S, ES FEMMES
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Au premier coup de feu qui suivit à un très-court intervalle le signal de Philippe, Georges n'avait pas douté un instant qu'il n'eût été découvert. Il serra vigoureusement la main d'Alexis, qu'il avait rencontré près du saule, embrassa Pierrette, et s'êtant aperçu que toutes les issues étaient gardées, il les pressa de l'abandonner pour veiller à leur propre salut.
— Il ne me reste plus qu'à vendre chèrement ma vie, leur dit-il; gagnez le château, il en est temps encore, et si nous ne nous revoyons plus, priez pour moil
Georges en achevant ses mots s'était jeté au plus épais du bois ; Alexis avait voulu le suivre ; mais il n'avait pas tardé à perdre ses traces dans l'obscurité. Quelques voltigeurs l'aperçurent comme il traversait une clairière, et bientôt Pierrette le vit reparaître, battan^en retraite et tiraillant d'arbre en arbre. Il venait d'atteindre le saule, et se retournait pour iâcfter un dernier coup de fusil,
avant de poser le pied dans le gué, lorsqu'une balle l'atteignit à la tête. Alexis bondit comme un chevreuil, et tomba dans l'eau. Pierrette s'élança, mais déjà la rivière avait emporté le corps de son frère, et l'eau noire coulait sans bruit sur son lit de sable. La pauvre fille entra dans la Sarthe jusqu'à mi-corps, promenant ses regards effarés sur la nappe d'eau qui chantait doucement entre les buissons, et, ne voyant rien, se prit à pleurer.
Un voltigeur là secoua par le bras.
— Qu'est-ce que tu as à pleurer comme ça ? lui dit-il en la tirant sur la plage ; c'est un brigand de moins
— C'était mon frère, répondit-elle.
Le voltigeur lâcha son bras, et frappa un si rude coup sur le sol détrempé, que la crosse de son fusil disparut dans la vase.
— Pauvre fille! s'écria-t-il; que l'enfer confonde cette guerre! Le diable m'emporte si j'envoie encore une seule balle ! Vous allez bien me maudire, ajouta-t-il plus doucement. Vrai Dieu! ce n'est pourtant pas ma faute; si j'avais su, je n'aurais pas visé si juste.
Pierrette leva ses yeux trempés de larmes.
— Vous maudire, non, dit-elle ; vous avez fait votre devoir comme il a fait le sien. Laissez-moi prier pour lui.
La jeune Vendéenne s'agenouilla. Bien qu'habitué à la rude vie des bivouacs, les soldats s'écartèrent pleins d'une crainte religieuse; tous, silencieux, passèrent leur fusil sous le bras, quelques-uns courbèrent le front. Leur sergent les rallia, et l'escouade s'éloigna lentement.
Au coin d'un bouquet de chênes, un des soldats se retourna; Pierrette était encore à genoux, murmurant à demi-voix une prière à la Vierge.
Le soldat passa la main sur ses yeux.
— J'aimerais mieux, dit-il, avoir reçu un coup de sabre que le regard de cette pauvre fille quand elle m'a dit que j'avais tué son frère.
Cependant la présence de Louise dans le pavillon, au moment de l'arrestation de M. de Vibray, n'avait pas laissé de surprendre le colonel. Il fit transporter sa femme dans son appartement, confia le captif à la garde d'un officier, et resta seul avec Philippe Gazai, à qui il demanda brusquement l'explication de ce qui s'était passé, lorsque le bruit de la fusillade l'avait ramené en toute hâte au château.
Philippe raconta froidement une table où les éléments de la vérité et du mensonge étaient mêlés avec une rare habileté. D'après ce récit, il avait trouvé le vicomte au pavillon avec madame de Ghamprod, alors que
lui-même avait été attiré hors du château parles premiers coups de feu ; mais bien loin d'accuser Louise directement, il donnait mille explications perfides à son empressement à favoriser la fuite du Vendéen ; d'adroites insinuations rappelaient seulement l'affection qui unissait les deux jeunes gens avant l'arrivée du colonel dans le pays, les promesses de fiançailles qu'ils avaient échangées ; il ne croyait cependant pas que, dans une âme aussi pure que celle de madame de Ghamprod, ces souvenirs eussent pu devenir assez forts pour étouffer la voix de l'honneur et de la reconnaissance; ses réticences, merveilleusement calculées, permettaient de croire que plus d'une fois déjà le capitaine Georges avait dû pénétrer la nuit au château, dont tous les passages lui étaient connus. D'ailleurs l'intérêt que Louise lui avait témoigné en se rendant complice d'un stratagème qui avait pour but de sauver le vicomte, en déguisant son nom au colonel lui-même, ne s'expliquait-il pas bien par la communauté d'opinion qui J.ui faisait voir des frères dans tous les Vendéens.
Ge récit dont tous les mots étaient calculés fit tour à tour entrer le soupçon, la méfiance et la conviction dans le cœur du colonel ; toutes les apparences, d'ailleurs, ne condamnaient-elles pas Louise? Un incident acheva de porter la certitude dans cet esprit déjà profondément impressionné. Tandis qu'il se débattait contre les étreintes désespérées de
madame de Champrod, Georges avait laissé échapper une miniature qu'il retenait sur son cœur, suspendue à un cordon, comme un talisman. Philippel'avaitvue; mais, la lais* sant à terre, il attendit que le regard du colonel tombât sur le bijou. Un pâle rayon du matin, glissant par la fenêtre, se joua sur le médaillon, qu'il fit ètinceler; le colonel le ramassa, et reconnut le portrait de sa femme. Son trouble n'échappa point aux yeux de Philippe. Cependant plus maître de lui, le colonel serra vigoureusement la main de Philippe.
— Mon parti est pris, lui dit-il d'une voix ferme; je sais ce qu'il me reste à faire.
— Quoi donc ?
— Ce que tout homme d'honneur ferait à ma place. Suivez-moi.
Tous deux quittèrent le pavillon et se dirigèrent vers la partie du château où Georges avait été enfermé.
Quelques minutes après, un groupe, composé du colonel, de Georges de Vibray et de quatre officiers, se dirigeait rapidement vers le parc. Philippe, en voulant trop l'atteindre, avait outrepassé le but. Il avait calculé suivant les instincts d'une âme vindicative; mais il avait agi sur une âme qui restait toujours généreuse, même dans sa colère. Le colonel avait brusquement écarté la question politique, et ne voyant plus dans
son prisonnier qu'un homme qui l'avait blessé dans son honneur, il n'avait pas voulu laisser aux tribunaux le soin de le venger d'un ennemi personnel.
Avec un sentiment exquis de loyauté, les officiers auxquels le colonel s'était adressé avaient fait céder les lois de la guerre aux susceptibilités honorables de leur supérieur, et s'étaient soumis à tout ce qu'il avait demandé.
Ce n'était pas ce que Philippe espérait : une commission militaire et une condamnation capitale, voilà ce qu'il aurait voulu ; mais, puisque ses projets étaient renversés, il chercha du moins à tirer parti de la nouvelle tournure que prenaient les événements. Comme il avait hâte d'en finir, ses résolutions furent promptement arrêtées, et laissant le colonel s'enfoncer dans le parc, il se dirigea vers l'appartement où madame de Ghamprod reposait.
Le tumulte de la nuit avait attiré les gens du château dans la cour et les communs ; jardiniers, servantes et palefreniers cherchaient des nouvelles, et questionnaient les soldats. Plusieurs chouans avaient été tués durant l'escarmouche, d'autres avaient été pris; quelques-uns, en petit nombre, étaient parvenus à s'échapper. Chacun se pressait autour des brancards sur lesquels les patrouilles ramenaient les morts et les blessés. Une petite fille rebiait seule auprès de Louise; Philippe trouva un
20G LES FUIMES HONNÊTES.
prétexte pour la renvoyer, et la petite fille, que la curiosité aiguillonnait, ne prit pas la peine d'examiner si le prétexte était bon ou mauvais.
Louise était à peine revenue de son long évanouissement, et cherchait à renouer le fil de ses idées un peu confuses et troublées, lorsque ses regards s'arrêtèrent sur Philippe Gazai. Elle tressaillit comme un enfant qui aurait mis le pied sur une vipère.
— Vous devant moi 1 dit-elle.
Et elle se précipita sur le cordon d'une sonnette qu'elle
agita violemment.
Philippe prit un fauteuil et s'assit. A ce mouvement
plein d'un terrible sang-froid, Louise sentit le frisson de
la peur courir entre ses épaules.
— Vous pouvez sonner tant qu'il vous plaira, dit Philippe, il n'y a personne.
— Mon Dieu! que s'est-il donc passé? murmura Louise.
— Rien, sinon que, dans ce moment, le colonel ce bat contre M. de Vibray.
— Un duell
— Tout simplement; un duel qui se terminera fatale» ment par la mort de l'un des deux adversaires. Or, ils manient si bien l'épée tous deux que nul ne peut prévoir lequel succombera.
Philippe se tut un instant, puis reprit d'une voix tranquille :
— Quoi qu'il arrive, vous êtes perdue. Si M. de Vibray est tué, le colonel, qui vous croit coupable, vous abandonnera; vous le savez, c'est, malgré sa bonté, un homme inexorable quand on l'a blessé dans son honneur.
— Ne suis-je pas innocente ? s'écria Louise ; je lui dirai toute la vérité, il me croira.
— Il ne vous croira pas. Pensez-vous donc qu'il faille bien des choses pour aveugler la passion? La présence du capitaine Georges chez vous, cette nuit; votre amour dans le passé, une miniature que vous-même lui aviez donnée, et que le colonel a trouvée dans le pavillon où vous vous êtes si maladroitement évanouie; toutes ces preuves, éclairées par mes commentaires et mes explications... Vous voyez bien, madame, que c'est plus qu'il n'en faut pour convaincre un esprit déjà prévenu!
Maintenant, continua Philippe, admettons que le colonel meure, je reste seul ici; croyez-vous que la victoire de M. de Yibray puisse le sauver, et pensez-vous que ce soit moi qui écarterai de sa tête les conséquences des lois de la guerre ? Je vous l'avais promis, madame ; vous n'avez pas voulu m'entendre, je me suis vengé. M'écou-
terez-vous davantage, maintenant?
— Jamais 1 s'écria Louise.
— C'est pourtant le seul parti qu'il vous reste à prendre. Vous savez si je vous ai priée et suppliée, vous savez si cet amour, qui est passé dans mon sang, n'a pas tout bravé pour arriver jusqu'à vous, tout, jusqu'à votre haine 1 J'ai marché au travers des obstacles, et je les ai brisés. Croyez-vous, maintenant, que je veuille reculer, lorsque je suis seul près de vous, et le maître ici? Eh bien ! Louise, dites un mot, et toute ma vie vous appartient : ce cœur, dont vous connaissez l'indomptable énergie, est à vous; ma fortune, je la mets tout entière à vos pieds; dites un mot, et je vous entraîne loin de ces lieux. Que faut-il donc pour atteindre au bonheur? Indépendance, richesse, amour, suivez-moi, et vous aurez tous ces biens î
— Vous suivre 1 moi?
— Louise!... par pitié pour vous-même! s'écria Philippe d'une voix menaçante.
— Vous suivre ! répéta la jeune femme indignée, mais j'aimerais mieux mourir!
— Il le faudra pourtant bien, reprit Philippe froi; riment. Nous sommes seuls, et j'ai assez longtemps prié pour avoir enfin le droit de commander.
Philippe s'était levé. ïi y avait sur son visage un. si
terrible expression d'inexorable résolution, que Louise comprit qu'elle était perdue.
frppfière pour s'abaisser à la prière ou au mensonge, elle se dressa, et d'un bond, avant que Philippe eût pu deviner sa résolution et l'arrêter, elle sauta sur un petit balcon dont les pierres faisaient saillie sur la Sarthe, dont les eaux rapides et profondes baignaient silencieusement le pied des murs.
— Venez donc me prendre! lui dit-elle, le visage tout rayonnant d'un indomptable courage.
Philippe, instinctivement, tendit les bras comme pour la retenir.
— Louise î s'écria-t-il.
— Encore un pas, dit-elle, et vous irez disputer mon corps à la rivière.
Philippe recula.
Un instant, tous deux se regardé rent; elle, calm^ et résignée ; lui, sombre, hésitant.
Enfin sa froide ironie l'emporta.
— Vous vous souvenez * propos à'hanhoe, lui dit-il, avec un amer sourire ; il vous plaît de jouer le rôle deRébecca, mais je ne m'appelle pas Brian de Bois-Guilbert, et il est temps enfin de cesser cette comédie.
il s'avança vers la fenêtre. Louise jeta un regard vers le ciel et disparut.
Philippe poussa un cri et se pencha sur l'abîme. La nappe profonde des eaux venait de s'ouvrir, et, à l'endroit où Louise avait plongé, un cercle d'écume blanche frissonnait ; un flot passa, et la sombre rivière redevint calme et silencieuse.
Tandis que ces choses se passaient au château, on n'a pas oublié que Georges de Vibra y, délivré par le colonel, s'était enfoncé dans le parc à sa suite. Gomme ils arrivaient non loin du saule où Alexis avait été frappé du plomb mortel, Pierrette, qui était restée sur la rive en proie à un désespoir muet, releva machinalement la tête au bruit des pas qui faisaient crier le gravier. Le matin venait de naître. Le regard vague de Pierrette s'attacha quelque temps sans idées sur le groupe qui marchait rapidement au milieu des taillis ; mais enfin, à mesure que le sentiment de la réalité dissipait les ténèbres de son esprit, elle reconnut tour à tour Georges et le colonel. Un mouvement instinctif la fit se lever, et courir à leur suite; mais, en même temps qu'une invincible curiosité la poussait sur leurs pas, une crainte indéfinissable la contraignait à rester cachée sous le couvert des arbres et des buissons.
Bientôt le groupe s'arrêta sur les bords du Geay, dans un endroit où l'écartement des broussailles dessinait une clairière étroite, tapissée d'une herbe fine et veloutée.
Le colonel jeta son manteau par terre, et tira son épée. Pierrette s'était blottie dans un fourré sur la lisière du bois.
— Il n'est pas besoin d'explications entre nous, dit le colonel à Georges ; un de ces messieurs va vous donner son épée. Nous allons nous battre, et l'un de nous doit rester sur le careau. J'imagine que ces témoins vous conviennent; nous n'avons donc plus qu'à nous mettre en place.
. Le vicomte de Vibray écoutait le colonel ; la pensée d'un duel lui était bien venue à. l'esprit, quand M. de Ghamprod était allô le tirer de sa prison ; puis il l'avait écartée, sachant qu'il était prisonnier de guerre. Les paroles qu'il venait d'entendre ne lui laissaient plus aucun doute à ce sujet, mais il cherchait vainement une cause à cette rencontre.
Un officier dégaina, et lui passa son épée. Tout en la prenant, Georges essaya d'obtenir au moins un renseignement, une explication. Le colonel l'interrompit.
— Le motif qui nous amène ici est assez grave pour que l'un de nous y laisse sa vie ; ces messieurs ont foi en la parole que je leur ai donnée. Mieux que personne, vous savez s'il faut du sang pour laver l'outrage que j'ai reçu. Ainsi point de débats mutiles. Mais en , yous appelant sur le terrain, je ne veux pas que votre
Wl LES FEMMES HONNÊTES.
vie, si vous êtes vainqueur, courre tes chances de la cour d'assises, où cette dernière prouesse rendrait votre condamnation inévitable. Aussitôt après le combat, vous partirez ; ces messieurs ont juré sur leur honneur de se taire. Vous allez, quant à vous, m'engager votre parole que vous quitterez le territoire français sur-le-champ, sans chercher à y revoir personne.
M. de Vibray comprit à l'air dont ces paroles avaient été dites que le parti du colonel était irrévocablement arrêté; il ne douta plus qu'il n'y eût sous cette rencontre imprévue une infernale machination de Philippe Gazai. Mais faire revenir le colonel sur son erreur était impossible , et hésiter à se battre l'était également. Il donna la parole qui lui était demandée, et se mit en garde.
Mais, comme il lui répugnait de faire couler le sang d'un homme qu'il savait bon et généreux, et dont il éprouvait encore en ce moment la loyauté, il chercha seulement à parer les coups qui lui étaient portés; son habileté en escrime lui rendait cette lâche facile^ ayant surtout affaire à un homme que la colère aveuglait.
Du lieu où Pierrette s'était cachée, elle pouvait suivre tous les incidents de cette rencontre ; mais la distance ne lui avait pas permis d'entendre les paroles échangées entre le colonel et le vicomte. Inquiète, elle attachait ses
regards sur les deux épêes qui se jouaient comme des serpents lumineux sous les premiers rayons du jour. Plus d'une fois, M. de Champrod,danssafougueuse impatience, offrit sa poitrine découverte au fer du Vendéen. Mais, las enfin d'une lutte qui se prolongeait sans résultat, et voulant surtout éviter l'effusion du sang, M. de Vibray profita d'une passe mal engagée pour désarmer son adversaire.
M. de Ghamprod sauta sur son épée, et se remit en garde avant que leurs témoins eussent pu s'interposer.
— Il faut qu'il y ait un mort ici t s'écria-t-il en recommençant le combat.
Un instant après, l'épée volait encore une fois de sa main, et la pointe de M. de Vibray effleurait sa chemise.
Le colonel ramassa l'arme qui venait deux fois de lui être enlevée ; un court moment, immobile, il en serra la garde avec violence ; mais enfin il rejeta brusquement le fer sur le gazon, et se tournant vers M. de Vibray :
— Vous m'avez vaincu, lui dit-il; dans votre cruella
générosité, vous avez même épargné une vie qui m'est
odieuse aujourd'hui. Le cambat doit cesser, bien que
tous deux nous soyons vivants. Allez, monsieur, vous
;êtes libre. Souvenez-vous seulement de la parole que
vous m'avez donnée.
Georges s'éloigna. Pierrette prit sa course au travers
du bois pour aller raconter à Louise ce qui venait de se passer. Gomme elle arrivait sur un terrain nu à la lisière du parc, elle vit sur un balcon la figure aérienne de sa maîtresse qui, après s'être dessinée un instant dans le sombre encadrement d'une fenêtre, s'élança dans le gouffre, passa comme une flèche, et plongea sous l'eau. Pierrette se précipita au bord de la rivière ; comme elle consultait du regard la surface polie de la Sarthe, elle vit accourir Philippe, pâle, égaré. Le regard du bâtard du prêtre lui dit tout; elle poussa un cri, elle suivit la pente des eaux dont le cristal limpide clapotait à ses pieds.
A quelque distance, elle aperçut une masse blanche que la rivière emportait doucement dans sa fuite. C'était le corps de Louise que sa robe soutenait sur l'eau. Aux cris de Pierrette, des meuniers sortirent d'un moulin et, se jetant dans un bateau, ramenèrent Louise évanouie.
Tous s'empressèrent autour d'elle ; un chirurgien fut appelé de Balestras; et bientôt Louise rouvrit les yeux. Son premier regard rencontra Pierrette; elle se jeta dans ses bras, et perdit de nouveau connaissance en voyant Philippe debout auprès d'elle. Le chirurgien ordonna qu'elle fût transportée au moulin avec les plus grands ménagements. Gomme on la soulevait, le bracelet
de corail qu'elle portait au bras se détacha et roula sur l'herbe ; Philippe l'aperçut et s'en empara,
Avec une autorité qu'elle tirait de sa situation, Pierrette intima d'un geste à Philippe l'ordre de s'écarter, et il s'éloigna, curieux à son tour d'apprendre le résultat de la rencontre du colonel et du Vendéen.
M. de Ghamprod le lui fît connaître en quelques mots. Un amer désappointement se glissa dans le cœur de Philippe quand il comprit que M. de Yibray lui échappait ; mais il n'en laissa rien voir au colonel, et à son tour il lui raconta comment sa femme s'était précipitée d'une fenêtre de Balestras dans la Sarthe, d'où on l'avait retirée à moitié morte.
M. de Ghamprod s'informa des motifs qui avaient pous5é Louise à cet acte de désespoir. C'était là justement ce que Philippe voulais pour rendre toute explication impossible entre le colonel et sa femme.
— Que sais-je? dit-il. Madame de Ghamprod a été quelques heures à revenir de l'évanouissement où elle était tombée après l'arrestation de M. de Vibray au pavillon. Sa douleur se trahit alors par des pleurs et des sanglots. Elle voulait se lever, et retombait épuisée sur son lit de repos. Quand elle apprit que le prisonnier allait se battre contre vous, elle se dressa d'un bond : « Je n'y survivrai I pas! » s'écria-t-elle, et elle se précipita par la fenêtre.
30fi LES FEMMES J?ONN^TP««
Bien plus encore que ses paroles, le regard et l'expression du visage de Philippe disaient quel sens il fallait attacher, dans son opinion, au cri de Louise. M. deClumprod l'expliqua comme lui.
— Elle peut vivre maintenant, dit-il avec un sourire amer : il est libre.
Le colonel passa dans son cabinet, écrivit quelques lettres, et comme s'il allait faire une course aux environs, monta à cheval une heure après.
Vers le soir, lorsque Louise fut en état de rassembler ses souvenirs, elle s'étonna de l'absence prolongée de son mari. Pierrette se rendit au château ; elle apprit que le colonel n'était pas encore revenu. Une vague inquiétude commençait à pénétrer dans son cœur, lorsque Philippe lui remit une lettre dont la suscription portait le nom de madame de Ghamprod. Pierrette courut au moulin.
Louise ouvrit la lettre. Le colonel mandait à sa femme qu'après ce qui s'était passé, il leur était impossible de vivre l'un près de l'autre ; il s'éloignait donc pour toujours des lieux qui lui rappelleraient sans cesse la faute de celle qu'il avait estimée autant qu'il l'aimait encore, et lui rendait la liberté. « Quand le jour du repentir viendra, lui disait-il en finissant, vous vous souviendrez de l'homme que vous avez trompé, et qui aurait payé
votre bonheur au prix de son sang. Vous pleurerez alors ; et vos larmes seront ma seule vengeance. »
À cette lettre étaient joints divers papiers qui assuraient l'existence de Louise.
Madame de Champrod ne perdit pasuneminute, et, malgré l'état de faiblesse où elle se trouvait encore, se rendit à Balestras. Personne ne savait ce qu'était devenu le colonel. Dans son angoisse, elle fit appeler Philippe ; le bâtard du prêtre lui apprit alors que le colonel s'était dirigé vers Noyen-sur-Sarthe, où il avait pris une voiture et des chevaux de poste. En partant, il avait laissé une procuration à son intendant ; son intention, lui avait-il dit, étant de ne plus revenu à Balestras.
Louise passa ses mains sur ses tempes que la fièvre faisait battre.
— Vous avez voulu la lutte, reprit le bâtard ; nous luttons.
— Oh î s'ècria-t-elle, je le reverrai, et Dieu qui me sait innocente permettra qu'il entende ma voix ?
— Essayez.
Madame de Champrod étant trop faible pour partir sur-le-champ, comme elle l'aurait voulu, écrivit du moins au colonel qui s'était rendu à Paris. Ses lettres lui furent renvoyées cachetées ; elle recommença sans plus de suc-
ces, jusqu'au jour où elle apprit que son mari venait de reprendre du service et de partir pour l'Algérie. Sur ces entrefaites, elle reçut des nouvelles de Georges; il avait réussi, grâce au dévouement de ses amis, à passer en Angleterre; condamné à mort par contumace aux assises de la Sarthe, il lui disait un éternel adieu.
Louise reporta ses pensées autour d'elle, elle se trouva seule avec Pierrette. Tous les liens qui l'attachaient au monde étaient brisés; une profonde tristesse s'infiltra dans son âme, et la pensée de la mort visita quelquefois son chevet. Mais la religion la protégeait contre ses propres angoisses; elle se résolut à vivre, mettant toute son espérance en Dieu.
La présence de Philippe augmentait encore l'amertume de sa vie. Gomme elle le savait capable des entreprises les plus audacieuses elle se décida à fuir Balestras, dont le séjour lui était pénible en même temps que dangereux. Ses préparatifs furent promptement terminés, Pierrette l'aida, et bientôt après toutes deux avaient disparu.
Il fut impossible à Philippe, quelle que fût l'activité de ses démarches, de retrouver la trace des fugitives. Comme ces anges radieux qui, aux temps bibliques, descendaient du ciel dans les campagnes de la Judée, puis s'éclipsaient après avoir semé la consolation du bout dô
leurs pieds lumineux, Louise venait de disparaître . du pays qu'elle avait tant aimé, ne laissant après elle que îe souvenir de ses bienfaits.
ÏV
Doux ans s'étaient écoulés depuis le jour où madame deChamprod avait disparu avec Pierrette; on était alors vers le milieu du mois de décembre 1834. Dans une méchante auberge d'un pauvre village voisin de Cherbourg, doux pêcheurs, vêtus de gros habits de laine, buvaient à même dans deux pots d'étain pleins jusqu'au bord de cidre écumant. Un grand feu de tourbe flambait dans l'âtre immense d'une cheminée, que décoraient le por^ trait équestre de l'empereur brandissant une épée sur un cheval blanc, et une statuette coloriée de la Vierge tenant dans ses bras i'enfant Jésus, caché sous un rameau de buis bénit. La pluie fouettait les vitres d'une large fenêtre derrière laquelle on voyait la mer déferler sur la grève ; le vent sifflait, et sur le dos monstrueux de l'Océanlas vagues soulevaient leurs crêtes blanchissantes. Au loin, chassée comme une mouette, une barque égratignaitlacime des flots.
Celui des pêcheurs qui paraissait le plus vicv ,t tourna les yeux vers la fenêtre.
— Il fait un temps à ne pas mettre un douanier dehors, dit-il ; par l'âme de mon saint patron Landry, la mer est folle.
— Ma foi, dit l'autre, pas plus que cette barque qui s'est confiée à ses vagues. Voyez comme elle danse 1 on dirait qu'elle cherche à gagner la côte au lieu de s'élever au large, comme nous ferions vous ou moi. Elle pourrait peut-être y arriver plus vite qu'elle ne pense. Je voudrais bien savoir quel est le patron assez étourdi pour naviguer par ce vent du diable?
— Ce patron-là est un contrebandier.
— Vous croyez, père Landry ?. . . Nous pourrions bien 9 alors pêcher la cargaison dans nos filets demain. Mais bah ! les contrebandiers n'aiment pas la tempête plus que nous. Ne serait-ce pas plutôt la barque du général qu'on a vu hier, qui voulait se rendre à Cherbourg par eau, ou bien encore le bateau du père Yvon, sur lequel les deux étrangères aiment tant à se promener?
Comme il achevait ces mots, un homme entra secouant son manteau trempé de pluie ; à la vue des épaulettes d'or qui brillaient sur sa capote militaire, les deux pêcheurs se levèrent.
~~ Demeurez, mes amis, dit le général, qui n'était autre
que l'ex-colonel Champrod, revêtu d'un nouveau grade conquis en Algérie à la pointe de l'épée, et qu'une inspection venait d'appeler en Normandie. — J'ai dû gagner l'auberge comme vous, et remettre mon départ à demain.
Le général s'approcha du feu, et, prenant un verre sur la table, but avec les pêcheurs. Sur sa figure mâle et brunie, le chagrin avait creusé de profondes rides; on voyait qu'une pensée constante avait plissé ce front et dépouillé ces tempes amaigries; autour des paupières s'étendait un cercle bleuâtre; et la coloration des joues, jadis brillantes de santé, s'était effacée sous une pâleur mate comme les teintes froides de l'ivoire.
— Il paraît mes amis, dit-il aux deux pêcheurs avec un doux, mais triste sourire, que, plus prudents que votre camarade, qui fuit la-bas devant l'orage, vous préférez un pot de cidre à l'eau de mer.
Le père Landry regarda par la fenêtre, et hocha la tête ; le vent fraîchissait encore ; la pluie avait cessé, et les lourdes nuées, chassées par la rafale, se déchiraient à l'horizon, qu'illuminaient des lueurs blafardes. Les flots battaient la grève à coups pressés.
— Le père Landry croit que cette barque est montée par un contrebandier, dit l'autre pêcheur, qu'on appelait Jean Leguy ; mais moi j'imagine plutôt qu'elle porte les
deux étrangères d'Eculleville, qui se seront avisées d'aller en promenade.
— Laisse donc, reprit Landry, tu raisonnes comme un canard sauvage ; crois-tu que je resterais là, les bras croisés, si ces bonnes dames dansaient sur l'eau ? Ne l'écoutez pas, mon général, ce qui nage là-bas est le bateau d'un contrebandier, foi de Normand ! Les bonnes dames d'Eculleville seraient en danger de mort, et le père Landry boirait du cidre au coin du feu î Quand tu verras ça, tu pourras dire qu'il y a un malhonnête homme sous ce bonnet, ajouta le père Landry en tirant son grand bonnet de laine rouge.
— C'est pourtant vrai que moi aussi je me jetterais dans la mer, au risque d'y laisser ma peau, pour leur porter secours î s'écria Jean Leguy ; et il n'y a pas un pêcheur sur la côte qui n'en fit autant.
— Qu'est-ce que c'est donc que ces deux étrangères ? demanda le général, dont la curiosité venait d'être piquée par les paroles des deux Normands, et surtout par l'expression de leurs physionomies.
— Ah î ma foi, dit le père Landry, c'est toute une histoire ; nous les connaissons bien, mais nous ne savons pas leurs noms.
— Et personne au pays n'a songé à le leur demander,
314 LEfl FFMMHS HONNETES.
continua Jean Leguy ; quand elles sont venues, il v a deux ans, vers la fin de l'automne, elles étaient tristes comme des veuves. Comme c'était à l'époque de l'arrestation de madame la duchesse de Berry, on a pensé que peut-être leurs frères ou leurs maris étaient compromis dans toutes ces affaires d'insurrection, et alors, autant par respect pour leur douleur que par crainte de nuire à leur tranquillité, on ne les a pas questionnées.
— Braves gens! dit le général.
— Elles s'établirent chez une pauvre femme, la mère Marthe, qui possède une cabane à l'entrée du village, avec un petit jardin ; et, tout en ayant l'air de ne payer que leurs dépenses, elles faisaient aller le ménage de la veuve et de ses deux petits enfants, dit le père Landry. Bientôt, tous les pauvres de l'endroit apprirent à les connaître : il n'y avait pas de chaumière où on ne les rencontrât soignant les malades et consolant les malheureux. Elles ne paraissaient pas bien riches, mais elles donnaient de si bon cœur le peu qu'elles avaient, que les larmes en venaient aux yeux. Quand elles n'avaient rien, elles pleuraient avec ceux qui souffraient, et priaient le bon Dieu. On ne peut pas dire tout le bien qu'elles ont fait. Leur arrivée a été une bénédiction pour le pays.
— C'est depuis ce temps qu'on lésa nommées les bonnes dames d'Eculleville, poursuivit Jean Leguy. Voyez-vous,
mon général, on se ferait couper en morceaux pour elles. Mais c'est une pitié de les voir si tristes dans leurs robes noires ; elles sont si pâles, qu'on les prendrait pour les images de la bonne Vierge. Il faut qu'ils n'aient pas de cœur ceux qui ont fait du mal à ces créatures du bon Dieu.
— Vous n'avez rien appris de leur histoire ? reprit ie général.
— Rien, dit le père Landry ; il paraît qu'elles ont eu beaucoup de malheurs dans leur pays; un jour, comme on parlait des guerres de la Vendée et des pauvres gens qui y sont morts, elles se sont regardées, et toutes deux se sont mises à pleurer.' Depuis lors, on n'ose plus parler de ces choses-là, et nous croyons tous que nos soupçons sont vrais.
— L'une paraît la maîtresse de l'autre, qui ne l'appelle jamais que madame, ajouta Jean Leguy; mais le nom de l'autre, la plus petite, celle qui a de grands yeux noirs, je le sais : elle s'appelle Pierrette.
— Pierrette! s'écria le général; et il s'appuya contre la cheminée, tout tremblant.
Ses yeux se tournèrent vers la fenêtre. La tempête éclatait dans toute sa violence. Gomme des bandes de crêpe noir, de sombres nuages coupaient le ciel ; le vent soulevait sur la mer verdâtre, des bancs d'écume qui
couraient jusqu'à l'horizon. La barque, emportée au sommet des vagues, filait comme une flèche ou disparaissait entre les lames; le flot la poussait vers h côte, où le ressac retentissait comme le roulement du tonnerre.
— Qu'est-ce qu'a donc le général? dit tout bas le père Landry à Jean Leguy, en le poussant du coude ; il est devenu tout blanc comme la statue de mon saint patron dans l'église du village.
Tout à coup le général se dirigea vers la fenêtre.
— Mes amis, dit-il aux deux pécheurs, il y a là-bas une barque qui va périr; courez, 'courez sur le rivage, et n'épargnez rien pour sauver ceux qui la montent. S'il faut de l'or...
— Merci, interrompit le père Landry. On ne se fait pas payer pour arracher des chrétiens aux vagues.
Le général leur serra la main à tous deux.
— Allez donc, mes amis, reprit-il. Les bonnes dames d'Eculleville sont peut-être là.
— Non, dit Jean Leguy; j'ai de bons yeux, et la barque est assez proche pour voir qu'il n'y a à bord que trois ou quatre matelots : mais que ce soient des contrebandiers ou des maraudeurs anglais, je n'en suis pas moins tout prêt à me jeter à l'eau pour les en tirer. Ce sont des hommes, après tout.
Les deux pêcheurs sortirent ; le général, debout prèâ
de la fenêtre, les suivait du regard ; ce qu'il venait d'entendre avait remué son âme jusque dans les profondeur? où il ensevelissait d'amers souvenirs que le temps ne pou vait effacer.
Gomme il cachait sa tête entre ses mains, la porte de l'auberge s'ouvrit brusquement ; une femme entra enveloppée d'une cape.
— Personne encore ! dit-elle ; et elle jeta sa cape sur une chaise.
Au bruit de ses pas, le général tourna la tête.
— Pierrette î s'écria-t-il.
Pierrette se laissa tomber près de la cape en reconnaissant M. de Ghamprod.
— Le colonel ! dit-elle ; vous t vous ici !
— Mais toi-même, Pierrette, qu'y viens-tu faire ? Estu seule ? Louise ne t'a-t-elle pas accompagnée ? Où l'astu laissée ?
La jeune fille resta muette un instant, les yeux attachés sur le général ; mais bientôt elle se leva, le regard brillant, le sein oppressé.
— Oh ! je ne sais qui vous amène! s'écria-t-elle ; mais il me semble que c'est Dieu qui vous envoie. Écoutezmoi, monsieur, et si j'en crois mes pressentiments, vous rendrez la paix à une pauvre femme qui n'a pas
mérité tout le mal que vous lui avez fait. Vous m'avez
demandé ce que je venais faire ici ? J'y viens attendre M. le vicomte Georges de Vibray.
— Georges ! s'écria le général.
— Georges, reprit Pierrette, qui a écrit à ma bonne maîtresse pour lui annoncer que le 13, à midi, il serait dans ce hameau.
— Ici, où ta maîtresse, sans doute, l'a appelé? dit le général.
— Ici, où quelque nouveau piège l'attend. Ma maîtresse est innocente aujourd'hui comme elle l'était quand vous l'avez condamnée, comme elle n'a jamais cessé de l'être. Voilà deux ans qu'elle souffre et qu'elle prie Dieu pour vous, qui la punissiez injustement ; il est temps que cela finisse.
Pierrette parlait avec une exaltation que le général ne lui avait jamais vue. Ébranlé déjà par le récit des pêcheurs, il sentit son cœur s'émouvoir aux paroles de Pierrette.
— Innocente, dis-tu 1 reprit-il ; l'était-elle dans ce pavillon où je l'ai surprise avec M. de Vibray ?
— Avec M. Philippe Gazai, devriez-vous dire, avec le bâtard du prêtre, qui l'avait épouvantée de ses menaces, avec le seul coupable qu'il y ait jamais eu dans cette fatale journée, où ma maîtresse a perdu le repos, où j'ai perdu mon frère. Vous ne saviez pas, vous, que Philippe
Cazal aimait votre femme, si Ton peut appeler de l'a? mour cette infâme passion qui ne recule devant rien.
— Lui, Philippe 1
— Et si ma pauvre maîtresse ne vous l'a jamais dit, c'est qu'il lui répugnait d'accuser un homme qui s'asseyait à votre foyer, que vous appeliez votre ami; ne craignait-elle pas, d'ailleurs, votre colère, votre indignation, une rencontre entre vous, si vous aviez appris la vérité? Depuis, vous n'avez jamais ouvert une seule des lettres où elle se justifiait, sans accuser personne cependant! Et depuis, où a-t-elle vécu, dites, le savezvous?
— Je le sais, dit le général.
— Libre, repoussée par vous, a-t-elle quitté la France pour rejoindre celui que vous accusiez ? Yoilà deux ans qu'elle vit seule ici, pleurant et priant, le savez-vous?
— Je le sais.
— Oh ! vous ne savez pas quelle femme vous avez maudite et méprisée 1 Mais ses actions parleront plus haut que moi. Elle va venir; elle attend M. de Vibray ; elle ignore que vous êtes là. Eh bien, cachez-vous dans cette chambre basse, derrière cette porte; vous les verrez, vous les entendrez tous deux. Alors vous me croirez peut-être.
— Uq cacher 1 c'est presque espionner.
— Non, monsieur, non, c'est écouter une justification depuis deux ans attendue. Voulez-vous donc toujours condamner?
Comme Pierrette parlait encore, ils virent par la fenêtre passer Louise avec les deux pêcheurs. Ils se dirigeaient vers l'auberge. Pierrette prit le bras du général, et le poussa vers une salle voisine qui tenait lieu de cellier.
— Allez, lui dit-elle; ne faut-il pas enfin que l'heure de la vérité sonne pour tout le monde ?
Le général céda à l'impulsion de cette voix que les plus nobles sentiments animaient, et disparut.
La porte de l'auberge s'ouvrit, et Louise entra marchante côté de Jean Leguy et du père Landry, qui portaient Georges dont les vêtements imbibés d'eau disaient assez comment il était arrivé sur la grève.
— Mes pressentiments ne me trompaient pas, dit Louise à Pierrette ; une voix intérieure me criait qu'il était sur cette chaloupe. Sans le courage de ces braves gens, il était perdu.
Et la pauvre femme serra les rudes mains des pêcheurs.
— Oh l ne nous remerciez pas, dirent-ils, nous sommes assez payés, puisque ça vous a fait plaisir.
— Quand je vous ai vue courant sur les galets, si près que les vagues mouillaient votre robe, vrai Dieu ! s'écria Jean Leguy, je crois que je me serais noyé plutôt que
de ne pas arracher ce pauvre jeune homme à la mer. Et, ma foi, il était temps; déjà il roulait comme une épave.
— Allons, viendras-tu, bavard? dit le père Landry qui poussait son camarade par le bras ; il y a peut-être quelque autre naufragé sur la côte.
Et comme il passait la porte, il ajouta en se penchant à l'oreille de Jean Leguy :
— Il faut les laisser seuls ; ne vois-tu pas que Vautre est quelque chose comme son frère ou son mari? J'ai compris ça tout de suite, moi.
Jean Leguy ouvrit de grands yeux, regarda avec admiration le père Landry, et le suivit en pinçant les lèvres d'un air d'intelligence.
Pierrette s'était glissée près de Georges, qui revenait doucement à lui, couché sur un banc devant le feu. Bientôt il eut recouvré l'usage de ses sens, et son premier mouvement fut de presser les mains des deux femmes sur son cœur.
Louise, émue, ne lui cachait pas les larmes qui coulaient sur son visage. Toute la vie de Pierrette semblait s'être concentrée dans ses yeux qui rayonnaient.
— Georges, dit enfin Louise, pourquoi êtes-vous venu?
— Yous me le demandez, vous? reprit Georges d'una voix étonnée.
— Ne savez- vous pas que votre signalement a été
donné à tous les postes de gendarmerie, reprit-elle, el devriez-vous vous exposer à une mort presque certaine pour obéir à un souvenir?
— Pouvais-je hésiter quand vous-même m'appeliez? dit Georges avec un regard plein d'un air indéfinissable de surprise.
— Moi 1 je vous ai appelé?
— N'avez-vous pas été malade? ne vous êtes-voûs pas sentie près de mourir, et, à cette heure suprême où les âmes échangent un éternel adieu, ne m'avez-vous pas fait écrire par Pierrette de venir vous rejoindre à cette auberge, où votre dernier soupir allait remonter vers Dieu?
— Mais je n'ai pas été malade, et Pierrette ne vous a pas écrit.
— Qui donc alors m'a envoyé cette lettre? s'écria Georges. Tenez, ajouta-t-il en tirant de sa poitrine un papier tout trempé d'eau ; j'ai reçu cette lettre, il y a deux jours. Cette nuit je suis parti ; mort ou vivant je voulais être ici le 13, et c'est en jetant des poignées d'or dans la chaloupe d'un contrebandier que je Tai forcé à lever la voile malgré la tempête qui commençait.
— - Non, ce n'est pas moi qui ai écrit ce billet, dit Pierrette qui venait d'examiner le papier ; il y a quelque trahison là-dessous.
— J'étais à Portsmouth, quand un homme est venu à moi. « J'arrive de France, me dit-il, et voici ce qu'on m'a chargé de vous remettre. » Et il tira de sa poche une boîte. Dans cette boîte il y avait ce billet : « Je vais mourir, Georges ; épuisée par une longue » maladie, je veux avant de rendre mon âme à Dieu, » vous revoir une fois encore. Venez. Pierrette vous » écrit pour moi qui n'ai plus même la force de tenir
* une plume ; mais hâtez-vous, si vous voulez trouver
• vivante celle qui vous a toujours aimé. » Et, afin que je ne pusse pas douter de la vérité de cette lettre, il y avait dans la boîte, savez- vous quoi, Louise?... le bracelet de corail que je vous avais donné quand vous étiez jeune fille; ce bracelet que vous portiez encore le jour où je suis allé vous demander asile et protection à Balestras !
— Mais ce bracelet, je l'ai perdu il y a longtemps, un jour que j'étais presque morte ; on m'avait retirée de la Sarthe, où je m'étais jetée pour échapper aux poursuites de Philippe Gazai.
À ces mots, Pierrette vit trembler la porte du cellier ; elle se leva.
— Vous l'entendez! dit-elle tout bas en passant près de la porte.
•— Je comprends tout, reDrit Louise avec accablement.
le regard fixé sur le bracelet de corail ; la même haine nous poursuit tousdeu: ... Philippe a retrouvé mes traces, que je croyais lui avoir bien dérobées. Hier, un homme, celui que vous avez vu en Angleterre sans doute, est venu à moi, et m'a remis ce billet.
— C'est bien celui ±ue je lui ai donné, dit Georges en examinant le papier que Louise lui présentait.
— Vous m'annonciez votre arrivée pour aujourd'hui.
— Et je suis arrivé.
— Et vous êtes perdu! Ohl quand Philippe s'est servi de mon nom, il savait bien ce qu'il faisait. Mais vous le voyez bien, Georges, on vous a trompé, je ne vous ai pas appelé. Ainsi donc partez, et retournez sur cette terre que vous n'auriez pas dû quitter.
— Ainsi vous me conseillez de fuir encore ?
— Que prétendez- vous faire ? s'écria Louise.
— Rester.
— Vous voulez donc mourir ?
— Écoutez-moi, Louise; je suis las d'une vie sans repos et sans espérance ; mourir ici ou mourir là-bas, que m'importe 1 Voilà deux ans que je vis, le regard et le cœur tournés vers la France, où vous êtes. Je l'ai touchée, je ne m'en éloignerai plus, ou ne m'en éloignerai pas seul.
— Georges!
— Oh î je sais ce que vous allez me dire. Dans Viniplacable fierté de votre vertu, vous n'avez pas voulu m'entendre, vous n'avez même pas vorJa m'écrire; j'aurais dû comprendre que, même à l'heure de la mort, vous n'auriez pas un souvenir pour moi I s'écria le vicomte avec amertume. Mais serez-vous inflexible jusqu'à la fin? Votre mari vous a repoussôe; vous êtes. seule, fuyez avec moi, venez ; nous cacherons notre retraite au monde entier. Où vous v i.udrez, j'irai. Louise, venez!
— Je resterai. Georges, votre amour vous égare. Mon mari me repousse, dites-vous; eh bien, j'accepte son abandon comme l'expiation d'un souvenir que le devoir aurait dû bannir de mon cœur. J'attendrai.
— Entendez-vous? dit encore Pierrette en passant près du cellier.
Alors je reste aussi , dit Georges. Je n'ai plus de patrie, mon nom est proscrit, une condamnation m'a frappé; je Savais plus qu'une espérance, vous me l'arrachez 1 Comme vous j'attendrai; Philippe peut venir.
— Georges! s'écria Louise, par pitié, partez! Et. debout, suppliante, elle tordait ses mains de désespoir
— Avec vous je paff , sans vous je reste, dit M. de Yibray.
— On vient, dit tout à coup Pierrette, en se tournant
vers Georges; hâtez-vous.
Louise se releva. Un homme s'avançait vers l'auberge. Son aspect glaça le sang dans ses veines.
— Sortez, dit-elle d'une voix entrecoupée par la terreur; sortez par cette porte. S'il en est temps encore, gagnez la cabane de Jean Leguy. Pierrette vous guidera ; mais, pour l'amour de Dieu, ne la quittez pas que vous ne m'ayez revue.
Pierrette entraîna Georges par une porte qui ouvrait sur les dépendances de l'auberge , et l'homme que Louise avait vu entra soudain. C'était Philippe.
Louise s'appuya contre la table pour ne pas tomber. Elle entendait les pas de Georges et de Pierrette sur le gravier ; son cœur battait lourdement dans sa poitrine ; elle était livide.
Philippe se montra comme elle l'avait toujours connu, calme et dédaigneusement ironique. Il la salua comme s'il entrait dans un salon.
— Si je ne le savais déjà, madame, votre trouble m'apprendrait assez que M. de Yibray est ici, dit-il.
Madame de Ghamprod leva sur Philippe un regard enflammé.
— Ainsi je ne m'étais pas trompée! s'écria-t-elle. C'est encore vous l
— C'est toujours moi. Mais, de grâce, épargnezvous une colère qui ne peut que nous faire perdre un
temps précieux. Vous aviez bien pris vos précautions, madame, lorsque vous avez quitté le château de Balestras; tandis que je vous faisais chercher au loin, vous étiez cachée, à un quart de lieue à peine, chez de pauvres fermiers où personne ne vous croyait, et vous n'êtes partie qu'un mois après, quand on commençait à vous oublier. Mais vous savez la toute-puissance de l'or; je l'ai prodigué, et, après deux ans de vaines tentatives, enfin je vous ai retrouvée. Vous m'avez certes donné assez de peine pour qu'un jour me récompense de tant de fatigues. Vous vous étiez réfugiée sur les grèves de la Normandie, pour être plus près, sans doute, de l'Angleterre, où vivait M. de Vibray ; remerciezmoi donc, car j?ai voulu vous réunir. Maintenant écoutez-moi bien. Le vicomte est condamné à mort par contumace ; son signalement est partout. Arrêté, il est perdu. Un seul moyen vous reste encore pour le sauver. Il y a, derrière la falaise, à une lieue d'ici, une chaise de poste : c'est la mienne. Le postillon est en selle. Dans ma poche, il y a un passe-port : il est en règle. Regardez. Je vous l'ai dit, avec de l'or on peut tout. Ce passe-port est celui de M. âa Vibray, qui, sous un nom d'emprunt, pourra quitter la France quand il voudra. Je vais prendre la route de la falaise et je vous y attendrai une heure. Si vous venez, ce passe-port sera remis aux
mains de M. de Vibray, et il est sauvé ; si ?ous restez, dans une heure je signale son arrivée, et vous savez ce qui l'attend. Choisissez.
Madame de Champrod ne remua pas. A la pâleur mor* telle qui couvrait son visage, à l'immobilité de son corps, on aurait pu croire que la vie s'était retirée d'elle si un tressaillement nerveux n'avait agité ses mains et seslèvres. L'affaissement de toute sa personne, l'accablement de sa physionomie, exprimaient un si profond désespoir, qu'un sentiment de compassion se peignit sur le visage hautain de Philippe Gazai. A la vue du mal qu'il avait fait, une douloureuse pensée contracta son front; ses yeux semblèrent s'humecter; il s'approcha. Louise frissonna, et se recula avec un geste dont aucun pinceau ne pourrait rendre la souveraine expression de mépris et d'horreur.
Philippe se redressa comme un tigre blessé.
— Ah ! vous m'avez rappelé ma vengeance quand j'allais l'oublier, s'écria-t-il en jetant sur sa victime un regard brûlant. Pour étouffer une dernière pulsation de la pitié dans ce cœur, où je la croyais morte, il ne vous a fallu que ce mouvement ! Leurs pareils m'ont usé, madame! J'inspire ou la haine ou l'effroi; je suis le bâtard du prêtre, et vous m'en faites souvenir! Je m'en souviendrai donc, je vous le jure, et je ferai si
bien, que vous ne l'oublierez jamais non plus. On a brisé mon enfance et flétri ma jeunesse avec ce nom, on a refoulé tous mes instincts nobles et généreux sous le mépris; on m'a nourri d'humiliations, abreuvé d'insultes; on m'a écrasé, repoussé, maudit, etj^ ne me vengerais pas t Et c'est lorsque j'allais pardonner peut-être, que votre geste me rappelle ce que je suis et ce que vous êtes î Vous l'avez donc voulu, vous serez la victime immolée à ma vengeance 1 Vous êtes belle, vous êtes jeune, toutes les mains se sont tendues vers vous, tous les sourires vous ont accueillie. Eh bien 1 de ce piédestal d'honneur, de richesse, de vertu, où vous étiez placée, et que j'ai brisé déjà, il faudra bien que vous arriviez jusqu'à moi. A votre tour, vous me demanderez merci et pitié ! Tous savez mes conditions. Encore une fois, madame, choisissez.
La porte intérieure vola en éclate , et Georges sauta dans l'auberge.
Louise, se dressa, voulut crier et roula aux pieds du proscrit.
Philippe s'était arrêté.
— Lâche 1 lâche! s'écria Georges et s'armant d'une hache, il s'élançait sur Philippe, lorsque le général parut.
L'arme tomha aux. cieds du Vendéen. Sur un signe
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de M. de Champrod, des gendarmes pénétrèrent dans l'auberge et s'assurèrent de M. de Vibray.
Louise était étendue par terre, sans mouvement. Pierrette, à genoux près d'elle, invoquait Dieu.
— Vous me connaissez, dit le général au brigadier, je vous confie cet homme; vous m'en répondez. Puis, se tournant vers M. de Vibray, il ajouta : — Pas un mot, monsieur, tout ceci me regarde. Avant une heure vous saurez ce que j'ai décidé.
Le général parlait d'une voix impêrative; il était calme, mais ce calme était plus effrayant que les orages de la passion et les emportements de la colère.
M. de Champrod posa la main sur l'épaule de Philippe, et tous deux sortirent ; la porte se referma derrière eux, et Georges avec Pierrette, à genoux près du corps de Louise évanouie, restèrent dans une attente pleine d'anxiété.
Le général avait tout entendu de sa cachette; quand il vit s'éloigner Georges et entrer Philippe, il avait rapidement écrit quelques mots qu'un valet d'écurie s'était chargé de porter au poste le plus voisin de gendarmerie. Le brigadier avait mission de cerner le hameau et l'auberge. À la vue des uniformes, Georges, craignant de s'aventurer dans le hameau, retourna sur ses pas. C'est ce que M. de Champrod désirait. En s'assurani, en cas de
besoin, de la personne de M. de Vibra y, il demeurait libre d'en disposer à son gré, ce qu'il n'aurait peut-être pas pu faire si des agents de la force publique s'en étaient gmparés sur les indications de Philippe.
Philippe doutait encore que le général sût toute la vérité ; l'arrestation de Georges, dont il ne pouvait comprendre le secret motif, laissait son esprit en suspens; mais comme il s'apprêtait à payer d'audace, un mot du général arrêta le mensonge sur ses lèvres.
— Épargnez-vous d'inutiles paroles, lui dit-il, je sais tout. Les premiers douaniers que nous allons rencontrer nous serviront de témoins. Je veux bien vous faire l'honneur de me battre avec vous. Suivez-moi.
Tous deux se dirigèrent vers la côte. Le jour touchait à sa fin.
Deux douaniers fumaient leurs pipes dans un creux de rocher. Le général leur fit un signe de la main ; ils se levèrent; quelques paroles dites à voix basse leur apprirent ce qu'il attendait d'eux; ils portèrent la main à leur schako et le suivirent en silence.
Bientôt tous quatre s'arrêtèrent dans une crique solitaire; le sable humide résistait à la pression du pied; une enceinte de rochers les défendait de toute surprise.
Le général mit bas son habit; Philippe l'imita silencieusement; et un instant après, les deux adversaires,
332 LES FEMMES IIONNÊTES.
chacun armé d'un sabre emprunté aux douaniers, croisaient le fer face à face.
Pas un muscle du visage de M. de Champrod n'avait remué; malgré son courage, Philippe frissonnait; on comprenait à le voir que l'orgueil seul le soutenait : dans son âme, il 'avait peur.
Le général se battait en homme qui consent à mourir à condition de tuer. Philippe, malgré son trouble, se défendait avec une habileté qui aurait prolongé la lutte, s'il avait eu affaire à un ennemi désireux.de conserver la vie; mais M. de Champrod, qui voulait en finir, se découvrit en feignant de lever son arme; le sabre de Philippe l'atteignit à la poitrine: mais en même temps le fer du général, qui dédaignait de revenir à la parade, disparut tout entier dans le corps du bâtard.
Philippe lâcha son arme, un flot de sang lui vint aux lèvres, et il tomba lourdement sur le sable.
Les douaniers se penchèrent sur son corps pour le soulever.
— C'est inutile, leur dit froidement M. de Champrod, il est mort; puis, déchirant sa cravate, il la noua sur sa blessure.
Avec une énergie qui puisait toutes ses ressources dans ïa puissance de sa volonté, il reprit le chemin de l'auberge. Les douaniers se trompèrent à ce sang-froid: ils la
suivirent , s'imaginant que le coup avait à peme effleuré les chairs. Ils ne pouvaient comprendre que ce duel, en même temps qu'il était un acte de vengeance, était encore un suicide.
Le général ouvrit la porte de l'auberge. Louise, qui était revenue à elle, et à qui Pierrette avait raconté tout ce qui s'était passé, s'élança vers lui.
Mais elle recula en voyant les mains du général toutes rouges de sang.
M. de Champrod était plus pâle qu'un linceul; ses forces s'épuisaient, il s'assit.
— Vous êtes blessé? s'écria Louise.
— J'ai tué Philippe, lui dit le général. C'était à moi qu'il avait fait le plus de mal, c'était à moi de le punir.
— Mais vousl vous! répéta Louise, qui regardait avec effroi la capote sanglante de son mari.
— Ce n'est rien, dit M. de Champrod; je me connais assez en blessure pour être convaincu que celle-ci n'a pas besoin qu'on l'examine. Ecoutez-moi, Louise, ajouta' t-il en lui prenant la main doucement, j'ai eu bien des torts envers vous; je vous ai punie vous croyant coupable; un misérable vous avait calomniée, et j'ai été assez faible pour l'écouter. Pourrez-vous me pardonner jamais!
Louise sanglotait inclinée sur sa main.
ÎO.
— Votfe éloignement vous a assez vengée: si vous avez souffert, pauvre femme qui avez été frappée dans toutes vos tendresses, peut-être l'avenir rôparera-t-il les maux du passé. Quanta vous, monsieur de Vibray, approchez, » dit le général en s'adressant au proscrit.
La voix de M. deChamprod devenait sourde et gutturale.
— Si Philippe avait survécu, dit-il, ou si j'avais été tué sur place, le brigadier que voici avait ordre de vous relâcher : Jean Leguy et le père Landry vous auraient fait passer en Angleterre; vous êtes maintenant libre, et vous agirez comme vous l'entendrez. J'ai eu aussi envers vous quelques torts ; d'un mot, je vais les réparer tous. Louise va bientôt rester seule ; elle a besoin d'un protecteur qui l'estime et qui l'aime , je vous la confie.
Georges lui serra la main sans répondre : deux grosses larmes descendaient lentement le long de ses joues.
Louise, éperdue, les regardait tous deux. Déjà le regard du général se voilait : des ombres livides se jouaient sur son visage.
Elle sentit sa main, conduite par celle de M. deChamprod, s'unir à la main du proscrit.
— Mon D'euî qiiefaite?-vous?s'écria-t-elle. >— Je meurs, dit le général.
Sa tête s'affaissa sur V épaule de Louise; un dernier regard s'envola de ses yeux; son cœur ne battait plus.
Pierrette était accroupie dans un coin, îa tête cachée dans son tablier. Aux dernières paroles de M. de Champrod, un cri, où toutes les angoisses de son âme s'étaient exhalées, avait jailli de ses lèvres, et la pauvre fille était tombée à genoux.
Quinze mois après, Georges, qui s'était présenté du varit la justice de son pays, était acquitté, et Louise s'appelait la vicomtesse de Yibray.
Le soir de la bénédiction nuptiale, Pierrette disparut. Madame la vicomtesse de Yibray trouva sur sa toilette une lettre à son adresse, dans cette lettre il n'y avait que ces quelques mots :
« Vous êtes heureuse, ma chère maîtresse, votre » sœur de lait n'a plus de consolation à vous offrir: je » vous quitte pour consacrer à ceux qui souffrent les » jours qui me restent encore à vivre. Ma dernière pen- » sôe sera pour vous, que je bénis pour la confiante et » bonne amitié que vous m'avez toujours témoignée. J'ai » fait ce que j'ai pu pour la mériter. Je m'efforcerai de 9 donner toutes mes pensées à Dieu ; priez aussi pour t> moi, ma chère maîtresse, afin qu'elles ne se détour- .» nent plus de lui... »
Madame de Yibray essuya quelques larmes qui gon-
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fiaient ses paupières, mais elle n'a jamais parlé cto cette lettre à son mari. Bientôt elle apprit que Pierrette s'était faite sœur de charité au Mans, où plus tard elle mourut en odeur de sainteté.
Louise n'a plus quitté le bracelet de corail rapporté par M. de Vibra/.