Je me fis un beau jour
Le fermier de l'amour.
Amour, beaucoup d'amour, telle fut ma semence, Qui ne produisit rien, sinon de la souffrance. Dans ce monde, cela doit être proclamé, On ne récolte pas ce que l'on a semé.
senhor d'engenho subissent l'empire de la mulâtresse et qu'ils se laissent sérieusement dominer par elle. Dans le crime, plus encore, peut-être, que dans le vice, réside une force d'entraînement redoutable. C'est le crime qui, en consommant le sacrifice de leur honneur, a resserré des liens qu'une possession paisible aurait facilement dénoués.
Le désespoir de Casimiro est expliqué désormais.
La passion à laquelle il s'est abandonné est de celles qui se mêlent au sang, qui s'incarnent dans l'homme, et qui veulent être satisfaites atout prix, sous peine de dévorer le malheureux qu'elles ont absorbé.
Casimiro avait revêtu la tunique du centaure. Cette tunique le brûlait, sans qu'il parvînt à éteindre le feu qui ravageait ses entrailles.
Dieu seul sait si le remords n'étreignit pas, à son tour, cette âme jusqu'alors aveuglée et implacable."
Quant à la vieille Constança, elle était tombée dans un accablement stupide.
Parfois, elle parait le pavillon et garnissait les vases de fleurs, en disant que Calista allait revenir. Parfois aussi elle errait dans la vallée, en tenant des propos étranges sur la double, catastrophe qui avait frappé la famille Soares. La négresse se croyait alors poursuivie par un démon hideux qui répétait à ses oreilles, avec un ricanement sinistre, les noms du vieux senhor et de José.
Un propriétaire voisin, ennemi de Casimiro, recueillit quelques-uns de ces propos et les colporta chez les senhores d'alentour.
Un matin la justice, avertie par la rumeur publique, opéra une nouvelle descente sur l'habitation Soares.
L'arrivée des magistrats coïncida, chose singulière! avec l'apparition de symptômes d'empoisonnement chez la mère de Calista.
La vieille négresse se tordait au milieu de souffrances atroces; elle prétendait, toutefois, que la senhora l'avait sacrifiée afin de l'empêcher, par ses révélations, d'éclairer la justice. C'est pourquoi elle se hâta de déposer.
Constança accusa formellement le senhor Casimiro de l'avoir poussée au meurtre de son père et de son frère.
«Le senhor m'a promis, dit-elle, lorsqu'il serait devenu le seul maître de la fazenda, de racheter Calista, de la ramener à l'habitation et de nous affranchir toutes deux. Alors moi, qui avais été trompée par le senhor Soares et qui ne pouvais vivre loin de mon enfant, j'ai mis ma haine et mon amour au service du senhor Casimiro. Mais voilà que Calista m'a abandonnée; dès lors je n'ai plus rien à faire dans ce monde. Ma mort, je le reconnais, est le juste châtiment de mon crime. J'espère que Dieu me pardonnera à cause de mon repentir, et aussi à cause des tortures horribles que j'endure. Avant de comparaître devant lui, je déclare une dernière fois que j'ai agi d'après les excitations du senhor Casimiro, et que celui-ci est un exécrable parricide. »
Cela dit, elle expira.
Devant une déposition aussi précise, il devenait impossible de ne pas s'assurer de la personne de Casimiro.
La senhora Soares fut maintenue provisoirement en liberté; mais, pendant l'instruction, elle mourut de chagrin et de honte; de remords aussi, peut-être, si, en effet, c'était elle qui, pour sauver son fils, eût perpétré l'empoisonnement de Constança.
Privée du seul témoin qui pût diriger l'action de la jus'ice, l'enquête ne révéla aucun fait nouveau.
Restait l'affirmation d'une négresse, dont la faible raison n'avait pu résister à l'abandon de sa fille; — ce qui ne fut pas difficile à établir.
En face de l'accusation se dressait, énergique, indignée, la protestation du fils et du frère des deux victimes.
La partie n'était pas égale.
Faute de preuves suffisantes, Casimiro fut acquitté.
Mais les violentes émotions ressenties pendant le procès avaient produit un ébranlement considérable dans toute la personne de l'accusé. Ses facultés morales subirent un choc dont elles ne se relevèrent jamais, en même temps que son corps se courba comme celui d'un vieillard. Dans la nuit qui suivit son acquittement, la tête de Casimiro blanchit tout à coup et son intelligence s'éteignit.
Le fils du senhor Soares sortit de prison pour entrer dans la maison de fous de Bota-Fogo.
Tels sont les désastres provoqués par l'esclavage et qui s'abattent, tant sur les oppresseurs que sur les opprimés.
La vengeance de la mulâtresse Calista a causé des effets terribles.
Elle a produit une double passion incestueuse, un parricide et un fratricide, un troisième empoisonnement, un faux et un vol par effraction, la mort d'une mère, et, enfin, l'anéantissement d'un homme au milieu de l'épanouissement de la jeunesse : deux foyers désolés, six victimes atteintes, trois par le poison, une par le déshonneur, la cinquième parla honte, et la sixième par l'abandon de la pensée*
Émancipez Calista et sa mère, ainsi que cela leur avait été promis ; reconnaissez les droits naturels de la mulâtresse, et on n'a à déplorer aucun de ces malheurs.
Voilà sur quelles bases est assise la famille dans les pays à esclaves. Qu'y a-t-il d'étonnant alors si toutes les abominations, introduites au cœur du foyer domestique, conduisent fatalement à tous les crimes.
Maintenant devons-nous établir que les senhoras subissent, autant au moins que leurs époux et leurs fils, l'influence désastreuse du pouvoir absolu?
Devons -nous constater que cette attraction que possède l'harmonie de la forme et de la couleur chez certaines nations noires, et que fortifie encore l'odeur de la catinga, s'exerce sur les femmes tout comme sur les hommes des colonies?
Mais cela est tout naturel, il nous semble.
Que doit engendrer la corruption, si ce n'est la corruption?
Serait-il raisonnable d'admettre que dans une société livrée à tous les débordements, à tous les excès de l'esclavage, le respect des devoirs pût être exclusivement pratiqué par un seul des conjoints?
Comment la pudeur, ce parfum exquis de l'âme de la femme, résisterait-elle au spectacle journalier de raparigas agaçantes accomplissant, demi-nues, leurs fonctions domestiques; de noirs drapés dans des haillons troués qui ne cachent ni le développement généreux de la poitrine , ni les magnifiques proportions d'un torse herculéen?
L'esclave, qui restait une chose pour l'Impératrice romaine, est devenu un homme pour la créole familiarisée avec les souillures du foyer.
Si vous interrogez les voyageurs qui ont séjourné à Cuba et au Brésil, ils vous raconteront que dans ces deux pays il est plus d'une grande dame qui apprécie fort, chez les noirs, ce genre de mérite qui s'affirme par une solide musculature.
La conduite licencieuse des pères, des frères , des maris, a produit ses effets inévitables, car rien n'est contagieux comme l'exemple.
Sollicitées par leur nature sensuelle, qu'une morale élevée n'a point modifiée, les senhoras remarquent à leur tour, au milieu des jolies esclaves que leurs époux chargent de colliers et de bracelets, les formes splendides des nègres de la côte orientale. Affranchies de tout scrupule par le spectacle impudent du mépris de la foi jurée, d'aucunes, parmi elles, imposent un amour que celui auquel il appartient légalement a dédaigné, et se complaisent , au fond de leurs retraites silencieuses, à provoquer tous les emportements de la passion africaine.
Rappelez- vous la scène abominable qui se passe dans
le jardin de Shahriar, le glorieux sultan des Indes, et qui sert tout à la fois de prétexte et d'introduction aux merveilleux récits de Shéhérazade.
Cette scène , réduite à de moindres proportions , se renouvelle dans maint logis esclavagiste, et surtout dans les fazendas de l'intérieur.
Le beau Masoud a été transporté en Amérique, et sa discrétion est garantie par les terribles dangers qu'il affronte pour répondre à l'appel de l'amoureuse sultane.
Malheureusement, la dépravation causée par le pouvoir absolu atteint de bonne heure les membres les plus intéressants de la famille.
Nous connaissons l'emploi que fait de ses 10,000 reis mensuels le fils adolescent du senhor Pedragulho.
Trop souvent aussi, hélas! les moças, parce qu'elles vivent au milieu d'une atmosphère viciée, perdent tout à coup cette timidité virginale, cette divine candeur, cette retenue précieuse, qui sont, en Europe, un des plus grands attraits des filles de leur âge.
Si notre voix pouvait être entendue, nous proposerions aux gouvernements esclavagistes de faire graver sur une plaque d'airain, qu'on clouerait contre la porte de chaque maison, ces vers du poëte latin :
Maxima debetur puero reverentia; si ijuid Turpe paras, ne tu pueri contempseris annos.
avec la traduction à côté, bien entendu.
La fille d'un banquier de la Havane était recherchée en mariage par un haut fonctionnaire de la ville. Cette
alliance convenait au père sous tous les rapports; néanmoins, il dut renoncer à la conclure devant les refus persistants et l'énergique opposition de la senorita.
Soupçonnant quelque intrigue amoureuse, le banquier fit surveiller sévèrement la jeune personne. Celleci fut surprise une nuit en compagnie d'un esclave.
Dans sa fureur aveugle, le banquier se porta aux plus odieuses brutalités. Bien que la senorita eût avoué qu'elle était sur le point de devenir mère, son père la traîna parles cheveux et lui meurtrit tout le corps.
Le lendemain la malheureuse créature mit au monde un enfant mort.
L'esclave fut plus cruellement traité encore.
On constata que chaque nuit, pendant le sommeil de ses parents, la jeune fille descendait nu-pieds de sa chambre et venait rejoindre le noir. Celui-ci eut beau jurer par son saint patron qu'il n'avait fait qu'obéira la volonté de sa maîtresse, il périt lentement sous le fouet.
Une autre senorita, qui se trouvait dans le même état que la première, n'eut pas le courage d'avouer sa faute. Elle suivit à l'autel l'homme que son père lui présenta pour époux. Celui-ci, aussitôt la cérémonie terminée, l'emmena sur son habitation. Six mois après, la pauvre femme accoucha d'un petit mulâtre.
Certes, l'affront était grand pour le caballero ; mais aussi sa vengeance fut atroce.
En présence de la mère affolée, le créole fit jeter l'enfant aux pourceaux. Quant à la senora, il la livra à ses esclaves.
Trois jours après elle était morte.
Faut-il parler des veuves qui se retirent du monde, afin de rester fidèles au souvenir du cher défunt? Ostensiblement, elles repoussent avec indignation les hommages de leurs égaux ; mais plus d'une, au fond de sa mystérieuse retraite, demande à l'amour africain des consolations puissantes, qui l'aident à porter gravement en public le masque d'une éternelle douleur.
Et ces familles austères qui, par crainte du scandale, et afin de conserver intact l'honneur d'une fillette trop précoce, pactisent avec la nécessité?
Dans ces deux derniers cas, le principe rappelé plus haut : V enfant suit la condition du ventre, est impudemment violé. La maternité étant attribuée à une négresse esclave, le fruit de la liaison de la senhora et du noir est faussement enregistré sous un nom supposé. La blanche voue ainsi sans remords son fils à la servitude ; mais sa réputation n'a reçu aucune atteinte, et elle reste à l'abri de tout soupçon injurieux.
La loi, à laquelle elle a menti, la protège désormais contre les investigations de la curiosité et de la haine. La loi garantit absolument ses droits lorsqu'elle trafique de son sang; et la blanche ne cesse pas d'être honorée après avoir vendu, soit le mulâtre sorti de ses entrailles, soit le complice forcé de ses honteux égarements.
Parmi les écrivains qui ont traité la question qui nous occupe, nul, — sans en excepter madame Beecher Stowe. — nul n'a pensé à éclairer ce côté odieux et répugnant des mœurs esclavagistes.
Nous terminerons cette étude par un fait monstrueux,
incroyable, qui résume, à peu près, toutes les abominations, toutes les ignominies, toutes les lâchetés qu'engendre l'esclavage.
Un lavrador, Portugais d'origine, s'était établi dans la province intérieure de Matto-Grosso, au nord de la ville de Diamantina.
Ce lavrador habitait un petit domaine sur les bords du Rio-do-Ouro, avec sa femme et six esclaves, dont deux noirs et quatre négresses. Il se livrait, non seulement à la culture de la terre, mais encore à l'élève du bétail humain. Ainsi, chaque Africain avait deux épouses qu'il soignait exclusivement.
Sa femme, douée d'une fécondité prodigieuse, lui donna, en trois ans, cinq héritiers, et ses quatre négresses devinrent mères chacune trois fois.
Gomme père, comme agriculteur, comme propriétaire d'un haras, le Portugais n'avait rien à désirer dans le présent, et l'avenir se dorait pour lui des plus belles couleurs.
Malheureusement, son double négoce fut subitement interrompu par l'invasion de la fièvre jaune. Le fléau ravagea la ville de Diamantina et sévit cruellement sur les riverains du Rio-do-Ouro.
Le lavrador fut un des plus maltraités. En quelques mois, il perdit trois de ses enfants et dix de ses esclaves. Il ne lui resta plus qu'un des deux étalons, et une seule négresse.
Le Portugais était un homme de ressources; il le fit bien voir.
Voici la singulière combinaison qu'il imagina, non-
seulement pour conjurer sa ruine, mais encore pour rétablir sa fortune sérieusement compromise.
C'est ici le moment de rappeler au lecteur les réflexions que nous a inspirées le despotisme féroce de certains fazendeiros.
L'éleveur habitait un coin isolé, au fond d'une province plus grande que toute l'Allemagne, et où, par conséquent, l'action de la loi ne pouvait l'atteindre.
Il exerçait réellement un pouvoir illimité et, pour ses actes, il ne relevait, en effet, que de sa conscience. Or, la conscience de cet être ignorant, cupide, et brutal, lui disait que tous les moyens sont bons pour faire fortune.
Il commença par se procurer une vache laitière; puis, à force de menaces et de mauvais traitements, il contraignit sa femme à cohabiter avec le nègre. Luimême accapara la négresse.
Ce croisement donna de magnifiques résultats.
L'élève du mulâtre avait remplacé l'élève du noir.
Chaque année, les deux femmes mettaient au monde deux nourissons auxquels la vache fournissait une alimentation substantielle. La production ne s'arrêta point, et au bout de cinq ans la perte des dix esclaves était réparée. Le spéculateur vendit quatre des moricauds sur les ^-ix que lui avait laissés la fièvre jaune, et deux des petits mulâtres. Avec le prix qu'il en retira il racheta deux jeunes négresses et un vigoureux esclave de vingt ans.
L'année suivante, il se défit encore de deux mulâtres et acquit une troisième négresse.
En poursuivant cet exécrable système de création et d'échange le lavrador possédait, à la fin de la dixième année, un capital de vingt-cinq esclaves, dont dix mulâtres et quinze négrillons, et, de plus, neuf sujets dans la force de l'âge, parmi lesquels, trois superbes étalons et six négresses.
Est-il nécessaire de déclarer, après les explications consignées plus haut, que chaque mulâtre était enregistré sous le nom d'une esclave, et qu'ainsi, en plaçant son infâme négoce sous la protection de la loi, le lavrador vendait impunément la progéniture de sa femme et la sienne propre ?
Ce trafic, plus odieux mille fois que celui qui se pratique dans les baracons du cap Lopez, m'a été garanti par une personne digne de foi.
J'admettrai, si l'on veut, que cette personne a exagéré les faits; il suffit qu'ils soient possibles, — et, ils le sont, — pour que nous soyons fondé à signaler les imaginations perverses, diaboliques; les écarts bizarres, extravagants; les honteuses et terribles aberrations; en un mot, toute la série des actes étranges, monstrueux, invraisemblables, qu^on chercherait en vain au fond des boues et des scories de la civilisation, mais que, seul, l'exercice d'une autorité sans contrôle est capable d'inspirer.
Quant à l'existence de haras où un propriétaire cynique surveille et favorise la propagation de la race noire, c'est là un fait qui ne sera contesté, — quelque douloureuse surprise qu'il produise de ce côté de l'Atlantique, — ni par ceux qui connaissent l'Amérique, ni
par ceux qui ont lu les ouvrages sérieux qui traitent de l'esclavage.
Buckingham a écrit sur cette question des pages curieuses. Buckingham a visité les établissements dont il s'agit, et il a pu ainsi constater le développement considérable que prend chaque année cette industrie immonde.
Dans la Virginie principalement, la fortune de nombreux propriétaires a pour base la fabrication des esclaves, parce que les terres,, fatiguées par une excessive production, ne rapportent qu'un intérêt insuffisant. Là, on crée des noirs, comme on crée des poulains et des veaux dans la Camargue, des oies en Picardie et des gallinacés partout; on les crée pour le commerce, comme si c'étaient des têtes de bétail : « thèse are regularly bred and multiplied for sale , like cattle, » et chaque jour les journaux contiennent des annonces qui promettent de l'argent comptant pour un esclave à naître : « cash for likely negroes. »
Buckingham n'hésite pas à affirmer qu'en Virginie le maître vend sans scrupules l'enfant qu'il a eu avec une esclave.
Il constate, de plus, par des chiffres, l'importance toujours croissante qu'a prise cette infâme spéculation.
De 1820 à 1830, la population serve qui comptait 1,538,118 individus, s'est élevée au chiffre de 2,011,320, ce qui donne une augmentation annuelle de 47,320 sujets.
De 1830 à 1850, ce chiffre atteint celui de 3,204,306; ce qui représente, pour cette période, un accroissement de 1,192,984 âmes ; soit 59,649 individus par an.
Bien que l'application inexorable du bill Aberdeen ait porté un coup mortel à la traite, on compte aujourd'hui plus de 4 millions d'esclaves dans les États-Unis de PÀmérique.
Les haras, il faut le croire, ont été l'objet d'une sollicitude d'autant plus grande que les arrivages devenaient plus rares.
Le senhor Werneck, déjà cité, écrase les éleveurs de cette espèce sous le poids de sa vertueuse indignation. Le patriotisme de l'écrivain va-t-il jusqu'à supposer que les -fazendeiros de son pays sont plus moraux que les fermiers yankees? Dans ce cas, pourquoi leur recommander expressément de ne provoquer la propagation des esclaves que par des moyens qu'autorisent la morale et la religion, et de concilier ainsi les intérêts de Y agriculture avec les prescriptions de la charité chrétienne? Pourquoi insister sur cette idée, en ajoutant que c'est là un devoir imposé par les lois divines et humaine^
A notre avis, M. Werneck fait intervenir un peu trop souvent la religion et la morale pour protéger la détestable institution. Ignore-t-il donc réellement que la religion condamne l'exploitation de l'homme par l'homme, et que cette exploitation est réprouvée, — sinon par le code brésilien, — du moins par les lois divines, sous quelque forme qu'elle se produise?
Le propriétaire d'esclaves est le même à Rio-de- Janeiro qu'à La Havane, à Richemond et à Augusta; il se préoccupe uniquement de son intérêt, et il pratique la charité chrétienne en vendant sa progéniture de couleur.
Une industrie qui procure un bénéfice annuel de plus de 30 pour 100 est évidemment une excellente industrie; aussi s'exerce-t-elle au Brésil tout comme dans la Virginie.
Que le lecteur consulte l'intéressante relation du docteur Ywan, et il ne doutera plus de l'existence, — au fond des provinces brésiliennes, — de haras immondes où des hommes indignes du nom de chrétiens s'adonnent à l'élève de la race noire.
Quod erat demonstrandum.
Maintenant le lecteur est édifié sur la portée de ce travail. Il a pénétré avec nous jusqu'aux profondeurs les plus intimes d'une société basée sur l'oppression, et il a pu mesurer le niveau de la dépravation qu'engendre fatalement ce système impie.
Pourtant nous n'avons pas tout dit.
Il est des mystères que, par respect pour le lecteur, par respect pour nous-mêmes, nous ne voulons pas, nous ne pouvons pas approfondir.
Ce que nous connaissons, toutefois, est plus que suffisant pour nous permettre de placer notre conclusion, à côté de celle du senhor Eugenio do Prado.
Absence de moralité dans les mœurs publiques ; mépris effronté des liens conjugaux; souillures journalières dans le foyer domestique ; la brutalité licencieuse et l'intérêt sordide substitués au droit et au devoir; l'asservissement complet des âmes, en un mot : tel est le bilan de l'esclavage !
Dès lors, comment la famille pourrait-elle se consti-
tuer sérieusement parmi des populations qui outragent à chaque instant la loi divine et la loi naturelle, en étouffant dans l'âme humaine le double sentiment de la paternité et de la fraternité? Elle ne peut s'établir réellement que dans des conditions respectées de pureté et d'égalité dans l'amour.
Nous sommes donc autorisés à le répéter : Non, la famille chrétienne n'existe pas dans les pays à esclaves.
On aura beau me citer des maisons où la volonté des pères est aussitôt obéie par les enfants ; où les frères et les sœurs nourrissent les uns pour les autres une vive et profonde sympathie.
— Gardez-vous bien, crierai-je aux imprudents, d'approcher un flambeau de tel intérieur qui paraît paisible, décent, heureux ; n'interrogez pas les passions qui s'agitent derrière ces murailles silencieuses. Le Régent de France poussait bien loin, lui aussi, l'amour de la famille ! Relisez l'histoire des Perses et des Égyptiens ; parcourez celle des Kurdes, et vous devinerez peut-être des secrets qui vous feront frémir.
A cette heure, la conduite du senhor Pedragulho envers la négresse Aureliana et le molèque Fidelis , de même que l'observation philosophique de dona Anastasia, sont suffisamment expliquées.
J'ai dit que dona Anastasia avait engagé sa fille à remplacer le courtier au piano.
Justin, nous le savons, possédait le sentiment de la grande musique. Pour plaire aux deux Brésiliennes, il venait d'exécuter une sonate de Mozart et une mélodie
de Beethoven, sans produire, toutefois, l'impression sur laquelle il comptait. On le combla d'éloges, il est vrai; mais on ne craignit pas de déclarer tristes (tristes en ce moment voulait dire ennuyeux) les morceaux qu'il avait joués
La jeune moça qui se croyait (on le lui avait répété si souvent) une virtuose de première force, attaqua bravement la polka de Hans Jorgel (la Duchesse, par Jos. Lanner), puis le quadrille des Rats, par Repler, et enfin, elle clôtura la séance en chantant une affreuse chose qui faisait fureur dans l'Empire et qui s'appelle la Géraldina. Imaginez-vous un cheval boiteux trottant sur une route caillouteuse, et vous aurez une idée de la composition que répétaient tous les pianos du Brésil.
Fruchot accepta le défi.
Afin de servir à nos hôtes une nourriture qui convînt à leur tempérament musical , il traduisit aussitôt et débita, avec l'accent voulu, l'histoire drolatique des tribulations du Sire de Frarnboisy qui était alors à Paris dans toute sa primeur.
Irra! senhora!
0 que esta fazendo aqui?
Senhora !
0 que esta fazendo aqui?
Les fazendeiros ne purent contenir leurs transports. — Charmant! délicieux! ravissant! murmuraient-ils àl'envi.
Ce premier succès mit Fruchot en gaieté, en môme temps qu'il l'enhardit à poursuivre sa plaisante entreprise. Mon ami possédait son portugais aussi bien qu'un
Provençal qui sait le latin. Lâchant la bride à sa verve fantaisiste, il traduisit de nouveau, et dans un style des plus pittoresques, la chanson si connue :
Un sous-lieutenant accablé de -besogne, etc., etc,
L'accompagnement était monté à la hauteur des paroles ; aussi l'effet produit fut-il immense.
C'était trop de jouissances à la fois, vraiment !
Nos hôtes battaient des mains en mesure, tout en répétant le refrain bouffon :
Drin, drin, drin, drin, drin, etc., etc.
Il n'est pas jusqu'aux cravates blanches des Illustrissimes moutards qui ne s'associassent à cette joyeuse manifestation. La brusque pantomime de l'aîné dérangea les plis, si corrects naguère, de la sienne. Quant au carcan du puîné, il s'insurgea contre l'étiquette à ce point que le nœud alla s'asseoir irrévérencieusement au beau milieu de la nuque.
Fruchot triomphait sur toute la ligne.
Il dut recommencer les deux morceaux et même promettre de les expédier au senhor Macedo qui les enverrait à la fazenda.
Le courtier venait de venger les deux maîtres allemands.
Les esclaves, qui s'approchaient pour demander la bençâo \ interrompirent les plaisirs de la soirée. Gha-
1. Bençâo, bénédiction. Les esclaves s'approchent l'un après l'autre du maître de la maison, puis de la maîtresse, puis des enfants, et
cun d'eux passa à son tour devant le fazendeiro, qui put ainsi compter son bétail humain.
Nos ordres donnés à Lasarô et à Joâo pour le départ du lendemain, nous gagnâmes notre appartement.
L'abominable odeur de musc qui le remplissait naguère ne s'était pas dissipée; cette odeur me prit à la gorge, et c'est à peine si je pus interroger Manoëla sur l'issue de son entretien avec son père.
La négresse hocha tristement la tête,
— La cachaça a ôté ce soir la raison au vieil Antonio, répondit-elle. Demain, mon père témoignera sa reconnaissance au senhor Fruchot et il sera heureux de devoir la liberté à ses bontés.
Impossible de passer la nuit dans ce lieu. Ma chambre, tout autant que celle du courtier, était envahie par les capiteuses senteurs du musc. Décrochant mon hamac, je le suspendis à deux bâtons qui saillaient extérieurement sur la varanda.
même des blancs étrangers, s'il y en a de présents. Tendant la main en avant3 comme s'ils demandaient l'aumône, ils s'inclinent et prononcent la formule sacramentelle : A bençao, senhor. Ils défilent ensuite silencieusement et vont à leurs occupations.
L'Abencoar-se a lieu deux fois par jour, le matin, avant d'aller au travail, et le soir, au moment où l'on allume les bougies.
11 n'est pas sans intérêt pour nous de retrouver des traces de cet usage, — fruit naturel de l'esclavage, — dans la société antique. Voici, en effet, ce que rapporte Suétone, dans la vie de l'empereur Galba :
« Yeterem Cîvitatis exoletumque morem ac tantùm in domo suâ hœrentem^ obstinatissîme retinuit, ut liberti servique bis die fréquentes adessunt, ac manè salvere, vesperi valere sibi singuli dicerent. »
Cette coutume, en rappelant à l'esclave ce qu'il doit à son maître, permet à. celui-ci de faire un dénombrement certain et de s'assurer qu'aucune tète ne manque au troupeau.
Les événements de la journée, en se présentant à cette heure à ma mémoire, auraient bien suffi pour éloigner le sommeil de mes paupières. J'avoue cependant que mes préoccupations étaient de toute autre nature. En ce moment, la coquetterie atroce de Manoëla me faisait oublier, et Gregorio, et les Boticudos, et les Capitâes-do-mato, et le petit molèque, et le dilettantisme des Brésiliens, et aussi les fourmis grillées, et même le but de notre voyage. De Manoëla, ma pensée se reportait, à travers les émanations nauséabondes du musc, sur cette séduisante Barbara que sa grâce enchanteresse rendait la souveraine de celui dont elle était l'esclave. Je me demandais si la négresse aimée par le Camôes faisait usage aussi de petits sachets chinois. Cette idée, qui paraîtra ridicule, me poursuivit une partie de la nuit et fit un tort considérable, dans mon esprit surexcité, à l'auteur des Luziadas, tout comme à sa Lesbie noire.
Pourquoi donc les nombreux biographes et les doctes commentateurs de l'Homère portugais : Manoël de Faria Souza, Manoël de Faria Severim, Diogo de Couto5 Manoël Correa, Pedro de Mariz, John Adamson, Maria de Souza, Botelho ; et plus récemment : madame de Staël, MM. Francisco Alessandro Lobo, Charles Magnin, Ferdinand Denis, et tant d'autres qui sont entrés dans de si minutieux détails sur tout ce qui concerne le Camôes, ont-ils négligé d'éclaircir ce point qui avait pour moi, à cette heure, tant d'importance?
Manoël de Faria dont l'aïeul, Estacio de Faria, fut l'ami intime du poëte, devait bien ajouter un coup de
pinceau au portrait de la belle négresse. Il m'aurait tiré d'un grand souci, tout en m'empêchant de prêter au Camôes des goûts hétéroclites.
Les touchantes endechas qu'il composa pour Barbara exhalaient pour moi, couché sur la varanda, à cause de mon horreur du musc, un peu de cette odeur affreuse que Manoëla semait après elle. L'amie de Fruchot diminuait mes sympathies pour l'esclave chantée par le poëte. Je finis cependant par dégager ces deux figures de l'atmosphère suspecte où ma folle imagination les avait placées. Évidemment, bien qu'il fût Portugais, la délicatesse du Camôes devait être tout autre que celle du capitaine de la sumaca Os-dous-Anjos. Je restai donc convaincu qu'un homme qui aurait vécu dans un commerce intime avec le musc, n'aurait pu faire ni les Luziadas, ni les Redondilhas.
Le lendemain, a madrugada (première aube) je fus réveillé par les esclaves qui se rendaient à leurs travaux.
Une des mulâtresses vint nous avertir que le senhor Pedragulho nous attendait pour tuer le ver (matar a bicha).
Nous trouvâmes toute la famille réunie, et Fruchot dut subir de nouvelles félicitations à propos des légendes qu'il avait chantées la veille au soir.
— J'ai rêvé du Sire de Framboisy, cette nuit, déclara la jolie Felipa.
— Et moi, j'ai rêvé de la senhora qui emporte un Dragon sous son bras, dit le fazendeiro.
— Les Français sont vraiment un peuple d'artistes ! 11 n'y a qu'eux au monde pour trouver d'aussi charmantes
compositions ! observa dona Anastasia, avec une sincérité incontestable.
Quelle somme d'admiration lui aurait donc inspiré le génie français, si notre hôtesse avait entendu les Botf's à Bàstien; Mirliti, mirliton, et surtout Le Pied qui rmue.
Malheureusement, Le Pied qui r mue n'avait pas encore été inventé à cette époque.
Par politesse, nous ne protestâmes point contre le compliment, ainsi motivé, de la senhora.
Pendant que nous buvions le coup del'étrier, Lasaro et Joâo préparaient la barque qui devait, en l'absence de nos mules, nous conduire à Sâo- Jorge.
Manoëla parut alors en compagnie de son père. La Mina avait l'air consterné.
Antonio, qui n'avait pas bu, cependant, répéta sa déclaration de la veille. Il repoussait une liberté qui le condamnait au travail à perpétuité. Il ne voulait pas être exposé à manquer de nourriture, ce qui lui arriverait infailliblement les jours où la cachaça lui ôterait tout à la fois les forces et la raison. A la fazenda, cette éventualité n'est pas à craindre. Qu'il remplisse ou non ses obligations, il a toujours sa part de farine de mandioca et de carne secca, une place pour dormir, des haillons pour couvrir son corps.
Ce n'est pas tout : libre, il lui faudrait s'épuiser, afin d'acquitter peu à peu la dette qu'il aurait contractée envers le senhor Francèz ; sa vie se consumerait à travailler pour un autre. A la fazenda, la tâche est moins lourde; la paresse y est possible malgré la chicote; à la
ville elle ne Test point. Tout compte fait, tout bien calculé, il préfère rester esclave.
L'animal était accoutumé à son bourbier; il l'aimait.
Le fazendeiro nous jeta un regard de triomphe.
Manoëla roulait de grosses larmes, partagée entre la honte et l'indignation. Antonio raisonnant sa dégradation me faisait compassion et horreur tout à la fois. Fruchot n'avait pas de paroles pour exprimer son mépris.
— Senhor, lui dit enfin la négresse qui venait de surmonter son émotion, j'ai fait mon devoir, grâce à vous; mais mon père refuse la liberté que je lui apporte...
Antonio l'interrompit. Tendant la main vers elle par un geste de mendiant, il lui dit avec un sourire abject :
— Je refuse la liberté, mais non point les pataquès. L'indignation fit taire la pitié chez Manoëla.
— Partons! s'écria la Mina.
Mais se ravisant tout à coup, elle s'approcha de son père et lui présenta une bague qu'elle venait de tirer de son doigt.
— Gardez-la en souvenir de votre fille Manoëla, ditelle.
— Combien vaut-elle? demanda le cynique vieillard. C'en était trop.
L'heure du départ avait sonné; nous nous éloignâmes le cœur rempli de dégoût.
— N'oubliez pas le morceau du Sire de Framboisy, nous cria Felipa.
— Pensez aussi au délicieux rfrm, drin, ajouta dona Anastasia.
FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL 42r>
Manoëla se retourna deux fois, afin d'apercevoir encore son père; mais Antonio, préoccupé du prix de la bague, ne leva pas tant seulement la tête.
Celui-là était véritablement un burro et un cachorro!
En entrant dans la barque, Manoëla poussa un soupir et se parlant à elle-même :
— Ma mère est morte, murmura-t-elle; mon père a refusé de me suivre ; me voilà seule au monde maintenant.
Fruchot l'interrompit.
— Oublies- tu que je suis là, moi, dit-il, et que je t4aime, Manoëla!
La négresse tressaillit; ses traits se détendirent et sa figure rayonna au reflet d'une profonde joie intérieure.
Attachant un regard reconnaissant sur le courtier :
— La Mina, dit-elle simplement, mais d'une voix pénétrée, voudrait mourir pour le senhor.
En arrivant à Sâo- Jorge, nous trouvâmes la sumaea Os-dous-Anjos prête à partir. Déplus, le senhor Macedo nous apprit que les senhores Santa-Maria et Francisco Valcoreal étaient furieux contre nous, à cause de la mystification que nous leur avions fait essuyer.
Les Capitâes-dc-mato avaient apporté, ce matin même, chez le marchand, les deux pétitions annoncées. Le senhor Macedo qui n'était point prévenu leur rit au nez, en entendant parler de l'officier noir de la garderobe de S. M. dom Pedro. Il leur révéla alors le but de notre visite au senhor Pedragulho.
— Le père de la Mina est esclave, et les senhores se sont rendus à la fazenda dans l'inlention de le racheter, leur dit-il.
Les mulâtres s'étaient retirés indignés, en froissant leurs rouleaux de papier, ornés de rubans aux couleurs brésilienne-.
— Nul doute, ajouta le marchand, qu'ils ne guettent le retour de Vos Seigneuries.
— Ma foi ! tire-toi de là comme tu le pourras, toi qui as inventé l'Illustrissime senhor Joào Yicente do-Bom- Jesus, me dit le courtier d'un ton plaisant.
Nous ne tardâmes pas, en effet, à voir paraître les mulâtres. Sans hésiter, je marchai vers eux.
Le lecteur devine sans peine l'air rogue et hautain des Capitàes-do-mato. Yalcoreal avait la tête enveloppée d'un bandeau. Au sommet du cadre que formait le banbeau, brillaient des yeux sombres et menaçants. Son camarade montrait une physionomie tout aussi rébarbative. Je crois, vraiment, qu'ils avaient ajouté quelques pièces encore à l'arsenal formidable qu'ils portaient habituellement à leur ceinture.
Avec de pareils caractères la situation n'était pas facile; je m'en tirai pourtant, à notre honneur à tous, grâce à la vanité bien connue des mulâtres.
Mon langage peut se résumer ainsi :
<( La réputation des Capitàes-do-mato est celle d'intrépides soldats qu'aucun danger ne saurait effrayer. Le bruit de leurs exploits dans le sertâo a traversé les mers; aussi, depuis longtemps, désirions-nous nous trouver en présence de quelque membre de cette milice
justement redoutée. Lorsque l'occasion s'est présentée, nous l'avons saisie avec empressement. La senhora Manoëla étant notre compagne de voyage, nous ne pouvions pas lui faire l'injure de la repousser, au moment du repas; d'un autre côté, le voisinage de la négresse répugnait très-fort aux senhores, et nous autres nous tenions beaucoup à choquer nos verres contre les leurs. Notre embarras était grand. Une innocente plaisanterie, imaginée en vue d'endormir momentanément la fière susceptibilité des capitâes, a résolu le problème. C'est ainsi que, sans manquer à notre amie, nous avons eu la bonne fortune de retenir dans notre société les invincibles Capitâes-do-màto ; c'est là un honneur et un bonheur tout à la fois dont nous garderons éternellement le souvenir. »
Je venais d'attaquer la corde sensible ; cette corde donna les vibrations que je désirais obtenir.
La figure du senhor Santa-Maria s'éclaircit la première; celle de son camarade se dérida à son tour. Un paquet de cigares que Fruchot offrit aux mulâtres, et une bouteille de porto que nous vidâmes ensemble chez le marchand, scellèrent notre réconciliation.
La seule vengeance qu'ils se permirent consista : de la part du farouche Valcoreal, à toiser superbement Manoëla, en passant devant elle; et de la part de Santa- Maria, à la prier ironiquement de transmettre ses res- , pectueux hommages à l'Illustrissime senhor Joào Vicente do-Bom-Jesus, officier de la garde-robe de S. M. don Pedro IL
— J'espère apprendre, à mon retour de Bahia, leur
dis-je, que les vaillants capilâes ont réussi à régler leurs comptes avec les insolents Boticudos.
— Nous partons cette nuit pour la Lagoa, répondit Santa-Maria.
— Quant à moi, j'ai juré de garder mon bandeau jusqu'à ce que j'ai pris une revanche éclatante sur r Avocat-Rouge et son compagnon, ou bien sur d'autres1 mécréants de leur espèce, ajouta solennellement Valcoreal.
Nous nous séparâmes, les capitâes et nous, les meilleurs amis du monde.
J'ai dit que la sumaca s'apprêtait à mettre à la voile; mes amis m'accompagnèrent à bord.
Le senhor Carvalhose trouvait à sa. place habituelle, sur le quai. En nous apercevant, il vint à nous et nous donna de l'Excellence en plein visage. Notre excursion de la veille intriguait visiblement le bonhomme ; mais il ne put dissimuler une curiosité inquiète, lorsqu'il apprit que Fruchot et moi allions nous séparer.
Le courtier se pencha à son oreille.
— Son Excellence, dit-il, en me désignant, va faire le relevé exact des fidèles Sebastianistas de Bahia. Quant à moi — Fruchot baissa la voix davantage — je m'enfonce dans le désert, où je vais essayer de gagner à la cause du roi martyr les Boticudos et les Tupinambas.
Le lendemain, je continuais ma route vers Bahia, pendant que le courtier et Manoëla se dirigeaient vers le point du Rio-das-Contas où se trouvait la fazenda du senhor Carlos Clémente da Serra.
Je clorai ce volume en racontant la fin des amours de Fruchot et de la belle quitandeira.
Manoëla infidèle? pensez-vous déjà.
Hélas ! cela eût mieux valu.
Pendant que, dans votre esprit, le courtier et sa duchesse bronzée sèment h pleines mains les roses du dévouement, sur le chemin qu'ils parcourent ensemble ; pendant que vous les voyez forçant au respect, à l'envie même, tous ceux qui sont témoins de leur bonheur, Fruchot regagne seul Rio-de-Janeiro en compagnie du désespoir. Manoëla Fa quitté; Manqëla ne reviendra plus ; et le blanc se désole à la pensée de cette éternelle séparation.
C'est une histoire lamentable, allez; une histoire où la chaleur, la faim, les reptiles et les urubus (vautours) ont tour à tour joué leur rôle.
Pauvre Manoëla !
Depuis deux mois, Fruchot, oublieux de Rio-de- Janeiro et des affaires, passait son temps à chasser sur les bords du Rio-das-Contas, lorsqu'il reçut une lettre que lui envoyait le senhor Macedo. Cette lettre, écrite par le chef d'une grande maison de Rio, nécessita le départ du courtier de la fazenda de son ami. Il serra la main au senhor Clémente da Serra, et revint à Sao- Jorge où il s'embarqua pour Pernambuco, sur un vapeur de la nouvelle Compagnie du commendador Antonio Pedroso d'Albuquerque.
La province das Alagoas est renommée pour l'excellence de ses cotons. Il s'agissait d'opérer en grand sur cette marchandise et d'accaparer toute la récolte, si
faire se pouvait. Celait là une mission importante, confiée au courtier, et dont il se tira à la satisfaction de ceux qui remployaient. De la cidade d'Alagoas il se transporta à la bourgade d'Anadia, dont les habitants se consacrent uniquement à la culture du coton. La razzia fut complète dans cette dernière localité.
Ses affaires terminées, Fruchot ne voulut pas quitter le pays, sans tenter une pointe du côté de la Serra-da- Barriga, où il espérait trouver quelques vestiges du Quilombo de Palmarès.
Palmarès, il n'est peut-être pas inutile de le rappeler, est le fait le plus mémorable qu'aient enregistré les annales de l'Amérique méridionale, pendant la seconde moitié du dix-septième siècle.
Voici en abrégé ce que les historiens portugais appellent le fatal Quilombo. Je citerai Rocha Pitta qui était contemporain des événements.
a Pendant l'occupation hollandaise, quelques nègres marrons s'enfoncèrent dans le sertào et y formèrent un quilombo. Un quilombo est une réunion de cabanes qu'élèvent les esclaves fugitifs; ceux-ci vivent là misérablement, jusqu'à ce que les Capitâes-do-mato viennent les y surprendre et les ramènent à leurs maîtres, ce qui ordinairement est l'affaire de quelques jours. Mais il n'y avait pas de Capitàes-do-mato à cette époque. Le quilombo établi près de Porto Caloo acquit en peu de temps assez de développement pour que les Hollandais qui s'étaient emparés du Pernambucano, dirigeassent contre les marrons une force imposante. Le quilombo fut détruit.
» Ceci se passait en 1644.
» Mais tout fait provoqué par une idée vraie, c'està-dire juste, porte tôt ou tard ses fruits. La tentative d'établissement des esclaves produisit les conséquences les plus graves. Porto Calvo existait toujours dans l'imagination de la race opprimée, et des récits qu'on écoutait mystérieusement, après les travaux, disaient le courage et le malheur de ceux qui avaient rêvé l'indépendance dans le désert. Les esprits s'enflammèrent; un complot s'organisa, et, en 1650, quarante noirs de Guinée, possédés de l'ardent amour de la liberté, réussirent à briser leurs fers. Après s'être emparés de quelques fusils, ils s'enfuirent vers l'endroit choisi par les premiers marrons et ne craignirent pas de s'établir sur les ruines de l'ancien quilombo.
» En peu de temps, leur nombre s'accrut de tous les noirs mécontents des environs. Le quilombo ne tarda pas à se transformer en une ville sérieuse, appelée Palmarès. Les femmes manquaient aux esclaves émancipés; sans le savoir, ils copièrent les Romains. À l'exemple de ceux-ci, ils considérèrent comme leur appartenant toutes les femmes blanches, noires, ou de couleur, qui vivaient dans le voisinage, et ils les enlevèrent à main armée. La terreur qu'inspiraient les Palmarésiensaux planteurs contraignit ces derniers à acheter leur alliance. Ils fournirent aux noirs des munitions, des armes et même des marchandises d'Europe, et reçurent d'eux en échange des produits agricoles. »
Sans vouloir relever toutes les exagérations de l'historien portugais, j'admettrai avec lui que le travail
adoucit les mœurs du nouveau peuple, et qu'un code ne tarda pas à être promulgué. Cette République rustique, ainsi que l'appelle Rocha Pitta, eut à sa tête un président électif qui s'appelait le Zombé (c'est le nom du diable), et dont les fonctions étaient à vie. Des ministres furent nommés, pour aider le premier magistrats et partager avec lui les soins de l'administration. Les lois, proclamées à son de trompe, se conservaient par la tradition orale : elles punissaient de mort l'homicide, l'adultère et même le vol.
Usant de représailles, le législateur noir condamnait les blancs à l'esclavage; mais il n'excluait pas les hommes de couleur de la république; ceux-ci pouvaient même prétendre à la suprême dignité de Zombé . La peine capitale était décrétée contre l'individu qui, ayant une fois brisé ses fers, retournait vers son maître. Le noir esclave était réservé à un châtiment moins terrible, lorsque, après s'être échappé, il retombait entre les mains des Palmarésiens.
Les lecteurs ont une idée maintenant de l'organisation de la République rustique.
J'ajouterai que des aidées s'élevèrent dans la campagne, entourées de riantes plantations, et que la capitale fut défendue par des fortifications en bois. L'industrie des habitants était précaire, cela se conçoit. Si la Serra-da-Barriga pouvait leur fournir la pierre, ils manquaient des outils nécessaires pour l'extraire et pour la travailler. Mais la forêt était voisine. Des arbres énormes, à peine équarris, formèrent des remparts grossiers qui enceignaient d'une double ligne de circonvallation la
cité nouvelle. Trois ouvertures avaient été laissées entre les madriers, qui servaient de portes, et chacune de ces portes était dominée par une plate-forme solide sur laquelle veillaient jour et nuit 200 soldats noirs.
Déjà trois générations s'étaient succédé. Palmarès, un demi-siècle après sa fondation, contenait une population de 20,000 âmes, et sur ce chiffre, 10,000 hommes capables de porter les armes.
Le gouvernement portugais s'alarma enfin d'une prospérité aussi rapide et qui menaçait de s'accroître encore.
Une première expédition commandée par Gaëtano de Mello de Castro, gouverneur de la capitainerie de Pernambuco, échoua par le manque d'artillerie. Du haut de ces fortifications qu'on avait dédaignées, les Palmarésiens décimèrent les troupes ennemies et les forcèrent à la retraite.
Après cet échec, il n'était plus possible de reculer, et la guerre devenait sans merci.
Laissez-moi signaler, en passant, le trait d'un capitaine noir, qui rappelle le patriotique dévouement de Brutus et des mères Spartiates.
Le fils de ce capitaine avait été fait prisonnier. On proposa au père de livrer la porte qu'il était chargé de défendre.; à cette condition, son fils lui serait rendu. Le noir refusa énergiquement de racheter son enfant par une infâme trahison. Le prisonnier fut alors placé au premier rang des soldats qui marchaient contre les remparts. La fusillade ne produisit pas l'effet que les Portugais en attendaient. Le capitaine avait reconnu son fils. Sa compagnie hésita un instant à répondre
au feu des assaillants, de peur d'atteindre le prisonnier; mais, sacrifiant ses affections paternelles à la patrie, le chef fit un geste sublime de résignation et commanda une décharge générale. Le noir tomba sous les balles de ses frères. Le malheureux capitaine resta néanmoins à son poste jusqu'à la fin de la bataille, sans qu'on vît faiblir ^on courage. Les assiégeants battirent en retraite ; Palmarès était sauvée. Alors, mais alors seulement, le père pleura sur le cadavre de son fils unique !
Il semble qu'avec de pareils défenseurs Palmarès n'avait rien à redouter de ses ennemis ; hélas ! Palmarès devait finir par succomber, malgré l'héroïque résistance de ses habitants.
Une nouvelle armée commandée par le capitâo-môr Bernardo Vieira de Mello, et qui se montait à 7,000 hommes, sans compter l'artillerie, marcha sur la capitale des noirs. On bloqua la place de tous côtés, et bientôt les horreurs de la famine se firent sentir. Contrairement à ce qui se pratique parmi les nations civilisées, les femmes, les enfants et les vieillards ne furent pas chassés de la ville pour être placés sous la sauvegarde des sentiments généreux des Portugais. L'esclavage, tel était le sort le moins affreux que les assiégeants réservaient aux vaincus, car, je l'ai dit déjà, la guerre était sans merci. Encombrée de bouches inutiles, Palmarès se vit bientôt réduite aux abois. Les noirs n'en continuèrent pas moins à se défendre avec acharnement; mais tout leur courage devait échouer devant les effets du canon.
Ici, nous allons lire une page qu'on croirait arrachée à Phistoire de Sagonte, et, aussi, à nos yeux vont apparaître les mâles figures de Léonidas et de ses compagnons.
Comme la colline de l'Acropole qui occupait le centre de Byrsa, au cœur môme de Palmarès se trouvait une roche élevée d'où l'on pouvait suivre tous les progrès du siège. Lorsque les madriers des remparts se furent écroulés sous l'action du boulet et que des flots d'ennemis se précipitèrent dans la place, le chef de l'Etat, le vieux Zombé, se réfugia sur ce point avec les principaux fonctionnaires. Nul parmi eux ne voulait survivre à la ruine de la république. Au moment où les vainqueurs se dirigeaient de leur côté en poussant des cris de triomphe, le président et ses ministres s'élancèrent la tête la première contre les rochers.
Les cadavres des noirs roulèrent aux pieds des Portugais épouvantés.
Les Palmarésiens venaient de montrer, par cet acte d'énergie, qu'ils étaient dignes de la liberté qu'ils avaient conquise.
Tels étaient les citoyens de cette République rustique si bafouée par Rocha Pitta.
C'est là une page sublime, convenez-en, et, de plus, un magnifique plaidoyer en- faveur d'une race si souvent calomniée.
Et il y a encore des protectionnistes ! des gens qui soutiennent l'infériorité absolue des noirs !
Que ceux-là lisent l'histoire de Palmarès.
Bravo, Zombé ! bravo, ministres !
Voici quel fut le sort des vaincus :
Palmarès détruite de fond en comble et ses habitants réduits en esclavage, telles furent les fatales conséquences de cette guerre impitoyable.
Mais les processions solennelles faites, à cette occasion, à Sâo-Salvador et à Pernambuco, disent assez l'importance que le gouvernement attachait au résultat obtenu.
Enfin le capitâo-môr Bernardo Vieira; je me trompe; le chef malheureux de la première expédition, Gaëtano de Mello de Castro, fut nommé vice-roi des Indes.
Le lecteur comprend maintenant le désir de Fruchot d'aller visiter les ruines de Palmarès, et l'attrait qu'avait pour lui une partie de chasse qui lui permettrait d'évoquer les ombres de ces noirs héroïques.
Il partit donc d'Anadiaavec sa fidèle négresse, armée comme lui d'un fusil, et conduit par un nègre qui portait des provisions. Ils se dirigèrent vers la Serra-da- Barriga ; car, c'est sur le versant de la chaîne que se trouvait la capitale de l'empire des noirs.
Les champs de cotonniers s'effacèrent derrière eux; ils entrèrent dans une immense chapada où Fruchot tira, par-ci, par-là, quelque guarauna, quelque jabirus, qui se rendaient sur les rives solitaires du Sâo-Francisco. En sortant de la chapada, qu'ils coupèrent obliquement, ils pénétrèrent dans une zone abrupte, sans traces de culture, couverte de buissons, de sauge sauvage et de pierres rougeâtres. Ils marchèrent pendant une heure environ, le guide consultant tantôt les rochers, tantôt l'horizon; le courtier et Manoëla le sui-
vant à distance, sans s'inquiéter de la route, uniquement occupés à rejoindre un vol de cardinaux qui venait de partir sur leur gauche.
11 y avait bien six heures qu'ils avaient quitté Anadia, et le soleil projetait sur leur tête ses rayons perpendiculaires, car le lecteur ne doit point ignorer que les chasseurs se trouvaient alors par le 9e degré nord. Le nègre cheminait en sifflant lorsque, se tournant vers Fruchot, il lui montra un rocher entouré de tiges d'armoise et formant une espèce d'abri; il demanda au courtier s'il ne pensait pas encore à déjeuner.
Le noir, je parle du noir esclave, oubliera que son service l'appelle à la ville, qu'il est sorti pour porter un recado très-pressé; il oubliera que son senhor se meurt et qu'on l'envoie chercher le médecin. Dans quelque position qu'il se trouve : que la maison brûle, ou que ses maîtres soient plongés dans l'affliction , jamais il n'oubliera que l'heure de manger est arrivée.
Les provisions furent promptement étalées. Fruchot voulut s'asseoir ; mais la pierre était baûlante, si l'air était enflammé. Bonifacio mangea et but comme un glouton; puis il coupa une rouelle de tabac et alluma sa pipe. Quant au courtier, il se sentait accablé. Malgré les instances de Manoëla, il lui fut impossible de toucher aux mets, ni de boire l'eau chaude que contenait la gourde du guide. Il avala quelques gouttes de rhum et, mettant son fusil sur l'épaule, il donna le signal du départ. Bonifacio se plaignit alors de douleurs de tête./ Soupçonnant que le noir rusé désirait faire tranquille-
ment sa sieste après avoir fumé sa pipe, Fruchot lui ordonna de se lever.
Les chasseurs continuèrent à marcher dans cette immense plaine calcinée, où, semblablês au marin isolé sur l'Océan, ils n'apercevaient qu'un horizon sans limites.
Tout à coup Bonifacio, s'affaissant sur lui-même, déclara qu'il ne saurait faire un pas de plus. La figure du pauvre esclave était d'un jaune terreux, indice, chez ceux de sa race, d'une souffrance réelle autant que profonde. Fruchot se pencha sur lui, essayant de lui faire boire quelques gouttes de rhum. Bonifacio repoussa la bouteille et serra sa tête entre ses deux mains. Puis, son regard se voila ; sa face devint plus livide encore, et, enfin, il tomba comme foudroyé sur le sol.
Obéissant à une première inspiration, Fruchot répandit sur la figure de l'esclave le contenu de la gourde; mais cette eau chaude ne produisit aucun effet. Manoëla imbiba son mouchoir de rhum et elle lui frotta les tempes. Rien ! Le courtier tenta d'introduire de nouveau quelques gouttes de cette liqueur dans la bouche* mais les dents serrées lui opposaient une barrière infranchissable. Il l'appela à différentes reprises; Bonifacio ne l'entendit pas. Il appuya la main sur son cœur; il lui parut que le cœur battait encore, mais faiblement.
Vous devinez ce que fut cette nuit pour les chasseurs. Fruchot et Manoëla s'étaient dépouillés de leurs habits qu'ils jetèrent sur le corps de Bonifacio, espérant que l'esclave n'était qu'assoupi et que cette léthargie cesserait, après quelques heures de repos.
Ils ne savaient pas combien sont dangereux les rayons du soleil des tropiques, après un copieux repas, et avec quelle rapidité ils produisent une congestion cérébrale, qui est généralement mortelle.
Quoique plus aguerris que les blancs contre la chaleur, les noirs ne sont pas à l'abri de ses effets pernicieux. Surpris au moment de la digestion, Bonifacio avait eu son crâne ramolli par les flèches de feu qui tombaient du ciel. Sa cervelle s'était fondue comme une pelote de graisse.
L'esclave continuait donc à ne pas donner signe de vfe. Fruchot et Manoëla revinrent à la charge; mais ils eurent beau frotter ses tempes avec le reste du rhum et le piquer aux «pieds et à la paume de la main; le noir resta immobile. Un moment le courtier eut l'idée d'employer la saignée; sa maladresse l'effraya. Lorsqu'il se résolut à prendre ce parti, il était trop tard ; le froid avait déjà gagné les extrémités.
Le senhor de Bonifacio regretta moins son esclave, assurément, que le courtier qui le connaissait depuis quelques jours à peine.
Avant de s'éloigner, Fruchot aurait voulu lui rendre les derniers devoirs; mais il n'était pas facile d'ouvrir ce sol pierreux. Le travail aurait été rude pour un ouvrier muni d'un pic ou d'une bêche; et lui ne possédait d'autre instrument que son couteau. Il lui fallut donc renoncer à enterrer son compagnon. Aidé de Manoëla, le courtier roula deux grosses pierres sur le cadavre, afin de le soustraire, en partie du moins, à la voracité immédiate des animaux féroces.
Ce devoir rempli, le blanc et la négresse tinrent conseil. Qu'allaient-ils devenir? Comment se reconnaître désormais dans cette plaine aride et déserte? Poursuivront-ils leur route vers la Serra-da-Barriga, dont les crêtes bleuâtres se confondaient dans le lointain avec l'azur du ciel? Ou bien, retourneront-ils sur leurs pas? Mais comment retrouver leur chemin, à travers ces hautes herbes qui se referment derrière le voyageur, comme l'Océan derrière le navire qui sillonne ses flots, sans laisser aucune trace de son passage?
On avait parlé à Fruchot de grands marais qui se trouvaient dans les terrains bas de la vallée. Des buttes de roqueiros s'élevaient près des marais, au pied des montagnes. Après mûre réflexion, les chasseurs résolurent de continuer leur route vers l'ouest, persuadés que Dieu ne les abandonnerait pas dans une situation aussi critique.
Des tiraillements d'estomac rappelèrent au courtier qu'il n'avait rien mangé depuis trente-six heures. Manoëla ne se plaignait point ; mais sa figure, devenue jaunâtre, trahissait le secret de souffrances cachées. On ouvrit le panier du noir d'où s'exhalait déjà une odeur de corruption bien prononcée. Hélas ! tout se décompose si vite sous ces latitudes embrasées !
Les chasseurs avaient emporté un périt (dindon) froid et un jambon que Bonifacio avait vigoureusement attaqué la veille. Les chairs de la volaille étaient gâtées, et une légion de fourmis s'étaient abattues pendant la nuit sur les reliefs du jambon. Impossible de toucher à ces viandes souillées. Pour comble de malheur, il ne res-
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tait plus une seule goutte de rhum dans la bouteille, et la provision d'eau était épuisée. Les fusils auraient bien pu procurer des aliments sains; mais on ne peut pas manger sans boire. Voilà donc les chasseurs condamnés à mourir d'inanition !
Découragé par la pensée du sort qui les attendait, lui et Manoëla, Fruchot se laissa tomber à côté du cadavre de Bonifacio, et le souvenir de madame Godin des Odonais se présenta brusquement à son esprit. Il compara leur position à celle de cette vaillante femme qui avait vu périr sous ses yeux son père, son frère et deux de ses enfants. Il se dit qu'ils n'étaient pas perdus, comme madame des Odonais, dans les forêts sans fin de l'Amazone; qu'au bout du compte, une petite journée de marche les séparait d'Anadia, et que cette contrée n'était pas déserte comme les rives du grand fleuve.
Cette réflexion le réconforta.
Manoëla se tenait silencieusement accroupie sur une pierre, les yeux fixés tendrement sur le courtier. C'est dans cette attitude qu'elle attendait la mort.
A la voix de son compagnon, la Mina se leva.
Fruchot venait de trouver dans sa carnassière un morceau de sel citrique. Il le partagea avec Manoëla, à qui il dit d'en frotter sa langue pour tromper la soif. Passant alors leur fusil derrière l'épaule, les chasseurs se dirigèrent du côté de la Serra. Ils se retournèrent après quelques pas, afin d'envoyer un dernier adieu à Bonifacio.
Déjà les courriers de la mort avaient répandu la fatale nouvelle dans les airs, et une troupe d'urubus noirs
as.
planait sur le cadavre, en attendant l'heure de l'affreux festin.
Le blanc et la négresse échangèrent uh regard désolé.
— Voilà, si nous ne sommes pas bientôt secourus, le destin qui nous est réservé! disait ce regard.
Les montagnes paraissaieut fuir devant les chasseurs. Au soir, ils arrivèrent devant un grossier telheiro ouvert à toutes les intempéries ; ce telheiro ressemblait à ceux que les vaqueiros et les sertanejos élèvent dans le sertâo, et où moyennant une modique rétribution les mascates trouvent un abri suspect pour la nuit. Le telheiro tombait en ruine. Il devait avoir été abandonné depuis plusieurs années par la famille nomade qui l'avait construit. Malgré l'extrême fatigue qui étreignait leurs membres et les souffrances plus horribles de la faim et de la soif, les chasseurs purent pousser un cri de désespoir; ce cri s'éteignit dans le désert, sans rencontrer d'écho. Tentant un dernier effort, Fruchot se traîna vers un petit bois qui marquait la limite de cette plaine aride et de la Serra. En atteignant le* arbres, il s'étendit sur l'herbe. Il lui était impossible de faire un pas de plus. Son estomac était en feu, et sa langue, malgré le contact du sel citrique, restait collée au palais.
Manoëla eut encore la force de soulever la tête du courtier et de l'appuyer sur ses genoux.
— J'aurais voulu mourir pour le senhor, murmurat-elle, mais Dieu m'a refusé la grâce de me dévouer pour le sauver.
— Nous mourrons ensemble! répondit Fruchot d'une voix éteinte.
En ce moment, un frôlement sourd frappa leurs oreilles. La négresse tourna la tête du côté d'où le bruit était parti. Elle aperçut un énorme câble brun, étendu à quelques mètres à peine du lieu où ils se trouvaient. Deux yeux verts la regardaient fixement, et l'extrémité du cable fouettait la terre d'alentour par des mouvements brusques qui indiquaient une colère prête à éclater.
Le câble représentait un de ces énormes reptiles appelés svciwiit, et plus communément cobra do veado (serpent du cerf), qui mesurent jusqu'à 25 et 30 pieds de longueur, et qui ne craignent pas d'attaquer, lorsqu'ils sont pressés par la faim, les voyageurs qui traversent la forêt. Les mâchoires du sucuriu ont une élasticité prodigieuse ; on a vu de ces serpents avaler un bœuf tout entier, puis rester des semaines entières plongés dans un engourdissement qui les livre sans défense aux habitants du sertào. Celui qui apparut alors aux moribonds était en train de dévorer un animal. Il témoignait assez, par les évolutions de sa queue, combien leur présence lui était importune.
Malgré l'abattement du courtier, l'idée de devenir la proie du hideux reptile lui rendit momentanément quelque vigueur. S'appuyant sur les genoux et sur les mains, il se traîna à vingt pas de là. Manoëla, la courageuse négresse, la femme dévouée, adossa Fruchot contre un palmier; puis, surmontant elle-même sa faiblesse, elle se glissa dans le bois, à la recherche de quelque nourriture et d'une source, surtout.
Elle venait à peine de disparaître lorsqu'un cri rau-
que, qui retentit sur la tête du courtier, lut révéla la présence d'un nouvel ennemi. 11 reconnut, perché sur la cime d'un arbre, un de ces redoutable* urubus qu'il avait aperçus le matin volant à l'entour du corps encore chaud de Bonifacio. Le vautour attachait sur les siens ses yeux ronds et cruels, comme pour lui reprocher de tromper son impatience, et l'engager à lui abandonner au plus tôt son cadavre.
Fruchot n'avait plus la force de se servir de son fusil ; sa tête s'alourdissait de plus en plus, à chaque seconde. Des bourdonnements sourds grondaient à ses oreilles et l'éclat du jour à son déclin fatiguait ses paupières.
Il pensa à la France où il avait laissé toutes ses radieuses espérances d'artiste, et qu'il ne devait plus revoir; à sa mère, dont la mort causait tous ses malheurs; à sa sœur, riche de ses dépouilles, vivant au sein des joies de la famille et dans l'abondance de toutes choses, dont le cœur, gangrené d'égoïsme, ne s'était pas ému lorsque, — contraint par la misère, — il était parti pour l'exil; il pensa encore aux compagnons de son enfance parmi lesquels, quelques-uns, devenus les amis de sa jeunesse et les confidents de ses peines, ne l'avaient point oublié sur la terre étrangère ; il pensa enfin, et surtout, en ce moment solennel, à la vaillante et généreuse créature à laquelle il devait tant de jours heureux; puis il ferma les yeux que heurtaient déjà les ailes glacées de la mort.
L'urubu poussa alors un cri funèbre, et une voix s'éleva de l'autre côté du bois, qui disait un chant familier à des oreilles françaises.
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Je vais revoir ma Normandie, C'est le pays qui m'a donné le jour.
chantait cette voix.
L'assoupissement du courtier cessa aussitôt. ïl secoua l'engourdissement qui paralysait ses membres, et il parvint à se dresser sur ses genoux. Il tendit l'oreille avec anxiété.
Rien ! il n'entendit plus rien !
— Allons! pensa-t il, je rêvais. Cette voix, que j'ai cru entendre, n'a jamais retenti que dans mon imagination.
L'urubu noir poussa plusieurs croassements âpres et saccadés, puis, battant des ailes, il prit son vol dans les airs.
En même temps, la voix reprit le refrain de la romance :
Je vais revoir ma Normandie, C'est le pays qui m'a donné le jour î
Plus de doute; Fruchot n'était pas le jouet d'une illusion. Une créature humaine, civilisée, un Français, passe gaiement près du sentier où il va rendre le dernier soupir.
Par un effort suprême, le moribond parvient à proférer quelques sons inarticulés pour appeler à son secours. Il rampe aussi sur les mains, dans la direction du chanteur. Exhalant enfin un dernier cri étouffé, il retombe parmi les arbres pour ne plus se relever. Il le croyait du moins.
Il lui sembla alors entendre de nouveau le refrain de
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la chanson; puis il s'imagina qu'on l'emportait, qu'on le couchait dans un hamac, et que des figures sympathiques se penchaient vers lui.
Ce n'était point là le résultat d'une hallucination; tout cela était bien réel.
Un Français vivait, en effet, dans ces parages. Installé depuis plusieurs années au pied de la Serra avec sa petite famille, il s'occupait de l'élève du bétail. Le chanteur que la Providence venait d'amener sur le chemin de notre ami le courtier, était un brave Picard devenu, à la suite d'une aventure dramatique que nous raconterons un jour, planteur, vaqueiro et sertanéjo. Ses deux filles prodiguèrent au malade les soins les plus touchants, lorsque leur père l'eut porté dans leur cabane. Grâce à elles, il ne tarda pas à reprendre connaissance.
En ouvrant les yeux, Fruchot regarda autour de lui et appela Manoëla.
Manoëla ne répondit pas.
Quand il sut que l'on n'avait aucune nouvelle de sa compagne, le courtier ne put consentir à rester davantage dans la cabane. C'est pour lui, il s'en souvient maintenant, que Manoëla a tenté un effort surhumain, et qu'elle s'est tramée dans le bois afin de lui rapporter quelques gouttes d'eau. Son épuisement l'aura forcée de s'arrêter dans l'accomplissement de cet acte, que les circonstances rendaient héroïque; elle est tombée à son tour, et, pendant la nuit, les jaguars, les reptiles, les urubus... Horreur!
H fallut qu'on transportât notre ami dans le bois où
s'était enfoncée la négresse. Les recherches ne durèrent pas longtemps Manoèla fut retrouvée, mais froide, mais ensanglantée, déchiquetée, mutilée. Les jaguars avaient fait ripaille de son corps, et une troupe d'urubus, la môme sans doute qui s'était abattue sur le cadavre encore chaud de Bonifacio, était en train de prendre sa fouaille dans ces débris humains.
Fruchot se mit à genoux et pleura toutes les larmes de son cœur.
Avant de quitter ce lieu maudit, il retira du doigt de Manoëla la bague qu'il lui avait donnée autrefois, en échange d'une pêche; puis, malgré sa faiblesse, il voulut ensevelir lui-même la fidèle compagne de son exil.
Le dernier vœu de la Mina avait été exaucé. Elle était morte, victime de son dévouement, pour sauver celui qu'elle aimait !
Le lecteur connaît-il beaucoup de blanches qui pourraient être justement comparées à la négresse Manoëla?