en battant des maius avec frénésie.

L'Italienne Séria ou Cœliua, qui avait remplacé la pauvre Sara dans les affections de madame Stolz, s'évanouit d'émotion à la fin de la soirée.

Nous le constatons, avec regret sans doute, mais résolument, parce que nous tenons à apprécier ici le niveau musical de la haute société de Rio-de-Janeiro, les défauts qui avaient fait tomber en Europe madame Stolz lui valurent, en cette circonstance, les applaudissements, sincères, hélas! des Brésiliens.

Ce soir-là madame Stolz a pu se croire une grande artiste. Je doute toutefois que cette ovation extraordinaire l'ait consolée des sifflets recueillis à Paris et à Lyon.

L'Empereur dom Pedro lui envoya, le lendemain de cette représentation, un collier en perles fines, orné d'une croix de diamants, du prix de 4,500,000 reïs (13,500 fr.).

Ce fait établit manifestement qu'on peut être un savant remarquable et un profond politique, et n'avoir cependant qu'une perception incomplète des lois de l'harmonie.

Il est, de par le monde, de vastes, de sublimes génies, — Victor

ciens frotteurs en disponibilité, chevaliers d'industrie usés en Europe, filles de portières déclassées, femmes de chambre ambitieuses, qui viennent l'initier aux principes du beau langage et de la polka de salons.

Le commerce, on le voit, même celui des sourires et des voix éraillées, occupe la première place parmi

Hugo, par exemple, — qui restent insensibles au charme de la musique.

Madame Stolz reçut de plus de S. M. l'Impératrice un bracelet en brillants estimé 2 contos de reïs, soit 6,000 francs.

Cet acte de royale munificence, se produisant dans les conditions indiquées, démontre encore qu'on peut être tout a la fois une gracieuse souveraine, une femme aimable et distinguée, et nourrir sur les questions d'art une opinion fort controversable.

Et, afin que rien ne manquât à cette opulente moisson de gloire et de cadeaux, les dames de la ville lui offrirent une couronne de feuilles de laurier d'or avec une étoile en brillants au sommet, et fermée derrière par un nœud de diamants qui se retirait à volonté et qui alors servait de broche. Le tout valant 4 contos 600,000 reïs (14,000 fr.).

Ce qui prouve enfin que le goût et le sentiment ne se développent guère par la confection des confitures, le commerce des esclaves et le maniement de la chicote.

Il n'est pas indifférent de savoir comment la cantatrice surfaite répondit à tant de générosité.

Malgré une promesse formelle insérée dans les journaux, madame Stolz est partie de Rio sans donner une représentation au bénéfice des Orphelins de Sainte-Thérèse (praia vermelha), ni une autre représentation, cgalemmt promise, au profit de la Société de bienfaisance française.

Ainsi qu'à mademoiselle Rachel, l'enivrement du triomphe vous a fait oublier, madame, combien on puise de consolation, aux heures sombres de la vie, dans le souvenir d'une bonne action! Un souvenir de ce genre réchauffe 1 ame et la ranime. Il produit sur elle le même effet que sur le corps un rayon de soleil.

Je n'ose vous demander si les contes et les diamants que vous avez rapportés du Portugal et du Brésil ont suffi pour vous rendre plus heureuse, en vous faisant plus riche?

C'est parce que madame Stolz a refusé de payer sa dette de reconnaissance, en venant en aide à l'Enfance et au Malheur, que j'ai cru devoir écrire ces lignes.

les industries diverses que peuvent exercer les émigrants.

Aux yeux des Brésiliens, tous les négociants se valent, sans en excepter les prêteurs sur gages et les vendeurs d'esclaves. Les spéculations sur les demi-lunes conjuratrices, les sonnets adulateurs et le soldat de Mindello, leur paraissent aussi honorables que le trafic de la soie, des bananes et des aiguilles.

Hâtons-nous de le dire : une pareille appréciation est rationnelle chez un peuple de consommateurs, uni poco de comedores, comme il s'appelle lui-même^ et qui doit tout au commerce; chez un peuple qui, faute de fabriques et de littérature nationnales, reçoit de l'Europe et des États-Unis, en échange de ses cafés, de ses pierres précieuses et de ses cotons, les vêtements dont il se couvre, le vin qu'il boit, le blé dont il se nourrit, les meubles luxueux qui ornent ses demeures, les livres qui lui communiquent les conquêtes de l'industrie, les progrès des arts, les idées généreuses de nos philosophes, et jusqu'aux romans, jusqu'aux vaudevilles qui lui révèlent, en l'amusant, les mœurs élégantes d'une civilisation plus avancée1.

Pourquoi les Brésiliens établiraient-ils des distinctions à propos du plus ou moins de valeur des objets qu'on leur vend, puisque chacun de ces objets, quel qu'il soit, réprésente pour eux une somme de bien-être qui leur avait manqué jusqu'alors?

1. « Estamos habituados , pela impericia, pelo vicio dos nossos governantes, a corner, beber, e vestir pela mâo do estrangeiro. »

A Ordem, de Pemambuco, 11 favereiro 1863.

J'ai dû exposer les considérations qui précèdent pour ceux qui ne se font aucune idée du commerce, tel qu'il se pratique dans les colonies et surtout dans les pays neufs qui, destinés à un avenir magnifique, comme le Brésil, ne peuvent utilement travailler à leur développement progressif qu'avec le concours des forces actives de la vieille Europe.

Au Brésil, on n'a de chance de faire fortune que par le commerce, je ne saurais trop le répéter, et bien certainement, c'est un moraliste de l'Empire qui a prétendu le premier qiïil ny avait pas de sots métiers, mais seulement de sottes gens.

Le lecteur sera moins étonné maintenant de me savoir directeur d'une fabrique de phosphoros.

Un ancien avocat de Toulouse avait établi, avant notre arrivée, une fabrique des mêmes produits; c'était la première qu'on avait vue à Rio-de-Janeiro. Afin de couper court à une concurrence ruineuse pour les deux parties, Nausier traita avec le vieil avocat qui ne demandait pas mieux et qui, des allumettes, passa à l'exploitation des charutoSj ou cigares.

Dès ce jour, nous n'eûmes aucune rivalité sérieuse à redouter, et notre marque : phosphoros inalteraveïs, fut seule demandée sur la place. Suivant la prétentieuse expression de mon associé, nous possédions le privilège exclusif de distribuer la lumière aux habitants de Rio; je n'ose ajouter avec lui : qui en avaient bien besoin.

Le dédain de ma femme pour notre humble industrie s'était complètement évanoui devant les résultats déjà

obtenus. La superbe philosophie de Nausier avait fait une adepte de ma nerveuse compagne.

— Qu'importe, en effet, disait-elle, qu'on arrive à la fortune par les allumettes ou par la soie ! nos affaires vont bon train, et cela suffît.

Cette opinion était aussi la mienne.

Toutefois, l'ambition de mon cousin était loin d'être satisfaite. Nausier s'était créé des relations dans le sud, depuis Santos jusqu'à la frontière de la Banda oriental. Les clients pour nos articles Paris devinrent, après une double expédition, les tributaires de la fabrique. Nos phosphoros avaient donc conquis le haut du pavé; parleur qualité, par le bas prix auquel on les livrait, ils rendaient désormais impossible toute concurrence étrangère.

Le succès obtenu était grand; mais Nausier appartenait à cette race infatigable qui pense n'avoir rien fait tant qu'il reste quelque chose à faire. Ne voilà- t-il pas qu'il se met dans la tête d'asservir le nord, comme il s'est imposé aux provinces méridionales ! Cet Alexandre du phosphore voulut régner également sur le marché de Sâo-Pedro-do-Sul, et sur celui de Bahia.

Dès que son plan fut bien arrêté, il entra chez moi, un soir, et sans préambule, il me demanda si je ferais volontiers un voyage du côté de l'Équateur.

Ma femme, atteinte alors de cette maladie cruelle qu'engendre l'affreuse combinaison de l'humidité et de la chaleur, et qui sévit, à Rio, sur à peu près toutes les Européennes; ma femme jeta les hauts cris, en pensant à l'isolement où j'allais la laisser.

— Où Penvoyez-vous donc? dit-elle.

— À quelques centaines de lieues, à Bahia, répondit Nausier. Ce voyage qui l'éloigné momentanément de Rio, décimée à cette heure parla fièvre jaune, doit nous ouvrir de nouveaux débouchés, et nous créer des relations importantes. Il est nécessaire que votre mari l'accomplisse. Du reste, si les choses marchent comme j'espère qu'elles iront, son absence ne durera pas plus d'un mois, et il aura rendu un service signalé à notre maison.

Le projet de Nausier me plaisait assez. A part une courte visite à Pernambuco, je ne connaissais du Brésil que Rio-de-Janeiro et ses environs ; ce cadre était trop restreint pour un homme qui se proposait de publier ses impressions. Bahia, l'ancienne résidence des vicerois, me promettait des révélations piquantes. Sâo- Jorge-dos-llheos, la première ville un peu importante fondée au Brésil, et qui fut si souvent ravagée par les hordes indomptables des Aymorés ou Gherins, me tenait forcément en réserve d'émouvantes traditions.

Comme on le voit, l'appât du gain, — un gain intellectuel,— me tentait, moi aussi, et je bénis les allumettes qui me permettaient d'enrichir mes notes de documents nouveaux. Le commerçant dominait la situation, il est vrai; mais il ouvrait la voie à l'écrivain. Aucun gouvernement ne me subventionnait; je n'étais pas assez riche pour voyager à mes frais, et pour mon seul plaisir. Grâce à notre humble négoce, je pouvais visiter d'intéressantes localités; voir, m'instruire et amasser ainsi, tout en servant la maison, une abondante moisson de souvenirs.

— Vivent les phosphoros! Je suis ton homme, dis-je à Nausier.

Et chacun se mit à l'œuvre.

Le telheiro se remplit de mouvement et de bruit. La roue circulaire pousse son sifflement aigu chaque matin; les fourneaux s'allument; le soufre, la colle, le vermillon, se mêlent dans la chaudière. Nos ouvriers, stimulés par une augmentation de paye, se remettent à fendre les planches de sapin; le contre-maître, toujours mélancolique, trempe les palitos dans la masse ; les senhores moços les trient et les empaquettent, et les ciganas (bohémiennes), ne cessent pas de remplir la chacara, apportant dans des châles et des coupons d'étoffes des milliers de boîtes qu'elles viennent de confectionner.

L'ardeur de tous ne se ralentit pas, pendant un mois que dure ce surcroît de besogne. La provision supplémentaire augmente chaque jour. Les rayons de la salle à manger regorgent de paquets oblongs. De hautes et épaisses piles s'élèvent dans la chambre des ouvriers; le telheiro est encombré. Nausier remplit enfin les caisses : après les avoir clouées avec soin, il les fait transporter sur la sumaca Os-Dous-Anjos, qui doit met- 1 tre à la voile sous trois jours pour l'antique cité de

Sâo-Salvador, en touchant à Victoria et à Sâo-Jorgedos-llheos.

Quant à moi, je reste chargé d'aller au Consulado1, et de me tenir en règle avec cette administration.

1. Consulado. C'est le nom de l'administration qui perçoit les droits que le Brésil impose à ses produits. Un décret du 23 mars 1858 a

Je revenais un matin, avec ma patente d'exportation, du trou humide qui servait de bureau. Au milieu de la rue Sao-Pedro, un enterrement me barra tout à coup le passage.

Les raies d'or qui traversaient le fond rouge du cercueil m'apprirent, ainsi que la livrée des croque-mort à cheval, que c'était là un convoi d'enfant.

Une physiologie doit envisager sous tous ses aspects moraux la question qu'elle s'est proposée de traiter. Or, les funérailles représentent un côté de la vie des nations; elles appartiennent donc à mon sujet.

Peut-être l'étude des mœurs brésiliennes en face de la mort offrira-t-elle quelque intérêt au lecteur.

Ainsi que je viens de le déclarer, les raies d'or du cercueil indiquaient un convoi d'enfant.

C'est qu'ici, les dimensions du cercueil, sa couleur, la distance entre les raies, ont un sens convenu, précis; elles disent l'âge, l'état et le sexe de ceux qui y sont renfermés.

Les planches funèbres sont peintes avec une couleur tendre, la couleur lilas (roxo) pour une demoiselle de vingt à vingt-cinq ans.

Pour un homme ou pour une femme, comme pour un veuf, le fond est jaune, coupé par des raies noires.

Mais, dans ce cas encore, il existe une différence notable qui porte sur la distance des raies noires entre

réduit ces droits de deux pour cent : bonne, excellente mesure prise par un gouvernement intelligent qui comprend que l'accroissement des recettes doit se demander, non pas à l'élévation des tarifs, mais à la création de nouveaux débouchés.

elles. Cette distance est de toi pan pour les femmes, et de deux doigts pour les hommes.

On place enfin l'enfant en bas âge dans un cercueil rouge rayé de lignes d'or.

Tout cela est emblématique, on le comprend.

La nuance lilas, moins accusée que la couleur blanche de la couronne de fleurs d'oranger, doit rappeler la pensée indécise, voilée, naïve encore, de lamoca (jeune fille libre).

Ceci, je ne puis m'empêeher de le dire, me paraît une flatterie aventurée, et, à bon droit, suspecte.

A vingt ans, et même à vingt-cinq ans, les jeunes personnes, chez nous, ont évidemment des rêves couleur lilas; mais cependant, à travers les vapeurs de ces rêves, apparaissent des horizons lumineux où s'encadrent des figures nettement dessinées. L'amour, qui pourrait l'ignorer? joue toujours un rôle dans les rêveries, comme dans les songes des jeunes filles européennes.

Est-ce à croire que de vingt à vingt-cinq ans, le cœur de la Brésilienne ne possède pas encore sa formule de bonheur ?

Est-ce à croire que sous le^brûlant soleil des tropiques, avec les enseignements pernicieux de l'esclavage et la profonde ignorance où croupit tout son être moral, la moça de l'Empire n'ait que des désirs vagues, et que son imagination, flottant dans l'azur, loin des réalités de la vie, ne poursuive que les formes vaporeuses des nuages ?

Allons donc ! Il faut ignorer les ardeurs impérieuses

qui circulent, avec le sang, dans les veines des créoles, pour admettre que ces natures impatientes et précoces, — elles sont nubiles à dix ans, — se bercent, pendant les heures désœuvrées de la journée, et pendant les nuits splendides et étoilées, de rêves couleur lilas.

Ces moças, que M. Adet nous a montrées jouant de la prunelle dans les églises, et se complaisant, — lorsqu'elles savent écrire, — à des correspondances amoureuses, aiment trop les roses éclatantes et orgueilleuses pour s'en tenir à la nuance pâle et timide du sentiment.

N'oublions pas que la patronne par excellence de ce pays si peu peuplé est Nossa Senhora da Conceicao ; que la loi brésilienne, fortement préoccupée du précepte divin : Crescite et multiplicamini , accorde les mêmes droits aux bâtards reconnus qu'aux fils légi times ; et enfin, qu'on n'offense pas une jeune personne, vivant dans sa famille, en lui demandant si elle a des enfants.

Du reste nous nous expliquerons, — dans le chapitre consacré à la famille, — sur la pureté de mœurs que produit fatalement l'esclavage.

Les raies d'or symbolisent mieux l'innocence précieuse de la petite créature que la mort vient de frapper.

Le fond jaune, pour l'homme et pour la femme, tend à éveiller des idées peu conformes à la gravité des circonstances. Sans faire intervenir ici la religion, nous pouvons soutenir qu'il est toujours de fort mauvais goût de plaisanter en face d'une tombe.

Maintenant, pourquoi cette différence dans la pose des raies noires?

La couleur noire est, au Brésil comme en France, l'emblème du deuil, de la misère, de la douleur. La distance des raies, qui est A' un pan pour les femmes et de deux doigts seulement pour les hommes, sert-elle à caractériser la destinée faite par le mariage à chacun des conjoints ?

Dans ce cas, les raies noires, plus nombreuses sur le cercueil de l'époux, indiqueraient que sa part de peines dans le ménage a été aussi plus grande.

On m'a donné une autre explication qui présenterait sous un aspect différent la disposition des raies noires.

Plus rapprochées sur le cercueil du mari, elles constatent qu'une plus forte somme de malheur devient désormais le partage de la femme, par l'absence de son puissant protecteur. La mort de sa moitié ne produit pas , pour l'époux , des conséquences aussi désastreuses. Elle ne laisse au survivant qu'un poids douloureux, proportionné à ses forces. 11 lui sera possible de surmonter son chagrin, et cette séparation, cruelle pour lui, ne le condamnera pas, toutefois, à des larmes éternelles.

La présence de l'homme est plus nécessaire à la communauté que celle de la femme : tel est l'enseignement qui résulterait, dans ce cas, de l'intervalle laissé emblématiquement entre les raies noires sur le fond jaune du cercueil.

Au Brésil, comme chez nous, les enterrements four-

iiissent aux familles l'occasion de satisfaire une vanité pitoyable.

Six croque-mort suivaient à cheval le cercueil du pauvre petit, Leur livrée rouge et les pans noirs de leur habit apprenaient à la foule des badauds, — dont je faisais partie en ce moment, — que c'était là un convoi de première classe, partant, que la fortune des parents était au niveau de leur désespoir.

Pour les convois d'enfant de deuxième classe, les croque-mort sont habillés de bleu.

Je ne m'explique pas, je l'avoue, l'habit écarlate des cavaliers des pompes funèbres; pas plus que je n'ai compris la singulière livrée dont était affublé le laquais du bispo (évêque) de Rio-de-Janeiro, un jour que ce prélat officiait à l'église du largo Sao-Francisco. Cette livrée est sans doute celle des grandes occasions ; elle consiste en une veste de hussard, une veste véritable de hussard, avec brandebourgs et laine de mouton au col et aux poignets.

Un hussard noir, la tête et les pieds nus, se carrant derrière la voiture d'un évêque, voilà ce qu'on ne peut voir qu'au Brésil.

J'en dirai autant des croque-mort vêtus de rouge.

Suivait une file de voitures encombrées d'hommes en gants blancs qui tenaient à la main un mouchoir de batiste.

Il n'y a pas longtemps encore, les funérailles des personnes ayant occupé un rang élevé dans la société, se faisaient, la nuit, à la lueur des torches. Le mort, revêtu de l'habit de VIrmandade (confrérie) à laquelle il appar-

tenait, restait exposé à visage découvert. S'il avait été membre de l'Ordre du Christ, le corps disparaissait sous un simulacre d'armure, et le catafalque était orné des insignes de cet Ordre,, célèbre autrefois, et qui succéda à celui des Templiers. Au lieu du monotone serpent, réservé pour les enterrements vulgaires, l'orgue accompagnait, dans ces occasions, le service funèbre; et même, si le rang du défunt autorisait cette distinction, un orchestre complet chantait une messe en musique.

Les obsèques les plus remarquables, et dont les contemporains ont gardé le souvenir, sont celles de l'Impératrice Léopoldina.

C'était pendant la folle entreprise de dom Pedro Ier contre la province Cis-platine (Montevideo).

La jeune Impératrice était enceinte, mais sa santé, profondément altérée par des chagrins domestiques, faisait pressentir une fin prochaine. Elle s'éteignit lentement, en effet, au milieu des regrets et de l'indignation de tout un peuple; poursuivie encore, à sa dernière heure, par la voix impérieuse de la marquise de Santos, et pardonnant à son époux aveuglé et absent.

Cette mort, qui a provoqué bien des accusations terribles à la suite desquelles le nouveau baron d'Inhoumerim (VicenteNavarro, de race juive, premier médecin du palais) devint à peu près fou; cette mort prématurée, dont la cause déterminante, — pour beaucoup de Brésiliens, — est restée enveloppée d'un sombre mystère, pèsera éternellement, devant l'histoire, sur la mémoire de dom Pedro Ier.

Le jour des funérailles était arrivé. La procession

se mit en marche, pendant la nuit, à la clarté des torches. Sept autels avaient été dressés sous la varanda du palais, et autant de prêtres y célébrèrent la messe. Toutes les rues marquées sur l'itinéraire présentaient une double rangée de moines et d'ecclésiastiques. A onze heures, le cortège atteignit le couvent d'Ajuda. Là, le corps fut reçu par les religieuses qui le déposèrent, non dans une tombe, mais sur un canapé.

A cette occasion eut lieu une cérémonie lugubre, exhumée des coutumes du moyen âge, et qui était jadis pratiquée à la mort de chaque souverain du Portugal. Le corps de Léopoldina, revêtu des habits royaux, fut exposé dans une chapelle ardente. La main de l'Impératrice resta découverte, et tous les officiers de sa maison, tous les dignitaires de l'Empire s'approchèrent pour la baiser.

C'est sans doute pour la dernière fois que ce cérémonial, héritage des siècles féodaux, a été suivi à la cour de Rio-de-Janeiro, puisque l'usage du baise-main a été aboli à l'avènement de dom Pedro II.

A cette époque, les funérailles des enfants s'accomplissaient, au Brésil, avec une pompe inconnue chez les autres nations. Tout caractère funèbre, tout appareil de douleur, s'étaient effacés devant l'idée consolante d'une félicité éternelle qui commençait. Le cher ange, entouré de guirlandes de fleurs, était couché au fond d'un cercueil tapissé de soie et qu'enveloppaient des étoffes brodées. On le portait dans un cloître qui s'ouvrait sur un jardin soigneusement entretenu et parsemé

de riantes plates-bandes. Le corps reposait ainsi dans le voisinage des œillets et des roses, pendant que l'âme habitait les célestes demeures.

Les églises servaient alors de lieux de sépulture.

Chaque famille riche possédait, non pas un caveau, mais des tiroirs superposés qui recevaient les corps.

On m'a raconté, à ce sujet, une aventure étrange.

Une jeune femme, mariée depuis six ans et veuve depuis cinq, n'avait qu'une petite fille en qui se concentraient ses affections. Cette enfant, dont toutes les volontés étaient aussitôt obéies qu'exprimées, avait nécessairement un caractère détestable.

Son aïeul, — c'était le membre de la famille qui la gâtait le plus, — refusa un jour de satisfaire un caprice extravagant. Le petit despote voulait une noix de coco, mais il exigeait que le vieillard allât la cueillir lui-même à" la cime de l'arbre.

L'enfant s'était butée à cette idée. N'obtenant pas ce qu'elle demandait, elle entra dans une colère affreuse qui produisit de violentes convulsions. Les convulsions aboutirent à une prostration complète. Le corps demeura insensible ; le cœur cessa de battre.

Cet état durait depuis vingt-quatre heures.

Le pouls continuant à ne donner aucune pulsation, le médecin prononça son arrêt. L'enfant avait cessé de vivre.

Vous devinez le désespoir de la mère.

Celle-ci ne voulait pas admettre que la petite fille fût morte. Elle consentit bien à ce qu'on la plaçât dans un cercueil tout tapissé de roses; mais .lorsqu'on s'apprê-

tait à l'enlever, elle se cramponna aux planches funèbres en poussant des cris de bête féroce.

Cette lutte ne se prolongea pas longtemps; la pauvre femme venait de perdre connaissance. On profita de son évanouissement pour emporter le cher petit être.

Dès qu'elle revint à elle, la senhora se souvint. N'apercevant pas son enfant, elle la réclama avec des instances passionnées.

— On a transporté nhanhà 1 à l'église, répondit l'aïeul dont les yeux, à force d'avoir pleuré, n'avaient plus de larmes.

La mère se leva d'un bond.

— On va enterrer mon enfant, et mon enfant n'est pas morte ! Je vous dis que mon enfant n'est pas morte ! répéta-t-elle en s'élançant vers la porte.

Là, elle fut retenue par deux nègres.

Ceux-ci, obéissant aux instructions du vieillard, la ramenèrent vers la marqueza qu'elle venait de quitter.

La mère, un moment affolée, comprit cependant que toute résistance était vaine; elle s'étendit de nouveau sur la marqueza et parut s'endormir.

La nuit arriva.

La senhora n'avait pas fait un mouvement.

Comme elle était elle-même d'une faible santé, et que depuis plus de vingt-quatre heures elle avait veillé au chevet de la petite fille, on crut que la nature réclamait enfin ses droits.

1. Nhonko, nhanha, c'est le baby des Anglais. Nous ne possédons pas de synonyme en français.

L'aïeul alla se coucher.

Il ne resta auprès de la mère que sa mucama, qai avait nourri l'enfant.

Ceci n'était qu'une comédie lugubre.

Dès que le silence régna dans la maison, la senhora se mit sur son séant. Elle aperçut la mucama accroupie à ses pieds.

Les yeux des deux femmes se rencontrèrent; leurs âmes se comprirent.

— Allons sauver nhanha, murmura la mère.

— Allons ! répéta l'esclave.

Lorsque le bonhomme, qui venait de reposer quelque peu, voulut s'assurer si sa fille dormait toujours, il trouva la chambre déserte. Il courut à l'endroit où l'on avait déposé la clef de la sépulture : la clef avait disparu.-

— La malheureuse! elle est à l'église, dit-il.

Et s'étant fait accompagner par un noir, il se rendit, lui aussi, à l'église.

Ce ne fut pas sans peine, toutefois, qu'il parvint à pénétrer dans le lieu saint. Mais au Brésil, comme ailleurs, du reste, l'argent ouvre les portes les mieux gardées.

Le vieillard trouva sa fille accroupie, à son tour, près d'un cercueil vide. L'enfant avait été retirée de sa couche funèbre, et la mère la berçait sur son sein, en lui adressant les plus tendres paroles.

Des dahlias et des roses jonchaient les dalles.

C'était là un spectacle navrant.

Le bonhomme , bien qu'il eût de la peine à se

tenir sur ses jambes, tant son émotion était forte, essaya partant de tous les moyens pour décider sa fille à le suivre. Il redoutait, avec juste raison, pour elle, les perturbations profondes que produit ordinairement l'idée fixe.

Toutes ses tentatives furent vaines.

— Les médecins sont des ânes, sinon des assassins. Nhanha n'est qu'endormie ! Nhanha n'est pas morte ! Nhanba va se réveiller sous la chaleur des baisers de sa mère.

Telles sont les paroles que répétait invariablement la senhora.

L'aïeul, craignant plus que jamais que cette contemplation, en se prolongeant, n'amenât la folie, voulut alors entraîner la pauvre femme, pendant que le noir, d'après ses ordres, s'efforçait d'arracher des bras qui l'étreignaient, le corps de la petite fille.

— Maria, à moi! à moi, Maria ! s'écria la mère, en proie, à cette heure, à une exaltation extrême.

— Chien! proféra la nourrice.

Et elle planta ses ongles dans la figure de l'esclave.

La scène, déjà très-émouvante , allait le devenir encore davantage.

Le noir n'avait pas lâché prise. Quoique des sillons de sang ruisselassent sur ses joues, il continuait à exécuter les ordres de son maître.

Tout à coup, il se recule avec effroi, et tombe à genoux.

-- Nhanha! Nhanha! murmure-t-il d'une voix étranglée, et en tendant les mains en avant.

L'enfant venait, en effet, d'ouvrir les yeux. Elle souriait à sa mère et entourait son cou de ses petits bras.

La senhora paraissait transfigurée. Elle avait un air radieux, triomphant, que je n'essayerai pas de décrire, lorsqu'elle s'écria :

— Je savais bien, moi, que nhanha n'était pas morte ! Et, fut-elle morte, la sainte Vierge me l'aurait rendue.

Le cas de la petite fille était cataleptique.

La science s'y était trompée; mais l'amour maternel ne s'y était pas laissé prendre.

C'est l'amour maternel qui avait sauvé l'enfant.

Cependant, le lendemain, tout le monde cria au miracle.

On est encore convaincu aujourd'hui, que la petite fille a tressailli dans son linceul, au contact brûlant des lèvres de sa mère, et que l'âme de celle-ci a rappelé sur la terre, avec la permission de Dieu, l'âme envolée de l'enfant.

Comme Lazare, nhanha venait de ressusciter.

Cet événement, qui produisit alors une vive impression sur les esprits, n'empêcha pas d'apprécier les inconvénients redoutables du mode d'inhumation dans les églises.

Aujourd'hui Rio-de-Janeiro possède deux cimetières situés en dehors de la ville : l'un, sur le chemin de Catumby; l'autre, à l'extrémité de la baie, à l'endroit nommé Bo.cu-Parioii ou Broco.

Le cimetière des Anglais reste encore intra-muros. Au Brésil, plus que chez nous, je le répète, l'amourpropre joue un grand rôle à propos d'enterrement.

Chacun ambitionne de transformer les funérailles en obsèques, et les vivants se ruinent quelquefois pour inhumer splendidement les morts.

Je ferai ici une remarque qui ne manque pas d'une certaine importance :

Cet usage extravagant a nécessairement été transmis aux Brésiliens par les Portugais; mais ceux-ci l'avaient évidemment reçu de leurs esclaves de la Côte occidentale.

Le docteur Livingstone nous apprend, en effets que : (( la grande ambition des Angolais est de faire à ceux quils aiment des funérailles fastueuses. Les dépenses occasionnées à cette occasion sont tellement lourdes, quil s 'écoule souvent plusieurs années avant que la famille soit parvenue à les solder. »

J'ai cité textuellement les paroles du voyageur anglais.

Le noir se vengeant du blanc qui l'opprime, en lui inoculant ses vices, ses ridicules et ses superstitions, quoi de plus naturel, quoi de plus logique aussi?

Le maître et l'esclave s'entre-corrompant, telle est la loi que nous avons déjà signalée.

A Rio, il y a des défilés de voitures qui durent une demi-heure. J'ai vu passer bi-en des cortèges de ma fenêtre, lorsque j'habitais Bota-Fogo qui se trouve sur la route du Broco. Un matin, j'ai pu compter jusqu'à 125 véhicules, tant voitures de maître, que sejes de place et remises, au convoi d'un homme qui avait rempli des fonctions élevées sous le règne de Joao VI. La famille avait demandé au culte toutes ses pompes;

aussi s'était-elle endettée pour faire à son chef des obsèques dignes de son ancien rang. Ce jour-là, elle a pu évoquer les souvenirs d'une opulence passée — bien passée, hélas! — tout en s'enivrant, pendant quelques heures, des fumées de l'encens qu'on brûlait en l'honneur du défunt.

0 vanité des vanités î

Six mois après l'inhumation, la famille dut vendre deux vieux esclaves dévoués pour payer tout le bruit qui s'était fait autour du cercueil de l'ancien officier de Joâo VI.

Les Angolais — c'est encore le docteur Livingstone qui nous l'apprend — font argent de tout ce qu'ils possèdent dans ces occasions. Ceux qui n'ont ni esclaves, ni dent d'éléphant à vendre, se défont de leurs cochons et de leurs poules, afin d'honorer du mieux qu'ils peuvent le parent ou l'ami qu'ils ont perdu. Les uns se ruinent tout à fait, les autres s'endettent seulement pour quelques années.

Les Brésiliens copient en cela les nègres d'Angola.

L'esclavage a transporté les mœurs d'Afrique dans l'Empire Sud-Américain.

A faire tant que de s'inspirer des coutumes et des usages des noirs, les Portugais et les Brésiliens auraient dû adopter la législation si équitable qui règle l'état civil des enfants nés d'une esclave et d'un homme libre, chez les tribus du cap Lopez. Un pareil emprunt, du moins, leur eût fait honneur, en adoucissant les effets d'une abominable oppression. Nous parlerons en temps et lieu de cette législation, qui, parmi des peu-

plades idolâtres et ignorantes, consacre le droit et la justice, dans un cas où des nations catholiques et se prétendant civilisées violent systématiquement l'un et l'autre de ces principes.

Il nous reste à constater que la nombreuse assemblée, conviée aux fêtes de la mort, manque tout à fait de cette gravité recueillie que commande la circonstance.

Les uns agitent leur mouchoir brodé, à la façon des petites-maîtresses ; les autres causent tout haut de leurs affaires, comme les juifs à la synagogue. Maintes fois, même, j'ai vu des cigares allumés dans les voilures du convoi !

Pendant le trajet de l'église au cimetière, on échange galamment des saluts et des sourires avec les senhoras accoudées à leurs fenêtres; on gesticule, on se penche, on tient enfin à se faire remarquer — comme certaines créatures, chez nous, le soir des premières représentations — si le défunt était un personnage. Bref, ces hommes n'ont de sévère que le costume; ils ont l'air d'aller à une promenade plutôt qu'à un enterrement.

Le défilé des voitures durait encore, lorsqu'une main s'appuya familièrement sur mon épaule.

Je me retournai aussitôt.

Un monsieur à cheveux rouges, et marqué de la petite vérole, se tenait debout devant moi.

Avant toute explication, il me sauta au cou, en m'appelant par mon nom.

— Eh! oui, dit-il enfin, c'est moi, Justin Fruchot, Y Écureuil des Ardennes, ton camarade de chez Coûtant.

Pendant que tu admirais la belle livrée éearlate des croque-mort, je te considérais avec attention. Voilà un hasard singulier, n'est-il pas vrai? Tu ne t'attendais pas à me rencontrer à trois mille lieues de notre belle patrie; eh bien! franchement, ni moi non plus.

Celte reconnaissance, après une séparation de vingt ans, était assez étrange, en effet.

Fruchot, que nous avions surnommé Y Ecureuil des Ardennes, à cause du lieu de sa naissance (il était de Mézières) et de la couleur de son épaisse crinière, était autrefois un garçon jovial, franc et paresseux; ce qu'on appelle, en style de collège, un cancre et un bon camarade. Par exemple, il avait pour la musique une aptitude particulière, et il jouait déjà passablement du violon. La conformité de goûts nous avait unis alors d'une étroite amitié. La version grecque et le discours latin n'avaient pas plus de charmes pour lui que pour moi ; mais nous dévorions les romans de Victor Hugo, et même ceux de Paul de Kock, que nous introduisions en fraude dans la classe ; mais nous apprenions par cœur, et nous déclamions avec enthousiasme, les vers de Farruck-le-Maure , et enfin, la Tour de Nesle nous avait inspiré un mélodrame en huit actes et seize tableaux, qui devait nous ouvrir le chemin de la gloire et de la fortune.

Heureux temps des premières illusions, qu'êtes-vous devenus?

AllaiS'je retrouver mon ancien collaborateur tel que je l'avais laissé, le jour où le censeur de Charlemagne nous condamna à copier douze cents vers de Virgile,

pour avoir participé à une insurrection contre le professeur de latin?

Il n'y a que des pédants, disons-le en passant, capables d'inventer de pareilles punitions. Impuissantes pour adoucir ou redresser des caractères rebelles ou aigris, ces punitions ne sauraient produire qu'un effet désastreux sur les jeunes imaginations auxquelles elles sont appliquées.

Nous terminions alors notre année de rhétorique.

L'année suivante, Fruchot et moi nous nous quittâmes sans être parvenus à faire recevoir notre fameux mélodrame; depuis cette époque, nous ne nous étions pas revus.

Maintenant, voilà que le hasard nous met tout à coup en présence, sur la terre d'exil que nous avons choisie tous deux (

Cette rencontre tenait vraiment du prodige ; aussi ne pouvais-je revenir de mon étonnement, en serrant la main d'un de mes camarades les plus chers.

Les confidences commencèrent aussitôt.

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