‹ Les femmes, le jeu et le vin (volume 2)Chapitre 1 sur 17 · HUE DE SEINE · texte numérisé non relu

HUE DE SEINE

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VOISIN ET VOISINE

— Dites donc, voisine, Anita danse-t-elle ce soir?

— Anita, oui, voisin, elle danse dans le ballet du dixième tableau, et puis encore dans le seizième.

— Combien donc a-t-clle de tableaux votre nouvelle pièce ?

— Ma foi, je crois qu'elle en a vingt-cinq ou vingtsix.

— Vous n'en êtes pas sûre?

— Non, parce que n'étant pas de la fin, cela m'est égal. Je m'en vais après le seizième tableau.

— On doit finir bien tard alors?

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— Oh! cela ne finit jamais le même jour que cela commence. A présent, chez nous, si le spectacle ne passe point minuit, on n'est pas content.

— Oui, le public devient gourmand, il ne tient pas toujours à la qualité, mais il veut la quantité.

— Alors vous viendrez ce soir au théâtre, sans doute?

— Je tacherai, si je peux m'échapper de chez mon oncle chez lequel je dîne.

— Ah! vous allez dîner en famille!... C'est cela qui est amusant.

— Ne m'en parlez pas ! Avec cela que mon oncle me gronde toujours!...

— Dame ! il a peut-être raison ! Vous êtes trèsmauvais sujet, à ce qu'on dit !

— A ce qu'on dit !... Qui est-ce qui dit cela?

— Tout le monde à peu près.

— Tout le monde a tort !

— Ah! monsieur Félix, vous avez une bien mauvaise réputation...

— Si je suis comme Figaro ! si je vaux mieux que ma réputation?

— On assure que vous aimez le vin, le jeu et les lèmmes!

— D'abord, ma petite voisine, moi, je mettrais les femmes en premier; il me semble qu'elles doivent passer avant tout! Ensuite, est-ce donc un tort de les

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aimer? Quelle opinion auriez-vous d'un homme qui ne

les aimerait pas?... Hein! vous diriez : « C'est un bien vilain monsieur! »

— Soit! je vous pardonne ce défaut-là...

— Dites donc que vous m'en faites compliment, ce sera plus juste.

— Mais il ne faut rien poussera l'extrême, et quand on aime toutes les femmes, c'est comme si on n'en .aimait aucune!...

— Vous croyez? Vous êtes dans le faux. C'est absolument comme si vous me disiez que je n'aime pas le \in, parce que je les aime tous... quand ils sont bons !... et toutes les femmes, quand elles sont jolies !

— Alors vous n'êtes jamais fidèle à votre maitresse ?

— Le moins possible !

— Fi, monsieur, c'est affreux ce que vous dites là !

— Ce que je dis là, les trois quarts des hommes le pensent, seulement ils ne le disent pas ; ce sont des hypocrites, et moi je suis franc. Mais il est vrai que dans le monde il ne faut pas l'être. C'est plutôt un défaut qu'une qualité.

— Je défendrai à mon Alexandre de vous fréquenter, vous me le gâteriez...

— Ah! ah! ah! elle est bonne celle-là! D'abord votre Alexandre ne peut pas être gâté!... il n'a plus cela à craindre !

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— Qu'entendez-vous par là, monsieur?

— J'entends, que c'est un vieux roué qui en a fait cent fois pis que moi!...

— Pourquoi l'appelez-vous vieux roué... il est encore très-jeune!

— Très-jeune!... Il doit bien avoir ses trente-neuf ans... au moins.

— Non, monsieur, il n'en a que trente-cinq.

— Soit, il n'aura que vingt cinq ans, si vous voulez... ça m'est parfaitement égal.

— Vous avez l'air aussi âgé que lui...

— Moi... merci... je n'aurai vingt-trois ans que dans six mois.

— Cela ne fait rien, Alexandre est plus frais que vous !

— Ah! ah! ah! voisine, vous êtes amusante, ce matin!... parole d'honneur. Vous avez bien dit cela... C'est singulier, au théâtre, vous n'êtes pas aussi naturelle... Pourquoi donc cela?

— Monsieur Félix, vous m'ennuyez... Ne m'impatientez pas, parce que je dirais au régisseur de ne plus vous laisser dans les coulisses... D'abord je ne sais pas pourquoi on vous y tolère, car vous n'avez pas vos entrées; — vous n'êtes ni auteur, ni journaliste, ni décorateur, ni compositeur!...

— C'est vrai, voisine, je ne suis même pas souffleur. C'est pourtant un emploi que j'aimerais assez à

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remplir quelquefois... On doit être fi bien dans ce trou pour voir les jambes, et même les jarretières de ces dames!...

— Eh bien, failes-vous souffleur, ce sera plus drôle!..

— Oh ! Dieu ! que dirait mon oncle, s'il savait que j'ai de telles pensées!

— Il vous déshériterait, et il terait bien.

— D'abord comme mon oncle a trois fils et une fille, je n'ai pas la moindre chose ta prétendre à sa succession !... Je ne crains donc pas d'être déshérité.

— Alors pourquoi avez-vous si peur de le fâcher?

— Mais parce que c'est mon oncle... le seul protecteur qui me reste, car j'ai eu le malheur de perdre mon père et ma mère, lorsque j'étais encore enfant. Mon oncle a pris soin de mon éducation, m'a fait apprendre le commerce; je lui dois donc de la reconnaissance.

— Est-il riche cet oncle-là?

— Je crois bien, près d'un million de fortune!

— Fichtre... vous devriez l'amener un peu sur le théâtre !

— Vous ne trouveriez pas mauvais qu'il vint dans les coulisses, lui!

— Allons, mon petit Félix, ne soyez pas fâché. Vous savez bien que j'ai dit cela pour rire.

— Oh! je ne suis pas fâché, llermance, car je sais

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que vous n'êtes pas méchante... Vous avez pris feu pour votre Alexandre... Cela fait votre éloge; vous défendez votre amant, lorsque la plupart de ces daines se moquent des leurs. Vous valez donc mieux qu'elles. . . Mais quant à mon oncle, oli ! il n'y a pas de danger qu'il aille sur la scène. C'est un homme très-sévère, il ne rit jamais... et s'il savait que moi, son neveu, je fréquente les coulisses... il serait capable de me défendre daller chez lui.

— Ah! mon Dieu, quel ours!... ses fils ne doivent pas beaucoup prendre de plaisir alors?

— Ses fils? il les élève très-sévèrement, leur défend le bal, les cafés, ne leur permet le spectacle que fort rarement!... Aussi ce sont des jeunes gens d'une sagesse!... enfin des jeunes gens comme on en voit peu.

— Pas dans votre genre alors !

— Non, j'avoue que je me trouverais très à plaindre s'il me fallait vivre comme eux!...

— Ils demeurent avec leur père, sans doute.

— Oh! oui, sous le même toit. 11 ne faut pas qu'ils manquent d'une minute à l'heure du déjeuner, ni à celle du dîner, sans quoi ils seraient fortement grondés ! Aussi, malgré la fortune qui les attend, je vous jure que je n'envie pas leur sort.

— Et la demoiselle?

— Ma cousine, elle est bien gentille, bien douce;

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mais c'est une enfant... pas encore quinze ans. Pour elle, cependant, mon oncle se départ un peu de sa sévérité : il la conduit quelquefois au spectacle. Mais Emma n'abuse pas de son empire, et elle est devant son père aussi craintive (pic ses frères.

— Ah! mou Dieu, voisin, quelle heure est-il donc J'ai répétition ce matin, et je n'y pensais plus.

— Attendez, je vais vous dire cela... Onze heures et cinq minutes.

— Onze heures!... Ah! la répétition qui est pour le quart, et je ne suis pas habillée!... Je serai à l'amende! C'est la faute d'Alexandre qui me promet une montre depuis trois semaines, et qui ne me l'a pas encore donnée!...

— Prenez garde, ma voisine, si le mois s'écoule sans que votre amant tienne sa promesse, il est bien probable que vous ne verrez jamais l'heure dans cette montre-là!...

Mais déjà la voisine avait quitté sa fenêtre, et le voisin en fait alors autant.

La conversation que nous venons d'entendre se tenait dans une maison de la rue Mazagran, à un cinquième étage, entre deux, locataires qui occupaient : Tune un logement sur le devant, l'autre une petite chambre sur la cour; mais cette cour était si petite, que les voisins pouvaient facilement causer entre eux, et même sans élever la voix.

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Ainsi que vous avez pu le voir, la voisine était une jeune artiste dramatique qui, avant d'entrer à l'Opéra ou aux Français, avait jugé nécessaire de s'engager d'abord au théâtre des Délassements-Comiques, boulevard du Temple. Je crois inutile d'ajouter qu'alors ce petit spectacle n'était point encore démoli, et que ce pauvre boulevard du Temple brillait de tout son éclat, avec tous ses théâtres et ses marchandes d'oranges, ses cordons de gaz et ses vendeurs de contre-marques.

La voisine occupait l'appartement situé sur le devant; mais lorsqu'elle se mettait à la fenêtre de la salle à manger, elle voyait parfaitement chez son jeune voisin, dont la croisée se trouvait en face de la sienne, croisée qui était presque constamment ouverte, le locataire voulant donner de l'air à sa chambre.

Le voisin était Félix Albrun, fort joli garçon, pourvu d'une paire d'yeux noirs qui brillaient comme des escarboucles à l'aspect d'une jolie femme ; ayant avec cela une taille avantageuse, une jolie tournure et un grand fonds de gaieté. L'entretien que vous venez d'entendre vous a déjà appris que ce jeune homme est dans le commerce, mais qu'il a la réputation d'être un fort mauvais sujet, enfin d'avoir ces trois grands défauts que l'on a la sottise de nommer : le vin, le jeu et les femmes. La suite nous apprendra si Félix Albrun méritait sa réputation.

Les artistes font facilement connaissance; mademoi-

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selle Herinance avait bientôt causé avec son jeune voisin, qu'elle avait reconnu pour l'avoir vu quelquefois flâner dans les coulisses de son théâtre. Puis le bel Alexandre, l'amant de cette demoiselle, en fumant un jour son cigare à la fenêtre de la salle à manger, avait aussi reconnu Félix pour avoir souvent causé avec lui au' café du Cirque. Alors les voisins étaient devenus très-amis, et, chose bien remarquable et bien rare! Félix ne pensait point à faire la CGur à la maîtresse de son ami qui, de son coté, ne cherchait nullement à faire sa conquête.

Cette parlicularité méritait d'être citée, comme une exception à la règle commune.

— Certainement qu'elle sera à l'amende! se dit Félix en visitant &a commode pour y chercher un fauxcol blanc. Elle est toujours fort longtemps à sa toilette. Je gagerais qu'elle ne sera pas à son théâtre avant midi... Tant pis pour Alexandre, car c'est lui qui payera l'amende... Eh bien... pas de faux -cols... Comment... est ce que je n'aurais plus un faux-col' de blanc... Il m'en faut un pourtant pour aller dîner chez mon oncle... Si je n'étais pas tiré à quatre épingles, il me dirait : « On voit bien que tu ne te mets pas en frais de toilette pour venir dîner chez moi; tu penses que tu seras toujours assez bien. » Il est caustique, mon cher oncle, quand il s'y met!... Ah! victoire!... en voilà un... C'est ma foi le dernier... Ah!

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sapristi!... il manque un cordon!... C'est jouer de malheur... Je ne peux pas me l'attacher rien qu'avec un cordon... Comment l'aire?...

Félix retourne à sa fenêtre, avec son faux-col à sa main, et se met à crier :

— Ma voisine! est-ce que vous ne pourriez pas me coudre un cordon à un faux-col... Je n'ai que celui-là de blanc! Ohé, voisine! Sapristi elle sera retournée dans sa pièce sur le devant... elle ne m'entend plus..." Je n'ai qu'un parti à prendre, descendre chez ma concierge, la respectable madame Rabottot. Je ne suis pas très-bien dans ses papiers, parce que je rentre toujours fort tard et que je ne lui graisse pas souvent la patte. Je ne sais même pas si je la lui ai jamais graissée... Mais cette fois je vais me fendre de cinquante centimes, et elle est capable de danser sur la corde si je J'en prie.

Le jeune homme court ouvrir la porte de son carré; mais quand il va pour sortir, il se trouve en face d'un gros garçon de vingt-quatre ans, dune taille au-dessous de la moyenne, mais fort, musculeux, et dont les mains sont de véritables battoirs. De plus, porteur d'une figure qui ne serait pas désagréable, si elle n'était pas le type de la bêtise; mais pour les personnes qui ne tiennent pas à l'expression de la physionomie, cet individu pouvait être classé parmi les beaux garçons, car il avait de gros yeux à fleur de tète, de belles dents, une bouche bien fraîche et de belles couleurs qui annonçaient la force et la santé.

En apercevant Félix, le gros garçon s'écrie :

— Ali î quel bonheur! il y est!... C'est que la portière m'avait dit : « Ah! ma foi, je ne sais pas s'il y est!... M. Albrun ne fait que sortir et rentrer cent fois dans la journée!... On ne peut pas toujours le suivre des yeux... Montez-y voir... Mais je suis bien content, parce que je vois bien que vous y êtes...

— Eh! oui, j'y suis!... Mais que me veux-tu, Du* filet; qu'est-ce qui t'amène chez moi... Par quel hasard as-tu quitté ta boutique... Est-ce que tu n'es plus boucher... c'est-à-dire garçon boucher...

— Si fait, si fait, ah! oui, mais pas pour longtemps encore.

— Est-ce que ton maître boucher n'est plus content de toi?

— Oh! très-content au contraire!... J'ai écorchc deux moulons la semaine dernière, et si je vais toujours bien, on m'a promis de me faire tuer la semaine prochaine.

— Ah ! on te fera tuer !

— Oui, un veau ou un bœuf !

— Pauvres bêtes! Je n'aimerais pas ton état, Dufilet!... et pourtant j'avoue que j'aime les côtelettes! Enfin dis-moi donc ce qui t'amène et en toilette, car, Dieu me pardonne, tu es en noir et tu as une cravate blanche!...

LE FREItE DE LAIT

— Je crois bien que je suis en noir ! Si j'avais pu me faire plus beau, je me serais fait plus beau, mais je n'ai pas pu!... C'est égal, c'est fièrement heureux que vous y soyez ; votre portière me disait : « Il est bien possible qu'il n'y soit pas, parce que... »

— Assez! assez! est-ce que tu veux recommencer ce que tu m'as déjà dit? Voyons, que me veux-tu?

— Voilà ce que c'est... mon cher frère, car je suis votre frère de lait, vous le savez. Nous avons teté au même sein, celui de la mèreMichaud à Meudon... Elle avait de bien bon lait, la mère Michaud !

— 11 est certain qu'elle a eu en toi un bel élève; tu dois être fort comme Samson!

— Quel Samson... je ne connais pas.

— Ça ne fait rien. Moi, je ne suis pas de ta force, il s'en faut. Mais enfin je me porte bien, c'est le principal. Ainsi tu es mon frère de lait, c'est une chose reconnue; et, de plus, comme tu es un brave et honnête garçon, j'ai toujours du plaisir à te voir, et je te tutoie comme lorsque nous étions petits... Pourquoi n'eu fais-tu pas autant?

— Ah! par exemple... non pas!.. Je sais trop le respect... et ce que je vous dois...

— Laisse là ton respect et apprends-moi enfin ce que tu me veux...

— C'est égal, j'aurais été fièrement attrapé tout de même si je ne vous avais pas trouvé ! . . .

— Dufilet, si tu n'en finis pas, je te préviens que je vais sortir.

— Eh ! bien, mon frère de lait, je viens vous prier de me rendre un grand service!

— Un service, volontiers, pourvu qu'il ne s'agisse pas d'argent cependant, car j'en suis rarement pourvu, et dans ce moment les .eaux sont très-basses.

— Non ! Oh ! il ne s'agit pas d'argent ! Vous savez que je me marie aujourd'hui?

— Tu te maries aujourd'hui! Mais non, je ne le savais pas; en voilà la première nouvelle!

— Comment, vous n'avez pas reçu la lettre de faire part?

— Je n'ai rien reçu du tout.

— Voilà qui est fort. J'ai mis moi-même toutes les lettres à la poste; la vôtre y était, j'en suis sûr!

— Combien y a-t-il de temps de cela?

— Il y a déjà six jours que vous auriez dû la recevoir»

— Il y a là-dessous quelque espièglerie de ma portière. Nous éclaircirons cela tout à l'heure en descendant. Enfin tu te maries aujourd'hui, c'est fort bien, et tu m'avais peut-être invité au repas de noces!

— Pardi, je crois bien! mon frère de lait! est-ce que vous n'y viendrez pas?

— Maudite portière... si j'avais su cela... mais je dîne chez mon oncle aujourd'hui, un grand repas de

cérémonie, j'ignore à quelle occasion, mais il m'est impossible d'y manquer...

— Ah ! quel guignon... d'autant plus que nous ferons un repas superbe dans le soigné... au lac du parc Saint-Fargeau à Belleville, vu que j'épouse une demoiselle de Belleville...

— Est-elle jolie, ta femme?

— Je crois bien... encore plus jolie en femme que moi en homme... Ainsi jugez quel couple nous ferons !

— En effet, ce sera admirable... Et tu venais me chercher pour que j'aille donner la main à la mariée...

— Oh! c'est pour autre chose encore! Figurez -vous que j'avais pour garçon d'honneur, d'abord Merluchet qui est le frère de ma femme, ensuite M. Grandcerf, c'est un ami du beau-père; moi, je ne tenais pas beaucoup à avoir ce monsieur pour garçon d'honneur, d'autant plus qu'il est boiteux, et en conduisant ma femme par la main, il l'aurait certainement fait aller de travers ; mais le beau-père avait dit : « Je veux que Grandcerf soit garçon d'honneur! » Je ne pouvais pas refuser. Mais ce matin, comme je Unissais de m'habiller, voilà que le beau-père me fait dire que son ami Grandcerf a un clou qui ne veut pas percer, et que ça le gène tellement pour marcher, qu'il ne pourra pas venir a la mairie; que par conséquent j'aie

à me pourvoir tout de suite d'un autre garçou d'honneur. Aussitôt, moi, j'ai pensé à vous, et je viens vous prier de me faire cet honneur-là.

— Je le veux bien, mon ami, oh î de grand cœur!

— Vous acceptez... Ah! que vous êtes bien mon frère de lait!...

— Oui, j'accepte; mais voyons, où vous mariezvous?

— A Belleville.

— Ah ! diable, c'est à la mairie de Belleville qu'il faut se trouver alors.

— Oui, c'est pour une heure...

— Fort bien, il faut que je passe à ma maison de commerce, mais j'ai le temps. Je serai à une heure à la mairie de Belleville.

— Et vous remplacerez M. Grandccrf... quel bonheur... et vous ne boitez pas, vous!

— Non, et entre nous, mon cher Du filet, c'eût été d'un mauvais présage d'avoir un Grandccrf à ta noce.

— Ah! ah!... ah! oui, je comprends... Oh! elle est bonne la plaisanterie... un Grandccrf! C'est à cause des cornes !

— Naturellement.

— Oh! mais j'ai une femme qui ne badine pas... Avant hier, en riant, j'ai voulu la pincer quelque part... vous savez... histoire de faire connaissance;

mais elle m'a tout de suite flanqué une gifle qui aurait tué un mouton!... Je me suis dit si elle reçoit comme ça les galants, je puis être tranquille!

— Gomment se nomme ta femme?

— Laurette, Lauretle Merluchet, son père estmaîlre maçon, Merluchet Dufilet!... ra rime, nous devions nous épouser!

— Si on mariait ensemble tous les noms qui riment, cela irait trop loin. Voyons, il faut que je me mette aussi en toilette, moi. Je serai tout prêt pour aller dîner chez mon oncle...

— Dites donc, monsieur Félix, me trouvez-vous bien ainsi... C'est un habit tout neuf et le pantalon idem... Ça me va-t-il bien?...

— Voyons... tourne-toi... Oui, pas mal; cependant ton habit a l'air de te gêner un peu des entournures.

— Oui, sous les bras, mais le tailleur m'a assuré que cela se ferait.

— Mais il te manque quelque chose... Tu as d'affreux souliers, tu ne peux pas rester chaussé comme cela.

— Oh! je le sais bien. Mais je vais m'en acheter tout de suite en m'en retournant. Je veux être chaussé comme un danseur, d'autant plus que Laurette m'a dit : « Je ne vous épouse point, si vous n'avez pas dc^ souliers vernis. »

— Ah î ta future t'a dit cela ! Alors, mon ami, cours vite tacheter des souliers. Tu n'as pas de temps à perdre, il est onze heures vingt minutes.

— Ah! c'est vrai... au revoir mon frère î

— Je descends avec toi, il faut que j'aie une explication avec ma portière au sujet'de ta lettre.

Les frères de lait descendent les cinq étages et arrivent devant la loge de madame Rahottot. La portière est une petite femme sèche et ridée comme un vieux parchemin ; quand elle daigne être aimable, elle montre trois dents, une en haut, et deux en bas, qui ont l'air de vouloir vous mordre.

Félix ouvre la loge. Madame Rabottot était en train de chercher les puces à son chien ; elle n'interrompt point cette intéressante occupation.

— Madame, dit Félix, comment se fait-il que je n'aie pas reçu une lettre que monsieur m'a adressée il y a six jours, et qu'il a mise lui-même à la poste?

— Ah! bon, en via une de question, est-ce que vous croyez que je les mange, vos lettres...

— Non, mais vous pouvez oublier de me les donner, et puis les perdre.

— Je ne perds jamais rien... Veux-tu te lenir tranquille, polisson. Où attrapes-tu tout ça! vieux loulou!...

— Cette lettre-là ne pouvait pas se perdre, dit Du- (ilet, car elle était très-grosse et très-longue!

— Ah! c'était donc une circocidaire ! alors c'est différent. Quand monsieur en reçoit, il les rejette tout de suite par terre, en disant : « Je n'ai pas besoin de tout ça!... ils m'ennuient avec Ztfurs imprimés! » Alors, monsieur, présumant que c'était encore une cucocul(iire,yd\ pu m'en servir pour allumer mon fourneau. Je me suis dit : « C'est pas la peine de la donner à monsieur!... »

— C'était une lettre de mariage et une invitation pour le repas de ma noce que vous avez brûlée alors !

— Ah! j'en suis fâchée... mais pourquoi que monsieur jette toujours ses circocalaires dans ma loge...

— Madame, à l'avenir, songez à nie donner toutes les lettres qui viendront à mon adresse, sinon, je me plaindrai au propriétaire!

— C'est bon, c'est bon ! faut-il pas tant crier pouf une lettre de noces... Mais tiens-toi donc tranquille, Zozor!

— Ah ! quelle mauvaise galle de femme ! Décidément elle n'aura jamais un sou de moi, s'écrie Félix. Et j'aime mieux aller m' acheter un col neuf que de lui demander de me coudre un cordon. Au revoir Dufilet, à une heure à la mairie de Belleville, je serai exact.

— J'y compte, mon frère de lait; moi, je vais bien vite m'acheter des souliers vernis.

in

Félix a terminé sa toilette, sauf le faux-col, qu'il ne met que chez la lingèrc où il en fait l'acquisition. Il court chez son négociant, mais on est à une époque de l'année où le commerce de mousselines et de toiles peintes se repose; le jeune homme qui n'est pas commis à demeure, mais seulement chargé des opérations qui se font chez les clients, est bien vite libre pour la journée, et monte dans l'omnibus qui le conduit à Belleville.

11 est bon de vous dire que ceci se passe deux ans avant que Paris ait reculé ses barrières; par conséquent Belleville ne faisait pas encore partie de la capitale.

Une heure sonnait comme Félix entrait à la mairie.

— On ne se plaindra pas de mon manque d'exactitude! se dit-il en se faisant enseigner la salle des mariages.

Dans cette grande salle il y avait beaucoup de monde, car le même jour cinq mariages devaient s'y contracter. De tous côtés on n'aperçoit que des hommes et des dames en toilette; à la vérité toutes ces toilettes-là ne sont pas du meilleur goût, mais chacun fait ce qu'il peut. Le principal c'est que presque toutes les figures sont réjouies et annoncent une intention bien formelle de se divertir; il y a même quelques invités qui paraissent s'y être pris d'avance et dont la physionomie enluminée et la gaieté excentrique prouvent qu'ils ont voulu se mettre en train de bonne heure.

Les mariées ont la toilette traditionnelle; le bouquet de fleurs d'oranger ne manque pas à l'appel; il y a peut-être autre chose qui manquera, mais la mariée aura le droit de chanter :

Si le reste n'est pas là,

Mon bouquet du moins y sera.

Félix examine toutes ces mariées; il en compte quatre, sur lesquelles deux de laides, une de passable, et enfin une qui est jolie, mais qui a les cheveux d'un rouge carotte.

— Après tout, se dit le jeune homme, pour ceux qui aiment cette couleur-là, cette demoiselle doit paraître ravissante ; est-ce que ce serait la future de Dufilet... Mais j'ai beau chercher... je ne l'aperçois pas, lui... Voyons, informons-nous, je sais que le beaupère s'appelle Merluchet.

Félix a justement près de lui un petit monsieur qui a l'air de connaître tout le monde et d'être de toutes les noces, car il adresse des plaisanteries souvent assez libres, à chaque mariée, et rit ensuite de façon à faire trembler la salle. Mais le rire étant communicatif, les hommes qui sont là ne tardent pas à faire chorus avec ce monsieur si plaisant. Il y en a pourtant qui sont longs à se mettre en train, et Félix a remarqué un grand individu, assis au bout d'une banquette, qui a l'air d'un paysan habillé, et qui ne se met à rire que lorsque tout le monde a fini, ce qui produit alors un effet singulier.

— Monsieur, vous qui me paraissez connaître beaucoup de monde ici, seriez-vous assez bon pour me dire laquelle de ces mariées est mademoiselle Laurëtte Merluchet?

— Laurëtte Merluchet 1 la (ille de Jérôme Merluchet, le maître maçon?

— Justement, monsieur.

— Et qui épouse Nicolas Dufilet, un jeune garçon boucher de Paris... mais qui va s'établir d'ici à un

mois, avec la dot de sa femme; il prendra la boutique de son bourgeois qui veut se retirer...

— Vous êtes parfaitement au fait, monsieur; vous en savez même plus long que moi, car j'ignorais les derniers détails.

— Oh! mais moi je sais tout!... Je connais tout le monde à Belleville; il y a vingt-cinq ans que j'y demeure. Je suis rentier. Je n'ai rien à faire, mais j'aime à être utile ; aussi je iais les commissions de tout le monde, ça m'amuse, ça m'occupe; quand quelqu'un a besoin de quelque chose à Paris et n'a pas le temps d'y aller, il vient me trouver et me dit : « Mon petit Dardard, » c'est mon nom, Mithridate Dardard pour vous servir... il me dit : « Mon petit Dardard, voulezvous me faire le plaisir d'aller à Paris pour moi et de m'y acheter ceci et cela? » moi j'accepte, je fais la commission... et toujours très-bien... Seulement il y a huit jours, on m'avait chargé de rapporter de la farine de graine de lin, pour mettre des cataplasmes a un enfant malade, je me suis trompé : j'ai rapporté de la larine de moutarde, mais cela a produit absolument le même effet... l'enfant est mort, il ne pouvait pas en revenir.

— Alors, monsieur Dardard, puisque vous connaissez tout le monde, voulez-vous avoir la complaisance de me montrer mademoiselle Laurette Merluchet, car je suis son garçon d'honneur; son futur est

2i LES SOULIERS DU MARIÉ

venu ce matin me prier de lui rendre ce service...

— Je vous montrerais bien la mariée que vous demandez, mais il y a une petite difficulté... c'est qu'elle n'est pas là . . . Ah ! ah ! ah !.. . la raison est bonne ! . . . la noce Merluchet n'est pas encore arrivée. Ils sont en retard, car ils doivent passer les seconds... Il y a cinq mariages aujourd'hui, et dès que M. le maire sera arrivé, on commencera.

— Alors attendons, ii est probable qu'ils ne tarderont pas.

— Ah ! vous êtes un des garçons d'honneur de Dufïlct?

— Oui, monsieur.

— Je comprends ! vous remplacez M. Grandcerf, ce pauvre Grandcerf! il souffre beaucoup de son clou; je suis pourtant allé à Paris exprès pour lui chercher une pommade très-vantée et qui devait le guérir tout de suite!... Eh bien, c'est depuis qu'il en a mis qu'il a plus mal.

Félix se dit que, si ce monsieur a fait pour le clou de M. Grandcerf comme pour le cataplasme de l'enfant malade, il n'est pas étonnant que ce monsieur n'ait pas pu remplir ses fonctions de garçon d'honneur.

— Cinq noces le même jour ! cela me contrarie beaucoup! reprend M. Dardard, car vous comprenez bien que je suis invité partout, et je ne peux pas me mettre en cinq... en quatre passe encore... ah! ah! ah! le

LES SOULIERS 1)Y MAIUE 25

mot n'est pas mauvais... J'avais bien dit aux mariés : « Vous, vous'dînerez à deux heures; vous, à quatre; vous, à six... de cette façon j'aurais toujours été à trois repas... mais ils ne m'ont pas écouté, ils veulent tous dîner à quatre heures!...

— Est-ce que vous pensez que vous auriez pu dîner trois fois?

— Oui, en se ménageant un peu... on prend du poulet chez l'un, de l'anguille chez l'autre... et des cornichons partout, car les cornichons ne manqueront nulle part... ah! ah! ah! n'est-ce pas, Dupont, qu'il y aura des cornichons à toutes les noces?

Celui auquel s'adresse cette question, part aussitôt d'un gros rire, ses voisins font chorus, et lorsqu'enfin ces messieurs se calment, le paysan qui est assis au bout de la banquette se met à rire tout seul.

— Ah! voilà la noce Merluchet! s'écrient plusieurs dames en allant regarder aux fenêtres. Félix en fait autant. Il aperçoit la future de son frère de lait : c'est une belle fille, haute en couleurs, taillée en force, qui porte fièrement son bouquet de mariée et n'a pas l'air timide du tout. Son père lui donne la main , Diifilct marche derrière donnant le bras aune vieille tante. Le marié est encore plus rouge qu'à son ordinaire, et semble marcher avec difficulté.

Cette cinquième noce fait son entrée dans la salle.

— Tien:-, on dirait que le marié boite! dit M. Dar-

dard. Il faut donc absolument que quelque chose cloche dans ce mariage-là.

Dnfilet pousse un cri de joie en apercevant son frère de lait. Il court à Félix et le présente à sa future, en disant :

— Ma conjointe, voilà mon nouveau garçon d'honneur... J'espère qu'il vaut bien le papa Grandcerf celui-là, et que nous n'avons pas perdu au change.

Mademoiselle Laurette adresse un sourire trèsagréable à Félix, en disant :

— Ah ! certainement, j'aime bien mieux monsieur! D'abord il est jeune au moins, et c'est si bète d'avoir un garçon d'honneur vieux!

— Dites donc, monsieur Félix, je ne vous ai pas trompé en vous disant que ma future était jolie... hein? ça fait-il un beau brin de femme... et comme c'est découpé...

— Voyons, Dufilet, ne commencez pas vos bêtises... monsieur voit bien comment je suis faite!...

— Cerlainement, madame, et je ne puis que féliciter celui qui va posséder tant d'appas I..*

— Ah ! mais oui, qu'elle en a des appas, et des solides!...

— Dufilet taisez-vous ou je vais me plaindre à papa!.».

— Mais vous êtes arrivés bien tard...

— C'est la faute de mon futitr, il marche comme

une cane... J'ai cru que nous le laisserions en route.

— C'est la faute tle mes souliers... Ali! maudits souliers! me font-ils souffrir... Le cordonnier m'avait dit que ça se ferait en marchant, mais au contraire.., quand je marche je souffre horriblement...

— Mais aussi vous êtes bien chaussé ! dit mademoiselle Laurettc. Ah! voilà M. le maire... Nous passons les seconds, n'est-ce pas?

— Oui, oui, nous avons le temps... Ah! je n'y tiens plus, je vais un peu me mettre à mon aise.

Dufilet va s'asseoir près du paysan qui rit après les autres, et, se baissant doucement, ôte ses souliers et pousse un ah! de satisfaction lorsqu'il est déchaussé. Pendant ce temps mademoiselle Laurette a présenté Félix à son père le maître maçon, puis à son frère, à ses parents et à toute sa noce. M. Merluchet secoue la main de Félix de manière à lui disloquer les doigts, puis reprend la conversation avec Mithridate Dardard, qui cherche à lui prouver que l'on dîne bien mieux lorsqu'on ne se met à table qu'à six heures. Mais le factotum de l'endroit y perd son éloquence. Il a affaire à des gens dont l'appétit est toujours ouvert, et M. Merluchet lui répond :

— Je ne vous écoute pas, vous; et, à propos, j'ai des plaintes à vous faire de la part de ce pauvre Grandcerf...

— Des plaintes de votre ami Grandcerf? Et sur

quel sujet? Est-ce ma faute à moi si son clou ne veut pas aboutir!

— Mais dame, justement! Il parait que vous ne lui avez pas apporté la pommade qu'on lui avait recommandée; il n'a malheureusement lu que ce matinée qui est écrit sur la boîte : c'est une pommade pour les cors et non pas pour les clous.

— Allons donc, ce n'est pas possible... je suis bien certain d'avoir demandé une pommade pour les cors... non pour les clous. Si le pharmacien s'est trompé, estce ma faute? Au reste, je suis persuadé que cela doit produire le môme effet et arriver au même résultat, car enfin des clous ou des cors... c'est presque la même chose/

— Mais non ! ce n'est pas du tout la même chose... la preuve, c'est que Grandcerf souffre beaucoup plus...

— Preuve qu'il va guérir !...

— La noce Merluchet ! c'est au tour de la noce Merluchet! crie un garçon de bureau en se promenant dans la salle.

— A nous, c'est à nous, dit mademoiselle Laurette. Eh bien, où est donc Dufilet?

— Mon gendre... où est mon gendre? Est-ce qu'il va se faire chercher au moment de se marier? Ah I je l'aperçois qui est assis là-bas... Il n'entend donc pas qu'on nous appelle?

— Je vais le chercher, dit Félix en se faisant jour à travers tout le monde.

Dufilet, rouge comme une ccrevisse, avait un de ses pieds croisé sur sa jambe, et tenait un soulier vernis dans ses mains.

— Eh bien, tu n'entends donc pas qu'on t'appelle? lui dit Félix. C est à ton tour... va donc... ta femme s'impatiente...

— Oui, oui, j'ai bien entendu qu'on nous appelait, mais ce n'est pas ma faute... Voyez-vous, je souffrais tant des pieds, que j'avais ôté mes souliers pour être un moment à mon aise. . .

— Remets-les bien vite alors.

— C'est ce que je cherche à faire... mais j'ai bien de la peine... apparemment que mes pieds sont gonflés... Aie!... sapristi... ça ne veut pas entrer...

Le maître maçon arrive d'un air colère en disant :

— Eh bien, mon gendre, est-ce que vous vous moquez de nous... faire attendre ainsi ma Tille, votre future, et M. le maire qui vous appelle pour vous marier. .. c'est me manquer de respect !

— Mon beau-père, ce n'est pas ma faute... ce sont mes souliers que je ne peux pas remettre...

— Et pourquoi les aviez-vous ôtés, monsieur? estce qu'on se déchausse au moment de se marier...

— Ah! en voilà un de mis enfin !...

En ce moment le garçon se met à crier :

— La noce Gigoteau, numéro trois... Où est la noce Gigoteau?... elle va passer avant la noce Merluchet, puisque celle-ci ne se présente pas...

— Voilà! voilà! les mariés Gigoteau... nous vlà!...

La noce numéro trois court se placer devant M. le maire, et M. Merluchet s'écrie :

— Voyez-vous ce qui arrive, mon gendre, la noce qui était en troisième passe avant vous... et c'est vous qui en êtes cause!...

— Mais non, beau-père, c'est la faute de mes souliers... Enfin, nous passerons après, voilà tout!

Le papa Merluchet va retrouver sa fille qui trépigne avec impatience, bien que Félix fasse son possible pour la calmer, en lui disant :

— Il faut excuser Dufilet, il avait ôté ses souliers et ne pouvait plus les remettre.

— Mais si, c'est sa faute, pourquoi avait-il ôté ses souliers?

— Parce qu'ils lui font très-mal, vous avez bien vu qu'il boitait avec.

— Pourquoi achète-t-il des souliers trop étroits... 11 ne lait que des bêtises, mon futur! S'il continue comme cela, ça ira mal !

— Mon gendre ne mérite pas le trésor que je lui adjoins! dit le maître maçon. On n'a jamais vu un homme se permettre de telles incongruités... manquer

LES SOULIEHS 1)1' MARIE . 31

à M. le maire... se déchausser en pleine mairie... ça ne s'est jamais vu !

— Il est certain, dit Dardard, que le moment était mal choisi!... plus tard, je ne dis pas, eb! eh! eh!...

Pendant que l'on tâche de calmer la mariée et son père, Dufilet, au lieu de chercher à mettre son autre soulier, ôte celui qu'il n'a remis qu'avec infiniment de peine, en se disant :

— Puisque c'est une autre noce qui passe, je n'ai pas hesoin de m'estropier longtemps d'avance... Ah! gredin de cordonnier qui m'assure que ça se fera!... Et des souliers qui m'ont coûté dix-huit francs! il faudra pourtant que je les use!... Si j'otais mes bas, je les mettrais sans doute plus facilement... Mais je ne peux pas me marier sans bas... ça indisposerait mon épouse !

Enfin la noce Merluche! s'est un peu calmée. La mariée dit à Félix :

— Il n'ose donc pas revenir près de moi cet imbécile-là?

— De qui parlez- vous, belle Laurette?

— Pardi, de mon futur qui reste assis là-bas au Heu de venir près de nous. Allez donc lui dire que je lui pardonne et mon père aussi... mais que je veux qu'il vienne tout de suite nous trouver... vous serez bien gentil, et je vous laisserai m'ôter ma jarretière.

— Avec une telle perspective que ne ferait-on pas. . . Je vais chercher Dufilet...

— D'autant plus que notre tour va arriver, M. le maire mène ça bon train!

Félix va rejoindre le marié qui souriait avec bonheur, parce qu'il n'avait pas de souliers à ses pieds.

— Eh bien, mon ami, que fais-tu là tout seul au lieu de venir près de ta future?

Le garçon boucher sourit à son frère de lait, et répond :

— Je me prélasse, je suis si heureux quand je ne les ai pas!

— Quoi! tu as encore ôté tes souliers...

— Je ne les avais pas remis tous les deux... et ils me font si mal!...

— Mais on va t'appeler pour te marier ; est-ce que tu veux faire comme tout à l'heure?

— Oh ! j'ai du temps de reste !...

Ici, la voix du garçon de bureau se fait entendre de nouveau, et crie :

— La noce Merluche! doit être arrivée à présent... C'est à son tour... Avancez devant M. le maire. , la noce Merluchet ! . . .

— Ah! bigre! déjà notre tour revenu! dit Dufilet en se baissant pour ramasser ses souliers. Je ne croyais pas qu'il reviendrait si vite...

— Dépèche-toi, malheureux, ta belle fiancée s'impatiente...

— Que je me dépêche, c'est facile à dire... si j'avais un tire-pied encore... mais je n'ai pas de tire-pied!...

Le garçon crie plus fort :

— Allons donc! la noce Merluchet... M. le maire attend!...

Le pauvre Dufilet sue sang et eau et ne peut pas parvenir à rentrer dans ses beaux souliers vernis. Bientôt son beau-père s'avance vers lui, l'air furibond, l'œil menaçant, en jurant comme plusieurs charretiers :

— Eh bien! sacré mille bœufs ! c'est donc un parti pris, monsieur Dufilet; vous avez donc résolu de laisser ma fille le bec dans l'eau au moment de se conjoindre à vous?...

— Mais non, car, beau-père, vous voyez bien que je fais ce que je peux pour me chausser... mes pieds sont gonflés que c'est une horreur...

— Mon gendre, vous me manquez de respect avec vos souliers... vous vous moquez de ma fille... pour un rien je vous enverrais à Tours!...

— Ça va venir... en voilà un qui entre...

Mais on entend le garçon de bureau qui appelle cette fois la noce numéro quatre, parce que le numéro .deux manque encore à l'appel.

— Encore soufflé! dit le maître maçon en frappant

le parquet de sa canne. Ali ! c'est trop fort, et si ma fille est de mon avis, elle vous renverra à vos moutons, mon gendre, et elle épousera Grandcerf aussitôt que son clou aura percé !

La mariée versait des larmes de colère, mais elle n'avait nullement envie d'épouser M. Grandcerf. Elle dit à Félix qui revient près d'elle et essaye d excuser son frère de lait.

— Voyez-vous, monsieur, c'est indigne de la part de Du filet. Tout le monde me regarde en riant, on se moque de moi, on se dit déjà : « Il ne l'épousera pas, il (ait exprès d'avoir l'air de souffrir des pieds, mais c'est une farce, c'est un coup monté. »

— Je vous assure, belle Laurette, que le pauvre Dufilet est incapable d'avoir de ces idées-là.

— G'èst# possible, monsieur, mais je connais mon père, si, la première fois qu'on nous appellera, mon futur ne se présente pas tout de suite, il ira lui donner une paire de soufflets, et notre mariage ne se fera pas.

— Eh bien, soyez tranquille, fiez-vous à moi; je vous réponds que la prochaine fois votre futur ne se fera pas attendre. J'en fais mon affaire.

-— Ah ! monsieur, je vous en aurai tout plein de reconnaissance.

Félix quitte la mariée et va retrouver le futur qu'il trouve ayant mis un soulier, mais essayant en vain de chausser l'autre.

LES SOTUEItS I)T M AIME

— Dufilct, sais-tu que tu te conduis bien sottement pour un jour de noces!

— Allons! voilà mon l'rère de lait qui me gronde aussi à présent, comme si tout cela était ma faute.

— Oui, sans doute, c'est ta faute, tu es arrivé ici chaussé, il fallait garder tes souliers.

— Mais je ne pouvais plus marcher avec...

— Bah! il faut savoir souffrir un peu pour avoir une jolie femme...

— Dire que je ne peux pas entrer l'autre... Vous n'avez pas un tire-pied?

— Non ! je n'ai pas l'habitude d'en porter sur moi!...

— Ah! mon Dieu, je m'abîme les doigts... Je ne peux pas en venir à bout !

La voix du garçon de bureau se fait entendre de nouveau :

— Si la noce Merluchet est arrivée, qu'elle se présente devant M. le maire!

— Ah ! mon Dieu ! et je ne l'ai pas encore mis ! balbutie Dufilet.

Mais, sans lui laisser le temps de se reconnaître Félix le prend dans ses bras, le soulève et l'emporte devant le maire en criant :

— Voilà le marié...

C'est mademoiselle Merluchet que l'on attend maintenant.

Mais la grosse Laurette ne se fait pas attendre; en quelques secondes elle est à côté de son futur, qui baisse les yeux d'un air confus, et garde sa main gauche derrière son dos, parce que c'est celle-là qui tient son soulier. Heureusement M. le maire ne remarque pas tous ces détails, et les futurs sont unis, quoique le marié n'ait qu'un pied de chaussé. Quant à Félix, il essuie la sueur qui coule de son front, car il a fait presqu'un tour de force en emportant le marié.

La cérémonie terminée, on permet au marié de courir chez un cordonnier s'acheter d'autres souliers. ' Puis toute la noce part pour se rendre au restaurant du lac Saint-Fargeau, où le jeune Félix promet d'aller le soir faire danser la mariée et réclamer un morceau de sa jarretière... il l'avait bien gagné !

LA FAMILLE MONLAURENT

Maintenant faisons connaissance avec la famille Monlaurcnt, qui se compose de l'oncle, des trois cousins elde la cousine de Félix. Il y a aussi une vieille parente, qu'il ne faut pas oublier, car elle demeure chez M. Monlaurcnt, et s'occupe spécialement de l'éducation de la jeune Emma.

M. Monlaurcnt a soixante ans; il en parait dix de plus, car il est maigre, jaune, cacochyme, bien qu il suive presque constamment un régime et ne mange que ce qu'on lui assure élre bon pour sa santé. Toutes ces précautions qu il a continuellement prises pour se bien porter ne l'ont pas empêché d'être presque tou-

LA FAMILLE MONLAUUEM

jours malingre, et son neveu Félix prétend même que c'est parce qu'il suit un régime que son oncle est sans cesse malade.

Ainsi M. Monlaurent déjeune avec des radis, parce qu'on lui a dit que cela faisait dormir; à son dîner il lui faut du cresson et de la petite chicorée sauvage, parce qu'on prétend que cela purifie le sang. Il veut toujours avoir un plat de carottes, cela empêche la jaunisse; dans la saison des asperges, il en mange tous les jou'.'s, on lui a dit que cela était très-sain. Mais son estomac, déjà délabré par les tisanes, s'accommode mal de tous ces mets, si bons pour la santé! et les infusions de mauve qu'il boit soir et matin ne lui donnent aucun appétit.

Très-sévère dans ses mœurs, très-rigide observateur des usages, de l'étiquette, des devoirs de famille, M. Monlaurent gronde presque sans cesse, et se montre bien rarement de bonne humeur. Gela tient peut-être à son état maladif et à son mauvais estomac ; il est bien facile d'être gai quand on se porte bien ; il est difficile de rire quand on ne digère pas, et nous serions souvent bien plus indulgent pour l'humeur de nos amis si nous connaissions le véritable état de leur santé.

M. Monlaurent, qui est d'une probité rigide, a gagné sa fortune dans les affaires, mais jamais il n'a manqué à ses engagements, ni fait tort d'un sou à ses commettants. En revanche, il exige, des autres la même exac-

LA FAMILLE MONLAURENT 30

titudc, avec lui une promesse est sa< rée, une parole vaut une signature.

Un tel homme devait nécessairement n'avoir aucune confiance dans les étourdis qui s'amusent aujourd'hui sans songer au lendemain ; pour lui, le désordre était la source de tous les vices; il ne le pardonnait pas même aux jeunes gens. L'indulgence n'était pas sa vertu : mais parce qu'on est rigide et sévère, cela ne prouve pas toujours que l'on soit vertueux.

M. Monlaurent est devenu veuf de bonne heure. II a quatre enfants, trois fils et une fille . Félicien, l'aîné des garçons, a vingt-quatre ans. Il est chez un notaire. C'est un grand blond, pale, assez bien de figure, mais dont les yeux bleu-faïence sont presque continuellement baissés, et qui ne vous regarde jamais en face. Il a le parler lent et mielleux; il rougit devant une femme, et gronde son cousin Félix lorsque celui-ci se permet de dire une plaisanterie un peu leste. Ce jeune homme n'a jamais eu de maîtresse, du moins on ne lui en connaît pas. Il est tous les jours couché à dix heures. C'est le Benjamin de son père.

Le second fils Adolphe, plus jeune d'un an, a une ligure ronde et assez enjouée. Celui-là rirait volontiers, s'il l'osait, mais comme il a très-peur de son père, il s'observe continuellement, ne rit que du boni des lèvres, et affecte de mettre beaucoup d'eau dans son vin, parce qu'il a entendu son père tonner contre

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