CHAPITRE VIII
Le rôle de la femme au Brésil. — Organisation de la famille, dans les pays à esclaves. — La république noire de Palmarès. — Dévouement sublime de Manoëla.
Après le départ des capitâes, nous nous dirigeâmes vers la salle à manger, où nous eûmes l'honneur de présenter nos hommages à la senhora da casa et à sa fille.
La table était dressée, et, vraiment, elle avait bon air. Un appétissant cochon de lait, — un leitâo, — régal fort apprécié des Brésiliens, attira mon attention. Il s'étalait dans une grande jatte oblongue, entre une volaille sans tête, c'est ici l'usage, et la feijoada nationale. A côté de la volaille décapitée, se trouvait un plat garni de petites graines noires que je pris pour un légume du pays. Une salade ornée de rouelles d'oignon, du vin de Porto et de Lisbonne, de la farine de manioc dans d'élégantes corbeilles rouges, de l'eau fraîche dans des moringhas aux formes bizarres, complétaient le menu.
Le service était fait dans cette faïence bleue, de fabrication anglaise, qui est si fort répandue dans toute l'Amérique du Sud. De petites serviettes frangées étaient placées sur des assiettes, que flanquait un couvert complet.
Décidément, le senhor fazendeiro était à la hauteur du siècle, puisque sa casa ne manquait ni de verres ni de couteaux.
Deux jolis vases remplis de fleurs achevaient de donner à la table une physionomie riante.
Le copeiro, en serviteur bien appris, occupait son poste, à la droite du maître. Deux mucamas à peine vêtues, mais ayant chacune une rose éclatante dans les cheveux, se tenaient derrière les senhoras. C'étaient deux jeunes mulâtresses, à la taille souple, au sourire agaçant, au regard effronté, dont les traits, comme ceux du molèque Fidelis, offraient un air de famille avec les traits du fazendeiro et ceux de ses enfants.
On est libre de croire, avec le senhor Werneck, que la saine inorale n'a rien à reprendre à cette ressemblance, fortuite, sans doute, du maître et des esclaves.
Les deux senhoras, avec leur robe de soie décolletée et leurs cheveux enroulés en couronne, ne rappelaient plus, en ce moment, les créatures paresseuses que nous avions surprises au milieu de l'abandon du gaffouné.
ïl y avait lieu de s'étonner, toutefois, de ce que la porte des appartements intérieurs s'était ouverte devant elles; car aujourd'hui encore, le fameux proverbe portugais pèse sur les mœurs, et les senhoras, retirées au fond des maisons, restent, d'habitude, invisibles pour les étrangers.
C'est le nom du senhor Clémente da Serra, l'ami commun du fazendeiro et de Fruchot, qui avait produit ce miracle en notre faveur.
La senhora Anastasia est de petite taille; mais sa
beauté a un caractère fier et dédaigneux tout à la fois, qui n'exclut pas certaine grâce indolente particulière aux créoles.
Felipa, sa fille, est une moça de dix-huit ans, déjà rondelette, à l'œil vif et curieux, raide sans être timide, et qui possède à fond la manœuvre de l'éventail.
Voici ce que dit le proverbe portugais auquel nous venons de faire allusion :
a Une femme est assez instruite, lorsqu'elle est ca- )> pable de lire couramment ses oraisons, et d'écrire » la recette de la confiture de goyave; plus de savoir » serait un danger pour la paix du ménage. »
De ce proverbe est né un odieux système, consciencieusement pratiqué en Portugal, et introduit par Cabrai et ses compagnons au Brésil^ où il a fonctionné pendant trois siècles.
La défiance, la jalousie, et la compression qui en est la conséquence, enlevaient tous ses droits, mais aussi toutes ses grâces à la femme, qui n'était, à vrai dire, que la première esclave du logis. La broderie, la confection des doces (confitures), le bavardage des négresses, le gaffouné, le maniement de la chicote, et, le dimanche, une visite aux églises, voilà les seules distractions que le despotisme paternel et la politique conjugale permettaient aux jeunes moças et aux inquiètes senhoras.
Franchement, la sollicitude des senhores était par trop ombrageuse et prévoyante; aussi n'eurent-ils guère lieu de se féliciter de dégrader systématiquement les femmes et de les condamner à l'ignorance et à la réclusion à perpétuité.
L'oppresseur peut faire l'ombre et le silence autour de sa victime ; il peut l'empêcher d'écrire et même de parler; mais il ne saurait étouffer les ardentes aspirations d'une âme enthousiaste, pas plus qu'il ne saurait contraindre la brise à ne plus chanter, les églantiers à ne plus fleurir, le soleil à ne plus sourire au printemps. Il y a plus : la manifestation qu'il voudrait prévenir se produit, en sa présence, le plus souvent, lorsque l'amour se met de la partie.
A défaut de plumes et de paroles pour communiquer les impressions d'un cœur blessé, les yeux n'ont-ils pas un éloquent langage que tous les amants savent comprendre ?
Et les fleurs donc ? ne sont-elles pas des emblèmes discrets qui babillent mieux que le regard le plus tendre, qui en disent plus long que les lettres les plus expansives et les discours les plus passionnés?
Le selam est un fruit du despotisme oriental, chacun le sait; aussi, malgré le peu de culture de leur esprit, malgré la surveillance farouche dont elles étaient l'objet, les Brésiliennes trouvaient le moyen de se rapprocher de celui qui les avait charmées, et de lui révéler leur plus secrète pensée. Même au milieu d'esclaves dévoués à leurs tyrans, les confidentes et les messagères ne leur manquaient pas. Le soir, lorsque le galant passait sous le balcon, — ce sont les anciens voyageurs qui le racontent, — une rose, tombée à ses pieds, lui apprenait que le cœur d'une belle recluse battait pour lui, et que l'amour le provoquait aux audacieuses entreprises dont le bonheur, un bonheur mystérieux, était le prix.
Voilà ce qu'était la femme au Brésil sous la domination portugaise.
Le jour où parut l'alvara de Joào VI, qui ouvrait les ports de la riche colonie aux navires de toutes les nations, le génie européen — les droits de douane payés — put pénétrer dans les villes. Mais il prêcha en vain l'émancipation ; l'esclavage fut maintenu et la femme, qui s'associait au crime, en subit doublement la peine. Lorsqu'il lui était si facile de reconquérir sa place aux côtés de l'homme par la grâce et la beauté, et de soumettre son tyran par les charmes de l'esprit, elle ne songea qu'à acheter des chiffons et à parer son corps.
L'homme des tropiques ne tient pas essentiellement à trouver une âme chez l'instrument de ses plaisirs, et son idéal peut très-bien s'incarner dans le type opulent de la nourrice. De son côté, sa compagne n'éprouve pas le besoin d'une domination aimable, que raffermirait chaque jour davantage le développement des facultés intellectuelles. Aussi, malgré la pression des idées européennes, la femme a conservé un rôle effacé dans son intérieur parce que ses séductions, purement physiques, n'agissent que sur les sens et n'atteignent pas jusqu'à l'être moral. Si l'indolente créole manque complètement d'initiative, — cette arme redoutable des conquérants, -- c'est qu'elle ignore l'art charmant et profond de la coquetterie. C'est là ce qui explique l'abandon où l'épouse est laissée, aux lieux habités par de jeunes et belles raparigas. Le dédain dont elle est l'objet explique, à son tour, ainsi que le désœuvrement où elle vit, les entraînements brutaux auxquels elle
FEMMES ET MOEURS DU BRÉSIL 37o
succombe parfois, au fond des maisons silencieuses et des fazendas isolées.
La Brésilienne n'a donc pas encore compris la haute mission qui lui est réservée dans l'œuvre de transformation qui s'accomplit, si lentement, sans doute, mais pourtant qui s'accomplit sous ses yeux.
Rio possède aujourd'hui une scène lyrique et des journaux; ses rues sont éclairées au gaz, et l'on trouve un piano dans chaque maison. Il est vrai que le théâtre s'élève au milieu d'une plaine infecte; que les journaux ont une sainte horreur pour les discussions sérieuses; que les rues, sans trottoirs, ne sont que médiocrement pavées; et, enfin, que sur ces nombreux pianos, d'origine anglaise pour la plupart, on ne joue guère que des contredanses, des romances et des polkas.
Toutefois, le progrès, repoussé jadis comme un lépreux, a pu faire, quoique timidement, acte d'apparition dans l'Empire. Un commencement d'impulsion a été donné à cette société, si longtemps immobilisée par le génie portugais. Mais les senhoras, cela est triste à avouer, ne se sont mêlées au mouvement régénérateur que pour adopter les robes et les chapeaux de nos femmes. Hélas! pourquoi donc les couturières et les marchandes de modes ne débitent-elles pas aussi, pour de l'argent, la distinction et la grâce qui, seules, donnent du prix aux brillantes toilettes?
Aujourd'hui encore, l'éducation d'une Brésilienne ne laisse rien à désirer lorsqu'elle sait lire et écrire couramment, manier la chicote, confectionner des doces et chanter, en s'accompagnant sur le piano, une ro-
mance d'Arnaud ou de Loïsa Puget. Jusqu'ici les senho ras n'ont emprunté à la civilisation que la crinoline, 1 thé et la polka: — la crinoline ! dont, en général, elle n'ont pas besoin ; — le thé ! la plus détestable de toutes les boissons, à mon avis ; — la polka ! cette danse élégante et légère qui ne va ni à leur tempérament, ni à leur conformation. Il est vrai qu'elles ont conservé le gaffouné et la chicote, ce qui explique pourquoi elles sont toujours les premières esclaves de la maison.
Mais que dire de l'ignorance des femmes qui viven au fond des provinces et 'dans les fazendas? Rien, si c n'est qu'elles ont bien peu de chose à envier à leurs conjoints. Écoutez ceci :
La conversation roulait depuis le commencement du repas sur les incidents de notre voyage, lorsque la question qui passionnait alors tous les esprits des deux côtés de l'Atlantique, fut mise sur le tapis ; je veux parler de l'expédition de Crimée.
Fruchot venait d'énumérer les forces dont pouvaient disposer les puissances occidentales, dans le cas d'un conflit européen. L'Autriche allait être mise en demeur de prendre enfin un rôle actif; le Piémont avait join ses armes à celles de la France et de l'Angleterre; l'Es pagne se préparait à envoyer son contingent de soldats la Suède se liait par un traité à la politique des cabinet de Londres et de Paris, et les sympathies du Danemark comme celles des États secondaires de l'Allemagne nous étaient acquises. Il ne restait donc que 1 Prusse qui se rangeait du côté de la Russie, et dès lor l'issue de la guerre ne pouvait être douteuse. Le coloss
du Nord devait être écrasé par cette formidable coalition.
Le senhor Miguel Pedragulho prit alors la parole :
— Mais, vous oubliez le Portugal, dit-il; si le Portugal embrasse la cause de la Russie, les choses pourraient bien prendre une autre tournure pour les puissances occidentales.
Le senhor Miguel, quoique despote absolu, était bon homme au fond ; mais il faut convenir qu'il n'était pas très-fort.
Telle est, pourtant, l'idée que les descendants de Cabrai se font encore aujourd'hui du Portugal.
La senhora Anastasia nous prouva qu'elle était digne de son superbe époux, par l'étendue de ses connaissances. Elle m'adressa plusieurs questions qui m'embarrassèrent fort. Celles-ci entre autres :
— Est-il bien vrai que Paris soit plus grand que Riode- Janeiro et plus beau que Rahia?
Combien de mètres d'étoffe les Françaises mettentelles à leurs jupons?
Quel est le talisman en vertu duquel les Parisiennes se font obéir de leurs maris? Y a-t-il, ou n'y a-t-il pas sorcellerie dans ce pouvoir, inconnu des femmes d'Amérique?
La jolie Felipa, elle, voulut savoir combien on attelait de chevaux au carrosse de l'Empereur; comment se coiffait l'Impératrice et si elle préférait les bandeaux aux anglaises?
Telles étaient les préoccupations du fazendeiro, de sa femme et de sa fille. On voit jusqu'où s'étendaient leurs
connaissances politiques, géographiques, historiques, sociales et morales.
Mais, si les grandes personnes raisonnaient comme des enfants; les enfants, à leur tour, se prenaient au sérieux et se posaient en hommes graves.
Pendant que je tâchais de satisfaire la curiosité de mes interlocutrices, j'entendais le senhor Juliano qui demandait à Fruchot combien, en France, un senhor moço de son âge recevait de son père, chaque mois, pour ses menus plaisirs.
— A votre âge, senhor, répondit le courtier, les moços français sont encore au collège, et les favorisés de la fortune qui reçoivent cinq francs par mois se dépêchent d'en acheter des gâteaux qu'ils mangent avec leurs camarades.
La figure de Juliano exprima une dédaigneuse surprise.
— Cinq francs ! des gâteaux ! répéta le moço avec mépris.
Mon père, repril-il, m'alloue pour argent de poche dix mille reis (30 fr.) mensuellement, et c'est à peine si je puis acheter quelques colifichets à Sancha.
Sancha était une des deux mulâtresses qui nous servaient.
— Cinq francs! des gâteaux! murmura encore le senhor moço.
Nul doute qu'à partir de ce moment, il ne crût les Français de quinze ans bien inférieurs aux Brésiliens de cet âge, puisque les uns dépensaient leur argent en friandises comme des enfants, tandis que les autres avaient déjà les passions des hommes.
Il n'est pas jusqu'au bambin qui n'eût aussi une importante question à m'adresser. On venait d'entamer le plat de petites graines noires, lorsque le moutard me demanda gravement si les moços de mon pays, à dix ans, avaient une montre, et s'ils portaient la cravate blanche lorsqu'ils allaient dans le monde?
Voilà de quelle manière on comprend ici la civilisation, et comment les Senhores brancos prétendent justifier la supériorité qu'ils s'attribuent sur les noirs.
Tout cela ne serait que puéril, ridicule et grotesque, si, au fond, ce n'était pas souverainement immoral ( t odieux; mais l'esclavage donne des fruits plus corrompus encore, n'en déplaise à l'auteur des Ideas sobre colonisaçâo.
La question de son plus jeune fils avait fait sourire le senhor Pedragulho. Sans me laisser le temps de répondre au vaniteux bambin il me demanda, en me montrant du doigt les petites graines noires, comment je trouvais ce mets brésilien.
— Mais très-bon, lui dis-je; comment appelez-vous ce légume?
— Ce légume, répondit-il en riant, s'appelle des fourmis grillées.
Je crus avoir mal entendu.
— Vous dites?...
— Je dis que ce sont des fourmis grillées, répéta le fazendeiro.
D'un mouvement rapide, je repoussai mon assiette loin de moi, et je ne pus retenir une grimace de dégoût. Plus cuirassé que moi, Fruchot me regardait d'un air narquois.
Je connaissais quelques mets hétéroclites : les nids d'hirondelles chinois cuits à Fétuvée, la blanquette de Matlametlo1, les rôtis de gorille des Fans, la salade à la crème du Texas, la soupe à la bière d'Allemagne, 1 jambon aux confitures aigres de Westphalie, les escargots de la Camargue, etc.; tous mets qui m'inspirent un profond respect, à défaut d'un grand amour.
On m'avait parlé, en Europe, du goût peu orthodoxe des Brésiliens pour certains lézards nommés iguanas, et depuis mon arrivée en Amérique, j'avais aperçu plusieurs de ces quadrupèdes ovipares très-proprement parés, écartelés, comme on le fait chez nous des agneaux, à l'étalage des marchandes du largo do Rosario; mais j'ignorais encore à cette époque les propriétés nutritives de Finsecte ailé, et le rôle éminent que lui réservent, dans leurs préparations culinaires, les gastronomes Sud-Américains.
Le senhor Pedragulho m'apprit alors, et le Roteiro do Brazil mJa depuis confirmé son assertion, que cet aliment, emprunté aux Indiens, est fort goûté dans l'intérieur de l'Empire. Dans la province de Sao-Paulo, on l'estime autant que la choucroute en Allemagne. A Espirito-Santo, à Porto-Seguro et à Sâo-Jorge, on est aussi friand de fourmis torréfiées que dans le pays des Chingés et des Bangalas de larves blanches séchées au soleil. Au marché de ces villes on vend des fourmis, réduites à 'abdomen et toutes préparées, comme à Paris on détaille des pommes de terre frites.
I. Le Matlametlo [Pyxicephabus aâspersês du docteur Smith) estime énorme grenouille du cap de Bonne-Espérance, dont la chair ressemble à celle du poulet.
Les habitants de Victoria portent si loin leur prédilection pour ce mets, qu'on les appelle vulgairement, suivant M. Ferdinand Denis, papa-tanajeiros ou mangeurs de fourmis.
L'autorité des textes et le sourire de mes hôtes ne parvinrent point à triompher complètement de ma répugnance, je l'avoue; cependant j'essayai défaire bonne contenance; reprenant mon assiette, je rompis quelques-uns de ces insectes que j'avais cru être des légumineux.
La chair intérieure était blanche; elle n'avait pas un aspect repoussant. Je voulus donc payer d'audace et imiter le superbe courage de Fruchot, dont la fourchette n'avait pas interrompu ses fréquentes évolutions.
— Macte animo, generosepuer, me dit l'ironique courtier.
Le docteur Livingstone déclare quelque part dans son livre (Explorations dans l'intérieur de /'Afrique Australe) qu'il a mangé des sauterelles grillées chez les Bakouains et môme qu'il préfère ces insectes, ainsi préparés, aux crevettes. Je dois en convenir : je ne suis pas un gourmet de l'école du célèbre voyageur anglais. Les fourmis valent les sauterelles, sans doute; pourtant il me fut impossible d'avaler désormais ce ragoût de Tupiniquins. Je pris ma revanche sur la volaille décapitée, et, le porto aidant, j'eus bientôt purifié mon palais de l'étrange parfum qu'y avaient laissé les fourmis grillées.
Nous passâmes enfin dans le salon où le café venait d'être servi. Après le café, on devait faire de la mu-
sique, car Fruchot avait avoué qu'il jouait du piano, et la senhora Anastasia était bien aise de nous faire admirer le talent de sa fille Felipa sur cet instrument.
En ce moment, des cris aigus et plaintifs, presque aussitôt suivis d'autres cris aigus, mais qui conservaient un caractère menaçant, glacèrent nos intentions mélodiques.
Je crus d'abord que Lasaro et Joâo étaient en train de vider leur querelle, et je me précipitai vers la porte. Le feitor-môr, en se montrant tout à coup, nous apprit la cause de ce vacarme.
Fidelis connaissait l'accueil qui l'attendait à son arrivée à la fazenda ; du reste, le senhor Pedragulho, en le recommandant au feitor, avait clairement indiqué le résultat qu'allait avoir pour lui son escapade. Au lieu d'obéir à l'ordre du maître, le molèque, dès qu'il eut été délié par les Capitâes-do-mato, courut se cacher. On l'avait cherché vainement pendant plusieurs heures. Maintenant seulement on venait de le découvrir, et aussitôt la chicote s'était levée sur lui.
Aux cris poussés par Fidelis, une négresse était accourue. Cette. négresse, joignant ses clameurs à celles du molèque, lui faisait un rempart de son corps et rendait le châtiment impossible. C'était la mère de Fidelis. Elle poussait l'audace jusqu'à traiter le feitor d'imposteur, lorsqu'il déclarait qu'il ne faisait qu'exécuter les ordres du maître.
— Le senhor ne peut pas avoir ordonné de fouetter mon petit molèque, affirmait la négresse.
— Ah! elle a prétendu cela? dit le senhor Pedragulho en ricanant; eh bien! nous allons rire.
Il s'élança en avant; je le suivis, soupçonnant bien la cause de la résistance de la négresse. Celle-ci frappa ses mains de joie, en apercevant son maître.
Mais le fazendeiro fronça le sourcil, et, avant qu'elle eût parlé, il ordonna de nouveau de fouetter Fidelis.
La mère, désabusée, tomba sur ses genoux et supplia le senhor. Ses prières furent inutiles.
La négresse se releva alors. Entourant de ses bras le corps du molèque, elle s'écria avec un accent indigné que, puisque le père osait châtier son enfant, il ne devait pas craindre de faire couler le sang de la mère.
Fidelis, je n'en avais jamais douté, était le fils du fazendeiro, tout comme les deux mucamas qui nous avaient servi à table étaient ses filles.
Ce fait, qui révolte la conscience, ne pourra surprendre, toutefois, que ceux qui ignorent absolument l'esclavage. En effet, là où règne cette institution on professe, à l'endroit du mariage, les théories les plus complaisantes. Il n'est pas un créole qui croie manquer à ses engagements, en trouvant jolies les raparigas de son habitation. Ce commerce, que la loi et la sainteté du foyer domestique réprouvent énergiquement dans tout pays chrétien, n'effarouche pas le moins du monde les mœurs esclavagistes.
Je l'ai déclaré plus haut : les noirs, abrutis par la chicote, se sont vengés des oppresseurs en leur inoculant tous leurs vices. Les femmes légitimes elles-mêmes, soit par indifférence, soit par impuissance, quelquesunes par orgueil (une senhora peut-elle être jalouse
d'une négresse?) autorisent, en se taisant, ces unions adultères qui augmentent leur capital humain.
D'où il résulte que tous les fazendeiros, tous les senhores d'engenho, tous les maîtres d'une grande exploitation, sont de véritables sultans et qu'ils ne manquent pas d'user de leurs prérogatives, sans même admettre que le chapitre des devoirs réciproques fasse suite à celui des droits.
Là où l'on se ruine en Europe, ils trouvent, eux, plaisir et profit tout à la fois. De plus, l'oblitération du sens moral les garantit contre les obsessions du remords.
D'où il résulte en même temps que les enfants de la senhora da casa vivent d'abord pêle-mêle avec ceux des négresses. A mesure qu'ils grandissent, la ligne de démarcation s'établit, brutale, inflexible, entre ces fils d'un père commun, et enfin les frères sont esclaves des frères, ils sont battus par eux; et plus tard, .à l'âge des passions, les jeunes senhores oublient facilement que ces belles mulâtresses à la démarche indolente, à la prunelle enflammée, sont leurs sœurs.
Je défie tout voyageur désintéressé, qui a parcouru les pays à esclaves, de nier l'exactitude de cette peinture.
Il y a plus fort que cela encore, et nous verrons bientôt que certaines habitations ne sont autre chose que de véritables haras, où le maître s'occupe uniquement de l'élève du noir.
Or, cet état de choses n'est-il pas incompatible avec la pureté de mœurs qui est l'essence môme de la vie de famille et de l'intimité domestique?
Et quel enseignement pour les jeunes moças, que ces
raparigas qui se trouvent toujours dans une situation intéressante ! Est-il possible que de pareils exemples ne portent pas leurs fruits et que ces fruits ne soient pas empoisonnés ?
Ce sujet, qui appartient essentiellement à l'étude que nous avons entreprise, est d'une importance trop capitale pour ne pas être soigneusement approfondi. Nous le reprendrons tout à l'heure sous une forme plus saisissante.
Loin d'être ému par le touchant appel de la négresse? la senhor Miguel Pedragulho haussa les épaules et répéta son ordre.
— Fouettez la cachorra et le cachorrinho, dit-il froidement.
Il ajouta aussitôt :
— Et avant huit jours, Fidelis sera vendu.
Je ne pouvais rester spectateur muet de cette scène. À ma sollicitation, la chicote s'arrêta en chemin et les deux esclaves furent épargnés pour cette fois.
La mère se précipita aux pieds dufazendeiro.
— Senhor ! senhor ! murmura-t-elle en joignant les deux mains, vous n'avez pas toujours été aussi dur pour Aureliana; mais je ne me plains pas. Accordez-moi seulement la grâce de ne pas me séparer de mon enfant, et si vous le vendez, vendez-moi avec lui.
Quel contraste avec Antonio l'ivrogne !
Lefazendeiro daigna à peine regarder la négresse.
— Veille sur ton molèque si tu tiens à le garder auprès de toi, dit-il. Si le capitâo me le ramène encore, il sera vendu. Va-t'en.
Quand personne ne put nous entendre, je protestai vigoureusement contre l'inhumanité des senhores, à l'égard de leur progéniture de couleur. Mais mon indignation éclata en pure perte, devant le préjugé qui régit ces populations vaniteuses et ignorantes. Le fazendeiro ne niait pas la paternité qui lui était attribuée, non vraiment; et pourtant, il trouvait des arguments pour justifier sa conduite.
— Si chaque senhor, dit-il, reconnaissait les enfants que lui donnent ses négresses, il rognerait d'autant la part d'héritage de ses fils légitimes, ce qui serait odieux. 11 n'y a qu'un mauvais chrétien ou un père sans entrailles qui puisse ainsi préparer la ruine de ses enfants.
Cet homme qui parlait au nom de la morale, de la religion et de la famille, me fit horreur en ce moment. J'eusse préféré avoir pour contradicteur un être sans vergogne, entièrement dominé par ses passions.
Ma réplique fut acerbe et méprisante.
— Mais, répondis-je, c'est d'un bon chrétien de vivre dans le désordre avec des esclaves, en présence de sa femme et de ses fils légitimes, n'est-ce pas? C'est d'un bon père aussi de maintenir ses enfants naturels dans l'esclavage et de les livrer à la chicote du feitor? Un bon père ne rogne point la part d'héritage de sa progéniture légale; mais il a le droit de vendre, et cela sans remords, un mulâtre qui lui doit la vie, n'est-il pas vrai?
Le fazendeiro, qui sifflotait pendant que je parlais, amena, quand j'eus fini, un sourire dédaigneux sur ses
lèvres, comme pour me donner à entendre que je n'étais pas à sa hauteur.
— Allons rejoindre les senhoras, reprit-il tranquillement.
Au regard interrogateur de dona Anastasia, il répondit par ces seuls mots :
— C'est cette cachons d'Aureliana qui voulait empêcher le feitor de fouetter le petit molèque.
— Voilà ce que c'est d'être trop bon pour ces créatures! observa philosophiquement la senhora.
Et elle dit à sa fille de remplacer Fruchot au piano.
L'impudent sang-froid du senhor Pedragulho et l'insouciance cynique de sa compagne suffiraient pour constater l'amoindrissement, que dis-je? la déchéance de l'être moral, aux lieux où le noir est une marchandise dont le maître dispose à son gré.
Déjà, dans le chapitre consacré aux mulâtres, le lecteur a pu jeter rapidement un coup d'œil sur le foyer brésilien, Déjà, derrière une paix et une union apparentes, il a deviné les divisions intestines, les impurs rapprochements , les haines farouches, qu'engendre forcément un état de choses fondé sur la supériorité et sur l'infériorité conventionnelles des races.
Maintenant les derniers voiles viennent d'être déchirés à peu près entièrement.
La conduite du fazendeiro envers le petit molèque nous permet de juger, dans ses effets les plus désastreux, l'œuvre redoutable de démoralisation accomplie par l'esclavage.
La perturbation dans les mœurs publiques et privées, a
pour cause principale la négation de la loi naturelle de protection et d'égalité dans l'amour. Cette négation conduit ainsi logiquement à la désorganisation du foyer domestique.
Nous osons le déclarer formellement :
La famille (nous parlons de la famille chrétienne), cette concentration des forcer de l'esprit et du cœur sur un point abrité, isolé, mystérieux; cette riante oasis qui appelle sous ses bosquets toujours verts le voyageur meurtri, déchiré, par les ronces et les pierres de la route sociale; cet asile de paix sereine et de joie intime où l'âme, froissée par l'injustice et la méchanceté, se retrempe chaque soir pour les luttes du lendemain; la famille, source divine des plus pures, des plus sérieuses, des plus ineffables jouissances, ne peut s'établir sur ses bases véritables dans les pays à esclaves.
Cette proposition, qui paraîtra peut-être audacieuse au lecteur européen, et que les créoles brésiliens et louisianais appelleront certainement paradoxale, deviendra d'une évidence incontestable si les faits euxmêmes se chargent de la démontrer.
Les faits vont donc prendre la parole avec l'autorité qui leur appartient.
Il y a quelques années, une famille, composée du mari, de la femme et de deux fils, habitait une fazenda située dans la chaîne des Orgâos, à soixante-dix kilomètres de Rio-de-Janeiro, et sur les bords du Rio- Ignassû.
José et Casimiro, les deux fils du senhor Soares, son
âgés, le premier de vingt-cinq ans et le second de vingt-trois.
Parmi les esclaves de la fazenda se trouve une mulâtresse nommée Calista. Galista vient d'atteindre sa dix-neuvième année. Elle est belle et rusée. Sa mère Constança lui a répété maintes fois que le senhor Soares avait promis de l'affranchir et Calista avec elle; mais la parole du maître s'est envolée vers les sombres solitudes, où se perdent les serments d'amour oubliés.
Calista jure à la vieille négresse d'obtenir la liberté pour toutes deux, dût son entreprise causer la ruine de la famille du fazendeiro.
Déjà José est épris de la rapariga.
Calista manœuvre de façon à incendier le cœur de Casimiro, et elle y réussit sans peine.
Une rivalité terrible s'établit alors entre les deux frères, dont chacun aspire à la possession exclusive de l'esclave.
La mulâtresse, fidèle au rôle qu'elle s'est imposé, coquette avec tous les deux, et les désespère également par sa réponse invariable :
— Mon amour est fier; il a horreur du joug; je ne l'accorderai qu'à celui qui m'aura faite libre.
Casimiro et José ne possèdent rien; ils ne peuvent donc pas racheter l'esclave de leur père.
Aveuglés par la passion, ils décident de réduire par la force l'indomptable créature. Le hasard prononcera entre eux, et celui qu'il favorisera n'aura plus à redouter les prétentions de son rival évincé.
L'épreuve s'accomplit en présence même de Calista.
Une pièce d'argent est jetée en 1 air. Le sort se déclare contre Casimiro.
Dans sa joie brutale, José ose railler celle qu'il considère comme sa victime.
— Ce soir, dit-il , ma volonté triomphera de tes dédains.
Mais Calista n'a pas engagé cette partie dangereuse, pour amener simplement l'immolation volontaire de l'un de ses adorateurs. L'abattement de Casimiro lui fait craindre que la lutte ne soit terminée. Elle est perdue si elle ne ravive pas toutes les passions fougueuses qui sont refoulées, à cette heure, dans l'âme du plus jeune des fils Soares.
La mulâtresse jette à Casimiro un regard empreint du sentiment d'une tendresse alarmée.
— Et si j'invoquais contre cette volonté la protection du senhor Casimiro? demande- t-elle.
Casimiro, que le regard avait déjà fait tressaillir, répond chaleureusement à l'appel direct de la rapariga.
— Cette protection ne te manquerait pas, Calista; je te le jure.
Un sourire méprisant s'étale alors sur les lèvres de José.
— Tu oublies, Casimiro, dit l'aîné, que tu as remis ta cause entre les mains du hasard, en promettant de respecter son arrêt, quel qu'il fût ; or, le hasard a prononcé en ma faveur, faut-il te le rappeler? En l'état, tu ne conserves plus le droit ni d'aimer, ni de défendre la rapariga rebelle. Je dirai plus : ton honneur est intéressé à ce qu'elle m'appartienne.
C'était là, vraiment, une logique d'esclavagiste, dont la valeur ne pouvait être contestée par un autre esclavagiste.
Mais la passion ne tarda pas à protester contre la logique ; cela est dans l'ordre.
Le soir , Casimiro devait descendre le rio Iguassû. 11 allait toucher à Rio-de-Janeiro le prix de la dernière récolte de café, expédiée par son père à un négociant anglais.
Casimiro s'imagine être le préféré de Calista.
L'idée que son frère se prévaudra, pendant son absence, des droits que le sort lui a conférés, le trouble et le désespère. Ne serait-il pas un lâche si, étant aimé de la mulâtresse, il abandonnait celle-ci à la merci de José?
Foulant aux pieds ses derniers scrupules, oubliant, sous l'aiguillon de la jalousie, l'épreuve qui lui a été défavorable, il trouve le moyen d'entretenir secrètement Calista.
11 sollicite alors la rapariga de le suivre à la cidade, en promettant de prélever sur la somme qu'il va recevoir l'argent nécessaire au rachat de l'esclave.
Calista ne fait aucune difficulté pour accepter ces conditions. Elle consent à monter dans la barque qui conduira Casimiro à Rio-de-Janeiro.
A l'heure convenue le signal est donné.
La mulâtresse se glisse hors de l'habitation; elle rejoint Casimiro, et tous deux se dirigent vers le rio Iguassû.
Mais la jalousie veillait également à la fazenda, pendant que l'amour enlevait sa proie.
Un coup de feu trouble subitement le silence de la nuit, et le bruit d'une marche précipitée arrive jusqu'aux oreilles des fugitifs.
Casimiro, dont les forces sont doublées par le danger, emporte Calista dans ses bras, et se hâte vers l'embarcation.
Une voix bien connue l'appelle alors par son nom et lui enjoint de s'arrêter, sous peine de mort. Casimiro brave la menace.
11 vient d'atteindre la rive du fleuve, lorsqu'une main furieuse s'abat sur son épaule.
Cette main est celle de José.
Les deux frères se retrouvent en présence, l'injure à la bouche, la haine dans les yeux.
Casimiro brandit un couteau ; José étreint son fusil, le doigt touchant le chien du canon qui est resté chargé.
La mulâtresse est accroupie au pied d'un caféier. Elle assiste, froide et dédaigneuse, à cette scène de récriminations qui peut se changer tout à coup en une scène de meurtre.
— Parjure! voleur) homme sans foi! disait l'aîné. Ta trahison ne servira qu'à te couvrir de honte. Cette rapariga m'appartient et je te tuerai plutôt comme un chien que de te l'abandonner.
— Lâche! assassin! ripostait Casimiro. C'est moi que Calista préfère; je puise mes droits dans un amour partagé et non point dans une erreur du hasard ; ces droits, je les défendrai jusqu'à la mort.
Cette altercation allait dégénérer en une lutte san-
glante, lorsque des éclats de voix, partis de l'habitation, annoncèrent l'approche de nombreux témoins.
Casimiro comprit que son stratagème n'aboutirait pas cette fois.
— Rappelle-toi que tu as tiré sur moi ; nous réglerons nos comptes à mon retour, proféra-t-il sourdement. Et il s'élança dans la barque.
En atteignant le théâtre des événements, suivi de plusieurs esclaves, le senhor Soares devina ce qui venait de se passer. Il accabla José de reproches, et, séance tenante, il fit donner à Galista vingt coups de chicote.
Deux jours après, la mulâtresse était vendue à un marchand d'esclaves.
Pendant que s'accomplissait le marché, José, perdant toute retenue, osa menacer son père.
Casimiro arriva à temps pour compliquer encore cette situation, déjà si fortement tendue.
Les deux frères, exaspérés, ne gardèrent plus de mesure.
L'argent venait d'être compté.
Sans avoir plus d'égard aux injonctions du senhor qu'aux supplications de la senhora, José et Casimiro entreprirent de s'opposer violemment au départ de Galista.
L'autorité paternelle ne pouvait être plus audacieusement violée.
Le senhor Soares dut, à son tour, employer la force pour la faire respecter. Il terrassa lui-même le plus jeune de ses fils, en même temps que, d'après ses ordres, des esclaves paralysaient tous les mouvements de l'aîné.
La mulâtresse, impassible comme elle l'était au bord du rio, ne fait entendre aucune plainte. Elle a demandé seulement à embrasser sa mère, et cette suprême consolation lui a été refusée.
Elle se tourne vers le maître de l'habitation :
— Le senhor, dit-elle lentement, a fait châtier sans pitié, l'autre nuit, la fille de Constança; à cette heure il la vend comme une tête de bétail, sans lui permettre de pleurer encore une fois sur le sein de sa mère. Dieu punira cruellement le senhor.
— Chienne ! s'écria le vieux Soares, en levant la main sur l'esclave.
Les deux frères se démenaient toujours sous les poignets de fer qui les étreignaient ; mais ils se démenaient en vain.
Calista attacha sur Casimiro un long regard noyé de tristesse, et, d'une voix brisée :
— Senhor, oubliez-moi, lui dit-elle; quanta moi, je ne cesserai de penser à vous, car c'est vous, je le sens, qui m'avez le plus aimée.
Après avoir décoché cette flèche empoisonnée au cœur du jeune homme, la perfide créature entra dans la barque où l'attendait son nouveau maître.
Je ne surprendrai pas le lecteur en lui déclarant qu'à partir de ce jour la maison Soares devint un enfer.
Les deux frères se haïssaient mortellement, ce qui ne les empêchait point de braver leur père en toute occasion.
Le fazendeiro était doué d'une musculature solide. À défaut de ia persuasion, il eut recours à la violence
pour rester le maître chez lui. Ne pouvant être respecté, il voulut du moins ^tre craint, afin d'être obéi.
La défiance était telle entre ces membres d'une même famille, que chacun d'eux se barricadait la nuit dans sa chambre.
Le senhor Soares lit coucher en travers de sa porte un esclave armé.
Calista tenait la parole qu'elle avait donnée à la vieille négresse abusée par son senhor. La maison Soares menaçait de s'écrouler sur ses fondements ; sur cette maison planaient la ruine, la désolation et la mort.
Après plusieurs scènes d'une brutalité féroce, la vie commune étant reconnue impossible, la senhora Soares se retira chez son père à Rio-de-Janeiro, avec le plus jeune de ses fils.
Le chef de la famille resta seul à la fazenda avec José.
Mais avant de s'éloigner définitivement de l'habitation, Casimiro s'entretint mystérieusement avec Constança.
Que dit-il à la mère de Calista?
Nul ne l'entendit.
Un fait d'une gravité extrême, et qu'explique seul l'état d'aberration entretenu par l'esclavage, doit être ici signalé.
Cette institution abrutit tellement les âmes quelle leur enlève toutes les notions, — les plus simples et les plus naturelles, — du juste et de l'honnête.
Ainsi, aucun lien, autre que celui d'une dépendance absolue pour l'esclave, ne saurait exister entre lui et son senhor.
A plus forte raison, aucune parenté n'est admise entre deux enfants consanguins, <^ont l'un est libre tandis que l'autre vit dans la servitude.
Ni la religion, ni la morale. également impuissantes à dompter les instincts brutaux du maître, — ne sont parvenus à diriger ces instincts vers un but humanitaire, social.
Le blanc, qui méprise son frère mulâtre quoique celui-ci ait été reconnu, ne considérera jamais comme sa sœur une mulâtresse esclave, bien que cette mulâtresse soit la fille de son père.
L'enfant suit la condition du ventre: tel est le principe proclamé par la législation romaine, et inscrit dans le Gode noir moderne.
Les infamies accomplies en vertu de ce principe ne sont plus ignorées du lecteur. Ce qu'il ne pourra jamais soupçonner, et ce que nous voulons constater devant lui, ce sont les iniquités énormes, les crimes honteux, — inconnus dans notre civilisation, — que provoque, en certains cas, l'application mensongère de ce principe.
Donc, l'esclave, encore qu'il ait du sang bleu dans les veines, ne cesse pas d'être un étranger pour son père blanc et pour les fils de celui-ci.
C'est dans cette répudiation radicale, systématique, qu'il faut chercher le vice originel de la famille esclavagiste.
La Senhora da casa, celle-là même qui s'est révoltée le plus, à propos de l'indigne rivale que lui a donné son époux, ne s'affectera pas autrement de l'intimité qui
s'établira sous ses yeux, entre son fils légitime et la progéniture de cette rivale.
Nous avons déjà indiqué les rapports que le pâle Juliano entretenait, à la fazenda du senhor Pedragulho, avec la mulâtresse Sancha.
Les choses se passent de la même manière sur l'habitation des Orgâos.
Ce n'est "pas l'entraînement de José et de Casimiro vers Galista, que blâment les époux Soares. Ce qui irrite et effraye tout à la fois ces bons parents, c'est l'ardente compétition des deux frères.
Le senhor et la senhora auraient toléré, sans vergogne, la liaison de Calista avec Casimiro ou José ; mais la passion jalouse qui animait les deux jeunes gens alarmait la tendresse du père et de la mère pour leurs fils légitimes.
Nous avons dû signaler cette monstrueuse déviation du sens moral produite par l'esclavage.
Calista ne pouvait pas, dans l'état de dégradation où la maintenait la servitude, nourrir des scrupules auxquels ses deux adorateurs restaient inaccessibles.
Néanmoins le besoin de vengeance qui remplissait son âme, à défaut d'un sentiment absent de pudeur, l'inspira assez pour ne parler jamais, même au moment de quitter l'habitation où elle était née, des liens naturels qui l'unissaient aux deux frères.
Dans la maison de ce père qui trafiquait de son sang, elle voulait déchaîner des passions aveugles, impitoyables.
L'astucieuse créature ne réussit que trop bien dans son infernal projet.
Un an s'était à peine écoulé depuis le départ de la mulâtresse, lorsqu'une affreuse catastrophe atteignit la famille Soares.
Le fazendeiro et son fils José périrent empoisonnés.
L'enquête poursuivie par la justice ne jeta aucune lumière sur ce drame colonial. On constata sans peine les divisions intestines qui agitaient la famille; mais on ne pouvait accuser ni José qui était une des victimes, ni la senhora et Casimiro, qui vivaient loin de la fazenda.
Casimiro entra paisiblement en possession de l'héritage paternel.
Son premier acte de propriétaire fut l'affranchissement de la vieille Constança. Il lui assigna pour demeure un petit pavillon garni de quelques meubles; puis, il partit pour Rio, dans l'intention de racheter celle qu'il n'avait pu oublier.
Ses recherches ne restèrent pas infructueuses.
Il découvrit le marchand d'esclaves à qui le senhor Soarès avait vendu Calista. Mais ce marchand s'était défait de la mulâtresse, en faveur d'un senhor d'engenho de Sâo-Paulo qui l'avait emmenée dans sa province.
Casimiro, chez qui les obstacles redoublaient l'amour, s'embarqua pour Santos. De là, il gagna la Cidade Impérial de Sâo-Paulo.
Aussitôt arrivé, il se transporta à l'engenho qui lui avait été désigné.
A l'engenho, il trouva une famille plongée dans la désolation.
Le maître et son fils s'étaient également épris de Calista.
Une rivalité de ce genre n'est pas aussi rare qu'on pourrait le croire, surtout lorsque l'esclave veut résolûment, et par tous les moyens, conquérir sa liberté.
Ici, du moins, la mulâtresse agissait dans la plénitude de son droit de défense. La coquetterie était son arme de guerre.
Ne pouvant lutter victorieusement contre son père, le jeune homme, constamment repoussé à l'engenho, mais non désespéré, par la perfide créature, céda à une pensée crimindle. Une lettre de change sur laquelle était imitée la signaturedu chef de la famille, procura au fils les fonds nécessaires pour le rachat de la rapariga.
Calista quitta alors l'habitation; elle se rendit àSantos, où elle attendit le jeune homme.
Celui-ci, lancé déjà dans une voie funeste, ne s'arrêta pas en chemin. De l'escroquerie, il passa à l'effraction et au vol. Avant de déserter l'engenho, il força le secrétaire de son père et un coffret de sa mère. Il déroba à l'un, deux contos dereis (6,000 fr. ), et à l'autre ses bijoux.
C'est alors seulement qu'il rejoignit Calista à Santos. Là ils se sont embarqués tous deux pour Rio-de- Janeiro.
Le senhor d'engenho a été averti à temps de l'émission de la lettre de change fausse. Après avoir retiré le papier de la circulation, il s'est mis à la poursuite de son fils unique, de ses contos, des bijoux de sa femme, et de la belle mulâtresse qu'il a juré de foire jeter dans
une étroile prison, s'il ne parvient pas à la réintégrer dans la servitude.
Tous ces détails, que lui donna la mère du jeune homme, tombèrent comme autant de coups de massue sur le cœur de Casimiro.
Voilà près de trois mois que Calista a abandonné la province de Sâo-Paulo, et elle n'a point encore fait parvenir de ses nouvelles à l'habitation des Orgôes.
Calista a oublié, dans la double ivresse de l'amour et de la liberté, sa vieille mère esclave et celui qui ne peut vivre sans elle ! Elle ignore même les affreux ravages qu'a causés à la fazenda l'obsédant souvenir de ses adieux !
Casimiro a promis à Constança de lui ramener sa fille. Pourtant, il se demande à cette heure s'il s'inquiétera davantage de l'ingrate mulâtresse.
L'idée qu'un autre était heureux par elle jetait des frissonnements dans ses veines.
Ce qui aurait dû le détourner de Calista l'enflamma de plus en plus, en excitant sa jalousie.
La passion qu'inspirent des créatures indignes conduit à de semblables lâchetés.
Casimiro en arriva à excuser la mulâtresse. Elle se cache à cause des poursuites dont elle est l'objet de la part du senhor d'engenho, et les dangers qu'elle court expliquent le silence qu'elle garde vis-à-vis de lui, Casimiro.
— Elle a perdu la tête ; sans cela, elle se serait adressée à moi, disait le malheureux.
L'ignorance où elle se trouve des événements qui se
sont accomplis à la fazenda, acheva de justifier Calista dans l'esprit de Casimiro.
Maintenant, le fazendeiro n'a plus qu'une pensée : retrouver Calista, rembourser au senhor d'engenho le prix de la libération de la mulâtresse, et soustraire celle-ci tant au ressentiment du père qu'à la protection du fils.
Casimiro se mit en campagne le lendemain de son arrivée àRio-de-Janeiro. Le hasard le favorisa, et quelques jours après il entrait dans la quinta embaumée où le Paulista avait abrité sa courte félicité.
Hélas! les rosiers et les orangers ne cessaient pas d'y répandre leurs parfums ; mais la quinta était déserte.
Probablement le senhor d'engenho avait découvert la retraite des deux amoureux et troublé ainsi leurs doux roucoulements; à moins, toutefois, que la fidélité de la mulâtresse, ébranlée déjà parla perspective d'un prochain dénûment, puis, terrifiée par les menaces du père, ne se fût envolée enfin vers les horizons dorés et calmes qu'on ouvrait devant elle.
Ce qui est certain c'est que Calista, toujours belle, mais plus coquette que jamais, était partie pour l'Europe, au commencement du mois, avec un négociant portugais.
Casimiro pleura amèrement.
— Elle ne sait seulement pas ce que j'ai fait pour la conquérir! murmura-t-il, en se déchirant la poitrine. Le Paulista a volé pour elle ; mais, moi!... moi !... la misérable ! elle m'a tué!
Si Casimiro avait possédé ses poètes, il aurait pu
trouver quelque consolation dans ces jolis vers de Camôes :
D'amor e seus danos Me fiz lavrador; Semeava amôr E colhia enganos.
Nao vi, em meus anos Homen que apanhasse 0 aue semeasse *.
Mais Casimiro avait semé autre chose que de l'amour. Contrairement à l'opinion paradoxale du Camôes, en récoltant la perfidie et le désespoir il ne recueillait que ce qu'il avait semé.
Cette exaltation cérébrale, provoquée par la coquetterie de Calista, ne saurait infirmer en rien l'opinion émise plus haut, relativement à l'action négative qu'exercent ces créatures sur l'être moral de leurs adorateurs.
A la fazenda, aussi bien qu'à l'engenho, les désirs provoqués par la mulâtresse sont contrariés. L'âge de Casimiro et du Paulista doit aussi nécessairement influer sur la vivacité de leurs impressions. Enfin, la résistance systématique de Calista, et, surtout, les moyens honteux, vils, détestables, employés pour vaincre cette résistance, ont achevé d'égarer la raison des deux jeunes gens. C'est parce qu'ils ont la conscience de s'être dégradés pour elle, que Casimiro et le fils du