XV1I
Le lendemain de cette conversation avec M. Saint- Estève, Emma, tout en déjeunant avec madame Sarget, lui dit :
— Madame, pourquoi donc avez- vous annoncé hier à ce M. Saint-Estève que je serai beaucoup plus riche qu'on ne le pense?
— Mais, ma chère amie, parce que cela ne peut pas manquer. Avez-vous donc oublié ce que votre frère Victorin est venu faire ici il y a trois mois?
— Il est venu me prier de lui prêter cent trente mille francs pour une opération de commerce qui de-
vaitêtre très-fructueuse... Vous m'avez dit que je devais avoir confiance dans mon frère... Je lui ai remis un bon pour le notaire qui a dû lui remettre cette somme...
— Et vous avez très-bien fait... Victorin est un garçon rempli d'intelligence ! qui n'a jamais eu qu'une pensée, celle de faire une grande fortune... et il la fera... Vous pensez bien qu'en travaillant pour lui il travaille aussi pour vous... Il m'a dit : « Je veux doubleras capitaux de ma sœur!... C'est joli, cela!...
— Mais qu'est-ce qu'il a donc fait des siens?
— Ils sont placés dans une autre affaire ; il ne pouvait pas alors les déplacer... comprenez-vous?
— Pas beaucoup... Je m'entends si peu aux affaires; du reste j'ai une entière confiance dans mon frère... Seulement je ne tenais pas à devenir plus riche...
— Vous avez tort! moi, qui ne serai pas fâchée de doubler aussi ma fortune dans des spéculations sures... et Victorin m'a bien assuré qu'il n'en faisait pas d'autres, je lui ai, de mon côté, remis tout ce que je possédais... mes rentes pour les vendre et la somme que M. votre père m'avait laissée.
— Quoi, madame, vous avez donné à mon frère tout ce que vous aviez?
— Oui, mon enfant! Ecoutez donc, à mon âge on
ne méprise pas l'argent, on est bien aise de pouvoir se donner mille petites douceurs, on aime à se dorloter... on devient paresseux... indolent, ou plutôt on n'a plus cette force, cette agilité qui permet de se servir soi-même et de n'avoir pas à chaque instant besoin d'être servi.
L'arrivée de Victorin interrompt cette conversation. Ce jeune homme a fait comme ses frères, il a beaucoup vieilli depuis dix-huit mois environ que son père est mort. Mais chez lui, le changement survenu dans ses traits n'annonce point l'abus des plaisirs , c'est une expression fiévreuse, c'est la tension d'un esprit sans cesse préoccupé qui se lit sur son visage, dans ses yeux, qui se fait voir dans toutes ses manières, qui sont celles d'un homme distrait, d'un homme qui vous écoute à peine quand vous lui parlez, parce qu'il a toujours les nerfs agacés, irrités par des revers qu'il est obligé de cacher.
La vieille dame et la jeune filie ont poussé un cri de joie en voyant entrer Victorin.
— Ah ! voilà mon frère ! . . .
— Voilà ce cher Victorin... Nous parlions de vous à l'instant, mon ami...
— Bonjour madame Sarget... bonjour Emma...
— Embrasse-moi donc, mon frère... Voyez î il n'y pensait seulement pas...
— Vous venez déjeuner avec nous, Victorin, c'est gentil cela...
— Non, non, madame. J'ai déjà déjeuné, moi. Oh! je ne fais point ce repas si tard que vous...
— Nous, mon frère, nous sommes un peu paresseuses... Écoute donc... rien ne nous presse...
— C'est juste, tandis que moi... j'ai tant d'affaires en train... de lettres à écrire... Je suis fort matinal...
— Mon cher Victorin, c'est très-bien d'aimer le travail... mais il ne faut pas trop se fatiguer non plus... Je vous trouve pâle... les traits altérés.
— Et les yeux cernés... Pourquoi as-tu les yeux cernés, mon frère?
— Pourquoi, elle est étonnante, cette Emma! Parce que j'ai passé plusieurs nuits... à écrire...
— Vous voyez, mon ami, que j'avais raison de dire que vous travaillez trop... votre santé en souffrira...
Victorin se promène avec agitation dans la chambre, en murmurant :
— Ma santé... ma santé est fort bonne... et ce n'est pas là ce qui m'inquiète!...
— Est-ce que quelque chose t'inquiète, mon frère?
— Moi... rien du tout, au contraire...
— As-tu vu mes frères depuis peu?
-- Ma foi non... Je n'ai pas eu le temps!,..
— Et vous venez nous apporter de l'argent, Viclorin, beaucoup d'argent, n'est-ce pas?
Le jeune homme se mord les lèvres pour dissimuler une grimace, et répond :
— Non, madame Sarget, non, je ne vous apporte pas d'argent... Oh! les affaires ne se terminent pas aussi vite que cela... Mais soyez tranquille, cela ne peut pas vous manquer...
— Oh! je suis bien tranquille, mon ami... Je sais que vous êtes un garçon sage, prudent... Vous n'aventurez pas vos fonds à la Bourse, vous?
— Je m'en garderais bien... Je guette les bonnes opérations, je les attends, et quand elles se présentent, je les saisis... Comme en ce moment, par exemple, une affaire m'arrive, où il y aura au moins trente mille francs à gagner... deux fois plus peut-être !... Mais pour l'entreprendre, il me faut cent mille francs tout de suite, et je viens les demander à ma sœur.
Emma ouvre de grands yeux, en s'écriant :
— Cent mille francs... et je t'en ai déjà prêté cent trente mille... Qu'en as-tu donc fait?
— Ce que j'en ai fait? Parbleu, je les ai placés dans une autre affaire excellente... qui te rapportera beaucoup! Mais je ne peux pas les reprendre, les déplacer maintenant... voilà pourquoi je t'en demande d'autres aujourd'hui, pour une autre opération infaillible, qu'il
serait très-fàcheux de laisser échapper... C'est clair, ce me semble, n'est-ce pas, madame Sarget?
— Certainement mon ami, certainement! Oh! je comprends la marche des affaires beaucoup mieux qu'Emma, moi!
— Alors, madame, vous pensez donc que je ferai bien de prêter encore ces cent mille francs à mon frère?
— Assurément, ma bonne amie, puisque c'est pour une opération qu'il ne veut point laisser échapper!...
— C'est que... il ne me restera plus rien alors... on m'a déjà fait payer tous les frais de la succession... mes frères m'ont dit qu'ils me rendraient cela...
— Sois donc tranquille ! on te les rendra tes frais ! . . . tes cent mille francs sont chez un banquier, je crois?
— Oui... qui me paye l'intérêt à cinq pour cent.
— Cinq pour cent ! belle misère vraiment ! moi je veux que ces cent mille francs-là te rapportent dix ou douze pour cent ! . . .
— Et mes fonds, à moi, Victorin?
— Vos fonds, chère dame, ce sera comme pour ceux de ma sœur... absolument la même chose... Tiens, Emma, signe ce papier que j'avais préparé... mets : « Approuvé l'écriture ci-dessus, » et signe...
La jeune lille signe en hésitant un peu, enfin elle donne le papier à son frère en lui disant :
— Mais à présent il ne nous reste plus que peu d'argent ici... n'est-ce pas, madame?
— C'est vrai... et le mois prochain c'est le terme... sept cents francs à payer... nous serons à court...
— Oh! soyez tranquille! je vous apporterai des fonds avant la fin du mois... ou pour la fin du mois au plus tard...
— Tu ne nous oublieras pas, mon frère?
— Mais non!... Maintenant, adieu, je cours chez le banquier retirer les fonds... je n'ai pas de temps à perdre, car je veux entreprendre ma nouvelle affaire dès aujourd'hui... Au revoir, madame Sarget.». bonjour Emma...
— Mon frère, ne nous oubliez pas... pour la fin du mois!...
Victorin ne répond plus, il est déjà loin ; il remonte dans son cabriolet et se fait conduire chez le banquier qui a les derniers fonds de sa sœur. Là il faut qu'il attende quelque temps, le banquier étant en affaires. Enfin on termine la séance en lui donnant un mandat de cent mille francs sur la Banque. Il se rend à la Banque, où il faut encore attendre assez longtemps. Lorsque enfin il a ses fonds, l'heure (le la Bourse est passée, et c'est là que le plus jeune des (ils de M. Monlaurent faisait ses opérations soi-disant assurées, mais dans lesquelles il avait déjà englouti toute
sa fortune, une partie de celle de sa sœur et tout l'argent qu'on lui avait prêté.
Victorin se promenait fort contrarié sur la place de la Bourse. Un beau jeune homme, bien élégant, bien fasbionable, et le monocle collé sur l'œil, se place devant lui et l'arrête :
— Que fais-tu donc là, cher, l'air ennuyé comme si tu venais d'entendre lire une tragédie?
— Ah! c'est toi, Roseville! Je suis contrarié, extrêmement contrarié t.. . j'ai cent mille francs à ma disposition... je voulais me rattraper à la Bourse, où jusqu'à présent je n'ai pas été heureux... j'aurais joué la hausse... J'étais certain que cela monterait aujourd'hui, et, en effet, les fonds ont monté et beaucoup même... mais j'arrive trop tard, la Bourse était fermée !...
— Mon bon, il y a une chose que je ne comprends pas, c'est ton amour pour ce jeu de Bourse, où il faut attendre la fin du mois pour savoir si l'on a gagné ou perdu... moi, j'aime à savoir vite mon sort!... parlezmoi du lansquenet, du bacarat... de l'écarté même... enfin de ces jeux: où dans une soirée on peut doubler, tripler ses capitaux, voilà ce que j'appelle des jeux amusants! Cela vous tient en haleine, vous émotionnc, vous fait passer à chaque instant de la crainte à l'espoir...
— Oui... mais que peut-on gagner dans ces soi-
récs-là?... quelques billets de mille franes... Je n'ai jamais trouvé de joueur qui voulût risquer plus... et ee n'est point un gain si médiocre qu'il me faut!...
— Je t'assure qu'il y a des réunions où l'on peut perdre ou gagner de très-forles sommes... C'est que tu n'as pas été présenté dans les bonnes maisons !... tiens, je vais ce soir dans une réunion où ce sera extrêmement brillant... Tout ce qu'il y a de mieux en hommes, les femmes sont peut-être un peu mêlées... mais que nous importe! au contraire, ce n'en est que plus amusant. Viens avec moi, je te présente.
— Et on y jouera gros jeu?
— Je t'en réponds ! Il vient là des étrangers cousus d'or... des princes russes, oh! mais de vrais Russes, qui perdent cent, deux cent mille francs sans sourciller ; des Américains qui passeraient la nuit à jouer., des Anglais, des Espagnols qui reviennent de la Californie et ne savent que faire de leurs pépites... il y a jusqu'à des Chinois qui sont très-joueurs aussi !
— Et les grecs que tu oublies !
— Oh! non... pas des grecs comme tu l'entends ! Madame Dalvimare est très-sévère s^ur le choix de ses invités, un joueur douteux ne serait pas reçu deux fois !
— Cependant tu m'offres de me présenter, et on ne me connaît pas?
2li
— Oui, mais on me connaît, moi, et Ton sait bien que je n'amènerais pas un joueur véreux!... Voyons, veux-tu y venir ce soir?
— Ma foi oui ! conduis-moi chez cette madame Dalvimare... je ne serai pas fâché de faire la partie de tous ces gens cousus d'or.
— Eh bien! dînons ensemble, et puis nous nous ferons conduire dans un charmant petit hôtel de la rue de Ponthieu. Oh! tu verras, cher, c'est tout tapis... glaces, fleurs, dorures... enfin c'est extrêmement chic !
Les deux jeunes gens vont fumer un cigare sur le boulevard des Italiens, et de là se rendent à la Maison- Dorée. Victorin mange peu ; en général, les joueurs n'ont point d'appétit, la passion qui les consume absorbe toutes les autres ; ils ne connaissent pas l'amour, ils sont insensibles au sourire d'une jolie femme, aux plaisirs delà table, aux charmes du spectacle, la pièce la plus intéressante, jouée par les premiers talents, les laissera indifférents, souvent même ils ne l'écouteront pas, tout préoccupés qu'ils seront de l'as de pique ou de la dame de cœur.
Roseville, qui est bien moins joueur que Yictorin, conte à son ami ses inlrigues, ses bonnes fortunes. Le jeune Monlaurcnt songe à tout l'argent qu'il a déjà perdu, Suais il est persuadé que la veine ne peut pas toujours lui être contraire, et que la chance heu-
LE JEU i'A
reusc doit lui «irriver. Il est impatient de se rendre chez madame Dalvimare, et son ami est obligé de lui dire :
— Patience, cher, nous ne pouvons pas nous y rendre avant neuf heures et demie au plus tôt; nous aurions l'air d'arriver de notre village... d'ailleurs les gros joueurs n'y sont jamais avant dix heures.
Enfin le moment de se rendre rue de Ponthieu est venu. Les deux amis s'y font conduire, et Yictorin voit que son introducteur ne l'a pas trompé. Tout est brillant, élégant chez madame Dalvimare; les salons, dont l'ameublement est fort riche, sont éblouissants de lumière ; les dames sont parées comme pour un bal, et presque toutes sont jolies; elles causent volontiers et sourient agréablement aux étrangers. Mais tout cela glisse sur le cœur de Yictorin, il ne regarde, il ne cherche que des tapis verts.
Quelques petites parties d'écarté sont seulement entrain, les gros joueurs ne sont pas encore arrivés.
Pour passer le temps, Victorin va se placer à une table où des dames jouent au chemin de fer. On n'y expose que de l'or, mais il trouve moyen d'y perdre quelques billets de banque, aussi les daines lui adressent des œillades très-expressives, c'est à qui lui fera le plus d'agaceries : on se penche sur son épaule, on s'appuie sur son bras, on lui adresse de ces demi-
mots qui valent une phrase tout entière... on pique son amour-propre en lui disant :
— Tiendrez-vous encore ceci...
— Et puis ceci?...
— Je tiens tout ! répond Yictorm qui ne trouve jamais les enjeux assez forts, et parvient cependant à laisser une dizaine de mille francs entre les mains de ces dames, qui quittent alors la partie en s'écriant :
— A présent nous allons danser !...
— Ah! très-bien, se dit Victorin, elles abandonnent la partie au moment où la chance allait me venir... mais aussi je suis un sot de jouer contre des femmes! est-ce que jamais on gagne avec elles... Enfin... ces gros joueurs arriveront, il faut l'espérer.
Les étrangers arrivent en effet, et bientôt de fortes parties s'engagent. Victorin examine quelque temps les personnages qui se placent à des tables de jeu. Bientôt le grand seigneur russe prend la main à une partie de lansquenet et commence sa banque en jetant trois billets de mille francs devant lui. Trois joueurs font la somme; le banquier gagne et dit :
— H y a six mille francs, messieurs?
— Banco ! s'écrie Victorin en s'approchant de la table de lansquenet sur laquelle il met six billets de mille francs.
On s'empresse de faire place à ce jeune homme qui
s'annonce si bien. Le Russe tire les cartes et gagne. Il dit alors du même ton froid qu'auparavant :
— Il y a douze mille francs, messieurs?
— Banco! dit Victorin en remettant des billets sur sur le tapis.
Le banquier amène deux as. Jl recommence sa phrase toujours sur le même ton et dont le chiffre seul est changé :
— Il y a vingt-quatre mille francs à faire, messieurs?
— Banco ! répond Victorin, dont la voix trahit l'émotion, bien qu'il fasse son possible pour la maîtriser.
Cette fois, la partie devient si intéressante, que beaucoup de personnes quittent leur place pour s'approcher de la table de lansquenet. Le Russe tourne les cartes et gagne de nouveau. Il met les billets en tas devant lui et crie :
— H y a maintenant quarante-huit mille francs a faire... mais je retirerai si c'est trop...
— Non... non... je les fais... Banco pour les quarante huit mille francs! dit Victorin d'une voix frémissante et en étalant sur la table toute la somme qui lui restait et qui justement était de quarante-huit mille francs.
— Ah ! bravo! monsieur, vous êtes un beau joueur !
23 i LE JEU
dit le seigneur russe en souriant à son adversaire, et j'aime à faire la partie avec des personnes qui jouent aussi largement que vous !
Victorin ne répond rien; il attend avec anxiété que le banquier tourne les cartes... Chacun dans le salon semble partager son impatience, et il est probable que presque tous les vœux sont pour le jeune homme qui joue contre quelqu'un qui n'a nullement besoin de gagner.
Le plus grand silence se fait. Le banquier tourne les cartes... il amène deux dames. Victorin a encore perdu.
— Il y a quatre-vingt-seize mille francs à faire! dit le Russe avec son flegme habituel.
Mais personne ne répond. Victorin s'est éloigné de la table, il ne peut plus jouer, il n'a plus rien. Il a perdu quatre-vingt-dix mille francs au lansquenet et dix au chemin de fer, ce qui complète les cent mille qu'il avait sur lui.
Il s'éclipse du salon la tête basse, l'œil enflammé, l'air farouche... Une fois dehors, il s'abandonne à sa fureur, s'arrache les cheveux, maudit le sort qui le poursuit, et s'écrie à chaque instant : « Plus rien ! plus rien î »
Et ne croyez pas qu'en cet instant il songe à sa sœur qu'il a ruinée, à madame Sarget qu'il réduit ta la
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misère, à son frère et à bien d'antres auxquels il doit des sommes plus ou moins fortes. Une seule chose l'occupe : c'est de savoir comment il pourra se procurer encore de l'argent pour recommencer à jouer.
La fin du mois était arrivée, et Victorin n'avait pas reparu boulevard Malesherbes.
Emma était inquiète, mais elle n'osait pas trop le laisser voir devant sa tutrice qui ne cessait de dire :
— Victorin va venir aujourd'hui... Assurément il viendra... il sait que nous allons nous trouver à court d'argent...- Oh! ce sont ses occupations qui le retiennent... Je suis sûre que ce n'est pas sa faute s'il n'est pas encore venu.
— Madame, vous savez que je n'ai plus que cinq
cents francs dans mon secrétaire... J'ai fait meubler cette maison avec élégance, mais cela m'a coûté trèscher...
— Je le sais, mon enfant, j'ai vu le mémoire du tapissier Vous êtes assez riche pour vous être donné
un ameuhlement à la mode... Il ne s'agit pas de cela... moi, j'ai en caisse environ quatre cents francs...
— Mais le quinze il faut en donner sept cents pour le terme du loyer... et tous les jours on en dépense de l'argent...
— Sans doute... Oh! mais Victorin ne nous laissera pas dans l'embarras ! Il va venir î
Au lieu de Victorin, c'est le beau Saint-Estève qui se présente chez ces dames et qui va baiser la main de madame Sarget, en s'excusant de ne point être venu depuis quelques jours ; mais il était retenu par une vieille tante malade dont il hérite, et, bien qu'il méprise l'argent, il a cru de son devoir de faire compagnie à sa tante qui est très-riche et l'aime beaucoup.
Emma écoute tout cela avec la plus parfaite indifférence ; mais madame Sarget s'empresse de répondre :
— Vous faites bien d'arriver, mon cher monsieur Saint-Estève, car Vous allez nous rendre un service.
— Un service', madame. Ah ! je suis trop heureux que vous me fournissiez une occasion de vous prouver
mon zèle, mon empressement à vous être agréable... Disposez de moi... un, deux, trois services... Ordonnez, je suis prêt!...
— Mon cher monsieur, reprend la vieille dame en riant, figurez-vous que vous voyez des personnes qui sont sans le sou> ou à peu près, car c'est à peine si elles ont de quoi payer leur terme!...
Le jeune homme ouvre de grands yeux, puis se met à rire aussi :
— Ah! la bonne plaisanterie. Je vois ce que c'est! Vous avez perdu la clef de votre secrétaire, de votre caisse, ou bien il y a un secret que vous ne pouvez plus trouver... Vous voulez savoir si je le trouverai, moi?
— Non, ce n'est pas cela!... nous ouvrons parfaitement nos secrétaires. Mais je ne plaisante pas en vous disant que nous sommes presque sans le sou... Heureusement cela ne nous inquiète pas... c'est l'affaire de quelques jours... Il faut que vous sachiez que nous avons confié tous nos fonds à Victorin Monlaurent, un des frères d'Emma : un garçon rempli d'ordre, d'intelligence... qui travaille jour et nuit, parce qu'il veut devenir millionnaire... et il le deviendra!... et il doublera la fortune de sa sœur... et mon petit avoir en même temps...
Saint-Estève, qui est devenu sérieux, interrompt la vieille dame :
— Vous avez confie des fonds à ce monsieur... Mais je pense bien que mademoiselle ne lui a pas remis toute sa fortune?
— Pardonnez-moi... nous avons tout mis entre les mains de Victorin... Emma ne voulait pas, elle se trouvait assez riche... Mais je lui ai dit : « Mon enfant, on ne l'est jamais trop... Celui qui t'épousera sera de mon avis... »
— Ainsi mademoiselle a retiré ses fonds qu'elle avait, je crois, chez un notaire et chez un banquier?
— Oui, monsieur, ma tutrice me l'a conseillé... et mon frère m'en a tant priée...
— Mais que fait-il donc, M. votre frère... quelle est sa position dans le monde?
— Mon Dieu.... je n'en sais rien, monsieur...
— Victorin! reprend madame Sarget, il fait des spéculations.*, des opérations commerciales... Oh! soyez certain que c'est un garçon trop sage pour aventurer les fonds qu'on lui confie... Il ne- va qu'à coup sûr!... Il doit nous apporter de l'argent d'un moment à l'autre... Mais en attendant je pense que cela ne saurait vous géner de nous prêter un billet de mille francs... pour quelques jours seulement... Demain peut-être nous vous le remettrons, voilà pourquoi j'agis sans façon en vous faisant cette demande...
La figure de Saint-Estève a complètement changé
d'expression, ses traits se-sont allongés, l'air aimable, le sourire gracieux ont disparu; l'embarras, l'inquiétude les ont remplacés. Il balbutie ou plutôt bredouille d'une voix saccadée :
— Ab! c'est mille francs dont vous avez besoin... Oh! cela ne me gêne pas du tout... assurément... Seulement je ne les ai pas sur moi... Je vais aller vous les chercher... J'ai mon cabriolet en bas... Je reviendrai bientôt.
— Ne revenez que demain si vous n'avez pas le temps aujourd'hui...
— Mais quelle est l'adresse de M. voire frère Yictorin... Je pourrais y passer... pour lui rappeler que vous l'attendez...
— Oh! oui, monsieur, ce serait très-aimable à vous. Mon frère demeure rue Saint-Georges, 27.
— Fort bien... J'irai le voir...
— Alors, s'il n'a pas le temps devenir, dit madame Sarget, qu'il vous remette des fonds pour nous... Comme cela vous n'aurez pas besoin de nous prêter...
— Oh! madame... je serai trop heureux... Mais je ne veux pas perdre de temps... Je vais faire vos commissions... Au revoir, mesdames...
— A bientôt, monsieur Saint-Estève?...
— Oui... oui... à bientôt
Le beau monsieur, qui paraissait fort pressé de
partir, a pris son chapeau et disparaît si proniptement qu'il renverse une chaise pour trouver plus vite la porte, ce qui fait beaucoup rire Emma qui s'écrie :
— Mon Dieu ! comme M. Saint-Estève était pressé de s'en aller... Il a manqué de renverser aussi la console!...
— Cela prouve le zèle qu'il met à nous être agréable... Nous devons lui en savoir gré...
— Je ne sais pas si c'est ce zèle-là qui avait si complètement changé sa physionomie... Mais en apprenant que j'ai confié toute ma fortune à mon frère, il a fait une si drôle de figure... Ah ! j'ai cru qu'il allait pleurer...
— Emma, vous n'aimez pas ce jeune homme, vous êtes une ingrate... puisqu'il voudrait que vous fussiez pauvre pour vous enrichir en vous épousant.
— Que sait-on!... Il va peut-être en avoir l'occasion...
— Que c'est ridicule ce que vous dites-là i . . . N'allezvous pas suspecter la bonne foi de votre frère, maintenant?
— Dieu m'en garde, madame, seulement je me trouvais très-bien comme j'étais... Je ne suis pas ambitieuse, moi!
— C'est bien, mademoiselle; mais à votre âge on se laisse guider par des personnes qui ont de l'expérience !
2i2 ON DÉCOUVRE LE POT AUX ROSES
— C'est aussi ce que j'ai fait, madame. Cependant la journée s'écoule et M. Saint-Estève n'a
point reparu. Emma ne dit rien, mais au fond de son cœur elle est enchantée du peu d'empressement que ce monsieur met à leur être utile.
Madame Sarget ne peut s'empêcher de murmurer par moments :
— C'est singulier que M. Saint-Estève ne revienne point... Ah! les jeunes gens... il aura rencontré des amis qui l'auront emmené... ou peut-être sa tante estelle retombée malade I...
Emma ne répond point. La soirée se passe comme la journée, et l'on va se coucher sans avoir plus entendu parler de M. Saint-Estève que de Yictorin.
Le lendemain une inquiétude vague s'est emparée de la vieille dame. A chaque moment elle prête l'oreille, espérant que la sonnette du dehors se fera entendre ; mais personne n'arrive, et lorsque midi a sonné, Emma ne peut s'empêcher de dire :
— Trouvez-vous, madame, que M. Saint-Estève soit si empressé de nous obliger... Je crois que ce jeune homme si désintéressé ne se soucie pas du tout de vous prêter mille francs!...
— Je n'y comprends rien ! Il faut qu'il lui soit survenu quelque accident... Et Yictorin qui ne donne pas de ses nouvelles... 11 est sans doute malade aussi.
ON DÉCOUVRE LE POT AUX 110 si; s 243
— Et dans trois jours c'est le quinze... Nous n'avons pas L'habitude d'être en retard pour notre loyer...
— Ma chère enfant, je vais prendre une voiture et me faire conduire chez Yictorin, car il faut savoir ce que tout cela veut dire. Je le tancerai d'importance pour lui apprendre à nous oublier ainsi !
— Oh! oui, madame, allez chez mon frère, et si vous ne le trouviez pas, voyez mes frères, Félicien ou Adolphe; il me semble qu'il est plus naturel de leur emprunter mille francs, à eux, qu'à ce M. Saint- Estève auquel il me serait pénible d'avoir des obligations...
— Oui... au fait, puisque ce monsieur ne revient pas... Oh! mais je gagerais qu'il lui est arrivé quelque chose...
Madame Sarget termine vivement sa toilette ; elle envoie la domestique lui chercher une voiture, et elle part, en disant à Emma :
— Si M. Saint-Estève vient pendant mon absence.. . ce qui est présumable, vous le prierez de m'attendre.
— Oh! je gage bien que je n'aurai pas cette peine ! . . .
La vieille dame se fait conduire à la demeure de Yictorin. Elle entre dans la maison et demande au concierge :
— M. Yictorin Monlaurent? .. est-il chez lui?
Le concierge se donne un air goguenard, en murmurant :
— Ah! ouiche!... En voilà un qui se fait demander maintenant!... Mais bernicle! les oiseaux sont dénichés.
— Est-ce que vous ne m'avez pas entendue, concierge; je désire savoir si M. Victorin Monlaurent est chez lui... Est-ce qu'il ne demeure plus ici?
— Ma foi, je serais bien embarrassé pour vous dire où il perche à présent; mais il doit être loin s'il court toujours!...
— S'il court toujours... Il est donc en voyage ; expliquez-vous mieux... Je ne comprends pas...
— C'est cependant bien facile à comprendre... Ce jeune homme a fait des bamboches, des dettes de tous les côtés... car, Dieu merci, il en vient ici des créanciers! et il y a trois semaines il a disparu, il est parti sans payer personne... il a levé le pied comme on dit!...
Madame Sarget pâlit, jaunit, verdit, son nez a l'air de s'enfler ; elle saisit le bras du concierge, en s'écriant :
— Cela ne se peut pas... vous faites erreur... Je vous parle de M. Victorin Monlaurent, un jeune homme de bonne famille... grand travailleur, fort riche...
— Fort riche, oui, on dit qu'il l'était quand il est
venu demeurer ici... Mais malgré cela il ne payait jamais personne... Il doit encore ses meubles au tapissier, et deux termes au propriétaire, sans compter le courant...
— Et c'est bien de Victonn Monlaurent que vous parlez?
— Oui, madame, un assez joli garçon du reste, un peu petit, un peu maigre, un peu jaune...
— Et vous ne savez pas où il est maintenant; il n'a pas donné son adresse?
— Le plus souvent!... Il a filé sans rien dire... pour dépister ses créanciers.
— Oh mon Dieu! Oh mon Dieu! Oh mon Dieu!... Et madame Sarget est remontée dans son liacre,
tandis que le concierge rentre dans sa loge en se disant :
— Il paraît que cette dame-là y est pour une somme conséquente!... Via ce que c'est que de prêter aux jeunes gens !
La tutrice d'Emma ne peift encore se persuader que ce concierge lui a dit vrai, et elle se lait conduire à la demeure de Félicien, espérant, par celui-ci, avoir des renseignements positifs sur Victorin, et savoir où le trouver.
— M. Félicien Monlaurent, demande la vieille dame à une portière qui répond :
— Il ne loge plus ici, madame, il demeure maintenant rue des Martyrs... Tenez, voici son adresse.
Madame Sarget prend l'adresse, se fait conduire à la nouvelle demeure de Félicien ; elle est surprise de trouver une maison sale, délabrée, d'un aspect pauvre, et fait sa demande à une vieille portière qui est comme la maison.
— M. Félicien Monlaurent, s'il vous plaît?
— M. Félicien!... ah! pardi, vous tombez bien... il y est... Ordinairement à c'te heure il n'y est pas, il va tenir les livres chez son gros épicier... Mais aujourd'hui il n'y a point zété vu qu'il est un peu malade... même que je lui fais de la mauve avec du jus se de réglisse, que c'est délicieux pour les rhumes... Et il tousse ce pauvre monsieur que ça en fait aboyer Azor!... que j'emmène avec moi pour faire le ménage de mon locataire.
Madame Sarget écoute tout cela sans y rien comprendre, et dit :
— Je crois, madame, que vous faites erreur et que votre locataire n'est pas le jeune homme que je cherche... Celui que je demande, M. Félicien Monlaurent, est fort riche et ne tient pas les livres chez un épicier.,.
— Ah! écoutez, mon locataire a été fort à son aise aussi à ce qu'il m'a dit, car il soupire toute la journée
en regrettant sa fortune et en s'écriant : « Ah ! les femmes! les femmes!... » Il paraît, entre nous, qu'il en a un peu trop goûté!... Faut les aimer... c'est le devoir de l'homme... nous le méritons! mais faut pas outrepasser les hornes de la nature...
— Comment est-il votre locataire?
— Un hlond, très-grand, des yeux faïence, bigrement maigre à présent... Je lui présuppose de vingtsept à vingt-neuf ans...
— Ce signalement se rapporte, et il est chez lui?
— Oui, madame, ous'qu'il tousse à vous abrutir...
— Je vais monter... Quel étage, s'il vous plaît?
— Au cintième... la porte à côté des lieux... Mais on n'a de l'odeur que quand il pleut!...
Madame Sarget monte un escalier sombre et sale, où les marches vous font glisser à chaque pas ; enfin elle arrive au cinquième, ouvre une porte et se trouve dans un affreux réduit. Félicien est assis sur une misérable couchette. Il est tellement changé qu'elle a de la peine à le reconnaître. Mais le jeune homme la reconnaît fort bien ; il s'écrie : ■
— Tiens, madame Sarget I... Ah! c'est gentil de venir me voir. . Je serais allé chez ma sœur si je n'avais pas la fièvre... Je voulais lui emprunter de l'argent... Mais vous m'en prêterez, c'est la même chose.
La vieille dame est stupéfaite ; elle contemple Félicien, en murmurant :
— Comment, c'est bien vous, Félicien... dans cette misérable chambre... Pourquoi avez-vous quitté votre beau logement... Qu'est-ce que cela signifie?
— Ça signifie que je n'ai plus rien... que les femmes m'ont plumé... Oh! mais ce qui s'appelle plumé à blanc!... C'est surtout Anita et Antonia qui m'ont achevé... Oh! Anita... hum!... hum!... A présent je bois de la tisane!... et j'ai à peine la force de me tenir
. sur mes jambes!
— Est-ce bien possible, mon Dieu! vous, Félicien, qui baissiez les yeux devant moi...
— Ah ! ça ne prouve rien, ça !.. .
— Et votre frère Yictorin, le voyez-vous, où est-il maintenant... j'ai besoin de le savoir...
— Victonn... est-ce que j'en sais rien! Qu'est-ce que cela me fait... un avare! Je lui ai emprunté de l'argent, il m'a refusé... qu'il aille au diable!... Mais ma petite sœur m'en prêtera, n'est-ce pas, madame Sarget?
— Non, monsieur, non... n'y comptez pas!... De l'argent pour favoriser vos débauches... jamais... Et d'ailleurs... quand elle le voudrait... 0 mon Dieu... il ne nous reste plus qu'un espoir. Adieu, monsieur Félicien...
— Comment, vous me quittez comme ça, maman Sarget; donnez-moi au moins dix francs pour ma portière...
La pauvre dame n'écoutait plus. Elle descend les cinq étages en trébuchant à chaque marche, passe, sans répondre, devant la portière qui lui crie :
— C'est-y votre monsieur?
Et remonte dans sa voiture pour se faire conduire chez Adolphe Monlaurent.
Celui-ci n'a point déménagé; elle le trouve à table entre ses fidèles compagnons Flanquette et Goudmann. Ces trois messieurs sont déjà à peu près ivres, mais le gros Adolphe l'est bien plus que les deux autres.
En voyant entrer chez lui madame Sarget qui, grâce à son nez, était toujours très-reconnaissable, Adolphe pousse une exclamation de surprise qui fait peur à ses deux convives :
— Madame Sarget!... Quel bonheur, c'est madame Sarget qui vient déjeuner avec nous... En voilà une surprise! nous avons déjà déjeuné, mais ça ne fait rien, nous continuerons... Nous déjeunons toute la journée, nous autres... Jean! une assiette... des verres... plusieurs verres...
— Mais non, mon cher monsieur Adolphe, je ne viens pas pour déjeuner... Oh! je n'ai pas faim... d'ailleurs c'est fini.
2ôO on découvre le pot aux roses
— Bah! bah! vous boirez... j'ai du vin de dames... et du Champagne... vous aimez le Champagne?...
— C'est le vin du beau sexe!... murmure M. Flanquette en tachant de se donner un air posé.
Madame Sarget cherchait à reconnaître le jeune Adolphe dans ce gros monsieur aux joues bouffies, au nez violet, dont les yeux étaient rapetisses et avaient cette expression vague et stupide des gens ivres. Elle portait ensuite ses regards sur Flanquette, qui faisait son possible pour se tenir droit, et le négociant en lorgnettes, qui lui souriait et la saluait continuellement.
Adolphe emplit des verres à pattes avec un autre vin que Jean vient de mettre sur la table, en présente un à madame Sarget, et ces messieurs trinquent en balbutiant :
— A la santé des dames ! . . .
— Ah! il être pon, ce vin-là... c'être du Champagne rouche?
— Eh non... c'est du grenache... Comment... vous, Goudmann, vous ne le connaissez pas...
— Du canàche... non, j'affre bas encore bu..
— Eh bien, maman Sarget... trinquez donc avec nous...
La vieille dame repousse le verre en répondant :
— Non, encore une fois, Adolphe, je ne suis pas venue ici pour boire ! ...
— Pourquoi, diable, y ètes-vous venue alors?
— Pour apprendre des nouvelles de votre frère Victôrin, pour que vous me disiez ce qu'il fait... ce qu'il est devenu, car il faut absolument que je le trouve...
— Victôrin... c'est un filou... il m'a emprunté
quarante mille francs Au lieu de me les rendre, il
m'en demandait d'autres... mais nix... pas comprenir!... Je ne l'ai pas revu depuis... Flanquctte l'a cherché partout... Impossible de mettre la main sur lui... Et Félicien m'en doit quinze mille, que je ne re verrai jamais... Obligez donc vos frères! merci... j'en ai assez... à votre santé...
— Je vous avais avertis, dit M. Flanquctte, je vous avais prévenu qu'il ne fallait jamais prêter d'argent à ses parents... c'est autant de perdu!... n'est-ce pas Goudmann?
Goudmann répond de l'œil et de la tôte^ en savourant son vin de Grenache.
— 0 mon Dieu... il serait possible;.; mais Victôrin a ruiné votre sœur... il nous a pris tout ce que nous possédions, sous le prétexte de tripler nos capitaux !
— Ça ne m'étonne pas! je l'en crois très-capable... Décidément j'aime mieux le Champagne! ça, c'est trop sucré!..,
— Mon cher Adolphe, votre sœur se trouve gênée. ..
Vous ne refuserez pas de lui prêter deux ou trois mille francs... Grâce au ciel, vous devez être encore riche, vous ?
Le gros Adolphe regarde la vieille dame d'un air hébété, puis il se tourne vers son ami Flanquette, en balbutiant :
— Flanquette, est-ce que nous sommes encore riche... Parle, mon associé?
M. Flanquette se redresse, se mouche et répond d'une voix pâteuse :
— Hélas ! notre entreprise sur les eaux-de-vie n'ayant point réussi comme nous l'espérions... cela nous a bien gênés... Maintenant nous avons mis presque tous nos fonds dans les rhums... et nous attendons des rentrées... Goudmann, les rhums ont -ils monté hier?
— J'en alfre monté quatre pouteilles chez moi... touchours du même... de celui...
— Assez! pas un mot de plus!
— Comment, Adolphe, est-ce que vous refuseriez de venir en aide à votre sœur?
— Ma chère madame Sarget... j'ai aidé mes frères, c'est bien assez... ça ne m'a pas profité!... D'ailleurs, pourquoi ma sœur a-t-elle donné tout son argent à Yictorin... En voilà une boulette... Et vous, sa tutrice... vous avez souffert ça... à votre santé...
o.N DÉCOUVRE LF1 POT AUX ROSES 25"
— Moi!... moi!... balbutie la pauvre dame qui ue peut plus parler. Moi... ah! oui, je suis bien coupable!...
Et sortant désespérée de la pièce où trônent les trois ivrognes, madame Sarget a regagné sa voiture; c'est à peine si elle a la force de dire au cocher de la ramener où il Ta prise. Elle arrive chez elle, bouleversée, tremblante, les yeux tout en pleurs.
Emma, effrayée en voyant en quel état est sa tutrice, s'empresse d'aller à elle, l'entoure de ses bras, veut la conduire à un fauteuil, mais la vieille dame résiste; elle veut absolument tomber aux genoux de sa pupille, et, là, murmure d'une voix entrecoupée par les sanglots :
— Maudissez-moi, mon enfant, car c'est moi qui vous ai perdue... Vous êtes ruinée... Je n'ai plus rien... Mon désir de m'enrichir a causé ma perte et la vôtre... La mienne ne serait rien... mais vous, qui aviez de quoi vivre heureuse... je vous ai réduite à la misère... Àh! c'est affreux, je ne me le pardonnerai jamais!.,.
La jeune fille est obligée de consoler sa tutrice, de lui jurer qu'elle lui pardonne, qu'elle ne lui en veut pas et qu'elle saura supporter l'adversité. Alors madame Sarget fait à Emma le récit de tout ce qu'elle a appris et vu dans ses courses.
2oi ON DÉCOUVRE LE TOT AUX ROSES
Emma est surtout touchée de l'état de ses frères Félicien et Adolphe, puis elle murmure :
— Yictorin, un filou... Oh! non, je ne croirai jamais cela!...
— Et... et M. Saint-Estève est-il venu? demande madame Sarget d'une voix tremblante.
— Oh! non, il n'est pas venu, et j'en rends grâce au ciel!... Songez-vous, madame, combien il me serait cruel maintenant de contracter envers ce monsieur des obligations que je ne saurais comment acquitter... Tenez, madame, dans le malheur qui nous arrive je vois, moi, un côté heureux, c'est qu'il vous apprend à connaître ce monsieur soi-disant si désintéressé, et qui, disait-il, ne m'aimait que pour moi-même!... Il a fui avec ma fortune... comme les hirondelles devant l'hiver!...
— Mais enfin, mon enfant, nous ne possédons plus rien! Qu'allons-nous faire? Qu'allons-nous devenir?
— Madame, nous possédons encore cet élégant mobilier qui a coûté près de dix mille francs ; nous allons le revendre, puis nous quitterons tout de suite celte jolie maison; nous renverrons les deux domestiques, nous prendrons un petit logement bien modeste, et... je travaillerai!...
— Travailler!... vous, Emma, accoutumée à l'aisance, au bien-être...
— Pourquoi pas, madame, je ferai comme mon cousin Félix... Il travaille maintenant, lui, et il ne s'en trouve pas plus mal, au contraire; je suis jeune, j'ai du courage, je travaillerai pour nous deux... et je sens que je serai fière en sachant que mon existence est utile à quelqu'un.
On était dans le [pins fort de l'hiver. Félix ignorait tous les changements arrivés dans la position de sa cousine; depuis qu'il avait été s'informer chez le concierge du boulevard Malesherbes, et qu'il avait su que le beau Saint-Estève était reçu par madame Sarget comme le futur mari d'Emma, il s'était promis de ne plus chercher à revoir celle qui ne devait pas être sa femme. Tous les mois cependant il se rendait au moins une fois au parc de Monceaux, mais c'était pour donner quelque chose à la petite mendiante, qui, sans même qu'il l'interrogeai, lui disait tristement :
Il, Y A I) i: S CHUTES HEUREUSES 2U1
— Votre jolie cousine ne vient plus se promener par ici!
Félix cherchait clans le travail une distraction à cet amour qu'il essayait en vain de bannir de son cœur; mais il avait perdu sa gaieté, et le docteur Choubert faisait de vains efforts pour la lui rendre.
Un matin, le docteur se trouve dans la rue vis-à-vis d'un gros gaillard à figure réjouie, qui le salue en s'écriant :
— Tiens!... c'est monsieur le médecin, l'ami de mon frère de lait, qui est venu à ma noce, où il a bu rubis sur le pouce!...
— Eh! mais... vous êtes monsieur Dufilet .. En effet, monsieur, j'ai eu le plaisir d'aller dansera votre noce... au lac du parc Saint-Fargcau...
— C'est ça, vous y êtes, on s'est amusé, n'est ce pas?
— Beaucoup ! Pour ma part j'en ai gardé un bien agréable souvenir, et madame votre épouse, comment se porte-t-elle?
— Laurette?... Oh! ça va joliment bien!... Dites donc, ça y est!...
— Ça y est?... Je n'y suis pas, moi '
— Je veux dire que... elle se porte pour deux maintenant... Hein? comprenez-vous?
— Ah ! vous voulez dire que madame est enceinte peut-être.
— Oh! il n'y a pas de peut-être!... Ça y est!... déjà grosse comme un bœuf!... et même que j'étais sorti pour m'informer d'un accoucheur, parce que, d'un moment à l'autre... vous comprenez. . faut pas se laisser surprendre! Il y a bien M. Dardard qui veut absolument nous procurer une sage-femme qu'il protège... mais mon épouse ne se fie pas à Dardard! Laurette dit : « Quand je serais pour accoucher, au lieu d'une sage-femme, il m'enverrait une tireuse de cartes!...
— Ah! c'est ce monsieur, sujet aux quiproquos?
— Oui! vous savez ce qu'il a fait à la noce de Gigotcau... Merci... il empêcherait ma femme d'accoucher.
— Mais dites donc, si vous n'avez personne en vue, je suis là, moi.
— Bah ! vraiment? Est-ce que vous en pincez?
— H y a déjà plus de trois cents enfants qui me doivent le jour.
— Ah! farceur... Oh! mais alors ça y est, c'est dit... Venez tout de suite que je vous présente à Laurette, elle sera très-contente de vous revoir.
Dufilct emmène le docteur à son étal. La belle Laurette est au comptoir. Elle reconnaît sur-le-champ le docteur et montre la plus grande joie de l'avoir pour accoucheur. De son côté Dufilct est enchanté. Il veut aller trouver son frère de lait et lui apprendre que
c'est son ami qui le rendra père. Mais le docteur lui dit :
— Ne vous dérangez pas, je compte voir Félix tantôt, et je ne manquerai pas de lui dire que madame a bien voulu m'agréer pour son accoucheur.
— .Et de plus môme que vous serez le mien aussi : je veux dire mon médecin quand je serai malade... Oh ! mais ça y est!
Le docteur a quitté ses nouveaux clients. Ses affaires l'ont conduit dans le haut du faubourg Saint- Martin, lorsqu'un cri part à côté de lui : c'est une dame que le verglas a fait tomber. On s'empresse pour la relever, et Choubert arrive un des premiers; en regardant la personne qu'il vient secourir, il est fort étonné de reconnaître madame Sarget qu'il voyait souvent lorsqu'il était le médecin de M. Monlaurent.
C'est en effet la tutrice d'Emma qui vient de se laisser choir. Elle n'est pas blessée, mais fortement contusionnée sur le côté et au genou. Le docteur veut faire avancer une voiture pour la ramener chez elle, mais la vieille dame s'y oppose en disant qu'elle demeure à deux pas.
— Alors prenez mon bras, madame, je vais avoir l'honneur de vous reconduire chez vous, où je vous ferai en même temps une ordonnance... car après une chute il est toujours bon de boire quelque chose.
Madame Sarget n'avait pas encore reconnu le doc-
teur; c'est en lui donnant le bras, en la conduisant chez elle qu'il se nomme et se félicite de s'être trouvé là pour venir à son aide.
La vieille dame, encore étourdie par sa chute, regarde Choubert en murmurant :
— En effet, monsieur, je commence à vous reconnaître... Oui, vous avez été médecin de M. Monlaurent.
— Pas très-longtemps. Mais par quel hasard, madame, vous trouvé-je seule, à pied, dans un quartier si éloigné du vôtre, car vous demeurez, je crois, boulevard Malesherbes?
Madame Sarget pousse un gros soupir et regarde le docteur en balbutiant :
— Ah! monsieur, vous ignorez donc tous nos malheurs!...
— Vos malheurs! mais je ne sais absolument rien, madame; mademoiselle Emma aurait-elle eu aussi quelques peines... quelques chagrins?
— Oh! bien pis que cela, monsieur... Nous avons tout perdu... Nous sommes ruinées... Victorin... le frère d'Emma, qui voulait, disait-il, tripler noire fortune, a disparu avec notre argent....
— Serait-il possible...
— C'est ma faute, monsieur. C'est moi qui ai conseillé à ma pupille de confier ses fonds à son frère... et maintenant la pauvre petite travaille pour nous
nourrir... Venez, monsieur, c'est ici que nous demeurons, au quatrième étage. Venez... vous allez voir notre pauvre logement. Il y a déjà deux mois que nous habitons là... et Emma ne s'est pas encore plainte une seule fois.
Le docteur a le cœur serré. Il a peine à croire tout ce qu'il vient d'entendre. En entrant dans un petit logement bien modeste, mais bien propre, en apercevant la jeune fille qui travaille à l'aiguille devant une cheminée, où brûlent à peine deux tisons, Choubert court à elle et commence par l'embrasser avec des larmes dans les yeux, puis il murmure :
— Pardonnez-moi, chère demoiselle, pardonnezmoi, chère enfant, si je me suis permis... mais en vous retrouvant ainsi... vous que j'ai hissée riche et heureuse... cela m'a fait un mal... Ah! permettez-moi de vous embrasser encore... pour me consoler un peu.
Emma presse avec joie les mains du docteur; elle est heureuse de le revoir, et sourit en lui disant :
— Ah! monsieur, dans l'adversité je sens que Ton est heureux de revoir des personnes qui nous aiment, et vous êtes la première qui nous témoigne de l'intérêt, de l'amitié depuis nos malheurs...
— Mais, chère demoiselle, pourquoi n'avez-vous pas fait savoir à vos amis ce qui vous est arrivé...
Votre cousin Félix l'ignore comme je l'ignorais moimême.
Emma baisse les yeux en répondant :
— Mes frères ont refusé de venir à mon aide. Madame Sarget a prétendu qu'il était inutile de s'adresser à d'autres. Et puis, je vous avouerai que je croyais mon cousin instruit de nos malheurs, et je me disais en moi-même : Ce n'est pas bien à lui de ne point venir nous consoler.
— Je vous répète, mademoiselle, que Félix vous croit toujours riche, toujours heureuse et prête à épouser un beau monsieur qui vous accompagnait à la promenade...
" — Comment? il croyait cela...
— S'il avait connu votre changement de position, mai^ il serait déjà à vos pieds!...
— / h ! monsieur, que cela me fait de bien d'entendre c ela !
— Madame Sarget a toujours fort mal jugé votre cousin... parce qu'une fois il a eu le malheur de se moquer de son nez. Oh! les femmes, blessez leur amour-propre, elles ne l'oublieront jamais... Mais ce jeune homme qui devait vous épouser, et qui est riche, lui, ce M. Saint-Estève, comment peut-il vous laisser dans cette position?
— M. Saint-Estève!... mais depuis que je suis rui-
née, il a passé deux fois près de moi dans la rue, et il a détourné la tète pour ne point me saluer!...
— Quel cuistre!...
— Oh! monsieur, convenez que je suis bien heureuse de ne pas avoir épousé ce monsieur-là.
— Ma foi, oui, c'est une consolation...
— Mais par quel hasard ctes-vous venu ici ce matin, docteur?
— C'est bien un hasard, en effet... Madame est tombée, elle a glissé dans la rue... Et j'en bénis le ciel... puisque sa chute n'est nullement dangereuse, et que cela m'a permis d'apprendre tout ce qui vous est arrivé !
— Docteur, je ne puis croire que Victorin nous ait entièrement ruinées! murmure madame Sarçet. Est-ce que vous seriez assez bon pour vous informer... pour tâcher d'avoir de ses nouvelles... car ses deux frères ne m'ont pas écoutée...
— Oui) madame, oui, comptez sur moi, je vais m' informer, demander... Oh! je vous réponds que j'aurai des renseignements certains. J'ai un ami qui est chef à la préfecture de police, et par lui je saurai ce que M. Victorin est devenu* Demain, pas plus tard, je viendrai vous dire ce que j'aurai appris. En attendant, madame, buvez une infusion de vulnéraire, et tenez-vous chaudement. Au revoir, chère demoiselle!...
Et le docteur ajoute tout bas, en serrant la main d'Emma :
— Dès aujourd'hui Félix saura que vous n'êtes plus une riche héritière... et je vous réponds bien que cela ne l'empêchera pas de vous saluer.
Emma ne répond rien, mais elle presse avec force la main du docteur... C'était plus expressif qu'une phrase !