‹ Les femmes, le jeu, et le vinChapitre 16 sur 30 · XI · texte numérisé non relu

XI

LE SUISSE CHEZ tE CONCIEROC

Droguin tient sa parole. Le lendemain matin, il va dans la loge du concierge de l'ancien hôtel de Villagier.

Adeline était occupée à coudre près de son père, mais en voyant arriver le père de Julien, se doutant du sujet qui Tamène, elle se hâte de plier son ouvrage, et sert en disant qu^elle va chez ses pratique^.

Robertin, assez étonné de recevoir la visite du concierge voisin, lui présente un siège.

— Asseyez-vous, monsieur Droguin. Qui me pix>cure le plaisir de vous voir chez moi?

— Je vais vous le dire, monsieur Robertin. Je

suis même bien aise que votre fille soit partie , car c'est h cause d'elle que je viens...

«r Sapremann I votre loge n'est pas bien belle pour la loge d'un ancien hôtel I . . •

— Moi je la trouve très-bien et très-suffisante.

— Elle est grande, c'est vrai, mais ce n'est pas élégant, gracieux. On travaille autrement à présent !... Voyez ma loge... c'est un boudoir de petile-mal tresse I

— Je n'ai jamais pensé qu'un concierge dù\ avoir Pair de demeurer dans un boudoir !

— Enfin, autre temps, autres soinsi comme dit... je ne sais plus quel auteur latin.

— Est-ce que vous savez le latin, vous, monsieur Droguin?

— Non, pas précisément, mais j'ai mon fils qui a eu très envie de l'apprendre. Puisque j'en suis à mon fils, arrivons au sujet qui m'amène.

<f Vons connaissez Julien ; c'est un garçon rangé, travaillant avec zèle, un véritable piocheur...

— J'aime et j'estime beaucoup monsieur volro fils, je sais que Ton n'a que des éloges à faire do sa conduite...

— Oui. Il est peut-être même trop sage. Il pourrait avoir des idées plus avancées ; il n'a pas assez d'ambition.

i8G LE CONCIERGE DE LA RUE DU B\C.

— Moi, je le trouve fdrt bien comme il est.

— Enfin, pour arriver à mon but, je vous dirai que mon fils s'est amouraché de mademoiselle voire fille.

— Amouraché!... vous voulez sans doute dire qu*il en est devenu amoureux?

— Amoureux ! amouraché ! il me semble que c'est absolument la même chose. Je crois que je sais m'exprimer correctement! je ne vois pas pourquoi vous me reprenez pour cela.

• — Après, monsieur?

— Après! cela se devine : mon fils qui, certainement, pourrait trouver un excellent parti... une femme ayant une bonne boutique et un joli commerce, mon fils se contenterait d'épouser votre petite Adelinel...

— Se contenterait!... En vérité, monsieur, vous n'êtes guère poli... VA vous semblez Taire bien peu de cas de ce que les hommes devraient priser avant tout I... Ma fille est sage, honnête, point coquette; elle préfère le travail au plaisir... Je ne vous parle point de sa gentillesse ! la beauté passe, mais la vertu reste ; et vous dites que votre fils pourra s'en contenter!... Ah! monsieur, bien des hommes mariés à de riches héritières se trouveraient

plus heureux s'ils avaient rencontré une femme comme Adelinel...

— Mon Dieu I ne vous fâchez pas, monsieur Robertin, je n'ai pas eu Tintention de mépriser votre fille. . . Mais un mariage est une affaire, je vous parle en père qui traite une affaire pour son fils.

« Bref, Julien désire ce mariage. . . moi, je ne m'y oppose pas I... je mets cependant une condition à mon consentement, et c'est dans Tintérét du futur ménage...

«r Julien n'a pas encore pu faire d'économies. Moi, je me suis saigné pour l'éducation de ma fille Iphigénie... qui touche du piano comme... Paganim!.., Je crois que c'était un étonnant pianiste I... Enfin, comme il faut avoir quelque chose pour se mettre en ménage, je désire savoir quelle dot vous donnerez à votre fille.

— Monsieur Droguin, je comprends votre demande, elle est toute naturelle : vous désirez que la future de votre fils ait une dot, je ne saurais me formaliser de ce désir. Mais malgré tout le plaisir que j'éprouverais à voir votre Julien devenir le mari de ma fille, je vous le dis à regret, je n'ai pas la plus petite dot à lui donner.

— Pas de dotl... Comment ! pas même un petit magot de cinq ou six mille francs 7

— Rien du tout !

Droguin se renverse sur sa chaise, prend du tabac, fronce le sourcil et se dandine quelque

temps sans parler, puis enfin il murmure :

— C'est bien étonnant.

— Pourquoi est-ce étonnant?

— Parce qu'enfin vous êtes ici comme le maître. Je sais bien que votre porte ne vaut pas la mienne, mais si vous avez fort peu de locataires, cVst votre faute, car les trois quarts du temps c'est vous qui refusez de louer, pour des raisons qu'on ne comprend pas.

« Par exemple, votre premier étage est toujours vacant!... pourquoi est-il vacant? Il est venu je ne sais combien de personnes pour le louer ; vous les avez refusées : pour quels motifs?... »

Robertin, que les discours du suisse commencent à impatienter, lui répond sèchement :

— Monsieur, j'agis comme je crois devoir lo faire... cela ne regarde personnel...

— Peste ! .. vous avez un propriétaire bien complaisant!... 11 est vrai qu'on ne Ta jamais vu, co propriétaire-là !i.. mais s'il venait visiter son vieil hôtel, je crois qu'il ne serait pas enchanté de son concierge.

«x Ce n'est pas étonnant que vous soyez sansar-

gent! vous refusez des locataires, et les locataires, ça rapporte, mais, entre nous, je puis bien croire que vous en avez, de Targent... vous préférez le garder à doter votre fille...

-^ Vous êtes le maître de croire ce que vous voudrez, monsieur ; je ne puis vous en empêcher.

— Chacun a ses goûts, ses fantaisies. .. il y a des gens qui dépensent tout pour leur agrément et ne feraient rien pour obliger les autres !...

Robertin ne peut s'empêcher dé sourire en répondant :

— Comme mon agrément se borne à vivre dans ma loge, à ne jamais aller courir dehors, il me semble qu'il est peu coûteux.

— Cela dépend, monsieur: chez soi, on peut aussi faire de la dépense. Par exemple, votre passion, à vous, c'est de lire tous les journaux qui paraissent. Dès qu'un nouveau se montre, il faut que votre fille aille vous Tacheter; cela revient trèscher, monsieur, quand on veut lire tout ce qui parait !

— D*abord, monsieur, comme concierge de celte maison, j'ai déjà la facilité de lire les journaux auxquels mes locataires sont abonnés ; car ils arrivent de grand matin et mes locataires se Jùvent tard.

— Eh bien, cela ne peut pas vous suffire... il vous en faut encore d'autres, que vous achetez de votre poche?....

— Oui, monsieur, il m'en faut encore...

— Vous voulez donc être au courant de tout ce qiii se passe dans' les gouvernements étrangers? vous vous occupez donc de politique, monsieur Robertin?

— Non, monsieur. Dieu m'en garde I...

« Je ne me suis jamais occupé de politique, parce que j'ai vu qu'elle mettait sans cesse les hommes en querelle ; que, dès qu'elle se montre dans une réunion, elle remplace le plaisir par la discorde I Je ne m'occupe pas de politique, parce que je veux rester l'ami d'un homme que j'aime, qu'il peut avoir une autre opinion que la mienne, que je n'ai pas la prétention de pouvoir changer son opinion, mais que je sais aussi qu'il ne changera pas la mienne; par conséquent, si je parlais politique avec lui, nous cesserions bientôt d'être amis.

« Enfin, je ne m'occupe pas de politique, parce que je me suis aperçu qu'elle ôtait aux hommes leur amabilité, leur bonté et leur gaieté.

— Diable ! monsieur, vous en parlez bien à votre aisel... Est-ce que vous voulez que les hommes

LE SUISSE CHEZ LE CONCIERGE. lUl

vivent comme des jobards, sans connaître le but de leurs impositions?

— De grâce, monsieur Droguin, en voilà assez sur ce sujet I

— Enfin, si la politique ne vous intéresse pas, que cherchez- vous dans les journaux, que vous lisez avec tant d'acharnement?

— Cela ne regarde que moi, monsieur, et je ne reconnais à personne le droit de me questionner à

ce sujet.

Droguin fait entendre un grognement sourd et garde quelque temps le silence ; puis il reprend.

— Si vous ne vous occupez pas de politique... en tous cas, votre père s'en est occupé pour vous*., et... au temps de la Terreur, il a fait des choses..* hum ! des choses... qui ne lui ont pas fait honneur.

« Le marquis de Viilagier, l'ancien possesseur: de cet hôtel, avait été, dil-on, le bienfaiteur de votre père... il l'avait marié, doté... l'avait placé chez lui, et pour le récompenser... votre père l'a fait arrêter... conduire à l'echafaudl... hum!... c'est un vilain trait!...»

Robertin, dont les regards sont devenus sombres, depbis que Droguin lui parle de son père, ne peut plus alors contenir ses sentiments, et s'écrie d'une voix tonnante :

lOi LE CONCIERGE DE LA RUE DU BAC.

— Taisez-vous I monsieur, taisez- vous!... vous n^avez pas le droit d'accuser mon père I .. . Qui vous prouve qu'il a fait ce que vous venez de dire?... qu'il a trahi V dénoncé son bienfaiteur?...

« Ah I je ne veux plus les entendre ces infâmes paroles qui ont trop longtemps bourdonné à mes oreilles... Si, de son vivant, mon père a eu des raisons pour les supporter, je n*en ai pas, moi!... Et je ne veux pas que Ton salisse sa mémoire par des mensonges et des calomnies I... Je vous le répète, monsieur, je ne le veux plus. »

Droguin a été effrayé par le ton menaçant que Robertin vient de prendre; jamais il ne Tavaitvu dans une telle colère ; il baisse les yeux sous les regards furieux du concierge, et balbutie :

— Mon Dieu, monsieur Robertin, moi, je vous dis cela... parce que je Tai entendu dire... je ne l'ai pas inventé... Tout le monde sait que feu votre père portait à Tépoque de la Terreur une carmagnole, un bonnet de loutre avec une longue queue de renard ; que, de plus, il avait un grand sabre qui traînait à terre, et enfin que chacun tremblait devant lui!...

— El parce qu'il portait un bonnet dci loutre et une carmagnole, on en a conclu qu'il avait dénoncé non bienfaiteur?...

— Dainel s'il ne s'en est pas vanté, du moins il Ta laissé croire.

Robertin ouvre la bouche comme s'il voulait parler... mais il se tait, passe sa main sur son front, et se borne à murmurer :

— Mon pauvre père!... combien il lui a fallu

de patience, de courage... I Ah I s'il ne m'avait pas fait jurer de garder le secret... mais je dois lui obéir et tenir mon serment.

— Quel secret?... quel serment?...

— Cela ne vous regarde pas, monsieur, ce sont mes affaires. Il ne me convient pas de les conter a personne.

— Il ne vous convient pas... ! C'est bientôt dit cela, monsieur, mais quand on a Tinlenlion de faire entrer son fils dans une famille, il est assez naturel de désirer s§ivoir si cette famille-là est honorable et digne de notre alliance.

— Je ne pense pas que la mienne puisse jamais vous faire rougir. Quels blâmes pourriez-vous

. adresser à ma fille et à moi?...

— A votre fille... oh I pas un seul, je rends jus- ' lice à ses qualités ; elle est très-douce, elle travaille

sans cesse... ses robes ne sont peut-être pas taillées à la dernière mode... mais ceci est une affaire

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de goût I... ce qui plait à l'une esl quelquefois ce • qui déplaît à l'autre...

« Au détail, Adeline peut faire une très-bonne femme de ménage... si elle apporte à son mari une petite dot pour monter le ménage.

— Je vous Tai dit, monsieur, et je regrette d'être obligé de le répéter, ma fille n a pas la moindre dot à offrir à son futur.

— Vous meTavez dit... mais, moi, je ne vous crois pas,, parce que vous êtes un homme à cachot* teries, à mystères!...

«Voyons, monsieur Robertin, si vous cherchiez

bien, dans cette petite chambre située dans les • ».

mansardes de cet ancien hôtel, et où vous allez si souvent vous enfermer, sans permelire ù personne de vous y suivre, est-ce que vous n'y trouveriez pus un petit magot... un petit sac d^écus, pour donner à votre tille?... »

Robertin fait un signe d'impatience,, il se lève et marche à grands pas dans sa loge, en disant d'une voix entrecoupée :

— Toujours les mêmes questions!... les mêmes • propos!... Chez soi, même, il faut que Ion ne puisse rien faire sans que vos voisins ne vous épient, ne vous espionnent ! ... Le monde sera donc sans cesse composé de curieux^ de méchants et

LE SUISSE CHEZ l^E CONCIERGE. 195

d'imbéciles!... qui, au lieu de s'occuper de leurs affaires/ passent leur temps à s'informer de ce que font les autres!...

— Permettez, monsieur Robertin, vous venez de parler d'imbéciles I J'aime à croire que cela ne me concerne pas?

— Eh ! monsieur, prenez-le comme vous voudrez... Je parle pour ceux qui se permettent do contrôler mes actions les plus intimes, et qui me fatiguent avec leurs sottes questions.

Droguin se lève d'un air courroucé, en s'é-

criant :

— Monsieur!... apprenez qu'on ne parle pas sur ce ton à un suisse qui a été en ballon I... Puisqu'il en est ainsi, plus d'alliance entre nous!... mon fils n'épousera pas votre fille!...

— Tant pis pour lui, monsieur, il y perdra une compagne qui aurait fait son bonheur.

— Il en trouvera d'autres, monsieur, qui auront des dots, plus ou moins volumineuses I... et des pères qui ne passent point leur temps dans des chambres mystérieuses, où ils entretiennent peut-être des maltresses ! . . .

Robertin ne peut s'empêcher de rire de cette nouvelle supposition ; il hausse les épaules en répondant :

— J'avoue que je ne m'attendais pas à cellelà I... Vous avez de singulières idées, monsieur Droguin ! . . .

— Oh! ne plaisantons pasl... cela s'est vu, monsieur, cela s'est vul... Il y a des hommes qui séquestrent des femmes... de peur qu'elles ne leur soient infidèles; cest même une manière assez adroite de s'assurer de leur fidélité!...

«Moi, quand ma femme vivait, je lui disais: « En mon absence, je te défends de bouger... » Et elle sortait la même chose, parce que je ne l'enfermais pas!

« 0 les femmes ! cela s'enferme , monsieur, comme un pâté entamé, auquel on ne veut pas que personne touche.

a Adieu donc, monsieur Robertin I beaucoup de plaisir dans votre chambre des mansardes!... passez-y votre temps! moi, je rentre dans ma belle loge, que je n'aurais pas dû quitter pour venir ici.

<K Je vous salue. »

Le gros suisse est parti. Robertin le regarde s*éloigner, en se disant :

— Que les hommes sont méchants ! Dans tout ce qu'on fait en secret, ils voient, ils sujpposent du mal; et il ne leur viendra jamais h la pensée d'y soupçonner une bonne action I

Lorsqu'elle revient près de son père, Adeline cherche à lire dans ses yeux, pour connaître quel a été le résultat de son entretien avec le vieux Droguin.

Mais Robertin ne la laisse pas longtemps dans l'incertitude; il prend dans les siennes les mains de sa fille, et les presse tendrement, en lui disant :

— Ma pauvre petite, j'aurais voulu te voir heureuse avec celui que tu aimes, car je sais bien que tu aimes Julien, je sais que c'est un brave et honnête garçon I... J'avais donc consenti avec joie à faire ce mariage, mais le père de Julien veut une

dol, il ne te trouve pas assez riche par tes tertus, les qualités... C'est un homme qui ne connaît que l'argent, et comme lu n'en as pas, il ne veut pas que son fils t'épouse.

« Ma chère Adeline, pardonne à ton père de n'avoir pas su s'enrichir pour te doter... ce n'est pas sa faute. Mais/à défaut d'argent, il te laissera un nom honorable et qu'un jour... je l'espère, lu seras fière de porter. » • Adeline embrasse son père, en s'écriant : •

— Que je vous pardonne!... mais n'avcz-vous pas fait pour moi tout ce qui était en votre pouvoir? Grâce à vous, je ne suis point une sotte privée d*éducation, vous m'avez fait apprendre un état qui meplait et qui me fera vivre; je ne manque de rien près de vous, et je m'y trouve bien heureuse.

« Je n ai pas de dot pour me marier, mais je suis bien sûre que Julien n'y tient pas!... Au contraire, parce qu'il n'en a pas non plus, il est bien aise que je ne sois pas plus fortunée que luil.. il me l'a dit lui-même.

— Je ne doute pas des sentiments de Julien, mon enfant, mais son père pense tout autrement. Entin, ceci n'est qu'une question de temps, et si Julien ne change pas, il t'épousera plus tard.

— Oh I non, mon père, je suis certaine qu'il ne changera pas.

La conversation du. père et de la fille est interrompue par Tarrivée d'un jeune homme qui pénètre dans la loge du concierge.

Adeline ne peut s'empêcher de rougir, car elle a reconnu en lui cet individu qui depuis quelques jours passe si souvent devant l'hôtel en l'examinant avec curiosité.

L'étranger jette des regards singuliers sur le concierge, et ce n'est pas une expression bienveillante qui se peint dans ses traits.

Après avoir pendant quelques instants examiné Robertin, sans paraître faire la moindre attention à sa fille, il dit d'un ton presque arrogant :

— J'ai vu un écriteau à votre porte cochère... Vous avez un logement à louer ici?

Robertin qui, de son côté, a examiné le jeune homme, dont Thabit râpé, la toilette mesquine n'annoncent point un capitaliste, lui répond :

— Oui, monsieur, j'ai un appartement complet au troisième, mais sur le derrière...

— Je a'ai pas besoin d'un appartement, une seule chambre me suffirait... En avez-vous une à me louer?

— Non, monsieur, non , je ne loue pas de chambre dans cette maison...

Adeline, qui se sent de IHntérét pour le jeune inconnu, parce qu*il a Tair triste, souffrant et malheureux, dit timidement à son père :

— Mais si vous vouliez, mon père, disposer de la chambre que j'occupe 9u troisième, je pourrais, moi...

— Taisez-vous I s'écrie le concierge en lancanf sur sa iille un regard sévère.

Puis, s*adressant à l'inconnu :

— Je vous le répète, monsieur, je n'ai pas de chambre à vous louer.

Le jeune homme se pince les lèvres, ses sourcils se rapprochent, il jette sur le concierge des regards où brille la colère, en murmurant :

— Ah 1 vous êtes monsieur Robertin, n'est-ce pas?

— Oui, monsieur, c'est mon nom, en effet... me connallriez-vous?

— Non, oh I non!... mais la réputation de votre père est venue jusqu*à moi I...

— La réputation de mon père? Je ne vous comprends pas, monsieur. Voudriez-vous bien me dire votre nom?.,.

— Puisque vous ne voulez pas me louer, vous n'avez pas besoin de me connaître!

— Ahl monsieur Sainiclair! s'écrie une \oix qui part de dessous la porte cochère.

C'est mademoiselle Adrienne qui revient avec sa tante, la comtesse de Marsanne, de faire sa promenade au jardin du Luxembourg, et qui a reconnu le jeune homme qui se tenait à Tenfrée de la loge du concierge, bien qu'elle ne pût apercevoir que son profil, mais une jeune fille reconnaîtrait quelqu'un à qui elle pense, rien qu'en lui voyant le bout de Toreille.

A cette voix qui retentit jusqu'à son cœur, le maître de dessin s'est retourné et s*eropresse de saluer ces dames.

La comtesse lui dit :

— Vous venez sans doute pour nous voir, M. Saintclair? Tenez, nous parlions de vous ce matin avec ma nièce, elle me disait :

« Ce monsieur, qui m'a donné de si bonnes leçons de dessin à Vichy, avait promis de venir nous voir lorsque nous serions à Paris ; il parait qu'il a oublié sa promesse; ou peut-être est- il allé à notre ancienne adresse et on n'aura pas su lui indiquer notre nouvelle demeure. »

— Mademoiselle est trop bonne de s'être souvenue de moi.

« Après votre départ, madame, je suis encore

resté six semaines à Vichy, où j'avais trouvé des élèves. Mais en revenant, je suis tombé malade... et il m'a fallu rester près d'un mois dans un petit village où le barbier était le médecin, et quel médecin 1... ce n'est pas sa faute si j'en suis revenu !

« J'étais entré dans celte maison pour demander si Ton avait une chambre à me louer. Je vous avoue, madame, que j'ignorais encore que vous l'habilieK.

— Eh bien , vous le savez maintenant , dit Adrienne, j'espère que vous vous en souviendrez... Oh! j'ai beaucoup travaillé mon dessin, monsieur, et il me tarde de savoir si vous serez content de moi.

— Mais je pense, dit la comtesse, que monsieur va monter et se reposer un moment chez nous ?

Le jeune homme jette un regard sur son costume et répond avec embarras :

— Mon Dieu, madame, ce serait avec plaisir... mais je n'ose dans cette tenue...

— Allons donc, vous êtes en costume de voyage, puisque vous arrivez seulement...

a Venez, venez voir mon appartement dont je suis enchantée. »

M. Saintclair ne juge pas devoir résister davan-

tage, il monte le grand escalier avec madame de Marsanne et sa nièce.

Adeline les regarde aller.

Robertin aussi suit des yeux le jeune homme, en murmurant :

— Il m'a dit que la réputation de mon père était venue jusqu'à lui... et, en me disant cela, ses yeux semblaient animés par la colère... NeTcncontrerai-je donc jamais que des gens qui pensent du mal de mon père, et ne Irouverai-je pas un jour ceux qui doivent lui rendre justice?

— Voyez-vous, mon père, dit Adeline, ce jeune homme qui est si pâle, qui a encore Tair malade, c'est quelqu'un de comme il faut, puisquMl est de la connaissance de ces* dames du second.

— Ce qwe je sais, répond Robertin, c'est qu'il se nomme Saintclair, qu'il donne des leçons de dessin, et, qu'en me parlant, jl me regardait comme s'il avait voulu me chercher querelle.

— Oh!... vous vous serez trompé, mon père; vous avez vu comme mademoiselle Adrienne semblait contente, heureuse de le revoir I...

— Non, je n*ai pas fait attention à cela.

-^ 11 a dit qu'il ne savait pas que ces dames demeuraient dans cette maison, mais je gagerais bien qu'il le savait, moi ; sans cela, pourquoi de-

lOi LE GOKCIERGE DE U RUE DU BAC.

puis quelques jours passait-il sans cesse dans la rue, en regardant constamment les fenêtres de cet hôtel?...

— Ah I ce monsieur passait souvent dans la rue depuis quelques jours?...

— Oui, mon père, et je l'avais bien remarqué; et Julien... et monsieur Julien aussi... et vous comprenez bien que c'est pour cela qu'il désirait tant avoir une chambre dans la maison.

— Ma fille, cette maison n'est point faite pour

. servir de rèndcz-vous d'amour: si ce M. ^intclair

est en effet amoureux de la nièce de madame la

comtesse, il peut aller chez ces dames, puisqu'elles

veulent bien le recevoir.

« Mais, en vérité, j'ai peine à croire qu'un simple maître de dessin, qui semble si pauvre, si près de ses pièces, puisse être un parti convenable pour la nièce de madame de Marsanne. »

Cependant le jeune maître de dessin a suivi la comtesse et sa nièce ; il monte derrière elles le bel escalier orné de rampes dorées, mais il ne se presse pas ; on dirait qu'il marche avec recueillement, portant sans cesse ses regards à droite et à gaucho, examinant tout, les portes, les corniches, les niches pratiquées sur chaque palier et destinées à recevoir des vases de fleurs ou des statuettes.

11 semble admirer tout ce qu'il voit, si bien que les dames sont arrivées avant lui au second étage, et que la gracieuse Adrienne lui crie :

— Eh bien, monsieur Saintclair, pourquoi vous arrêtez- vous au premier étage?... c^est au second que nous demeurons.

— Je ne m'arrêtais pas, mademoiselle, seulement j'admirais celte demeure... Tout ici est beau, est grand... cxîla est ancien, mais cela est noble, imposant!... cela inspire un sentiment de respect... Vous ne pouvez pas deviner ce que j'éprouve en me trouvant dans ce vieil hôtel.

— Venez donc voir notre appartement. Oh!... il vous plaira aussi, j'en suis sûre.

Le jeune homme arrive au second, il entre chez hi comtesse. Il admire ces belles pièces bien vastes, bien hautes, dans une desquelles, maintenant, un architecte taillerait un appartement complet.

Dans la salle à manger peuvent dîner vingt-cinq personnes sans éprouver la moindre gène ; dans le salon, dont les lambris sont encore dorés, on pourrait facilement établir deux tables de jeu et danser encore un quadrille au milieu.

Les autres pièces répondent à celles-là. La distribution est parfaite, et des sorties, adroitement ménagées, permettent de circuler sans gêner per-

t206 LE CONCIERGE DE LA RIE DU BAC.

sonne. C est le confortable dans toute sa splendeur, et non pas ce confortable mesquin qui vous étreint dans de jolies petites pièces où vous ne pouvez pas allonger vos jambes sans risquer de renverser un meuble.

— Eh bien, que dites-vous de mon appartement, dit la comtesse à Saintclair, qui est resté immobile devant une belle cheminée en marbre blanc. Vous ne répondez pas?

— Mon Dieu ! s'écrie Adrienne, mais M. Saintclair a les yeux pleins de larmes !...

— Est-ce que vous souffrez, monsieur?

— Non, mademoiselle, non... ce n'est rien!... répond le jeune homme en se hâtant d'essuyer ses yeux. Pardon... c est l'émotion... je veux dire... c'est la faiblesse, suite de ma maladie.

— Voulef-vous prendre quelque chose?

— Merci, je n'ai besoin de rien... c'est passé... Ahl votre appartement est superbe, madame; je vous en fais mon compliment.

— N'est-ce pas qu'il est beau?... Et en vérité il ne m'est pas loué cher, c'est une trouvaille que j'ai faite là!...

« Et' puis une maison bien tenue, bien habitée ! c'est le concierge qui veille à tout, et je vous assure qu'on n*a que des éloges à lui adresser.

— Le logement du premier est à louer, dit Adrienne, il parait qu*il est distribué comme celuici; seulement il est encore plus beau, plus richement orné. C'était celui qu'habitait Tancien propriétaire de cet hôtel, le marquis de Yillagier...

— Oui ! dit la comtesse, celui qui a péri à Tépoque delà Terreur I... C'était une illustre famille I...

« Mais vous ne pouvez pas en avoir entendu parler, monsieur Saintclair, vous êtes trop jeune pour celai

— Pardonnez-moi, madame, mon père m'a trèssouvent parlé du marquis de Yillagier... il ma conté les malheurs qui accablèrent cette noble famille... et je vous avouerai, madame, qu'en me trouvant dans cet hôtel, le souvenir de cette hisloire est pour beaucoup dans rétnotion que j'éprouvais tout à l'heure.

— Cela fait honneur à votre sensibilité, monsieur.

— Eh bien, monsieur Saintclair, dit Adrienne en riant, puisque vous cherchez un logement, vous devriez louer le premier étage, je suis sûre que vous y seriez très-bien, et nous vous aurions pour voisin !

— Mademoiselle, vous vous moquez ! répond le

jeune homme en s^efforçant de sourire. Ce n'est pas un pauvre maitre de dessin comme moi qui doit occuper le magniGque appartement du marquis de Yillagier !

— Ahl monsieur, n'allez pas croire que j'ai voulu me moquer de vousl... Je parle étourdiment, c'est vrai, mais je serais désolée de rien dire qui puisse vous blesser...

« Venez voir mes dessins, monsieur, et donnezmoi encore de hons conseils, pour me prouver que vous ne m'en voulez pas. »

Adrienne montre ses dessins ; tout en les examinant, le jeune maitre voudrait bien dire à sa charmante élève qu'il n'a pas cessé de penser à elle depuis qu'elle a quitté Vichy ; mais la tante est là, toujours là, il n'y a donc pas moyen de dire tout ce qu'on éprouve, de laisser parler son coeur.

Il faut se contenter du langage des yeux, ceux de Saintclair sont bien tendres, bien expressifs, et In belle demoiselle ne parait nullement ofTensée de leur éloquence, ni de les voir s'attacher sans cesse sur les siens. De temps à autre, elle prononce à demi-voix :

— A présent, on vous verra, j'espère... vous savez oii nous demeurons... vous n'allez plus quitter

Paris... vous viendrez me guider... corriger les fautes que je fais?

A cela Saintclair répond :

— Je serai bien heureux quand je pourrai venir... mais pour me présenter chez vous, mademoiselle, il faut que j'aie une mise... plus convenable : en vérité, je rougis aujourd'hui de me trouver dans cette tenue devant vous I...

— Qu'est-ce que cela fait?... Est-ce que vous croyez que nous tenons à la toilette?

— Mademoiselle, il y a des convenances que Ton doit respecter... mais j'ai trouvé enfin quelques portraits à faire au pastel... et j^ose entrevoir des jours meilleurs.

La visite du jeune maître de dessin ne se prolonge pas davantage.

Saintclair prend congé, en remerciant ces dames de leur bon accueil, en saluant profondément la comtesse, en regardant tendrement Adrienno, et en poussant un soupir qui va probablement à son adresse, car un léger soupir répond au sien...

Lorsqu'il est seul sur le palier du grand escalier, nu lien de descendre les marches, le jeune homme s'arrête, il ne peut se lasser d examiner les lieux où il se trouve ; puis, cédant à sa curiosité, au sentiment secret qui le domine, il regarde en Fair,

et se met à monter doucement Tescalier qui mène au troisième étage.

Arrivé là, il s'arrête encore. De ce carré, un escalier beaucoup plus petit, plus étroit, conduisait aux chambres sous les mansardes.

Saintclair s'approche de cet escalier, l'examine et va peut-être en gravir les marches, lorsqu'un homme en descend tout k coup : c'est Robertin. Il se place devant rétranger en lui disant d*un ton

courroucé :

— Où allez-vous, monsieur, et que faites-vous donc ici?

Le jeune homme ne semble nullement intimidé par le ton menaçant du concierge, et répond fort tranquillement :

— Ce que je fais ici?... mais vous le voyez bien, j'admire cette maison... où je croyais... mais vous savez bien que je sors de chez madame la comtesse de Marsanne : je m'en allais.

— Vous vous en alliez, et au lieu de descendre l'escalier, vous l'avez monté! Singulière manière de s'en aller I

— C'est une distraction.

— Mais enfin, monsieur, j'ai le droit de vous demander. . .

-p»- Non I je ne vous reconnais pas le droit de

m'inlerroger 1 Je ne vous répondrai pas, monsieur Robertin, et tenez-vous pour satisfait que je veuille bien ne point vous en dire davantage.

En achevant ces mots, le jeune Saintclair descend vivement l'escalier et sort de l'hôtel.

Robertin Ta regardé s'éloigner. Il descend à son tour, mais lentement, plongé dans ses réflexions et se disant : i

« Pourquoi cet homme qui m'est inconnu me parle-t-il sans cesse avec celte dureté et d'un ton irrité? pourquoi montait-il tout en haut de la mai- ' son?... Que cherche-t-il par là?... Saintclair I... Ce nom frappe aujourd'hui mes oreilles pour la première fois ! ah ! ce n'est pas ce nom-là que je voudrais entendre et que je cherche inutilement à retrouver dans les journaux, dans les papiers publics, Klans toutes les nouvelles qui arrivent do l'étranger! »

LA qOMÉDIE CHEZ LE BOULANQER

Tout le monde était en l'air dans la loge de M. Bassinoire.

Le jour était arrive où l'on devait jouer la comédie chez le boulanger.

La Famille Benotton était la pièce choisie.

Le petit Léandre devait représenter Fanfan Benotton ; sa sœur Zirzabelle devait danser un pas qui n'était point dans la pièce, mais que Ton avait trouvé moyen d'introduire au milieu d'une des scènes les plus intéressantes, ce qui avait permis d'annoncer sur le progi*amme que la comédie serait agréablement coupée par un ballet.

Enfin, madame Bassinoire, qui employait ses

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