Les femmes honnêtes
li y avait à Nevers, en 1846, un jeune homme du nom de Daniel qui occupait un modeste emploi dans les bureaux de la préfecture, et qui chaque jour, le matin et le soir, traversait la place du Château en sens inverse. Il apportait une telle régularité dans cette promenade qui le faisait passer et repasser par le même chemin, aux mêmes heures, que, sans le savoir, il servait de pendule aux gens du quartier.
Le matin, quand une commère, s'oubliant à causer du prix des denrées, entendait le pas de M. Daniel :
— Àh! mon Dieu 1 disait-elle, il est neuf heures; il faut que j'apprête mon déjeuner!
Et elle se sauvait.
Le soir, quand une petite fille, lasse des jcn\ qui suivent la sortie de l'école, parlait de rentrer chez sps parents :
— Mais reste donc, lui criaient ses compagnes ; il n'est pas cinq heures : on n'a pas vu M. Daniel.
Le jeune homme qu'on appelait M. Daniel paraissait âgé de ving-sept à vingt-huit ans; il était brun de visage et maigre de corps, et portait toujours le môme costume: en hiver un paletot de gros drap bleu, en été une jaquette d'étoffe commune de couleur sombre. Il était toujours fort propre, avec du linge bien blanc, et ne parlait jamais à personne; on ne pouvait rien dire de lui, sinon qu'il avait l'apparence chétive et un air de douceur et de bonté qui prévenait en sa faveur. Etait-il beau? étaitil laid? On n'y prenait pas garde : c'était M. Daniel.
Les habitants du quartier eussent été fort en peine de dire pourquoi ils l'appelaient M. Daniel, au lieu de le nommer Daniel tout court. Peut-être ce témoignage involontaire de considération provenait-il des manières simples et polies de l'employé qui écartaient toute idée de familiarité, ou de la position modeste mais honorable que sa famille avait occupée dans Nevers.
Le père de Daniel avait été autrefois, c'est-à-dire de 1829 à 1840, à la tête d'une petite fabrique de faïence dont le commerce prospérait. Il avait un intérieur aisé,
et Eteaiel était élevé au col-lége, où son application et son intelligence lui faisaient obtenir les premiers piix à tous les concours. Le vieux bonhomme se montrait fort orgueilleux de ces succès, qui revenaient périodiquement aux mêmes époques, et, prévoyant pour son fils de merveilleuses destinées,, il ne voulait pas qu'un si beau génie s'éteignît dans les humbles travaux d'un faïencier.
— Mon fils sera ce qu'il voudra, disait-il : juge, notaire, médecin, prêtre, ingénieur; il fera des livres, des sermons ou des chemins de fer. . . On ne le connaît pas!
Après les solennelles distributions de prix qui couvraient son fils de tant de lauriers, le fabricant trouvait mille ingénieux prétextes pour promener Daniel au travers de la ville afin que chacun pût l'admirer et le complimenter. Dans sa tendresse naïve, il aurait volontiers, comme le berger de la fable, écrit sur son chapeau :
C'est moi qui suis Guillot, Berger de cet. enfant.
Le soir il y avait fête au logis; on conviait les amis, de la famille et on tuait le veau gras,
La mère veillait à ce qu'on ménageât les provisions et protestait par son silence et son attitude contre ces petites débauches, qui, selon elle, exaltaient son fils sans prolit. Mais le père ne F écoutait pas.
Il n'était pas de rêve que l'honnête fabricant ne bâtît sur la tête de Daniel. Quelque tireuse de cartes serait venue lui dire que le jeune lauréat, le front tout chargé encore des couronnes du rhétoricien, serait un jour archevêque, préfet, ministre ou cardinal, voire même empereur ou pape, qu'il aurait ajouté foi à toutes ces prophéties et se serait empressé de récompenser la bonne femme. Aussi n'épargnait-il rien pour pousser les études de son fils, et l'on peut croire que les professeurs de toutes sortes ne lui manquaient pas. Daniel reconnaissait cette tendresse enthousiaste par une application soutenue et une ardeur au travail qui lui faisaient passer les nuits quand les jours ne suffisaient pas.
Sa mère ne partageait pas en toutes choses les idées de son mari sur l'éducation qu'on donnait à Daniel, non pas qu'elle trouvât ses études mauvaises ou mal conduites, mais elle aurait désiré qu'on les poussât en même temps vers un état solide et bien défini.
— Des vers latins, c'est fort bon, disait-elle; mais j'aimerais assez qu'il apprît un métier... La philosophie n'enseigne pas à gagner son pain, et il en faut pour vivre.
Elle penchait même pour qu'il continuât la profession paternelle et ne se gênait pas pour le dire; mais de ce côté-là le faïencier ne voulait rien entendre.
— J'en fabrique a?sez de ces assiettes pour qu'il n'en fabrique pas plus tard, disait-il.
Dans l'honnête ménage du faïencier, le père représentait l'enthousiasme et la mère la raison. Elle voyait noir quand il voyait blanc. A tous les beaux discours du mari elle répondait par le chiffre des sommes dépensées :
— Tu me dis qu'il sera tout... c'est bientôt dit... mais quoi? reprenait-elle avec un implacable bon sens.
Cette opposition dont l'enfant avait conscience, biea qu'elle n'allât jamais au delà des conseils et des remontrances, faisait qu'il redoutait, sa mère et n'avait d'épanchement qu'avec son père, auquel il lisait en secret toutes ses belles productions. Le faïencier ne manquait pas de les trouver superbes.
— Ce garçon-là, disait-il tout ému, fera des tragédies comme M. Racine et des chansons commeBéranger.
En dehors des gloires promises à son fils, qu'il voyait en esprit comme les Hébreux voyaient la terre de Chanaan, le rêve du brave homme était de gagner assez d'argent pour acheter une certaine maison qu'il occupait derrière l'évêché, dans une ruelle où il y avait plus d'arbres que de pierres et plus de jardins que de murailles. Cette maison, exhaussée d'un étage sur rez-de-chaussée, était celle où Daniel était né, et ce n'était pas là une
des choses qui la rendaient le moins agréable au fabricant. Elle avait de plus un jardin assez étendu, avec de gros noyers, et quelques treilles et une fort belle vue sur la Loire. Le dimanche, quand il fumait sa pipe, assis sous une tonnelle et rêvant à l'avenir glorieux de son fils, tandis que les bateaux chargés de marchandises descendaient ou remontaient le fleuve par une belle matinée, le bonhomme n'aurait pas échangé sa condition contre celle d'un roi et sa maison contre un palais.
C'est pourquoi, afin de mettre le comble à son bonheur, il voulait acquérir cette délicieuse maison. Un accord passé entre lui et le propriétaire détermina qu'au prix de certaines annuités régulièrement payées, la maison et le jardin appartiendraient au faïencier dans un délai convenu.
Tout allait donc pour le mieux du monde, et l'heureux fabricant prévoyait déjà l'époque où il serait le maître légitime de la tonnelle, des noyers et de la treille, lorsqu'une crise commerciale renversa tout cet échafaudage de bonheur. Pendant quelque temps le père effrayé voulut lutter contre le torrent qui emportait une à une toutes ses ressources, mais il fut entraîné et perdit tout.
L'a fiait qui suivit cette déroute fut terrible ; i'acca-
blement du pauvre faïencier était extrême ; il avait eu du courage aussi longtemps que là résistance avait été possible; 'mais après que la dernière parcelle de son avoir eut disparu dans le naufrage, il laissa paraître une tristesse profonde pleine de découragement. Atout ce que sa femme pouvait lui dire pour ranimer son énergie, il secouait la tête.
— Et Daniel;, répondait-il invariablement, le pauvre Daniel?
— Eh bien! il travaillera, répliquait la mère. Là-dessus, le fabricant regardait sa femme d'un air
tout surpris. Il avait bien pensé que le travail de son fils le rendrait illustre, mais l'idée ne lui était jamais venue que ce travail pût être appliqué à gagner de l'argent.
— Ah! il travaillera ! dit-il un jour. Eli bien! moi aussi je travaillerai.
Il prit une bêche et s'en alla au fond du jardin.
La mère le regarda faire un peu étonnée, et pensa qu'il avait voulu, en s'éloignant, éviter un entretien pénible.
Quelques jours se passèrent, pendant lesquels on paya les petites dettes. Le fabricant paraissait moins triste et montrait une grande activité à remuer la terre dans îe jardin. L'appétit lui était revenu et un peu la gaieté aussi.-
Un matin il entra tout joyeux dans la salle à manger :
— Tout s'arrangera, dit-il en se frottant les mains; les plants de légumes sont magnifiques et Daniel pourra aller à Paris suivre les cours.
— Et qui paiera les professeurs? demanda la mère toute surprise.
— Eh bien 1 est-ce que je ne travaille pas? reprit le faïencier... Les fraises poussent à merveille!... Çà, mettons-nous à table et déjeunons.
La mère joignit les mains avec effroi.
— Ah ! mon Dieu, murmura-t-elle, il a perdu l'esprit!
Mais ce fut bien pis quand on parla de quitter la maison pour faire des économies. Le pauvre fabricant s'écria qu'il ne voulait pas s'en aller, que la maison était à lui, qu'il l'avait payée de ses deniers, qu'il entendait y demeurer avec son fils, et cultiver en paix ses asperges et ses petits pois. Il était fort animé et criait à l'injustice; puis, comme on insistait pour lui faire comprendre que le dernier terme des annuités promises n'était pas échu, il se mit à pleurer comme un enfant et montra un si grand désespoir, disant qu'on cherchait à le dépouiller et qu'on voulait sa mort, que sa femme se sauva pour ne pas laisser voir les larmes qui la gagnaient.
Cependant comme c'était une femme d'un grand cou-
DANIEL. y
rage qui ne s'abandonnait pas longtemps au chagrin, elle essuya son visage et fit appeler son fils.
— Daniel, lui dit-elle, tu sais ce que ton père a fait pour toi; qu'es-tu prêt à faire pour lui?
— Tout, ce que vous voudrez, répondit le fils.
— Nous n'avons plus rien ; ton pauvre père est en enfance... tu as vu dans quel pitoyable état l'a mis la proposition de quitter la maison... l'y forcer ce serait peut-être le tuer. .. je ne m'en irai donc que si le propriétaire nous chasse.
Daniel interrompit sa mère par un geste :
— Je le verrai, dit-il.
— Cet homme ne nous doit rien, reprit-elle, et, aux termes de nos conventions, la maison est à lui... Pour payer le loyer qu'il demandera, pour subvenir aux autres dépenses, c'est de l'argent qu'il faut... Te sens-tu le courage de renoncer à tes études, à la carrière que tu avais l'espérance de parcourir, et de travailler sans relâche pour donner du pain à celui qui t'a donné son sang ?
— Que faut-il que je fasse, dites? et je ne vous manquerai jamais.
La mère embrassa Daniel et l'engagea à voir son parrain qui avait de grandes relations à Nevers. Le parrain promit de trouver une place à son filleul, et le résultat
de ses démarches fut de le faire entrer dans les bureaux
de la préfecture en qualité de commis. Les appointements que Daniel y percevait ne suffisant pas au ménage, il chercha des leçons à donner en qualité dé répétiteur, et en trouva parmi les écoliers qui étaient pressés de passer leurs examens de bacheliers. À ceux-là il consacrait la matinée jusqu'à huit ou neuf heures. Sa soirée était employée à tenir la correspondance d'un gros marchand du quartier, qui avait de nombreuses affaires dans le département. Avec une existence ainsi faite, on comprend qu'il ne pouvait plus être question de belles-lettres.
Au bout d'une semaine employée à classer les diverses fonctions qui faisaient de Daniel un bureaucrate, un professeur et un commis, il entra chez sa mère d'un air tristement joyeux.
— J'ai trois places, lui dit-il, et je gagne mille êcus par an.
— C'est bien, répondit-elle, tu as fait ton devoir. Mais ce qui n'était pour la femme dû faïencier que
l'accomplissement d'un devoir était pour le jeune Dailiel l'anéantissement complet de toutes ses espérances. A rencontre de ces écoliers qui, les classes finies, déposent leurs couronnes universitaires, dans l'étude d'un notaire ou sur le comptoir d'un banquier, et s'empressent d'oublier leurs triomphes barbouillés de racines grectfu es et de poésie iatme, il aimait ce qu'il avait appris et n avait ja-
mais pensé qu'il pût être forcé quelque jour de quitter ses livres, ses plumes et son papier. Quand il se vit brusquement enfermé dans un cercle de travaux où il ne fallait que de la régularité et de l'exactitude sans que l'imagination y trouvât d'aliment, il éprouva la sensation d'un homme qui passerait subitement dé l'air libre et frais des montagnes dans l'obscurité humide et chaude d'une salle de prison; il étouffait. Le malheur voulait que Daniel, en dehors de ses facultés d'aptitude et d'activité, eut une intelligence réelle et un sentiment délicat des lettres et des arts. Il valait encore mieux par le cœur et l'esprit que les récompenses qui 'avaient couronné ses efforts et ses études.
Le coup de vent qui avait fait le vide autour de lui avait eu pour premier résultat d'augmenter dans une large mesure une certaine timidité qui lui était naturelle et qu'il n'avait jamais pu surmonter. De timide, il devint farouche. Il se replia en lui-même, et cessa de voir tous ceux qu'il avait connus. A vrai dire, il ne lui fût pas difficile d'arriver à la solitude : la pauvreté n'a pas beaucoup d'amis, et les amis de Daniel ne mirent pas une grande ferveur à cultiver leurs relations. Les premières personnes qui visitèrent la mère et le fils après leur double malheur lui témoignèrent un intérêt banal qui le blessa. Il démêla dans la commisération des autres un
sentiment de curiosité qui n'était pas fait pour attirer un épanchement. On l'interrogeait sur ce qu'il allait entreprendre, un peu pour le savoir, beaucoup pour le raconter, et ces questions étaient faites en termes qui le froissaient. Les plus zélés s'employèrent à lui trouver des élèves, les autres le plaignirent un peu ; six mois se passèrent, et on n'y pensa plus.
Au bout d'un an ou deux, la vie de Daniel avait la monotonie d'une rivière qui coule entre des rives plates; aucun incident n'en marquait le cours. Ce qu'il avait fait la veille il le faisait le lendemain ; tout ce qu'il gagnait il le donnait à sa mère, ne se réservant pour lui que de petites sommes avec lesquelles il lui arrivait parfois de dîner dans quelque cabaret du village les jours de fête. C'était là ses grands régals et ses grandes récréations. Il se promenait alors dans la campagne et causait avec lui-même des choses qu'il avait aimées.
Quant au pauvre faïencier, c'était le plus heureux homme qui fût à Nevers. Il fumait sa pipe sous sa chère tonnelle et cultivait ses plants de légumes avec une activité qui entretenait sa bonne humeur et son appétit. Le soir, il demandait à son fils si les éludes allaient bien, et tout fier des contes que Daniel lui débitait, il s'endormait profondément. Quant à la mère, elle veillait aux soins du ménage avec une rigide et scrupuleuse économie.
On pouvait dire de Daniel qu'il était seul dans la vie. En dehors des relations auxquelles l'astreignaient ses triples fonctions, il ne voyait plus personne. Rarement avaitil l'occasion de saluer quelqu'un de la main ; entre tous ses anciens condisciples c'était tout au plus si deux ou trois l'arrêtaient pour lui demander de ses nouvelles, et encore il les évitait plus qu'il ne les recherchait, ces conversations, si courtes qu'elles fussent, le ramenant toujours vers un passé qu'il voulait oublier et que la pente de ses rêveries lui rappelait assez. C'était bien moins l'aisance et ses libres études qu'il regrettait que la possibilité de pousser sa vie dans le sens qui répondait le mieux à la nature de son esprit. Malheureusement il n'y avait pas de changement à espérer, et c'est ce qui faisait le côté noir de sa solitude. Les cœurs blessés aiment à se plaindre, pareils à ces colombes que leurs propres gémissements consolent dans le silence des bocages ; mais à qui Daniel aurait-il parlé, et qui, autour de lui, l'aurait compris?
Le hasard avait fait que dans sa famille les facultés fussent placées en sens inverse : c'était le père qui avait le cœur d'une mère, tendre, affectueux, caressant ; la mère avait le cœur mâle, ferme, rude et muet. Il aurait pu causer avec con père et avoir avec lui de ces ég>anrf ements gui rafraîchissent l'esprit; il se taisait avec sa mère
qui renfermait toute la vie dans le cercle rigoureux du devoir, sans y mêler ni tendresse ni effusion. Elle lui avait montré la voie, il y était entré courageusement, c'était bien, et il ne lui semblait pas qu'il fallût revenir là-dessus. Catholique, elle comprenait le devoir à la manière des vieux calvinistes et en faisait une règle austère où manquaient la chaleur et l'onction.
Daniel, à qui l'élan et la sympathie étaient nécessaires pour arriver à la communication, perdit donc l'habitude des entretiens où le cœur s'ouvre librement : il vécut cloîtré en lui-même. La résignation devint sa règle et sa loi.
Quelquefois la nuit, quand tout dormait autour de la maison, il se promenait seul dans le jardin, regardant là campagne pleine de clartés indécises et l'écharpe de lumière que la lune jetait sur le lit du fleuve. Il écoutait le frémissement des peupliers et le cri lointain de la chouette s' échappant en notes mélancoliques. De longs soupirs soulevaient sa poitrine fatiguée ; il pensait à ses rêves, à ses projets, et le vent séchait une à une les larmes qui coulaient lentement sur ses joues, il sentait la vie monter à flots de son cœur trop plein, et il fallait la refouler; alors il tournait ses yeux vers la fenêtre derrière laquelle reposait son père, et il demandait à Dieu de lui envoyer le courage et l'oubli. Puis le jour venait, et uû
coup de marteau donné à ia porté lui rappelait qu'un élève attendait sa première leçon.
À cette époque îe conseiller de préfecture, qui faisait à Nevers fonction de secrétaire général, eut besoin, eft l'absence du préfet, d'un rapport que le ministre demandait sur une question d'ordre administratif et politique. Le chef de division dans les attributions duquel ces sortes de questions rentraient était malade et le hasard fit que Daniel fut chargé de ce travail.
Le secrétaire général auquel il l'apporta eri parut frappé. Il questionna Daniel, et apprit ainsi que le pauvre employé, perdu dans la poudre des bureaux, n'était autre que ce brillant élève auquel le collège royal de Nevers avait distribué tant de couronnes. L'interrogatoire se prolongeant amena la découverte de la position précaire de la famille de Daniel et des travaux multipliés auxquels il se livrait pour subvenir aux besoins de cette famille.
— Mais où trouvez-vous la force de continuer un pareil métier? s'écria le fonctionnaire; où avez-votis pris le courage de vous y soumettre ?
— Trois mots vous l'expliqueront, répliqua Daniel : Il le faut.
Le secrétaire général fut saisi d'un beau mouvement. Il se leva, le rapport à la main, et le brandissant :
— Non, s'écria-t-il, non ! les choses ne peuvent rester comme elles sont. Il faut que vous alliez à Paris, on vous y trouvera une bonne place, et au moins pourrez-vous y suivre la carrière pour laquelle vous êtes né.
Ce mot de Paris fut un éclair pour Daniel; il lui sembla que l'horizon s'ouvrait et que la lumière se faisait. Il cherchait une réponse pour remercier son supérieur, lorsque celui-ci l'arrêtant :
— Vous allez, s'il vous plaît, reprit-il, traiter ces questions qui sont à l'étude, et pour lesquelles divers rapports doivent être expédiés à l'administration centrale. Si vous y mettez le même soin, la même clarté, le même ordre, ils me seront d'un puissant secours pour obtenir ce que je veux demander en votre faveur. Voici les documents; ne vous pressez pas, mais donnez-y tout votre zèle et toute votre application.
Daniel emporta les papiers, ivre de joie. C'était, depuis la ruine et la folie du faïencier, le premier rayon qui tombait dans sa nuit.
M. de La Goudraie — c'était le nom du secrétaire général — avait certainement les meilleures et les plus honnêtes intentions du monde ; malheureusement c'était un homme d'une vanité extrême, vanité qu'il unissait, sans s'en douter, à un grand fonds de sottise ; il était de ces hommes qui se plaisent à s'enfermer seuls dans
un cabinet en compagnie d'un curedent et devant un fouillis de papiers auxquels ils ne regardent pas, à cette seule fin de laisser croire aux solliciteurs, assis dans une antichambre, que les affaires les plus considérables et les plus ardues occupent leur esprit et prennent tout leur temps. M. de La Coudraie était un artiste dans ce genre de plaisanterie.
Quand il se faisait surprendre dans son cabinet, il ne manquait pas de laisser voir aux personnes qui avaient à lui parler un petit coin de lettre où l'on distinguait ces mots solennels, imprimés à la marge : Cabinet du ministre, et plus bas : Confidentielle. S'il se promenait sur la place du Château, il avait l'habitude de tirer de sa poche une dépêche d'un volume honnête qu'il affectait de lire avec attention, cherchant de l'œil quelqu'une de ses connaissances. Aussitôt qu'on l'abordait, il prenait un air docte et laissait tomber du haut de sa cravate une phrase majestueuse qui le plus souvent commençait par ces mots : Le ministre hier ma consulté sur an grave sujet d'intérêt public. . .Le reste demeurait enseveli dans les nuages d'un mystère imposant.
M. de La Coudraie n'était jamais si heureux qu'aux temps où le préfet de la Nièvre s'absentait du département. Il devenait tout d'un coup le personnage le plus imjpoa&ant de tout le pays; il avait la signature officielle
et donnait les audiences dans l'hôtel de la préfecture; il correspondait directement avec les ministres ; il pouvait nommer et destituer à son-gré; la gendarmerie montait à cheval sur un signe de sa main; le commissaire de police et dix bureaux tremblaient au moindre frcVicement de ses sourcils : c'était un bonheur si vil* que l'esprit lui en tournait. Il portait sa tête d'un cran plus eh arrière, et sa toux même semblait dire : Voyez, c'est moi qui suis Monsieur le préfet !
Les relations de Daniel et de M. de La Coudraie commencèrent dans un de ces moments. Il arriva malheureusement que le ministre auquel les rapports rédigés par Daniel étaient destinés les trouva excellents et en fit compliment au secrétaire général, disant que c'étaient les meilleurs qu'il eût reçus sur cette matière. Le premier mouvement de M. de La Coudraie, qui n'était point méchant homme, tant s'en faut, fut d'en parler au pauvre employé et de le signaler au ministre; mais une pensée surgit, et il se ravisa. Si le ministre appelait Daniel dans les bureaux de l'administration supérieure, qui donc rédigerait les rapports qu'on ne manquerait pas de demander plus tard, et l'absence de cette utile collaboration ne reculerait-elle pas indéfiniment l'envoi de cette croix d'officier de la Légion d'honneur dont le secrétaire général caressait là rosette dans ses rêves?
Le premier effet de ce monologue mental fut 'd'engager M. de La Coudraie à s'abstenir de toute communication; il félicita Daniel d'un âïr de protection, mais sans lui parler du ministre, et l'assura qu'il était content de lui. Après quoi il lui glissa dans la main un rouleau dé cent francs.
Ce n'est pas qu'il eût renoncé à la pensée de le pousser vigoureusement dans la carrière administrative, seulement il en ajournait l'effet à d'autres temps. Sft bout de six mois, M. de La Coudraie ne pensait plus qu'à utiliser l'intelligence et la bonne volonté de Daniel pour les bureaux de la préfecture et l'attacha plus particulièrement à sa personne dans toutes les occasions où il avait besoin d'un aide; il lui alloua même un supplément de traitement en lui faisant comprendre que le bien du service demandait qu'il ne parlât pas de leurs relations particulières, et un an ne s'était pas écoulé qu'il eut été fort surpris si quelqu'un eût attribué à tout autre qu'à luimême ces fameux rapports qui avaient grandi de six coudées le secrétaire général tH ^a Nièvre dans F estime du ministre.
Daniel remarqua bien vite que 8t. de La Coudraie ne lui parlait plus de Paris, et comprit qu'il n'y fallait plus songer. Il soupira et se résigna, mais sa tristesse s'en accrut; lés rouleaux de cent fr?ncs cnie M. fle La Cou-
draie lui donnait de temps en temps ne le consolaient pas.
Presqu'à la môme époque, Daniel fit une rencontre qui éveilla dans son cœur si plein d'amères pensées un nouveau sentiment. Un jour qu'il avait fait une course pour sa mère, il fut surpris par une averse affreuse dans une rue voisine de la préfecture, mais par laquelle il ne passait jamais. Il se réfugia sous l'auvent d'une boutique et attendit. La pluie tombait toujours et le mouillait par instants, malgré l'abri sous lequel il s'était caché. Il ne savait à quoi se décider, l'heure s'écoulant et l'eau tombant avec une force qui semblait ne devoir jamais s'épuiser, lorsque d'une petite maison une jeune lille sortit en courant. Elle tenait deux parapluies à la main, l'un ouvert, l'autre fermé.
— Tenez, Monsieur, dit-elle, prenez ce parapluie e allez-vous-en.
— Mais, Mademoiselle, vous ne me connaissez pas, répondit Daniel.
— Prenez toujours, vous me le rapporterez demain.
Le sourire de la jeune fille était si engageant, que Daniel n'hésita plus; il prit le parapluie et s'en alla.
Le lendemain, il retourna dans la rue où la pluie l'avait surpris et chercha des yeux la maison d'où la jeune fille
était sortie si à propos. 11 reconnut son sourire et ses yeux brillants à trois pas de lui.
. — Voilà votre parapluie, Mademoiselle, dit Daniel ; qui faut-il que je remercie?
— Je m'appelle mademoiselle Victoire.
— Victoire... répéta Daniel... voilà un nom que je n'oublierai pas.
Gela dit, Daniel sentit qu'il devenait tout rouge. Il resta quelques secondes les bras ballants, puis il salua mademoiselle Victoire et s'en alla sans regarder derrière lui.
Mais le lendemain il retourna dans la même rue. Mademoiselle Victoire était assise dans une petite chambre au rez-de-chaussée, derrière une fenêtre ouverte, une aiguille à la main. Elle le vit et le salua d'un mouvement de tête amical.
Daniel passa très-vite et très-troublé.
Dans la soirée cependant il pensa que la politesse de mademoiselle Victoire méritait un souvenir; il sortit tout de suite, courut dans la campagne et fit un beau bouquet de fleurs des champs qu'il mit à tremper dans l'eau pour les tenir fraîches.
Le jour suivant, dès huit heures, il s'achemina vers la rue qu'habitait mademoiselle Victoire; le beau bouquet l'embarrassait un peu, et il le cacha sous un pan de
22 £Eg ff.mmïïs nnvvf te*.
sa jaquette. Quand il fut devant la fenêtre de cette petite chambre où mademoiselle Victoire brodait en fredonnant, il s'arrêta et tirant le bouquet de sa cachette il le posa gauchement sur l'appui, entre une cage et un pot de réséda.
Mademoiselle Victoire, qui travaillait aussitôt que son pinson chantait, prit gaiement le bouquet.
— Ah î qu'il sent bon, dit-elle.
Puis, regardant Daniel, elle ajouta avec un sourire :
— Qui faut-il que je remercie?
— Je m'appelle Daniel, répondit-il.
— Eh bien î reprit-elle, je vais mettre ces fleurs dans un vase pour les conserver plus longtemps.
La connaissance était faite, et à partir de ce matin-là Daniel ne manqua pas un seul jour de passer devant la maison de mademoiselle Victoire. C'était un détour, mais il marchait un peu plus vite et regagnait le temps perdu. Les habitants de la place du Château ne remarquèrent pas que leur pendule fût dérangée.
Mademoiselle Victoire était fille de marchands drapiers qui faisaient de bonnes affaires. Elle tenait la maison tandis que ses parents surveillaient leur commerce, et donnait des soins à une sœur cadette, à laquelle elle enseignait les premiers éléments d'une éducation modeste. Elle avait en toute chose la gaieté et la vivacité d'un oiseau. Sa physionomie indiquait ce qu'elle était ; on y lisait comme dans un livre ouvert ; le sourire était sur ses lèvres quand la chanson n'y était pas. Elle était brune avec des yeux orangés, limpides et pleins de feu. Occupée du matin au soir, elle paraissait n'avoir rien à faire, tant elle mettait de rapidité et d'entrain dans toutes ses actions. Cette promptitude qu'elle apportait dans les choses matérielles de la vie, elle ne la perdait pas quand il s'agissait d'objets plus importants. Personne n'était 4'une humeur plus délibérée que mademoiselle Victoire.
Depuis la rencontre, dont le parapluie offert si ga-
lamment par elle, avait été la cause première, Daniel avait pris la douce habitude de passer Ions les jours, et bientôt deux fois par jour, dans cette rue si chère où sa pensée se promenait du matin au soir. Ce n'est pas qu'il échangeât de longues conversations avec celle qui l'habitait. Bien souvent, un salut, un mot dit rapidement en faisaient tous les frais ; mais il l'avait vue, et son sourire, épanoui comme une fleur, le rafraîchissait. Quand par hasard ils causaient ensemble, Daniel n'était pas triste ; il lui semblait qu'un baume coulait sur ses blessures ; il ne savait pas bien pourquoi il espérait, mais il espérait, et c'était un grand soulagement pour cet esprit endolori.
Un peu par ce qu'il avait dit, un peu par ce qu'elle apprit par-ci par-là, mademoiselle Victoire connut bientôt la vie et la position de Daniel, et son âme compatissante en fut émue. Elle devina de quelles souffrances inavouées cette pauvre existence était semée, et s'il n'était pas dans sa nature de s'attrister beaucoup, au moins lui témoignait-elle par mille câlineries charmantes quel intérêt son cœur lui portait.
Un matin, comme il lui demandait comment elle avait passé la nuit, — la veille elle s'était plainte d'une mi graine, — mademoiselle Victoire l'interrompit vivement :
— Venez ce soir, dit-elle, j'ai à vous parler.
— Ce soir ? répéta Daniel machinalement.
— Oui, ce soir, mais à sept heures seulement ; je vous attendrai derrière la maison, à la porte du jardin.
Elle rentra dans sa chambre et laissa Daniel un peu étourdi de ce rendez-vous.
Il ne manqua pas, le soir venu, de se trouver à sept heures à la porte du petit jardin. Mademoiselle Victoire l'y attendait.
— Mes parents font un inventaire, dit-elle, ma sœur est chez une voisine qui la garde à souper, venez vite, nous avons à causer.
Elle prit le bras de Daniel résolument, et l'entraîna vers la campagne par des ruelles écartées.
Quand ils furent arrivés à une certaine distance, elle poussa une porte à moitié cachée dans une haie, et entra dans un grand verger.
— Nous sommes ici chez ma nourrice, dit-elle ; si elle vient, nous boirons du lait : en attendant, causons. Je suis ici comme chez moi.
Elle conduisit Daniel sur un banc, au pied d'un gros poirier, et s'assit auprès de lui.
— Çà, reprit-elle, vous avez l'air bien étonné ?
— C'est que je ne sais pas ce qu'il y a, répondit
Daniel.
— Dame ! il y a qu'on veut me marier.
Daniel devint tout pâle. L'idée si simple que cela pouvait arriver ne lui était jamais venue.
— Ah î dit-il, on veut...
— Oui, poursuivit mademoiselle Victoire en l'interrompant, c'est ma mère qui m'en a parlé hier; elle a nommé le fils de leur associé, un jeune homme que vous ne connaissez pas, il a vingt-huit ans et de gros favoris noirs ; il arrive demain, et c'est lui qu'on veut me donner pour mari. C'est un brave garçon ; lui ou un autre, ça me serait égal si je ne vous connaissais pas.
— Vous êtes bien bonne..., balbutia Daniel. Mademoiselle Victoire se mit à rire.
— Il n'y a pas de bonté, reprit-elle ; il y a que vous m'aimez... Vous ne me l'avez jamais dit, mais je le sais bien.
— Moi 1 s'écria Daniel tout tremblant.
— N'allez-vous pas me démentir à présent ? Voyons, est-ce que vous m'aimez, oui ou non... regardez-moi.
— C'est vrai, murmura Daniel.
— Puisque c'est vrai, vous seriez bien aise de m'épouser à la place de l'autre?
Daniel ne put que soupirer en regardant mademoiselle Victoire.
— Eh bien! voilà justement ce dont je voulais Vou% parler, continua- t-elle.
Elle croisa ses petits pieds l'un sur l'autre, et posant d'un air grave son doigt sur son menton :
— La question est de savoir comment nous nous y prendrons, poursuivit-elle... Avez-vous quelque idée là-dessus?
— Non, répondit Daniel.
— C'est que nous n'avons pas de temps à perdre. Quand mon père veut une chose il la veut bien ; il me donnera trois jours pour rélléchir, après quoi il faudra dire oui.
— Trois jours seulement l
— Peut-être vingt-quatre heures. Puis, de bonne foi, je n'ai pas d'objection sérieuse à faire contre ce mariage. Cependant, si vous voulez m'aider je résisterai. Voyons, avez-vous quelque parent un peu riche qui vous veuille du bien, et à défaut de parent, quelque espérance de iortune?
Daniel secoua la tête.
— Vous comprenez, se hâta d'ajouter mademoiselle Victoire, que ce n'est pas pour moi que je Vous adresse cette question ; tel que vous êtes vous me convenez, et de grand cœur je soignerai votre pauvre père avec vous; votre mère verrait bien que je m'entends aux choses du
ménage, et nous vivrions gentiment avec le peu que nous aurions. Mais mon père n'est pas de cet avis. L'habitude du commerce lui fait voir toutes choses au point de vue des chiffres , et sitôt que votre nom sera prononcé, il demandera combien de sacs de mille francs vous représentez. Que lui répondrai-je ?
— La vérité; je n'ai rien.
— Ça, je le sais... et ce n'est pas la peine que je le lui dise... Ah! si j'étais majeure l...
— Que fcriez-vous donc, mademoiselle ?
— Geque je ferais? Oh! c'est tort simple... Je dirais que je ne veux pas du mari aux favoris noirs, et je bataillerais tant qu'il faudrait bien, bon gré mal gré, qu'on vous acceptât.
— Ce serait peut-être au prix de grandes querelles ? demanda Daniel d'un air simple.
— Àh ! dame ! il est clair que les choses n'iraient pas toutes seules. Mon père est têtu , il est âpre sur la question d'argent, et bien qu'il m'aime beaucoup, il ne démordra pas de son idée facilement, si même il en démord !... il y aura bien des luttes et bien des cris !
Malgré sa gaieté, mademoiselle Victoire détourna la tête en achevant ces mots, et du bout des doigts essuya une larme qui tremblait au bord de ses cils.
— Eh bien ! Mademoiselle, il n'y faut plus penser, répondit Daniel en se levant.
— Qu'est-ce que vous dites donc? demanda Mademoiselle Victoire tout étourdie.
— Je dis qu'il n'y faut plus penser, répliqua Daniel avec force. Je ne vous en aurais peut-être jamais fait l'aveu, mais puisque vous avez deviné ce que je n'aurais pas osé me confesser à moi-même, je ne ferai point de difficulté de vous le répéter : oui, je vous aime de tout mon cœur ; mais qu'ai-je à vous offrir ? une existence voisine de la misère. Tout mon travail suffit à peine à soutenir notre triste ménage. Il n'y a qu'un être heureux parmi nous, et ce pauvre être est fou. Voulez- vous que pour acheter mon bonheur je vous enchaîne à toutes ces tristesses? Il faudrait que je fusse bien égoïste pour y consentir. Que deviendrions-nous, grand Dieu ! si un enfant nous était donné? Ce qui est une joie pour tous, cette bénédiction du ciel, serait un malheur pour nous. Et puis, vous le dirai-je, il répugne à ma fierté de lutter pour me faire accepter par une famille et de n'entrer chez elle que par une porte basse. Quelque chose me dit qu'il ne faut pas aller contre la volonté des parents, et que c'est mal commencer le mariage que de le commencer sans que les cœurs du père et de la mère y soient.
— Vous dites tout cela parce que vous ne m'aimez pas
autant que je le croyais, s'écria tout à coup mademoiselle Victoire.
— Je ne vous aime pas ! dit Daniel avec un accent profond.
Tout son visage était bouleversé ; il mit les deux mains sur son cœur comme pour en comprimer les battements et garda un instant le silence; puis, faisant un effort violent :
— Vous ne pensez pas ce que vous dites, Mademoiselle, reprit-il. Si en luttant j'étais assuré de vous rendre heureuse, peut-être irais-je contre ma conscience et braverâis-je tout. En est-il ainsi, je vous le demande? Vous ne savez pas ce que c'est que d'endurer des privations et de vivre dans un intérieur où la folie sourit seule. Votre jeunesse et votre gaieté y mourraient. Voyez ce que je suis devenu : regardez-moi, et dites-moi après si j'ai tort d'avoir peur pour vous. Votre père qui vous aime, a pris soin d'arranger votre vie d'après les conseils de sa prudence; suivez donc la main qui vous guide.
— Ainsi vous renoncez à moi ?
— Voilà bien des années que j'ai appris à me résigner... Mais, dites-moi, ce jeune homme que l'on vous destine, le connaissez-vous?... avez-vous quelque amitié pour iui ?
DANIEL. Si
— Oui; il est bon et d'une humeur ouverte et gaie qui me plaît... mais ce n'est pas vous.
Daniel prit la main de mademoiselle Victoire.
— Eh bien , dit-il, vous l'aimerez quand il sera votre mari; vous serez heureuse et vous m'oublierez.
Mademoiselle Victoire retira vivement sa main.
— Je vois bien que vous me jugez mal et vous croyez que je n'ai pas de cœur t dit-elle.
— C'est vous qui me comprenez mal; reprit Daniel. Le jeune homme qu'on vous destine est bon, il doit être honnête puisque vos parents l'ont choisi; en l'épousant, vous remplissez vos devoirs de fille ; il vous aimera, et pourquoi ne l'aimeriez-vous pas s'il s'applique à faire votre bonheur? pourquoi alors ne m' oublier iez-vous pas?
Par un mouvement subit, mademoiselle Victoire se jeta au cou de Daniel, et pleurant cette fois tout à fait :
— C'est que je ne veux pas vous oublier, s'écria-t-elle, et que si jamais cela m'arrivait, comme vous le dites* je m'en voudrais à la mort.
Daniel tremblait de la tête aux pieds, mais il fit un effort pour se dégager, et, repoussant doucement mademoiselle Victoire sur le banc d'où elle s'était levée :
— Si vous ne m'aviez pas rencontré , auriez-vous épousé ce jeune homme? reprit-il.
— Oui, certainement, répondit la jeune fille en s'essuyant les yeux.
— Faites donc comme si vous ne m'aviez jamais vu.
Mademoiselle Victoire s'aperçut bien que la détermination de Daniel était arrêtée ; un peu de dépit se mêla à cette conviction. Il lui semblait qu'elle valait bien la peine qu'on fît quelques eftorts pour l'obtenir; elle se leva donc et prit le bras de Daniel pour rentrer chez elle.
Chemin faisant, ils échangèrent à peine quelques paroles. Mademoiselle Victoire croyait que sa dignité était engagée à se taire. Daniel appelait tout son courage à son aide pour accepter cette résignation dont il avait fait la loi de sa vie. Quand ils furent au coin de la rue où ils devaient se séparer, Mademoiselle Victoire tourna les yeux vers son compagnon :
— Pensez-y bien, dit-elle d'un petit air moitié coquet, moitié boudeur , si vous me laissez aller sans me dire un mot de plus, peut-être ne nous reverrons-nous jamais.
Daniel prit la tête de mademoiselle Victoire entre ses mains et l'embrassa sur le front.
— À la bonne heure , et voilà qui s'appelle parler, dit-elle.
Mais comme elle se haussait sur la pointe des pieds pour M rendre son baiser :
— Adieu, dit Daniel.
Et se mettant à courir , il disparut à l'angle de la rue.
Mademoiselle Victoire frappa du pied et tourna les talons.
— Eh bien ! dit-elle, ce sera comme il voudra.
Mais rentrée au logis, elle s'enferma dans sa chambre et pleura toute la nuit.
Deux jours après, tandis qu'il travaillait dans son bureau on remit à Daniel une lettre dont l'écriture lui était inconnue; il rougit en la recevant ; quelque chose lui disait qu'elle était de mademoiselle Victoire. Il la tint pendant quelques minutes cachée sous sa main et sans oser la lire. H lui semblait que tous les employés avaient les yeux sur lui. H se leva enfin et courut dans le jardin de la préfecture, où, bien sûr d'être seul, il l'ouvrit.
« Il faut que vous soyez bien méchant pour avoir si peu de souci du chagrin que j'ai à cause de vous, disait la lettre ; voilà deux jours que je fais tous mes efforts pour vous oublier; je vois bien que je n'y parviendrai jamais. C'est ma fête lundi prochain : ce jour-là j'aurai dix-neuf ans. Je voudrais bien commencer cette nouvelle année avec vous; malheureusement on fait en cachette les préparatifs d'un grand dîner pour célébrer cet anniversaire, et du matin au soir je ne pourrai pas bouger de la maison ; mais je m'arrangerai pour être libre dimanche après la messe, et je vous invite à déjeuner chez ma nourrice que je pré-
viendrai. C'est un rendez-vous que je vous donne, Monsieur, entendez-vous, un rendez-vous. Avisez-vous donc de le manquer î Quand j'ai vu que je pleurais à en avoir les yeux rouges, je me suis décidée à n'avoir pas d'autre mari que vous. Il faut que vous en preniez votre parti. Quant aux moyens, ça me regarde. Donc, à dimanclie ; vous connaissez le chemin de la maisonnette ; à dix heures je vous y attendrai. Je vous tends les deux joues et vous mets au défi de ne pas m'embrasser.
» Victoire. »
Le cœur de Daniel battait comme s'il avait fait une longue course; vingt fois il relut cette lettre et vingt fois il colla ses lèvres sur le papier. Quand il rentra dans les bureaux, sa main tremblait, il ne pouvait pas écrire et n'avait plus la tête à lui. A chaque ligne il se trompait. Il prit prétexte d'une violente migraine et sortit. Ce bonheur qui lui arrivait tout à coup ['étouffait.
Malgré tout le courage qu'il avait montré pendant leur dernière entrevue, Daniel ne songea même pas à désobéir aux ordres de mademoiselle Victoire. Il arriva même à la maisonnette longtemps avant l'heure du rendez-vous et s'assit sous un arbre d'où l'on voyait le chemin. Quelques minutes après, mademoiselle Victoire parut ; elle courait fort vite. Daniel se leva pour aller à sa rencontre; il était si pâle qu'elle en fût effrayée.
DA3NÏEL. 33
— Etes-vous malade ? lui dit-elle.
— Oh 1 non I répondit-il.
Le regard qu'il lui jeta acheva de la rassurer.
— Si c'est ainsi, reprit-elle, entrons, le déjeuner vous remettra.
Ils trouvèrent le déjeuner servi sous une tonnelle, la nappe, un peu bise, était propre et parfumée de fenouil. Il y avait des œufs frais, du beau pain blanc, une galette, du lait et un gros pot de confitures. La matinée était charmante, un petit vent tiède faisait rire les peupliers de la Loire, et c'était à peine si quelques nuages cotonneux se voyaient dans le bleu du ciel.
— Eh bien ! dit mademoiselle Victoire en battant des mains, n'êtes- vous pas bien ici, et voudriez-vous donner à un autre le bonheur d'y venir tous les dimanches ?
Daniel soupira.
— Ah ! dit-il, si c'était possible 1 Mademoiselle Victoire frappa du pied.
— Mais puisqu'on vous dit que je me charge de, tout! reprit-elle.
Gomme ils allaient s'asseoir près l'un de l'autre, mademoiselle Victoire le regarda bien en face :
— N'oubliez-vous rien ? lui dit-elle.
— Moi ? répondit Daniel
lia bonne humeur, la jeunesse, la gaieté rayonnaientsur
le visage de sa voisine ; un grain de malice se mêlait à son sourire quand elle reprit :
— Oui, vous? regardez-moi bien.
Elle approcha son frais visage de Daniel.
— Voyons, ajouta-t-elle, n'est-ce pas le jour de ma fête, et ce jour-là, que fait-on quand on aime les gens ?
— On les embrasse.
— Eh bien , embrassez-moi donc... à moins que vous ne m'aimiez pas, fit-elle avec un geste de coquetterie.
Mais elle n'eut pas le temps de se reculer : les deux bras de Daniel l'avaient enlacée, et il la retint quelque temps sur son cœur.
Sa nourrice arriva sur ces entrefaites; Victoire, ronge comme une cerise, se dégagea des bras de Daniel.
— Ma bonne Gothon, dit-elle, c'est mon mari... celui dont je t'ai parlé. . . Je te le présente.
— Dame 1 mes pauvres enfants, ce n'est pas encore fait, répondit la bonne femme; en attendant, déjeunez, voilà une brioche que j'ai pétrie pour vous... l'aimais-tu, petite, autrefois !
Pour la première fois depuis longtemps Daniel oubliait qu'il était malheureux II ne pensait qu'au bonheur d'être auprès de Victoire qu'il croyait avoir perdue pour toujours. Quelque chose de la résolution et de la gaieté de cette charmante fille pénétrait en lui et lui donnait une
confiance qu'il n'avait jamais eue. Il mangeait de bon appétit, et ne se lassait pas de regarder sa compagne qu'il trouvait de plus en plus jolie.
— Voilà qu'il n'y a plus de lait, s'écria-t-elle, passons aux fruits.
Elle prit une belle poire, la coupa en deux et en offrit une moitié à Daniel.
— Ainsi, reprit-elle, vous aviez pu renoncer à moi, et si je ne vous avais pas écrit, je n'aurais plus eu de vos nouvelles ?
— Je suis si pauvre, répondit Daniel, le cœur me saignait, mais ce que j'avais résolu me semblait le plus
— La belle raison 1 Quand la sagesse vous fait pleurer, on ne l'écoute pas. Et puis, où est le mal de s'aimer, quand on n'attend qu'une occasion d'en parler à M. le curé.
— Oh 1 pour cela, oui! et le plus tôt sera le mieux.
— Il est clair que ce ne sera pas demain . . mon père n'a pas mis qu'un jour à gagner tous les écus qu'il a dans son tiroir... Il faut|me donner le temps !
— Vous avez donc un moyen de le décider? demanda Daniel timidement.
— Un moyen? pas précisément. . mais j'ai observé, tout en faisant mon méiaage , qu'une certaine petite
souris que je connais bien, a percé un gros mur pouTar-. river dans le garde-manger. C'était là un obstacle! Si donc une souris pas plus grosse que ça l'a vaincu à force do patience, pourquoi ne viendrai-je pas à bout de mon père? Sa résistance ne sera peut-être pas plus têtueque celle d'un mur, j'imagine,
Victoire jeta les yeux autour d'elle, un peu pourvoir, un peu pour dissimuler son embarras et l'inquiétude qu'elle ne voulait pas montrer. Le feuillage frissonnait dans l'air; des moineaux et des pinsons trottaient sur le gravier, se disputant les miettes de pain qu'ils allaient manger au plus épais des buissons. On entendait dans le ciel le cri des hirondelles, et sur la Loire le chant des mariniers.
— Quand nous serons mariés, nous viendrons tous les dimanches déjeuner ici, reprit-elle.
— Je donnerais ma vie pour vous! s'écria Daniel dans un élan de tendresse.
— Voilà qui n'avancerait pas beaucoup notre mariage, reprit Victoire en riant.
Vers midi, il fallut se séparer. Les adieux furent longs et durèrent un peu plus qù-il ri* était nécessaire ; mais Victoire y mêla une pointe de, gaieté qui ne leur permit pas de s'attendrir . Daniel l'accompagna d'abord jusqu'à la porte du jardin, puis jusqu'à » sentier; puis on fit une
centaine de pas ensemble, puis encore un bout de chemin. Il n'était plus question, on le comprend, de séparation éternelle ; mais, au contraire, on promettait de se revoir, et c'était mademoiselle Victoire qui se chargeait d'en trouver les moyens. Elle avait, disait-elle, l'esprit plus inventif. Quand on aperçut les premières maisons de la ville, mademoiselle Victoire s'arrêta.
— Plus loin, ce serait trop, dit-elle, rentrez par le l)ord de la rivière, moi je me sauve.
Et elle reprit sa course du côté de la ville. A partir de ce jour-là, un rayon d'espoir se glissa dans le cœur de Daniel. Il éprouva la sensation d'un prisonnier qui reverrait le soleil après une longue captivité. Il eut d'abord quelque peine à s'y habituer, puis il craignit qu'un bonheur si vif et si profond n'eût qu'une courte durée. Il sentait bien que sa vie était entre les mains de Victoire. Dès le lendemain de celte rencontre , qui marquait dans son existence comme un point lumineux, Daniel se mit au travail avec une ardeur extrême; il espérait, à force de zèle, obtenir une place qui le rendrait moins indigne d'elle. Pour la première ibis, il voyait un but à ses efforts; l'abattement et la tristesse faisaient place à l'activité et à l'espérance.
Fidèle à la promesse qu'elle lui avait faite, mademoiselle Victoire lui donnait occasion de la voir aueieme-
fois; un jour, il avait un sourire, et lendemain un bout de conversation. Trois ou quatre fois môme, ils se rencontrèrent de nouveau chez la nourrice. C'était alors des jours de fêle. Mais Daniel n'osait pas questionner Victoire.
— - Si elle avait quelque bonne nouvelle à réapprendre, elle me le dirait, pensait-il.
De son côté, Victoire craignait de parler; fallait-il avouer à ce pauvre Daniel qu'elle était chaque jour, et de plus en plus tourmentée, qu'on ne lui laissait plus une heure de repos, et que son père, bien loin de céder, se montrait plus opiniâtre que jamais? Elle s'efforçait de rester enjouée pour ne pas l'effrayer, mais son rire n'était plus si franc ni si vif. Si les lèvres en avaient conservé l'habitude, le cœur n'y était plus.
Un matin, Daniel reçut une lettre par laquelle mademoiselle Victoire lui annonçait qu'il devait cesser de se voir pendant quelque temps. La nourrice, pressée de questions par le vieux marchand, avait tout avoué; depuis ce moment, on la gardait à vue, elle ne pouvait pas bouger. Mais, ajoutait-elle, ce n'était qu'un mauvais moment à passer, et il pouvait compter sur elle quoi qu'il arrivât.
Cette lettre, écrite au crayon, sur un bout de papier, fut remise à Daniel par la nourrice de mademoiselle
Victoire. La pauvre femme avait consenti à lui rendre ce service; mais effrayée par les menaces du drapier, de qui elle tenait presque tous les moyens d'existence, elle avait déclaré que c'était le dernier de ce genre auquel elle se prêterait. Tout ce que Daniel put en tirer, c'est que Victoire était traitée comme une recluse, et que son père était bien décidé à ne lui pardonner que si elle consentait au mariage qu'on lui proposait.
— Si vous l'aimiez bien, ajouta la nourrice, vous renonceriez à elle.
Cette dernière parole frappa Daniel el lui donna à penser que Victoire, pas plus que la nourrice, ne lui disait tout.
42 LLO VLUUZQ ftONN&TESi
in
Le désespoir dans lequel Daniel tomba après la lecture de cette lettre et la conversation qui l'avait suivie fut extrême ; il restait des heures entières sans parler, la tête entre ses mains, oubliant même de travailler. 11 comprit bien alors quelle place mademoiselle Victoire tenait dans sa vie ; elle perdue, il n'y avait plus rien.
Il évitait de passer dans la rue qu'elle habitait, de peur de lui attirer quelque désagrément, et cependant il avait soif de la voir. Plusieurs jours s'écoulèrent sans nouvelles; Daniel ne songea pas à l'accuser d'oubli; il craignait bien plutôt qu'on n'eût redoublé de sévérité contre elle. — Elle souffre à cause de moi, pensait-il, et cette pensée le navrait.
Quelquefois la nuit il rôdait sous ses fenêtres ; la maison était close et silencieuse. Il s'asseyait sur un banc, la regardait longtemps et ne s'en allait que lorsqu'il était épuisé par la fatigue et le froid. Un soir que ses jambes
Î/AKIEL» 43
l'avaient porté dans cclia rue si chère un peu plus lot que de coutume, il aperçut de la lumière dans la petite pièce du rez-de-chaussée, où si souvent iî avait vu mademoiselle Victoire. Il s'approcha et reconnut qu'il y avait plusieurs personnes dans cette pièce. Les persiennes étaient fermées à demi ; mais par les rainures on pouvait entendre ce qui se passait dans l'intérieur, la douceur de la saison permettant de laisser les vitres et les rideaux entr'ouverts.
Daniel retint son souffle et s'efforça de distinguer mademoiselle Victoire. Elle était assise dans un coin, les mains sur ses genoux et la tête penchée. Elle lui parut très-pâle et amaigrie. Le vieux drapier se promenait de long en large. La mère était debout devant la table, occupée à plier du linge avec la plus jeune de ses filles.
— Il faut que ça finisse, dit le père, c'est demain dgnanche, et tu sais que je dois aller à Gosne... Je ne veux pas partir avant d'avoir fixé le jour de ton mariage. Es-tu prête ?
Victoire secoua la tête.
Le marchand frappa du poing sur la table.
— Voyons, reprit-il, ne me mets pas en colère... le ne suis pas de bonne humeur aujourd'hui et ça n'irait pas byçn.
— Est-ce ma faute à moi si #e marchand de Gosne
vous emporte de l'argent? Vous m'aviez donné jusqu'à la fin du mois.
Le drapier, à qui un correspondant avait fait perdre quelques centaines d'écus dans la journée, était dans une mauvaise disposition d'esprit ; il fallait que sa colère tombât sur quelqu'un, et dans l'état d'irritation où lô mettait le retard apporté au mariage qu'il avait projeté, il avait choisi sa fille.
— Et s'il me plaît que la fin du mois soit aujourd'hui! reprit-il... Tu as eu le temps de réfléchir... Estu décidée?... Moi, je suis las, je t'en préviens, devoir toute une maison en l'air à cause de tes sottises.
— Mais, mon père, quelle sottise voyez-vous à ce que j'aime un brave garçon qui me le rend de tout son cœur ?
— Encore! s'écria le drapier furieux... As-tu donc juré de me faire perdre patience?.., Un beau mariage vraiment... un mari qui n'a ni sou ni maille... On me l'a fait voir l'autre jour sur la place du Château... Il avait une redingote râpée comme un vieux chiffon!...
— Oh! mon père! s'écria Victoire en se levant. Le rouge lui était monté au visage.
— Eh bien , quoi ? vas-tu m'interrompre à présent? Victoire, sans répondre, se dirigea vers la porte ; son
père la saisit par le bras.
— Voyons, dit-il, veux-tu épouser ton cousin, oui ou non?
Victoire se tut.
— Mais voyez donc si elle parlera î s'écria-t-il en le Tant la main.
Daniel poussa un cri sourd et frappa violemment à la porte. Une servante lui ouvrit, et il entra.
— Daniel ! s'écria Victoire.
— Ahî c'est donc vous, Monsieur? dit le drapier, qui repoussa rudement sa fille. . . eh bien , nous allons voir!
— Monsieur, dit Daniel, je ne viens pas ici pour vous braver... Je viens pour joindre mes efforts aux vôtres, afin de décider mademoiselle Victoire à vous obéir.
Le père et la fille le regardèrent tous deux ; l'un avec surprise, l'autre avec effroi.
— Vous? dit le marchand.
Puis, haussant les épaules :
— C'est quelque machination I reprit-il. Daniel se tourna du côté de Victoire.
— Je vous remercie de toutes les preuves d'affection
que vous m'avez données, dit-il, je ne les oublierai pas ;
mais au nom même de cette affection que vous m'avez si
fidèlement gardée, je vous supplie de ne plus penser à
mol que comme à un ami. L'homme que votre père vous
46 LES FEMMES IIONNÈTES.
a choisi vous aimera. Il est jeune, il est riche, il est de votre famille. Quesuis-je, moi, et qu'ai-je à vous offrir? En parlant ainsi Daniel tenait un pan de cette redingote à laquelle le drapier avait fait allusion. Victoire cacha sa tete entre ses mains.
— Vous résisteriez jusqu'au bout, reprit-il, que je ne vous épouserais jamais sans le consentement de votre père. Mieux vaut donc obéir. C'est votre père qui vous le demande et moi je vous en prie.
Victoire écarta les mains et laissa voir un visage trempé de larmes.
— Vous le voulez ? dit-elle.
Daniel baissa la tête.
— Eh bien ! reprit-elle, je cède, mais je serai malheureuse toute ma vie 1
— Alors nous serons frères, dit Daniel avec un sourire si triste, que Victoire éclata en sanglots et alla se jeter dans les bras de sa mère.
Le drapier, tout étonné, n'avait rien dit pendant cette scène ; mais quand il vit que la victoire lui restait, grâce à un auxiliaire sur lequel il ne comptait pas, il ouvrit do grands yeux.
— Ta 1 ta t ta ! dit-il alors, on n'est pas malheureuse parce qu'on épouse un beau garçon qui a de bonnes rentes.
DANIEL* itt
II fit quelques pas dans la chambre en se frottant les mains.
— Quant à vous, Monsieur, reprit-il en se tournant vers Daniel, je vois bieif que vous êtes un honnête homme; touchez-là.
Daniei s'inclina, il avait te cœur trop gros pour répondre.
— Çà, continua le drapier, on m'a dit que vous étiez pauvre... Ce que je vois me donne à penser qu'on a dit la vérité... Je vous dois bien quelque chose, et si un peu d'argent pouvait...
Daniel l'arrêta d'un geste.
— Merci, Monsieur, dit-il, je n'ai besoin de rien.
— Ohî si vous faites le fier... enfin ce sera comme vous voudrez!
Le drapier n'était peut-être pas fâché du refus de Daniel; il avait fait la proposition, on ne l'avait pas aecep- :f têe, sa conscience ne lui reprochait rien et tout allait pour le mieux.
Lorsque Daniel quitta la rnaisonHu drapier, il était comne étourdi. La violence des efforts qu'il avait faits pour maîtriser son émotion l'avait épuisé. 11 tomba sur un banc à moitié évanoui et y resta jusqu'au matin. Le bruit de quelques voitures qui se rendaient sur la place
du marché le tira de son évanouissement. Il se leva et retourna chez lui.
Il trouva son père qui travaillait dans le jardin. On voyait derrière les carreaux d'une fenêtre voisine le visage austère et pensif de la mère qui surveillait ce travail tout en raccommodant le linge de la maison. Le bonhomme s'appuya sur sa bêche. La sueur ruisselait de son front.
— Tu viens de te promener, petit, dit-il à son fils... tu as raison... prends du bon temps, ça te fera du bien.,, moi j'arrache les mauvaises herbes...
Et il se remit à biner en chantonnant. La mère serra son ouvrage et tira d'une armoire un livre d'heures qu'elle avait eu lors de son mariage.
— Je vais à la messe, dit-elle ; si ton père a besoin de quelque chose, tu me remplaceras près de lui.
Daniel monta dans sa chambre et se jeta à genoux, demandant à Dieu de lui donner le courage de résister à cette épreuve. N'avait-il pas besoin de toutes ses forces pour donner le pain quotidien à ces deux êtres si chers qui tenaient tout de lui ? Il pria avec ferveur et se sentit plus ferme eh se relevant. Il prit les deux lettres de Victoire, ces deux lettres qui l'avaient bouleversé tour à tour et d'une manière si différente, et les brûla. Qu'avaitil besoin de les relire ? ne les savait-il pas par cœur?
Quand la flamme eut cessé de briller, il regarda les €endres noires qui s'envolaient au souffle du vent.
— Adieu, dit-il, mon cœur est parti.
On entendait toujours la voix de son père qui chantaientre les arbres.
— Au moins un de nous trois est heureux î reprit-ilt Et cherchant parmi ses papiers les documents d'un
rapport que M. de La Goudraielui avait donné à rédiger, il se mit au travail.
Mais cependant, malgré l'habitude qu'il avait de la résignation, il lui fallut de longs efforts pour rentrer en possession de lui-même. La tristesse était cette fois plus forte que sa volonté et si profonde qu'il en oubliait ses chers livres. Il restait des heures entières après le travail de chaque jour et le dimanche toute la journée dans la tonnelle du jardin à regarder le fleuve couler. Une sorte de fièvre lente le consumait. Pour s'arracher aux douloureuses pensées auxquelles, malgré l'empire qu'il avait pris sur lui-même, il ne pouvait se soustraire, il chercha de nouvelles occupations et en trouva qui ne lui permirent plus de penser. ïl vivait comme une machine.
Grâce à cette prodigieuse activité, le petit ménage du pauvre faïencier jouissait d'une aisance qui augmentait la gaieté du brave homme. ïl buvait après déjeuner un verre de vin vieux et faisait gaillardement ses trois repas
par jour. Quand il avait bien dînô, il frappait sur l'cpaule de son fils.
— Eh bien ! mon garçon, s'écriait-il, qu'en dis-tu? Voilà ce qu'on trouve dans un jardin quand on sait remuer la terre i... Que les fèves réussissent comme l'an dernier, et la maison sera payée.
Et la nappe n'était pas levée qu'il courait à son arrosoir et à ses légumes.
Depuis le jour où il avait fait de si cruels adteux à mademoiselle Victoire, Daniel n'avait plus repassé par la rue qu'elle habitait. Il évitait aussi de paraître aux promenades où il aurait pu la rencontrer ; mais il revenait souvent et malgré lui à la maisonnette des champs où il avait connu les seuls moments heureux de sa vie. Il y trouvait une sorte de bonheur amer dans lequel il aimait à se plonger. Seulement, dès qu'il apercevait la nourrice, il disparaissait. Il craignait d'apprendre la vérité.
Une seule fois, étant à la messe, il rencontra mademoiselle Victoire ; il devint si pâle en la voyant qu'il dut s'appuyer contre un pilier pour ne pas tomber. Un jeune homme qui portait des favoris noirs l'accompagnait. Daniel sentit que ses jambes tremblaient et il se mit à genoux. Ainsi caché dans la foule et la tête penchée, il ne pouvait plus la voir ; mais il avait beau fermer les yeux, le visage de mademoiselle Victoire et celui au jeune
homme aux favoris noirs étaient devant lui. Il attendit pour sortir de l'église que tout le monde fût par#. Une pauvresse qui se tenait à la porte et à laquelle il avait l'habitude de donner quelques sous après la messe, lui tendit la main. Daniel passa sans s'arrêter.
— Si ceux qui m'assistent me refusent l'aumône, qu'est-ce que je vais devenir ? dit la pauvresse.
Daniel l'entendit.
— Elle a raison, pensa-t-il, et faut-il l'oublier parce que je souffre?
Il tira quelque menue monnaie de sa poche et la donna à la pauvresse.
— Ne m'en veuillez pas, dit-il, et priez pour moi, je suis bien malheureux.
C'était la première fois depuis la ruine de son père que Daniel parlait de lui et laissait voir ce qu'il éprouvait.
Sur ces entrefaites, un médecin qui passait par la ville entreprit de guérir le faïencier et le soumit à un traitement qui devait faire merveille. Une bonne femme que sa science ou le hasard avait débarrassée d'une vieille maladie l'avait recommandé à la mère de Daniel.
— Il promet de rendre la raison à ton père, dit-elle son fils, mais le traitement est cher, il sera long ; qu faut-il faire ?
— Appelez ce médecin, répondit Daniel.
A quelque temps de là, il fallut donner de l'argent au médecin. Daniel en avait bien un peu, mais pas assez. Il songea tout d'abord à s'adresser à M. de La Goudraie qui certainement lui en prêterait, ne fût-ce qu'à titre d'avance. Un matin donc, il se fit annoncer dans le cabinet du secrétaire général, mais là sa timidité accoutumée fut la plus forte. Il ouvrit la bouche, tortilla son chapeau et ne dit rien.
— Vous avez à me parler? dit enfin M. de La Coudraie qui faisait mine de lire un rapport, et, sans lever les yeux de dessus son papier, il ajouta :
— Parlez donc, mon cher monsieur Daniel, parlez. Daniel, à qui les mots ne venaient pas, se souvint à
propos d'un certain employé qui était dans une grande gêne par suite d'une maladie qu'il avait faite :
— C'est pour M. Picard que je viens, balbutia-t-il : il est dans un grand embarras, et sachant combien £, le secrétaire général est bon pour moi, il a pensé qu'à ma prière vous voudriez bien lui accorder une petite gratification.
— Est-ce que vraiment il en a besoin? demanda M. de La Goudraie.
— Le plus pressant besoin, reprit Daniel à qui le courage ne manquait pas quand il s'agissait d'un autre.
M. de La Goudraie prit une feuille de papier, écrivit quelques mots et signa.
— Voilà un bon de trois cents rancs, dit-il, donnezle à votre protégé.,, le caissier de la préfecture l'acquittera... Et surtout recommandez à Picard de ne plus tomber malade,
Daniel remercia M. de La Goudraie et porta le bon à l'employé.
— Tiens! dit l'employé en sautant de joie... c'est gentil à vous d'avoir pensé à moi 1 . . . Cent êcus ! Faut-il qu'il vous en donne de ces gratifications pour qu'à votre prière j'obtienne cent écus !
Et sans prendre le temps de mettre son chapeau, il courut chez le caissier.
En quittant la préfecture, Daniel pensa à s'adresser au père d'un de ses élèves, qui était fort riche, et qui lui avait témoigné quelque amitié.
— J'aurai plus de courage avec lui, se dit-il.
Il courut chez l'élève, et sonna hardiment ; mais la porte de la maison ouverte, son courage l'abandonna. Il avait la gorge sèche,
— Ah! c'est vous, monsieur Daniel? dit le père Àvez-vous changé les heures de vos leçons?
— Oh î non, Monsieur, non.
— Eh bien ! je suis charmé de vous voir. Y a-t-iî quelque chose pour votre service ?
Daniel toussa, ouvrit la bouche, et toussa de nouveau.
— Mon Dieu! Monsieur, dit-il enfin, c'est que j'ai prêté mon Horace... on ne me l'a pas rendu... et je venais voir si monsieur votre fils pouvait...
— Vous prêter le sien... certainement... Ses livres sont là, sur cette table... Prenez.
Daniel rentra chez lui les mains vides.
— Le médecin est venu deux fois, lui dit sa mère, il dit que s'il n'est pas payé, il ne pourra pas continuer le traitement, et s'il s'arrête, c'est comme s'il n'avait rien fait.
— Bien ! répondit Daniel, si le médecin revient ce soir, vous lui direz qu'il aura son argent demain.
Ii pensa à en demander au marchand dont il faisait la correspondance ; cet homme était brusque, mais bon à sa manière, et qu'était-ce pour lui qu'une avance de quelques centaines de francs dont il était sûr de se rembourser mensuellement?
Ce raisonnement était fort bon ; mais Daniel n'osa pas entrer chez le marchand à une heure où il n'avait pas l'habitude de s'y montrer. Il arriva jusqu'à la porte, mit la main sur le bouton, puis s'en alla. Si dans ce moment-
là quelqu'un était sorti du magasin, fi se serait mis à courir.
— Gomment font donc les gens qui font des dettes? se dit-il.
Pour rentrer chez lui il dut passer par la rue qu'habitait le drapier. Il leva les yeux quand il fut devant la maison.
— Ah ! mon Dieu ! se dit-il, quelle existence auraisje faite à mademoiselle Victoire si elle m'avait épousé!...
Cependant il n'avait pas d'argent et il avait promis à sa mère d'en rapporter. Gomme il marchait dans la ville un peu au hasard, il passa devant la boutique d'un libraire qui, au temps de sa prospérité, lui avait vendu beaucoup de livres. Une idée subite lui traversa l'esprit et il entra chez le libraire.
— Voulez-vous acheter ma bibliothèque ? lui dit-il tout de suite.
La bibliothèque de Daniel, bien qu'elle n'eût ni livres rares ni éditions précieuses, était assez riche en volumes d'une facile défaite, le faïencier ayant mis un certain orgueil à lui donner de bons ouvrages, bien reliés, sur les belles-lettres, l'histoire, la géographie. On y voyait surtout une belle collection des classiques latins et français.
— Volontiers, répondit le libraire ; tout dépendra du prix.
Entre un homme qui veut vendre et un homme qui veut acheter, l'accord est bientôt fait. On convint du prix, et Daniel rentra chez lui avec le libraire.
Tous les livres furent mis dans de grands paniers et emportés. Au bout d'une heure, tous les rayons de la bibliothèque étaient vides. Quand le libraire fut parti, Daniel apporta la somme entière à sa mère.
— Tenez, ma mère, lui-dit-il, voilà l'argent, payez le; médecin.
La mère de Daniel avait assisté à cette vente sans rien dire ; mais quand elle tint l'argent dans ses mains, quand elle vit la pâleur de son fils à qui ce dernier trésor, cette suprême consolation venait d'être ravie, elle sentit le flot de la pitié monter à son cœur.
— Que Dieu te bénisse, mon pauvre enfant 1 lui ditelle.
Et elle l'embrassa avec une effusion qui bouleversa Daniel.
Pour la première fois de sa vie il pleura entre les bras de sa mère.
Tous ces déchirements et toutes ces luttes épuisaient la santé de Daniel ; il éprouvait souvent des douleurs sourdes dans la poitrine, mais il ne se plaignait jamais. Peut-être aussi n'y prenait-il pas garde. Il les attribuait à l'excès du travail. Depuis qu'il ne lisait plus, il écrivait
davantage, Sa lampe veillait plus longtemps la nuit; quelquefois le jour la trouvait allumée ; il trompait la fatigue du travail quotidien par une autre fatigue.
Un soir qu'il traversait la place du Château de ce pas régulier qu'il avait toujours, Daniel se trouva tout d'un coup en face d'un jeune homme qui lui tendait la main d'un air amical. Daniel ôta son chapeau et le regarda sans parler.
— Tu ne me reconnais donc pas ? dit ce jeune homme.
— Non, Monsieur, répondit Daniel.
— Monsieur î... à moi... ton camarade! Regarde bien, reprit l'autre.
Daniel fit ce que le jeune homme lui demandait.
— Oui, il me semble bien vous avoir vu quelque part, il y a longtemps, dit-il.
— Pardieu, tu m'as vu au collège, il y a sept ou huit ans. Tu ne te souviens donc plus de Fabrice ?
— Fabrice d'Obernais! s'écria Daniel.
— Lui-même... mais embrasse-moi donc !
Cet élan vainquit la réserve de Daniel, et il embrassa Fabrice de bon cœur.
— Çà ! reprit Fabrice, tu dînes avec moi ce soir ?
— Moi !
— Oui, toi ; je ne parle pas à ton ombre, j'imagine?
— Mais je ne peux pas.
fô8 LES FEMMES HONNÊTES.
— On dîne toujours,., là ou ailleurs. Donc tu dînes avecmoi... D'abord je ne te lâche pas; je traverse Nevers, et il ne sera pas dit que je n'aurai pas trinqué avec mon copain. Quelques vieux amis, du temps que nous étions en philosophie, dîneront avec nous. On tâchera d'être gai, et on boira à la santé du petit père Verjus.
Le petit père Verjus dont parlait Fabrice était un vieux professeur de rhétorique auquel les élèves du collège de Nevers avaient donné ce surnom à cause de son humeur acerbe. Ce souvenir perdu dans un passé joyeux fit sourire Daniel, et il accepta l'invitation de Fabrice.
— Voilà qui est convenu, reprit Fabrice, qui tout en parlant avait passé son bras sous celui de Daniel ; on se réunit à sept heures et on dîne à X hôtel de la Nièvre. C'est là que nous mangions des poulets sautés et des omelettes quand on faisait l'école buissonnière. T'en souviens-tu? Quel appétit nous avions à cette époque 1 Si on t'attend quelque part, va dire que tu n'iras pas, et reviens vite.
Daniel regardait Fabrice ; cet entrain l'étonnait : il s'était déshabitué de la gaieté.
— Que te voilà grand et fort ! qu'es-tu donc devenu? reprit-il.
— Est-ce qu'on sait ? répondit Fabrice. Je suis allé à Paris un peu jeune; j'y ai mangé quelque argent ; j'ai
vu l'Italie et le Caire, comme tout le monde. L'Orient était à la mode, et je suis parti un mardi gras... J'arrive de Bagdad, et je vais tuer des perdrix rouges dans un coin de terre que j'ai dans la montagne. Et toi?
— Moi ? dit Daniel. Oh ! moi je n'ai pas quitté Nevers, et je n'ai rien à raconter.
Làrdessus ils se séparèrent, l'un pour prévenir sa mère de son absence, l'autre pour surveiller les apprêts du festin à Y hôtel de la Nièvre.
Ce Fabrice, tout à coup retrouvé, était un jeune homme du pays, d*une famille riche, et qui, ainsi qu'on l'a vu, avait fait ses études avec Daniel. Une certaine sympathie les avait rapprochés et ils avaient vécu pendant plusieurs années dans une grande intimité. Fabrice avait l'humeur un peu vagabonde et dénichait les oiseaux plus volontiers qu'il ne cultivait le jardin des racines grecques ; mais en revanche il était adroit à tous les exercices du corps, vaillant et hardi. Daniel, qui était en terme de collège xmpiocheur, ne brillait pas aux jeux de la toupie et du cheval fondu, mais il aimait à rendre service en traduisant pour autrui les passages difficiles. Combien de fois n'avait-il pas écrit le thème ou la version de Fab^Cd ! et en retour de ces petites complaisances, combien de fois le gentilhomme n'avait-il pa» prêté au roturier l'aide de ses poings au milieu des querelles
GO les femmes honnêtes.1
intestines des récréations ? Tout alors était commun entre eux, livres et cerceaux, plaisirs et pensums, chagrins et brioches. Puis un jour vint où la fortune poussa l'un vers Paris et l'autre dans les bureaux de la préfecture de Nevers. Dans les commencements ils s'écrivirent quelquefois ; mais Fabrice vivait dans un grand tumulte, tandis que Daniel végétait tristement au fond de sa province. Les lettres cessèrent bientôt sans qu'on puisse dire lequel ne répondit pas à l'autre, et tout sembla fini entre eux jusqu'au jour de leur rencontre sur la place du Château.
Il n'y avait que quatre ou cinq convives au dîner de Y hôtel de la Nièvre, Fabrice, Daniel, un étudiant qui poursuivait son cours de médecine depuis tantôt six ans, un avocat du barreau de Nevers et un jeune propriétaire de la ville. Trois ou quatre autres invités avaient fait défaut.
— Le substitut ne viendra pas, dit Fabrice, il a peur de souiller la majesté de sa robe... Mettons-nous à table.
Le dîner fut fort gai : les souvenirs de collège firent presque tous les frais de la conversation. On parla des maîtres et des écoliers; on y mêla quelques épisodes de la vie de chacun, et pour entamer une bouteille de vin de Champagne on n'attendait pas que l'autre fût achevée. Daniel fit comme tout le monde, il vida son verre et redevint le Daniel des anciens jours.
Quand on eut allumé les cigares, — il était onze heures à peu près, — la bande se dispersa. L'un avait sommeil, un autre parla d'un rendez-vous, le troisième regrettait sa partie de dominos de tous les soirs ; chacun tira de son côté, et Daniel et Fabrice restèrent seuls.
Un ruisseau ombragé de saules et de peupliers court tout auprès de Y hôtel de la Nièvre. Daniel et Fabrice, invités par un beau clair de lune, en gagnèrent les bords et s'enfoncèrent dans la campagne. Excité à son insu par le vin de Champagne, aussi peut-être par l'influence de l'heure et l'empire des souvenirs, Daniel parlait à Fabrice comme s'ils eussent été tous les deux sur les bancs de la salle d'étude. Dix ans étaient oubliés; son cœur s'ouvrait et livrait passage à toutes les choses qu'il y cachait comme dans une prison.
— Ce n'est pas gai ce que tu me racontes là, dit Fabrice.
— Gai î gai I Tu es donc gai, toi? reprit Daniel.
— Quelquefois.
— Tu ne sais pas ce que c'est que de travailler sans relâche, et sans repos, et sans espoir!... Yoilà dix ans que je n'ai pas causé l Je ne suis un peu tranquille que la nuit, quand je suis seul dans ma chambre. J'ouvre la fenêtre, je regarde la Loire large et toute brillante, etjepense à je ne sais quoi!... Lorsque je ne pense pas, j'écris,
— Et que diable écris-tu ?
— Ceci et cela ; de la prose ou des vers.
— Des vers aussi!... Au fait, tu rimais déjà quand nous étions au collège.
— Que veux-tu... on rime toujours! Ça me console ! Il me semble que je suis moins malheureux pendant que ma plume court sur le papier... Ma tête brûle, le sang bout, j'ai un peu de fièvre, mais j'oublie... Àh ! ma vie de tous les jours, cette vie misérablement active et surchargée de travaux stypides, elle me tue ! Ne crois pas que je la regrette, au moins ; elle donne du pain à ma mère, et par elle mon père est. heureux... Dieu veuille seulement que mes forces durent autant qu'eux... Après, si je meurs, tant pis.
Fabrice poussa la fumée de son cigare et regarda Daniel. Il avait traversé le monde à Paris, et si sa nature bonne et franche ne s'y était pas gâtée, le levain de l'incrédulité était entré dans son cœur. Et puis il savait quels ravages une certaine école de littérature a causés dans beaucoup de jeunes esprits heureux de chanter les charmes de la désillusion et les enivrements du désespoir. Il se demandait donc si Daniel n'avait pas sucé le lait de cette méchante nourrice.
—On meurttoujours.dit-ilenrôpondantauderniermot de Daniel. Un léger sourire accompagnait celle réponse.
Daniel haussa les épaules.
— Mourir, ce n'est rien, reprit-il : les oiseaux du ciel meurent sans se plaindre ; mais la chose horrible, c'est de mourir avant d'avoir vécu.
— Qu'aurais-tu voulu faire ? demanda Fabrice intéressé déjà par le tour que prenait l'entretien.
— Tu vas te moquer de moi... Mais non, tu m'as aimé autrefois, peut-être m'aimes-tu encore... Tu ne riras pas... tu me plaindras... Je ne voudrais pas, en le répétant, parioder un mot célèbre, mais il me semble qu'il y avait en moi quelque chose... Ah! si j'avais pu suivre mon instinct... vivre d'une vie plus intellectuelle, peutêtre serais-je à présent ce que je ne serai jamais 1 Mais tout m'a manqué à la fois... Figure-toi que je n'ai môme plus de livres. C'est comme si tu perdais tous tes amis d'un seul coup... Quel vide immense ne serait-ce pas autour de toi 1 Je n'avais plus rien pour remplir ma solitude... je me suis mis à écrire. Est-ce bon, est-ce mauvais ce que je fais? je n'en sais rien. Qu'importe d'ailleurs ! Quand par hasard un journal me tombe sous
( les mains, s'il rend compte d'un événement littéraire, il me passe des larmes devant les yeux... Ça me fait mal. Toi, tu vis à Paris, au milieu de mille surprises qui sont l'histoire de tous les jours ; tu as été à Bagdad, tu ne comprends rien à ce que je te dis... Tu crois peut-être
que je suis gris ou fou, que sais-je ? Tu ne t'imagines pa à quel degré l'isolement et la tristesse peuvent porter l'exaltation d'un pauvre homme qui, dans sa ville natale et au milieu de sa famille, vit comme dans un désert ! Je ne te dis pas que j'ai du talent... Du talent pour qui et pourquoi?... À quoi cela me servirait-il ? Mais je souffre et je pleure î Et si je n'allais pas à la messe le dimanche, si je ne priais pas, il y a des heures où je me tuerais... Quand je pense que demain et le jour suivant et les jours d'après ressembleront à hier, et qu'hier ressemblait àaujourd'hui... je deviens fou !
Fabrice prit la main de Daniel et la serra.
— Pourquoi ne m'as-tu pas écrit ? lui dit-il.
< ' — On n'écrit pas , répliqua Daniel... moi surtout qui n'ai jamais dit à personne ce que je te dis à présent. Et puis le malheur rend farouche... je suis comme une bête fauve blessée... j'expire dans mon coin. . Il n'y avait dans le geste et dans l'accent ni comédie ni prétention ; Fabrice sentit que Daniel disait vrai.
— Quel courage t'a-t-il donc fallu pour supporter tout cela? reprit-il.
— Ah ! le courage n'y était pour rien ; il y a longtemps que je n'en ai plus. La résignation a tout fait. Quand le vent souffle, les arbres plient, et si le vent souffle toujours, les arbres finissent par ne plus se rele-
ver. Je suis comme un de ces arbres... Je t'ai dit quelles étaient mes distractions, quelques feuilles de papier noircies... Veux-tu les voir?
Cette demande, si innocente qu'elle fût en apparence , contraria Fabrice; il crut y reconnaître l'écho d'une vanité qui chantait dans l'esprit d'un petit poëte de province. Elle lui gâta l'effet produit par l'élan et la fièvre de Daniel.
— Comme tu voudras! reprit-il un peu froidement.
Daniel prit un sentier à travers champs et se dirigea vers la ville en compagnie de Fabrice, qui ralluma un second cigare.
Pendant toute la distance qui séparait Nevers du lieu où se trouvaient Fabrice et Daniel, celui-ci parla avec une grande exaltation. Quelquefois il s'arrêtait, et passant la main sur son front :
— J'ai du feu dans les veines 1 disait-il.
Puis il recommençait, ne laissant dans l'ombre aucun des coins les plus secrets de sa vie. Fabrice restait suspendu entre le doute et l'émotion. Parfois il éprouvait une pitié profonde pour ce pauvre être à qui rien ne souriait; et deux minutes après il se demandait si Daniel n'avait pas lu Chatterton, et ne l'avait ni compris ni digéré.
Ils arrivèrent enfin à la petite maison que la famille de Daniel occupait derrière l'évêchê. Daniel en ouvrit la porte et conduisit Fabrice à travers le jardin dans cette petite chambre où il avait passé tant de nuits à veiller. Il en poussa la fenêtre. La nuit était claire, on voyait trembler les étoiles dans le fleuve.
— Tiens, voici la Loire, voilà cet horizon derrière lequel est Paris, dit Daniel; il n'est pas un de ces arbres dont je ne connaisse le murmure !... Combien de fois me suis-je accoudé là ! Ce vent froid qui souffle, combien de fois n'a-t-il pas rafraîchi mon front !
Fabrice vit percer un peu de lyrisme dans ces quelques paroles ; il fronça le sourcil et s'assit nonchalamment sur un vieux fauteuil.
— Voyons tes vers, dit-il.
■— Oh î rassure-toi, répondit Daniel, qui démêla l'intention de Fabrice, il y en a fort peu... Arrête-moi dès le premier, si ça t'ennuie, je ne t'en voudrai pas.
La résignation qui se montrait dans l'accent bien plus que dans les paroles de Daniel toucha le voyageur.
— Lis toujours, reprit-il, je t'écoute.
Il alluma un nouveau cigare et s'assit en face de Daniel.
Daniel ouvrit un tiroir et prit au hasard, au milieu d'unfouilli de papiers, quelques feuilles tachetées d'encre, cà et là. Il les parcourut des yeux.
— C'est peut-être très-mauvais, ce que je vais te lire... dit-il en hésitant ; si nous nous en tenions là ?
— Tu sais le proverbe... le vin est tiré..»
— Buvons-le donc ! reprit Daniel.
Et il commença.
Fabrice s'attendait, il faut le dire, à entendre de méchants vers sur de vieux motifs. Ceux que lisait Daniel 1 étonnèrent bientôt par leur tour vif et leur fermeté.
Au vingtième, Daniel s'arrêta ; sa voix tremblait un peu et d'un regard timide il interrogea l'auditoire :
— Est-ce assez? dit-il.
— Non, continue, dit Fabrice.
Au troisième feuillet, Fabrice jeta son cigare.
— Mais, reprit-il, c'est une comédie que tu me lis?
— Oui.
— Pourquoi donc une comédie plutôt qu'un drame ou tout autre chose?.,.
— Je ne sais... Il y a cinq ou six ans que je n'achète plus de livres. . . j'en suis resté aux anciens. . . Est-ce qu'on n'en fait plus?
Et souriant à demi :
— Tu verras, reprit-il, qu'ils m'auront gâtô,
— Est-elle finie cette comédie ?
— Non.
— Tant pis.
— Ce n'est donc pas si mauvais ?
— Mauvais? Mais non, pardieu ! c'est fort bon.
Les yeux de Daniel brillèrent d'une joie si naïve que Fabrice vit bien qu'il avait affaire à un homme d'un
DANISLÎ 69
esprit simple et droit. Le lecteur pouvait bien avoir con«v science de son mérite, mais il n'en était pas bien sûr. Fabrice, qui tout d'abord avait craint de rencontrer cbez son ancien condisciple un poète de chef-lieu tout gonflé de suffisance et jouant à l'homme incompris, fut entièrement rassuré et sortit de sa réserve.
~ Je te dis que c'est fort bon, reprit-il; on peut no pas faire de ces choses-là et s'y connaître !... J'en ai assez entendu au théâtre et dans les salons... Mais, dis-moi, pourquoi ta comédie n'est-elle pas achevée? Tu l'as prise un peu par tous les bouts... ce n'est donc pas le plan qui t'arrête.
Le front de Daniel s'assombrit.
— Oh 1 que non l dit-il.
— Qu'est-ce alors ?
Daniel devint blanc; il regarda Fabrice et devint pourpre.
— C'est que... reprit-il.
Il balbutia deux ou trois mots sans suite et s'arrêta. . — Ah ! je devine, il y a quelque amourette là-des-; sous, s'écria Fabrice gaiement; raconte-moi ça.
— Je n'ai rien à raconter, reprit Daniel en faisant un grand effort de courage ; j'aimais à cette époque et je travaillais... à présent, je ne travaille plus.
*— C'est-à-dire qu'on t'a un peu trahi. . . pardieu 1 nous
avons tons passé par là. Mais, bah I il n'y pas de déses» poir sans bornes et de regrets éternels !... J'en ai vu bien d'autres !... Regarde-moi, je n'en suis pas mort.
— Tu n'étais pas seul, toi î
Daniel passa ses mains sur ses yeux et détourna la tête.
— Bon ! se dit Fabrice, vous allez voir que c'est un Chatterton doublé d'un Saint-Preux î
Mais comme au fond et malgré son apparence railleuse, Fabrice avait le cœur bon et ouvert aux sentiments vrais, il se reprocha ce premier mouvement; l'attitude de son ami et la simplicité de cette douleur qui craignait de se laisser voir achevèrent de le vaincre.
Il lui prit la main sans parler et la lui serra.
Daniel se leva et marcha vivement. Il avait besoin d'éclater.
— Que veux-tu ? dit-il, cette pauvre enfant voulait attendre et m'épouser !... Qu'avais-je à lui offrir? L'honnêteté me faisait un devoir de la dissuader de ce projet, dans lequel elle persistak avec toute la tendresse d'une femme et tout le courage d'un homme... Ça m'a fait bien du mal !... Depuis lors je n'ai plus entendu parler de Victoire...
— Ah 1 elle s'appelle Victoire ?
— Victoire, oui Dieu! il y avait longtemps que
je n'avais entendu ce nom ! Quand je me suis séparé d'elle,
ilm*a semblé qu'on m'arrachait quelque chose .. Le vide s'est fait dans mon cœur; il y a comme un trou, et rien ne l'a comblé depuis... J'ai tout fait pour n'y plus penser... et tout me la rappelle... Les heures qui sonnent me disent celles où je la voyais... Hélas î un jour, un seul, j'ai cru que ce bonheur serait éternel... Un matin, je me suis réveillé sur un banc de pierre... j'avais froid, j'étais seul et je pleurais.
De grosses larmes gonflaient les paupières de Daniel, tout son corps tremblait.
Fabrice, touché cette fois, n'osait l'interrompre.
— Depuis ce moment, reprit Daniel avec effort, je n'ai plus voulu toucher à cette comédie que je faisais pendant qu'elle m'aimait... c'est môme la première fois que je la regarde... Àhl le beau temps 1 je ne savais plus que j'étais misérable... j'avais le cœur léger... A présent, c'est comme si je n'en avais plus... Mon Dieul que j'aj pleuré dans cette chambre 1
Daniel frappa du pied et courut vers la fenêtre pour présenter son visage au vent de la nuit,
Fabrice tout ému se plaça près de lui.
■ — Tu me prends la main et tu cherches à me consoler, poursuivit Daniel ; va, il faudra bien que ça s'use ; est-ce qu'on ne vient pas à bout de tout !
\ Ces paroles de Daniel témoignaient d^une résignation
si amère et si pleine de découragement que Fabrice en fut remué jusqu'aux entrailles. Il jeta ses bras autour du cou de Daniel et l'embrassa sans bien savoir ce qu'il faisait.
— De ce jour tu es mon frère, lui dit-il ; aide-moi, et à nous deux nous te guérirons.
L'aube blanchissait les coteaux de la Loire, et déjà les eaux du fleuve avaient cette teinte nacrée qui précède le matin, lorsqu'on entendit dans le jardin un bruit de pas criant sur le gravier. Au même instant une voix se mit à chanter entre les arbres. Fabrice écouta et reconnut une vieille chanson du pays.
Si vous youlez que l'on vous aime* Petite, il faut aimer de même :
Un peu d'amour nourrit l'amour,
Petite, Un peu d'amour nourrit l'amour,
M'amour !
Mais pour que toujours on vous aime, Gardez-vous d'un amour extrême :
Trop d'amour fait mourir l'amour,
Petite, ïrop d'amour fait mourir l'amour,
M'amour J
La voix passa sous la fenêtre et s'éteignit, — C'est mon pauvre père qui chante, dit Daniel; il ce dort guère, et me réveille le matin quand il court à son potager... A présent, il faut cacher ces papiers... mes élèves vont venir.
— Adieu, dit Fabrice, nous nous reverrons.
Mais dans la journée, Daniel reçut une lettre*, par laquelle Fabrice lui annonçait son départ.
« Ma mère m'apprend que deux de mes amis m'attendent chez elle, disait cette lettre, et me prie d'arriver. Bien que je ne sois pas un roi, la politesse veut que je sois exact... Je pars donc, mais dans quinze jours ou trois semaines, je serai de retour,, et alors nous aviserons ensemble aux moyens d'arranger ta vie. Si d'ici là tu avais besoin de moi, n'oublie pas que ton frère de* meure au château d'Obernai, dans le Morvan.
» Fabrice. »
Le mot de frère était souligné.
— Déjà parti 1 murmura Daniel ; il va me manquer! Mais quinze jours passèrent , puis trois semaines ,
puis deux mois, et Daniel ne reçut pas de nouvelles de Fabrice. Il éprouvait alors une telle fatigue morale, en quelque sorte un tel épuisement qu'il ne chercha même pas la cause de ce silence. Une fois, il prit la plume pour écrire à Fabrice, puis il la rejeta.
— À quoi bon! dit-il.
Seulement, la secousse produite par la visite de Fabrice avait porté ses fruits : Daniel s'était remis à travailler à cette comédie abandonnée tout à coup, non pas certainement pour le parti qu'il en pourrait tirer, mais
pour tromper sa fatigue et donner un aliment a son ennui.
Le médecin qui avait promis de sauver le faïencier ne put rien contre la folie dans laquelle il était tombé. De nouveaux accidents se présentèrent, la paralysie survint, et il dut renoncer à son traitement. Les chansons et la gaieté du pauvre homme qui entretenaient un peu de bruit et de vie dans la petite maison, cessèrent tout à fait ; elle iat comme un tombeau habité par deux ombres. Quand le malade fut couché dans son lit, la mère de Daniel redoubla d'énergie et d'activité ; elle renvoya la seule domestique qui les servait et pourvut à tout. La pensée du devoir était en elle comme une barre de fer ; mais elle en avait toute la sécheresse et toute la roideur, en même temps que la fermeté. Quand son fils la pressait de s'associer une aide et de goûter un peu de repos :
— Non, disait-elle, avec l'argent que me coûterait une domestique, je puis donner des friandises à ce pauvre homme. Tu travailles pour ton père, je travaille pour mon mari.
Et, l'ouvrage fini , elle tricotait, assise au pied de sou lit. Elle ne sortait plus que pour aller à la messe.
C'était alors le temps des vacances; les élèves étaient partis, et l'une des principales ressources de Daniel lui manquait. Cependant, la nourriture du malade était
fort coûteuse ; il fallait pourvoir à tout et ne pas ouvrir la porte aux dettes. Déjà Daniel expédiait la correspondance d'nn marchand grainetier; il devint teneur de livres chez xm épicier.
Un matin, après une absence de plusieurs mois, Fabrice entra tout à coup dans la chambre de Daniel. Il fut épouvanté du changement qu'il remarqua en lui : ses yeux étaient caves et brillants, ses joues creuses, son teint plombé ; il toussait en parlant, et la peau de ses mains était brûlante et sèche.
— - Qu'as-tu donc? s'écria Fabrice.
— Mon père se meurt, répondit Daniel.
— Mais toi, toi, es-tu malade ?
— Moi ? tu trouves que j'ai la fièvre ? Cela tient peutêtre à ce que je ne dors plus.
Il y avait sur la table un long mémoire de pharmacien et un bout de bougie à moitié consumé. Fabrice vit à côté une plume, de l'encre et du papier.
— Malheureux! s'écria-t-il, tu travailles toute la nuitl
— Que veux-tu ! reprit Daniel, les remèdes coûtent si cher, et puis, je te l'ai dit, je ne dors plus... Que faire dans un lit quand on n'a pas sommeil ?
— Mais pourquoi ne m'as-tu pas écrit ? Pourquoi ne t'es-tu pas adressé à moi ?
76 LES FEMMFS HONNÊTES.
Daniel regarda Fabrice sans répondre.
— Oui, je te comprends, reprit Fabrice, tu ne savais même pas ce que j'étais devenu ! Àh 1 misérable que je suis, le bonheur rend égoïste. J'étais heureux, et je t'oubliais.... Me pardonnes-tu, Daniel?
— Qu'ai-je donc à te pardonner ? Tu ne me dois rien. Le fait est que Fabrice avait été surpris dans son château
d'Obernai par une coquette qui revenait des eaux. La campagne est propice aux bucoliques, et le jeune homme s'était laissé prendre aux doux regards et aux manèges d'une Cêlimène de province. De poursuite en poursuite, il l'avait suivie un peu partout; et cette belle aventure, commencée aux vendanges, avait duré jusqu'à la chute des feuilles; après quoi Fabrice n'y pensa plus. Ce n'est pas qu'il n'eût conservé un vif et profond souvenir de Daniel, et qu'il n'eût le désir sincère de le tirer de cet abîme où ses forces allaient s' épuisant; mais comme un brin d'herbe court avec le flot qui l'emporte , et décrit, du sable au gazon, les sinuosités de la rive, Fabrice avait suivi la pente de l'occasion, et s'était quelque peu égaré sans perdre d'ailleurs aucune de ses bonnes intentions. Mais on sait le proverbe arabe : L'intention est d'or, le hasard est de fer.
La saison finie et les amours envolés, il s'était souvenu de Daniel et, toutdesuite, il était parti pour Nevers. On sait
comment il avait retrouvé son pauvre condisciple. Au premier regard, on voyait bien que Daniel était plus malade qu'il ne le croyait lui-même. Sa mère, effrayée des ravages que la fièvre et les chagrins avaient faits en quelques mois, lui en avait parlé avec une sollicitude qui n'était pas dans ses habitudes ; il lui avait répondu simplement qu'il n'avait pas le temps de s'en apercevoir. Il était facile de comprendre qu'il ne tenait plus à rien et que sa seule envie était de mener jusqu'au bout la tâche qu'il avait entreprise.
La maladie de son père marchait à grands pas, et peu de jours après l'arrivée de Fabrice on vit clairement que la mort était proche. Il fallut redoubler de soins et de veilles , et Fabrice parvint à faire accepter à Daniel un aide et des secours qui rendirent la fin du pauvre faïencier plus douce et plus facile.
L'épuisement de Daniel se montra dans toute sa force après cette mort; le cœur de la mère s'en épouvanta, et pour la première fois depuis tant d'années passées dans de si longues tristesses et de si dures épreuves , elle pleura en le serrant dans ses bras.
Le moment était venu pour Fabrice d'exécuter le projet qu'il avait conçu. Il prit la mère de Daniel à part, et lui fit comprendre que si son fils restait plus longtemps à Nevers il était perdu. Il lui fallait un changement d'air,
et plus que cela, un changement de vie, des distractions, du repos, du bien-être, tout ce qui lui manquait enfin.
— Faites ce que vous voudrez, dit Ja mère, et sauvez-le ; ma tâche à moi est finie. Il ne me faut plus qu'un coin de terre et qu'un morceau (Je pain. Je saurai bien les trouver.
Mais Fabrice avait tout prévu et tout arrangé. Il avait une métairie à quelques lieues de Nevers ; il proposa à la mère de Daniel de s'y établir.
— La maison est en mauvais état, il y a des réparations à faire, dit-il; vous surveillerez les travaux et la dépense, et tiendrez tout en ordre. La basse-cour est considérable, ainsi que la bergerie, qui seront sous votre direction spéciale... Ce n'est pas l'ouvrage qui vous manquera.
Et il entra dans de grands détails sur tout ce qu'il y avait à faire.
— Il me fallait une personne sûre et dévouée, ajoutat-il avec délicatesse, et en exagérant l'importance qu'il attachait à cette position ; vous me rendriez un véritable service en vous établissant à la Glose tte, où tout va mal faute de surveillance.
La veuve du iaïencier accepta sans hésiter, et informa son fils de sa résolution.
— J'irai quelquefois vous voir le dimanche et j'y passerai les jours de fête, dit Daniel.
— Non pas, non pas! reprit Fabrice, toi, tu viendras à Paris avec moi.
— A Paris ! répéta Daniel, et qu'y feraî-je ?
De ce côté là aussi, les précautions de Fabrice étaient bien prises; il parla d'un de ses parents qui était député et qui avait besoin d'un secrétaire intelligent et discret auquel il pût confier sa correspondance, et qui vint chaque jour travailler avec lui. Ce parent s'était adressa à Fabrice, qui connaissait beaucoup de jeunes gens, et lui Fabrice, avait pensé à son ami Daniel.
— Quelquefois tu n'auras rien à faire, dit-il en finissant, quelquefois, tu auras vingt lettres à écrire. Quand la correspondance chômera, tu penseras à tes affaires ; quand les lettres viendront, tu les écriras, et tout s'arrangera pour le mieux. Tu feras ton chemin là-bas aussi bien qu'à Ne'? ers ,
Rien n'attachait plus Daniel à sa ville natale, à présent que son père était mort et que sa mère allait partir.
— Eh bien î j'accepte, dit-il; îï faut seulement que je fasse mes adieux à M. de La Coudraie.
Le secrétaire général était en train de feuilleter une liasse énorme de papiers quand Daniel parut dans son
oO LES FEMMES HONNÊTES.
cabinet; à la nouvelle qu'il lui donna de son prochain départ, M. de La Goudraie parut très-surpris.
— C'est donc votre démission que vous m'apportez? dit-il.
— Je viens du moins vous remercier de la bienveillance que vous m'avez toujours témoignée, répondit Daniel.
Le secrétaire général prit un air important et secoua la tête.
— C'est une grave détermination, reprit-il; j'avais justement un projet qui vous concernait... une situation à vous offrir. . . mais il n'y faut plus penser.
Le fait est que M. de La Coudraie n'avait rien à proposer à Daniel ; c'était comme un appât qu'il jetait en avant pour s'attacher un collaborateur précieux. Daniel ne remuant pas, le secrétaire général se leva.
— Adieu donc, reprit-il, et bonne chance.
A peine Daniel eut-il passé la porte que M. de La Coudraie soupira.
— Encore un ingrat 1 murmura-t-il, je lui ai appris la science administrative et il me quitte!
Les préparatifs de déplacement ne furent pas longs, et peu de jours après cet entretien, Daniel quitta Nevers. Mais une heure avant de monter en voiture, poussé par une force invincible, il s'était échappé vers la rue où si
longtemps le sourire de mademoiselle Victoire l'avait' accueilli. Il éprouvait ur indéfinissable besoin de la revoir. L'aspect de la maison lui fit battre le cœur ; mais la fenêtre de la salle basse était fermée ; il n'y avait plus ni pinson ni fleurs sur l'appui. Une vieille femme du voisinage qui le connaissait, l'arrêta pendant qu'il regardait la maison :
— Vous cherchez peut-être mademoiselle Victoire ? lui dit-elle.
— Non, balbutia Daniel déjà troublé.
— C'est que vous l'auriez trouvée chez son mari, à l'autre bout de la rue.
Daniel quitta Nevers dans un état de tristesse morne ; il lui semblait qu'il avait perdu mademoiselle Victoire pour la seconde fois.
Ce député dont Fabrice avait parlé à Daniel ne le prenait en qualité de secrétaire qu'à la considération de son parent qui l'en avait prié. Le secrétariat n'était qu'un prétexte au séjour de Daniel à Paris, et Fabrice seul en payait les appointements. Daniel acceptait une rémunê* ration, il n'eût jamais accepté de secours. La présentation se fit le plus sérieusement du monde, et dès le lendemain, le député, sur les instances de Fabrice, lui donna quelques lettres à écrire et une analyse à faire sur un rapport qui était soumis à l'examen d'une commis-
sion. Cette occupation prôtait à la place une apparence de réalité. On trouva à Daniel un petit appartement rue Duphot, et Fabrice, qui demeurait du côté de la Madeleine, l'y installa commodément.
Au bout de quelques jours Daniel fit observer à Fabrice que le député chez lequel il ne manquait pas de se rendre chaque matin, n'avait presque jamais rien à lui faire faire.
— Veux-tu donc le forcer de répondre à des commettants qui ne lui écrivent pas? dit Fabrice.
— Non, sans doute, mais je vais lui proposer de me renvoyer ; je ne gagne pas l'argent qu'il me donne.
— Il prendra un autre secrétaire. . . C'est une manie qu'il a, je le connais ; tu perdras cent écus, et il n'y gagnera rien.
— C'est que ça m'attriste de ne rien faire...
— Tuas une plume, de l'encre, du papier... Travaille pour toi... finis ta comédie, par exemple.
— Oh ! elle est finie î
— Eh bien, donne-la-moi, et fais-en une autre.
— Une autre 1 reprit Daniel avec un triste sourire; oh ! il est bien tard !
Fabrice ne fit pas d'autre attention à cette réponse que celle qu'on accorde aux paroles dYji homme ma lade. Il avait de nombreuses relations ui position d'être
utiles à son protégé; il les employa toutes, et porta la comédie de Daniel au directeur du Théâtre-Français, auquel il fut présenté par un personnage influent. Peu de jours après, on lui apprit qu'il avait obtenu une lecture, et cette première épreuve fut suivie d'une réception éclatante. Fabrice, tout joyeux, courut en porter la nouvelle à Daniel.
— Embrasse-moi ! lui cria-t-il, tu es reçu au Théâtre- Français, reçu par acclamations, et ta comédie sera jouée prochainement : on lui donne un tour de faveur.
Daniel lisait assis sur un fauteuil.
— Ah ! dit-il en se levant d'un bond et tout rouge, reçue ! elle est reçue î
Puis le rayon de joie qui avait illuminé son visage s'effaça et il retomba dans son fauteuil.
— Eh bien 1 reprit-il, tu la verras.
Cette indifférence et cet abattement frappèrent Fabrice. H y vit l'indice d'un mal plus profond qu'il ne le soupçonnait, et se décida à faire venir un médecin; mais comme il voulait ôter à cette consultation toute apparence de gravité, il s'arrangea le lendemain pour faire dîner le malade avec l'homme de la science. ïl y avait là deux ou trois autres personnes; le médecin prévenu observa d'abord Daniel, puis le fit causer. Fabrice entraîna : 3 amis dans une pièce voisine, sous prétexte
de leur faire voir des curiosités, et les laissa seuls. Mais au moment de passer la porte il se tourna vers Daniel :
— A propos, lui dit-il, tu ne me parais pas guéri de cette fièvre que tu avais à Nevers; ce matin je t'ai trouvé la main un peu chaude... Voilà le docteur Morin en qui j'ai toute confiance... C'est mon ami encore plus que mon médecin... Causez ensemble... s'il y a quelque chose à faire, il te le dira.
Et il ne parla plus de cet incident pendant toute la soirée ; mais après avoir ramené Daniel chez lui, il prit le bras du docteur.
— Eh bien? lui dit-il.
— Votre ami est plus malade que vous ne le croyez, répondit le docteur Morin, et ce qu'il y a de plus terrible, c'est qu'il le sait. Il meurt d'épuisement. Le moral surtout est attaqué. Une tristesse noire le consume; de longs efforts, de longs chagrins l'ont usé. Il le sent, il le voit, et il ne s'en afflige pas. Il est comme ces vieilles étoffes qu'un service constant a fatiguées ; au premier tiraillement, elles se déchirent.
— Ahl mon Dieul... dit Fabrice, n'avez-vous donc aucun espoir?
— Je ne dis pas cela... Daniel est jeune, son sang a de la loi ce ; c'est le ressort qui manque, le désir de vivra
qui n'y est plus. Il faudrait pour le relever une secousse, une grande joie, une grande émotion, quelque chose enfin qui le rattachât à la vie... mais ici la médecine ne peut rien... aucun de ses organes n'est précisément attaqué... mais toute la sève s'en est allée comme l'eau s'épanche d'un vase goutte à goutte... Ce jeune homme a dû beaucoup souffrir ; si j'osais donner un nom à la fièvre qui le dévore, je l'appellerais la fièvre du découragement.
Fabrice rentra chez lui très-attristé. Il aimait beaucoup Daniel et avait une grande foi en son avenir ; il se reprochait en outre l'abandon où il l'avait laissé à une époque où il avait le plus besoin d'appui et d'amitié. Si alors une main secourable l'avait soutenu, peut-être ne serait-il pas tombé dans ce marasme d'où rien ne le pouvait tirer, pas même les choses qu'il avait le plus souhaitées. Tout rempli des paroles du médecin, Fabrice entoura Daniel des séductions qui devaient avoir quelque prise sur son esprit. Il le mena dans tous les théâtres, le fit assister aux premières représentations des ouvrages qui avaient excité la curiosité publique, et dans l'espoir d'émouvoir son émulation et de raviver sa fibre détendue, il le présenta dans des réunions où se trouvaient les hommes dont les noms avaient réveillé sa sympathie el attiré son admiration. Une bibliothèque composée d'ex-
cellents livres fut placée chez lui par les soins de Fabrice qui ne négligeait rien de ce qui pouvait le distraire ou l'intéresser. Mais surtout il pressait activement la distribution des rôles et la mise en répétition de la comédie sur laquelle ii comptait pour la guérison de Daniel. Quand il fut décidé que la pièce serait lue aux acteurs et mise à l'étude, le malade sembla recouvrer un peu de vie et d'animation. Il remania quelques parties de son œuvre et discuta avec les artistes sur le sens de l'interprétation ; il y apporta même une chaleur qui surprit et charma Fabrice. Cette chaleur, à mesure que les répétitions avançaient, ne se démentit pas; elle devint même plus active et en quelque sorte plus curieuse du résultat. Deux ou trois fois même Fabrice, qui ne passait pas un jour sans visiter Daniel, le trouva écrivant. Le sang colorait ses joues, la vie animait ses yeux.
— Tu le vois, disait Daniel, je rabote et je lime
Je crois bien que j'ai peur.
Mais cette peur même était un bon symptôme.
Une semaine avant le jour de la première représentation, Daniel fut pris d'une faiblesse qui ne lui permit pas de retourner au théâtre. Le médecin qu'il consentit à voir sur les instances de Fabrice lui conseilla le repos et il s'y résigna. Enfin le grand jour arriva; le matin il paraissait assez bien.
DAiOEL. 87
— C'est pour ce hoir, lui dit Fabrice, et Le sera une belle soirée,
Daniel sourit, et, contre son attente, ne manifesta aucun désir de s'y rendre.
— Eh bien! dit-il, tu assisteras à la représentation, et quoi qu'il arrive, chute ou succès, tu viendras me le dire.
— Une chute? que parles-tu de chute I s'écria Fabrice, c'est un triomphe que je te prédis.
— Je ne sais, reprit Daniel, mais j'ai de mauvais près-* sentiments.
Il se tourna vers la fenêtre qui donnait sur un assez beau jardin, et l'ouvrit.
— Regarde ces arbres et ces gros chèvrefeuilles au coin du mur, dit-il, ils me rappellent le jardin de Nevers : t'en souviens-tu ?
Il ne parla plus de sa comédie, et quand Fabrice s'en alla, il ne fit aucun effort pour le suivre.
Peu d'heures après, Fabrice montait l'escalier en courant et poussait la porte comme un tourbillon,
— Embrasse-moi 1 s'écria-t-il; ton nom a été proclamé au milieu d'un tonnerre d'applaudissements.
Daniel, qui était toujours assis devant la fenêtre, fit Un bond.
— Que dis-tu? s'écria-t-il.
— Je dis que ton succès est complet 1 Que de cris î que de bravos 1 que de bouquets!... Tes pressentiments, où sont-ils ? Embrasse-moi, Daniel î
Daniel ouvrit les bras et chancela ; il devint livide.
— Je crois que je meurs... Voilà huit jours que je lutte!... dit Daniel.
Il ferma les yeux, pâlit horriblement et tomba sur un fauteuil.
Le docteur Morin arriva au bout de quelques minutes; il trouva Daniel au plus mal.
— Il nous a caché son état, dit-il, il le savait, il combattait. On dirait qu'il a voulu recevoir la mort debout.
Fabrice, inquiet déjà depuis quelques jours, avait écrit à la mère de Daniel. Il fit partir un exprès sur-le-champ. Le lendemain , après une nuit pendant laquelle Daniel perdit et recouvra plusieurs fois connaissance, une femme vêtue de noir poussa vivement la porte. Elle courut vers le malade et lui prit la main :
— Daniel ! s'écria-t-elle.
Daniel, qui avait les yeux fermés, les ouvrit tout grands:
— Victoire! dit-il.
— Oui, Yictoire, votre Victoire à vous ! reprit la jeune femme : Vêtais veuve, j'ai appris que vous étiez malade et je suis accourue. Ai-je bien fait? ai-je mal fait? je ne sais ; mon cœur m'a poussée, et me voilà.
Elle avait le visage couvert de larmes en parlant, et tenait les mains de Daniel entre les siennes.
— ■ Je suis libre à présent, bien libre I . . . Dites-moi que vous ne me repousserez pas! reprit-elle... Ah! si j'avais su ! ... je ne vous aurais pas écouté !
Elle éclata en sanglots et cacha sa tête sur l'oreiller de Daniel.
Daniel prit la tête de Victoire entre ses mains , comme il l'avait fait une première fois, et l'embrassa avec une sorte de frénésie.
— L'avoir et la perdre ! murmura-t-il.
Puis, joignant les mains au-dessus d'elle, il leva les yeux au ciel.
— 0 sainte résignation ! soutiens-moi! dit-il.
Il resta quelques instants sans parler, remuant les lèvres comme s'il priait; on n'entendait que les sanglots de Victoire.
Un moment après, Daniel fit signe à Fabrice d'approcher, et collant sa bouche contre son oreille :
— Emmène-la, dit-il, et fais venir un prêtre, je sens que c'est fini.
Son visage était calme ; encore une fois il avait triomphé de lui. Victoire, trompée par cette tranquillité, consentit à se retirer.
— Vous me rappellerez ? dit-elle.
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— Oui, mais plus tard, répondit-il avec un sourire dont le sens lui échappa.
Au bout d'une heure, Victoire, étonnée du silence qui se faisait autour d'elle, sortit de la chambre où on l'avait enfermée, et Rapprochant de celle de Daniel, elle en poussa la porte doucement. Fabrice pleurait debout devant la cheminée; le prêtre priait au pied du lit. Victoire jeta un grand cri et tomba sur ses genoux.
— Il a été heureux un jour et il est mort, dit Fabrice