SOUVENIR D'ALLEMAGNE
Un matin, en se levant, un jeune homme de Paris, qu'on appelait Gérard de N..., reçut une lettre de son notaire, qui le priait de passer chez lui. Ce notaire était d'un caractère méthodique et silencieux, il ne lui écrivait jamais que dans les circonstances urgentes. Gérard se rendit donc sur-le-champ à son étude, et un petit clerc l'introduisit dans le cabinet de son patron.
Le notaire montra à son client un vieux fauteuil de cuir, et, lui présentant un papier :
— Vous avez, dit-il en s'adressant à Gérard, une parente en Allemagne ?
— Une parente ?... C'est possible, je ne sais pas.
— Je le sais, moi. C'est une sœur de votre grandpère. Elle vient de mourir sans laisser de testament. Vous êtes son plus proche héritier. Voyez s'il vous convient de réclamer la succession ou de la laisser aux collatéraux.
— Et cette succession est-elle considérable ? demanda Gérard.
— Cent mille écus à peu près. Voici les titres qui constituent vos droits.
Si riche qu'on soit, cent mille écus ne sont pas chose qu'on dédaigne.
— C'est bien, reprit Gérard. Cela me contrarie un peu à cause des courses de Chantilly qui vont commencer, mais je partirai.
Il se leva, mit les papiers dans sa poche, prit sa canne et salua le notaire.
— Vous ne me demandez pas seulement où il faut aller pour recueillir l'héritage ? s'écria le tabellion d'un air bourru.
— Tiens 1 c'est vrai! Vous m'avez dit en Allemagne, je crois...
— En Allemagne 1 en Allemagne î vous chercheriez longtemps s'il vous fallait faire le tour de l'Allemagne t C'est à D... que votre tante est morte !
Gérard sortit là-dessus et partit le jour même. L'homme de loi auquel le jeune héritier s'adressa en
arrivant à D... trouva que les droits de Gérard étaient incontestables; mais la succession de la bonne dame était embarrassée d'affaires litigieuses qui devaient en rendre la liquidation lente et laborieuse. Trois semaines s'écoulèrent sans que Gérard pût encore prévoir le moment où finiraient les inextricables difficultés qui surgissaient de . toutes parts. Les trésors du fameux jardin des Hespérides étaient moins bien gardés que les cent mille écus que Gérard était allé chercher en Allemagne. Il attendait néanmoins avec patience un dénoùment chaque jour promis et chaque jour reculé, mais dans cette attente il s'ennuyait. Une lettre qu'il écrivit à cette époque à un de ses amis de Paris donnera une idée de son ennui.
« Ce 7 maH85...
» Mon cher Henri,
» Le croirais-tu ? je bois de la bière et je fume dans une grande pipe dont le fourneau de porcelaine blanche est orné des portraits authentiques de Faust et de Marguerite. Yoilà à quelle extrémité m'a réduit la vie que je mène ici !
» Je commence le jour par une choppe et je le finis par une pipe. C'est le chemin de l'abrutissement. Cette choppe et cette pipe croissent et multiplient : elles naissent les unes des autres. Encore trois mois, je me surprendrai
en flagrant délit de conversation allemande- et je ne me reconnaîtrai plus.
» On parle quelquefois de l'ennui à Paris; certaines personnes même ont la prétention de l'avoir éprouvé : quelle fatuité ! L'ennui français, l'ennui parisien surtout est une distraction : il jette de la variété dans la vie. On ne connaît l'ennui qu'à D... Il y est né, il y habite, et jamais il n'émigre. Le jour même de votre arrivée à D..., il vous rend visite. Le lendemain, il boit et fume avec vous. On n'a pas d'ami plus fidèle.
» Les hommes d'affaires entre lesquels je distribue mon temps sont bien certainement les plus honnêtes gens du monde, mais ils ont le malheur de se ressembler tous, et cette continuelle ressemblance est une des choses les plus monotones qui se puissent voir. Il en est ici des maisons comme des hommes : il n'y a qu'une architecture comme il n'y a qu'un caractère. L'hôtel où je suis descendu est vaste, grand, haut et carré comme une caserne. Dès qu'on a passé le Rhin, on rencontre cet hôtel partout. Des fenêtres de mon appartement, je vois manœuvrer l'infanterie prussienne, et ce spectacle constitue un de mes plus vifs divertissements. De ces mêmes fenêtres, je vois encore les arbres du parc de D... Ce parc est fort beau, et on y entend le soir la musique militaire du régiment qui tient garnison dans la ville. Cette mu-
sique est très-bonne, mais je suis le seul à.rêccmter. Personne ne se promène à D... Si on voyait en une semaine, dans la principale rue de ia ville, passer autant de monde qu'on en rencontre dans une rue de Paris en une heure, le gouvernement croirait qu'une révolution va éclater, et ferait prendre les armes à sa troupe.
» Le garçon d'hôtel qui me sert m'avait d'abord amusé. Il est si bête ! Gomme je lui demandais des renseignements sur D..., Samuel, — c'est son nom, — sourit d'un air béat. — Àhî Monsieur, s'êcria-t-il, les femmes y sont rouges comme des cerises et rondes comme des pommes. — - Après quoi il s'en alla en branlant la tête comme un magot. Évidemment sa comparaison l'avait rempli de joie.
» La bêtise n'est malheureusement pas un plaisir qui puisse égayer longtemps. Samuel ne me suffit plus, et cependant il rit toujours quand il me regarde. Il faut croire qu'il y a dans mon visage quelque chose qui excite son hilarité.
» Si maintenant tu me demandes à quelle époque je quitterai D..., je te répondrai avec mon homme d'affaires : bientôt ; mais comme on ne se lasse pas de me répéter ce mot sur tous les tons depuis le jour de mon arrivée, je crois bien qu'en allemand il signifie : jamais.
» Et vous avez le boulevard, et vous avez l'Opéra, et
vous avez Paris, ingrats, et vous vous plaignez! Je ne suis plaint aussi. Voyez comme j'ai été puni î Prenez garde d'être condamnés à six mois de D...
d Je sais bien que ies personnes avec lesquelles je su s en relation m'ont engagé à passer la soirée chez elles; on m'a même invité à de grands dîners où chacun des convives riait pendant cinq minutes en souvenir du mot spirituel dit par son voisin un quart d'heure auparavant. Après le dîner, il y avait symphonie au salon, ce que les Italiens appellent musica di caméra, quelquefois on valsait un peu entre fiancés ; mais à la quatrième soirée, l'expérience m'a démontré que mon ennui solitaire valait mieux que ces plaisirs, et dès lors j'ai renoncé à les goûter. Ma pauvre bonne tante ne saura jamaisce queson héritage me coûte. Peut-être m'objecteras-tu qu'il m'est loisible de l'abandonner aux collatéraux. Oui, sans doute, mais j'y mets de l'entêtement ; j'ai commencé, je veux finir. Et puis une retraite, ne serait-ce pas la victoire de l'Allemagne sur la France, un souvenir de Rosbach ou de Leipzig ? Non, l'honneur me défend de céder, et je ne céderai pas.
» Je t'ai parlé tout à l'heure du parc de D..., et des promenades auxquelles on s'y livre quelquefois. L'autre jour, j'y ai fait une rencontre du genre féminin. Ne va pas crier à l'aventure ; il n'est question de rien moins
que de cela. Il était quatre heures. La musique militaire jouait une valse de Strauss. Au détour d'une ailée, j'aperçus sur un banc une jeune fille, qui me parut jolie, en compagnie d'une vieille dame. Gomme je la regardais, la jeune fille sourit et me fit un petit salut de la tête. Je jetai les yeux machinalement derrière moi pour voir si ce salut ne s'adressait pas à quelqu'un que je ne voyais pas. Il n'y avait personne dans le parc. A quelques pas de là, je me retournai. La jeune Allemande s'était levée et s'éloignait ; en s'en allant, elle me sourit de nouveau et me fit de la main un léger signe d'adieu.
» Il me sembla bien que j'avais déjà rencontré cette jolie fille deux ou trois fois dans mes promenades; mais bien que je retournasse au parc tous les jours, je restai toute une semaine sans l'apercevoir. Elle portait une profusion de rubans bleus qui ne pouvaient manquer de la faire reconnaître. Hier enfin, à la même heure, je l'ai retrouvée sur le même banc, avec les mêmes rubans bleus, et en compagnie de la vieille dame que j'avais remarquée déjà. Elle sourit en me voyant, et me salua d'un mouvement de tête amical. Je n'étais pas seul malheureusement ; mon diable d'homme de loi me tenait par le bras, et me conduisait chez un confrère. Il ne fallait pas songer à le quitter ; je passai donc sans m'arrê-
ter. J'imagine que j'ai valsé dans quelque salon de Paris
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avec cette Allemande l'hiver dernier, ci qu'elle veut me montrer par ce sourire et ce salut qu'elle me reconnaît. L'ennui est un puissant conservateur.
» Je te vois d'ici, mon cher Henri, secouant la tête et faisant la moue ! Tant de lignes pour une rencontre, et, le pauvre garçon s'en occupe! Quelle déeadenceî... Que veux-tu! Je suis à D... »
Ce que la lettre de Gérard ne disait pas, c'est qu'il était déterminé à retourner au parc tous les jours et à s'y promener jusqu'à ce qu'il pût retrouver la jeune fille aux rubans bleus et entrer en conversation avec elle. Il craignait seulement que la présence de la vieille dame ne le gênât un peu. Le hasard le servit à merveille. Dès le lendemain, il aperçut la petite Allemande sur son banc, et il ne fut pas plutôt auprès d'elle, qu'elle inclina doucement la tête en le regardant. Gérard s'approcha sans hésiter.
— Je savais bien que vous reviendriez, dit-elle en lui tendant la main»
La simplicité de cet accueil déconcerta Gérard.
— Mais, répondit-il avec un sourire fade, je vous avais vue, il était donc certain que je reviendrais.
Cette réponse était peut-être d'un goût douteux, et tout au moins le compliment qu'elle renfermait était-il d'une désespérante banalité ; cependant la petite Aile-
mande le reçut comme s'il eût été le plus charmant du monde.
— Alors pourquoi vous iaire attendre si longtemps? reprit-elle d'un air de reproche.
Gérard se retrancha derrière la timidité, qui, à vrai dire, n'était pas son déîaut ; il n'avait pas osé, il n'avait pas pu ; il s'embrouilla, et balbutia un peu. La jeune fille secoua sa tête blonde.
. — Tout cela serait très-bon si nous nous connaissions d'hier, dit-elle ; mais entre nous pourquoi tant de façons?
Pour le coup Gérard se trouva fort embarrassé; il ne douta plus que l'Allemande et lui ne se fussent rencontrés dans quelque maison, à Paris; mais il eut beau la regarder avec attention, ses traits ne lui rappelaient aucun souvenir. îl cherchait quelques mots pour répondre, lorsque la fille aux rubans bleus poursuivit avec vivacité :
— Vous viendrez nous voir, ma maison est tout près d'ici ; il y a un beau jardin avec une porte verte entre deux buissons de clématites et de chèvrefeuilles. Le soir, quand il lait clair de lune, c'est charmant , Nous prendrons du chocolat; l'aimez-vous toujours?
— Oui, répondit résolument Gérard, dont l'étonnement augmentait de minute en minute.
— Mais, reprit tout à coup son interlocutrice, pour-
LofC.
quoi donc avez-vous changé de nom? Vous vous nommiez Rodolphe autrefois, et j'ai bien entendu hier qu'on vous appelait Gérard. Gérard est très-joli, mais j'aime mieux Rodolphe.
Gérard ouvrit de grands yeux et se gratta le front, cherchant une réponse, lorsque la vieille dame, qui jusqu'alors n'avait pas remué et semblait à cent lieues de la conversation, leva sur le jeune homme des yeux d'une expression si suppliante, qu'il s'arrêta court.
— C'est que, poursuivit la jeune fille, à laquelle les longs silences et les monosyllabes du faux Rodolphe ne paraissaient donner aucune surprise, c'est que vous voulez sans doute cacher votre retour à tout le monde?
— C'est cela, dit Gérard.
— Eh bien 1 moi, qui n'ai pas voyagé, je m'appelle toujours Thérèse.
— Vous avez bien fait, Thérèse est un nom charmant. Gérard regarda par terre et se mit, avec le bout de sa
canne, à tracer sur le sable des caractères fantastiques. Il sentait qu'il devenait stupide et regrettait beaucoup la fantaisie qui l'avait pojussé à saluer Thérèse. Cette impossibilité où il était de dissiper l'erreur dans laquelle elle était tombée le gênait horriblement ; il voulait parler et ne savait que dire. Il pensait quelquefois que la petite Allemande était atteinte de folie, et le regard que sa
vieille compagne avait jeté sur lui le maintenait dans cette idée ; mais quand il examinait Thérèse à la dérobée, rien dans l'expression de son visage calme et souriant, rien dans le vif et doux rayon de ses yeux ne venait confirmer cette supposition. Il était fort perplexe et craignait de trébucher à la première question que Thérèse ne manquerait pas de lui adresser. Il se taisait donc et se contentait de maudire cette fâcheuse ressemblance qui 'donnait à un Français la figure d'un Prussien.
La vieille dame, qui restait silencieuse, le nez dans un gros livre qu'elle semblait lire attentivement, le tira tout à coup d'embarras.
— Ma chère enfant, dit-elle, voilà, je crois, le moment de nous retirer : il est cinq heures.
A ces mots, et sans répliquer, Thérèse se leva toute droite ; elle ajusta son mantelet et tendit de nouveau la main à Gérard.
— A demain, dit-elle, je vous ferai voir mon jardin
— Elle s'éloigna d'un pas tranquille au bras de la vieille dame, se retourna au coin de l'avenue et disparut , laissant Gérard tout étourdi de la rencontre qu'il venait de taire etde la conversation qui l'avait suivie.
Il rentra à l'hôtel fort troublé et fort indécis à l'endroit du rendez-vous que Thérèse lui avait donné pour
le lendemain. Devait-il y aller ou ne plus reparaître
dans le parc? Mais ne plus y reparaître, c'était se priver de la musique militaire qui faisait sa principale, presque son unique distraction. Sa curiosité en outre était excitée. Naturellement il questionna Samuel pour obtenir quelques renseignements sur mademoiselle Thérèse ; mais Samuel était originaire de Cologne, il n'habitait D... que depuis deux ou trois mois, et ne connaissait de la ville que les voyageurs qui la traversaient.
Gérard s'endormit sans avoir rien résolu, et vit en rêve les dossiers de sa succession entourés de rubans bleus avec des couronnes de clématites et son brave homme de loi qui dansait en robe blanche. Une visite matinale le tira de ces extravagances. Le bruit de sa porte qu'on poussait lui fit ouvrir les yeux, et il vit la vieille dame que Samuel introduisait dans sa chambre avec un sourire malin. Elle pria Gérard de ne pas se déranger, et s'assit sur un fauteuil au pied du lit.
— Mon Dieu 1 Monsieur, dit-elle à Gérard quand ils furent seuls, ma visite a lieu de vous surprendre; mais je tenais à vous expliquer certaines choses que sûrement vous n'avez pas comprises. Peut-être même, après que vous m'aurez entendue, aurai-je un service à vous demander.
Elle se tut un instant, parut se recueillir, puis raconta à Gérard son histoire et colle de Thérèse.
La vieille dame s'appelait madame de Lubner; Thérèse était sa pelite-nièce. En tait de parents, Thérèse n'avait qu'elle au monde avec des cousins éloignés qu'elle n'avait jamais vus et qui habitaient Berlin. La jeunesse de Thérèse s'était passée à la campagne, entourée de toute l'aisance et du luxe que donne une grande fortune; les meilleurs maîtres avaient aidé à cultiver les heureuses dispositions de son esprit. Quant à son caractère, il était d'une douceur et d'une égalité qui ne se démentaient jamais. On remarquait seulement en elle un singulier penchant à la rêverie et au merveilleux.
Thérèse avait à cette époque un cousin germain du nom de Rodolphe, avec lequel s'était écoulée une partie de son enfance; elle le revit à l'âge de seize ans, et ils vécurent ensemble dix-huit mois ou deux ans, après, lesquels on les fiança. La vie de Thérèse était alors comme un frais et limpide ruisseau qui coule entre deux rives fleuries, sans bruit et sans murmure. Le père, qui avait des idées arrêtées sur les questions d'argent, voulut, aussitôt après ces fiançailles, que Rodolphe voyageât, prît une teinture du commerce, et, à déiaut de fortune acquise, se mît en position d'en gagner une par son industrie. Le jeune homme partit donc pour l'Amérique, où l'un des amis de M. van B... avait de grands établissements.
A peu de temps de là, M. van B... fut emporté en trois jours par une attaque d'apoplexie. On trouva dans ses papiers une lettre par laquelle il enjoignait à sa femme de suivre en tous points les instructions qu'il lui avait données pour le mariage de sa fille. Cette lettre arrêta madame van B..., qui déjà s'apprêtait à écrire à Rodolphe pour le faire revenir. Elle se résigna, ainsi que Thérèse, à attendre le terme de quatre ans fixé par le défunt.
Rodolphe écrivait souvent, et ses lettres témoignaient des progrès qu'il faisait dans la science des affaires et de son application à obéir aux vœux de M. van B... Thérèse touchait à sa vingtième année; déjà plus de la moitié du temps prescrit s'était écoulée lorsqu'on apprit un soir que Rodolphe était mort de la fièvre jaune à la Nouvelle- Orléans. La fatalité voulut que Thérèse fût instruite brusquement de cette mort. Elle tomba par terre en recevant la nouvelle, et resta toute une nuit et tout un jour sans donner signe de vie. Toute la maison tremblait à la pensée du désespoir qu'elle montrerait à son réveil. Quand elle ouvrit les yeux, Thérèse sourit ; elle passa les mains sur son front et s'informa du motif qui faisait que tant de personnes étaient réunies autour d'elle. La tranquillité de ce réveil fut plus effrayante que n'aurait pu l'être l'explosion de sa douleur. Tout le monde la regardait
avec des yeux épouvantés. Elle demanda pourquoi elle était couchée, et sur la réponse qu'on lui fit qu'elle avait été un peu malade, elle déclara que c'était bien fini, et qu'elle voulait se lever. Sa mère se sauva en courant dans une chambre voisine et tomba à genoux; elle pleurait à chaudes larmes et criait que sa pauvre fille était folle.
Depuis cette malheureuse journée, Thérèse n'avait presque jamais parlé de Rodolphe ; il semblait qu'elle eût entièrement perdu l'usage de la mémoire ; le coup violent qu'elle avait reçu avait produit comme un vide dans une case de son cerveau. Cependant, en dehors de tout ce qui se rattachait au souvenir de son fiancé, elle était restée à peu près la même. On remarqua seulement que Thérèse se plaignait quelquefois d'une douleur aiguë à la tête. Elle avait toujours cette humeur égale qu'on lui avait connue au temps de son bonheur ; mais elle n'était plus gaie, et son penchant à la rêverie inclinait vers une sorte de mélancolie dont rien ne la pouvait tirer. Madame van B..., désespérée de l'état de sa fille, tomba dans une maladie de langueur qui fit de rapides progrès, et mourut en se reprochant d'avoir été la cause de cette catastrophe par une soumission trop absolue aux ordres de son mari.
Avant d'expirer, la pauvre femme avait appelé auprès
10n tES FEMMES HONNÊTES.
d'elle «ne de ses parentes, madame deLubner, à laquelle elle avait demandé comme une grâce de ne jamais abandonner Thérèse, quoi qu'il arrivât. Madame de Lubner l'avait solennellement promis, et depuis ce moment la vieille dame et sa pupille vivaient ensemble dans cette même maison où la nouvelle de la mort de Rodolphe avait porté un si grand trouble.
La fin de sa mère ne parut pas prod aire une grande impression sur l'esprit de Thérèse. Elle pleura beaucoup le lendemain quand on s'opposa à ce qu'elle entrât dans la chambre où madame van B... avait rendu le dernier soupir, se plaignant que tour à tour on la séparât de tous ceux qu'elle aimait. Elle en parla deux ou trois fois les jours suivants. On ne savait que lui dire, dans la crainte que la découverte de la vérité n'agît sur elle comme un coup de foudre; mais enfin, sur l'observation d'un vieux serviteur qui lui dit en balbutiant que sa mère était partie pour le ciel : — Ah! oui, dit-elle; elle voyage comme Rodolphe. — Ce fut tout, et elle n'en demanda plus de nouvelles.
Cet amour du merveilleux, qui avait toujours paru chez Thérèse, se manifestait de plus en plus. On l'entendait quelquefois causer toute seule dans le jardin, comme si une personne invisible eût été là pour lui répondre; elle parlait bas, élevait la voix, chantait et agissaient
toute chose comme une personne qui aurait été sous l'empire d'une hallucination. Ce fut alors qu'elle contracta l'habitude de s'habiller de blanc, avec une profusion singulière de rubans bleus qu'elle attachait à son corsage, à ses cheveux, à son chapeau, à ses poignets. On finit par découvrir qu'un vieux pastel, qui se trouvait dans une pièce écartée et que Rodolphe aimait beaucoup, représentait une femme ainsi vêtue. Son esprit incertain attachait peut-être à ce costume une signification qui échappait à tout le monde ; peut-être voyait-elle dans cette robe blanche et ces rubans bleus la toilette des fiancées.
Chaque jour à cinq heures, — heure où la fatale nouvelle lui avait été apportée, — Thérèse tombait en syncope. C'était moins encore un évanouissement qu'un sommeil magnétique. On avait cherché quelque temps à combattre cette disposition, mais elle éprouvait alors une telle agitation, des transports si vifs et si violents, de tels accès de rires et de pleurs, qu'on dut renoncer à la contrarier. Ces sommeils ne duraient jamais plus d'uneheure ou deux, et elle en éprouvait un soulagement singulier. Le mal dont elle souffrait à la tête augmentait ou diminuait d'intensité suivant que ce repos surnaturel avait été plus ou moins profond.
La vie des deux femmes était tout à fait calme et reti-
10S LES FEMMES IIONNÊTES.
réc." Elles avaient quitté le monde, et petit à petit le monde les avait oubliées. Elles ne sortaient presque jamais de leur maison, si ce n'est pour quelques promenades dans le parc de D... Cependant, depuis la rencontre qu'elles avaient faite de Gérard, madame de Lubner avait remarqué que Thérèse montrait plus d'animation et plus de vie. Sa tristesse habituelle avait môme un peu cédé; on l'avait entendue rire. Le cœur de la pauvre femme en était épanoui. Elle y voyait comme l'aurore d'une guérison possible.
— Mais à quoi attribuez- vous cette familiarité qui tout d'abord m'a si étrangement surpris ? demanda Gérard à madame de Lubner après qu'elle eut achevé son récit. Trouvez-vous quelque ressemblance entre ce Rodolphe de qui vous parlez et moi ?
— Oui, certainement, bien qu'elle ne m'eût pas frappée, si Thérèse ne me l'avait fait observer , répondit madame de Lubner. Le premier jour où vous vîntes à passer, elle me poussa le coude. — Chut ! me dit-elle tout bas et la bouche contre mon oreille, le /oilà I — Je ne compris pas d'abord, et je regardai de tous côtés. Un moment après, elle me pressa le bras, vous étiez près de nous, et Thérèse vous fit un signe de la tête. — Je vois bien, me dit-elle, qu'il ne veut pas être reconnu, mais certainement il nous viendra voir. . . Et comme vous vous
éloigniez, elle ajouta : — Il est un peu changé, n'est-ce pas? Il a tant voyagé!...» Ces derniers mots furent un trait de lumière: je compris tout. Elle voyait en vous ce Rodolphe, qu'elle n'a jamais pleuré et qu'elle a regretté jusqu'à la folie.
Madame de Lubner se couvrit le visage de ses mains.
— Que voulez-vous que je fasse ? dit Gérard. Si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi.
Il fut convenu entre elle et Gérard qu'il retournerait au parc, et que si Thérèse lui demandait encore de la venir voir dans son jardin, il s'y rendrait; mais surtout il promit de ne pas la tirer de son erreur et d'agir en toutes choses comme s'il eût été réellement Rodolphe^ Madame de Lubner lui donna quelques indications qui devaient lui permettre de jouer son rôle, et ils se séparèrent.
Le jour même, quand ils se revirent, Thérèse ne manqua pas de dire à Gérard qu'elle l'attendait dans son jardin.
— Nous y serons seuls, reprit-elle, personne ne nou? y verra; ainsi ne craignez rien.
Il promit d'y aller, et s'y rendit en effet à sept heuresc La maison habitée par Thérèse était entourée de haies vives et d'arbustes comme une maison de campagne. Située à l'une des extrémités de la ville et décorée avec
beaucoup de goût, elle avait un aspect souriant qui plaisait au regard : elle était blanche avec des touffes de roses le long des murs. Quand Gérard parut, Thérèse venait de sortir de son sommeil léthargique. Elle passa vivement son bras sous le sien et l'entraîna vers un berceau de jasmins et de chèvrefeuilles où ils s'assirent l'un près de l'autre.
— La lune va se lever dans une heure, dit-elle, nous prendrons du chocolat et nous ferons de la musique.
Elle battit des mains comme un enfant et regarda Gérard.
— M'aimez-vous ainsi? reprit-elle; j'ai pensé à vous en mettant ces rubans bleus.
Thérèse était une de ces femmes à qui le chapeau fait perdre une partie de leurs avantages. Tête nue, elle était charmante; elle avait une grâce singulière dans tous les mouvements et un son de voix d'une douceur extrême. Gérard, qui ne pouvait s'empêcher d'être ému en la regardant, la trouva donc ce qu'elle était réellement, très-jolie et très-séduisante. Elle avait dans l'esprit un tour original qui prêtait un grand attrait à sa conversation;- on n'y découvrait aucun trouble, aucun embarras, mais elle laissait voir une certaine exaltation dans toutes les choses qui touchent aux influences occultes, à la vertu des songes el des pressentiments, et cette exaltation mê
ïfiÉRÈSE! iil
lait un grain de bizarrerie à la fraîcheur de son esprit, Sur ces questions-là, elle se montrait intraitable.
— Que de fois vous avais-je vu avant de vous retrouver ! dit-elle à Gérard. Le matin même du jour où je vous ai salué pour la première fois, vous m'étiez apparu dans mon sommeil ; aussi n'ai-je pas été surprise quand je vous ai rencontré.
Elle voulut que Gérard lui racontât ses voyages. Grâce aux indications de madame de Lubner, il s'en tira sans trop d'encombre; mais, comme il allait finir, elle l'interrompit :
— Vous ne me parlez pas de la Nouvelle-Orléans? ditelle. N'y êtes-vous donc pas allé ?
Gérard éprouva un moment d'embarras.
— Oui, reprit-il enfin, j'y suis allé.
Il y eut un instant de silence, pendant lequel Gérard cherchait ses mots et arrangeait une réponse habile.
— J'y suis ! s'écria-t-elle ; vous n'avez fait qu'y passer, après quoi vous êtes parti... on n'a jamais su pour quel pays.
Tout en parlant, Thérèse chiffonnait les rubans de son corsage, les yeux en l'air, comme si elle eût cherché dans le ciel le nom du pays mystérieux vers lequel son ami avait dirigé sa course. Gérard tremblait qu'un éclair de raison ne lui fît entrevoir la vérité ; mais la lune, qui pa-
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rut au-dessus de la haie, large et brillante, «détourna les pensées de la jeune fille. Elle se leva d'un bond.
— Je vous l'avais bien promise, s'écria-t-elle, la voilà! la voilà !
Elle entraîna Gérard au sommet d'un petit kiosque d'où l'on voyait la campagne, alors baignée d'une vapeur lumineuse, et, s'asseyant à ses pieds, elle posa la tête sur les genoux du jeune homme avec l'abandon naïf d'un enfant.
Les visites, une fois commencées, se renouvelèrent. Gérard éprouvait un charme indéfinissable dans la compagnie de cette aimable fille, dont l'esprit se dépouillait lentement, mais avec des grâces infinies, des voiles où la tristesse et le silence l'avaient quelque temps enlacée. Il ne pouvait dire s'il l'aimait ou si la pitié seule le ramenait à la porte verte du jardin ; mais il ne pressait plus les hommes d'affaires et les laissait complaisamment embrouiller l'inextricable écheveau de formalités dans lequel la succession de sa tante était prise comme dans un filet. Quand il rentrait le soir dans son hôtel, il se demandait bien quelquefois comment finirait cette aventure; mais, comme il ne se sentait pas la force d'agir à la façon d'Alexandre tranchant le nœud gordien, il s'endormait et n'y pensait plus.
Madame de Lubner s'inquiétait bien aussi de cette ren-
contre dont le har*rd avait fait une intimité. Quelles n'en pouvaient pas être les conséquences ! Mais le bienêtre qu'en ressentait sa pupille, le calme, la j'oie, la vivacité qu'elle lisait dans ses traits ranimés par le souffle de la vie, étaient autant de résultats qui faisaient taire la voix de la prudence. Dans l'existence pâle et déshéritée que lui avait faite le hasard, devait-elle priver Thérèse de cette suprême consolation ? Elle laissait donc conversations et promenades suivre leur cours.
Thérèse était bonne musicienne ; il lui arrivait souvent, le soir, quand la pluie ou lèvent ne permettait pas de rester au jardin, de se mettre au piano, de chanter les mélodies de Schubert ou déjouer quelque sonate de Mozart. Elle ne le faisait jamais sans que de grosses larmes lui tombassent des yeux. Les Adieux surtout, qu'elle n'avait plus chantés depuis le départ de Rodolphe, produisaient sur elle une impression profonde. Elle pleurait dès les premières mesures et presque toujours était forcée de s'interrompre avant la fin.
Un soir qu'elle avait beaucoup pleuré, elle alla se réfugier dans le petit berceau où la première fois elle avait reçu Gérard. Il l'y suivit, en proie à un grand trouble. Elle était assise et regardait les étoiles. Le vent faisait pleuvoir sur sa tête les petites fleurs jaunies des jasmins* Des larmes étaient suspendues à ses cils*
— Qu'avez-vous, et pourquoi pleurer ? lui dit-il.
— Je ne sais ! ... Il y a des jours où j'ai le cœur si gros, qu'il faut qu'il éclate!... répondit-elle.
— Vous manque-t-il quelque chose ? reprit Gérard, que ce grand désespoir navrait un peu plus peut-être qu'il n'aurait voulu.
— Non, mais je suis comme une personne qui attend. . . quoi? je l'ignore; ce que j'attends n'arrive pas, et j'étouffe. Vous n'éprouvez donc jamais cela, vous?
— Oh î si I répliqua Gérard, mais c'est lorsque je ne suis pas heureux. Seriez-vous donc malheureuse?
— Non. Le bonheur que vous m'avez rendu me suffit, et cependant je me souviens de quelque chose que je ne me rappelle pas... Cela vous paraît étrange, n'est-ce pas? Peut-être allez-vous me comprendre mieux que je ne me comprends moi-même. Je vous regarde, je vous reconnais, et pourtant il me semble qu'il y a deux Rodolphe, vous et un autre que je ne vois plus. .
Gérard ne put s'empêcher de tressaillir à ces mots.
— Oui, reprit Thérèse avec force, vous avez bien les mêmes traits, mais ce n'est pas la même expression... Quand je ferme les yeux, le son de votre voix ne me dit rien ; le son de la sienne me ferait bondir au milieu du sommeil... 11 me semble toujours l'entendre... La nuit, elle me tinte dans les oreilles, *
D'un mot Gérard aurait pu expliquer tout ce mystère à Thérèse ^ mais il lui était justement défendu de dire ce mot-là. Thérèse resta quelques minutes silencieuse, la tête dans ses mains; Gérard n'osait la tirer de sa rêverie. Il se pencha vers elle tout ému et posa ses lèvres sur ses cheveux.
— Vous êtes bon 1 dit-elle en relevant son front candide. Je vois bien que tout ce que je vous dis là vous fait de la peine; mais ne craignez rien, mon ami, je vous aime de tout mon cœur.
— Moi aussi, je vous aime ! répondit Gérard. Thérèse secoua la tête tristement.
■ — Oh l ce n'est 'pas la même chose 1... Il n'y a rien dans votre cœur qui ressemble à ce qu'il y a dans le mien. Elle détacha vivement un des rubans bleus qui flottaient sur son corsage, et le chiffonnant autour de son doigt avec un geste mignon :
— Tenez, poursuivit-elle, il serait plus facile à ce 'ruban de changer de nuance, et de passer du bleu au rouge et du rouge au vert, qu'à moi de changer d'amour.
Ce mot produisit sur Gérard l'effet d'une étincelle électrique; malgré lui, il passa ses bras autour àe la taille de Thérèse- et l'attira sur son cœur. Elle sourit, posa son front sur l'épaule du jeune homme et ferma fes yeux. On est bien ainsi, murmura-t-elle, et je voudrais dormir.
Les bras de Gérard s'ouvrirent, et il abaissa sur Thé» rèse le chaste regard d'un frère qui veille sur.le sommeil de sa sœur.
En quittant le jardin cette nuit-là, Gérard était dans un état de trouble inexprimable. Au lieu de rentrer à son hôtel, il alluma un cigare et se promena au hasard dans les rues désertes de la ville. — Que diraient mes amis, pensait-il, s'ils me voyaient à côté d'une petite fille, échangeant avec elle des paroles confuses comme le brouillard, et chantant des barcarolles au clair de la lune? De quel effroi ne seraient-ils pas saisis s'ils apprenaient que les petits rubans de son corsage me semblent plus redoutables et m'inspirent plus de respect que toutes les grilles et tous les maris du monde, que mon cœur, — un cœur de trente ans! — bat au contact d'un morceau de soie touché par ses doigts enfantins 1 Je ne soupe plus, je dîne à peine, et je vis à D... comme si j'étais à quatre mille lieues du Café de Paris. Et s'ils savaient que j'oublie le bois de Boulogne, le boulevard, le club et l'Opéra, ne me croiraient-ils pas perdu? Et si par étourderie l'un d'entre eux me demandait où ce beau roman me conduira, que répondrais-je?Du diable si je le sais, et peutêtre ne voudrais-je pas le savoir !
Dans l'ordre des sentiments que Gérard avait connus, — caprice, amitié ouxiassion, — il ne trouvait rien d'analogue
à celui qu'il éprouvait pour Thérèse.Ce sentiment était vif sans être violent, profond sans avoir d'avenir,sincôresans être sérieux. Peut-être serait-il plus simple de dire qu'il aimait comme la Providence voulait qu'il aimât dans ce moment.
Les soirées qu'il passait avec Thérèse avaient fini par devenir quotidiennes; elles commençaient vers sept heures et n'étaient jamais terminées avant minuit. La conversation, la musique, la promenade, la rêverie, en faisaient tous les frais. Madame de Lubner, tranquillement assise dans un grand fauteuil, lisait ou faisait de la tapisserie ; quelquefois même elle s'endormait. On parlait bas alors pour ne pas la réveiller, et la soirée finie, Thérèse l'embrassait tendrement sur les deux joues; Madame de Lubner ouvrait les yeux, et la jeune fille l'aidait à se lever : — Allons, ma bonne tante, lui disait-elle avec un gai sourire, il est temps de dormir, je crois; voilà plus d'un grand quart d'heure que Rodolphe est parti.
Un matin, et tandis qu'il déjeunait, Gérard vit entrer son homme d'affaires comme un coup de vent.
—r Victoire 1 cria l'Allemand en faisant sauter s^n chapeau, nous avons rondement mené l'affaire (notez que le bonhomme y travaillait sans relâche depuis trois mois) ; je crois bien qu'au bout de la semaine on donnera les dernières signatures*.
— Ah ! vous croyez! répondit Gérard atterré.
La nouvelle l'affligeait plus qu'elle ne le réjouissait. La succession liquidée, quel prétexte avait-il pour rester àD...?Il faudrait donc partir, et à vrai dire il ne s'en souciait que médiocrement. Il pria son homme d'affaires de veiller à ce que tout fût en règle, et à ne rien laisser en arrière, afin, disait-il, de ne pas être obligé de revci ir à D... — Ainsi, ajouta-t-il en finissant, si quelques joli rs vous semblent encore nécessaires, ne vous gênez pas pour les prendre, j'attendrai.
Le soir venu, il s'achemina tout triste du côté du petit jardin.
A peine en eut-il franchi la porte, que Thérèse lui prit les mains.
— Vous allez partir! s'écria-t-elle.
— Qui vous l'a dit? répondit Gérard vivement.
— Personne, mais je le sais.
Elle porta les mains à sa tête comme elle avait coutume de le faire quand elle souffrait.
— Une voix me l'a dit en rêve cette nuit, reprit-elle. Et puis je le pressentais du premier jour où je vous ai revu. Est-ce qu'on ne part pas toujours?
Elle parut s'attacher à ce souvenir flottant plus fortement qu'elle ne l'avait jamais fait.
— Oui, poursuivit-elle comme si elle se fût parlé à
THÉRÉSEi 119
elle-même, le premier Rodolphe d'abord, puis lui le second, ils s'en vont tous, et moi je reste ! Que c'est triste, tous ces départs ! Ils font la nuit autour de moi.
Quelques larmes tombèrent de ses yeux et coulèrent le long de ses joues sans qu'elle y prît garde. Elle regardait dans l'espace. Le vent, qui se lève quelquefois la nuit, souffla doucement dans les arbres. Elle releva la tête et sourit tristement.
— Le vent pleure aussi, dit-elle.
Elle quitta Gérard et fit quelques tours d'allée dans le jardin, seule, à pas précipités. L'expression de son visage était navrante. Gérard n'osait pas la rejoindre : il aurait voulu consoler Thérèse, et cependant il ne voulait pas mentir. Il se taisait donc, craignant qu'une parole imprudente n'augmentât le trouble dans lequel il la voyait. Au bout de quelques instants, elle revint à lui :
— Puisque vous partez, dit-elle, je veux vous donner un portrait qu'on a fait de moi il y a deux ans, au temps où je me souvenais. C'est un petit médaillon. On dît qu'il est fort ressemblant. Me promettez-vous de ne jamais vous en séparer?
— Je vous le promets, dit Gérard.
— Prenez-y garde ! Si vous veniez à le perdre ou à le donner, je le sentirais et j'en mourrais!
On voyait à son accent et à l'éclat de ses yeux qu'elle
avait la fièvre. Gérard prit sa main, qui était brûlante.
— Pourquoi cette exaltation ? dit-il en s'efforçant de sourire. Croyez-vous donc que la vie tienne à un. portrait ?
— Oh t reprit-elle, il y a des choses que vous ne savez pas. J'avais un beau portrait de Rodolphe; chaque matin, je lui disais bonjour, comme si lui eût été là pour m'en-, tendre et me voir. Un matin, je le trouvai par terre ; en tombant, un bout du cadre avait touché le feu, et la toile était à moitié consumée. Mon cœur se serra, et un pressentiment terrible m'envahit tout entière. C'est depuis ce moment qu'on cessa de me parler de lui; c'est depuis ce moment que je souffre de cette douleur à la tête qui ne me quitte presqne jamais. Vous êtes arrivé, et cependant je ne suis pas guérie î
Elle quitta Gérard et courut vers la maison, d'où elle revint un moment après avec le médaillon suspendu à un ruban bleu. — Tenez, dit-elle, prenez-le. Je n'ai plus ce même sourire, mais le cœur n'a pas changé. — Elle passa le ruban au cou de Gérard, qui se sentait venir des larmes dans les yeux en la regardant, et le ramena doucement au salon, où madame de Lubner lisait douillettement blottie dans un fauteuil.
De l'agitation que Thérèse avait laissé voir une heure auparavant, il ne restait plus rien qu'un peu de pâleur.
ÏHÈRÈSE, 121
Elle s'assit au piano, joua d'abord lentement, puis avec teu, et se mit à chanter la Marguerite au rouet de Schubert avec une telle expression, que Gérard croyait l'entendre pour la première fois. Frappée elle-même tfe cette expression, madame de Lubner laissa tomber le volume sur ses genoux. — Je crois, dit-elle en se penchant à l'oreille de Gérard, je crois que la raison lui revient.
— Hélas î répondit Gérard tout bas, je crois que son âme s'en va!
Il est difficile de savoir ce que Gérard eût fait, si, à peu de jours de là, il n'eût reçu une lettre de l'ami auquel il avait écrit peu de temps après son arrivée à D... Cette lettre lui annonçait qu'une affaire dans laquelle Gérard avait engagé presque toute sa fortune était en grand péril. S'il ne voulait pas tout perdre, il devait se hâter et revenir à Paris sur-le-champ. Cette nouvelle fixa les irrésolutions de Gérard, comme un poids fait tout à coup pencher l'un des plateaux d'une balance. Thérèse était prévenue de son départ. Cette ruine dont il était menacé ne lui permettait plus, en supposant qu'il y eût jamais pensé, de demander la main d'une héritière aussi riche que l'était la rêveuse fille. Pouvait-il en outre abuser de l'erreur où la folie de son cœuiia jetait, et l'épouser au nom de Rodolphe ? Gérard se dirigea vers le jardin, bien décidé
cette fois à dire à Thérèse qu'il partirait le lendemain.
Dans sa précipitation, et comme un homme qui veut prendre un parti brusquement, dans la crainte d'en changer s'il hésite, il avait oublié l'heure, et arriva chez Thérèse au moment où elle était encore dans son sommeil léthargique. Sa présence la réveilla en sursaut. Elle se leva d'un bond et se jeta dans ses bras. — Ah! dit-elle, je savais bien que vous partiriez, mais je ne croyais pas que ce fût si tôt!
Gérard la ramena sur un fauteuil, où elle resta quelques minutes sans parler, la tête appuyée sur son épaule. Il sentait les pulsations de son cœur, qui battait à coups pressés.
— Adieu donc! reprit-elle enfin, adieu!
— Mais je reviendrai, se hâta de répondre Gérard, je reviendrai bientôt.
Thérèse secoua la tête et le regarda bien en face. — Vous, jamais! dit-elle avec force,
— Mais pourquoi? Croyez-vous donc que je puisse vous oublier?
— Je ne sais pas si vous m'oublierez, mais bien certainement vous ne reviendrez pas.
Elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine et demeura quelque temps dans un accablement profond, les mains jointes sur ses genoux.
Gérard un instant se demanda s'il ne ferait pas bien de renoncer à Paris, de dévouer sa vie à cette charmante fille, de l'emmener dans quelque lieu désert, et d'en faire sa femme lorsque, à force d'amour et de dévouement, il l'aurait conquise à la raison; mais si elle l'aimait, n'était-ce pas un autre qu'elle aimait en lui?
— ■ Au moins, dit Thérèse en l'attirant vers elle, aimezmoi toujours. Gela ne vous fera pas grand'peine et me fera grand bien.
Elle prit des ciseaux et coupa les rubans bleus qu'on voyait sur sa robe.
— Vous parti, poursuivit-elle, personne ne me verra plus dans cette parure... Il me semble que je suis veuve !
Madame de Lubner sortit de la chambre pour ne pas laisser voir à Thérèse qu'elle pleurait.
— Mais, dit Gérard, vous parlez comme si nous ne devions jamais nous revoir. Si cependant je revenais, que diriez- vous ?
— Oh î alors, répondit-elle presque gaiement, vous me retrouveriez avec ma robe blanche et mes rubans bleus... Je vous le promets.
Il fallut enfin se séparer. Gérard redoutait beaucoup ce moment. Thérèse s'y montra plus ferme qu'il ne l'an* rait cru ; elle était seulement d'une oâleur de morte,
Quand il fut à la porte du jardin, Thérèse le serra sur son cœur avec un mouvement de passion qui bouleversa Gérard. — Surtout, lui dit-elle tout bas à l'oreille, ne perdez pas le portrait 1 Adieu I ajouta-t-elle.
Elle ouvrit les bras, poussa la porte et rentra dans le jardin. Gérard se pencha sur la grille et vit la robe blanche de Thérèse qui s'éloignait entre les arbres. Une minute après, il ne vit plus rien. Il se sauva en courant et sans regarder derrière lui.
A quelques jours de là, Gérard était de retour à Paris, et le tourbillon de la vie le saisissait de nouveau. Le soin de ses affaires lui prit d'abord quelque temps : il dut chercher ses amis et renouer les relations rompues, puis le courant de l'habitude l'entraîna, et la pensée de retourner à D... ne se présenta presque plus à lui. Ce n'est pas qu'il eût oublié Thérèse, mais les mêmes motifs qui l'avaient décidé à la quitter ne se rencontreraient-ils pas?
Pendant les premières semaines, il éprouvait chaque jour,versseptou huit heures, un sentiment de tristesse qui le ramenait en esprit en Allemagne. C'était l'heure où il avaiteoutume d'aller au jardin, et ilrevoyait Thérèse qui courait au-devant de lui ; le vent de sa course agitait ses rubans bleus, et elle souriait. Souvent alors il tirait le médaillon de son étui et le regardait, quelquefois môme il
l'embrassait comme eût fait un amoureux de vingt ans. Si quelqu'un de ses amis l'eût surpris dans ces momentslà, Gérard n'aurait plus su où se cacher. Au bout d'un certain temps, cette impression s'affaiblit, et trois mois ne s'étaient pas écoulés, qu'elle était presqu'entièrement effacée. Gérard était à Paris et en subissait l'influence.
— Pauvre Thérèse 1 disait-il quelquefois en fumant son cigare le soir sur le boulevard. Un ami passait, et Gérard oubliait Thérèse.
A cette époque, par désœuvrement et aussi peut-être par imitation, Gérard était en fort grande relation avec une jeune personne qui appartenait au corps du ballet de l'Opéra. Mademoiselle Glotilde, — c'était son nom, — avait ses grandes et petites entrées chez Gérard, et en usait fort librement. Un jour qu'elle furetait partout comme un jeune chat, elle mit la main sur un étui en peau de chagrin qui renfermait un portrait. Gérard voulut lui faire remettre ce portrait, qui n'était autre que celui de Thérèse, dans le tiroir où mademoiselle Glotilde l'avait découvert ; elle n'y voulut jamais consentir, et il en résulta une querelle, à la suite de laquelle et clans un mouvement de dépit mademoiselle Glotilde lança au feu l'étui et le portrait. Gérard se jeta à genoux devant le foyer, et écarta les tisons pour sauver la miniature, s'il en était temps encore, Il trouva la petite plaque d'i-
voire un peu endommagée par l'action du feu ; mais l'image de Thérèse, sauf quelques légères atteintes, n'avait que faiblement souffert. Gérard porta cette image.à ses lèvres avec un mouvement passionné ; puis, se tournant vers la danseuse, il lui montra la porte avec un visage si terrible, qu'elle sortit précipitamment sans répondre.
Tous les souvenirs de D. . . avaient afflué vers son cœur avec violence, comme les eaux d'une rivièrequi a rompu ses digues. Deux jours après cettescène, Gérard reçut une lettre qui portait le timbre de D... Il l'ouvrit avec un secret effroi, et y trouva ces mots :
€ Thérèse à son ami Rodolphe,
» Je suis bien malade, et il me semble que je vais mourir. Si vous vous souvenez de celle qui vous a tant aimé, hâtez-vous ; cela m'attristerait de m'en aller avant de vous avoir embrassé. Si je meurs sans vous avoir revu, mon cœur vous enverra son dernier soupir. »
Gérard eut comme un vertige. Tout ce que Thérèse lui avait dit sur l'influence mystérieuse qu'elle attribuait au portrait se retraça dans son esprit en caractères de feu. — Je ne la reverrai plus ! je ne la reverrai plus t répétait-il en retournant la lettre dans tous les sens.
Le soir même, il partait pour l'Allemagne à moitié fou. S'il avait rencontré Glotilde, il l'aurait tuée. Dans l'espèce d'égarement où l'avait jeté cette lettre, il attri-
Thérèse. 127
buait à cette fille la maladie qui mettait en si grand péril l'existence de Thérèse. Dès qu'il fut arrivé à D..., il courut au petit jardin. Gomme il passait devant l'église des jésuites, il entendit le glas d'une cloche; il frissonna de la tête aux pieds.
— Àh ! mon Dieu ! dit-il, Thérèse est morte !
Il précipita sa course, et toucha enfin à cette porte verte qu'il avait si souvent" franchie le cœur joyeux : il la poussa ; le jardin était désert. ïî le traversa en courant et entra dans la maison.
— Àh ! Monsieur, lui dit un vieux domestique, montez vite 1
Gérard grimpa l'escalier aussi rapidement que le lui permettaient ses jambes qui tremblaient sous lui ; il ne . comprenait pas le sens de cette exclamation. Était-il arrivé seulement pour recevoir le dernier soupir de Thérèse, ou l'attendait-on pour la sauver ?
Quand il fut entré dans la chambre de Thérèse, un pitoyable spectacle frappa ses yeux. La pauvre fille était couchée sur son lit, les mains jointes et le visage blanc comme un cierge. Madame de Lubner pleurait la tête cachée entre les draps du lit. Une sueur froide mouilla les tempes de Gérard. — Morte ! s'écria-t-il.
Madame de Lubner releva la tête à ce cri et reconnut Gérard.
— Ahl dit-elle en levant les mains au ciel, nous n'avons plus d'espoir qu'en vous!
Gérard comprit que Thérèse vivait encore. Il s'approcha du lit et tomba à genoux; mille sensationsdiverses agitaient son cœur : il n'aurait jamais pu dire ce qu'il pensait. Il resta quelque minutes immobile, regardant Thérèse, qui ne bougeait pas. Il ne pouvait ni parler, ni pleurer : il étouffait.
Madame de Lubner lui raconta que Thérèse souffrait assez fréquemment de la tôte, depuis un mois ou deux. — Mais rien, ajouta-t-elle , ne pouvait faire croire qu'elle fût en danger de mort. Après votre départ, elle ne montra aucun changement dans son humeur et dans son genre de vie. Seulement, elle ne souriait presque plus et le coloris de ses joues ne reparut pas, comme si votre absence eût enlevé tout le printemps de son cœur et de son visage. Elle chantait souvent et se promenait beaucoup, dans le jardin surtout, où je l'entendais quelquefois causer seule avec animation et à demi-voix. Chaque fois qu'on frappait à la porte, elle tressaillait et taisait le mouvement de se lever pour courir, comme elle en avait l'habitude quand vous arriviez ; puis elle secouait la tête tristement et restait assise sans parler. Quand je prononçais votre nom, en essayant de lui dire que vous reviendriez quelque jour, elle me regardait
avec une expression de douleur si navrante que j'y renonçais. Je la surpris tout dernièrement , travaillant avec une activité fiévreuse à un certain ruban de soie blanche, sur lequel elle brodait en bleu deux initiales, un R. et un T. « C'est ma ceinture de noces, me dit-elle avec un singulier sourire; tu la lui donneras, s'il la demande. » Elle ne travaillait jamais à cette broderie que sous le berceau, où elle vous attendait chaque soir du temps de votre séjour à D... Voyez, le T n'estpas achevé.
Et madame de Lubner tira d'une boîte à ouvrage, pour le montrer à Gérard, un ruban sur lequel l'aiguille était encore attachée.
— Un matin que j'avais laissé Thérèse au salon, reprit madame de Lubner, j'entendis tout à coup un grand cri. J'accourus et je trouvai Thérèse renversée, toute blanche, roide et les yeux fixes. On l'emporta dans sa chambre, et on eut beaucoup de peine à la faire revenir; encore ne fût-ce que pour peu d'instants. Elle demanda une plume et du papier, vous écrivit et cacheta la lettre en priant qu'on la jetât à la poste sans tarder. Le messager partit, et elle le suivit des yeux jusqu'à la porte, après quoi elle laissa retomber sa tête sur l'oreiller, ferma les yeux, et ne remua plus. Le médecin, qu'on était allé chercher, ne put jamais la tirer de cet état. Elle est comme morte depuis ce moment ; nous savons seulement qu'elle existe.
Gérard avait écouté ce récit, les yeux fixés sur Thérèse : il craignait de parler de peur d'éclater ; cependant, il demanda à madame de Lubner l'heure et le jour précis où Thérèse avait poussé ce grand cri qui avait mis toute la maison en rumeur. Il apprit par sa réponse que le jour et l'heure concordaient avec la découverte que mademoiselle Glotilde avait faite du portrait de Thérèse.
Gérard se leva en chancelant. — Elle m'avait dit qu'elle en mourrait ! murmura- t-il.
Il prit tout à coup les mains de Thérèse entre les siennes, et sans savoir ce qu'il faisait , dans un mouvement d'exaltation et de désespoir, avec des cris, des larmes et des baisers, il se jeta sur le corps inanimé de la pauvre fille. Il était comme fou, et la suppliait de ne pas mourir. Gomme il l'étreignait dans ses bras, il sentit un souffle léger passer sur ses lèvres.
Il se releva d'un bond.
— Elle respire î s'écria-t-il.
Le médecin , qu'on fit venir en toute hâte, trouva un certain changement dans l'état de Thérèse. — Oui, dit-il, îe cœur bat. . . Tout dépend de la crise qui suivra son réveil
Vers le soir, Thérèse ouvrit les yeux, regarda autour d'elle, vit Gérard, poussa un cri, et lui tendit les bras. Il s'yjeta,etpresqu'au même instant, elleéclata en sanglots
— Elle est sauvée 1 s'écria le médecin.
— Ah! ne nous quittez plus! dit madame de Lubner, en s'attachant aux mains de Gérard.
Mais ce n'était pas tout que de lui avoir rendu la santé du corps, il fallait encore rendre à Thérèse la santé de l'esprit, et là n'était pas le moins difficile. Sa convalescence fut assez longue et demanda beaucoup de ménagements ; l'ébranlement qui l'avait mise aux portes du tombeau avait laissé des traces profondes qui ne pouvaient être effacées en quelques jours. La sensibilité de Thérèse, déjà excessive, était surexcitée; la moindre émotion la faisait pâlir ou trembler ; elle était, en quelque sorte, comme une harpe dont les cordes tendues résonnent au plus léger vent. On aurait dit que la vie, un instant chassée de ses lèvres, avait peine à s'y rasseoir. Gérard, qui passait auprès d'elle ses journées entières, remarqua que Thérèse éprouvait des troubles qui ne lui étaient pas habituels. Il la surprenait souvent la tête dans ses mains, immobile et pensive, comme si elle eut écouté au fond de son âme le bruit d'un travail mystérieux. Elle regardait en dedans , comme elle disait elle-même, et analysait ses songes pour y découvrir quelque chose de réel.
— Je vois quelquefois des lueurs, lui dit- elle un soir, mais je ne vois pas encore de clartés; puis les lueurs s'effacent et les ombres reviennent.
Dans les premiers jours qui suivirent son réveil. Thérèse ne voulait pas se séparer de Gérard. Elle craignait toujours qu'il ne s'en allât pour ne revenir jamais. Il fallait employer mille promesses et presque la ruse pour la déterminer à quitter sa main. Elle la retenait longtemps emprisonnée entre les siennes et le suppliait de ne pas partir.
Madame de Lubner imagina de faire préparer une chambre que Rodolphe avait occupée autrefois, et qui n'avait plus été ouverte depuis la mort de ce jeune homme.
— J'ai fait mettre, dit-elle à sa nièce, des fleurs dans les vases et des bougies aux flambeaux qui sont dans la chambre verte : dès ce soir, il pourra s'y installer.
Mais à leur grande surprise à tous deux Thérèse, bien loin de témoigner de la joie, laissa voir une sorte de mécontentement; elle n'insista plus pour que Gérard restât dans la maison. A ce mot de chambre verte, un nuage passa sur son front, et avec une vivacité dont elle ne donnait presque plus de preuve, elle courut à l'étage supérieur et en ferma la porte à clef.
Bien sûre que personne n'y entrerait plus sans sa permission, elle redescendit au salon et tendit la main à Gérard.
— Adieu donc, lui dit-elle, à demain î
Sa voix n'avait rien perdu de sa douceur et son regard de sa tendresse, mais elle ne parlait plus pour le retenir.
Un autre changement s'était opéré en elle. Thérèse n'appelait plus Gérard du nom de Rodolphe, elle ne l'appelait pas Gérard non plus ; elle l'appelait mon ami. Ce mot, qui ne précisait rien, répondait-il à un doute ? Était-ce dans son esprit une de ces lueurs indécises qui annoncent l'aurore naissante et précèdent le jour ? Gérard l'espérait, mais il n'osait pas le croire encore. Il craignait surtout que, la lumière se faisant dans cette intelligence, il ne perdît Thérèse sans retour. Il avait, sans se l'avouer, toutes les timidités et toutes les peurs de l'amour véritable.
Thérèse voulut voir un jour le médaillon qu'elle lui avait donné ; elle reconnut les traces du feu qui en avait légèrement endommagé l'ivoire. Encore quelques secondes, et l'image, altérée déjà, disparaissait tout à fait.
— Je sais maintenant pourquoi j'ai été malade, dit-elle.
Et elle lui rendit la miniature sans demander d'explications.
Un autre jour qu'ils étaient ensemble dans le jardin, Thérèse prit le bras de Gérard et fit quelques tours d'allée. Une teinte rose adoucissait la pâleur de ses joues, son front avait retrouvé toutes les grâces de la jeunesse et de la santé; elle ne disait rien, et cueillait, chemin
faisant, des fleurs à tous les buissons. Après qu'elle eut >ait un bouquet, elle soupira :
— Que j'en ai déjà cueilli de ces fleurs! dit-elle... Celles-ci ne sont plus celles que j'aimais hier, et les fleurs de demain ne seront plus celles que j'aime aujourd'hui.
Ses yeux rêveurs regardèrent longtemps le bouquet, comme si elle eût voulu lui demander le secret des pensées qui l'obsédaient ; puis elle s'arrêta, et se tournant vers Gérard :
— Que deviennent les fleurs de l'an dernier ? lui demanda-t-elle.
— Elles meurent, répondit Gérard.
Thérèse attacha sur lui ses yeux tendres et voilés.
— Ahl oui, reprit-elle, elles s'en vont; ce ne sont plus les mêmes qui reviennent, et ce sont toujours des fleurs.
Ses regards brillèrent tout à coup ; elle prit la main de Gérard et la serra. — C'est comme vousl s'êcria-telle, c'est vous que j'aime, et ce n'est pas vous que jo pleure I . . . C'est le même amour, et ce n'est plus la même fleur.
Gérard ne pensait plus à Paris; le monde n'avait pas d'autres limites pour lui que les frontières du petit jardin où il rencontrait Thérèse. Quand il se rappelait l&
jour où elle avait failli mourir, il frissonnait encore et s'étonnait d'avoir pu, par son indifférence et son ôgoïsme, faire souffrir une aussi aimable fille. ïl se la représentait heureuse et gaie, dans quelque coin de terre, avec lui, et se promettait bien de ne plus écouter jamais que la voix de son cœur et non pas celle de la raison. Il était assez riche d'ailleurs pour qu'on ne l'accusât pas de chercher une satisfaction d'intérêt dans son mariage avec Thérèse. Si donc elle l'aimait, pourquoi sacrifierait-il son bonheur à de misérables considérations? Mais la question était justement qu'elle l'aimât et qu'elle ne crût pas épouser Rodolphe en épousant Gérard.
Thérèse était comme un voyageur qui suit dans l'ombre un chemin au bout duquel s'ouvre un précipice. Le précipice franchi, c'est le pays de Ghanaan ; mais un faux pas peut jeter le voyageurau fond du gouffre. Thérèse franchirait-elle ce précipice ?
Un soir que Thérèse était assise dans le jardin, traçant d'une main distraite des lignes sur le sable, Gérard lui proposa de faire une promenade dans la campagne. Elle se leva et lui prit le bras.
— Bien volontiers, dit-elle, j'ai comme la fièvre; le grand air la dissipera.
Elle avait en effet le visage coloré et les yeux brillants, Gérard s'aperçut que sa main tremblait.
— Vous est-il arrivé que que chose ce matin ? lui do manda-t-il.
— Non, reprit-elle, ma tante range le Fnge, et vous savez que lorsqu'elle met la main aux armoi c, elle n'en finit plus... Je suis restée seule... j'ai fait un peu de musique... j'ai lu, et le hasard m'a fait tomber sur un livre de chevalerie. Il y était question d'un paladin qui d'aventure en aventure était arrivé dans un certain royaume dont je ne sais plus le nom ; ce royaume avait pour propriété singulière de changer en fantôme quiconque en passait les frontières. On y voit les gens qu'on a connus en rêve, et ils vous parlent d'événements qui n'ont jamais eu lieu, mais dont on se souvient. J'ai fait celte réflexion, que je suis un peu la parente de ce paladin et que j'habite ce royaume peuplé de fantômes.
— Vous? s'écria Gérard inquiet de la tournure que prenait l'entretien.
-~ Oui, moi. Et ce n'est pas si fou ce que je dis là ! J'ai beaucoup pensé depuis que j'ai été malade, et j'ai bien vu qu'on ne me parlait pas comme à tout le monde ; j'ai des tressaillements extraordinaires en moi. Les mots me semblent avoir une signification qu'ils n'avaient pas, et des choses auxquelles je ne prenais pas garde autrefois me bouleversent à présent. Tenez, l'autre soir, le vent soufflait, les feuilles d'un peuplier tombaient une à une
dans la fontaine, je les regardais, et il me semblait que c'étaient de pauvres âmes qui s'en allaient. Les larmes me sont venues aux yeux; moi aussi j'ai failli m'en aller 1... M'auriez-vous pleurée?... Oui, n'est-ce pas?
La voix de Thérèse et ses paupières gonflées indiquaient assez que son cœur était plein de sanglots. Gérard avait la gorge prise comme dans un étau ; il se pencha sur les mains de Thérèse et les couvrit de baisers.
— Oh ! je vivrai ! reprit-elle... je ne m'en irai pas ; mais, tenez, je ne vous dis pas tout... J'ai, bien vu que le médaillon que je vous avais remis était un peu détérioré... D'autres mains que les vôtres l'ont touché... d'autres yeux l'ont regardé... Savez-vous pourquoi je ne vous ai pas interrogé ? C'est parce que je craignais d'apprendre que vous avez dans votre pays une autre Thérèse que vous aimez... J'ai bien un autre vous, moi.
Gérard pressa le bras de sa compagne doucement, et, lui parlant tout bas comme à un malade qu'on interroge :
— En êtes-vous bien sure? lui dit-il.
Elle s'arrêta court et secoua la tête. .
— Non, plus à présent, répondit-elle, et cependant...
Elle se tut de nouveau, puis frappant du pied : — Tenez, reprit-elle, il y a comme un bâillon devant ma bouche, comme un voile devant mes yeux. . . Oh ! ils tomberont, il faudra qu'ils tombent i
Le hasard de leur promenade avait conduit Gérard et Thérèse à la porte d'un petit cimetière dans lequel madame van B... avait voulu être enterrée à cause des souvenirs de famille qui s'y rattachaient. Une tombe de marbre très-modeste, avec une plaque sur laquelle son nom était gravé, indiquait la place où elle reposait. Quelques saules l'entouraient, et un gros lierre d'Ecosse la couvrait de son feuillage d'un vert sombre. Gérard fit entrer Thérèse dans ce cimetière. A la vue des croix qui dressaient leurs bras noirs au milieu des herbes, Thérèse s'arrêta ; elle regarda autour d'elle, lut quelques noms inscrits sur le bois et sur la pierre, et se serra contre Gérard.
— Pourquoi toutes ces croix, dit-elle, et pourquoi tous ces noms ? Ils me font peur.
Gérard la força de marcher avec lui.
— Ce sont les noms de ceux qui sont partis, dit-il, et ces croix sont pour avertir qu'ils ne reviendront plus.
Tliérèse devint toute pâle. — Oh ! qu'il fait triste ici î reprit-elle.
Gérard lui montra des doigts quelques-unes des tombes à demi cachées sous les saules et les cyprès. — Regardez, lui dit-il ; ces noms que vous voyez là ne vous rappellent-ils rien?
Thérèse lut au hasard deux ou trois inscriptions, eî tressaillit,
TRÉRÈSE. 139
— Dorothée... Amélie... Augusta... mes amies d'autrefois 1 Là Frédéric ! ici Joseph ! Voilà donc pourquoi je ne les voyais plus î s'écria-t-elie.
De grosses larmes jaillirent de ses yeux.
— Pauvre Amélie ! je m'en souviens, ajouta-t-elle ; elle était si vive et si gaie 1... Et Dorothée qui m'aimait tant ! Parties toutes ensemble !... Ah! pourquoi m'avezvous amenée ici ?
— Et le bâillon ! et le voile ! Ce bâillon qui est sur votre bouche, ce voile qui est devant vos yeux, ne voulez-vous pas qu'ils tombent? répondit Gérard.
C'était l'épreuve décisive, et il la faisait en tremblant. Tout en parlant, Gérard avait conduit Thérèse vers le tombeau de sa mère. Il la fit asseoir sur un coin du marbre, et lui prenant la main :
— Non, elles ne sont pas parties, dit-il; celles que vous avez aimées sont là... elles sont mortes.
— Mortes 1 ajouta Thérèse, mortes î . . .
Elle couvrit son visage de ses deux mains, comme pour ne pas voir la lumière qui se faisait autour d'elle ; elle se mit à pleurer ; on aurait dit que son cœur éclatait.
Mais Gérard, écartant ses mains, lui fit lire sous les feuilles du lierre le nom de madame van B...
— Ma mère ! s'écria la jeune fille.
Et elle tomba à genoux, les mains jointes, au pied du tombeau.
C'était pour elle comme si sa mère fût morte le jour môme; le coup l'avait renversée, et son cœur se fondait à la fois en sanglots et en prières. Gérard la regardait immobile, debout auprès d'elle; puisque Thérèse priait, c'est que Thérèse était sauvée. Au bout de quelques minutes, elle leva les yeux et lui tendit la main.
— Le voile est déchiré, dit-elle... vous m'avez appris à pleurer ma mère... Merci 1
Elle promena lentement ses regards dans le cimetière comme si elle eût cherché une autre tombe. On voyait qu'une question était suspendue à ses lèvres; deux fois elle ouvrit la bouche et regarda Gérard comme si elle allait parler, mais elle se tut, et, cachant son visage parmi les touffes du lierre, elle se prit à pleurer de nouveau. Ses larmes cette fois n'étaient pas données à sa mère.
Thérèse et Gérard quittèrent le cimetière au bras l'un de l'autre sans parler. Gérard sentait bien que son sort allait se décider, mais une sorte de pudeur l'empêchait d'interroger sa compagne; il voulait laisser à sa douleur cette pauvre fille qui venait de retrouver sa mère et qui la trouvait morte.
Quand elle fut chez elle, Thérèse témoigna le désir d'être seule. II semblait qu'elle voulut causer avec elle-
taême après ce long silence qu'elle avait gardé. « — À demain ! » dit-elle à Gérard. Et elle s'éloigna d'un air pensif en le laissant avec madame de Lubner, à laquelle il raconta tout ce qui venait de se passer.
Gérard passa toute la nuit à se promener dans la ville» ramené toujours par une force invincible vers la petite, maison qu'habitait Thérèse. Une lampe brillait derrière la fenêtre de cette chambre verte où elle n'avait pas voulu que Gérard entrât. On voyait son ombre passer devant les rideaux blancs; une fois son visage se colla contre la vitre et y resta longtemps. Gérard, caché dans la nuit, la regardait. Que faisait-elle à cette heure dans cette solitude? Y demandait-elle des conseils aux souvenirs qui l'habitaient ?
Le lendemain, Gérard arriva chez Thérèse à l'heure accoutumée, il la trouva dans le salon, el tout en noir, avec madame de Lubner. Il n'y avait plus ni robe blanche, ni rubans bleus. L'expression de son visage était changée. Thérèse était comme transfigurée. Gérard ne reconnaissait ni son sourire, ni son regard. L'accueil même qu'elle lui fit était si nouveau, que Gérard ne put en soutenir la réserve et l'apparente froideur. Excité par la fatigue et les rêves de la nuit précédente, il crut y voir la condamnation de ses espérances et courut au-devant de cet arrêt dont son cœur ressentait déjà les atteintes.
— Je viens vous faire mes adieux, dit-il d'une voix gui tremblait.
— Vous partez ? demanda Thérèse.
— Oui, je pars, reprit-il ; je n'ai plus rien à faire ici. Dieu m'est témoin que j'aurais voulu y rester toujours, mais je ne suis pas celui dont vous aimiez le souvenir... Faut-il que je sois un étranger pour celle auprès de qui j'ai passé tant d'heures, les plus belles de ma vie! J'ai peur que vous ne me pardonniez pas d'avoir si longtemps accepté un nom qui n'est pas le mien, et cette pensée m'est odieuse. Ah! si vous étiez encore telle que je vous ai connue!... mais c'est impossible... c'eût été trop de nonheur! Serez-vous plus heureuse demain que vous l'étiez hier? Je ne sais, j'ai fait mon devoir... Votre esprit est libre, Thérèse... adieu!
Gérard était à bout de forces; la jeunesse et l'amour faisaient explosion en lui. Il se retourna pour ne pas laisser voir le bouleversement de son visage et fit un pas vers la porte.
— Gérard! s'écria Thérèse.
Gérard s'arrêta. Les yeux de Thérèse rayonnaient d'intelligence et d'amour.
— Mon nom ! dit-il, et d'un bond il tomba à ses pieds.
— Àh ! mes pauvres enfants I s'écria madame de Lub-
THÉRÈS®. 143
ner, je n'y tiens plus, il faut que je vous embrasse tous deux...
A quelque temps de là, un jeune homme, qu'on voyait souvent sur le boulevard, arrêta un de ses amis à la sortie de l'Opéra.
— Eh bien! sais-tu la nouvelle? lui dit-il.
— Laquelle? Il y en a tant 1
— Gérard, tu sais, ce pauvre Gérard qui était si gai et qui perdait toujours au lansquenet...
— Est-ce qu'il est mort?
— Ah bien oui! Il s'est marié.
— Ah î mon Dieu ! et avec qui?
— Avec une petite Allemande qu'il a rencontrée je ne sais où, sur les bords du Rhin... Voilà où mènent les voyages...
— Amen ! dit l'autre.
Mademoiselle Alexandrine du Rosier était, en 1852, une des personnes dont le nom revenait le plus souvent dans la conversation desbourgeois de Moulins. Ce n'est pas qu'il y eût dans sa conduite quelque chose qui prêtât aux caquets, et moins encore aux médisances ; mais elle était belle, et on la croyait riche. Sa jeunesse et son caractère aidant, il n'en fallait pas davantage pour attirer sur elle l'attention de toute la ville. A vingt et un ans, mademoiselle du Rosier passait pour l'un des partis les plus considérables du département. Elle tenait par sa mère, d'une
146 LES FEMMES ITONNÊTEg.
bonne maison de Gannat, à la vieille noblesse du Bourbonnais, et par son père, quelque temps maître de forges et propriétaire, à la bourgeoisie industrielle du pays. Elle avait les yeux bleus, de beaux cheveux châtains, beaucoup d'élégance dans la taille et un grand air qui l'eussent fait remarquer partout, lors même qu'elle n'aurait point eu d'alliances et de fortune. L'hôtel quelle habitait était situé dans la partie haute de la ville ; il datait du commencement du xvme siècle, et un tapissier de Paris en avait meublé les vastes appartements, enrichis de dorures et de trumeaux. C'était un honneur que d'y être reçu. L'évêque y dînait quelquefois. Avec la dot qu'on lui supposait et les avantages naturels que le hasard lui avait prodigués comme à souhait, on s'étonnait seulement que mademoiselle du Rosier ne fût pas encore mariée. Ce n'est pas que les prétendants manquassent, tant s'en faut ; il s'en était présenté de vingt lieues à la ronde, et même de Paris, et cependant ce mariage, dont on parlait toujours, ne se faisait jamais. Quelques personnes mettaient ce long retard sur le compte des prétentions excessives de mademoiselle du Rosier ; gâtée comme elle l'était par sa position, elle demandait certainement un prince des contes de fée, et il ne s'en trouvait pas dans le département. Un notaire à cheveux blancs qui connaissait la famille de vieille date souriait bien quelque-
fois d'un air malin quand on parlait devant lui des richesses de M. du Rosier; mais comme c'était bien l'homme le plus caustique et le plus méchant de Moulins, on ne s'arrêtait pas à ses ricanements.
Il est certain que mademoiselle du Rosier ne faisait rien pour attirer les galants, et qu'elle ne paraissait pas pressée de se marier. Elle avait dans le caractère un mélange extraordinaire de bonté et de hauteur qui était un sujet perpétuel d'étonnement pour les oisifs de la ville. Un poëte du pays, qui l'avait vue à l'une des réceptions du préfet, la comparait à Junon marchant sur les nuées. L'expression habituelle de son visage était une dignité froide, relevée à certains moments par un air d'intelligence et de fierté qui brillait par éclairs avec un tel feu, qu'on en était ébloui. Elle avait des façons qui dataient d'un autre temps. Un jour qu'une pauvresse, à qui elle avait donné une pièce d'or par erreur, courait après elle pour la lui rendre, mademoiselle du Rosier vida sa bourse entre ses mains. Il y avait dix louis dans cette bourse. On en parla trois jours dans Moulins. Un bel esprit de l'eL droit dit à ce propos que certainement la Providence s'était trompée, et que mademoiselle du Rosier était née duchesse.
À cette époque-là, on voyait mademoiselle du Rosier dans toutes les maisons où quelque bal réunissait la meil-
l48 LES FEMMES HONNÊTES.
leure société de la ville. Elle s'y montrait toujours la mieux parée et la plus belle. Son père, qui ne lui refusait rien, faisait venir ses toilettes de Paris; on le blâmait un peu de cette condescendance ; mais tes femmes qui criaient le plus contre cette extrême recherche, étaient précisément celles qui auraient désiré que leurs maris imitassent en tout point ce père complaisant.
M. du Rosier avait alors cinquante-cinq ans. C'était un homme d'une humeur joviale, et certainement le plus aimable et le plus facile à vivre qui fût dans le ressort de la préfecture. Replet et dodu, et, comme on dit, tout rond en affaires, son caractère n'avait pas plus d'angles et d'aspérités qu'on n'en voyait sur sa bonne grosse taille et sa figure haute en couleur. On ne pouvait pas l'accuser d'ambition ; jamais on n'avait pu, malgré les plus vives instances, lui faire accepter aucunes fonctions, pas même celles d'adjoint au maire ou de membre du conseil général. Il n'était bon, disait-il, qu'à vivre à sa guise. Depuis qu'il avait quitté les affaires, il partageait son temps entre Paris et Moulins, un jour ici, un jour là-bas. Ce n'est pas qu'il fît comme certaines personnes, qui passent six mois d'un côté et six mois de l'autre. Les voyages de M. du Rosier étaient en quelque sorte improvisés, Il partait subitement et revenait de même. Ses absences duraient tantôt six semaines, et tantôt trois jours. Made-
moiselle du Rosier ne l'accompagnait jamais. Personne ne savait pourquoi il allait si fréquemment à Paris. Ceux qui l'y rencontraient ne s'en doutaient pas davantage; il y voyait peu de monde, et refusait obstinément les invitations, si ce n'est dans les maisons où l'on dînait Lien. On remarquait que depuis trois ou quatre ans ces voyages étaient plus nombreux ; mais il ne revenait jamais de Paris sans rapporter quelque bagatelle de prix à sa fille. Rien d'ailleurs ne paraissait changé dans ses habitudes. Dès son retour, il traitait la ville, et l'hôtel ne désemplissait plus. Tout ce qu'on pouvait lui reprocher, c'était d'être fort gourmand et très-prompt à la dépense.
Un jour qu'on vantait au cercle où se réunissaient les notables de la ville le bonheur de mademoiselle du Rosier d'avoir un père aussi plein de bonhomie et de bienveillance envers tout le monde, le notaire haussa les épaules avec une mauvaise humeur si visible, qu'on le pressa de questions. Poussé à bout, il saisit brusquement une boule d'ivoire qui courait sur le billard :
— Cette bille est ronde et polie, s'écria-t-il; elle est cependant sèche et dure comme la pierre !
Et il la rejeta sur le tapis.
Le mot fit d'abord sensation ; mais un quart d'heure après on n'y pensa plus; il venait du notaire, et M. Des-
lbO LES FEMMES HONNETES.
chapelles aurait trouvé une tache dans un flocon déneige. Au moment où commence ce récit, l'hôtel de la rue de la Gigogne à Moulins était habité par quatre personnes, M. du Rosier, Alexandrine, une sœ.ur cadette du nom de Louise, et madame de Fougerolles. Cette dernière était une sœur aînée de madame du Rosier la mère, morte en couches de Louise. Elle était baronne du chef de son mari, d'une bonne noblesse du Nivernais, et de son vivant gentilhomme ordinaire de la chambre du roi sous Charles X. Veuve à trente-cinq ans et âgée alors de cinquante-six à cinquante-sept ans, madame de Fougerolles était une grande personne, sèche, maigre et couperosée, qui ne manquait pas d'une certaine distinction. Elle avait d'excellentes manières et le parler fort doux, excepté lorsqu'un sentiment de colère l'animait. Alors elle perdait toute mesure et s'oubliait dans des emportements où l'on voyait toute la violence de son caractère et la fougue d'un sang dont rien n'avait pu tempérer l'âcreté. Ceux qui la connaissaient bien lui reprochaient une excessive parcimonie, bien qu'à la mort de son mari elle se fût trouvée à la tête d'une immense fortune, et une extrême vanité, à l'aide de laquelle la baronne pouvait quelquefois dissimuler son penchant à l'avarice, mais qu,i ne le détruisait pas. Madame de Fougerolles n'avait pas d'enfants. Le baron, qui était un homme de plaisirs, l'avait
fort négligée pour courir les aventures. Mariée, elle vécut dans le célibat, et veuve elle en voulut à tout le monde de l'indifférence de son mari. Elle arrivait chaque année à Moulins vers le mois d'avril, et descendait chez son beau-frère, qui deux ou trois tois lui confia sa fille aînée pour la conduire à Paris. En l'absence de madame de Fougerolles, qui ne donnait jamais plus de vingt francs aux domestiques après un séjour de quatre ou cinq mois chez M. du Rosier, Alexandrine et Louise étaient placées sous la direction d'une institutrice ; mais le gouvernement de la maison appartenait à mademoiselle du Rosier, qui savait y maintenir à la fois un ordre sévère et une grande abondance en toutes choses.
Telle était la situation de la famille du Rosier au mois d'avril 1852, quinze jours après l'arrivée de madame de Fougerolles. Cet hiver-là, M. du Rosier avait donné plusieurs grands dîners et deux bals qui avaient éclipsé ceux du receveur général.
Parmi les jeunes gens qui, pour nous servir d'une expression consacrée à Moulins quand il s'agissait de mademoiselle du Rosier, aspiraient à la main de l'héritière, et on aurait pu en compter une douzaine, il en était deux qui se détachaient de la masse comme les vedettes d'un escadron en campagne. L'un de ces prétendants s'appelait Anatole de Mauvezin, et l'autre Évariste. Eux seuls oa-
raissaient avoir quelque chance de réussir auprès de la jeune fille. Anatole appartenait à l'une des familles les plus considérables de l'arrondissement, qui voulait le pousser dans la magistrature, où les émoluments ne sont jamais bien élevés. Une bonne dot n'était donc pas à dédaigner. Évariste avait quelques liens de parenté éloignée avec mademoiselle du Rosier et une position indépendante. Tous deux semblaient l'aimer également ; mais un observateur intelligent n'aurait pas tardé à démêler que l'un mettait son esprit seulement, et l'autre, Evariste, tout son cœur dans cette affaire. Ce même observateur aurait bientôt découvert aussi que la personne la plus intéressée à bien choisir donnait la préférence à M. de Mauvezin.
M. de Mauvezin était ce qu'on appelle communément un bel homme; il avait la taille haute et bien prise, de grands yeux noirs, une profusion de cheveux qui frisaient naturellement, les traits fermes et réguliers. A cheval, le sabre au poing et la cuirasse sur le dos, il aurait été superbe ; mais cette enveloppe magnifique ne cachait rien. « Il ne faut pas le gratter,... il n'y a que l'écorce, » disait M. Deschapelles. C'est pourtant ce dont mademoiselle du Rosier, malgré sa vive intelligence, ne s'apercevait pas. Pourquoi cette nature élégante, spirituelle, et qu'on pouvait accuser, non sans raison, d'être
encline au dédain, aimait-elle cette organisation un peu commune et cet esprit vulgaire? C'est ce qu'il est impossible d'expliquer. Gela était. Évariste le voyait bien, mais il fermait les yeux pour ne pas le voir.
Un soir qu'il y avait grand bal à la préfecture, M. de Mauvezin profita du tête-à-tête que lui ménageait une valse pour faire l'aveu de ses sentiments à mademoiselle du Rosier. Alexandrine était ce soir-là plus brillante que jamais. Une couturière de Paris lui avait envoyé ce qu'il y avait de plus frais et de plus coquet en fait de modes nouvelles, et l'admiration où cette merveilleuse toilette le jeta fut pour Anatole un prétexte de donner un libre coursa la passion dont il se sentait dévoré, disait-il, depuis qu'il avait eu l'honneur d'être présenté à mademoiselle du Rosier.
— Pardonnez-moi, Mademoiselle, ajouta-t-il en forme de péroraison, je n'ai pu résister à l'ardeur du sentiment qui m'entraîne..... Heureux celui qui vous appartiendra !
Tout ce beau discours ne sentait pas l'improvisation, et mademoiselle du Rosier ne s'y serait pas trompée, si
elle avait eu la libre disposition d'elle-même ; mafe, son
cœur plaidait pour Anatole, et elle n'entend % que ce
qu'elle voulait entendre. Elle regarda M- de Mauvezin
d'un œil où le courroux ne se montrait pas, et en la re-
154 LES FÏÏ,MMFS HONNIES.
conduisant à sa place, le beau valseur put croire que la rebelle était enfin soumise.
La beauté d'Alexandrine fut ce soir-là sans finale. Elle resplendissait; le pli 4e ses, lèvres i^n peu hautaines s'était adouci, et l'expression de son visage, auquel on pouvait reprocher une certaine froideur aljière, ayait une animation et une grâce nouvelles.
— Qu'avez-vous? lui demanda Évariste, qui l'admirait.
*m Rien, répondit-elle, je suis heureuse.
Mais de retour chez elle, mademoiselle du Rosier ne put s'empêcher de courir dans la chambre de sa sœur, qui dormait, et de l'embrasser avec passion.
Cette sœur était de plusieurs années plus jeune qu'Alexandrine. Elle avait été élevée au couvent, et on la voyait fort peu dans le monde. P'un caractère doux et timide, elle aimait la retraite et tenait pour ses meilleurs jours ceux qu'elle passait au milieu de ses jeunes compagnes, entre les paisibles murailles qui avaient abrité son enfance. Elle y courait pour le. moindre prétextp, et y demeurait volontiers iusqu'à ce que sa sœur l'envoyât du i cher. Louise était d'une santé déjica^e; on avait craint quelque temps pour sa poitrine : on aurait dit que sa mère, en la quittant, n'avait pu se détacher d'elle, et qu'elle était prête à la rappeler. Les inquiétudes, les
soins, les ménagements qui avaient entouré ses premiers pas dans la vie, avaient disposé son esprit à une sorte de mélancolie r fcveuse où elle aimait à se plonger. Elle était comme une prisonnière échappée à la mort ; il lui semblait toujours qu'elle avait à redouter les poursuites de cette ennemie, mais elle ne s'en effrayait pas, et se préparait à cette rencontre avec une résignation dans laquelle le courage d'une chrétienne se mêlait à l'innocence d'un enfant. Louise n'avait ni la beauté, ni l'éclat d'Alexandrine, mais tous les sentiments, toutes les émotions se peignaient sur son visage, et lui prêtaient une expression dont rien ne pourrait rendre le charme et la séduction. Les deux sœurs s'aimaient tendrement ; seulement l'une commandait, comme l'autre obéissait, sans le savoir, et quand on parlait de mademoiselle du Rosier, c'était toujours d'Alexandrine qu'il s'agissait. On connaissait à peine la sœur cadette en dehors des amis intimes de la maison, et ceux-là croyaient qu'elle n'atteindrait pas sa majorité.
Le petit roman noué entre mademoiselle du Rosier et M. de Mauvezin durait déjà depuis huit ou dix jours, lorsqu'une autre valse procura à celui-ci l'occasion de porter la question sur le terrain plus sérieux du mariage.
— Je ne veux rien faire sans votre agrément, dit-il ;
456 LESFEMMES HONNÊTES.
si j'ai le bonheur de vous obtenir, c'est à vous seule que je veux le devoir.
Mademoiselle du Rosier trouva ces sentiments pleins de délicatesse ; ils étaient seulement pleins de prudence et d'habileté. M. de Mauvezin savait, à n'en pas douter, que toutes les demandes adressées directement à M. du Rosier avaient été repoussées; mais ce qu'on lui avait dit de la tendresse du père pour la fille lui permettait de croire que si Alexandrine se chargeait des négociations, le succès en était assuré.
— Eh bien! répondit Alexandrine, voyez mon père... Un avocat sera près de lui pour défendre votre cause.
Ce n'était pas là tout à fait ce que désirait Anatole, mais l'invitation était trop directe pour qu'il pût l'éluder.
Mademoiselle du Rosier ne dormit pas de la nuit. L'aveu qu'elle avait fait implicitement à M. de Mauvezin ne laissait pas de la troubler beaucoup. Elle s'étonnait que sa fierté ne l'eût pas mieux défendue contre son propre entraînement, et cependant elle était joyeuse de sa confusion. Elle assistait en esprit à la visite de M. de Mauvezin et lui soufflait ce qu'il avait à dire ; quand la fatigue luMaisait fermer les yeux, elle se voyait en robe de dentelle, avec le voile blanc des mariées, dans la cathédrale de Moulins, où une grande foule s'agitait, et eMe se réveillait
en sursaut. Elle s'irritait de sa propre émotion et ne parvenait pas à la dominer. La jeunesse était cette fois plus forte que sa volonté. L'insomnie dura toute la nuit avec des intermittences de rêves bizarres, mais jamais Alexandrine ne fut si heureuse.
Un jour se passa, puis deux, puis quatre, et son père ne lui parla pas. Ce long silence étonnait mademoiselle du Rosier, qui n'y trouvait pas d'explication naturelle. Après que la semaine se fut écoulée, son anxiété devint extrême. Le dimanche suivant, à l'issue de la grand'messe, où elle se trouvait avec sa sœur et madame de Fougerolles, M. de Mauvezin la salua. Mademoiselle du Rosier comprit qu'il cherchait à l'aborder ; elle ralentit sa marche, très-émue, et profitant d'un groupe qui la séparait de sa compagnie, Anatole s'approcha d'elle.
— J'ai parlé, lui dit-il très-bas et très-vite.
— Eh bien ? fit-elle en levant les yeux.
— Rien... il veut voir, il veut réfléchir... et en attendant je suis au désespoir... je me meurs.
Mademoiselle du Rosier aperçut la grande figure sèche de madame de Fougerolles qui se retournait ; elle pressa le pas, mais le coup d'oeil qu'elle jeta sur M. de Mauvezin lui fit bien voir -que sa cause n'était pas encore perdue. Quant à ce désespoir dont il avait parlé avec un si vif élan, il ne l'avait ni maigri, ni pâli ; mais ce sont de ces
exagérations qui ne déplaisent pas à, certaines femmes. Il répugnait à l'excessive fierté de mademoiselle du Rosier de parler la première. JSf'étajt-ce pas avouer hautement l'amour qu'elle ressentait pour M. de Mauvezin, sans savoir si son père l'approuvait ? Elle se décida cependant à Je fajre, et comme elle était d'un caractère résolu, elle saisit un instant où il était seul d'ans son cabinet pour l'aborder.
— Je vous dérange peut-être ? dit-elle en entrant.
— Non, répondit M. du Rosier, qui était assis devant son bureau... je classais des papiers.
— C'est que j'ai à vous parler.
— Gela se trouve à merveille... depuis deux ou trois jours, je voulais te faire appeler pour causer avec toi.
— Vous avez donc quelque chose à me dire ? demanda mademoiselle du Rosier, qui rougit malgré elle.
M. du Rosier tourna vers elle deux petits yeux perçants. Il se leva et fit deux ou trois tours dans son cabinet sans parler. Pour la première fois de sa vie peut-être, il paraissait embarrassé. Il s'arrêta devant la fenêtre et tambourina du bout des doigts sur la vitre. Une certaine appréhension se glissa dans le cœur d'Alexandrine.
Au bout de quelques secondes, M. du Rosier se retoaroa brusquement,
— Tu sais peut-être qu'il s'agit (\'ui\ P8WS8 ? dit-il.
— Oui, répondit résolument Alexandrine.
— M. de Mauvezin t'en a donc parlé ayant de s'en ouvrir à moi? continua M. du Rosier.
Alexandrine fit un signe de tête affîrmatif,
— J'imagine alors que c'est de cela que tu avais à m' entretenir?
— Précisément, répliqua-t-elle.
— Si tu l'avoues, c'est que M. de Mauvezin te plaît. Peut-être même n'a-t-il fait cette démarche auprès de moi qu'avec la certitude de ton assentiment?
Alexandrine répondit par un nouveau signe de tête. Toutes ces interpellations faites coup sur coup la mettaient à la torture; elle n'y reconnaissait pas la bonhomie habituelle de son père, et s'en inqujetait. Quelque chose d'extraordinaire se passait en lui. Il fit 4e nouveau, quelques pas dans le cabinet, souleva des liasses de papiers qui étaient éparses sur son bureau, s'arrêta devant la fenêtre et caressa de la main deux ou trois mèches de cheveux qui frisaient autour de ses tempes. Le cœur à'klexandrine battait à coups pressés. Elle avait remarqua que ce mouvement machinal indiquait chez son, père une vive préoccupation. Elle entrevit qu'un obstacle inconnu s'opposait à son mariage avec M- de Mauvezin; mais
comme il n'était pas dans sa nature de reculer devant la résistance :
— Prévoyez-vous quelque empêchement à mon mariage? dit-elle d'une voix ferme.
— Oh! s'il ne s'agissait que d'un empêchement, ce ne serait rien 1 dit le père.
Il quitta la fenêtre, et se rapprochant de sa fille :
— Çà, reprit-il, il faut parler nettement. Un jour plus tôt, un jour plus tard, tu sauras bien toujours la vérité. Expliquons-nous donc.
Malgré son courage, Alexandrine eut le frisson. Jamais elle n'avait entendu son père parler avec cette voixlà. Il marchait de long en large et parlait tout en marchant.
— L'obstacle ne vient pas de M. de Mauvezin, dit-il; le choix est bon, et je ne le désapprouve pas. Il t'aime, à ce qu'il assure, et j'ai pu voir que tu n'es pas indifférente à cet amour. De ce côté-là rien de mieux. . . mais penses-iu qu'un homme dans sa position épouse une femme sans fortune?
Alexandrine regarda son père, et craignit un instant qu'il ne fit devenu fou.
— Sans fortune ! répéta-t-elle machinalement.
— Eh oui ! car enfin il faut Men que je te dise tout. Je suis ruiné, ruiné de fond en comble, ruiné sans aucun
espoir d'en revenir. Ah ! si j'avais trente ans, ce ne serait pas grand'chose, mais j'en ai cinquante-cinq et j'ai perdu l'habitude du travail... Ainsi ne compte plus sur rien... M. du Rosier ouvrit un tiroir de son bureau, et montrant à sa fille quelques pièces d'or :
— Ces deux ou trois douzaines de louis qu% in vois là, reprit-il, c'est tout ce qui me reste, tout I
— Vous ruiné! mais comment? s'écria Alexandrine.
— Ah! comment! Est-ce qu'on sait?... Paris a tout dévoré... Un jour ceci, un jour cela!... Tu ne sais pas quels ravages les passions exercent quand elles se logent sous des cheveux blancs! Le feu ne dévore pas la paille plus sûrement; mais c'est une histoire que tu ne comprendrais pas. . . J'ai eu le vertige, et j'ai regardé s'en aller ma fortune comme on regarde l'eau couler!... A présent tout est fini!... J'ai bien pensé à vous, mais trop tard... Il y a six mois, j'ai voulu tout réparer d'un seul coup... j'ai fait de l'argent du peu qui me restait, et j'ai tout mis dans une affaire. C'était un coup de dés... je l'ai joué pendant mon dernier voyage à Paris. L'affaire va mal, et je suis revenu comme l'enfant prodigue... Malheureusement l'enfant est un vieillard... Une lettre que j'attends peut modifier cette position... mais viendra-telle? C'est au moins douteux... Enfin tu le sauras toujours!,..
— Mais l'hôtel! mais notre terre des Ronceauxî reprit Alexandrine.
— L'hôtel! les Ronceauxî Ils sont hypothéqués jusu'à la dernière pierre, jusqu'au dernier arbre! Je te dis u'il n'y a rien. Moi, je suis vieux : qu'ai-je à regretter?
Toi, tu es forte et vaillante, tu te roidiras contre la mauvaise fortune... mais ta sœur, la pauvre Louise!...
— Eh bien! elle est jeune et jolie... on lui trouvera un mari comme à moi...
M. du Rosier regarda sa fille.
— Un mari? reprit-il, comme à toi !
— Sans doute... Estrce qu'il ne me reste pas toujours M. de Mauvezin ? Sa fortune certainement n'est pas aussi considérable que celle que je croyais lui apporter, mais elle nous suffira.
M. du Rosier joignit les mains ;
— Ah! mon Dieu ! s'écria-t-il, lu en es encore là !... Un instant il contempla sa fille avec stupéfaction,
comme un homme qui, se promenant sur le boulevard, se trouverait tout à coup en présence d'un Algonquin ou d'un sauvage de la terre des Papous/
— Enfin! reprit-il avec un soupir, l'expérience te viendra plus tard !
— • Que voulez-vous dire? demanda Alexandrine, un peu troublée.
MADEMOISELLE DU ROSIER. i 63
— Rien... je dis seulement que si tu épouses M. de Mauvezin, Louise pourra aussi se marier.
On comprend que mademoiselle du Rosier ne dormit guère durant la nuit qui suivit cet entretien. Les choses que son père lui avait dites ne faisaient que revenir à son esprit. Elle les y retournait de cent façons. Cependant, malgré le trouble où l'exclamation de son père l'avait jetée, Alexandrine ne fit pas un instant à M. de Mauvezin l'injure de penser que le changement survenu dans la fortune de M. du Rosier pût en rien modifier sa résolution. L'eût-elle donc oubliée, s'il avait été sans ressources? Telle elle était, tel elle le jugeait. On doit ajouter à sa louange que l'avenir de Louise la préoccupa beaucoup plus que le sien propre.
Quelques jours se passèrent 4ans cette incertitude. M. du Rosier vaquait à ses affaires comme si les choses eussent toujours été dans le même état. Alexandrine n'osait pas l'interroger. Un soir, pendant un concert où son père avait voulu qu'elle se rendît et où se trouvait toute la bonne société de la ville, M. de Mauvezin s'approcha d'elle.
— Ne me demandez rien, dit-elle : il ne m'est pas encore permis de répoudre.
— Ma vie est entre, vos mains , murmura tout bas M. de, Mauvezin, et il s'éloigna.
A la sortie du concert, Évariste prit le bras de sa cousine. Il faisait un temps superbe, et madame de Fougerolles consentit à pousser jusqu'au pont de l'Allier pour voir le clair de lune. Deux ou trois personnes les accompagnaient. Quand on eut franchi le faubourg qui descend vers la rivière, Evariste pressa le pas.
— J'ai à vous parler, ma cousine, dit-il, et je ne sais comment m'y prendre.
— Eh bien ! parlez, dit-elle. Ce n'est pas plus difficile que ça.
— Vous ne m'en voudrez pas?
— Mon Dieu, que de précautions! Si j'avais à vous parler, je le ferais d'abord, quitte à voir après si cela vous contrarie...
— Eh bien ! ma chère cousine, il m'est revenu que la fortune de M. du Rosier était compromise, sinon perdue...
— Quelles folies 1 dit Alexandrine, qui se sentit pâlir.
— Ah! je voudrais bien que ces folies ne fussent pas si folles! Elles me permettraient de vous offrir un cœur qui est à vous depuis longtemps.
alexandrine releva la tête fièrement.
— Le mien n'est plus libre, dit-elle.
La poitrine d'Evariste se serra.
— Alors, reprit-il, ne pensez plus à ce que je vous ai
dit, mais si ce qu'on raconta est vrai, ne m'oubliez pas.
C'est à peine cependant si mademoiselle du Rosier l'entendait; sa pensée était toute à M. de Mauvezin. Si Evariste avait eu connaissance de la ruine de M. du Rosier, ce même bruit, si bien fondé, pouvait être arrivé aux oreilles d'Anatole, et pourtant il venait tout à l'heure encore désengager avec elle. Ses prévisions étaient donc réalisées; la perte de sa fortune ne pouvait rien contre l'amour qu'elle lui inspirait. La joie et l'orgueil enflaient ensemble le cœur d'Alexandrine, Evariste et mademoiselle du Rosier étaient alors à l'extrémité du pont, appuyés contre le parapet. Evariste regardait la rivière, Alexandrine regardait la lune, dont la lumière éclairait en plein son visage : leurs bras se touchaient, et ils étaient séparés par un abîme . La voix de madame de Fougerolles les tira de leur rêverie.
— Il fait froid ici, dit-elle, et vous allez vous enrhumer.
Tous deux se retournèrent.
— Mon Dieu! que vous êtes pâleî s'écria Louise en regardant Evariste. . . Vous serait-il arrivé quelque malheur?
— Non, répondit Evariste doucement.
— • Ah ! reprit Louise, dont les yeux s'étaient remplis
166 LES FTCMMES HONNETES.
de larmes, si le malheur vous frappait, ce serait bien injuste 1
Et par un mouvement instinctif Louise se rapprocha d'Evariste, tandis que mademoiselle du Rosier prenait le bras de madame de Fougerolles.
Le lendemain, à bout de patience, Alexandrine demanda à son père des nouvelles de cette fameuse lettre dont il lui avait parlé.
— Cette lettre que j'attendais? répondit M. du Rosier... je l'ai reçue...
— Eh bien?
— Oh! elle ne décide rien... Il faudra seulement que j'aille à Paris.
— Comptez-vous partir bientôt?
— Cette nuit.
— Et resterez-vous longtemps absent?
— Je ne sais... Mais tu auras de mes nouvelles.
La sobriété de ces réponses n'était pas faite pour engager mademoiselle du Rosier à prolonger l'entretien. Elle comprit que son père voulait être seul et le quitta. Le soir, il s'enferma pour travailler après avoir embrassé ses deux filles. Il était comme à l'ordinaire; Alexandrine remarqua seulement qu'il retint quelques secondes Louise sur son cœur, et qu'il insista beaucoup pour qu'elle retournât au couvent le soir même. Il avait
comme une larme dans les yeux quand il poussa la porte de son cabinet. Cette preuve de sensibilité chez un homme qui n'en avait guère étonna mademoiselle du Rosier.
— Il faut que la lettre soit mauvaise, pensa-t-elle. Un moment après, il rouvrit la porte et appela son domestique.
— Jean, dit-il, n'oubliez pas de m'avertir, je prendrai le train de cinq heures.
 quatre heures, Jean, qui avait dormi dans un fauteuil, cogna à la porte du cabinet. Personne ne lui répondit. Il regarda par le trou de la serrure. Il ne vit point de lumière.
— Bon î dit-il, mon maître se sera endormi, et la lampe s'est éteinte.
Il prit un bougeoir et poussa la porte. Un obstacle qui faisait résistance à l'intérieur ne lui permit pas de l'ouvrir tout entière. Elle resta entrebâillée, et il dut faire un effort pour pénétrer dans le cabinet.
— Eh î monsieur! il est l'heure^ dit-il. N'entendant rien, Jean regarda partout, et vit M. du
Rosier étendu tout de son long par terre, entre la porte et le bureau, le visage sur le tapis. — Ah mon Dieu î s'écria-t-il. Il le souleva entre ses bras et le coucha sur le canapé. Le corps était lourd et inerte, et on voyait à 1 angle du front une meurtrissure que M. du Rosier s'était faite
en tombant. Jean perdit la tête, et appela de toutes ses forces. En un instant, tout l'hôtel fut en l'air. Madame de Fougerolles, qui avait le sommeil léger, accourut l'une des premières.
— C'est une attaque d'apoplexiei s'écria-t-elle, quand elle vit la figure congestionnée de M. du Rosier.
En ce moment, Àlexandrine, réveillée en sursaut par le tumulte qui régnait dans l'hôtel, parut dans la pièce qui précédait le cabinet.
— N'entrez pas, Mademoiselle ! s'écria Jean, qui se jeta devant la porte.
Alexandrine devint toute blanche.^
— Mon père estmort t s'écria-t-elle.
Madame de Fougerolles, qui n'avait jamais beaucoup aimé M. du Rosier de son vivant, la prit par la main.
— C'est un grand malheur, mon enfant, dit-elle; mais queveux-tu?iln'écoutaitpersonne...Celadevaitmalfinir.
Mais Alexandrine ne l'entendait pas. Elle regardait cette porte derrière laquelle était le corps de son père.
— Yoilà donc pourquoi il a voulu qu'on ramenât Louise au couvent, dit-elle.
Un éclair traversa tout à coup son esprit.
— Le malheureux ! murmura-t-elle. Il s'est tuê t
— Tué ! ton père ? reprit madame de Fougerolles. Alexandrine saisit le bras de madame de Fougerolles :
— Mais vous ne savez donc pas. . . Au fait, il ne l'a confié qu'à moi... Mon pauvre père était ruiné, lui ditelle à l'oreille,
— Ruiné î mais alors tu n'as rien ?
Madame de Fougerolles, qui avait pris les mains d'Alexandrine entre les siennes, les laissa tomber. Mademoiselle du Rosier profita de ce mouvement pour entrer dans le cabinet et voir son père une dernière fois. Le corps était déjà froid. Elle] se mit à genoux pour l'embrasser, mais le contact de ce front glacé lui fit mal. Elle se releva en poussant un cri et tomba évanouie.
Le bruit de la mort de M. du Rosier se répandit avec la vitesse de l'éclair dans Moulins. La nouvelle d'une révolution qui aurait renversé le gouvernement n'y aurait pas produit plus d'étonnement. « Lui, hier si bien portant 1 lui, si heureux î » disait-on. Mais quand on apprit qu'il ne laissait rien de l'immense fortune qu'on lui supposait, l'êtonnement devint de la stupéfaction. On comprit alors les clignements d'yeux et les réticences du vieux notaire, et pendant huit jours il ne fut pas question d'autre chose dans tout l'arrondissement.
L'opinion générale était que M. du Rosier avait été
frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante; mais
quelques personnes, et le notaire à leur tête, semblaient
croire qu'une autre cause avait précipité cette fin tragique.
— Apoplexie! apoplexie! c'est bientôt dit, murmurait-il ; elle a bon dos, l'apoplexie, et bien lui prend d'être muette. — Le reste de la phrase se perdait dans les plis de sa cravate blanche.
On s'occupait beaucoup aussi de l'avenir de mademoiselle du Rosier et de sa sœur Louise. Élevées dans un si grand luxe, comment supporteraient-elles la privation des choses auxquelles elles étaient le plus habituées ? A quoi allaient-elles se décider? Puis, quand on venait à parler de ce fameux mariage qui avait si longtemps fait jaser les curieux, les plus malins souriaient : — Adieu paniers, vendanges sont faites, disaient-ils.
Pendant les deux ou trois premiers jours, mademoiselle du Rosier resta comme étourdie, et plus occupée des soins qu'il fallait apporter à toutes choses que de son chagrin. Le peu de temps qui lui restait, elle l'employait à consoler Louise. Elle éprouvait seulement une certaine surprise de ne pas avoir reçu la visite de M. de Mauvezin ; mais elle attribuait cette absence à la délicatesse d'un cœur qui ne veut pas mêler d'autres pensées à celles de la mort. Elle se montrait d'ailleurs pleine de fermeté et faisait tête à la douleur. Que devint-elle lorsque, le quatrième jour, elle reçut une lettre par laquelle M. de
Mauvezin lui mandait qu'une affaire urgente le forçait à partir pour la campagne sans qu'il pût fixer encore l'époque de son retour 1 II l'assurait d'ailleurs de son entier dévouement et de la part sincère qu'il prenait à son malheur.
A la lecture de cette lettre, mademoiselle du Rosier éprouva moins de douleur que d'indignation. La colère, la honte, le dégoût, le mépris se partageaient son cœur. — Et j'ai pu l'aimer 1 se disait-elle. A ce souvenir, son visage passait de la pâleur au pourpre. L'amour était mort sur le coup. Il n'en restait plus qu'un sentiment confus de rage et de haine qui faisait bouillonner son sang.
— Le lâche t dit-elle. S'il ne m'avait pas écrit, c'eût été une trahison... mais cette lettre, c'est une bêtise et une insolence!
Par un mouvement vif, elle la déchira ; mais au moment d'en jeter les morceaux, elle s'arrêta et les replaça dans leur enveloppe.
— Non, murmura-t-elle, non, je veux la relire pour ne lui pardonner jamais !
Pour la première fois, mademoiselle du Rosier jeta sur son avenir un regard profond. Elle restait orpheline et sans dot, et n'avait plus pour appui que madame de Fougerolles, dont la tendresse n'était pas excessive. Son uni-
que espérance s'était brisée d'un seul coup; elle ne voyait devant elle que l'incertitude et la nuit. Pendant que ces réflexions traversaient son esprit, Alexandrine était accoudée sur la cheminée devant une glace, le menton dans sa main. Elle leva les yeux et se regarda. La vue de ce visage tout blanc, qu'illuminait la clarté de deux bougies, lui fit presque peur. Il lui semblait que c'était celui d'une autre personne, qu'elle ne connaissait pas. Les yeux étaient tout grands ouverts, le front mat ; les cheveux en désordre pendaient le long des joues. Elle se regarda longtemps, comme si elle eût cherché à lire dans son propre cœur. Le silence et la nuit l'entouraient ; la lettre d'Anatole était sous sa main.
— Je suis belle, dit-elle tout à coup à demi-voix, je suis intelligente, rien n'est perdu î
Le son de sa voix la fit tressaillir. Elle passa la main sur son front et se réveilla comme d'une hallucination ; mais sa résolution était prise.
La liquidation de M. du Rosier ouverte, quelques créanciers se présentèrent. En faisant valoir les droits qu'elle tenait de sa mère, Alexandrine pouvait sauver du naufrage une somme importante. Madame de Fougerolles l'engagea vivement à le faire, et ne négligea pas cette belle occasion d'accuser son beau-frère d'imprévoyance et de prodigalité. Sur ce point, toutefois, mademoiselle du Rosier ne voulut rien entendre : elle déclara que tout ce qui lui revenait appartenait légitimement aux créanciers de son père, et leur en fit immédiatement abandon. La baronne jeta les hauts cris, mais toute la ville admira ce trait de délicatesse et de désintéressement. Ce fut tout de suite un concert d'éloges autour de mademoiselle du Rosier; le notaire lui-même avoua que cette conduite était noble et généreuse ; cependant il plissa le coin de ses lèvres en parlant, et finit, pressé de s'expliquer, par déclarer qu'à son sens cette conduite lui avait
été inspirée bien plutôt par la tête que par le cœur. — Elle est fille de l'orgueil, dit-il. Mademoiselle du Rosier tient à honneur de ne ressembler à personne. — Il profita néanmoins de l'occasion pour lui rendre visite et lui offrir ses services en qualité de vieil ami de la famille. Àlexandrine, qui se souvenait de l'avoir vu fréquemment à une époque où une circonstance, née du hasard, ne l'avait pas encore brouillé avec M. du Rosier, le reçut parfaitement. Il revint enchanté de leur conversation. Tout en elle l'avait ravi, le choix de ses expressions, le tour de ses idées, la fermeté de ses sentiments. Seulement, comme on vantait autour de lui la noblesse de son maintien, sa grâce, son esprit, sa distinction:
— Oui, oui, dit-il, c'est un caractère 1
On se récria sur l'étrangeté de ce compliment. — Un caractère ! la belle merveille I Qui est-ce qui n'avait pas de caractère? Et le singulier éloge que c'était là !
— Ah 1 vous croyez ? répliqua M. Deschapelles en s' échauffant. Un caractère ! mais c'est ce qu'il y a de plus rare au monde. Personne n'a de caractère, ni vos amis, ni vous, ni moi !... Moulins n'est pas un trou : eh bien t vous battriez la ville et les faubourgs, et peut-être n'en trouveriez-vous pas un second. Il y a des hommes qui \eulentceei, et des femmes qui veulent cela, la belle affaire! Mais savoir ce que l'on veut, le vouloir bien, le
vouloir toujours, être plein et entier dans sa volonté, voilà le magnifique, et je ne sais que mademoiselle du Rosier qui soit de cette trempe-là î
Gela dit, M. Deschapelles huma une fprise de tabac. On l'accabla de questions pour savoir au moins ce que voulait son héroïne; mais il se renferma dans un silence impénétrable, et son petit discours fut mis au compte des boutades qui fui étaient si familières.
Un matin Alexandrine vit entrer chez elle Évariste, qu'elle n'avait pas vu "depuis la mort de M. du Rosier. . — Je n'ai pas voulu troubler la douleur des premiers jours, lui dit-il. A présent, me voici.
Évariste paraissait embarrassé. Il Ja regardait et ne parlait pas. Enfin, faisant un effort sur lui-même :
— Vous souvenez-vous, reprit-il, de Y entretien que nous avons eu sur le pont, l'autre soir ?
— Oui, dit Alexandrine,.. Pourquoi me faites-vous cette question ?
— C'est que la main que je vous offrais est toujours à vous, et que vous me rendriez bien heureux en l'acceptant. Les circonstances sont peut-être changées...
— Qu'est-ce qui vous fait croire cela ? demanda-t-elle vivement, et les yeux dans les yeux d'Évariste.
— Pardonnez-moi d'entrer dans votre yie avec cette franchise, mais il me semble qu'un parent peut le faire.
— Parlez.
— Eh bien ! je crois qu'il est parti.
Alexandrine pâlit légèrement ; elle prit un verre d'eau et l'avala.
— C'est vrai, dit-elle.
— Vous m'en vouîez ? reprit Évariste.
— Moi ! vous en vouloir 1 et pourquoi? L'expression de ses yeux s'adoucit, et elle lui prit les
mains.
— Ainsi, c'est parce que je suis seule au monde et abandonnée que vous venez à moi ? dit-elle.
— Ne suis-je pas votre meilleur ami? Gardez cette main que vous avez prise, et je vous remercierai de toute la force de mon cœur.
Alexandrine pencha la tête sur sa poitrine, et réfléchit une minute.
' — C'est impossible à présent, répondit-elle enfin. Je donnerais volontiers la moitié des jours qui me restent à vivre pour vous consacrer l'autre... mais il est trop tard 1
— Trop tard à vingt ans î s'écria-t-il.
— Vous ne me comprenez pas... l'âge n'y fait rien, reprit mademoiselle du Rosier avec une sourde exaltation ; n'avez-vous jamais vu de branches mortes sur un jeune arbre?
Évariste voulut répliquer; elle l'arrêta d'un geste.
— Non, croyez-moi, dit-elle avec force, il vous faut un cœur tendre et bon, qui vous puisse aimer entièrement comme vous le méritez, et sincèrement je n'ai pas ce cœur, ou peut-être ne l'ai-je plus î Le mien est plein d'amertume et de fiel... Laissez-moi vivre seule.
— Vous l'aimez encore ! s'écria Évariste.
— En dehors de ma sœur et de vous, je n'aime rien, je vous jure.
Il y avait dans la voix d'Alexandrine un tel accent de franchise, que le doute était impossible, mais en môme temps une telle âpreté, qu'Évariste en tressaillit. Il comprit qu'il ne fallait pas insister.
— Qu'allez-vous faire à présent? lui dit-il.
— Je me retirerai chez madame de Fougerolles. Évariste se leva. — Eh ! malheureuse enfant 1 s'écria-
t-il, vous ne la connaissez donc pas ?
Àlexandrine lui jeta un regard tranquille. — Vous croyez, dit-elle; c'est possible... mais je verrai et j'attendrai.
Quand il quitta mademoiselle du Rosier, Évariste ne savait pas encore ce qu'il ferait; il éprouvais l'accablejnent d'un homme à qui son dernier espoir vient d'échapper. Le soir, il donna l'ordre de préparer ses malles et de les porter au chemin de fer ; puis il pepsa qu'un malheur pouvait arriver à sa cousine.
— Que fera-t-elle si je ne suis pas là? se dit-il. Et il resta.
La supérieure du couvent où Louise avait été élevée demanda à la garder. La baronne n'eut garde de refuser; elle ne se serait pas opposée non plus au départ d'Alexandrine; mais celle-ci déclara qu'elle aimait mieux rester auprès de madame de Fougerolles, et demanda à sa tante la permission, le jour même, de faire porter chez elle les quelques meubles auxquels elle tenait, et tout son linge. Un refus eût excité l'indignation publique, et, dans la crainte du scandale, la baronne lui répondit qu'elle serait la bienvenue.
Madame de Fougerolles, on le sait, habitait alternativement Paris et la province. Elle possédait entre Moulins et Nevers, aux bords de l'Allier, un château où elle passait la belle saison, et à Paris, rue de l'Université, un hôtel où l'hiver la rappelait. Cependant il arrivait le plus souvent, comme on l'a vu, qu'à l'époque où elle avait coutume de se rendre dans ses terres, elle s'arrêtait à Moulins, où M. du Rosier lui offrait une hospitalité d'autant plus agréable qu'elle était moins coûteuse. Elle y prolongeait son séjour indéfiniment et s'y montrait fort accommodante, n'ayant rien à dépenser; mais généralement, et à moins de circonstances extraordinaires, au temps des vendanges, elle s'établissait à La Bertpche, où deux ou
trois fois déjà mademoiselle du Rosier avait accompagné sa tante avant le triste événement qui l'y ramenait.
La Bertoche avait dans ses fortes constructions, qui dataient du xive siècle, quelque chose de la magnificence féodale et guerrière de ses voisins les châteaux de Grossouvre et d'Apremont, qui sont l'orgueil des coteaux de l'Allier; d'épaisses murailles, protégées par une énorme tour à mâchicoulis et entourées de douves, l'enfermaient de toutes parts. Le château portait dans ses flancs un vieux houlet envoyé par les canons de l'Anglais du temps des guerres de la Pucelle. L'Allier coulait au pied de la colline sur laquelle il était assis, et d'où la vue s'étendait au loin sur des plaines et des forêts au milieu desquelles le regard aimait à suivre le cours lumineux de la rivière. La portion du château habitée parla baronne, faisait face à une large cour et se composait d'un pavillon carré avec deux ailes en retrait élevées d'un étage sur rez-de-chaussée ; un grand cadran, armé de longues aiguilles rouillées, marquait les heures au-dessus de la porte d'entrée. Les bâtiments, construits sur les côtés de la cour, servaient de logements aux gens de service, d'écuries, de granges et de remises ; on avait fait une étabïe de la chapelle.
La chambre que mademoiselle du Rosier avait occupée déjà, et vers laquelle elle se dirigea aussitôt qu'elle
180 LESFEMMES HONNÊTES.
fut arrivée à La Bertoche, était située à l'extrémité d'une aile et donnait sur la vallée; un balcon de pierre en saillie lui permettait de voir une vaste étendue de pays. Cette chambre était grande et tendue d'une vieille tapisserie de Flandre à personnages ; un lit à baldaquin en occupait l'un des coins, en face de la fenêtre. Alexandrine employa sa première journée à ranger les petits meubles qu'elle avait apportés de Moulins, ainsi que ses livres de prédilection. Deux ou trois fois elle s'arrêta sur le balcon et regarda la campagne, sur laquelle un ciel orageux promenait de grandes ombres. Cette solitude, ce profond silence interrompu par le bruit du vent dans les arbres convenaient à la disposition de son esprit.
Pendant les premiers jours, la vie que mademoiselle du Rosier mena au château de La Bertoche fut triste et monotone. On ne voyait personne ; les soirées se passaient dans une grande pièce, où madame de Fougerolles recevait ses métayers. Elle faisait un ouvrage de tapisserie, et sa nièce lisait ou brodait. A dix heures, ses comptes réglés, la baronne rentrait dans sa chambre. De l'heure du souper à celle du coucher, on n'avait pas échangé dix paroles. Au silence qui se faisait autour d'elle, Alexandrine mesurait l'étendue de la perte qu'elle avait faite , mais elle n'en était pas abattue, et comme son père l'avait prévu, elle se roidissaitcontre le malheur.
Après la secousse qui avait déraciné de son cœur le souvenir de M. de Mauvezin, cet isolement ne déplaisait pas à mademoiselle du Rosier. Il lui donnait le temps de rassembler ses forces et de les éprouver avant la lutte qu'elle aurait à soutenir contre la vie. Elle se sondait elle-même en quelque sorte et cherchait à voir clair dans l'avenir. Quelques mots de sa tante lui avaient fait mieux comprendre la portée de l'exclamation arrachée* à Évariste par la nouvelle qu'elle se retirait auprès de madame de Fougerolles. Elle prévoyait de ce côté-là des mécomptes et des chagrins; mais elle s'y résignait, et trouvait, en les attendant, un charme singulier à se promener seule sous les beaux ombrages de La Bertoche et à regarder le soir la campagne du haut de son balcon. Un incident la tira de cette léthargie.
Un matin, on remit à une certaine madame Ledoux, qui avait le gouvernement du château sous la haute direction de madame de Fougerolles, une note d'objets de parfumerie que mademoiselle du Rosier avait pris chez un marchand de la ville. Élevée dans une grande recherche, Alexandrin e avait l'habitude de ces petites nécessités de la vie élégante ; elle ne croyait pas que la ruine fût un motif d'y renoncer. Madame Ledoux , qui n'avait point reçu d'ordre, hésita et finit par présenter cette note à madame de Fougerolles. Au premier
coup d'œil, la baronne laissa voir toute son indignation.
— Cinquante francs! s'écria-t-eile... voyez donc cette mijaurée !... Ça n'a pas le sou et ça dépense en pots de pommade et en eaux de senteur plus que moi en mouchoirs de toile et en bas de coton !...
— Mademoiselle est si jeune I À son âge, on ne pense guère, répondit timidement madame Ledoux, à qui la situation de mademoiselle du Rosier inspirait une grande pitié.
— Si jeune !... À vingt ans, je tenais mon ménage, et Dieu merci, on n'y voyait pas des notes de cette espèce!... ne payez pas!...
— Alors que faut-il que je fasse? demanda madame Ledoux.
— Vous remettrez cette note à mademoiselle du Rosier, et elle s'en arrangera comme elle voudra ; c'est bien assez déjà de l'héberger sans que j'aie encore à payer ses dettes!... Mais non, donnez-la moi... je lui en parlerai.
Et madame de Fougerolles arracha le papier des mains de madame Ledoux, qui se retira toute troublée.
Alexandrine, qui ne se doutait de rien, rentra à l'heure du dîner d'une promenade qu'elle avait faite dans le parc. Madame Ledoux, qui l'attendait dans la cour, l'arrêta lotit aussitôt qu'elle la vit.
— Si madame îa baronne vous parle d'une petite note d,e parfumeries, lui dit-elle, que cela ne vous inquiète pas, Mademoiselle : j'ai de petites économies, et je la paierai.
Une fenêtre s'ouvrit ; on vit apparaître la tête de madame de Fougerolles, et madame Ledoux se sauva.
Quand mademoiselle du Rosier entra dans la salle à manger, madame de Fougerolles était avec le maire du village, qui était venu la voir au sujet de certaines réparations à faire aux chemins vicinaux, pour lesquels la baronne devait des prestations en nature. Alexandrine ne s'était pas encore assise que sa tante lui présenta la note.
— Qu'est-ce que cela? lui dit-elle.
La voix était si cassante et si brève, que mademoiselle du Rosier releva la tête avant d'ouvrir le papier.
— Mais regardez donc, reprit madame de Fougerolles.
— Ah! je sais, répondit Alexandrine... c'est le mémoire de mon parfumeur.
— Ah! vraiment! c'est donc pour vous tout
cela?
— Oui, Madame... pour moi seule.
Madame de Fougerolles s'empara de la note.
— Cinquante francs ! comprenez-vous cela ? s'écria-
t-elle en s'adressant au maire, cinquante francs de pâtes et de flaconsl
Le maire, qui pensait à ses prestations et désirait que madame de Fougerolles s'acquittât, leva les mains au ciel en signe d'étonnement.
— Cinquante francs! reprit-il, c'est beaucoup d'argent.
Le rouge monta au visage de mademoiselle du Rosier.
— Permettez, Monsieur, dit-elle, il s'agit de mes affaires et non des vôtres.
— Ah I c'est comme cela que vous prenez les observations? ajouta madame de Fougerolles. J'imagine alors que vous avez de l'argent pour solder vos fournisseurs.
Mademoiselle du Rosier comprit que la lutte commençait ; si elle ne voulait pas être écrasée du premier coup, il fallait résister...
— Je n'en ai pas... vous le savez, dit-elle en se redressant ; mais il me reste deux ou trois petits bijoux que je tiens de ma mère, votre sœur, Madame. Je les vendrai, et le produit me servira à payer ce mémoire.
Madame de Fougerolles se mordit les lèvres.
— Fort bien, Mademoiselle, reprit-elle ; mais puisque nous sommes sur ce chapitre, permettez-moi un conseil qu'autorisent mon âge et ma position. Vous portez de*
robes de soie et vous ne vous gênez pas pour les traîner
dans toutes les allées du parc Quand on n'a pas de
fortune, on pourrait, ce me semble, porter des robes moins coûteuses, surtout quand on a dix doigts pour ne pas s'en servir.
Mademoiselle du Rosier était pourpre, elle devint blême.
— Vous avez raison, Madame, répondit-elle froidement, et elle s'assit à table.
Pendant tout le dîner, elle affecta de parler avec une grande gaieté; mais, rentrée chez elle et là porte fermée, elle éclata. Les larmes et les sanglots la suffoquaient ; vingt fois elle essaya de rentrer en possession d'elle-même et vingt fois elle échoua. Son cœur était comme brisé. Elle arracha sa robe bien plus qu'elle ne la détacha, et se mit à vider ses tiroirs dans une malle avec des mouvements convulsifs.
— Maison maudite ! dit-elle. Oui, je la quitterai ! Ah î elle veut que je travaille! Eh bien! je travaillerai... Mieux vaut encore du pain noir que tant d'humiliations !
Puis tout à coup, et la malle à moitié pleine, elle la repoussa.
— Eh bien! non! s'écria-t-elle; je suis entrée dans cette maison, j'y resterai !...
Elle se regarda dans une glace : son visage était cou-
186 Lfcfl FEMMES HOKWÔTËff.
vert de larmes. Elle s'empara d'un mouchoir et le passa vivement sur ses joues et ses yeux.
— Voyons, j'ai vingt ans. Est-ce qu'on pleure à vingt ans ? reprit-elle.
Elle courut sur le balcon et exposa son front brûlant au vent froid de la nuit. — Ah ! monsieur de Mauvezin, murmura-t-elle, voilà encore un jour que je n'oublierai pas!
A quelque temps de là, madame de Fougerolles reçut la visite du vieux notaire avec lequel elle avait à rédiger des baux de ferme. M. Deschapelles, heureux de revoir Alexandrine, pour laquelle il éprouva l'affection d'un philosophé épris d'un problème, n'avait pas voulu laisser à un petit clerc le soin de partir pour La Bertoche. Il trouva mademoiselle du Rosier telle qu'il s'y attendait, calme, tranquille et sérieuse.
— Vous plaisez-vous ici? lui dit-il.
Mademoiselle du Rosier sourit légèrement. — J'y vis
des bontés de madame la baronne, répondit-elle; je n'ai pas le droit de chercher à savoir si je m'y plais.
Madame de Fougerolles feignit de ne pas entendre. Depuis le dernier mot par lequel mademoiselle du Rosier avait terminé leur discussion au sujet de la note du parfumeur, il lui semblait que la victoire lui était restée, et elle n'était plus revenue sur cet entretien. La pré-
MADEMOISELLE TiT7 ROSTER. 187
sen^e du notaire à La Bertoche lui fut un prétexte d'inviter à dîner le curé de l'endroit et deux ou trois des notables habitants avec leurs femmes et leurs filles. Dans ces sortes d'occasions solennelles, où la vanité de la baronne l'emportait sur son avarice , on tirait des armoires le vieux linge de Saxe damassé aux armes de la famille, on exposait sur les buffets la lourde argenterie et on mettait des bougies dans les grands candélabres dorés du temps de Louis XIV. Les meubles, débarrassés de leurs housses, voyaient le jour. Toute la maison était en l'air, et madame Ledoux tremblait à la pensée du lendemain.
A l'heure du dîner, Alexandrine descendit de sa chambre et entra dans le grand salon, magnifiquement éclairé. Elle était vêtue d'une robe de laine noire fort propre, mais fort vieille et fort usée. Aucun bout de dentelle, aucun brin de jais n'en rehaussait l'austère vétusté. Madame da Fougerolles se leva.
— Mais à quoi pensez- vous, Mademoiselle? nous avons du monde, s'écria-t-elle.
— Monsieur le curé et ces dames voudront bien m'excuser, répondit mademoiselle du Rosier, mais je suis pauvre et ne porte plus de robes de soie.
— Oh ! chère enfant, votre vertu vous fait une parure t s'écria M. le curé,
Les yeux de madame de Fougerolles lançaient des éclairs, et le notaire, qui comprenait à demi-mot, se frottait les mains.
Après le dîner, mademoiselle du Rosier s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre, et, tirant d'un panier à ouvrage sa laine et son aiguille, elle se mit à travailler activement. Pendant un quart d'heure, madame de Fougerolles, qui l'observait du coin de l'œil, la laissa faire. Autour d'elle, on causait et on jouait; mais voyant enfin que l'aiguille ne se lassait pas d'aller et de venir :
— Mais, Mademoiselle, dit-elle en s'efforçant de sourire, oubliez-vous donc qu'on ne travaille pas dans un salon?
— C'est vrai, répondit Alexandrine.
Elle rejeta la laine et le canevas dans son panier, le prit, se leva et alla s'asseoir dans l'antichambre, où se tenait une fille de service.
Un moment après, madame de Fougerolles, ayant besoin d'eau chaude pour le thé, sonna. La fille s'était éloignée pour un instant. La baronne, impatientée, ouvrit la porte et vit mademoiselle du Rosier.
— Que faites-vous donc là ? demanda-t-elie.
— Je travaille, Madame: quand on n'a rien, il faut bien apprendre à se servir de ses dix doigts.
Elle prit sa tapisserie, et l'étalant aux yeux de M. Des-
chapelles, qui par curiosité avait suivi madame de Fougerolles: — On en pourra faire un coussin, reprit-elle; quand il sera fini, vous m'aiderez bien à le vendre.
M. Deschapelles joignit les mains avec une feinte admiration.
— Mademoiselle du Rosier, la propre nièce de madame la baronne de Fougerolles, qui travaille comme une ouvrière, et dans une antichambre encore ! Ah ! c'est beau ! s'écria-t-il. Dès mon retour à Moulins, je me fais une fête de parler de vos tapisseries à mes belles clientes. . . Je veux que ce coussin aille chez madame la comtesse de Ghéron.
Ace nom, madame de Fougerolles tressaillit : c'était celui d'une dame qui tenait la tête de l'aristocratie bourbonnaise.
— Laissez cela ! s'écria-t-elle en s'emparant de la tapisserie; occupez-vous plutôt à servir le thé.
Mademoiselle du Rosier s'inclina. — Je suis votre servante, Madame, reprit-elle, et elle rentra au salon.
Mais cette première épreuve ne suffisait pas à mademoiselle du Rosier. Au moment où la compagnie allait se retirer, elle s'approcha du notaire, les mains chargées de petites boîtes.
— Voulez-vous me rendre un petit service qui ne vous
coûtera rien? dit-elle avec un sourire.
— Méchante, vous savez bien que je suis tout à vous, répondit M. Deschapelles.
— Eh bien 1 il s'agit d'offrir à l'un des bijoutiers de Moulins ces quelques bagatelles... Il y a une chaîne d'or, une petite croix de turquoises, des bracelets... tout mon écrin de jeune fille... Vous en tirerez le meilleur parti possible... Songez-y 1 c'est tout mon capital.
Les dames, qui mettaient leurs châles et leurs chapeaux, s'arrêtèrent pour écouter. Madame de Fougerolles sentait des fourmillements dans ses doigts.
— Mais pourquoi vendez-vous tout cela ? demanda le notaire, qui devinait à peu près et se faisait volontairement le complice d'Alexandrine.
— Eh ! mais, pour acquitter cette note... reprit-elle en lui tendant la facture du parfumeur; le reste servira à payer les petites dépenses qu'exigera mon entretien.
Deux ou trois regards étonnés se portèrent sur madame de Fougerolles. Le notaire prit les mains d'Alexandrine.
— Donnez, mon enfant, donnez , dit-il d'une voix mielleuse. Ces bijoux n'iront pas chez un marchand... je les mettrai en loterie, et on s'arrachera les billets, je vous en réponds... J'en prendrai, moi qui n'en prends jamais. Ah ! madame la baronne, dit-il en se retournant
vers madame de Fougerolles, quelle enfant la Providence vous a donnée t
Si madame de Fougerolles laissait partir M. Deschapelles avec les bijoux, elle le connaissait assez pour savoir que cette histoire de loterie défraierait les conversations de Moulins pendant trois mois.
— Mais, dit-elle avec un sourire contraint, j'ai bien le droit de retenir aussi des billets.
— Sans doute, répondit le notaire.
— Dans ce cas, je les prends tous. Les bijoux sont à moi, et je prie ma nièce de les accepter. La note à présent me regarde.
Un premier succès avait signalé le commencement de la lutte. Mademoiselle du Rosier ne voulut pas en abuser, et remercia madame de Fougerolles devant tout le monde ; mais elle ne quitta plus la robe de laine et conserva dans ses ajustements l'apparence d'une pauvreté à la fois humble et fière. Elle ne renonça pas non plus à ses travaux de broderie et de couture, et prit l'habitude de tailler elle-même ses robes. On était sûr de la trouver l'aiguille à la main, assise auprès d'une fenêtre, durant les heures qu'elle ne passait pas à la promenade. Ce travail obstiné, que n'égayait aucune chanson et dans lequel l'enchaînait une froide résolution, encouragée, au grand déplaisir de la baronne, par les conseils paternels au curé
et les éloges du notaire, lui rapporta bientôt quelque argent, qu'elle employa en aumônes avec une générosité qui entrait dans son caractère, mais qui cette fois n'était peut-être pas sans calcul. Ces aumônes ne se composaient guère que de menues monnaies et de quelques pièces blanches; mais, distribuées judicieusement et à propos parmi les pauvres gens qui en avaient un besoin réel, elles acquirent une importance bien autrement haute que leur valeur. Peu à peu mademoiselle du Rosier prit l'habitude de se promener chaque jour dans la campagne et d'entrer dans les chaumières qui se trouvaient sur son passage ; elle interrogeait les enfants sur les besoins de la famille, et causait quelquefois avec les bonnes femmes qu'elle rencontrait menant paître leur vache. Comme tous les cœurs blessés, elle aimait la solitude des champs et le silence des bois; mais de singulières pensées la poursuivaient dans ces promenades, qui étaient en même temps un exercice salutaire pour son corps et un sujet de méditations pour son esprit. Un jour que le notaire la questionnait sur ces longues excursions qu'elle faisait dans les plaines et les vallons : — Je fais mon cours de philosophie, répondit-elle avec un certain sourire qu'il connaissait bien.
N'eût-on pas su dans le pays qu'elle habitait le château et qu'elle était nièce de madame de Fougerolles, elle
avait pour la protéger son attitude et son grand air. Les paysans n'osaient même pas la regarder en face quand ils lui parlaient, et leurs femmes se tenaient toutes droites devant elle et les yeux baissés lorsqu'elle était entrée dans leurs chaumières. Quand elle suivait un sentier avec ses vêtements noirs, grave et silencieuse, les petits garçons se cachaient derrière les haies pour la suivre des yeux ; ils se poussaient du coude, n'osant presque plus respirer, et se disaient tout bas : — Voilà la demoiselle noire qui passe !
Un jour qu'elle s'était égarée après un orage, elle demanda son chemin à un petit paysan ; l'enfant ôta son chapeau et marcha droit devant elle sans répondre. Elle eut beau l'engager à se couvrir, il ne voulut rien entendre et resta tête nue jusqu'à l'entrée du parc ; là il étendit le bras dans la direction du château, la salua et partit en courant. Le dimanche à la grand'messe, dès le premier pas qu'elle faisait dans l'église, tous les rangs s'ouvraient pour lui faire un passage, et bien qu'elle marchât derrière madame de Fougerolles, la crainte et le respect étaient pour elle.
Évariste et Louise la venaient voir quelquefois à La Bertoche. Les jours où elle les possédait ensemble étaient les seuls qui lui parussent heureux; mais ces distractions si douces n'étaient pas sans mélange. La présence
de Louise lui apportait autant de paix et de sérénité que celle d'Évariste lui causait d'inquiétude. Il l'aimait toujours, et cet amour la troublait. A l'époque des vendanges, madame de Fougerolles, joyeuse d'une récolte qui s'annonçait superbe, engagea Évariste et Louise à rester toute une semaine au château. Ce fut le premier bonheur que mademoiselle du Rosier ressentit depuis la mort de son père. Elle voulut que sa sœur partageât sa chambre et ne la quittât pas. Madame Ledoux, étonnée d'entendre rire dans ces mêmes pièces où l'on grondait toujours, tressaillait et regardait de tous côtés : il lui semblait que des esprits traversaient le château.
Bien souvent les trois jeunes gens partaient ensemble le matin et faisaient de grandes promenades, soit en bateau, soit à pied. Évariste ramait, Alexandrine guidait la marche. Elle avait appris à connaître tous les sentiers, et conduisait la petite troupe dans les sites les plus agrestes. Quelquefois on mangeait sur l'herbe les provisions emportées dans un panier, quelquefois on s'arrêtait dans une auberge de village où l'on déjeunait gaiement. Dans ces circonstances, mademoiselle du Rosier, dégagée de la contrainte où elle vivait, redevenait jeune ; elle était comme une plante qui, longtemps cachée à l'ombre, s'épanouit enfin sous les rayons du soleil. On la sentait revivre.
Un matin qu'elle s'était montrée plus expansive encore et toute rieuse de ce rire joyeux et frais qui ya si bien aux lèvres jeunes, elle s'arrêta, avec Évariste et Louise, auprès d'une maisonnette devant laquelle s'étendait une pelouse ombragée de grands arbres. Un chien dormait à l'ombre, et de la porte on voyait au loin la campagne, piquée çà et là de clochers pointus. Tout riait, le vent dans les feuilles et le soleil sur l'eau. Le silence et la paix entouraient cette maison, qui semblait faite pour abriter un bonheur à deux. Un écriteau, sur lequel on pouvait lire ces deux mots à vendre, pendait sur le mur. Évariste ne put maîtriser les sentiments auxquels il imposait silence depuis si longtemps. Il saisit la main de mademoiselle du Rosier, et, la regardant avec des yeux dont elle pouvait à peine supporter le langage muet : — Ah ! si vous vouliez !... dit-il. Mais il n'osa pas continuer. Elle lui prit le bras vivement, et, pressant le pas, elle regagna le château sans parler.
Mademoiselle du Rosier s'était réfugiée dans sa chambre, où, seule, elle n'avait plus peur de laisser voir son trouble, lorsque sa sœur entra tout à coup. Louise était tout en larmes, et se jeta dans ses bras avec un élan extraordinaire.
— Ah! ma chère sœur, dit-elle, qu'Évariste est malheureux l
Alexandrine frissonna de la tête aux pieds.
— Qui te l'a dit ? répondit-elle.
— Lui, tout à l'heure, après que tu nous as quittés .pour courir chez toi. Il m'a entraînée dans une allée du parc, et là il m'a ouvert son cœur. Ah ! comme il t'aime ! Gomment peux-tu te résoudre à faire tant de peine à une âme si tendre, si dévouée ? As-tu jamais rencontré quelque part un si bon et si brave jeune homme ? Il me semble à moi qu'il suffit de le voir pour le connaître. On lit sur son visage. Il avait des larmes dans les yeux en me parlant ! C'est notre parent, notre ami, et tu lui fais ce chagrin quand il te serait si facile de le rendre heureux î Ah ! que c'est méchant I II m'a toute bouleversée, ce pauvre Évariste. Je ne savais plus que dire, mais je me suis bien promis de t'en parler. Lui désolé, lui malheureux, c'est bien mal 1 Je ne m'en consolerai jamais.
Le cœur de Louise sautait dans sa poitrine, des pleurs coulaient sur ses joues. Elle serrait Alexandrine dans ses bras avec des mouvements si convulsifs, que sa sœur, { tout étonnée, la regarda.
— Mais tu l'aimes 1 dit-elle tout à coup.
— Oui, je l'aime, et je voudrais qu'il fût heureux. Louise leva sur Alexandrine ses grands yeux limpides,
et, avec la naïveté d'un enfant, elle se mit à ses genoux.
— Je devine à peu près ce que tu veux me dire, re-
prit-elle, mais ce n'est pas cela ; moi, je ne suis rien. Je suis votre sœur à tous deux, et c'est tout ; toi, tu tiens son cœur entre tes mains. Si je venais à mourir, il pleurerait bien un peu, parce qu'il est bon ; mais s'il te perdait, il n'y survivrait pas. Je ne croyais pas, avant de l'avoir entendu, qu'on pût aimer comme cela. Si je te le dis, c'est pour te bien faire comprendre que je ne sens pas les choses comme d'autres les sentent. Seulement, quand je vais me retrouver seule dans ma cellule, je voudrais y emporter cette pensée qu'Évariste est heureux et que tu es heureuse par lui. Si tu ne l'aimes pas autant qu'il t'aime, ne lui dois-tu pas quelque chose et ne ferastu rien po^r moi, qui t'en supplie ?
La voix de Louise était si douce, que la résolution de mademoiselle du Rosier en fut presque ébranlée. Elle se pencha sur elle et l'embrassa tendrement.
— Ài-je gagné ? dit Louise.
Àlexandrine allait répondre, lorsqu'elle sentit sous sa main le craquement d'un papier qu'elle avait laissé- la veille dans sa robe. Elle l'en tira, et reconnut la lettre que M. de Mauzevin lui avait écrite il y avait quelques mois. Ce fut comme si elle avait mis le pied sur ul serpent. Le sourire qu'on voyait autour de ses lèvres s'effeça, elle ferma les yeux à demi et se leva brusquement.
— ~ Tu ne dis rien ? reprit Louise.
Les sourcils d'Alexandrine se touchèrent par la pointe.
— Eh bien ! dit-elle, jeverraiEvaristcet je lui parlerai.
Mais déjà elle n'était plus la môme. Mademoiselle du Rosier venait de se retrouver tout entière. Deux fois pendant la soirée, elle se rapprocha d'Evariste, se souvenant de la promesse qu'elle avait faite à Louise, et deux fois elle s'arrêta. La nuit, elle s'enferma dans sa chambre, et, profitant du sommeil de sa sœur, elle écrivit la lettre que voici :
« Dieu m'est témoin, mon cher Evariste, que je vous aime autant que je puis aimer. S'il fallait tout mon sang pour vous rendre heureux, je le verserais jusqu'à la dernière goutte; mais vous donner ma main, c'est impossible. Vous m'en voudrez peut-être de cette franchise, mais j'ai toujours pensé qu'avec les gens qu'on estime, mieux valait être cruelle que dissimulée. Et puis vous êtes un homme, et si grande que soit la place que j'occupe dans votre existence, d'autres soins peuvent encore la remplir.
» J'ai sondé mon cœur, et, bien qu'il vous appartienne par moitié, j'ai trouvé qu'il n'était pas tel qu'il le faudrait pour assurer votre bonheur. Il est ulcéré profondément, et un cœur qui saigne n'est pas fait pour vous. N'allez pas au delà de ma pensée, mon ami; vous vous tromperiez, et cette erreur même vous ferait du mal. La
cicatrice est faite sur la blessure que J'ai reçue, mais la trace y reste, et vous souffririez de la voir.
» Je ne suis plus celle que vous avez connue au temps de ma première jeunesse, un peu hautaine peut-être, un peu dédaigneuse et le laissant trop voir, mais avec de bons et d'honnêtes instincts, aimant le bien, peut-être par mépris du mal, — enfin l'aimant. De ce passé, il ne me reste qu'une indomptable fierté. J'ai été frappée à la fois dans les coins les plus sensibles de mon cœur, et frappée par ceux-là mêmes qui me devaient aide et protection. Un vieux notaire, que vous connaissez bien, m'a dit que c'était souvent comme cela; je ne le savais pas alors. Que de larmes n'ai-je pas versées une nuitl Elles sont tombées comme du plomb sur les fibres les plus intimes de mon être. J'en tressaille encore, mais je ne pleure plus.
» Je n'ai pas oublié, croyez-le, cette scène du pont, où vous m'avez parlé avec un langage dont je ne comprenais pas bien alors la droiture et la vérité. La croyance que j'avais en moi, croyance bien voisine de l'orgueil, m'a perdue. Comme la Perrette de la fable, j'avais mis i toutes mes espérances, tout mon trésor dans un pot au lait t.. . Un matin, je me suis réveillée par terre et toute meurtrie, le cœur et les mains vides. À présent il faut que je me relève.
» Ne me demandez pas quel est mon but. Peut-être n'en sais-je rien moi-môme. Dans cette solitude que je me suis choisie, je regarde et j'attends. Deux, fois vous avez voulu m'en tirer : une première fois, avant que j'en eusse goûté les amertumes; une seconde, après que cette dure épreuve eut été faite. Merci, cher et bon Evariste, tout ce qui reste de tendresse en moi vous en remercie ; mais, dites, que feriez-vous d'une pauvre fille qui ne sait pas même si elle aura jamais la force d'aimer sans avoir non plus l'honnête hypocrisie de vous le cacher? On m'a raconté que les louves blessées se sauvent au fond des bois, et que là, dans un isolement sombre, mornes, irritées, farouches, elles attendent la guérison ou la mort. Il me semble, — ne riez pas, — que je suis semblable à ces louves ; quelque chose de sauvage est en moi, qui gronde et menace toujours. Vous tenteriez vainement de me guérir; le temps n'est pas venu...
» Il faut que ma résolution soit bien arrêtée pour avoir pu résister aux prières de l'ange qui repose près de moi, et dont j'aperçois dans l'ombre le sourire endormi. C'était là le cœur qu'il vous fallait, Evariste, un cœur tout pétri de tendresse et de bonté, mais Dieu ne l'a pas voulu.
» Aussi longtemps que vous resterez près de moi, vous trouverez ^ ^main prête à serrer la vôtre. Vous serez l'ami secret de mes pensées... Si vous partez, je n'ai pas
le droit ni la volonté de vous retenir. Je ne sais pas si l'heure sonnera jamais où je pourrai vous dire : restez ! mais bien souvent vous serez attendu et regretté, et si loin que vous alliez, mon souvenir fidèle vous suivra.
» Adieu, Evariste, et toujours au revoir, quoi qu'il arrive. Je vous envoie le baiser d'une amie et les deux mains d'une sœur. »
Après qu'Alexandrine eut terminé cette lettre, elle la signa, le cœur ému, mais la main ferme. Cependant Evariste, en cherchant bien, eût découvert la trace d'une larme tombée auprès de la signature.
ÏIÏ
Quand Evariste et Louise eurent quitté La Bertoche, tout rentra dans le silence autour d' Alexandrine. Madame de Fougerolles comptait avec madame Ledoux le supplément de dépenses auquel le séjour des deux jeunes gens l'avait entraînée, et y trouvait le sujet de mille récriminations auxquelles, par certaines insinuations qu'elle saisissait au passage, mademoiselle du Rosier voyait bien qu'elle n'était pas étrangère; mais les mots perfides et les allusions méchantes glissaient sur elle, comme l'eau sur un caillou. Elle avait pris le parti de ne répondre qu'aux attaques directes. Cette impassibilité agit sur la baronne par la durée; elle avait pu voir que sa nièce était d'un caractère inflexible, et si elle ne l'en aima pas plus, elle l'en estima davantage. En dehors de sa vanité mélangée d'avarice, madame de Fougerolles était une femme qui avait du mouvement dans l'esprit et quelque instruction. Alexandrine avait beaucoup lu, et son intelligence mon-
trait quelquefois des clartés soudaines qui étonnaient par leur vivacité. Entre ces deux personnes, il y avait donc des points de contact dont la solitude devait développer la secrète affinité. Les soirées qu'on passait au coin du feu furent abrégées par des conversations qui allégeaient le poids des heures. Àlexandrine prenait un bon livre et en faisait la lecture à haute voix ; on en discutait les passages saillants. D'autres fois, elle jouait sur son piano, qu'elle avait apporté de Moulins, les airs que madame de Fougerolles préférait, et ce n'étaient pas, comme on pense, les plus nouveaux. Ces rapports intellectuels firent naître entre la baronne et sa nièce une intimité que mademoiselle du Rosier se garda bien de laisser aller jusqu'à la familiarité. Si l'une, entraînée par le plaisir inattendu qu'elle trouvait dans ces conversations, oubliait quelquefois la position qu'elle avait faite à mademoiselle du Rosier, celle-ci rétablissait bien vite la distance qui les séparait, et rappelait par quelques mots qu'elle était la protégée, et madame de Fougerolles la protectrice.
L'hiver chassa l'automne, et les jours froids ramenèrent la baronne à Paris. Déjà, sans que madame de Fougerolles se l'avouât, mademoiselle du Rosier lui était devenue, sinon indispensable, du moins utile et agréable. Elle l'emmena donc avec elle, et on ne s'arrêta à Moulins pe le temps de voir et d'embrasser Louise.
On se souvient de cette madame Ledoux, qui avait si obligeamment offert à mademoiselle du Rosier de payer la note du parfumeur. Une lettre qu'elle reçut de son pays la força, en lui apprenant la mort d'une sœur qui laissait deux enfants en bas âge, de demander son congé à la baronne peu de jours après leur installation à Paris. Le devoir lui faisait une loi de se consacrer tout entière à ces petits orphelins.
— L'ingrate! s'écria madame de Fougerolles.
Et le compte de madame Ledoux payé, elle eut l'indélicatesse et la brutalité de faire ouvrir les malles de cette pauvre femme, qui, depuis trente ans, la servait avec une scrupuleuse fidélité et un infatigable dévouement.
Madame Ledoux partie, la maison restait sans intendante, et la baronne, qui aimait à se lever tard, avait perdu l'habitude de cette surveillance active qui s'étend aux plus petits détails. Il fallait donc remplacer madame Ledoux, mais il répugnait à madame de Fougerolles de confier les clefs de l'office et de la lingerie à une inconnue. Un compromis donna satisfaction à la fois à son désir et à son inquiétude. Mademoiselle du Rosier se chargea provisoirement des fonctions de madame Ledoux, et madame de Fougerolles déclara bien haut qu'elle chercherait une personne £ui fût digne de
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sa confiance. Seulement il était sous-entendu que le provisoire de mademoiselle du Rosier durerait éternellement, et que madame de Fougerolles chercherait toujours, sans la trouver jamais, cette personne qu'elle devait mettre à la tête de sa maison. L'économie ne fut pas d'ailleurs le seul bénéfice que madame de Fougerolles retira de la présence de mademoiselle du Rosier à Paris. La vue de cette grande et belle fille dans le salon de la baronne apprit aux personnes qui le fréquentaient qu'elle avait recueilli chez elle une nièce de province sans fortune, et cette hospitalité si dignement offerte lui donna un grand renom de générosité. On ne manqua pas de lui en faire compliment, et tous les beaux éloges qu'on lui prodigua dans le cercle de ses amis, elle les accepta avec un air de modestie qui augmenta le mérite de cette belle action.
Madame de Fougerolles recevait régulièrement tous les mardis. On jouait au whist et on faisait un peu de musique. Son salon, très-exclusif et très-froid, passait d'ailleurs pour l'un des mieux hantés du faubourg Saint- Germain. Mademoiselle du Rosier y fut présentée officiellement.
Un certain jour, madame de Fougerolles avertit mademoiselle du Rosier qu'elle eût à donner des ordres
pour un dîner de dix couverts. Madame de Fougerolles
avait un procès pendant devant le tribunal de Moulins, et elle s'y ménageait des appuis.
— Nous aurons, dit-elle, quelques personnes du pays, entre autres un membre du conseil général que vous connaissez peut-être. Il vient d'être récemment appelé à la cour des comptes.
— Qui donc? demanda Alexandrine.
— M. deMauvezin.
L'aiguille que mademoiselle du Rosier poussait sur la batiste cassa entre ses doigts.
— Enfin 1 murmura-t-elle.
— Vous le rappelez-vous? reprit madame de Fougerolles.
— Un peu, répondit Alexandrine tranquillement.
Il y avait plusieurs mois qu'elle ne l'avait vu; elle n'avait pas reçu de ses nouvelles et n'avait pas voulu en demander. Ils allaient se retrouver face à face. C'était pour elle un jour d'épreuve.
Le soir, quand on annonça M. de Mauvezin, elle posa la main sur son cœur comme pour l'interroger ; il battait un peu plus fort et un peu plus vite. Elle fronça légèrement les sourcils et regarda M. de Mauvezin dans une glace qui était en face de la portejT entrée et qui réfléchissait son image. Elle n'éprouva à sa vue ni trouble ni émotion. — Bon! Densa-t-elle, c'est un effet nerveux.
MADEMOISELLE DTT ROSIER. 207
M. de Mauvezin parut un peu embarrasse en la voyant. Elle se leva à demi pour répondre au salut qu'il lui fit et lui tendit la main en souriant. L'embarras d'Anatole devint de l'étonnement. Il se demanda si elle avait reçu sa lettre.
— Pardonnez-moi si je ne vous ai pas répondu, ditelle, comme si elle avait deviné sa pensée; j'étais fort occupée quand votre lettre m'a été remiso; plus tard j'ai attendu qu'une circonstance nous rapprochât pour m'excuser. Vous ne m'en voulez pas?
M. de Mauvezin était fort interdit. Cet accueil aimable et prévenant le gênait plus qu'un abord froid. Il s'inclina et ne put que répondre quelques mots en balbutiant. Lorsqu'il fut auprès de madame de Fougerolles, mademoiselle du Rosier l'examina avec ce coup d'œil implacable d'une femme qui n'aime plus. Elle éprouva alors ce sentiment de surprise qui indigne le cœur aussitôt que l'exaltation a cessé de le remplir. — C'était donc lui ! pensa-t-elle.
Un observateur qui aurait pu lire dans ses yeux eût été bien étonné de voir, un moment après, avec quel sourire gracieux Alexandrine attendit le retour de M. de Mauvezin et le provoqua en quelque sorte. Le bon goût ne suffisait pas à expliquer cet empressement. Était-ce la fierté d'une âme qui se sent au-dessus des vulgaires al«
teintes, ou la coquetterie d'une femme qui cherche à reconquérir son empire ? La fierté était en elle, on le sait, mais la coquetterie ne s'y montrait pas. Elle avait gardé sa robe de mérinos noir, son col plat et ses manchettes de toile blanche. Gomme M. deMauvezin, à court de paroles, lui demandait si elle prenait sa part des plaisirs de Paris, elle leva doucement les épaules : — Moi, une vieille fille î dit-elle.
Mais cette vieille fille avait quelque chose en elle qui forçait tous les yeux à la suivre quand elle traversait un salon. Sa robe de laine écrasait les robes de velours. Madame de Fougerolles la pria de se mettre au piano. Quand elle eut joué, quelques personnes s'approchèrent pour la complimenter; M. de Mauvezin lui déclara que beaucoup d'artistes fameux n'avaient pas plus de talent.
— Vous avez dû beaucoup travailler depuis Moulins ? dit-il.
— Elle ne fait que cela, dit la baronne ; le piano l'amuse.
— Sans doute. Et puis ne faut-il pas que je me crée des ressources pour l'avenir ? Je m'apprête à courir le cachet.
Un grand silence se fit dans le cercle des admirateurs. Bien sûre que M. de Mauvezin ne lui supposait plus des prétentions impossibles sur son coeur, elle exécuta une variation brillante et se leva.
Le mot de mademoiselle du Rosier était comme une arme à deux tranchants. En même temps qu'elle dissipait les inquiétudes que M. de Mauvezin aurait pu concevoir, elle dépouillait madame de Fougerolles du prestige de générosité maternelle dont on l'avait entourée, et qu'elle avait complaisamment accepté. Au lieu d'une parente assurée d'un avenir brillant et déjà mise en possession de tous les biens que donne la fortune, il n'y avait plus qu'une orpheline recueillie par charité et destinée à gagner son pain à la sueur de son front. Le piédestal était brisé.
Pendant toute la soirée, à laquelle un grand nombre de personnes avaient été priées, il ne fut question que de mademoiselle du Rosier et de sa position précaire. Quelques visages laissèrent voir la surprise et l'attendrissement. Sa réponse fut répétée de bouche en bouche et colportée partout. On plaignit cette belle et intelligente fille, à qui la pauvreté était réservée et qui la portait si dignement. On lui témoigna une sympathie plus vive, et un blâme s'éleva contre madame de Fougerolles, qui ne songeait pas à son établissement.
En peu de mois, Àlexandrine devint l'âme et le lien
du salon de madame de Fougerolles. On la voyait d'au»
tant mieux qu'elle s'effaçait davantage. Son éloge était
dans toutes les bouches, et il en arrivait chaque jour
quelque chose aux oreilles de M. de Mauvezin; mais cette conduite si sévèrement observée entretenait une lutte sourde entre mademoiselle du Rosier et madame de Fougerolles. La protectrice se sentait vaincue et comme abaissée par le superbe dédain et le renoncement de celle qu'elle avait recueillie. L'irritation se faisait jour quelquefois, et on pouvait prévoir qu'il y aurait entre ces deux natures si peu semblables un choc qui serait d'autant plus violent, qu'il était attendu par l'une et par l'autre, et peut-être désiré par toutes deux. Madame de Fougerolles voulait faire acte d'autorité et rétablir sa domination ébranlée. Mademoiselle du Rosier voulait maintenir sa supériorité et l'asseoir définitivement. Elles s'observaient silencieusement comme deux ennemies. Cependant Alexandrine, qui savait déjà toute la force qu'il y a dans la patience, montrait en toutes choses la môme prévenance et la même égalité d'humeur. Elle dédaignait les escarmouches, et tenait ses forces en réserve pour un jour de bataille. Vers la fin de la saison, après Pâques, madame de Fougerolles, que des accès de vanité plus fréquents que d'habitude avaient poussée à certaines dépenses, voulut voir ses comptes. Il lui était arrivé ces jours-là une perte d'argent à laquelle elle avait été trè?-spns'ble,et son caractère s'en ressentait. Jamais elle n'avait si bien et si justement rappelé ce mot d'un mé-
tayer de La Bertoche, qui disait de madame de Fougerolles qu'elle était comme la bise, âpre et violente. A peine les livres furent-ils sur la table, qu'elle se mit les feuilleter. De petites exclamations sèches et brèves moignaient de son humeur. Mademoiselle du Rosier ait pris un ouvrage de couture et s'était mise au coin du feu. Elle prévoyait que l'orage allait éclater.
Tout à coup madame de Fougerolles posa l'ongle sur un article qu'on voyait au milieu d'une page, et comme die l'avait fait une fois au sujet de la note du parfumeur :
— Qu'est-ce que cela Y s'écria-t-elle.
Mademoiselle du Rosier se pencha sur le livre.
— C'est une somme de dix francs que j'ai accordée en supplément à Catherine, dit-elle ; la pauvre fille a été obligée dépasser deux nuits. L'ouvrage était plus considérable qu'elle ne l'avait cru d'abord.
— Tant pis pour elle. Elle s'en était chargée pour trente francs. On ne lui devait que trente franco rien de plus.
— J'ai cru bien faire.
— Yous avez eu tort.
Mademoiselle du Rosier se rassit ; mais la colère de madame de Fougerolles était éveillée. Ses doigts maigres suivaient les colonnes de chiffres ; elle grondait sourdement à chaque addition.
— C'est intolérable, s'écria-t-elle enfin ; quaire-vingts francs de bougies I quatre-vingts francs pour une soirée 1 Qu'avez-vous donc allumé, bon Dieu ?
— Mais tout, Madame, les girandoles et les lustres.
— Qui vous en avait priée ?. . .
— Mais c'est l'usage.
— L'usage est un sot! Vous n'allez pas m'apprendre ce qu'il faut faire, j'imagine?... Mais tout va comme ça dans la maison, tout est sens dessus dessous... C'est un affreux désordre, un gaspillage abominable. Le proverbe a raison: Bon sang ne peut mentir l
A cette insulte, qui lui rappelait à la fois et son père et sa ruine, le visage de mademoiselle du Rosier se contracta, et ses yeux s'animèrent d'un feu sombre ; mais madame de Fougerolles était aveuglée par la colère : elle supputait les chiffres un à un, et récriminait sur tout. Àlexandrine avait repris son ouvrage de couture et se taisait. Lorsque ce flot de paroles se fut apaisé :
— Combien estimez-vous, Madame, que j'aie dépensé en sus de ce qui était strictement nécessaire? dit-elle en relevant la tête.
— Eh î mais, si je voulais me donner la peine de compter, il y aurait bien en tout une centaine de francs... Et encore je ne parle que de ce qui saute aux yeux î
— C'est donc cent francs que je vous dois?
— Que vous me devez ! Le verbe est plaisant, et avec quoi, s'il vous plaît, prétendez-vous me payer?
— Avec mes gages.
— Vos gages !
Madame de Fougerolles regarda mademoiselle du Rosier avec des yeux pleins tout ensemble de surprise et de colère.
— Permettez, Madame, reprit Àlexandrine; n'est-il pas vrai que vous donniez cent francs par mois à madame Ledoux pour tenir votre maison ? J'en ai trouvé la marque dans vos livres.
— C'est vrai.
— Or je remplace madame Ledoux. Madame Ledoux avait cent francs par mois; mais, étant la fille de votre sœur, vous ne me devez que la moitié des gages qu'elle recevait. C'est le bénéfice de la parenté, et je vous le laisse. Cinquante francs par mois pendant six mois, cela fait cent écus. Vous retiendrez cent francs que je vous dois, et me remettrez deux cents francs que j'ai gagnés. Il ne m'en faudra pas tant pour retourner à Moulins.
Madame de Fougerolles se leva à demi.
— Àh 1 vous voulez retourner à Moulins. Et qu'y ferez-vous, s'il vous plaît?
— J'y trouverai bien quelques amis de ma famille, Evariste et M. Deschapelles par exemple, qui me prête-
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l'ont quelque argent, avec quoi j'établirai un maf?nsin de lingerie sur la place de la Lice. Mon nom sera sur l'enseigne. On me connaît à Moulins, et la nièce de madame la baronne de Fougerolles ne manquera pas d'avoir la meilleure clientèle de la ville.
— Vous feriez cela ? vous t
— Certainement... à moins que je ne profère entrer chez madame la marquise de Bonneval, qui est toute prête à me confier l'éducation de ses deux petites filles. Elle me l'a proposé pour le jour où je quitterais l'hôtel de madame la baronne. Ce jour est arrivé.
Madame de Fougerolles était écrasée. L'alternative de voir sa nièce lingère à Moulins avec son nom sur l'enseigne d'une- boutique, ou institutrice chez une dame de ses amies, épouvantait sa vanité. Elle connaissait assez mademoiselle du Rosier pour être convaincue qu'elle n'hésiterait pas à îe faire. Quel scandale ne serait-ce pas, et quels heaux discours ne ferait-on pas sur les causes de cette séparation ! On en parlerait à Paris, on en jaserait à Moulins, et madame de Fougerolles prévoyait bien que tout ce bruit ne serait pas à son avantage. Il fallait à tout prix empêcher mademoiselle du Rosier de mettre son projet à exécution, mais là était la difficulté.
— Vous me donnerez bien huit jours? dit-elle en s'efforcant de sourire.
— Quinze, si madame de Fougerolles l'exige, répondit froidement Àlexandrine.
Le dîner et la soirée se passèrent comme si aucune discussion n'avait eu lieu entre madame de Fougerolles et mademoiselle du Rosier. Elles étaient vis-à-vis l'une de l'autre comme deux armées dont un armistice a suspendu les hostilités. Quelques personnes vinrent en visite; mademoiselle du Rosier ne laissa rien voir de la résolution qu'elle avait prise, et ce n'était pas là une des choses que madame de Fougerolles redoutait le moins. La gaieté qu'elle montra en diverses circonstances et l'aisance avec laquelle elle parlait des devoirs qu'il faudrait remplir avant de retourner à La Bertoche, lui donnèrent môme,à penser que sa nièce avait entièrement renoncé à son projet, et que les choses demeureraient dans le même état; mais le soir, en rentrant dans son appartement, elle trouva sur la cheminée les clefs de la maison que mademoiselle du Rosier avait fait remettre par une femme de chambre, et elle retomba dans toutes ses perplexités.
On était alors à la fin du mois. Le lendemain et les j ours suivants, madame de Fougerolles fut dérangée à toute heure par les fournisseurs, qui avaient coutume e venir à ce moment-là. Ils s'adressaient d'abord à maemoiselle du Rosier, qui les lui renvoyait tons. On saii ue la baronne restait fort tard le matin dans sa chambre.
Toutes ces visites l'impatientèrent d'abord, puis l'irritèrent au plus haut point. Dix jours s'étaient déjà écoulés depuis la rupture qui avait suivi leur discussion, et rien n'indiquait chez mademoiselle du Rosier l'intention d'entrer en arrangement avec sa tante. Deux fois déjà on l'avait surprise en grande conversation avec madame de Bonneval, et la baronne savait, à n'en pas douter, que sa correspondance avec Moulins était plus active que jamais. Encore cinq ou six jours, et tout serait fini, et, par une singulière coïncidence, jamais mademoiselle du Rosier ne s'était montrée si empressée dans ses lectures, si attentive dans les mille petits soins qui rendent un salon aimable aux visiteurs. Un matin qu'elle avait été dérangée trois ou quatre fois de suite, madame de Fougerolles fit prier en toute hâte mademoiselle du Rosier de monter chez elle. Les rideaux n'étaient pas encore tirés.
— Eh 1 bon Dieu 1 petite, s'écria-t-elle en lui tendant les clefs, ne saurais-tu me laisser dormir en paix? Prendsmoi ça, et fais-en tout ce que tu voudras.
— Tout? répondit Alexandrine en lui jetant un regard clair.
— Eh 1 oui, têtue, répondit madame de Fougerolles, qui déjà posait la tête sur l'oreiller.
Mademoiselle du Rosier emporta les clefs. C'était la
MADEMOISELLE DU ROSIER. 21l
Alexandrine comprit que la victoire était complète, et de ce moment il ne fut plus question de départ et de séparation.
M. de Mauvezin n'avait pas cessé de fréquenter V hôtel de madame de Fougerolles depuis le dîner où il avait revu mademoiselle du Rosier. Ce silence profond sur le passé, cet accueil aimable qu'elle lui faisait toujours, ce détachement qu'elle montrait de toutes choses, l'étonnaient au plus haut point. Peut-être même éprouvait-il un certain dépit de voir si peu de douleur après une rupture si soudaine. De la colère ou tout au moins de la froideur aurait indiqué quelque regret. Cette grâce et ce sourire prouvaient qu'elle l'avait bien peu aimé, et la fatuité de M. de Mauvezin s'accommodait mal de cette indifférence. Il était un peu comme certaines femmes qui veulent bien perdre la mémoire, mais qui ne permettent pas qu'on les oublie. La dignité de maintien de mademoiselle du Rosier, qui forçaient tous les yeux à se tourner vers elle, était encore une supériorité qui frappait M. de Mauvezin. À Moulins, il n'avait vu que l'héritière, à Paris, il découvrait la femme, une femme aimable, et que son esprit distingué portait sans peine au premier rang. Il s'habitua tout doucement à la rechercher, à causer avec elle, à lui marquer une préférence
toute particulière, et mademoiselle du Rosier le laissa
s'engager dans une voie où elle ne faisait rien pour le pousser, mais où elle se promettait bien de le retenir.
A l'époque où mademoiselle du Rosier s'étaa renoue au château de La Bertoche, elle avait pris l'habitude d'écrire sur un cahier, et presque chaque soir, les petits faits qui avaient laissé leur trace dans son esprit. Elle se confessait elle-même, en quelque sorte, la plume à la main. Quelques lignes de ce journal donneront une idée de ce qu'elle éprouvait au moment où, maîtresse de l'hôtel à côté de madame de Fougerolles, M. de Mauvezin l'entourait de soins nouveaux.
« Mardi, 44 avril.
» M. de Mauvezin est venu hier, comme nous sortions de table. La soirée était tiède. Il nous a proposé de faire un tour dans le jardin. Ma tante, qui n'aime guère à marcher, s'est assise sur un banc au pied d'un marronnier déjà vert. Nous sommes restés seuls, M. de Mauvezin et moi. Il m'a pris le bras et m'a entraînée vers une pièce d'eau. Il m'a semblé qu'il pressait mon bras en marchant. Cet homme n'a pas d'entrailles. Il m'a demandé si Louise ne se mariait pas. — Pas plus que moi, lui ai-je répondu. — Oh! si vous vouliez! m'a-t-il dit. La phrase était à la fois sotte et menteuse. Je l'ai regardé,
et il n'a pas baissé les yeux. ïl y a de l'audace à pousser si loin l'oubli du passé, cela devient presque de l'héroïsme. Si M. de Mauvezin voyait alors ce qui se passe dans mon cœur, il aurait peur. . . Gomment le verrait-il ? Je ne laisse plus rien paraître sur mon visage. Je démêle à peu près les motifs qui font agir cet homme ; mais c'est lui qui mordra à l'hameçon qu'il me tend. Tandis que nous nous promenions, n'a-t-il pas osé me parler de Moulins et du temps où nous nous rencontrions au bal ! Le courage n'irait pas si loin, si la bêtise ne lui venait en aide ! »
« Vendredi, 44 avril.
» Il y a des heures où mon cœur se gonfle tant qu'il pense éclater. Ce nia tin, à propos d'un grand mariage dont on s'occupe beaucoup dsns notre monde, on a parlé de celui de M. de Mauvezin. Je me suis regardée dans une glace qui était en face de moi... sauf un peu de pâleur, on ne voyait rien. — Et quelle est la femme qu'il épouse? a demandé quelqu'un. — Je ne sais pas qui elle est, a répondu ma tante ; mais je sais ce qu'elle a, cent mille écus le jour de la signature du contrat, et le double plus tard. Si elle n'avait rien, elle n'épouserait rien. — Gomme moi, ai-je dit. Ma tante s'est levée. Après le déjeuner, elle m'a priée de me mettre au piano. J'ai joué pendant deux heures. Jamais mes doigts n'ont été plus agiles*
220 LES ÏEMME3 HONNÊTES.
mais je ne m'entendais pas. Ma tante m'a complimentée. Quand je me suis trouvée seule chez moi, j'ai failli crier. J'étouffais. Tout perdre en un jour!... J'ai trempé mon visage et mes mains dans de l'eau froide pour calmer cette fièvre. Rentrée au salon, madame de Fougerolles m'a demandé d'écrire à M. de Mauvezin pour l'engager à dîner. — Nous le taquinerons, m'a-t-elle dit. J'ai écrit et signé, la plume ne tremblait pas, mais quel travail acharné sur moi-même, et quels efforts ! »
« Samedi, 45 avril.
» M. de Mauvezin est venu. L'histoire de ce mariage n'était qu'un bruit. La personne dont il était question n'a, tout compte fait, que deux cent cinquante mille francs de dot. Le reste n'est pas sûr. Il a parlé de cette rupture comme il eût parlé de l'opéra nouveau ; mais, en forme de péroraison : — Ah ! si l'on pouvait écouter son cœur ! a-t-il ajouté. Et il m'a regardée. J'ai eu la force de le regarder aussi. On ne sait pas quelle puissance il y a dans le verbe vouloir. J'avais le cœur sur les lèvres, et j'ai souri comme une ingénue de la Comédie-Française. »
« Vendredi, 1\ avril.
* J'ai reçu hier une lettre de Louise. Quelle âme
blanche I Je n'ai pu la lire sans penser à Évariste, Lui aussi m'a écrit l'autre jour. Ils m'écrivent souvent tous deux, et je trouve une douceur infinie dans cette correspondance, qui me rapproche de ce que j'aime et me rappelle d'autres temps. Évariste attend mon retour à La Bertoche, après quoi il partira pour l'Espagne. Il ne peut s'y décider avant de m'avoir revue. Il n'y a pas un mot d'amour dans sa lettre, et l'amour transpire à chaque ligne. J'ai senti que mes yeux se mouillaient en la lisant, et par un mouvement involontaire je l'ai portée à mes lèvres. J'ai rougi, et j'étais seule Si je m'étais trompée ? Mais non î On n'accepte pas de telles épreuves quand on n'est pas poussé par une implacable volonté. »
« Jeudi, 27 avril.
» M. de Mauvezin, qui a eu avis de notre prochain départ, est venu pour nous faire ses adieux. Il demandera un congé pour voyager cet été. — Si vous le permettiez, m'a-t-il dit, je passerais par La Bertoche. — Le château est à madame de Fougerolles, lui ai-je répondu... Je ne doute pas qu'elle, ne soit charmée de recevoir votre visite. — C'est vous que je veux revoir, c'est donc à vous de m'accorder cette permission, a-t-il ajouté. — Cette conversation m'a rappelé celle que nous avions eue au bal, à Moulins. J'ai eu froid dans le dos. M. de Mauvezin
a donc bien peu de mémoire !.. . Je me suis inclinée sans répondre. — Eh bienl a-t-il repris, j'irai... — Oh 1 qu'il vienne ! qu'il vienne 1 »
« Mardi, 2 mai.
» Demain, nous partons. Dans deux jours j'embrasserai Louise ! Ahî je ne croyais pas que mon cœur pût
battre si fort. Chère sœur î sa vue me rafraîchira Je
verrai aussi Evariste. Avec quelle joie je sentirai ma main dans la sienne! Evariste et Louise, les seuls êtres vers lesquels ma pensée se repose sans trouble !... vous qui m'êtes si chers, à demain ! »
MADEMOISELLE DU ROSTER. 223
À son arrivée à Moulins, mademoiselle du B osier trouva Louise un peu pâlie par la retraite où elle vivait. Svelte, blanche, élancée, le front rêveur et comme doucement voilé par l'habitude du silence et de la prière, elle ressemblait à ces vierges de marbre dont les artistes du moyen âge inclinaient les mains pieuses au-dessus des bénitiers. Alexandrine obtint facilement de madame de Fougerolles l'autorisation d'amener Louise à La Bertoche. Évariste promit de s'y rendre de son côté, et le printemps les réunit tous trois dans cette solitude.
Le premier jour qui les vit ensemble, mademoiselle du Rosier était comme enivrée. Elle prit Évariste et Louise par la main, et se mit à courir dans les avenues du parc. — Ah! dit-elle, je respire enfin.
— Si vous vouliez, dit Évariste, vous respireriez toujours.
Alexandrine lui montra une hirondelle qui traversait le ciel.
— Pourquoi cette hirondelle ne reste-t-elle pas dans ce coin bleu du ciel ? dit-elle.
Évariste demeura jusqu'à la fin du mois au château. Jamais mademoiselle du Rosier n'avait été pour lui si tendre et si charmante. On eût dit qu'elle voulait le consoler du mal qu'elle lui avait fait.
La fête de madame de Fougerolles tombait dans les premiers jours de juin. Mademoiselle du Rosier, qui ne prenait plus conseil que d'elle-même pour tout ce qui avait trait à la vie intérieure, décida que cette fête serait célébrée avec un certain éclat. La vanité de la baronne y trouvait son compte : elle consentit à ce que voulait sa nièce, en lui recommandant seulement de ne pas faire de folies. Parmi les invités, le nom de M. de Mauvezin fut inscrit l'un des premiers. Mademoiselle du Rosier ne l'avait pas prononcé, et cependant il était en tête de la liste.
— Tu danseras avec lui la première contredanse, petite, dit madame de Fougerolles.
— Volontiers, répondit-elle.
Évariste la regarda. — Je ne comprends pas que vous
ayez pu lui pardonner, dit-il à mademoiselle du Rosier quand ils furent seuls.
MADEMOISELLE DU KOSIER. 225
— Et qui vous dit que je lui aie pardonné 1 répliquat-elle de cet air hautain qu'elle avait quelquefois.
Évariste cacha son visage entre ses mains. — Vous ôte*> impénétrable, reprit-il.
Elle sourit, et, l'attirant doucement vers elle: — Quoi qu'il arrive et quoi que je fasse, dit-elle, rappelez-vous bien ceci: je n'oublie jamais rien.
L'expression du regard qu'elle lui jeta en se retirant était si singulière, qu'Évariste la suivit longtemps des yeux.
— Quel aimant a-t-elle donc? pensa-t-il. Je souffre toujours quand je la vois et je ne puis m'empêcher de l'aimer toujours.
Le lendemain Évariste annonça à mademoiselle du Rosier qu'il allait partir pour un long voyage, sa présence lui paraissant inutile aux fêtes dont les préparatifs se faisaient sous ses yeux. — Eh bien ! dit-elle, promettez-moi, quoi que vous appreniez, et dans quelque circonstance que ce soit, de revenir aussitôt que je vous appellerai. Quelque chose me dit que j'aurai besoin de vous.
— Dieu le veuille 1 répondit Évariste.
Ils se séparèrent. Elle monta sur son balcon pour le
voir encore, tandis qu'il descendait la côte au bas de
laquelle passait le chemin. • Il lui semblait que c'était
22i6 LES FrçjVfMKB HONNÊTES.
l'ombre de sa jeunesse qui s'en allait, Une angoisse indéfinissable remplissait son cœur. Elle revit en esprit tous les jours d'autrefois, et fut prête à lui crier de revenir > mais au détour du sentier il disparut derrière un rideau d'arbres. Ses bras, qu'elle avait levés, retombèrent à ses côtés. — Allons! dit-elle, il faut penser à demain !
Quelques mots surpris dans une conversation avaient fait croire à mademoiselle du Rosier que madame de Fougerolles avait prêté l'oreille à un projet de mariage. Elle voulut en avoir le coeur net, et, profitant de la présence de M. Deschapelles au château, elle le prit à part et l'interrogea, pensant qu'il pourrait bien être l'auteur du projet.
— Qu'avez-vous donc à chuchoter là-bas ? dit madame de Fougerolles, qui lisait dans un coin.
Mademoiselle du Rosier se pencha vivement vers M. Deschapelles: — Êtes-vousde mes amis? dit-elle tou* bas.
— Oui, certainement.
— Eh bien ! ne me démentez pas.
Et se tournant du côté de sa tante : — Savez-vous bien ce que ce chor notaire me proposait? dit-elle.
— Non.
— Un mari.
— Ah!
Get ah! exprimait plus d'embarras qne d'étonnement.
— Bon, pensa mademoiselle du Rosier, le projet vient de ma belle tante.
— Eh bien 1 qu'en dis-tu? reprit madame de Fougerolles.
— Je dis que M. Deschapelles se moque de moi.
— Et pourquoi donc?
— Eh mon Dieu î ma chère bonne tante, parce qu'une fille sans dot n'est pas une merveille à faire courir les gens. Aussi longtemps que vous voudrez bien me continuer votre affection, tout ira pour le mieux; mais si quelque jour vous me manquez, la nièce sans la tante sera un maigre parti.
— Tu es trop modeste.
— Et vous, chère tante, reprit Àlexandrine en riant, vous êtes beaucoup trop bonne ; on n'a pas vos yeux pour me voir. Une seule personne a demandé ma main, c'était au temps jadis. On voulait bien la lui accorder, mais cette personne apprit que j'étais ruinée... et mon fiancé court encore.
'. — Gomment i' appelles-tu, ce fugitif? demanda ma dame de Fougeroiles, égayée par le tour que prenait la conversation.
— M. de Mauvezm... Mon Dieu ! j'avouerai bien fran-
chôment qu'il me plaisait... Ce mari me semblait fait tout exprès pour moi... je parle d'autrefois 1... mais à présent, il n'y faut plus penser. M. de Mauvezin est un homme avisé. Une bonne âme, qui me veuv du bien, lai a parlé de moi dernièrement. Oh ! il ne m'avait pas oubliée l « — Mademoiselle du Rosier ! a-t-il dit, je l'aime beaucoup; mais elle n'a rien. * — Et comme on lui faisait observer que j'ai une tante, madame de Fougerolles. « C'est ce que je voulais dire, » a-t-il repris.
Madame de Fougerolles tressaillit — Oh! la fine mouche ! pensa le notaire.
— Ah ! il a dit cela ? s'écria la baronne.
— Oh 1 il ne faut pas lui en vouloir, continua mademoiselle du Rosier, le mot est amusant, et j'en ai ri, moi qu'il intéresse plus que personne. Or, étant bien décidée à ne pas prendre pour mari le premier venu, et M. de Mauvezin courant toujours, j'ai renoncé bravement au mariage.
— Huml tu te presses beaucoup, murmura madame de Fougerolles.
Les choses en restèrent là jusqu'au moment des fêtes pour lesquelles M. de Mauvezin était invité. Sept ou huit personnes étaient déjà au château quand il y arriva. Mademoiselle du Rosier en faisait les-honneurs a*;ec sa tante-,
La position qu'elle avait prise et l'affection que lui montrait madame de Fougerolles avaient singulièrement modifié les idées à son sujet. Le temps n'était plus où elle portait une méchante robe de laine noire ; le lendemain dé son retour à La Bertoche, Afexandrine avait trouvé dans sa chambre des étoffes d'été et des toilettes que la baronne avait fait venir de Paris pour sa nièce. Sans se départir d'une extrême simplicité, elle adopta des formes et des couleurs plus en harmonie avec son âge. Ce fut comme une transformation, et la grande question de son mariage, qui si longtemps avait excité la curiosité des oisifs de Moulins, fut encore une fois agitée dans les réunions. M. de Mauvezin ne fut pas le dernier à s'apercevoir de ce changement, et il prit occasion de l'intimité qui résulte du séjour à la campagne pour donner à son langage un tour plus tendre et plus vif.
Mademoiselle du Rosier le connaissait trop bien à présent pour ne pas démêler les motifs de cet intérêt si pressant, mais elle se garda bien de lui laisser voir qu'elle le comprenait à demi-mot. Rien ne parut changé dans son attitude, peut-être même parut-elle moins attentive et moins désireuse de causer avec lui. Elle était aimable et prévenante, mais comme une maîtresse de maison qui pense à ses hôtes, et non pas comme une jeune fille heureuse et troublée de la présence d'un homme qu'elle a
aimé. Cette nuance n'échappa pas à M. de Mauvezin. Il chercha un rival autour de lui et n'en trouva pas; il pensa qu'elle attendait une occasion pour faire un choix, ou bien encore qu'elle était fiancée à un inconnu qu'on verrait arriver tout à coup à La Bertoche. Sa perplexité augmentait chaque jour. Il essaya de sonder le vieux notaire, mais il avait affaire à plus fort que lui. M. Deschapelles aimait mademoiselle du Rosier à sa manière. Il fît le mystérieux, et parla de l'avenir en termes vagues qui ne précisaient rien, mais permettaient de tout espérer.
L'entretien fini, M. de Mauvezin regretta vivement de ne s'être pas ouvert à mademoiselle du Rosier pendan t son séjour à Paris. Gomment n'avait-il pas compris que l'héritière qu'il cherchait depuis si longtemps, il l'avait sous la main? Il le regrettait d'autant plus que mademoiselle du Rosier produisait alors sur lui une impression dont il ne démêlait ni l'étendue ni la profondeur, et qu'il n'avait pas encore ressentie. Elle ouvrait son esprit à des sensations qu'il ne connaissait pas, et l'initiait en quelque sorte à un ordre de pensées auxquelles dans sa vie un peu creuse, et mal servi par une intelligence paresseuse, il ne s'était jamais arrêté. La fatuité, l'égoïsme, une sorte de finesse, ou, pour mieux dire, de méfiance provinciale, dont il ne s'était pas défait à Paris, I protégeaient de leur mieux M. de Mauvezin et le défen-
daient contre les séductions de toute nature qu'on voyar chez mademoiselle du Rosier. Il était comme un chevalier bardé de fer qu'une troupe d'archers assaille de mille traits; l'armure résiste et le chevalier tient bon, mais un trait atteint le défaut de la cuirasse, un autre glisse entre les mailles de fer, et bientôt l'homme invulnérable sent à ses blessures qu'il est criblé de coups. M. de Mauvezin en était là. La supériorité de mademoiselle du Rosier et la grâce avec laquelle elle en voilait à demi les apparences étaient comme un sel pour cet esprit pauvre et blasé. Il semblait découvrir qu'il y avait autre chose que la dot chez une femme et que la richesse dans la vie.
Au bout d'un mois ou deux de séjour à La Bertoche, M. de Mauvezin ne parlait pas encore de partir. Un jour qu'il marchait à grands pas dans le parc cherchant Alexandrine, madame de Fougerolles, qui était assise avec sa nièce au pied- d'un arbre, la poussa du coude:
— Dis donc, petite, il me semble qu'il ne court plus tant, le fugitif? dit-elle.
Mademoiselle du Rosier jeta un coup d'œil du côté d'Anatole.
— Oh! je m'en suis bien aperçue, dit-elle en riant ; il ne tiendrait même qu'à moi de jouer au naturel une scène de comédie... Rien n'y manquerait, ni la chaise
de poste, ni le postillon, ni l'échelle de corde, ni la
fuite.
— Que veux-tu dire?
-Rien que déport simple. M. de Mauvezin s'est ravisé de me trouver à son goût, et j'imagine qu'un enlèvement ne lui déplairait pas trop.
— Est-il possible 1 s'écria la baronne ; un enlèvement ! Il t'en a parlé?
— Il ne l'a pas fait en termes clairs et précis ; . . . mais on sait ce que parler veut dire, et cela prouve tout au moins qu'il m'aime.
— Gomment 1 tu ne t'es pas indignée! Proposer un enlèvement à une fille de ta condition, comme s'il n'y avait plus ni maire ni curé pour se marier!
Mademoiselle du Rosier se mit à rire.
— Certainement le mariage serait un dènoûment plus convenable, dit-elle; j'y gagnerais un mari, et M. de Mauvezin y gagnerait une tante alliée aux premières familles du pays. On vivrait honnêtement près de vous, on vieillirait ensemble, et l'on s'arrangerait de manière à n'être pas trop malheureux. Au premier coup d'œil, la chose semble toute naturelle, et voilà M. Deschapelles qui signerait volontiers au contrat. Malheureusement il n'y aura pas de contrat. Et de bonne foi que voulezvous que M. de Mauvezin fasse d'une grande fille qui lui
apportera son cœur en dot comme une héroïne de romance? C'est très-joli en musique ces choses-là, mais cela n'a jamais suffi en ménage, et un conseiller à la cour des comptes est en droit de le savoir mieux que personne.
— Mais enfin j'ai trois millions en bonnes terres, et tu es ma nièce ! s'écria madame de Fougerolles avec explosion.
Un éclair passa dans les yeux de mademoiselle du Rosier.
— Tiens ! dit-elle, il faut croire qu'il n'y a pas pensé. Et elle s'inclina sur la main de la baronne pour la
baiser. Madame de Fougerolles jeta ses bras autour du cou d'Alexandrine et l'attira sur son cœur.
— Tu ne me quitteras jamais 1 dit-elle.
Une certaine émotion parut sur le visage de mademoiselle du Rosier.
' — Je vous le promets, répondit-elle d'une voix sérieuse.
Le grand mot avait été dit. Mademoiselle du Rosier adoptée par madame de Fougerolles et proclamée son héritière, il ne s'agissait plus que de décider M. de Mauvezin à se déclarer, et il n'y avait pas là de grandes difficultés à vaincre; la crainte seule d'un refus le retenait. 11 ne pouvait s'empêcher de penser à la lettre qu'il avait écrite^ et il avait peur. Chez un homme gâté par des suc-
ces de province et aussi infatué de son mérite que l'était M. de Mauvezin, la peur était un signe d'amour irrécusable. M. Deschapelles se chargea de lui parler.
— Çà, lui dit-il avec une brusquerie affectée, il faut s'entendre. Vous êtes comme le lion de l'Évangile : vous rôdez autour de La Bertoche, et l'on sait quelle proie il y a à dévorer.
M. de Mauvezin rougit malgré son aplomb ordinaire. -— Or madame de Fougerolles ne veut pas que sa bre bis soit enlevée, reprit le notaire ; elle a peur de vos dents, qui en ont croqué bien d'autres. M'est avis qu'il faut se prononcer. Il y a des prétendants en campagne ; c'est un escadron, ce sera bientôt un régiment. La fille ne dit rien, mais vous savez le proverbe : A fille qui se tait, le diable parle. Ce silenœ est donc pour quelqu'un. Si vous êtes curieux, prenez vos informations; si vous ne l'êtes pas... il faut laisser la place à de plus madrés.
— Eh bien! dit M. de Mauvezin, j'interrogerai mademoiselle du Rosier.
Il le fit le jour même. Alexandrine le laissa s'expliquer sans l'interrompre, jouant à demi la surprise.
— A vous parler franchement, dit-elle, je ne m'attendais pas à cet aveu. . . Vous m'en voyez un peu étonnée. . . au point même que si un autre que vous me parlait en votre nom, je ne le croirais pas.
M. de Mauvezin se troubla tout à fait ; il essaya de répondre et balbutia une phrase d«ns laquelle on distinguait les mots d'amour sincère, de dévouement et de regret.
— Si, comme je le pense, votre demande part d'une résolution bien arrêtée, reprit mademoiselle du Rosier, qui jouissait de son embarras, permettez-moi de réfléchir. Un mariage vaut bien la peine qu'on y pense quelques jours.
M. de Mauvezin s'inclina. Un secret espoir, quelques inductions qu'il avait tirées des ouvertures de M. Deschapelles, son extrême fatuité, qui ne dormait jamais qu'à demi, un peu aussi la manière dont mademoiselle du Rosier F avait accueilli à Paris, lui avaient fait croire que les choses iraient plus vite. La réponse évasive d'Alexandrine le laissa dans une grande inquiétude, et le chagrin réel qu'il en éprouva lui fit comprendre qu'il l'aimait plus sérieusement qu'il ne l'avait pensé d'abord. ïl crut Alexandrine perdue pour lui : si elle l'avait aimé, n'aurait-elle pas accepté sur-le-champ ?
Mademoiselle du Rosier garda le silence le plus absolu pendant toute une semaine. Elle voyait Anatole chaque jour, à toute heure, et affectait de parler de choses indifférentes avec la même gaieté. Il semblait que rien ne la préoccupât. M. de Mauvezin avait 'beau l'observer, il était impossible de savoir ce qu'elle pensait. Avec lui,
elle était polie toujours, quelquefois avenante, jamais troublée. Elle ne fuyait pas plus le tête-à-tête qu'elle ne le recherchait. Deux ou trois fois M. de Mauvezin, en l'entendant discuter des projets de voyage, put croire qu'elle avait entièrement oublié la demande qu'il lui avait laite. Cette situation, toute nouvelle pour lui, mêlée aux mouvements d'un amour d'autant plus vif qu'il était plus inquiet, devint un supplice de tous les instants. Le douzième jour, ne pouvant plus en supporter la violence, il supplia mademoiselle du Rosier de vouloir bien
s'expliquer.
— C'est fort délicat, dit-elle. Madame de Fougerolles m'aime beaucoup certainement; cependant je ne sais rien de ce qu'elle compte faire à l'occasion de mon mariage.
— Ehî mademoiselle, que m'importe? s'écria M. de Mauvezin, vous êtes tout pour moi.
— Ah î fit-elle avec un singulier sourire.
Pendant un instant, l'angoisse de M. de Mauvezin fut inexprimable. Cette fois la parole avait été plus prompte que la réflexion. Peut-être le lendemain se serait-il repenti de ce qu'il avait dit, mais alors il avait obéi à la première impulsion.
— Eh bien ! reprit mademoiselle du Rosier, s'il en est ainsi, parlez à ma tante, j'y consens.
Mademoiselle du Rosier avait l'attitude d'une reine;
mais M. de Mauvezin ne vit que son triomphe, et dans l'excès de sa joie il ne perdit pas une minute pour faire sa demande à madame de Fougerolles. Le consentement fut accordé le soir même. M. Deschapelles, mandé à La Bertoche dès le lendemain, s'enferma dans ie cabinet de la baronne, avec laquelle il travailla toute l'après-midi. Retenu à dîner, il s'approcha de mademoiselle du Rosier pour lui faire son compliment, mais le malin vieillard la regardait en riant par-dessus ses lunettes.
— Bien jouél lui dit-il tout bas... à présent il faut voir le cinquième acte.
Mademoiselle du Rosier lui rendit regard pour regard, mais sans répondre. Le soir, elle écrivit à Évariste pour le prier de revenir au plus tôt.
« J'ai pris une grave résolution, mon ami, lui disaitelle, je vais me marier ; mais dans cet instant, qui décidera de ma vie entière, je veux vous avoir près de moi. Donnez-moi cette preuve suprême d'affection. Il me semble que je marcherai plus heureuse vers l'autel, si ma main a pressé la vôtre... Venez donc, Évariste, je vous attends. »
La première fois que mademoiselle du Rosier reparut dans Moulins en calèche, ayant à son côté madame de Fougerolles et devant elle M. de Mauvezin, elle éprouva une émotion indéfinissable, où l'orgueil entrait pour une
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large part. Tous les yeux la suivaient; elle avait la fièvre, et dans le fond de son cœur elle se rappelait le jour où elle était partie, pauvre, repoussôe et tout entière à la merci d'une tante qui ne l'aimait pas. Elle avait cache dans une poche de sa robe la lettre que M. de Mauvezin lui avait écrite jadis, et trouvait un plaisir âpre et singulier à la sentir sous ses doigts.
Alexandrine se fit descendre au couvent de sa sœur, et lui fit part de sa détermination.
— M. de Mauvezin î Tu épouses M. de Mauvezin Mais Évariste? s'écria Louise.
— Evariste ? Eh bien ! je l'attendi. . . Crois-tu donc que je veuille me marier sans lui?...
— Ah î M. de Mauvezin ne t'aimera jamais comme Évariste.
Alexandrine sourit fièrement.
— Sois tranquille, reprit-elle ; il m'aime déjà ! Mais quand elle pria Louise de la suivre à La Bertochc
pendant les jours qui devaient précéder son mariage, il fut d'abord impossible de l'y décider. Louise déclara qu'elle était résolue à prendre le voile. Son visage n'exprimait ni regret ni découragement. On y voyait plutôt l'expression mystique d'une âme qui cherche dans la prière son repos et son espoir. Alexandrine insista cependant. —Donne-moi quelques jours, dit-elle à Louise ;
c'est une dernière preuve d'amitié que je te demande. Peux-tu ne pas être près de moi quand je vais me marier?
— Je ferai ce que tu voudras, répondit Louise, revenue à ses habitudes de soumission.
Et comme Àlexandrine sortait : — Songe à lui î repritelle doucement.
A quelques jours de là, mademoiselle du Rosier reçut une lettre d'Évariste ; elle ne contenait que ces mots : « Ces deux lignes ne me précéderont que de vingt-quatre heures; partout et toujours je suis à vous. »
Il avait été décidé que le mariage de mademoiselle du Rosier et de M. deMauvezin aurait lieu à la fin du mois. On n'en était plus séparé que par un petit nombre de jours. Madame de Fougerolles voulut qu'un grand. éclat entourât cette cérémonie. Toute la noblesse du département fut invitée, et l' évoque promit d'officier en personne sous les voûtes de Notre-Dame de Moulins. Un soir, Àlexandrine trouva sous sa serviette un écrin renfermant des diamants de famille et les clefs de l'hôtel de la rue de la Cigogne qu'elle avait si longtemps habité au temps de sa première splendeur. — Tu m'y garderas ma chambre, lui dit madame de Fougerolles avec une exquise distinction.
Évariste était le seul qui restât triste au milieu de toutes ces joies. Il assistait en silence à sa propre immo-
lation. Sa présence au château de La Bertoche avait d'abord excité un peu de surprise, personne dans Moulins n'ignorant quelle avait été sa situation auprès de mademoiselle du Rosier ; mais les esprits forts haussaient les épaules. — Bah I disaient-ils, tout passe ! Il se trouvait cependant d'autres personnes qui ne croyaient pas à cet oubli. M. Deschapelles s'amusa même à demander à M. de Mauvezin s'il ne redoutait rien de cette secrète rivalité. Anatole sourit.
— Lui 1 un rival î le pauvre Évariste î dit-il avec des airs de gentilhomme.
Néanmoins un observateur attentif aurait pu remarquer que mademoiselle du Rosier n'agissait pas en toute occasion avec M. de Mauvezin comme avec un fiancé qu'on a librement choisi. On voyait parfois en elle une hauteur, une amertume, un dédain, quelque chose d'altier et d'irrité qui donna fort à penser à madame de Fougerolles.
— As- tu quelque chose à reprocher à M. de Maurezin ? lui dit-elle.
— Non, dit Alexandrine.
— Vois-tu, petite, si tout ne va pas comme tu le dô- . sires, tu n'as qu'à parler, et il aura affaire à moi.
— Oh 1 pour cela, je suffis ! répondit-elle. Madame de Fougerolles dressa l'oreille. La voix de
mademoiselle du Rosier était alors pareille à celle qu'elle avait entendue à diverses reprises, et qu'elle ne pouvait pas oublier. — Il y a quelque chose, pensa-t-elle.
Un soir que l'on faisait de la musique, M. de Mauvezin pria mademoiselle du Rosier de chanter la Captive de Reber.
— C'est singulier, répliqua-t-elle à demi-voix et avec un petit rire aigu, depuis que vous avez pris cette mélodie en affection, elle m'est devenue insupportable.
Le visage de M. de Mauvezin se troubla, tandis que mademoiselle du Rosier s'éloignait. Elle était ce soir-là d'une beauté radieuse. Quand elle fut auprès d'Évariste, elle rencontra les yeux d'Anatole tout humides de larmes.
— Je suis vengée, dit-elle, il m'aime!... Évariste n'entendit que ces derniers mots.
— Eh bien 1 dit-il, s'il vous aime, vous êtes heureuse !... Je n'ai rien à faire ici...
Àlexandrine lui jeta un regard dont la pénétrante douceur l'enveloppa tout entier. — Restez, dit-elle.
Le lendemain, on devait présenter officiellement M. de Mauvezin aux amis de la famille. Il y avaiï nombreuse et brillante réunion à La Bertoche. Mademoiselle du Rosier était tout en blanc, mais elle était plus pâle que la
mousseline de son corsage. On ne voyait dans son visage
que ses yeux, qui brillaient comme dû feu. M. de Mauvezin la couvrit de ses regards quand elle entra.
— Enfin î dit-il en lui offrant son bras.
— Oui, enfin î répondit-elle.
Son accent surprit madame de Fougerolles. — Tu as la fièvre, mon enfant, dit la baronne.
Àlexandrine, sans répondre, passa son bras sous celui de M. de Mauvezin. — Voulez-vous me donner cinq minutes? lui dit-elle. J'ai quelque chose encore à vous rappeler.
Madame de Fougerolles, qui était d'une gaieté charmante, la menaça du doigt. — Déjà? fit-elle. Que sera-ce donc quand il sera ton mari ?
Quand ils furent seuls, mademoiselle du Rosier ouvrit un petit coffret qu'on voyait sur la cheminée du cabinet où elle avait conduit M. de Mauvezin.
— Vous souvicnt-il d'une lettre que vous m'avez écrite l'an dernier, après la mort de mon père ?
— Ah î Mademoiselle t vous êtes cruelle t répliqua M. de Mauvezin.
— J'en ai reçu une autre il y a huit jours. Celle-là est d'Évariste. Les voici toutes deux... regardez-les, et ditesmoi, après les avoir lues, si l'on peut hésiter entre vous?
M. de Mauvezin tressaillit comme s'il avait été mordu par un serpent.
— C'est une trahison 1 s'écria-t-il.
— C'est une réponse, dit-elle avec force. Vous pouvez demeurer aussi longtemps qu'il vous plaira au château, où madame de Fougerolles vous a invité; mais vous me connaissez assez à présent pour savoir que jamais je ne porterai votre nom.
Àlexandrine rentra seule au salon. — Et ton mari? demanda madame de Fougerolles.
Mademoiselle du Rosier prit la main d'Évariste.
— Le voilà, dit-elle.
Deux cris de joie lui répondirent, et mademoiselle du Rosier se trouva dans les bras de sa sœur. L'assemblée entière s'était levée.
Madame de Fougerolles, tout interdite, regardait partout, cherchant M. de Mauvezin.
— Mais pourquoi ? dit-elle enfin.
— Pourquoi? répondit mademoiselle du Rosier en brûlant à la flamme d'une bougie une lettre qu'elle tenait à la main. A présent je puis l'oublier.
Si quelque artiste en voyage avait côtoyé il y a quinze ou vingt ans les rives tortueuses du Geay, dans cette province du Maine, dont la Constituante a fait le département de la Sarthe, il aurait été certainement frappé de l'aspect sauvage du pays et de la grandeur silencieuse des bois et des landes qui courent jusqu'à l'horizon. De graves taureaux fauves paissaient à l'aventure, et de pâles troupeaux de moutons, errants dans les bruyères, paissaient sous la garde de chiens maigres et vigilants. Pas
un laboureur dans la campagne, pas un colporteur sur
le sentier, pas une lavandière au bord du ruisseau. De minces lignes de fumée bleue niaient lentement des toits de chaume de pauvres maisonnettes perdues sous les châtaigniers; çà et là, de lieue en lieue, quelque vieux. pâtre drapé dans un large manteau de grosse laine apparaissait blotti à l'ombre d'une haie. Mais à mesure qu'on avançait dans cette langue de terre que forment les lits du Geay et de la Sarthe courant l'un vers l'autre, au sentiment de tristesse qu'inspirait ce paysage muet, se joignait bientôt un sentiment d'inquiétude. Aux fenêtres des chaumières se montraient des têtes de paysans prompts à se cacher au moindre bruit qui faisait sonner les cailloux du chemin. Des baïonnettes groupées en faisceaux reluisaient entre les taillis, et des sentinelles se promenaient d'un pas régulier autour de tentes jalonnées dans les halliers.
On était alors au moins de septembre 1832 ; toutes les campagnes de l'Ouest étaient frappées d'épouvante ; ies désastres de la Vezouzière et de la Pénissière avaient répandu le deuil dans les châteaux comme dans les bourgades; on se disait tout bas les noms des morts, et on priait pour les fugitifs. Quand venait le dimanche, des femmes, vêtues de noir, s'agenouillaient dans les églises, et au lieu des danses qui réjouissaient les villages dans des temps meilleurs, on voyait passer
des familles éplorées, vieillards et jeunes filles, qui allaient pleurer sur des fosses fraîchement remuées.
Quelques rencontres avaient eu lieu dans cette partie de la Sarthe, et bien des habitations étaient veuves de leurs maîtres, des forêts de Yadre aux forêts de la Grande-Charme. Le bruit courait qu'une douzaine de chouans, échappés aux combats qui avaient donné la victoire aux bleus, s'étaient réfugiés dans les bois dont les fourrés s'étendent entre le Geay et la Sarthe ; mais deux compagnies de voltigeurs, auxquels s'étaient joints des gardes nationaux de Lasuze, de Noyen et de Ghantenay, fouillaient les environs, et d'heure en heure on attendait, de Pirmil à Saint-Jean-du-Bois, la nouvelle de leur capture ou de leur mort.
A l'extrémité de cette langue de terre où la cause de la légitimité allait perdre ses derniers défenseurs, s'élevait le château de Balestras, vaste habitation délabrée dont les ailes se baignaient à la fois dans les eaux de la Sarthe et du Geay. Un grand parc sauvage confondait ses massifs d'arbres avec les bois semés dans la plaine, et derrière les rives sablonneuses des deux rivières, des landes incultes déroulaient au loin leur solitude. Tout au bout d'une longue galerie à demi ruinée, un pavillon lézardé dressait ses murailles tapissées de lierre, aux bords même de la Sarthe où se miraient gaiement les pariétaires
et les liserons attachés à sa toiture rongée de lichen.
Tandis que trois ou quatre sentinelles veillaient debout le long des douves, au pied du château, deux femmes s'entretenaient à voix basse dans une grande pièce dont les fenêtres s'ouvraient sur le parc. L'une de ces femmes était assise dans un vieux fauteuil auprès d'une cheminée où, malgré la douceur de la saison, flambait un feu énorme ; elle était pâle, deux larmes coulaient lentement sur ses joues, et son regard, levé vers le ciel bleu, semblait demander à Dieu une consolation qu'elle n'espérait plus. L'autre femme, vêtue à la mode des paysannes, se penchait sur un balcon de pierre qui faisait saillie sur la façade de Balestras.
En ce moment le cri d'une chouette résonna dans le silence ; une sentinelle leva machinalement la tête vers les vieux chênes du parc ; les deux femmes tressaillirent.
— Est-ce bien lui ? demanda celle qui était assise et dont les joues se couvrirent d'une rougeur subite.
— C'est lui, madame, aussi sûr qu'il est permis à une fille de la Vendée de reconnaître l'appel d'un frère du cri de la sentinelle, répondit la paysanne.
Sa compagne quitta le fauteuil et vint s'appuyer toute tremblante contre le lourd montant de la fenêtre • une pâleur- mortelle avait succédé à l'éclat de ses joues. Elle promena un instant ses regards sur les bois que les der-
nières clartés du jour rougissaient ; sa main tenait le bras de la jeune paysanne.
— Tu dis qu'il est là ? reprit-elle.
— Oui, là, si près, que sa tête est à la merci du premier maraudeur qui, par hasard, trébuchera dans le buisson où il se cache. Se cacher, lui, le capitaine Georges, quand il est si près de Balestras !
— Mais que veux-tu donc que je fasse ? dit l'autre en pressant son cœur sous ses mains.
— Le sauver... le sauver ce soir 1 Demain peut-être il sera trop tard*., demain il sera perdu.
— Perdu ! lui ! s'écria sa compagne avec exaltation. Puis elle reprit avec un soupir tout rempli d'angoisses : — Non, Pierrette, Dieu protégera M. de Vibray.
— Oh ! madame, reprit Pierrette en saisissant dans les siennes les mains de sa maîtresse, aidons alors à l'œuvre du bon Dieu. Celui que les bleus traquent comme un loup, c'est le vicomte Georges de Vibray, qui vous a toujours aimée, que vous aimiez t
— Tais-toi... tais-toi! ohî par pitié, tais-toi I s'écria avec e.îroi la femme à qui Pierrette s'adressait. Crois-tu donc que je l'ai oublié? Dis! le crois-tu? Mais alors je m'appelais Louise de Pirmil, je pouvais l'aimer sans crainte et sans remords ; aujourd'hui je suis
Louise de Champrod, je suis la femme d'un autre, et tu me demandes si je l'aime encore î
Louise cacha sa tête dans ses mains et fondit en larmes. Gomme Pierrette se penchait vers elle avec la douceur compatissante d'une sœur, quelques coups de fusil retentirent au loin. Les deux femmes échangèrent un regard d'épouvante et s'élancèrent sur le balcon. De légers flocons de fumée blanche montaient des taillis épais qui assombrissent les rives du Geay. De vils éclairs brillaient entre les branches, et le bruit des détonations pétillait dans la plaine. Un roulement de tambours appela les soldats aux armes, les faisceaux furent brisés, et bientôt un peloton de voltigeurs fila vers la partie du bois où s'étendait l'escarmouche. Leurs baïonnettes s'effaçaient sous les ombrages du parc, lorsqu'un léger coup, frappé à une petite porte cachée dans la boiserie de l'appartement, força les deux femmes à se retourner. La porte glissa lentement sur ses gonds, et sur le seuil apparut un vieux garde -chasse qui roulait son chapeau de feutre entre ses doigts.
— Jérôme I s'écria Pierrette, quelles nouvelles nous apportes-tu ?
Louise ne dit rien, mais ses regards s'attachaient sur le garde avec anxiété
— On fait beaucoup de bruit là-bas, dit Jérôme; mais
c'est de la poudre qui fera peur aux merles ; les arbres attraperont les coups.
— Nous entendons le bruit, reprit Pierrette, sans voir comme toi ce qui se passe. Sais-tu où est le chef?
— Damel il n'est peut-être pas bien loin.
— C'est donc bien lui qui, il y a une heure, a sifflé l'appel des chouans ?
— Ça se pourrait bien, car je l'ai vu.
— Tu l'as vu ? murmura Louise d'une voix défaillante.
— Quand on se promène par les bois, on fait quelquefois de singulières rencontres, dit le garde tout en approchant ses guêtres humides du foyer brûlant. Je passais donc dans un fourré au milieu du parc, lorsque la chouette chanta à mes oreilles. C'est bon, dis-je.en moimême, il y a certainement quelque camarade par là. Je regardai partout ; les tiges d'un buisson s'agitaient doucement devant moi ; j'allai au buisson, tout en prenant garde qu'aucun voltigeur ne passât aux environs; un homme sortit des branchages, il était vêtu de peau de chèvres comme un pâtre. C'était M. de Yibray.
— Pauvre Georges î dit touUbas Louise.
— Que t'a-t-il dit ? demanda vivement Pierrette.
— Pas grand' chose, vraiment ; nous n'avions guère le temps de causer. Il m'a tapé bravement dans la main«
%Vi LES FEMMES HONNÊTES.
« Jérôme, m'a-t-il dit, tu peux me rendre un service, et tu me le rendras ; prends ceci et porte-le.à ta maîtresse ; » et il est rentré dans son buisson après m'avoir mis dans la main un bout de papier qui est pour vous, je crois, madame.
En achevant ces mots, le garde présenta un petit billet à madame de Champrod, qui le prit en hésitant ; ses doigts tremblants ouvrirent le papier sur lequel son regard mouillé pouvait à peine distinguer quelques lignes écrites au crayon.
« S'il reste à madame de Champrod quelque souvenir d'un temps qui n'est plus, disait le billet, au nom de son père vendéen, au nom des pauvres gens qui se sont dévoués à moi et qui n'espèrent plus qu'en elle, je lui demande comme une grâce de me recevoir une heure, un instant. Elle seule peut les sauver tous 1 hêsitera-t-elle à s'interposer entre eux et la mort ?
» Le vicomte Georges de Vibray. »
Louise passa le billet à sa compagne, qui le parcourut avidement.
— Eh bien I madame ? dit Pierrette en portant sur sa maîtresse des yeux pleins d'anxiété.
— Eh bien 1 s'écria Louise avec exaltation, il ne sera pas dit qu'un Vendéen aura fait appel à la fille du marquis
LE BRACELET DE CORAIL. 2o3
de Pirmil à son aide, et que lâchement elle l'aura abandonné. Va, Jérôme, va, guide le vicomte de Vibray, et dis-lui bien que je n'hésiterai jamais, au prix de ma vie, à sauver un proscrit.
Pierrette prit la main de sa maîtresse et la porta silencieusement à ses lèvres ; une vive émotion se trahissait sur le visa ge hâlé du vieux garde.
— Oh ! que Dieu vous bénisse 1 murmura Pierrette.
— Tu m'as entendue, reprit madame de Ghamprod; va donc vite : la nuit est proche; mais surtout veille bien à ce qu'aucune sentinelle ne vous aperçoive tandis que vous traverserez le parc pour entrer au château.
— Oh 1 le vieux Jérôme n'est pas un étourneau, dit le garde ; il connaît les passages les plus secrets, et je sais un chemin pour arriver jusqu'ici par les galeries de l'aile abandonnée qui touche au pavillon. Voilà d'ailleurs les bleus qui allument leurs feux; je les défie bien maintenant de voir autre chose que leur soupe.
Bientôt le garde s'éloigna.
— Je savais bien que vous étiez toujours Vendéenne, dit Pierrette en levant sur sa maîtresse ses grands yeux noirs.
— Je ne sais si je fais mal en sauvant celui qui est
l'ennemi de mon mari, mais mon cœur me dit que je fais
bien, et Dieu me jugera.
Gomme les deux femmes se penchaient sur le balcon, elles virent Jérôme qui, appuyant avec nonchalance son fusil sur l'épaule, s'enfonçait dans le parc ; mais ce qu'elles ne virent pas, ce fut un homme qui, rampant sous les taillis et se glissant d'arbre en arbre, suivait la piste du garde. Tous deux se perdirent bientôt dans les profondeurs indécises du bois, où le crépuscule jetait ses ombres transparentes.
Une heure se passa pleine d'anxiété ; les deux femmes se regardaient parfois à la clarté d'une petite lampe et prêtaient l'oreille aux bruits qui venaient du dehors ; elles entendaient battre leur cœur.
Cependant un son léger comme le craquement d'une boiserie s'éleva de la galerie et mourut à leurs oreilles ; les deux femmes se pressèrent l'une contre l'autre, cherchant leurs mains.
Jérôme se montra bientôt, illuminé par un rayon de la lampe, dans le cadre sombre de la porte entr'ouverte ; la silhouette d'un chasseur se faisait voir dans les ténèbres derrière lui.
Madame de Ghamprod voulut se lever, et retomba sur son siège. Pierrette, toute tremblante, appuyait ses deux mains sur le grand dossier du fauteuil.
— Entrez, dit Jérôme au chasseur ; j'étais bien oùr que les soldats ne verraient seulement pas nos talons.
LE BRACELET DE CORAÎL. 2oa
Un jeune homme, dont le visage hâlé par le soleil et amaigri par les fatigues offrait un beau caractère de fierté calme et noble, s'avança dans la chambre ; à sa ceinture de cuir pendait un long couteau de chasse, et, sous la grossièreté de ses vêtements de peaux et de ratine, on devinait l'élégance de sa taille et la distinction de ses manières.
— Pierrette, dit le garde en touchant du bout de ses doigts le bras de la jeune fille, regardez donc qui vous est venu voir avec le jeune chef.
Pierrette leva la tête, et son premier regard rencontra les yeux d'un paysan qui se tenait immobile contre la porte, appuyant ses robustes mains sur les canons d'un fusil de chasse.
— Alexis, mon frère ! s'écria la jeune fille ; et elle courut se jeter dans les bras du chouan.
Ce cri arracha madame de Ghamprod à son trouble; elle se leva regardant M. de Yibray dont le visage trahissait mille émotions qu'elle devinait.
— Georges, dit-elle, ne laissez pas amollir votre courage par les souvenirs d'une époque sur laquelle il ne m'est plus permis d'arrêter ma pensée. Dieu l'a voulu, sachez vous résigner comme je me suis résignée, et que chacun de nous fasse son devoir.
Georges tressaillit à l'accent de cette voix qui lui fai-
2oG LES FEMMES HONNETES.
sait l'aveu d'une douleur semblable à la sienne, il se pencha sur la main de Louise et l'effleura de ses lèvres ; une mitaine qu'elle portait à son bras s'était roulée autour du poignet, et Georges vit, sur la peau blanche et satinée, reluire les anneaux rouges d'un bracelet de corail. Il releva la tête vivement, leurs yeux se rencontrèrent, et le front de Louise devint pourpre; une larme filtra entre les cils du Vendéen, tandis que la jeune femme émue ramenait la mitaine sur son bras ; les anneaux de corail disparurent sous les mailles de soie, et tous deux, un instant troublés jusque dans les régions les plus intimes de leur être, se séparèrent.
— Vous m'avez appelée à votre aide, monsieur de Vibray,. reprit bientôt Louise d'une voix plus ferme ; que puis-je faire pour vous?
— Vous pouvez nous sauver, madame, répondit le jeune capitaine. Vous le savez, nous sommes cernés par des forces supérieures ; les eaux du Geay et de la Sarthe nous enferment dans un triangle dont le château de Balestras occupe la pointe. Un gué existe derrière les douves du parc, du côté de la Sarthe ; si nous parvenions à le traverser cette nuit , à l'insu du colonel , nous trouverions un asile assuré dans la forêt de Vadre. Mais, pour arriver jusqu'à ce gué, que Jérôme connaît aussi bien que moi, il nous faut nécessairement passer
par les vieux jardins qui s'étendent autour du pavillon ; vous pouvez en ouvrir les portes : il n'y a de ce côté-là aucune sentinelle. J'ai, ce soir encore, feint une attaque le long des bois qui couvrent les bords du Geay pour détourner l'attention et attirer sur mes traces la meilleure partie des troupes ; le château est dégarni de ses défenseurs, et notre fuite est certaine si vous nous venez en aide.
— Je vous l'ai promis et je le ferai, reprit Louise ; mais, à votre tour, faites-moi une promesse. Promesse pour promesse , vous voyez que je fais payer mes services, ainsi ne m'en ayez pas trop de reconnaissance. Engagez-moi votre parole de gentilhomme qu'aussitôt que vous aurez réussi à gagner la forêt de Vadre, vous délierez vos compagnons du serment de fidélité et cesserez une lutte désormais inutile.
— Mais que voulez-vous donc que je devienne lorsque j'aurai remis l'épée au fourreau ? s'écria impétueusement le jeune homme.
Louise se hâta de répondre, pour cacher le trouble où le cri de Georges l'avait jetée.
— Pourquoi combattre lorsque le succès est impos^ sible? dit-elle.
— Était-ce la victoire que j'espérais quand j'ai pris les armes ? l'avez-vous cru, madame ?
Louise se sentait défaillir, lorsqu'on entendit sous le balcon le bruit sonore de lourdes crosses de fusils qui frappaient la terre.
Pierrette et Jérôme coururent à la fenêtre; sous la clarté froide de la lune, on voyait étinceler les baïonnettes de nombreuses sentinelles espacées sur la lisière du parc; une escouade de voltigeurs, sous le commandement d'un officier, stationnait devant la grande porte du château ; le colonel, accompagné d'un homme en costume de chasse, venait de descendre de cheval dans la cour.
Un instant il s'arrêta pour donner quelques ordres, et bientôt on entendit le galop de trois ou quatre gendarmes qui filaient dans le bois.
— Le château est cerné, dit Jérôme en se jetant en arrière. Il y a des espions en campagne.
Bientôt au milieu du silence profond, un bruit de pas retentit sur l'escalier qui montait du rez-de-chaussée aux appartements intérieurs.
Georges tira à demi son couteau de chasse ; Alexis sauta sur son fusil.
— Fuyez 1 fuyez! s'écria Louise.
— Fuir quand mon ennemi est là! répondit Georges d'une voix que la colère et la haine faisaient vibrer.
— Cet ennemi est M. de Ch^.mprod, mon mari.
La voix, le regard de Louise imposèrent à Georges; la lame du couteau de chasse rentra dans le fourreau.
— Georges, reprit Louise, Georges, par pitié pour moi, fuyez ! Si le sang venait à couler ici, dites, ce sang, quel qu'il fût, n'emporterait-il pas avec lui toute la paix de mon cœur?
M. de Vibray prit la main de Louise, la pressa sur sa poitrine, et au moment où la porte de l'appartement s'ouvrait, il disparut avec Alexis et Jérôme par la porte cachée dans la boiserie.
Louise tomba épuisée dans le fauteuil.
Le colonel de Ghamprod venait d'entrer avec un beau jeune homme, dont la haute taille et la bonne mine étaient encore rehaussées par un élégant costume de chasse; il tenait à la main un magnifique fusil à double canon, et des éperons d'argent brillaient à ses bottes molles.
Madame de Ghamprod ne putdissimuler un mouvement d'horreur^ quand elle aperçut ce jeune homme dont le regard rapide venait de parcourir l'appartement tout entier ; un sourire imperceptible effleura le coin de sa bouche, tandis que le colonel portait la main de sa femme à ses lèvres, et saluant avec u^e grâce hautaine, il se
tint à l'écart, non loin de la porte où venaient de s'arrêter un brigadier et trois gendarmes.
A la vue des uniformes à buffletcries jaunes, Louise échangea un coup d'œil avec Pierrette.
— Pardonnez-moi, ma chère amie, lui dit le colonel, si je viens si brusquement interrompre votre solitude, mais vous n'en voudrez pas à un vieux soldat de ce qu'il accomplit fidèlement ses devoirs.
— Je n'aurais qu'à vous remercier si vous étiez venu seul, répondit Louise en jetant vers le chasseur un regard significatif; mais j'avoue que l'attirail de guerre qui vous entoure m'a quelque peu effrayée, et tout au moins surprise.
— Eh mon Dieu ! n'est-ce pas là une des dures conditions de mon métier, reprit le colonel avec un gai sourire ; mais si déjà vous vous effarouchez, que direz-vous lorsque vous apprendrez qu'avec ces gendarmes, que vous voyez là, je vais entreprendre une visite domiciliaire chez moi?
— Une visite domiciliaire ici ! s'écria Louise, la pâleur de la mort répandue sur les traits.
— Je vous jure que je ne n'y pensais pas il y a une heure.
— Et qui a pu vous en donner l'idée?
— Mon ami, Philippe Gazai, répondit le colonel en se tournant vers le chasseur.
— Ah ! c'est M. Gazai qui vous a engagé à faire vousmême une perquisition chez vous ? reprit Louise.
— Je le devais, TJadame, dit le chasseur en soutenant avec audace le regard de mépris que Louise lui jetait. Il y a une heure, un de mes gardes, Noël, en traversant le parc, a vu deux chouans qui se glissaient le long des taillis et marchaient vers le château. Le bruit de la fusillade avait attiré les voltigeurs loin de Balestras; Noël était seul avec un méchant fusil, les chouans étaient armés jusqu'aux dents; il les suivit caché comme eux sous les buissons. Tous deux pénétrèrent dans le château par les galeries; ils n'en sont pas sortis, car Noël s'est embusqué derrière un châtaignier, et s'ils avaient reparu il aurait donné l'alarme en faisant feu. Un gendarme étant venu à passer, il l'a chargé de me dire ce qu'il avait vu, et j'en ai fait part au colonel.
— Et il a bien fait, s'écria le colonel ; ces deux hommes font sans doute partie de la bande que nous poursuivons ; leurs révélations nous permettront peut-être de nous en emparer sans coup férir. Mais, écoutez-moi, ajouta-t-il d'une voix plus tendre, vous êtes Vendéenne, Louise, et, quoique mariée à un bleu, vous ne pouvez
vous défendre d'une grande pitié pour les chouans; or*
ils le savent, et peut-ôtre ceux que Noël a vus sont-ils venus vous demander asile. Si vous les ayez accueillis, pourrai-je vous en vouloir d'une bonne action que toute femme eût faite à votre place? Parlez, Louise, et je vous promets que, loin d'appeler sur leur tête toute la rigueur des lois, je ferai ce qui dépendra de moi pour qu'ils soient sauvés.
SiLouise eût été seule, nul doute qu'elle eût tout avoué au colonel ; mais Philippe Gazai était là, et le chouan qu'il fallait livrer était Georges de Vibray. Elle se tut.
— Je n'ai pas quitté madame d'une seule minute, dit Pierrette résolument; je n'ai vu personne; Noël se trompe.
— C'est possible, répondit froidement Gazai, mais il nous est facile de le savoir; et, si le colonel le permet, j'aurai bientôt visité tout le château avec les quatre gendarmes que voilà.
— C'est inutile, dit Georges de Yibray en se montrant sur le seuil de la petite porte qu'il venait d'ouvrir brusquement.
Le proscrit avait vainement parcouru le château avec Jérôme, toutes les issues étaient gardées ; et, comprenant enfin qu'il ne pouvait échapper, il avait pris le parti de revenir sur ses pas.
A l'apparition du chouan, Louise et Pierrette pous*
sèrent un cri d'angoisse; le colonel porta la main à la garde de son épée, et les gendarmes apprêtèrent leurs armes en se précipitant dans la chambre.
Philippe Cazal, seul, resta immobile, les bras croisés sur son fusil.
— Nous sommes vos prisonniers, reprit Georges en s'adressant au colonel; et, froidement, il jeta ses armes à ses pieds. Quant à vous, Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers Philippe, remerciez Dieu de n'être pas mort; si vous n'aviez pas été sous le toit de la femme généreuse qui a voulu nous sauver, avant de rendre mon épée, je vous l'aurais plantée dans le cœur.
— Pas avant moi, s'il vous plaît! s'écria Alexis; c'était aux balles de mon fusil à casser la tête de l'espion.
Une légère pâleur se répandit sur le visage dédaigneux de Philippe Gazai.
— L'outrage est facile à un prisonnier, répondit-il; si la cour d'assises vous acquitte, je vous retrouverai.
Le colonel faisait signe aux gendarmes d'approcher, lorsque Pierrette s'élança tout à coup vers lui.
— Si vous avez quelque pitié pour une pauvre fille que la guerre a faite orpheline, s'écria-t-elle en embrassant ses genoux, vous ne ferez pas mourir mon frère, le seul de tous les miens que les balles de vos soldats aient épargné!
— Ton frère! dit le colonel d'une voix émue. Oh ! je te jure, mon enfant, de le sauver, si je puis. Lequel estce de ces deux hommes ?
— Mon frère, dit Pierrette, le voici. Et toute pâle, elle appuya sa main sur l'épaule de Georges.
— Pierrette! s'écria le capitaine.
Il allait s'arracher à l'étreinte de la paysanne, lorsqu'une main froide saisit la sienne.
— Alexis ne mourra pas, je vous lejure, lui dit Louise tout bas à l'oreille.
— Quel est cet autre? demanda le colonel qui, sachant toute l'affection que sa femme portait à la famille de Pierrette, sa sœur de lait, ne prit pas garde à l'action de Louise.
Jérôme, qui s'était glissé dans l'appartement à la faveur du trouble général, sans que personne fît attention à lui, s'approcha.
— Cet autre est mon neveu, dit-il hardiment, un drôle qui court les bois sous prétexte qu'il est trop faible pour traîner une clarinette de cinq pieds.
— C'est pourquoi il en charrie une qui a deux canons, reprit le colonel en souriant ; je te confie ton frère, ajouta-t-il en se tournant vers Pierrette, tu m'en réponds ; quant à ton neveu, Jérôme, nous le ferons partir pour
le Mans demain ; en attendant, va le mettre sous clef dans la salle basse du château.
— Il n'y restera pas longtemps, se dit Jérôme en luimême, demain on pourrait éventer la mèche.
— Quant à moi, reprit M. de Champrod, je retourne aux bords du Geay inspecter les postes que j'y ai placés; et demain une dernière battue nous rendra maîtres des derniers chouans.
Comme Georges sortait au bras de Pierrette, Philippe s'approcha de Louise.
— Ne vous semble-t-il pas, Madame, lui dit-il tout bas, que le frère dont Pierrette a si généreusement réclamé la vie ressemble, à s'y méprendre, à M. le vicomte Georges de Yibray? Je vais éclaircir mes soupçons, et j'en parlerai au colonel.
— Silence! murmura Louise éperdue.
— Soit ! mais ce soir à minuit je vous attendrai au pavillon du parc.
— J'irai, dit Louise d'une voix mourante.
On nous permettra avant d'aller plus loin, de jeter un regard en arrière sur des événements dont le récit doit apporter quelque jour sur le caractère et la position réciproque des héros de cette histoire.
Peu de temps après 4830, un colonel d'infanterie légère, appelé Henri de Ghamprod, vint s'établir aux environs de Noyen-sur-Sarthe dans l'arrondissement de la Flèche. Blessé de deux coups de feu à la bataille de Staoueli, en Algérie, il avait demandé et obtenu sa retraite. Cependant après que la révolution de juillet eut éclaté, peut-être se serait-il décidé à reprendre du service, dans un moment où la guerre paraissait imminente s'il n'avait été retenu dans la retraite qu'il s'était choisie par un sentiment plus fort que le patriotisme. Le colonel Ghamprod, comme on l'appelait communément, avait alors de quarante-cinq à quarante-huit ans ; malgré ses blessures et les fatigues de la guerre, il était encore vert
et vigoureux. Sa fortune, qu'il devait à son père, général de division sous l'empire, était considérable, et, à vrai dire, il se sentait fort en peine de l'emploi qu'il allait en faire, lorsque le hasard lui fit rencontrer mademoiselle de Pirmil, un jour qu'il se rendait à la Flèche pour renouveler connaissance avec un vieux camarade de garnison. Le colonel n'avait plus de parents, il s'était éloigné fort jeune de sa ville natale, en sorte qu'il lui était indifférent de vivre là ou ailleurs. Mademoiselle de Pirmil lui plut du premier coup d'œil, et voulant rester aux lieux ou son cœur éprouvait le seul attrait qu'il pût ressentir, maintenant qu'il était privé des émotions du danger, il acheta un château et de grandes terres à deux lieues de Noyen, et à proximité de Balestras, que M. de Pirmil habitait avec sa fille.
Lorsque le colonel vint s'établir à Noyen , mademoiselle de Pirmil, ou tout bonnement mademoiselle Louise, comme la nommaient les gens de la campagne, avait vingt ans; à sa gaieté, à son humeur enjouée, à îa naïveté de son caractère, on lui en aurait donné seize tout au plus. En compagnie de Pierrette, sa sœur de lait, elle courait à travers champs du matin au soir, par le froid et par le chaud, par le soleil et par la pluie, un grand chapeau de paille sur la tête et chantant comme un pinson. Ordinairement elle portait sur elle une
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bourse toute remplie de menue monnaie, qu'elle distribuait aux pauvres gens. Quand sa bourse était épuisée et qu'elle avait retourné toutes ses poches, elle se faisait accompagner au château par ceux à qui elle n'avait rien pu donner, offrant son bras aux vieilles femmes et tenant les petits enfants par la main. Ce fut dans cet équipage, un jour qu'elle trottait par un chemin de traverse, fort embarrassée d'une douzaine de bambins qui s'attachaient à sa robe, que le colonel Champrod la rencontra, grondant celui-ci, souriant à celui-là, et en fin de compte caressant tout ce petit monde. Lorsqu'elle était fatiguée ou qu'elle avait faim, mademoiselle Louise entrait dans la première chaumière qu'elle trouvait sur son chemin, et ferme de métayer ou cabane de bûcheron, elle était bien sûre d'y trouver un banc pour se reposer, une jatte de lait pour se rafraîchir, et un sourire pour la saluer. On conçoit qu'avec un semblable caractère et de telles habitudes, elle devait être adorée; aussi l'était-elle de toute la contrée à dix lieues à la ronde, plus loin que ses jambes ne la pouvaient porter, mais moins loin que ses bienfaits n'arrivaient.
ïl y avait déjà cinq ans que M. de Pirmil, après la mort de sa femme, avait retiré sa fille du couvent, afin d'avoir près de lui quelqu'un qu'il pût aimer. Fort occupé de grandes spéculations qu'il avait entreprises pour
LE BMoELET DE CORAIL. 269
rétablir sa fortune en désordre, il lui laissait gouverner sa vie à sa volonté, et ne lui demandait rien que de diriger sa maison et de l'égayer le soir par son joyeux babil, ce dont elle s'acquittait à merveille. Le vieux gentilhomme pourvoyait d'ailleurs avec une généreuse bonté à l'inépuisable charité de sa fille, qui, dans les heureuses et tranquilles campagnes où elle vivait , n'aurait jamais eu de chagrin si elle n'avait quelquefois trouvé le fond de sa bourse vide, quand elle y cherchait encore à la tombée de la nuit. Ce fut à cette époque que Pierrette qu'elle aimait tendrement, se fixa près d'elle au château, et devint à la fois sa compagne, sa camériste et sa confidente.
A l'époque des vacances, alors que mademoiselle de Pirmil, encore au couvent, allait passer un ou deux mois à Balestras, elle y rencontrait souvent un jeune garçon qu'elle appelait Georges comme il l'appelait Louise. Tous deux passaient leur temps à dénicher des oiseaux, à pêcher au bord des rivières, à suivre les troupeaux dans les prés. Lorsque Louise retourna au château, pour ne plus le quitter, elle y retrouva Georges, qui, avec son père, M. le comte de Vibray, habitait le voisinage du côté de Saint-Jean-du-Bois; et les courses recommencèrent de plus belle. L'amour vint dans leurs cœurs sans qu'aucun d'eux s'en aperçut ; ils se le dirent
aussi naïvement qu'ils l'éprouvaient, et ils jurèrent, ou pied d'une croix champêtre, de n'être jamais l'un qu'à l'autre. Ce jour-là Georges attacha au poignet de Louise, un bracelet de corail qui lui venait de sa mère, et Louise, en embrassant Georges sur les deux joues, sentit qu'elle devenait sa femme à l'émotion de son cœur ; mais en même temps qu'il y avait déjà dans ce jeune amour toute la tendresse de l'amante, il y avait encore toute la pureté de l'enfant. Le lendemain de ce jour on remarqua que Pierrette était toute pâle comme si elle relevait de maladie.
Sur ces entrefaites, Georges dut partir pour Paris, où son père avait obtenu pour lui un emploi au ministère des affaires étrangères, et Louise demeura dans ses campagnes silencieuses, seule avec ses souvenirs et Pierrette qui les lui rappelait.
Il y avait dans les environs un jeune homme dont les propriétés immenses rapportaient, disait-on, soixante à quatre-vingt mille francs de revenus. Louise le rencontrait souvent dans ses promenades ; mais quoiqu'il fût bien fait de sa personne et fort beau de visagt\ Philippe Cazallui déplaisait étrangement. Elle avait fait de vains efforts pour surmonter la répugnance que lui inspirait sa présence, se reprochant au fond du cœur une antipathie qui n'avait pas de cause réelle ; mais ses
efforts n'avaient eu pour résultat que d'augmenter un sentiment de répulsion en quelque sorte instinctif.
Peut-être aurait-on pu trouver la raison première de ce sentiment dans l'origine de Philippe et dans les commentaires dont cette origine n'avait pas cessé d'être le sujet, et que Louise, qui en avait entendu le récit lors qu'elle était tout enfant, se rappelait encore.
Philippe Gazai était le fils d'un mauvais prêtre et d'une religieuse qui s'étaient mariés à la municipalité de La Flèche en 93. Ses propriétés avaient autrefois appartenu à une abbaye rasée par l'armée révolutionnaire. Le prêtre, devenu intendant et munitionnaire, s'était rendu acquéreur d'une grande partie des biens que la république avait mis en vente, et avec l'héritage de ses parents, Philippe avait recueilli une terrible moisson de souvenirs qui pesaient sur lui comme une malédiction.
C'était vainement qu'il avait cherché à secouer le poids de cet héritage maudit. Baptisé par le cri populaire d'un sobriquet flétrissant dès le berceau, le surnom de Bâtard du prêtre avait poursuivi Gazai d'âge eu âge et si plus tard nul ne le lui disait tout haut, tant on redoutait sa force et son courage, tous le murmuraient tout bas.
Son- enfance s'était écoulée sans petits camarades, sa jeunesse sans amis. Les paysans s'écartaient de son
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chemin pour le laisser passer. Aussi de bonne heure son caractère s'était-il assombri et à l'éloigneinent de tous il n'avait pas tardé à répondre par la haine.
Une seule femme était exceptée de ce ressentiment dont chaque jour augmentait l'amertume; Philippe n'avait pu voir Louise sans être touché de sa grâce ; mais lorsqu'il revint de la faculté de Rennes, où il avait complété ses études, Louise aimait Georges, et le bâtard du prêtre, lorsqu'il chassait par la campagne, les avait surpris si souvent errant au bord des ruisseaux, qu'il n'avait pu se méprendre au sentiment qui les faisait s'oublier dans les prairies au soleil couchant. Une sourde animosité s'alluma dans son âme contre M. de Vibray, et il se surprenait à souhaiter un hasard qui les mît en face l'un de l'autre, une épôe à la main. Mais Georges partit avant que ce hasard se fût présenté.
Cependant, un an ou deux après le départ de Georges, le bruit courut dans le pays que M. le marquis de Pirmil était à la veille d'être ruiné : de fausses spéculations avaient compromis sa fortune déjà chancelante. Philippe Gazai crut le moment favorable pour tenter la réalisation d'un projet qu'il nourrissait secrètement depuis qu'il avait vu mademoiselle Louise; il ne se dissimulait pas les difficultés qui provenaient des antécédents de sa famille ; mais croyant pouvoir les aplanir à l'aide de sa fortune,
il demanda la main de la jeune fille à M. de Pirmil, qu'il savait horriblement gêné.
M. de Pirmil repoussa cette proposition avec un mépris qu'il ne prit pas la peine de dissimuler. Philippe, éconduit sans ménagements, sentit l'amour qu'il éprouvait pour la jeune fille s'accroître de toute la résistance qu'il rencontrait ; mais avant de renoncer à l'espérance de le voir triompher, il voulut en appeler à la fille des dédains du père ; il y avait déjà longtemps que Georges s'était éloigné, et il pouvait supposer qu'elle l'avait oublié.
Un jour qu'il passait dans une traîne, il rencontra Louise cheminant, la chanson aux lèvres, comme un oiseau ; il l'aborda résolument. Tout enfant qu'elle était, Louise avait le cœur plein d'une fierté noble et hardie; rejetant les longues boucles de ses cheveux derrière sa tête, elle écouta froidement l'aveu de Philippe, dont l'audace l'avait blessée.
— Vous auriez pu choisir un autre lieu pour me parler de vos sentiments, lui dit-elle ; mais ce n'est pas l'heure d'en discuter la convenance; il m'importe seulement de savoir si vous en avez fait part à mon père.
— Il a répondu par un refus.
— Que demandez-vous donc, monsieur ? votre démarche était bien osée déjà, je ne sais comment la qualifier maintenant.
274 LES FEMMES nONNÊTES.
— Ce refus ne pouvait être définitif pour moi qu'après que vous l'auriez approuvé.
— Mon père connaît mes intentions ; il sait que j'aima M. Georges de Vibra y.
— M. de Vibray peut mourir, dit Philippe.
— Si c'était la volonté de Dieu, je m'y soumettrais; mais, quoi qu'il puisse advenir, jamais, je vous le jure, Louise de Pirmil ne s'appellera madame Cazal.
Et la jeune fille s'éloigna sans daigner même incliner la tête.
Bientôt après Philippe partit pour Paris, où quelque temps il chercha à étouffer sa passion, déjà mêlée de haine, dans un tourbillon de plaisirs que sa fortune lui rendait faciles. Mais, au bout d'un an ou deux, Philippe retourna dans ses terres, dégoûté promptement d'aventures et de liaisons qui n'avaient même pas la puissance de distraire son âme ulcérée; il retrouva Louise plus belle et plus dédaigneuse encore, et autour de lui la solitude tracée par le ressentiment populaire.
Son amour et sa haine s'accrurent dans f isolement auquel son esprit s'habitua ; bientôt même il éprouva un plaisir amer à lutter contre l'animosité publique, caressant en rêve l'espoir de la vengeance; ainsi que toutes les âmes énergiques aux prises avec la passion, il attendait.
Le coup de foudre qui éclata le 27 juillet 1830 acheva îa ruine du marquis ; sa fortune disparut dans le désastre d'un capitaliste qui emporta ce qui lui restait de fonds. Vers le commencement de l'année suivante, M. de Pirmil, usé par les fatigues et les soucis, ne put résister à ce dernier coup ; il s'alita, et d'une main défaillante il se mit en devoir de signer les actes qui, en dépossédant sa fille de son dernier asile, devait lui transmettre un nom pur de toute flétrissure judiciaire.
Averti par la rumeur publique, le colonel Champrod, qui avait noué avec le marquis des relations de bon voisinage, accourut comme il était en train de consommer sa ruine, et le força d'accepter une somme assez forte pour parer à tous ses engagements.
— Je n'ai que faire de cet argent, lui dit le colonel, vous me le rendrez quand vous pourrez.
— Mais je ne pourrai jamais.
— Tant mieux ; vous laisserez au moins à votre fille ce pauvre vieux château.
Au nom de sa fille, le marquis sentit quelques larmes glisser sur ses joues ridées. Il prit la main du colonel et lui demanda s'il voulait être son protecteur, avec un regard si plein d'angoisse paternelle et une voix si désolée, que de M. Champrod détourna brusquement la tête
et feignit de tousser bruyamment pour dissimuler son émotion.
— Je lui serai ce que vous voudrez, répondit-il en s' essuyant les moustaches du revers de la main.
Pendant que ces choses se passaient à Balestras, la révolution qui avait surpris le vicomte de Vibray au Brésil, où il était allé remplir une mission diplomatique, ruinait à la fois son avenir et son présent ; sa carrière était brisée, et les mêmes désastres qui avaient frappé M. de Pirmil l'atteignaient aussi. Louise en fut informée par une lettre datée de Toulon, où Georges venait d'arriver, et Georges, à quelques jours de là, en recevait une à Paris qui lui faisait part du mariage de mademoiselle de Pirmil avec le colonel Henri de Ghamprod.
La lettre de Louise était aussi simple que touchante ; elle lui racontait comment, peu de jours avant sa mort, le marquis son père l'avait fait appeler, et, pressant ses mains dans les siennes, l'avait conjurée, les larmes aux yeux, d'accepter le colonel pour époux. Sa fin serait moins cruelle, lui avait-il dit, s'il lui laissait pour protecteur avant de mourir, un ami auquel il devait de n'être pas déshonoré. Louise avait cédé : sa main payait la detle de la reconnaissance; mais avant de s'unir au colonel, elle lui avait fait l'aveu des sentiments qu'elle avait nourris jusqu'à ce jour pour M. de Yibray ; M. de
Champrod l'avait remerciée d'une preuve de confiance ûont il se croyait digne ; loin de diminuer son affection pour elle, cet aveu l'augmentait par l'estime qu'il lui faisait concevoir pour un caractère si plein de franchise; et, sûr qu'elle serait forte contre un souvenir et fidèle à ses devoirs, il l'avait pressée de le nommer son mari.
Louise demandait à Georges de lui pardonner tout le mal qu'elle lui faisait, et le priait de ne plus la revoir pour ne pas augmenter, par sa présence, un sacrifice irréparable qui ne laissait à son cœur d'autre refuge que Dieu.
Georges obéit scrupuleusement à Louise ; il ensevelit sa douleur dans son âme comme dans un tombeau, et Louise vécut un an, portant le deuil de toutes ses espérances fauchées à vingt ans, entre Pierrettte qui ne l'avait pas quittée et l'aidait à supporter le poids de ces épreuves, le colonel dont la bonté tendre et généreuse acquérait chaque jour plus de droits à son affection, et Philippe Gazai, dont M. de Champrod, par exagération de certaines idées libérales qui étaient en lui, avait fait son ami de préférence à tout autre, pour déraciner, disait-il, les préjugés d'un pays qui méritait de rester un des plus noirs sur la carte symbolique de M. Charles Dupin.
Quand survinrent les événements de 1831, les gardes nationales des petites villes voisines de Balestras choisi
ia
rent, d'une commune voix, le colonel Ghamprod pour chef. Il pensa que son devoir lui ordonnait de ceindre l'épée de nouveau, bien qu'il lui répugnât de la tirer contre des Français. Sa coopération active, mais toujours humaine, fut très-utile aux opérations militaires dont le département de la Sarthe fut le théâtre. Philippe Cazal faisait à côté de lui la guerre de partisan; à la tête d'une douzaine de gardes qu'il avait recrutés dans les provinces voisines, il battait les bois, dressant embuscades contre embuscades, et poursuivant dans chaque Vendéen autant d'ennemis personnels qu'il traquait avec un infatigable courage et un imperturbable sang-froid. Dans ces circonstances malheureuses, où bien des fois sa bravoure personnelle se fit remarquer, les balles de son fusil privèrent les bandesrévoltées déplus d'un chouan déterminé. Cette conduite où éclataient toutes les qualités du soldat! augmenta l'estime que le colonel avait conçue pour le 1 caractère de Philippe, dont, avec la loyale franchise de < son caractère, il était bien loin de soupçonner les intentions.
M. de Vibray, au premier appel de madame la duchesse i de Berry s'était résolument jeté dans les rangs de ses dé- ; fenseurs, mettant au service de ce suprême effort la for- j tune dont il venait d'hériter d'une parente morte à Tours, il Louise avait donc des sujets de crainte et d'affliction cfel
tous les côtés, son mari parmi les bleus et Georges parmi les blancs , et près d'elle Philippe qu'elle haïssait plus mortellement encore depuis qu'il vivait auprès d'elle.
On se rappelle y eut-être que Georges avait été confié a Pierrette, et Alexis mis sous la garde de Jérôme ; après leur arrestation le colonel était parti pour visiter les postes jalonnés le long des rives du Geay et de la Sarthe ; tout semblait dormir, excepté les sentinelles qui frappaient la terre d'un pas lent et monotone. Cependant à une heure avant minuit, si quelque Asmodée eût enlevé le toit de Balestras pour le plaisir de quelque curieux, on aurait pu voir une femme qui, penchée sur la pointe du pied, regardait avec inquiétude dans les profondeurs
' d'un corridor silencieux. Pierrette, car c'était elle, venait d'ouvrir la porte d'un petit cabinet et tenait à la main une lanterne sourde dont la face lumineuse tournée vers le corridor en éclairait les ténèbres d'une écharpe brillante.
' Quand elle se fut bien assurée que personne n'était là,
1 elle se tourna vers un grand jeune homme qu'on voyait debout derrière elle, et, après lui avoir dit quelques
j mots à voix basse, tous deux s'avancèrent le long du mur vers un escalier dont on pouvait distinguer la cage som-
' bre à l'extrémité du passage qu'ils suivaient' sans bruit. L'escalier aboutissait à une porte basse dont les ais
I vermoulus tournèrent en criant sur leurs gonds rouilles.
Un long gémissement courut sous les voûtes du château, répercuté par l'écho sonore; Pierrette tressaillit et se rejeta vivement en arrière; ils venaient d'entrer tous deux dans une galerie, et par les fenêtres, à demi brisées, ils pouvaient voir une sentinelle qui marchait le long des murailles en fredonnant un refrain de son pays. Aux grincements de la porte, la sentinelle tourna la tête vers la galerie, mais Pierrette s'était accroupie forçant Georges à l'imiter.
— Au diable les vieux châteaux! murmura le voltigeur, ils sont tout peuplés de bruits qui feraient croire aux fantômes; et rejetant son fusil sur l'épaule, il reprit philosophiquement sa promenade insouciante, tandis que le fugitif et son guide se glissaient le long des murailles.
Un instant après ils atteignaient le pavillon.
Pierrette cacha sa lanterne dans un coin et doucement en tr' ouvrit une fenêtre. Une blonde lumière ruisselait dû ciel profond sur la campagne ; on entendait sous les murs du pavillon, les bruissements de la rivière, dontles ondes argentées filaient en clapotant sur le gravier.
— Vous pouvez partir, dit Pierrette, le gué est là-bas où vous voyez ce saule dont les branches trempent dans i'eau.
— Le gué est là-bas, je le sais, répondit Georges, mais de ce côté sont les bois où j'ai laissé mes fidèles Vendéens: ils m'attendent, et je dois les rejoindre.
— Vous exposer encore quand de si grands dangers vous menacent! c'est tenter Dieu, s'écria la jeune fille.
— Me sauver sans eux serait bien lâche et tu m'en sais incapable. D'ailleurs, mieux que le péril, ma voix pourra les engager à mettre bas les armes, et si je retourne près d'eux c'est pour les y contraindre par mon exemple ou me frayer un passage à leur tête; mais parlons de ton frère, ma bonne Pierrette; es-tu bien sûre que Jérôme Tait délivré?
— Ils sont partis il y a une heure ; je lésai vus quitter le château du côté de la rivière; les sentinelles connaissent Jérôme, elles l'ont laissé passer, et Alexis vous attend dans les taillis, près du saule là-bas. Venez.
En achevant ces mots, Pierrette se dirigea vers une porte qui donnait sur le parc, Georges restait immobile. Pierrette se retourna.
— Qu'attendez-vous? dit-elle.
— Tu me le demandes? reprit-il ; crois-tu que prêt à fuir les lieux où je l'ai connue, quand je vais m'éloigner pour ne plus la revoir peut-être, aucun déchirement ne fait saigner ce cœur où son image est gravée ? Tu me demandes ce que j'attends? Le sais-je bien? Elle, peut-
être... quelque chose qui me la rappelle... un son... un
regard...
— Vous l'aimez donc bien? s'écria Pierrette d'une
voix émue.
Georges allait répondre lorsque la porte de la galerie, violemment poussée, donna passage à Louise. En voyant Georges, un cri d'effroi expira sur ses lèvres, elle chancela ; Georges courut vers elle.
— Vous ici, encore ici ! murmura-t-elle.
* — Mais vous pâlissez ? s'écria Georges en s'adressant à Louise... vous tremblez... un nouveau danger vous menace-t-il?... Philippe aurait-il compris...
— Philippe! non., quelle folie t reprit vivement madame de Ghamprod, il ne sait rien... il n'a rien vu...
— Cependant ce trouble... cet effroi... votre présence...
— S'expliquent aisément... j'ai eu peur... j'étais à mon balcon où la fraîcheur de l'air calmait l'agitation de mon sang, lorsqu'il m'a semblé qu'une lumière brillait dans ce pavillon; je ne sais quelle crainte m'a saisie au cœur ; j'ai cru que vous veniez d'être arrêté ; et je suis accourue, sans savoir ce que je faisais...
Georges prit les mains de Louise ; elles étaient moites, et tour à tour glacées et brûlantes.
— Vous tremblez, dit-il en courbant ses lèvres vers ces mains qui, dans un autre temps, s'appuyaient avec confiance sur son bras.
— Non... je suis rassurée, reprit-elle en jetant autour d'elle des regards de terreur ; mais partez maintenant, partez î
— Oh ! laissez-moi, par pitié, vous voir, vous parler encore quelques instants... une minute... Louise.. e sais-je si jamais je vous reverrai !
— Une minute i dites-vous, mais une minute, c'est la mort peut-être! Puis elle reprit avec une exaltation' fiévreuse : — Et d'ailleurs, Georges, qu'avons-nous à nous apprendre î que vous m'aimez, mon Dieu ; que je vous aime t ne le savons-nous pas ? voyez à mon bras ce bracelet de corail ; m'en suis-je jamais séparée !
Elle parlait encore lorsque Pierrette qui l'avait quittée un instant reparut l'effroi peint sur le visage.
— Fuyez, dit-elle, on vient.
— Fuyez, répéta Louise; pour moi-même, fuyez ! » Et Pierrette entraîna Georges vers la porte avec une force irrésistible.
Ils venaient à peine de disparaître derrière les massifs d'arbres dont les ombres se projetaient sur les rives de la Sarthe, lorsque Philippe se montra sur le seuil.
254 LES FEMMES IlONNÊTES.
Louise était debout, plus pâle qu'une morte penchant la tête et prêtant l'oreille.
Philippe s'arrêta une minute, et tourna les yeux vers la lisière du parc ; un léger craquement de branches sèches se fit entendre ; un sourire amer effleura ses lèvres, et il s'avança vers madame de Ghamprod.
— Que vous êtes pâle, madame, lui dit Philippe en la saluant avec grâce; ma présence serait-elle pour vous un sujet d'effroi?
— Non, répondit Louise en s'efforçant de rester calme, mais votre arrivée subite m'a troublée.
— Vraiment, reprit Philippe, j'aurais pu croire, tant vous paraissez agitée, qu'un nouveau péril menaçait celui que vous avez accueilli avec tant d'imprudence.
— Quoi! s'écria madame deChamprodavecune feinte gaieté, vous pensez encore aux étraftges soupçons que vous m'avez témoignés? Une ressemblance, bizarre je l'avoue, vous a trompé.
— Je n'ai vu M. de Vibray que peu de fois, il y a bien des années, mais je le hais de tout l'amour que j'ai pour vous, et la haine a bonne mémoire. D'ailleurs, madame, si celui que Pierrette a nommé son frère n'était pas le capitaine Georges, vous ne seriez pas ici. Un intérêt puissant a pu seul vous y conduire, et je ne suis pas assez fat pour m'attrîbuer cet intérêt. Ainsi donc, écoutez-
LE BRACELET DE CORAIL. Îj85
moi. Vous tremblez pour les jours de M. de Vibray, et vous avez raison. Que je dise un mot, et il est perdu ; il dépend de vous que je me taise.
Louise se sentait frémir à la voix de Philippe, mais la pensée que Georges, dans un instant, allait être hors de toute atteinte, raffermissait son courage.
Philippe reprit :
— Vous savez que je vous aime, madame...
I Louise laissa échapper un geste d'horreur. — Ohî je vous vous comprends, s'écria le bâtard du prêtre en fronçant les sourcils; cet amour ne vous inspire que haine et mépris. Cependant il faudra bien que vous m'entendiez. J'ai voulu vous donner un nom et une fortune ; vous savez de quelle façon dédaigneuse M. le marquis de Pirnrti a reçu ma demande. Il m'a jeté l'insulte à la face, et votre père avait des cheveux blancs î... Vous pouviez me sauver, vous m'avez repoussé plus durement encore , et vous ne voulez pas que je me venge î
— Que vous a-t-il donc fait pour mériter cette vengeance? dit Louise.
— Vous aimez le vicomte de Vibray î et vous me demandez pourquoi je le hais. — Mais pourquoi parler toujours de haine et de vengeance? reprit Philippe en adoucissant sa voix ; laissez-moi croire qu'un jour vous
m'écouterez avec une plus douce émotion, laissez-moi une espérance, et autant j'ai mis d'acharnement à poursuivre Georges de Vibray, autant je mettrai d'ardeur à le sauver.
Tandis' que Philippe parlait, Louise le regardait avec une souveraine expression d'ironie et de mépris. Gomme il allait continuer cherchant à prendre ses mains, elle l'arrêta d'un geste.
— Et lorsque nous serons liés l'un à l'autre par la complicité d'une action généreuse dont vous voulez faire une lâcheté, s'écria-t-elle, vous vous direz sans doute, que, lasse de lutter, je finirai par répondre à votre amour ; voilà ce que vous pensez, et c'est à moi, moi la femme du colonel Henri deChamprod, la fille du marquis de Pirmil, que vous osez parler de la sorte ! Mais vous m'avez donc supposée bien lâche pour croire que je me prêterai à d'aussi méprisables projets? Ne savez-vous donc pas que je préférerais la mort à l'horreur de vous appartenir, à vous le bâtard du prêtre !
— Madame!... s'écria Philippe, pâle de colère.
— Eh I que m'importent vos menaces 1 continua Louise, qu'ai-je à craindre, maintenant que je suis seule devant vous, et que le capitaine Georges est sauvé !
Ces mots semblèrent rappeler Philippe à lui-même. — - Ahî vous croyez, madame ? dit-il en souriant ; c'est
ce dont nous allons nous assurer ensemble, si vous voulez bien.
A ces nie*;S Philippe s'approcha de la fenêtre qui regardait le parc, et prenant dans sa poche un sifflet dont il se servait à la chasse pour appeler ses chiens, en tira quelques sons aigus et brefs.
D'autres sons venus de la forêt et des rives de la Sarthelui répondirent. Philippe se retourna.
Sans qu'elle comprît encore quel danger menaçait Georges, un secret effroi se glissa dans le cœur de Louise.
Tout à coup au milieu du silence qui les entourait, un coup de fusil éclata dans le parc ; d'autres détonations suivirent bientôt ce premier coup, et l'on entendit le clairon des voltigeurs sonner sous les murs du château.
Louise tomba à genoux.
— Croyez-vous encore que M. le comte de Vibray soit sauvé, madame? lui dit alors Philippe. Oh î mes précautions étaient bien prises; un réseau de sentinelles entoure le parc, mes gardes veillent à toutes les issues. Moi aussi, je suis du pays, et je connais le gué Je n'avais qu'un signal à donner, et les fugitifs cernés de toutes parts, étaient pris ou tués. Ge signal, je l'ai donné. Si M. de Yibray est mort, c'est vous qui l'aurez voulu.
Madame de Ghamprod n'entendait plus; tout son
corps tremblait à chaque nouvelle détonation, et, sans larmes, sans voix, mourante, effarée, elle se traînait sur les genoux, tendant ses mains suppliantes vers Philippe. / Georges se jeta brusquement dans le pavillon, haletant, les vêtements en désordre, ensanglanté. Son premier regard rencontra Philippe. Louise poussa un cri et se précipita dans ses bras.
Georges comprit tout ce qui venait de se passer.
— Misérable ! s'écria-t-il, et levant un pistolet qu'il tenait à la main, il lâcha le coup sur Philippe.
Mais Louise s'était cramponnée à son bras, et la balle mal dirigée s'enfonça dans le mur après avoir effleuré la tête du chasseur.
Au bruit de cette détonation, les voltigeurs et les gardes nationaux accoururent de toutes parts ; déjà ils touchaient au pavillon.
— Défends-toi! cria Georges qui tirait son couteau de chasse et se débattait contre Louise dont les bras l'entouraient avec la force du désespoir.
— au lieu de chercher à prolonger une défense inutile, dit Philippe, dont le sang-froid ne s'était pas démenti un instant, vous feriez mieux, monsieur le vicomte, d'obéir à la voix de madame de Ghamprod qui vous supplie de vous rendre. Youlez-vous donc la faire mourir avec vous.
Et comme les soldats escaladaient les fenêtres, il ajouta en se tournant vers eux :
— Emparez-vous du capitaine Georges de Vibray.
Georges se laissa désarmer, et Louise tomba évanouie. Le colonel venait d'entrer dans le pavillon.