MADEMOISELLE IPHIGÉNIE
— Pour en revenir à ma fille, elle m'avait prévenu cette fois qu'elle passerait plusieurs jours a la campagne... Elle a emporté toutes ses plus
' belles toilettes et ses bijoux... parce que c'est une campagne où l'on reçoit beaucoup de monde, où Ton donne des fêtes...
« Tiens, voilà le facteur.
— Une lettre pour vous, monsieur Droguin !.w
— Pour quel locataire ? •
— Je vous dis qu'elle est pour vous.
— Pour moi?... Ah I vous m'étonnez... Qui donc peut m'écrire?'
— Donnez-moi trente centimes, ou six sous, que je me sauve...
— Comment ! six sous'?... on n'a pas affranchi ?
— Non, rien du tout.
— Voilà un procédé bien malpropre !... six sous? -et c'est pour moi? D'où vient-elle?
— De Boulogne.
— Du bois de Boulogne, et vous voulez me faire payer six sous?
— Je vous dis 'de Boulogne-sur-Mer.
— Sur mer!... voilà qui est singulier!... Mais je ne connais personne, sur mer, moi, je refuse...
— Comme vous voudrez I Le frotteur dit :
— On a quelquefois eu tort de refuser une lettre qui vient dé loin... Cela peut vous annoncer une nouvelle importante, comme un héritage qu on n'attend pas. On n'a pas de parents, mais il y a des amis qui vous lèguent leur bien.
•^ Au faitf vous avez raison, frotteur, et pour six sous, il ne faut pas refuser sa fortune. ' — Holàl ehl là-bas!... facteur!... N'allez pas SI vite !
— Que me voulez-vous ?
— Décidément, je prends la lettre.
— Il faudrait tâcher de vous décider.. . Vous voulez, vous ne voulez pas...
— Je vous dis que je la prends. Tenez, voil^ vos six sous.
<c Font-ils de l'embarras, ces facteurs! Parce que ce sont des gens de lettres ! . . . »
Droguin ouvre la lettre, regarde la signature et s'écrie :
— Tiens I c'est de ma fille I... Comme c'est heureux que je n'aie pas refusé la lettre!
— De votre fille 1 et la lettre, vient de Boulogncsur-Mer ! . . . Elle n'est donc plus à Argenleuil, votre fille?
— En eflet, ceci est singulier. Est-ce que Tes
MADEMOISELLE IPHIGEME. 17?
ânes l'auraient menée jusque-la?... Enfin, je vais savoir ce qui en est.
« Écoutez un peu ce style-là, frotleur;. on lit bien des choses dans les journaux qui ne méritent pas rimpression comme ceci.
— Ma petite dernière écrit bien aussi! mais c'est en bâtarde...
— Je ne vous parle pas de la beauté de l'écriture... sapristi! entendons-nous! je vous parle des pensées, des idées que renferme celte mis- * sive...
— Ah ! c*est différent, je comprends !
— a Mon cher et aimable père... »
a Hein ! c'est déjà gentil ce début-là, il y en a qui auraient mis :
a Mon cher père, » tout sec ! ou « mon petit père, » ce qui est commun. Mais Iphigénie a mis tout de suite : « Mon cher et aimable pèrel... »
« Je poursuis :
« Ne soyez pas surpris si je suis à Boulogne-sur- . Mer, au lieu d'être à Argenteuil. Le lait d'ânesse ne suffisait plus à la poitrine de mademoiselle de Filenville, on lui a ordonné les bains de mer ; et comme ma santé est aussi délicate que celle de mon élève, mademoiselle de Filenville m'a dit :
« Venez avec moi, à Boulogne-sur-Mer, nous
<c prendrons des bains dans la même baignoire...»
— Si ces demoiselles se baignent dans la mer, la baignoire est grande, en effet...
*- Frotteur, vous ne comprenez pas que ceci est une manière élégante de parler. Ah ! comme c'est heureux pour ma fille d'avoir la même poitrine que son élève! Elle suit tous ses traitements!...
c( Je continue:
a II est donc possible que nous restions assez longtemps ici, et même, si les médecins pensaient qu'un voyage en Angleterre peut entièrement rétablir la santé de mademoiselle de Filenville, je ne pourrais pas faire autrement que de Ty accompagner... mais, dans ce cas, je vous enverrais du plum-pudding... »
« Chère enfant I du plum-pudding 1... la frian* dise que j'aime le mieux de tout ce qui est anglais !
— Moi, je^n'aime que les poires d'Angleterre.
— « Adieu donc, mon cher père... »
<c Ici, elle n*a pas mis aimaft/e, mais comme elle Ta mis là-haut, c'est sous-entendu.
« N'ayez aucune inquiétude sur moi ; si je ne vous écris pas souvent, c'est que les bains de mer prendront tout mon temps.
« Votre bien-aimée Iphigénie. »
HâDëUOISELLE IPHIGÉME. 17i)
<K Allons, décidément la voilà lancée. Ça me fait de la peine d*étre privé de sa présence, mais d'un autre côlé, je suis fier d'avoir une fille qui voyage avec la famille d'un banquier.
— Ah ! ben moi, si mes filles voulaient tant seulement aller à Saint-Cloud sans leur mère, ça ne me conviendrait pas du tout.
(c Bonjour, monsieur Droguin !
— Ce frotteur n'est pas fort, se dit le suisse ; il laissera ses.iiUes végéter dans leur intérieur, il ne veut pas qu*elles sortent sans leur mérel... il ne comprend pas le progrès! c'est un homme encroûté!...
Et Droguin tenait encore dans sa main la lettre de mademoiselle Iphigénie, lorsque son fils entre dans sa logé.
— Ah I te voilà, Julien I tu arrives bien. Je viens de recevoir une charmante lettre de ta sœur. Iphigénie est dans la mer à Boulogne, avec mademoiselle de Filenville; elles vont y prendre des bains pour leur santé.». Ta sœur est, à ce qu'il parait, traitée dans cette famille comme Tenfant de la maison ; cela peut la mener très-loin...
c( Eh bien, au lieu d'avoir Tair enchanté de ce que je t'apprends, lu fronces le sourcil !... tu semblés mécontent!...
ISO LE COiNCiEHGE DE LA RUE DU BAC.
— En effet, mon père, je suis désolé de voir qu'on vous trompe sans cesse I . . . répond le jeune homme en se laissant tomber sur un siège. Je vous ai caché longtemps ce que je savais sur ma sœur, parce que je ne voulais pas vous faire de peine... vous ô(er vos illusions... mais je vois bien qu'il faut enfin que vous sachiez la vérité!...
— La vérité? mais assurément, je veux la savoir... pourquoi hésites-tu à parler? crois- tu que je manque de courage? Mon fils, on peut tout dire ù un homme qui a été en ballon I . . .
— Eh bien, mon père, ma sœur n*est pas partie pour Boulogne-sur- Mer , avec mademoiselle de Filenville : elle s*est laissé emmener par un certain Gonzalve de Ravinette, un mauvais sujet, un faiseur de dupes, qui depuis quelque temps faisait une cour assidue à ma sœur, et avec lequel elle allait au spectacle lorsqu'elle vous disait qu'elle y était avec son élève.-
A cette révélation, M. Droguin demeure un moment atterré.
Après un instant de silence, le suisse retrouve la parole.
— Qu'est-ce que tu m'apprends là I Monsieur de Ravinette ! mais c'est un homme très comme il fautl...
'MADEMOISELLE IPHIGÉMK. m '
— Cest un fripon qui vient encore de filouter deux honnêtes négociants et qui a été obligé de quitter Paris, ne pouvant plus se montrer à la Bourse et menacé de tous côtés de recevoir une bastonnade.
— Monsieur le comte. . . ou le marquis de Ravinette serait menacé de coups de bâton I ...
— D* abord il ti'est pas plus comte ni marquis que moi : il se donnait ces titi*es-là pour en imposer aux niais, aux gens crédules.
— Mais si ce monsieur est amoureux de la sœur, il Tenlève sans doute pour Tépouser. Elhi me marque qu'ils iront peut-être en Angleterre... C'est probablement pour se marier devant ce forgeron qui marie si lestement les couples qui viennent à lui...
— Ce Gonzalve n^épousera pas ma sœur; il Tabusera et l'abandonnera ensuite un beau malin, ainsi que font ses pareils avec les femmes i\\x\ sont assez sottes et assez faibles pour les croire...
— Iphigénie n'est ni faible, ni sotte I elle ne se laissera pas attraper ! . . .
— Ah I mon përel je le désire, mais je ne partage pas votre espoir ! . . .
— Ensuite tout ce que lu viens de me dire là
est-il bien vrai, bien prouvé?... On dit tant de choses I . . .
— Allez vous informer chez M. de Filenville, banquier, rue d'Antin, vous saurez que sa fille esl à Paris ; elle ne va même que rarement à Argon teuii.
Le suisse ne répond plus rien : il a l'air moins satisfait.
On garde quelque temps le silence, puis enfin, Julien dit timidement à son père :
— Si j'osais maintenant, mon père, vous entretenir un peu de moi, de ce qui me regarde... ?
— Qui t'en empêche? parle...
— Je vous ai déjà fait part de mon amour pour mademoiselle Adelinc Robertin... du désir que j'avais de Tépouser...
— Ah! cela te lient toujours?...
— Mon père, je ne suis pas, moi, de ces jeunes gens qui aiment toutes les femmes, qui ne pensent qu*à faire des conquêtes, à s'amuser... pour moi, l'amour est une chose sérieuse. La femme que j'aime, je veux qu'elle soit ma fidèle compagne, parce que je l'estime, et que, devenu son mari, je me contenterai de son amour et n'en désirerai jamais d'autre.
— C'est différent, mon ami ; du moment que ce
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sont là tes sentiments... Après cela, il y a des cœurs de toutes les façons I...
— Mais vous m'aviez promis d'aller voir le père d'Adeline... de causer avec lui sur ce sujet...
— C'est vrai!... oui, c'est ce diable de ballon qui m'avait fait oublier ma promesse.
— Eh bien, quand irez-vous chez Robertin?
— Demain... oui, demain, pendant que ma femme de ménage sera ici, j'irai trouver le voisin...
— Vous me le promettez ?
— Foi de suisse !
Julien est parti.
Droguin, demeuré seul, réfléchit à ce qu'il vient d'apprendre sur le compte de sa fille Iphigénic ; et, malgré tout le désir qu*il éprouve de ne pas la trouver coupable, malgré tous les motifs qu'il cherche pour excuser sa conduite, il finit par se dire :
— Après tout, le frotteur a peut-être raison de ne pas vouloir que ses filles aillent à Saint-Cioud sans leur mère I . . .