‹ Les femmes, le jeu et le vin (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · LE PARC DE MONCEAUX — LA PETITE MENDIANTE · texte numérisé non relu

LE PARC DE MONCEAUX — LA PETITE MENDIANTE

Vous connaissez assurément le pare de Monceaux ? Charmante promenade, belles allées, frais ombrage, une grotte, de l'eau, de beaux gazons, de belles fleurs! C'est plus qu'il n'en faut pour attirer les promeneurs, et pourtant un des charmes de cette promenade, c'est qu'on n'y rencontre jamais beaucoup de monde. D'où vient cela? Du quartier où elle est située, et qui est encore bien éloigné du centre, du mouvement de Paris.

Félix, bien qu'il demeurât fort loin de là, allait se promener dans le parc de Monceaux dès que ses affaires lui laissaient un moment de liberté, ce qui devenait rare, car depuis quelque temps il avait montré tant d'ardeur au travail, il avait si bien géré les affaires dont on l'avait chargé, que le chef de la maison

(le commerce dans laquelle il était employé, venait de l'élever à un emploi important, et lui avait annonce qu'il aurait une part dans les bénéfices de la maison.

Félix se sentait fier de sa nouvelle position ; il se disait : « Si ma cousine savait comme on est content de moi ! . . . elle changerait d'opinion sur mon compte. . . Si j'allais le lui dire... elle ne me croirait pas!... on ne croit jamais le bien que nous disons de nousmêmes... D'ailleurs on ne veut pas me recevoir... Oh! madame Sarget!... pourquoi ai-je été vous offrir un étui pour votre nez ! »

C'était en se promenant dans le parc de Monceaux que le jeune homme se livrait à ces réflexions. Il venait d'entrer dans une allée, lorsqu'une petite fille de huit à neuf ans s'arrête devant lui, et lui sourit, mais sans lui tendre la main porar implorer sa pitié. C'était une enfant paie, chétive, dont la figure douce, intéressante n'avait pas cette expression fausse, cette tristesse larmoyante et factice que l'on trouve trop souvent chez les enfants auxquels on a donné des leçons de mendicité. Celle-ci était habillée pauvrement, mais du moins elle n'était pas déguenillée. Sa figure était propre; il n'y avait rien en elle de cette misère qui croit devoir se rendre dégoûtante pour mieux intéresser.

Félix, qui venait assez souvent dans le parc de Monceaux, y avait, dès la première fois qu'il s'y était pro-

mené, aperçu cette petite fille qui se tenait à côté d'une pauvre femme aveugle. L'enfant regardait les passants sans oser leur demander; mais son regard était si expressif, si touchant, qu'il en disait plus que des paroles. Il avait mis une pièce d'argent dans la main de la petite fille, et s'était éloigné sans écouter ses remercîments.

Mais chaque fois qu'il était revenu dans le parc, il y avait vu la pauvre aveugle et sa petite fille. Alors chaque fois le jeune homme s'était approché de l'enfant et lui avait remis son offrande; cela était devenu pour lui un plaisir et presque un devoir à remplir, et il était inquiet lorsqu'il se promenait longtemps sans rencontrer la petite mendiante.

De son côté, la petite fille éprouvait la plus vive joie dès qu'elle apercevait ce monsieur, toujours si généreux pour elle et sa mère. Aussi du plus loin qu'elle le voyait, elle s'écriait : « Le voilà! » et quittant la pauvre aveugle, s'empressait d'aller au-devant de Félix, qui lui souriait, et auquel elle disait d'une voix touchante :

— Ah ! monsieur, ce n'est pas pour vous demander que j'accours... mais c'est pour avoir le plaisir de vous remercier pour ma mère et pour moi!

Cette fois Félix a doucement pressé la main de l'enfant, en lui disant :

■ — Bonjour, chère petite... où est votre mère?

— Là-bas... sur ce banc... Ob ! elle n'est pas inquiète, je lui ai dit que je vous voyais et que j'allais vous dire bonjour.

— C'est bien, mon enfant ; mais je veux, moi, que vous participiez un peu à mon changement de fortune. Je vais gagner plus d'argent qu'autrefois... je dois être plus généreux avec vous; tenez, prenez ceci et portez-le à votre mère.

En disant ces mots, Félix avait mis une pièce de vingt francs dans la main de la petite fille ; celle-ci pousse un cri de surprise, puis murmure :

— Vingt francs! Ah! monsieur, c'est trop... ma mère me grondera d'avoir accepté tant que cela... Pourquoi me donnez-vous tant d'argent, monsieur?

— Je vous le repète, mon enfant, parce que je suis moi-même plus riche que je ne l'étais il y a huit jours, et puis parce que le nouvel emploi que j'occupe ne me permettra pas de venir me promener ici aussi souvent que par le passé; vous voyez donc bien que je dois être plus généreux. Allez porter ces vingt francs à votre mère, et dites-lui qu'il y a encore pour elle du bonheur sur la terre, puisqu'elle a une fille aussi aimante, aussi dévouée que vous.

La petite a des larmes dans les yeux ; on voit qu'elle voudrait et qu'elle n'ose pas baiser cette main si secourable... mais elle prend les vingt francs en s'écriant :

— Ali! je vais rendre ma mère bien heureuse!... Puis elle se sauve en courant vers le banc où est la

pauvre aveugle.

Félix continue sa promenade. Il avait depuis longtemps oublié la petite mendiante, lorsqu'il aperçoit, assez loin devant lui, venir deux dames en deuil; son cœur bat, il s'arrête, regarde avec attention... bientôt dans l'une de ces personnes il a reconnu ou plutôt il a deviné sa cousine Emma.

— C'est elle!... oh ! oui c'est elle! se dit-il... Je la rencontre donc enfin... Quel bonheur que je sois venu ici aujourd'hui... Je vais pouvoir lui parler un peu... J'espère bien que la tutrice ne m'empêchera pas de dire bonjour à ma cousine.

C'était en effet Emma et madame Sarget qui par extraordinaire étaient venues se promener dans le parc de Monceaux. Ces dames avançaient vers l'endroit où Félix s'était arrête, et comme elles avaient chacune un voile, elles n'avaient pas remarqué le jeune homme qui se tenait contre un arbre sans marcher. Celui-ci se trouve donc tout à coup devant elles et les arrête en les saluant.

Emma paraît émue en reconnaissant son cousin ; madame Sarget s'écrie d'un ton aigre :

— Monsieur Félix !... Ah! cette rencontre !...

— Je remercie le hasard qui me permet de vous trouver ici, ma chère cousine, car il y a bien long-

temps que je brûle du désir de vous voir... de savoir

de vos nouvelles. .

— Je vous remercie, mon cousin, et vous voue portez bien, vous?

— Oui, ma cousine, mais vous... Ah! vous êtes encore embellie... et c'était diflicile cependant...

— Oui, oui, nous nous portons bien... nous sommes très-belles! dit madame Sarget avec humeur, et maintenant que vous savez tout cela... venez Emma; bonjour, monsieur Félix!...

Mais Télix se met devant la vielle dame, en lui disant d'un ton assez ferme :

— Ah! un moment, madame, vous me permettrez bien, j'espère, d'échanger quelques mots avec ma cousine, que je n'ai pas vue depuis onze mois! Suis-je donc un homme dont la présence doive causer de l'effroi... et qu'ai-je donc fait, après tout, pour être repoussé ainsi?... Quelques folies de jeunesse doivent-elles toujours me faire traiter comme un paria ! Sachez-le, madame, je n'ai pas persévéré dans une mauvaise route : grâce à mon aptitude au travail, grâce à la régularité de ma conduite, le chef de la maison dans laquelle je n'étais que simple employé, vient de m'élever au poste de premier commis et de me donner un intérêt dans sa maison...

— C'est possible, monsieur, tant mieux, si cela est vrai... mais, puisque vous travaillez si bien mainte-

nant, que faites-vous donc dans le parc de Monceaux au milieu de la journée... Est-ce que c'est en vous promenant ici que vous tenez vos écritures?

— Madame, dans toutes les affaires on a parfois des moments de loisir... les miens, je les emploie à venir me promener ici... parce que... pourquoi ne l'avouerais-je pas ! parce que j'espérais toujours y rencontrer ma cousine, qui, je ie sais, demeure dans les environs... aujourd'hui seulement j'ai eu ce bonheur!...

— C'est que nous ne passons pas notre temps à nous promener, nous, monsieur. Je ne crois pas que vous rencontrerez ici Victorin, il travaille aussi, lui, il veut faire fortune! et il y arrivera... car il est tous les jours à la bourse ! . . .

— Vous croyez que cela suffit pour faire fortune, madame?

— Je crois, monsieur, que Ton doit y faire ses affaires mieux que dans le parc de Monceaux.

— Et mon cousin Félicien... fait-il aussi fortune, madame?

— Félicien. . . il y a longtemps que nous ne l'avons vu , il nous néglige un peu... Oh! mais c'est que probablement il travaille trop... c'est un garçon si sage!... si rangé... Prenez-le pour modèle, vous vous en trouverez bien !

— Ce n'est pas mon intention, madame. Enfin, ma chère cousine, me garderez-vous toujours rancune,

et ne lèverez-vous pas cette consigne sévère qui me prive d'aller vous voir... lorsque cela rne ferait tant de plaisir?

Emma est embarrassée, elle balbutie :

— Mon cousin... s'il ne dépendait que de moi... je ne mettrais pas d'obstacle à vos visites... mais...

— Mais! mais!... j'en mettrais moi! s'écrie madame Sarget, d'abord comme votre tutrice, ensuite comme devant obéir aux dernières volontés de votre père... et je m'étonne, Emma, que vous puissiez les oublier si vite !...

— Je ne les oublie pas, madame, puisque je m'y conforme...

— Mais, ma cousine, si mon oncle vivait encore, il ne me repousserait plus de chez lui... sachant quelle est ma conduite à présent, il serait le premier à nVouvrir ses bras...

— Ta, ta, ta!... tout cela est bien facile à dire, à présent que votre oncle est mort!... Tenez, monsieur Félix, nous sommes aussi fines que vous... et notre grand nez ne nous empêche pas d'y voir clair!... vous voudriez venir voir Emma pour lui faire la cour... pour tâcher de lui plaire, parce que vous savez que c est un excellent parti ! elle a déjà douze mille lianes de rente, sans compter tout ce que je lui laisserai... car elle sera ma seule héritière, et sans compter toute la fortune que son frère Victorin veut gagner pour

elle... car il veut aussi tripler ce que sa sœur possède déjà... Eh bien! j'en suis fâchée, monsieur Félix, mais tout cela ne sera pas pour vous...

Félix ne peut retenir un mouvement de colère ; il fait un pas en arrière en s'écriant :

— Assez, madame, vous m'insultez maintenant en supposant que l'attachement que j'éprouve pour ma cousine n'a que l'intérêt pour base... Ah! si Emma était pauvre, je serais trop heureux d'être agréé par elle! mais elle est riche... vous avez raison, je ne dois pas me permettre de lui faire la cour... Mais ce que vous ne pouvez empêcher, c'est que je l'aime, que je l'adore et que je n'aime plus désormais une autre femme... Adieu, ma cousine, adieu ; pardonnez moi de vous aimer et laissez-moi faire des vœux pour votre bonheur.

Le jeune homme s'est éloigné. La charmante Emma est toute troublée, tout émue par ce qu'elle vient d'entendre. Madame Sarget hausse les épaules en murmurant :

— Il n'aimera plus d'autre femme!... Ah!... on les connaît ces phrases-là!... Je gagerais qu'il a au moins deux maîtresses... et une foule d'intrigues... Quand on fréquente les coulisses... que l'on fait le coup de poing avec des figurants... c'est fini, on ne devient plus un bon sujet! Je pense, ma chère Emma, que vous ne croyez pas un mot de tout ce que

votre cousin vient de vous débiter!... Ces messieurslà n'ouvrent la bouche que pour mentir... Il travaille, il est premier commis! Le plus souvent que je crois un mot de tout cela! Allons, Emma, dépêchons-nous de rentrer...

Mais Emma était contrariée d'entendre sans cesse dire du mal de son cousin; elle répond avec humeur :

— Madame, je suis fatiguée, je veux me reposer un peu.

— Ah ! vous êtes fatiguée, c'est étonnant ! nous n'avons cependant pas beaucoup marché... Enfin, puisque vous le voulez... reposons-nous, il ne manque pas de bancs ici... Justement en voilà un là-bas.

Ces dames étaient alors tout près de la grotte; elles s'asseyent sur un banc, qui n'était occupé à un bout que par la pauvre femme aveugle et la petite men diante que nous connaissons. Emma était-elle réellement fatiguée? ou désirait-elle seulement prolonger son séjour dans le parc? Quelque chose devait lui dire qu'elle y apercevrait encore son cousin. Un amoureux ne s'éloigne pas ainsi de celle qu'il aime, surtout lorsqu'il a si rarement l'occasion de la rencontrer. C'esl bien ce que Félix avait pensé : après avoir quitté ces dames, il était revenu sur ses pas par un autre chemin, en se disant :

— Si je ne parle plus à ma cousine, je veux la voir

au moins tant qu'elle sera ici! et quand ce ne serait que pour faire endêver madame Sarget, je ne perdrai pas Emma de vue !

Il a donc vu Emma et sa rigide tutrice s'asseoir sur un banc; d'abord l'envie lui vient d'aller s'y asseoir aussi ; mais ce serait s'exposer à faire encore fuir madame Sarget, qui emmènerait sa pupille; il se contente de se promener dans l'allée devant ces dames. Sa cousine le voit fort bien, mais elle ne dit rien; madame Sarget le voit aussi et murmure :

— Il le fait exprès ce monsieur... c'est pour me taquiner! c'est bien... je m'en souviendrai... J'ai de la mémoire, moi!

Mais tout à coup la petite mendiante aperçoit Félix qui passait alors devant elle; aussitôt elle jette un cri, pousse sa mère en lui criant :

— Maman, le voilà! le voilà!... il passe devant nous !

Et aussitôt l'enfant se lève, salue à plusieurs reprises en souriant au jeune homme et en disant de sa petite voix bien douce :

— Bonjour, monsieur, portez-vous bien, monsieur, ma mère vous remercie bien, monsieur !

Félix a souri à l'enfant et lui fait en passant un signe d'amitié. Aussitôt madame Sarget dit à Emma d'un air railleur :

— Eh! mais il a de jolies connaissances votre cou-

sin... Avez- vous vu... cette femme qui est là sur notre banc... cette petite mal vêtue... Il les a saluées... ce sont de ses amies sans doute !

Emma ne répond rien, mais se rapprochant de L'enfant, qui est assise a sa gauche, elle lui dit :

— Vous connaissez donc ce monsieur qui vient de passer, ma petite?

— Oh! oui, madame... et nous sommes bien heureuses de le connaître... nous l'aimons bien, ma mère et moi... elle ne peut pas le voir, elle, puisqu'elle est aveugle... mais je lui ai bien dit comment il était!...

— Votre mère est aveugle, pauvre petite, pardon, je ne l'avais pas remarqué... et d'où connaissez- vous mon cousin?,

— Votre cousin! ce monsieur est votre cousin!... Ah! que vous devez être fière d'avoir un cousin si bon... si généreux!... Figurez-vous, mademoiselle, que depuis plus d'un an nous venons tous les jours dans cette promenade, ma mère et moi... Nous sommes bien pauvres! pourtant je n'ose guère demander, cela me serre le cœur... mais du moment que monsieur votre cousin nous a aperçues, je n'ai pas eu besoin de lui demander ; il s'est approché de nous et m'a mis une pièce d'argent dans la main... et puis il est revenu souvent dans ce parc, et chaque fois il ne manque pas.de me donner... Cela nous a porté bon

heur; depuis ce moment, d'autres personnes nous ont donné aussi... pas autant que lui, mais c'est égal, c'est toujours beaucoup pour nous. Enfin, aujourd'hui, quand j'ai vu arriver notre bon jeune homme... c'est ainsi que nous l'appelons, ma mère et moi... j'ai couru au-devant de lui, et savez-vous ce qu'il m'a donné, mademoiselle^... vingt francs!... une belle pièce d'or!... Je ne voulais pas accepter tant que cela, mais votre cousin m'a dit : « Je gagne bien plus d'argent maintenant, et je veux que vous participiez à mou changement de fortune... Ah! mademoiselle, vous voyez bien que j'ai raison de dire que vous devez être fi ère de votre cousin ! . . .

Emma a les yeux pleins de larmes, elle se tourne vers madame Sarget, qui a fort bien entendu tout ce qu'a dit la petite fille, elle s'écrie :

— Eh bien ! madame, penserez-vous toujours du mal de mon cousin... Quand on est aussi bon pour les malheureux, peut-on être un si mauvais sujet'?...

La vieille dame se piuce les lèvres en répondant :

— Aussi bon!... aussi bon!... mauvaise tète et bon cœur, oui, cela se voit ; mais je trouve, moi, qu'il faut avoir bien peu d'ordre pour donner vingt francs aune mendiante, cela n'a pas le sens commun et n'annonce pas que Ton connaisse le prix de laruent!...

Emma ne répond rien, elle se tourne vers la petite

(illc, et, lui mettant une pièce de vingt sous dans la main, lui dit :

— Tenez, pauvre enfant, j'aurais voulu vous donner plus, mais je n'ai que cela sur moi.

— Ah! madame, vous êtes bien bonne... c est encore beaucoup!... Ah! maman, quelle belle journée pour nous... Viens, viens, donne-moi le bras, nous pouvons bien rentrer maintenant.

Et l'enfant s'éloigne avec sa mère, après avoir encore remercié et salué Emma.

De loin, Félix avait vu sa cousine parler à la petite mendiante; il ne soupçonnait pas ce qu'elle pouvait lui dire et supposait seulement que la gentillesse de l'entant lavait intéressée. Mais lorsqu'il se décide à passer de nouveau devant le banc sur lequel est sa cousine, quelle est sa surprise en voyant le regard d'Emma qui ne le quitte pas, qui s'attache sur lui avec une expression douce et tendre, et lui adresse un charmant sourire avec un signe de tête plein de grâce et d'aménité.

— Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? se demande Félix, ma cousine n'est plus la même avec moi!... Je la retrouve me souriant comme autrefois... Est-ce que la petite mendiante lui aurait conté... Ah! si c'est cela qui me rend l'amitié de ma cousine, on a donc bien raison de dire qu'un bienfait n'est jamais perdu !

On doit bien penser que Félix ne tarde pas à retourner dans le parc de Monceaux. Dès qu'il a un moment de libre, il prend un cabriolet et s'y fait conduire; mais c'est en vain que pendant plusieurs semaines il s'y est rendu, et le matin et dans l'aprèsmidi; il n'y revoit pas sa cousine.

Il a questionné l'enfant de l'aveugle, il a su par la petite fdle que sa cousine avait paru vivement touchée de sa bonté pour les malheureux, tandis qu'au contraire madame Sarget s'était écriée que cela n'avait pas le sens commun de donner vingt francs à des mendiantes. La petite avait bien entendu, bien retenu tout cela; les enfants ont une mémoire excellente pour laquelle rien n'est perdu.

— Elle est bien jolie, bien bonne aussi, mademoiselle votre cousine, dit la petite fille, elle m'a donné un franc, en me disant qu'elle était fâchée de n'avoir que cela sur elle... Mais un franc c'est déjà beaucoup; ordinairement on ne nous donne qu'un sou ou deux... Tout le monde ne vous ressemble pas, monsieur!

— Et tu n'as pas revu ma cousine dans ce parc depuis ce jour-là?

— Non, monsieur.

— Mais la reconnaîtras-tu bien?

— Si je la reconnaîtrai!... Oh ! oui monsieur... ses traits me sont bien présents! Les personnes qui sont aimables pour nous, nous les regardons avec tant de plaisir!... Et puis elle est bien belle, votre cousine, on n'en voit pas souvent d'aussi jolies... C'est même étonnant, dans tout ce monde qui passe, on verra cent personnes laides avant d'en apercevoir une de bien.

— Mais elle ne vient plus... Ah! je suis sûre que cette méchante madame Sarget ne veut plus se promener dans ce parc de crainte de m'y rencontrer... Et je n'y reverrai plus Emma !

Félix s'éloigne tout triste, mais ses nombreuses occupations parviennent à lé distraire, car il n'y a pas de meilleur spécifique que le travail pour chasser l'ennui ou le chagrin. Un mois s'est écoulé, et jaloux de montrer qu'il est digne de la faveur de son patron, Félix n'a presque pas quitté son bureau; il n'a pas été

une seule fois au parc de Monceaux. Mais un matin, étant moins occupé, il se dit :

— Et ma pauvre aveugle et sa fille, elles doivent penser que je les ai tout à fait oubliées... Je ne rencontrerai pas ma cousine dans cette promenade, mais ce n'est pas une raison pour que j'abandonne ma petite protégée.

Félix se fait conduire au parc. En y entrant il se rend bien vite du côté où se tient habituellement la pauvre aveugle et son enfant. A peine a-t-il fait cinquante pas dans l'allée que des cris de joie frappent son oreille. Puis la petite mendiante accourt vers lui en s'écriant :

— Le voilà, maman!... il n'est pas mort... il n'est pas malade... Le voilà, notre bon jeune homme!... Ah! quel bonheur !... c'est lui!...

Et l'enfant faisait des bonds de joie ; puis, arrivée contre Félix, elle lui prend la main, la serre dans les siennes, et ses regards s'attachent sur les siens avec une expression de joie si vraie, qu'il en est tout attendri, et murmure :

— Oui, mon enfant, oui, c'est moi... J'ai été longtemps sans venir ici, n'est-ce pas?

— Oh! oui, monsieur, vous qui aviez fini par y venir presque tous les jours... Ma mère me disait souvent, Caroline, tu n'aperçois donc plus ce monsieur qui a été si bon pour nous!... Tu ne regardes pas

bien! Et moi je répondais : « Ah! maman, s'il était dans le parc, tu sais bien qu'il ne le quitterait pas sans nous parler... »

— Vous aviez raison, chère petite, je ne vous avais pas oubliée cependant... Mais j'ai été très-occupé... Je demeure fort loin d'ici !... Tenez, Caroline, prenez ceci, je suis arriéré avec vous...

— Ah! monsieur... encore tant d'argent... Tenez... cela me fait de la peine...

Et la petite fille pleurait.

— Pourquoi pleurez-vous, petite Caroline?

— C'est que j'ai peur que vous croyiez... que je ne suis si contente de vous voir que parce que vous nous donnez de l'argent!... Et ce n'est pas pour cela que je vous aime bien...

— Non, mon enfant, non, il est facile de voir dans vos yeux que votre âme est reconnaissante... Allons ne pleurons plus, ou je gronde...

— C'est (ini, monsieur, je ne pleure plus...

— Maintenant, dites-moi, vous n'avez sans doute pas revu ma cousine par ici ?

— Oh! mais si, monsieur, au contraire ! Et j'allais vous le dire, nous l'avons vue deux fois même depuis quelques jours...

— Deux fois! malheureux... et je n'étais pas là... C'était bien elle?

— Oh! oui, monsieur, je l'ai bien reconnue, quot-

qu'elle ne soit plus en deuil, ni la vieille dame non plus.

— En effet, depuis plus d'un mois elle a pu quitter le deuil, et vous a-t-elle parlé?

— Oui, monsieur, mais elle paraissait gênée, parce que, outre cette vieille dame, il y avait encore quelqu'un avec elle...

— Quelqu'un... Qui donc?

— Un jeune homme... un beau monsieur, élégant...

— Un jeune homme... Ah! un de ses frères sans

< doute?

— Je ne sais... Mais je ne crois pas que ce monsieur soit son frère, car la vieille dame a dit une fois à votre cousine :

« — Pourquoi ne prenez-vous pas le bras de M. Saint-Estève, Emma? »

— Et votre cousine a répondu :

« — Parce que j'aime mieux marcher seule. » Félix pâlit; il se sent touché au cœur; il essaye de se remettre, et balbutie :

— Saint-Estève... oh non, ce n'est pas son frère... Et il était avec ces dames la dernière fois que vous les avez vues? •

— Et l'autre fois aussi, ce monsieur était encore avec elles?

-— Les deux fois... ah!... bien... je comprends...

— Monsieur, ce que je'vous dis a l'air de vous foire de la peine... Mon Dieu... que je suis fâchée... si j'avais su... je ne vous l'aurais pas dit!...

— Non, mon enfant, n'en soyez pas fâchée... Il fallait bien que tôt ou tard j'apprisse cela... Et... estil joli garçon ce M. Saint- Estève?

— Dame, oui, monsieur... il est assez bien, mais il a un air fier... dédaigneux... Quand mademoiselle votre cousine s'est approchée de moi pour me donner, il nous a regardées, ma mère et moi, d'un air si méprisant... Oh! quelle différence d'avec vous!...

— Adieu, mon enfant...

— Vous partez déjà, monsieur?

— Oui, je suis pressé... j'ai affaire...

— Serez-vous aussi longtemps sans revenir?

— Je ne sais... Non... Mais en tous cas, soyez persuadée que je ne vous abandonnerai pas... Adieu.

Félix présume bien que ce M. Saint-Estève est un soupirant, un aspirant à la main de sa cousine; mais quoique n'ayant jamais eu l'espoir d'obtenir la main d'Emma, il n'en ressent pas moins un violent chagrin en songeant que le moment n'est peut-être pas éloigné où sa cousine passera dans les bras d'un mari. Comme en toutes choses, Félix trouve avec raison qu'il ne faut jamais rester dans le doute; il se rend à la demeure de sa cousine, en se disant :

— .h1 ferai parler le concierge... Il y a toujours

moyen de se renseigner par ces gens-là.. . Elles ont été deux fois en peu de jours se promener avec ce monsieur dans le parc de Monceaux!... Oh! madame Sarget! je reconnais encore là votre nez! Elle se sera dit : « Si nous rencontrons Félix, il verra que sa cousine a un cavalier, et il me connaît assez pour savoir que je ne permettrai qu'à un futur époux de nous accompagner si souvent. »

Félix est arrivé près de la maison de sa cousine. Il ne voudrait pas être aperçu par Emma ni madame Sarget; mais justement le concierge est en train de balayer en dehors; il lui fait un signe; cet homme vient à lui avec son balai à la main. Félix l'entraîne un peu loin, puis lui met cinq francs dans la main, en murmurant d'une voix oppressée par l'émotion, le trouble qui l'agitent :

— Il vient un M. Saint-Est ève chez ma cousine... car je suis le cousin de mademoiselle Monlaurent?

— Oh ! je le sais , monsieur me l'a déjà dit une fois qu'il est venu s'informer si ces dames sortaient souvent... il y a près d'un an de ça...

— Eh bien... instruisez-moi... Ce M. Saint-Estève, depuis quand vient-il?

— Depuis six mois environ, mais pas souvent dans les commencements. C'est seulement depuis que ces dames ont quitté leur deuil que ce jeune homme vient souvent, et d'après ce que mon épouse a entendu dire

UN MONSIEUR OUI A BIEN DINE lX'.t

à la lionne de ces dames, il paraîtrait que c'est un prétendant à la main de. mademoiselle Monlanrent.. que madame Sarget le protège, que c'est un monsieur très-riche, et que ça fera un très-beau parti pour mademoiselle votre cousine qui pourtant n'a pas du tout l'air pressée de se marier...

— C'est bien... c'est bien... j'en sais assez... Mais surtout ne dites pas que je suis venu vous faire ces questions !

— Oh ! monsieur peut être tranquille. . . Je suis aussi discret que mon épouse est bavarde... Si monsieur ne m'avait pas donné cent sous, je ne lui aurais rien dit.

Félix s'éloigne bien triste, bien désolé, en se disant ;

— Emma n'est pas pressée de se marier. Mais à force de prières, d'obsessions, on saura l'y faire consentir... D'ailleurs ne faut-il pas toujours que cela arrive... Ce Saint-Estève ou un autre... et si c'est un si beau parti!... Pourtant si ma cousine avait voulu attendre sa majorité... elle aurait été maîtresse de faire ses volontés... Mais on lui fera épouser ce Saint- Estève... qui, j'ensuis sûr, ne l'aime pas autant que moi.

Le jeune homme se promenait au hasard, enfoncé dans ses réflexions; un bras se glisse sous le sien, et une voix amie lui dit :

— Est-ce que nous faisons une tragédie, ou un

drame, dont le dénoûment est difficile à arracher?

— Ah! c'est vous, cher docteur; non, je ne fais point un drame... Mais j'ai beaucoup de chagrin, allez!...

— Voyons, contez-moi cela... En épanchant ses douleurs on en perd toujours un petit peu.

Félix raconte au docteur Choubert ses rencontres au parc de Monceaux, puis ce qu'il vient d'apprendre dans la journée.

— Eh bien, mon cher ami, je ne vois pas qu'il y ait là de quoi vous désespérer? On fait la cour à votre cousine, c'est tout simple, elle estriche !.. Mais ce mariage n'est pas fait. . . Que vous a dit la petite mendiante ? Que votre cousine n'avait pas voulu donner le bras à ce monsieur, en répondant à sa tutrice qu'elle aimait mieux marcher seule. Si Emma avait le moindre penchant pour ce Saint-Estève, est-ce qu'elle aimerait mieux marcher seule que de lui donner le bras? Ceci est sans réplique... Donc votre cousine n'aime pas ce monsieur... Maintenant vous avouez que celte charmante Emma vous a adressé un doux regard, un aimable sourire, après avoir causé avec la petite mendiante : preuve qu'elle était profondément touchée de la bonté de votre cœur, et comme elle a toujours eu de l'amitié pour vous... elle vous en a donné jadis la preuve... Ce qu'elle a entendu a réveillé ce sentiment qui sommeillait au fond de son âme, vos déclarations

UN MONSIEUR QUI A IHE>i DIM; 191

d'amour l'auront éclairée sur ce qu'elle éprouve pour vous... et je gagerais... mon premier malade! qu'elle n'épousera pas ce Saint Esté ve!...

— Ah! cher docteur, vous me rendez à l'espérance, au bonheur, à la vie...

— Eh bien alors, allons dîner ensemble, je tâcherai de vous rendre aussi l'appétit.

Ces messieurs se rendent au Palais-Royal où l'on dîne toujours fort bien quand on sait choisir son endroit. Félix a retrouvé sa gaieté, parce que n'ayant pas le caractère triste, il faut peu de chose pour la lui rendre. Pour achever ensemble la journée, les deux amis vont ensuite au spectacle, qui finit fort tard, ce qui ne les empêche pas de se promener encore trèslongtemps sur les boulevards, parce qu'ils avaient du plaisir à être ensemble; Félix avait raconté au docteur sa visite chez Anita et ce qu'il y avait appris sur son cousin.

— J'en étais -certain, dit Choubert, cela devait nécessairement arriver!... Les femmes perdront Lucien, parce que celui-ci, pour réparer le temps perdu, s'abandonne à ses passions et se croit capable de renouveler les travaux d'Hercule... il n'ira pas loin ainsi.

L'amoureux parlait ensuite de celle qu'il aimait, et le docteur, tout en l'écoutant, lui taisait souvent remarquer que sa cousine avait constamment montré du penchant pour lui.

liK UN MONSIEUR QUI A BIEN DISE

Tout à coup le docteur regarde sa montre et s'écrie :

— Une heure du matin! il faut pourtant que je rentre. J'ai une cliente en mal d'enfant... on sera peut-être venu me chercher...

— Ah ! diable ! . . . et si elle était accouchée. . .

— Sans moi, jamais... non, non, ce ne sera que pour demain... Je vais monter le faubourg Poissonnière, où je trouverai ma rue Montholon.

— Je vais vous reconduire, mon ami, je ne suis pas pressé de me coucher... je suis trop agité pour dormir. . .

— Soit, reconduisez-moi.

On ne rencontrait plus que fort peu de monde ; cependant, à la hauteur du Conservatoire, les deux amis aperçoivent devant eux un monsieur presque collé contre la muraille, et qui semble vouloir absolument lire les affiches de spectacle, bien qu'elles soient en grande partie arrachées et déchirées.

— Si ce monsieur veut aller ce soir au spectacle, il me semble qu'il s'y prend un peu tard, dit Félix.

— Mais il parle tout seul... je crois que c'est un pochard...

— Vous croyez... un homme fort bien mis?...

— Ce n est pas une raison... écoutons-le un peu, c est toujours amusant d'écouter les ivrognes... ils disent des choses qu'on n'entend jamais que dans leur

bouche, ils disent des vérités bien crues... sortant du puits.

Le particulier arrêté devant eux frotte de nouveau son nez contre la muraille en murmurant :

— Gomme le gaz éclaire mal par ici... Je voulais aller voir les Filles de marbre... Chose m'a dit qu'on les jouait ce soir... je ne peux pas les trouver... Ah ! si... je crois (pie c'est ça... Le Pied de... le reste n'y est pas... j'ai un peu de brouillard dans les yeux...

— C'est singulier... il me semble que je reconnais cette voix, dit Félix.

— Moi aussi... attendez donc... eh! oui... c'est votre cousin Adolphe...

— Il serait possible... et dans cet état... car Je malheureux ne peut pas se tenir, il va tomber si nous ne lui prêtons pas notre appui...

— Qu'est-ce qui est là? demande le jeune homme ivre en se redressant et essayant de faire quelques pas pendant lesquels il trébuche et manque plusieurs fois de tomber.

— On a dit mon nom... j'ai entendu appeler Adolphe... Adolphe Monlaurent... c'est moi... si ce sont des amis, qu'ils le disent...

— Eh! oui, ce sont des amis, s'écrie Félix en allant soutenir son cousin par un bras. C'est moi, Félix Albrun... ton cousin, et le docteur Choubert, qui a été médecin de ton père...

— Pas longtemps, dit le docteur, mais assez pour vous verser du vin pur quand j'ai dîné chez lui... j'avais deviné que vous ne le détestiez pas...

— Le docteur Choubert... Félix... tiens, tiens... comme on se rencontre... ça me fait plaisir de vous retrouver... vous allez venir avec moi voir les Filles de marbre...

— Mais, cousin, il est trop tard... les spectacles sont finis depuis longtemps... chacun rentre se coucher... il faut en faire autant...

— Vraiment... c'est déjà joué...

— Voyons, mon cher monsieur Monlaurent, avouez que vous venez de. dîner en ville et que vous vous êtes donné une petite pointe... une grande pointe même !

— Diable de docteur... il voit tout de suite... les choses que... Ah î qu'il fait glissant par ici!...

— Appuyez-vous sur moi, cousin.

— Et sur moi, dit le docteur, en prenant l'autre bras d'Adolphe, et comme ça nous marcherons solidement... où logez-vous?

— Toujours au même endroit...

— Fort bien, mais où est-il ce même endroit?

— Puisque je n'ai pas changé... c'est dans la même maison.

— J'entends bien, mais cette maison, où est-elle9

— C'est toujours dans la même rue... je n'aime pas à déménager...

— Sapristi! il faudrait pourtant en sortir... Félix, habitez-vous encore la rue Mazagran?

— ■ Non, je demeure à présent rue du Sentier, et vous, docteur?

— Moi, rue Montholon, et vous, monsieur -Adolphe?

— Moi... toujours au même endroit...

— Ah ! ça devient trop fort ! murmure le docteur en se penchant vers Félix ; qu'est-ce que nous allons faire de cet homme-là?

— Attendez, une autre idée... Mon cousin, vous allez nous conduire chez vous, n'est-ce pas? et vous nous ferez goûter de votre eau-de-vie, vous devez en avoir d ' excellente . . .

— Ah! bravo!... bien parlé... si j'ai de l'eau-devie... du nanan , mes enfants... fine Champagne... retour de l'Inde!...

— Bon! il mêle l'eau-de-vie avec le madère.

— Eh bien ! conduisez-nous, cousin ; par où faut-il prendre pour arriver chez vous?

— Par où... par où... c'est à deux pas d'ici... puisque j'ai dîné chez Robinard... rue de l'Echiquier, 7; Flanquette était du dîner, il me disait toujours : « Ne t'en va pas, tu es tout près de chez toi, je te reconduirai... » Mais, moi, je voulais voir les Filles de

Marbre... et puis ils se sont mis à jouer au lansquenet... et je n'aime pas le jeu...

— Alors nous sommes tout près de chez vous... bon... de quel côté tournons nous?

— Ah! ne tournons pas... ça fait mal au cœur... je suis déjà un peu étourdi... Flanquette a des vins qui ne valent pas les miens... il faut vous dire que j'ai une cave... oh ! mais une cave... premier choix...

— Quand nous aurons déjeuné ou dîné chez vous, nous pourrons en juger...

— Demain... pas plus tard que demain, je vous attends... ça y est-il?...

— Soit, je suis des vôtres... demain, nous déjeunerons chez vous ; n'est-ce pas, Félix?

— Je le veux bien, mais en attendant je voudrais bien ne pas coucher ici... Voyons... est-ce à droite ou à gauche?

— Farceur de docteur... qui ne sait plus trouver la rue de Paradis...

— Rue de Paradis... Ah! victoire... en avant... il faut espérer qu'il reconnaîtra sa maison !..

On se met en marche en soutenant ce monsieur, qui s'arrête à chaque instant en balbutiant :

— J'aurais pourtant bien voulu voir les Filles de marbre...

— Vous les verrez demain, après-demain... il n'y a rien de plus facile à voir, on en rencontre partout!

UN MONSIEUR OUI A RIEN DINE IfT

mais votre ami Robinard vous fait boire des vins trop capiteux, il a tort !

— C'est vrai, vous avez raison, docteur, ses vins portent à la tète... j'ai très-mal à la tète...

— Parbleu! je le crois bien... 11 faut que votre domestique vous fasse du thé dès que vous serez rentré...

— Du thé... il en a de fait tous les soirs...

— Cela prouve qu'il sait que vous en avez souvent besoin, c'est d'un domestique prévoyant...

— Oui... il est très-prévoyant; c'est dommage qu'il me vole.

— Qu'est-ce qui vous fait croire qu'il vous vole?

— C'est Flanquette qui me l'a dit, en me conseillant de le mettre à la porte...

— Et qu'est-ce que c'est que ce M. Flanquette... que fait-il?

— Des affaires... il est courtier... en tout ce qu'on veut... Vous déjeunerez avec lui demain...

— Ah ! il déjeune chez vous demain ?

— Presque tous les jours... il vient sans façon et sans que je l'invite...

— Je serai curieux de connaître ce monsieur-Là... mais nous voici rue de Paradis... Bon! il incline à gauche...

Heureusement M. Adolphe demeurait tout à l'entrée de la rue, et il s'arrête devant sa maison. Les

deux amis frappent. Le domestique attendait son maître chez le concierge ; il s'empresse de venir soutenir notre ivrogne qui s'écrie :

— Ah! voilà Jean... il m'attend toujours en bas... et je suis sûr qu'il a du thé de fait là-haut...

— Votre maître est dans un bel état, murmure Félix au valet, qui répond :

— Oh ! monsieur, j'y suis habitué, il rentre comme cela presque tous les soirs...

— Il serait possible ! quel malheur !...

— Vous ne montez pas boire la petite goutte? balbutie Adolphe en se tenant après son valet.

— Non, il ne faut plus boire que du thé ce soir...

— Alors... demain... vous savez... nous déjeunerons...

— A quelle heure?...

— Jean, à quelle heure me fais-tu déjeuner?

— Gomme à l'ordinaire, monsieur, à midi. • — En ce cas, à demain midi !

Les deux amis se sauvent. Félix n'est point encore revenu de ce qu'il vient de voir, et le docteur lui dit :

— C'est pour cela qu'il faut aller demain déjeuner chez lui... nous saurons comment il en est arrivé là.

Le lendemain, sur les onze heures et demie, Félix et le docteur arrivent chez celui qu'ils ont presque rapporté la veille. L'heure du déjeuner n'était pas encore arrivée, mais ces messieurs n'étaient pas de ceux qui, invités quelque part, croient ne devoir s'y rendre qu'au moment de s'asseoir à table, ce qui a l'air de dire au maître de la maison : « Nous venons chez vous pour manger, et pas pour autre chose. Si c'est bon genre, ce n'est pas flatteur. Le domestique était entrain de frotter le salon, son maître s'était levé fort tard.

Adolphe arrive en robe de chambre ; il était dégrisé, et Félix peut l'examiner à son aise ; le cousin

est extrêmement engraissé, sa figure est presque bouffie et son nez a pris une teinte violâtre qui ne sied à personne, mais qui est surtout laide chez un jeune homme ; au total, les changements qui se sont opérés chez son cousin ne sont pas à son avantage, si ce n'est un air content, heureux, qui anime constamment sa physionomie.

Il reçoit ses invités en riant et leur dit :

— Eh bien ! messieurs, me voilà un peu plus solide sur mes jambes qu'hier au soir, n'est-ce pas?... eh! eh !... j'avais bien dîné hier; ma foi, je ne vous cacherai pas que la table... c'est mon élément... j'aime à bien dîner...

— Vous aviez surtout bien bu!... J'aime aussi le bon vin, mais il ne faut pas en prendre jusqu'à perdre l'équilibre!...

— Ah ! ah! ce cher docteur... Je vous ferai boire tout à l'heure ce qu'il y a de mieux en vin blanc... du montrachet... connaissez-vous le montrachet?...

— Oui, c'est en effet un des meilleurs vins blancs, mais il est très-capiteux !

— Qu'importe! Et le vosne... connaissez-vous le vosne, docteur?

— Ma foi, non ; je connais le beaune, qui est un fort bon vin...

— Le vosne est supérieur... haute Bourgogne... Et le romanée?...

— Oh! je connais celui-là...

— Vous en boirez... Et le léoville? celui-ci est dans les bordeaux.

— Je le connais aussi, je l'aime beaucoup!

— Et le...

Félix interrompt cette nomenclature.

— Ah çà ! cousin, est-ce que tu ne vas nous parler que de vin ?

— Trouve donc un meilleur sujet de conversation, toi?

— Mais assurément !... tu me ferais croire que tu es devenu ivrogne!... j'espère que cela n'est pas!

— Tiens, quand cela serait?... du vivant de mon père il ne fallait boire que de l'abondance... aujourd'hui je m'en dédommage ; est-ce que je n'ai pas raison? est-ce que je n'ai pas une autre mine qu'autrefois?... j'engraisse à vue d'œil... Toi, Félix, tues toujours de même... pas plus gras!

— : J'en suis très-content, je ne tiens pas du tout «à engraisser, moi! Voyons, Adolphe, que fais-tu depuis que mon oncle est mort? es -tu toujours dans ta maison de commerce?

— Par exemple ! pour qui me prends-tu... Avec un quart de million rester employé... commis... pas si bête... il est vrai qu'il est déjà pas mal ébréché mon quart de million... mais nous sommes encore riches...

et Flanquette, avec qui j'ai commencé une affaire importante... sur les eaux-de-vie, m'a dit que cela nous rapporterait beaucoup...

— C'est le monsieur qui va déjeuner avec nous ce matin? demande le docteur.

— Oui... Oh! il viendra... je ne lui ai pas dit... mais il viendra ! . . .

— Pardi!... il vient tous les jours, murmure Jean, qui frotte le salon et ajoute à l'oreille de Félix :

— C'est un vrai pique-assiette que son )1 . Flanquette !

— Enfin cousin, comment emploies-tu ta journée?

— La journée... oh! elle passe vite... D'abord, je me lève tard... vu que je me couche souvent fort tard aussi; je déjeune... j'ai toujours quelques amis pour déjeuner avec moi... ce n'est pas amusant de manger seul, on ne peut pas trinquer... le déjeuner me mène bien jusqu'à trois heures...

— ■ Depuis midi ! . . . quel déjeuner ! ■

— Il faut bien causer. Ensuite on sort, on va se promener, puis faire quelques parties de billard, c'est le seul jeu que je joue, parce qu'il donne de l'appétit en nous faisant faire de l'exercice ; après cela, on dîne vers six heures et demie ou sept heures; ça mène jusqu'à dix ; on va au café prendre du punch ou du bischoff . Vous voyez que le temps passe vite ! . . . Et voilà comme on la mène douce ! . . .

— Mais, reprend Félix en souriant, dans tout cela, mon cher Adolphe, je ne vois pas un petit quart d'heure donné aux amours... il n'est pas possible qu'à ton âge tu n'aies pas un tendre sentiment au iond de ton cœur?

— Un sentiment? ma foi non! Oh! voyez-vous, les femmes, ce n'est pas ma passion... Je ne dis pas que de temps en temps ce n'est pas agréable... comme un sorbet au dessert, mais, franchement, je donnerais les plus jolies femmes pour une dinde truffée ou une terrine de Nérac.

— Vous ne ressemblez pas à votre frère Félicien alors?

— Félicien... Ah! en voilà un qui file un mauvais coton... le pauvre garçon!... mais il a une figure de papier mâché maintenant... pâle, défait... quelle différence d'avec moi...

— Il est certain que c'est tout un autre genre...

— 11 m'a fait peur la dernière fois qu'il est venu nf emprunter quinze mille francs...

— Comment! ton frère Félicien a eu besoin de l'emprunter de l'argent?...

— Oui... je ne sais plus pourquoi il m'a dit qu'il n'en avait pas... Ah ! si, il m'a dit qu'il ne voulait pas vendre de ses chemins de fer, parce qu'ils étaient en baisse... il devait nie rendre mon argentan bout de

20i LE VI1N"

huit jours... voilà trois semaines de cela, et je ne l'ai pas revu! mais je ne suis pas inquiet... ce n'est pas comme avec Victorin... il est est vrai qu'avec Yictorin c'est une somme !...

— Quoi! Victorin, t'a aussi emprunté de l'argent?

— Quarante mille francs, rien que cela!...

— Quarante mille francs!... Mais il est aussi riche que toi... Qu'est-ce qu'il fait donc de son argent?

— Des affaires à la Bourse, de grandes spéculations qui doivent le rendre millionnaire... Mais en attendant il devait aussi me rendre mes quarante raille francs dans la quinzaine; au lieu de cela, quand il est revenu, c'était pour m'emprunter encore quarante mille francs! Ma foi, je les ai refusés... Flanquette me Ta conseillé. Il m'a dit : « On vous prend pour une vache à lait, ce qu'on prête à ses parents ne rentre jamais! Ne prêtez plus» »

— Je n'en reviens pas ! dit Félix en s'adressant au docteur.

— Pourquoi donc... C'est tout naturel au contraire, ne voyez-vous pas, mon cher Félix, que chacun de vos cousins a sa passion... Cela couvait sous la cendre du temps de leur père; aujourd'hui qu'il est mort, le feu éclate!

— Et ta sœur, Adolphe, tu vas la voir quelquefois, je pense?

— Ma foi non; j'y suis allé une seule fois... Je m'y suis ennuyé à périr! Madame Sarget m'a offert un verre d'eau suerée... Merci! Je me suis dit : « Tu ne m'y reprendras pas, toi ! »

— Mais tu dois savoir qu'on veut marier ta sœur à un M. Saint-Estève ?

— Ça m'est bien égal! Qu'on la marie à qui l'on voudra; je suis sur qu'on ne fera pas de noces... Ces gens-là ne savent pas vivre.

L'arrivée de deux messieurs met tin à cette conversation. L'un est le convive habituel, l'ami Flanquette, un homme de quarante ans qui porte toute sa barbe qui est rousse. Figure longue et maigre fortement grêlée, teint bistre, pommettes et menton faisant saillie, le regard du renard et du chat, voix flûte e, cherchant toujours ce qu'il veut dire; ayant souvent lui-même l'air étonné de ce qu'il a dit, et vous fixant alors pour chercher à deviner si vous le croyez.

Le monsieur qui l'accompagne est un peu plus âgé que lui ; il est encore plus laid : il a le nez comme un marron sur lequel on aurait donné un coup de poing; la bouche dégarnie et qui, malgré cela, affecte constamment de sourire; des cheveux comme de la laine, et tellement en profusion, que sa tête est plus large que ses épaules; accent allemand, bien couvert, mais les mains sales et les pieds crottés.

— Midi n'a point encore sonné! s'écrie M. Flanquette en entrant dans le salon et saluant tout le monde. Si jamais je suis en retard d'une minute pour un déjeuner ou un dîner, je consens à être à l'amende de mille écus... Messieurs, je suis bien le vôtre... Mon cher Monlaurent, vous permettez que je vous présente M. Goudmann, un de mes bons amis... négociant en lorgnettes. Il était venu chez moi pour déjeuner. Je lui ai dit : « Accompagnez-moi chez un ami chez lequel je déjeune, et de cette façon vous déjeunerez toujours avec moi. » Me pardonnez-vous cette petile liberté grande?

— Vous avez très-bien fait, cher ami, et si monsieur est amateur de bons vins...

— Oh yal... ch'aime beaucoup le pon vin!... Che zuis amateur!

— Goudmann est amateur et connaisseur!

Choubert dit tout bas à Félix :

— Je soupçonne ce négociant en lorgnettes d'être tout bonnement un créancier de ce M. Flanquette, qui lui aura dit : « Je ne peux pas vous donner d'argent, mais je vais vous mener déjeuner en ville... »

— Il est certain que le courtier en eaux-de-vie m'a tout l'air d'un blagueur... Je crains que mon cousin ne se laisse duper par ces amis-là!

— C'est probable, mais qu'y faire? Votre cousin

écoutera bien plus volontiers les conseils de ces messieurs-là que les nôtres!

La cuisinière appelle Jean, et Jean revient bientôt annoncer que le déjeuner est servi.

— Ah! bravo! bonne nouvelle! dit Adolphe, allons nous mettre à table... Messieurs, permettez-vous que je déjeune en robe de chambre?

— Oh! parfaitement.

— On mange bien mieux en robe de chambre! dit M. Flanquette, on est alaise... rien ne vous serre... On ne devrait jamais prendre ses repas autrement... Mon cher Adolphe, j'ai un vieux mac-ferlaiie que je me permettrai d'apporter, et de laisser ici pour mettre au déjeuner...

— Ce n'est pas la peine, Flanquette, j'ai par là quelques par-dessus que je ne mets plus.. . parce qu'ils deviennent trop étroits pour moi... Je vous en donnerai un...

— Eh bien! j'aime mieux cela...

— Incessamment il demandera un lit pour faire la sieste après le déjeuner! murmure le docteur à Félix.

On se met à table. M. Goudmann ne parle plus, il ne songe qu'à boire et à manger. M. Flanquette, tout en fonctionnant très-bien, soutient toujours la conversation.

— Excellent madère, n'est-ce pas, messieurs?

— Oui, il est parfait!

— Ça revient des Indes, dit Adolphe tout en savourant son vin par petites gorgées. Hein, monsieur Goudmann, vous qui êtes connaisseur, que dites-vous de cela?

Le marchand de lorgnettes a la bouche tellement pleine, qu'il ne peut pas répondre; il se contente de présenter son verre qu'il a vidé.

— Il vous en redemande; c'est le plus bel éloge qu'il en puisse faire.

— Messieurs, avec les rognons sautés, il faut passer au montrachet!

— Voyons donc ce montrachet! dit le docteur, puisqu'il est, dit-on, si bon. Je ne serai pas fâché de faire sa connaissance.

On fait plusieurs tournées de vin blanc. Mais Félix ne vide jamais son verre, parce qu'il se tient sur ses gardes. Le docteur convient que le montrachet est un vin supérieur. Adolphe, heureux de l'éloge que l'on en fait, dit à M. Goudmann :

— Eh bien, qu'en dites-vous... monsieur, qui vous y connaissez?

Alors le négociant en lorgnettes, qui a constamment la bouche pleine, renouvelle sa pantomime en présentant son verre, et l'ami Flanquette renouvelle sa phrase sur le même motif.

Félix saisit un moment où tous ces messieurs boivent, pour s'écrier :

— Parbleu, mon cber cousin, puisque vous traitez si bien chez vous, pourquoi donc ne vous mariez-vous pas? Une femme vous aiderait à bien recevoir vos convives, et il y a mille détails de maison dont vous n'auriez plus à vous occuper!

M. Flanquette fait la grimace, M. Goudmann met sa fourchette dans son nez, le docteur se met à rire, c\ Adolphe s'écrie :

— ■ Me marier!... moi, me marier!... Ah! par exemple, perdre ma liberté... pas si bête !

— Et puis, dit M. Flanquette, les goûts ne sont pas les mêmes... il y a des dames qui trouvent mauvais que l'on tienne table longtemps...

— Et moi, j'y passerais ma vie... D'ailleurs les iemmes ne sont pas toujours aimables!...

— Elles sont en général ce qu'on les fait, dit le docteur; moi, je suis pour le mariage... C'est une société, c'est une amie solide... c'est un second soi même...

— Oui, dit M. Flanquette, quelquefois il y a même un troisième soi-même, n'est-ce pas Goudmann?

M. Goudmann, qui, par extraordinaire en ce moment, se trouve ne pas avoir la bouche pleine, répond :

— Moi, j'ai un femme abathique!

— Monsieur, dit le docteur, certain écrivain anglais a dit : « Etre marié à une femme apathique, c'est jouer aux cartes sans intéresser le jeu; on n'a pas grand plaisir, mais on tue le temps. »

— Assez parlé de mariage, messieurs, dit Adolphe, goûtez-moi ce vosue. . . Monsieur Goudmann, vous m'en direz des nouvelles !

Mais le marchand de lorgnettes s'est remis dans l'impossibilité de parler, et Flanquette répond pour lui.

Le vosne est trouvé délicieux ; on passe ensuite au léoville, puis au lafitte, puis au Champagne. Félix s'est constamment tenu sur la réserve; mais le docteur n'en a pas fait autant, et il a bientôt sa pointe comme les autres convives.

— C'est comme cela que vous êtes raisonnable... dit Félix à son ami.

— Ma foi, mon cher, tous ces vins sont excellents, il faut en convenir... Et puis, une fois n'est pas coutume, Hippocrate le permet!...

— Et votre dame sur le point d'accoucher, si elle a besoin de vous...

— Oh! que non... j'ai le temps... ce ne sera que pour ce soir!...

Lorsque Félix voit que son cousin est gris, que le

docteur ne peut plus dire un mot sans rire aux éclats, que M. blanquette patauge et ne peut plus finir ses phrases, enfin que le négociant en lorgnettes a les yeux hors de la tète, il quitte doucement la table, prend son chapeau, et disparaît.

Pénétrons maintenant dans la jolie maison, élégante et confortable du boulevard Malesherbe, habitée par la charmante Emma et cette dame au long nez, qu'on lui a donnée pour tutrice.

Depuis que la jeune fille a rencontré son cousin dans le parc de Monceaux, où il lui a avoué si franchement qu'il l'aimait, où il lui a dit que jamais il n'aimerait une autre femme, Emma n'est plus la même, elle est devenue pensive, rêveuse, elle se plaît dans la solitude pour y interroger son cœur ; elle avait toujours éprouvé un secret penchant pour son cousin; mais on lui en disait tant de mal, on le lui peignait comme un

UNAMOUP.EUX DESINTÉRESSÉ l213

si mauvais sujet, qu'elle cherchait à le bannir de s;* pensée lorsqu'il s'obstinait à y revenir.

Et puis, Félix ne lui avait pas encore dit qu'il l'aimait; elle le croyait au contraire sans cesse occupé de danseuses ou de femmes de théâtre; elle n'avait donc alors aucune raison pour nourrir au fond de son âme ce doux sentiment qui lui parlait en faveur de son cousin. Depuis qu'elle a rencontré Félix dans le parc de Monceaux, c'est bien différent! Tout est changé pour elle : elle sait qu'elle est aimée, adorée de celui auquel elle pensait; et ce que lui a dit la petite mendiante a vivement augmenté ce penchant qu'elle éprouve pour son cousin. Elle ne peut plus croire tant de défauts à quelqu'un qui se montre si bon pour les malheureux. D'ailleurs, si Félix a été étourdi, mauvais sujet même, n'a-t-il pas dit qu'il était corrigé, et que maintenant il ne songeait plus qu'à travailler!

Voilà ce que dit souvent la jeune Emma à madame Sarget lorsque celle-ci refuse de retourner se promener dans le parc de Monceaux, en s'écriant :

— Nous pourrions y rencontrer encore votre cousin Félix ; il ne manquerait pas de venir vous parler, et je ne veux pas que vous entendiez les sottises, les extravagances que vous débite ce monsieur.

— Mais madame, mon cousin ne dit pas de sottises... Trouvez-vous donc que ce soit une extravagance de m'aimer? car voilà ce qu'il me dit.

214 UN AMOUREUX DESINTÉRESSÉ

— Vous aimer! Vous croyez cela, ma chère enfant, vous vous laissez prendre aux grandes phrases de ce libertin! Mais ce n'est pas vous qu'il aime, c'est votre fortune, et pas autre chose !...

— E t pourquoi donc ne voulez -vous pas qu'il m'aime réellement, moi?

— Parce que les hommes qui courent après toutes les femmes ne sont pas capables d'en aimer une véritablement.

— Mais puisque mon cousin est corrigé, puisqu'il ne songe plus qu'à travailler... que ses chefs sont contents de lui maintenant...

— Vous croyez cela!... parce qu'il nous l'a dit... bon répondant... Qui a bu boira!... Chassez le naturel il revient au galop!... Vous savez que les proverbes sont la sagesse des nations !

— Non, madame, je ne le savais pas.

— Tenez, Emma, un jeune homme qui est digne de fixer vos regards, c'est M. Saint-Estève. Ah! voilà quelqu'un qui a de bonnes façons, qui est aimable... qui ne va que dans le beau monde... Il ne se roule pas dans les coulisses avec des figurantes. 11 est riche, il est très-joli garçon... Voilà un parti digne de vous, et il vous aime véritablement, ce jeune homme-là. Ce n'est pas pour votre fortune qu'il vous fait la cour.

— Qui est-ce qui vous prouve cela, madame?

— Parce que ce monsieur, possédant quinze mille

francs de rente, est déjà riche, et ne tient pas à trouver de la fortune chez la personne qu'il épousera. 11 me Ta dit lui-même plusieurs fois.

— Mais je ne l'aime pas, moi, ce M. Saint-Estève, il a Tair fat!...

— Il a l'air comme il faut, mademoiselle; il n'a pas, il est vrai, le débraillé de ces coureurs d'estaminet!... Mais il ne sent pas le tabac, et cela fait son éloge.

L'année du deuil étant expirée, madame Sarget engagea M. Saint-Estève à venir les voir plus souvent; puis, changeant de batteries, elle se dit : « Il faut aller nous promener au parc de Monceaux, mais nous emmènerons M. Saint-Estève avec nous, de cette façon Félix verra qu'il y a un cavalier, un soupirant près d'Emma, et cela lui ôtera toute espérance de se faire aimer de sa cousine.

Nous savons que ce plan avait parfaitement réussi. Emma avait été très-contrariée de voir M. Saint-Estève venir se promener avec elles, mais elle n'avait pas pu s'y opposer; seulement elle avait refusé d'accepter son bras ; et ce n était pas sans dessein que, devant la petite mendiante, elle avait dit qu'elle préférait aller toute seule... Quelque chose lui faisait deviner que la. petite iille rapporterait ses paroles à son cousin. Les femmes ont la prescience pour ce qui concerne le cœur; nous autres hommes nous n'avons que la science, et encore!...

Cependant M. Saint-Estève, dont on ne veut pas prendre le bras, ne se rebute pas pour cela ; il devient très-assidu chez madame Sarget, il ne se passe presque point de jour sans que ces dames ne reçoivent sa visite. La tutrice d'Emma accueille fort bien ce jeune homme; elle le traite déjà comme le futur époux de sa pupille, bien que celui-ci n'ait encore obtenu aucune réponse satisfaisante de celle à qui il fait la cour.

Les occasions de déclarer sa flamme ne manquent point au beau Saint-Estève, qui trouve souvent Emma dans son jardin, tandis que la dame au long nez reste dans le salon.

Ce monsieur vient encore, avec la permission de madame Sarget, d'aller rejoindre la jeune fille qui est en train de soigner ses fleurs et fait une petite moue très-prononcée en voyant le jeune homme qui vient la troubler dans cette douce occupation.

M. Saint-Estève, qui voit Emma se faire un bouquet, ne manque pas de s'écrier dès qu'il peut en être entendu :

— Où peut-on être mieux quau sein de sa famille!...

La jeune fille relève la tète, regarde ce monsieur d'une façon presque impertinente, et répond :

— Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur?

— Comment, mademoiselle, vous me demandez ce

que cela veut dire?... Mais il me semble que cela va tout seul!...

— Qu'est-ce qui va tout seul?

— Cette citation... que je crois avoir faite assez à propos d'un morceau de musique bien connu...

Et M. Saint-Estève se met à chanter :

— OU peut-on être mieux ? Où peut-on être mieux quau sein de sa famille!...

— Oh merci, monsieur, mais ce n'était pas la peine de chanter...

— Or, mademoiselle, je vous trouve parmi des fleurs.., vous en êtes une autre, par conséquent vous êtes au sein de votre famille... c'est bien clair...

— Ah! oui, avec l'explication on finit par comprendre...

— Parce que votre modestie vous empêchait de vous classer parmi les fleurs... et pourtant vous êtes la plus belle de toutes...

— Oh! monsieur, si vous saviez combien les compliments m'ennuient, vous vous dispenseriez de m'en faire.

— Mais je ne vous fais pas de compliments... je vous dis une vérité.

— Mon cousin Félix ~e m fait pas de compliments, lui... aussi j'aime beajeoup sa conversation.

M. Saint-Estève se moidaii ','Uijottrs les lèvres avec

dépit quand Emma lui parlait de son cousin Félix. Il s'écrie :

— Mademoiselle, je ne me compare à ce monsieur en aucune façon!... Il a sans doute beaucoup plus d'esprit que moi...

— Oh! mon cousin ne vise pas à faire de l'esprit, monsieur!...

— Mais ce dont je suis certain, c'est qu'il ne vous aime pas avec cette sincérité... ce désintéressement qui me ferait vous préférer à toutes les femmes, lors même que vous seriez pauvre... que vous ne seriez qu'une modeste ouvrière, obligée de vivre de son travail!...

— Vous m'épouseriez si je n'étais qu'une pauvre ouvrière?... Oh! par exemple je ne crois pas cela, monsieur! ...

— Ah! charmante Emma, je serais bien plus heureux au contraire, car vous verriez que c'est vous seule que j'aime... et puis, possédant, moi, quelque fortune, je pourrais vous enrichir, vous la faire partager... Ah! je vous le répète, si vous ne possédiez rien, tous mes vœux seraient comblés!...

— Vous ne tenez donc pas à l'argent?

— Fi donc!... Qu'est-ce que l'argent auprès de l'amour!... Un vil métal qui sert trop souvent à satisfaire les vices, les passions mauvaises... Un doux re-

UN AMOVIiKl'X DÉSINTÉRESSÉ 219

gard de celle que l'on aime, voilà le premier des trésors !...

Madame Sarget, qui venait de quitter le salon pour aller rejoindre les jeunes gens et qui a entendu les dernières paroles prononcées par Saint-Estève, s'écrie :

— Oh! comme voilà bien des sentiments d'amoureux... mépriser la fortune!... Certainement je ne dis pas qu'il faille l'idolâtrer; mais enfin elle ne nuit pas au bonheur, bien au contraire elle y contribue... L'amour, c'est fort bien... mais cela ne suffit pas... Ce n'est pas avec de l'amour que l'on achète des cachemires et des dentelles à sa femme...

— Grâce au ciel, madame, je suis assez riche pour satisfaire aux goûts d'une personne aussi bien élevée que mademoiselle... Et si elle était pauvre, je serais bien plus heureux, car elle me devrait tout !...

— Tout cela prouve votre désintéressement, jeune homme, et je n'en ai jamais douté, moi. Vous aimez Emma pour elle... c'est bien, cela... mais j'en suis bien fâchée, il faudra se résoudre à la trouver riche... très-riche même... bien plus que vous ne pensez. .

— Quoi! madame?...

— Oui, oui, c'est une surprise que nous réservons à son futur époux... Faites en sorte que mademoiselle se décide à accepter votre main, et vous verrez!...

— Vous entendez, mademoiselle... serez-vous toujours si cruelle?

— Monsieur, je vous ai déjà dit que j'étais trop jeune, et que je ne voulais pas encore me marier.

Saint-Estève s'incline et s'éloigne en faisant un superbe geste dramatique... Madame Sarget le reconduit en lui disant :

— Patience! patience... les jeunes filles refusent un jour, puis veulent bien le lendemain !

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