PARIS
l'KRD, SARTORIUS, LIBRAIRE-ÉDITEUR
t7, HDE UB SBINE, >T
Tous droits réflerr^
Vv^cN»* ij-i
tOlSIN ET VOISINI
— Dites donc, voisine, Anita danse-t-elle ce soir?
— Ânita, oui, voisin, elle danse dans le ballet du dixième tableau, et puis encore dans le seizième.
— Combien donc a-t-elle de tableaux votre nouvelle pièce?
— Ma foi, je crois qu'elle en a vingt-cinq ou vingt- «ix.
— Vous n'en êtes pas sûre?
— Non, parce que n'étant pas de la fin, cela m'est égal. Je m^en vais après le seizième tableau.
— - On doit finir bien tard alors 7
VOISIN ET VOISINE
— Obi cela ne finit jamais le même jour que cela commence. A présent, chez nous, si le spectacle ne paisse point minuit, on n'est pas contejit.
— Oui, le public devient gourmand, il ne tient pas toujours à la qualité, mais il veut la quantité.
— Alors vous viendrez ce soir au théâtre, sans doute?
— Je tâcherai, si je peux m^échapper de chez mon oncle chez lequel je dine.
— Ahl vous allez diner en famille!... C'est cela qui est amusant.
— Ne m'en parlez pas I Avec cela • |ue mon oncle me gronde toujours!...
— Dame! il a peut-être raison! Vous êtes trèsmauvais sujet, à ce qu'on dit !
— A ce qu'on dit !... Qui est-ce qui dit cela?
— Tout le monde à peu près.
— Tout le monde a tort !
— Ah ! monsieur Félix, vous avez une bien mauvaise réputation...
— Si je suis comme Figaro ! si je vaur mieux que ma réputation?
— On assure que vous aiine^ le vin, le jeu et les femmes !
— » D'abord, ma petite voisine, moi, je mettrais les femmes en premier; il me senjble qu'elles doiveni passer avant tout ! Ensuite, est-ce donc un tort de les
YOISIN ET VOISINE
aimer? Quelle opinion auriez-vous d'un homme qui ne les aimerait pas?... HeinI vous diriez : € C'est un bien \ilain monsieur 1 »
— Soit! je vous pardonne ce défaut-là. ••
— Dites donc que vous m'en faites compliment, ce sera plus juste.
— Mais il ne faut rien pousser à Textrême, et quand on aime toutes les femmes, c'est comme si on n'en aimait aucune 1 . . .
— Vous croyez? Vous êtes dans le faux. C'est absolument comme si vous me disiez que je n'aime pas le vin, parce que je les aime tous... quand ils sont bonsl... et toutes les femmes, quand elles sont jolies I
— Alors vous n'êtes jamais fidèle à votre maitresse?
— Le moins possible I
— Fi, monsieur, c'est affreux ce que vous dites là I
— Ce que je dis là, les trois quarts des hommes le pensent, seulement ils ne le disent pas ; ce sont des hypocrites,' et moi je suis franc. Mais il est vrai que dans le monde il ne faut pas l'être. C'est plutôt un défaut qu'une qualité.
— Je défendrai à mon Alexandre de vous fréquen* ter, vous me le gâteriez...
— Ah I ah I ah 1 elle est bonne celle-là I D'abord votre Alexandre ne peut pas être gâté I... il n'a plus cela à craindre I
TOISIN ET VOISINE
— Qu'en tendez- VOUS par là, monsieur?
— J*entends, que c'est un vieux roué qui en a fait cent fois ^is que moil...
— Pourquoi Tappelcz-vous vieux roué... il est en* core très-jeune!
— Très-jeune I... Il doit bien avoir ses trente-neuf ans... au moins.
— Non, monsieur, il n'en a que trente-cinq.
— Soit, il n'aura que vingt-cinq ans, si vous voulez... ça m'est parfaitement égal.
— Vous avez Tair aussi âgé que lui...
— Moi... merci... je n'aurai vingt-trois ans que dans six mois.
— Cela ne iaH rien, Alexandre est plus frais que vous 1
— Ahl ah! ah! voisine, vous êtes amusante, ce matin!... parole d'honneur. Vous avez bien dit cela... C'est singulier, au théâtre, vous n'êtes pas aussi naturelle... Pourquoi donc cela?
— Monsieur Félix, vous m'ennuyez... Me m'impatientez pas, parce que je dirais au régisseur de ne plus vous laisser dans les coulisses... D'abord je ne sais pas pourquoi on vous y tolère, car vous n'avez p^s vos entrées; — vous n'êtes ni auteur, ni journaliste, ni décorateur, ni compositeur!...
— C'est vrai, voisine, je ne suis même pas souffleur. C'est pourtant un emploi que j'aimerais assez à
fOISIN ET VOISINE
Teinplir quelquefois... On doit être si bien dans ce trou pour Toir les jambes, et même les jarretières de ces dames I...
— Eh bien, iaites-yous souffleur, ce sera plus drftle...
— Oh I Dieu I que dirait mon oncle, s'il savait que j'ai de telles pensées I
— 11 vous déshériterait, et il ferait bien.
— D^abord comme mon oncle a trois fils et une fih ., je n'ai pas la moindre chose à prétendre à sa succès* sion ! ... Je ne crains donc pas d'être déshérité.
— Alors pourquoi avez-vous si peur de le fâcher?
— Mais parce que c'est mon oncle... le seul protecteur qui me reste, car j'ai eu le dalheur de perdre mon père et ma mère, lorsque j'étais encore enfant. Mon oncle a pris soin de mon éducation, m'a fait apprendre le commerce; je lui dois donc de la reconnaissance.
— Est-îl riche cet oncle-là?
— Je crois bien, près d'un million de fortune!
— Fichtre... vous devriez l'amener un peu sur le théâtre I
— Tous ne trouveriez pas mauvais qu'il vint dans les coulisses, lui I
— Allons, mon petit Félix, ne soyez pas fâché. Vous savez bien que j'ai dit cela pour rire.
— Oh I je ne suis pas fâché, Hermance, car je sais
VOISIN ET VOISINE
que VOUS n'ctcs pas méchante... Vou» avez pris feu pour votre Alexandre... Cela fait votre éloge; vous défendez votre amant, lorsque la plupart de ces dames se moquent des leurs. Vous valez donc mieux qu'elles. . • Mais quant à mon oncle, oh ! il n'y a pas de danger qu'il aille sur la scène. C'est un homme très-sévère, il ne rit jamais... et s'il savait que moi, son neveu, je fréquente les coulisses... il serait capable de me défendre d'aller chez lui.
— Ah! mon Dieu, quel ours !... ses fils ne doivent pas beaucoup prendre de plaisir alors?
— Ses fils? il les élève très-sévèrement, leur défend le bal, les cafés, ne leur permet le spectacle que fort rarement!... Aussi ce sont des jeunes gens d'une sa* gesse!... enfin des jeunes fi^ens comme on en voit peu.
— Pas dans votre genre alors I
— Non, j'avoue que je me trouverais très à plaindre s'il me fallait vivre comme euxl...
— Us demeurent avec leur père, sans doute.
— Oh ! oui, sous le même toit. Il ne faut pas qu'ils manquent d'une minute à l'heure du déjeuner, ni à 'celle du diner, sans quoi ils seraient fortement grondés ! Aussi, malgré la fortune qui les attend, je vous jure que je n'envie pas leur sort.
— Et la demoiselle '*
<— Ma cousine, elle est bien gentille, bien douce;
VOISIN ET YOISINB
mais c^est une enfant... pas encore quinze ans. Pour elle, cependant, mon oncle se départ un j»eu de sa séyérité : il la conduit quelquefois au spectacle. Mais Emma n abuse pas de son empire, et elle est devant son père aussi craintive que ses frères.
— Âh! mon Dieu, voisin, quelle heure est-il donc* J'ai répétition ce matin, et je n'y pensais plus.
— Attendez, je vais vous dire cela... Onze heures .et cinq minutes.
— Onze heures I... Âh! la répétition qui est pour le quart, et je ne suis pas habillée!... Je serai à l'amende t C'est la faute d'Alexandre qui me promet une montre depuis trois semaines, et qui ne me Ta pas encore donnée I...
— Prenez garde, ma voisine, si le mois s'écoule sans que votre amant tienne sa promesse, :i est bien probable que vous ne verrez jamais Theure ibins cette montre-là I...
Hais déjà la voisine avait quitté sa fenêtre, et le voisin en fait alors autant.
La conversation que nous venons d'entendre se te- . nait dans une maison de la rue Mazagran, à un cinquième étage, entre deux locataires quj occupaient : l'une un logement sur le devant, l'autre une petite chambre sur la cour; mais cette cour était si petite, que les voisins pouvaient facilement causer entre eux, et même sans élever la voix.
VOISIN ET VOISINE
Aitisi que vous avez pu le \oir, la voisine élait une jeune artiste dramatique qui, avant d'entrer à TOpéra ou aux Français, avait jugé nécessaire de s'engager d'abord au théâtre des Délassements-Comiques, boulevard du Temple. Je crois inutile d'ajouter qu'alors ce petit spectacle n'était point encore démoli, et que ce pauvre boulevard du Temple brillait de tout son éclat, avec tous ses théâtres et ses marchandes d'oranges, ses cordons de gaz et ses vendeurs de contre-marques.
La voisine occupait l'appartement situé sur le devant; mais lorsqu'elle se mettait à la fenêtre de la salle à manger, elle voyait parfaitement chez son jeune voisin, dont la«croisée se trouvait en face de la sienne, croisée qui était presque constamment ouverte, le locataire voulant donner de l'air à sa chambre.
Le voisin était Félix Albrun, fort joli garçon, pourvu d'une paire d'yeux noirs qui brillaient comme des escarboucles à l'aspect d'une jolie femme ; ayant avec cela une taille avantageuse, une jolie tournure et un grand fonds de gaieté. L'entretien que vous venez d'entendre vous a déjà appris que ce jeune homme est dans le commerce, mais qu'il a la réputation d'être un fort mauvais sujet, enfin d'avoir ces trois grands défauts que l'on a la sottise de nommer : le vin, le jeu et les femmes. La suite nous apprendra si Félix Albrun méritait sa réputation.
Les artistes font facilement connaissance; mademoî-
VOISIN ET VOISINE
selle Hermance avait bientôt causé avec son jeune voisin, qu'elle avait reconnu pour l'avoir vu quelquefois flâner dans les coulisses de son théâtre. Puis le bel Alexandre, Tamant de cette demoiselle, en fumant un jour son cigare à la fenêtre de la salle à manger, avait aussi reconnu Félix pour avoir souvent causé avec lui au café du Cirque. Alors les voisins étaient devenus très-amis, et, chose bien remarquable et bien rarel Félix ne pensait point à faire la cour à la maltresse de son ami qui, de son côté, ne cherchait nullement à faire sa conquête.
Cette particularité méritait d'être citée, comme une exception à la règle commune.
— Certainement qu'elle sera à lamendcl se dit Félix en visitant sa commode pour y chercher un fauxcol blanc. Elle est toujours fort longtemps à sa toilette. Je gagerais qu'elle ne sera pas à son théâtre avant midi... Tant pis pour Alexandre, car c'est lui qui payera Vamende... Eh bien... pas de faux -cols... Comment... est-ce que je n'aurais plus un faux-col de blanc... Il m'en faut un pourtant pour aller dîner thez mon oncle... Si je n étais pas tiré à quatre épingles, .il me dirait' : a On voit bien que tu ne te mets pas en frais de toilette pour venir diner chez moi; tu penses que tu seras toujours assez bien. » Il est caustique, mon cher oncle, quand il s'y mcti... Ah! victoire!..• en voilà un... C'est ma foi' le dernier... Ah!
«0 • VOISIN ET VOISINE
sapristi!... il manque un cordon!... C'est jouer do malheur... Je ne peux pas me Pattacher rien qu'avec un cordon... Comment faire?...
Félix retourne à sa fenêtre, avçc son faux-col i sa main, et se met à crier :
— Ma voisine ! est-ce que vous ne pourriez pas me coudre un cordon à un faux-col... Je n'ai que celui-là de blanc! Ohc, voisine! Sapristi elle sera retournée dans sa pièce sur le devant... elle ne m'entend plus... Je n'ai qu'un parti à prendre, descendre chez ma concierge, la respectable madame Kaboltôt. Je ne suis pas très-bien dans ses papiers, parce que je rentre toujours fort tard et que jo ne lui graisse pas souvent la patte. Je ne sais même pas si je la lui ai jamais graissée... Mais cette fois je vAis me fendre de cinquante centimes, et elle est capable de danser «nr la corde si je l'en prie.
LE FRÈRE s»i.A;T
Le jeune homme court ouvrir la porte de son carré; mais quand il va pour sortir, il se trouve en face d^un gros garçon de vingt-quatre ans, d'une taille au-dessous de la moyenne, mais fort, musculeu^, et dont les mains sont de vérifables battoirs. De plus^ porteur d*une Bgure qui ne serait pas désagréable, si elle n'était pas le type de la bêtise; mais pour ks personnes qui ne tiennent pas à l'expreedon de la physionomie, cet individu pouvait être classé parmi les beaux garçons, car il avait de gros yeux à fleur de tête, de belles dents, une bouche bien fraîche et de belles couleurs qui annonçaient la force et la santé*
iî LE FRÈRE DE LAIT
En apercevant Félix, le gros garçon s'ccric ':
— Ah! quel bonheur! il y est!... C'est que la portière m'avait dit : <x Ah ! ma foi, je ne sais pas s'il y est!... M. Albrun ne fait que sortir et rentrer cent fois dans la journée!... On ne pej^t pas toujours le suivre des yeux... Montez-y voir... Mais je suis bien content, parce que je vois bien que vous y êtes...
— Eb! oui, j'y suis!... Mais que me veux-tu. Dufilet; qu'est-ce qui t'amène chez moi... Par quel hasard as-tu quitté ta bouuque... Est-ce que tu n'es plus boucher... c'est-à-dire garçon boucher...
— Si fait, si fait, ah ! oui, mais pas pour longtemps encore.
— Est-ce que ton maitrQ boucher n'est plus con* tcnt de toi?
— Oh! très-content an contraire!.,. J'ai ccorché deux moulons la semaine acrnicre, et si je vais toujours bien, on m'a promis de me faire tuer la semaine prochaine.
— Ah! on te fera tuer!
— Oui, un veau ou un bœui I
— Pauvres bêtes! Je n'aimerais pas ton état, Dufilet!... et pourtant j'avoue que j'aime les côtelettes! Enfin dis-moi donc ce qui t'amène et en toilette, car, Dieu me pardonne, tu es en noir et tu as une cravate blanche!...
— Je crois bien que je suis en noir ! Si j^avais pu me dire plus beau, je me serais fait plus beau, mais je D^aipas pul... C'est égal» c est (ièremcnt heureux que vous y soyez : votre portière me disait : « Il est bien possible qu'il n'y soit pas, parce que... »
— Assez I assez ! est-ce que tu veux recommencer ce que tu m'as déjà dit? Voyons, que me veux-tu?
— Voilà ce que c'est... mon cher frère, c^r je suis votre frère de lait, vous le savez. Nous avons teté au même sein, celui de la mèrcMichaud à Meudon... Elle avait de bien bon lait, la mère Michaud I
— 11 est certain qu'elle a eu en toi un bel élève; tu dois être fort comme SamsonI
— Quel Samson... je ne connais pas.
— Ça ne fait rien. Moi, je ne suis pas de ta force, il s'en faut. Mais enfin je me porte bien, c'est le principal. Ainsi tu es mon frère de lait, c'est une chose reconnue; et, de plus, comme tu es un brave et honnête garçon, j'ai toujours du plaiêi: i te voir, et je te tutoie comme lorsque nous étions petits... Pourquoi n^en fais-tu pas autant?
— Ahl par exemple... non pas!.. Je sais trop le respect... et ce que je vous dois...
— Laisse là ton respect et apprends-moi enfin ce que tu me veux.. •
— C'est égal, j'aucais été fièrement attrapé tout de même si je ne vous avais pas trouvé I...
— Dufilet, si tu n'en finis pas, je te préTiens que je vais sortir.
— Eh ! bien, mon frère de lait, je viens vous pner de me rendre un grand service!
— Un service, volontiers, pourvu qu'il ne s'agisse pas d'argent cependant', car j'en suis rarement pourvu, et dans ce moment les eaux sont très-basses.
— Non ! Oh I il ne s'agit pas d'argent I Vou^ savez que je me marie aujou/iriiui?
— Tu te maries aujourd'hui 1 Mais non, je ne le savais pas; en voilà la première nouvelle 1
— Comment, vous n'avez pas reçu la lettre de faire part?
— Je n'ai rien reçu du tout.
— Voilà qui est fort. J'ai mis moi-même toutes les lettres à la poste; la vôtre y était, j'en suis sûr!
— Combien y a-t-il de temps de cela?
>- Il y a déjà six jours que vous auriez dû la recevoir.
— II y a là-dessous quelque espièglerie de ma por* (icrc. Nous éclaircirons cela tout à Theure en descen* dant. Enfin tu te maries aujourd'hui, c'est fort bien, et tu m'avais peut-être invité au repas de noces!
— Pardi, je crois bien! mon frère de lait! est-ce ^ que vous n'y viendrez pas?
— Maudite porlière... si j'avais su cela... mais je dinc chez mon oncle aujourd'hui, un grand repas de
LE FKÊRE DE LÀIT 15
cérémonie, j'ignore à quelle occasion, mais il m'est impossible d'y manquer...
— Ahl quel guignon... d'autant plus que nous ferons un repas superbe dans le soigné. .. au lac du parc Saini-Fargeau à BelleyîUe, tu que j'épouse une. demoiselle de Bellevillc. . .
— Est-elle jolie, ta femme?
— Je crois bien... encore plus jolie en femme que moi en homme... Ainsi jugez quel couple nous ferons!
^— En effet, ce sera admirable... Et tu venais me chercher. pour que j'aille donner la main à la mariée...
— Oh! c'est pour autre chose encoïc! Figurez-vous que j'avais pour garçon d'honneur, d'abord Merluchet qui est le frcre.de ma femme, ensuite M. Grandcerf, c'est un ami du beau-père; moi, je ne tenais pas beaucoup à avoir ce monsieur pour garçon d'honneur, d'autant plus qu'il est boiteux, et en conduisant ma femme par la main, il l'aurait certainement fait aller de travers ; mais le beau-père avait dit : a Je yeux que Grandcerf soit garçon d'honneur! » Je ne pouvais pas refuser. Mais ce matin, -comme je finissais de m'habiller, voilà que le beau-père me fait dire que son ami Grandcerf a un clou qui ne veut pas percer, et que ça le gène tellement pour marcher, qu'il ne pourra pas venir à la mairie; que par conséquent j'aie
à me pourvoir tout de suite d'un autre garçon d'honneur. Aussitôt, moi, j'ai pensé à vous, et je viens vous prier de me faire cet honneur-là.
— Je le veux bien, mon ami, oh! de grand cœur!
— Vous acceptez... Ahl que vous êtes bien mon frère de laitl...
— Oui, j'accepte; mais voyons, où vous mariezvous?
— A Bclleville.
— Ah I diable, c'est à la mairie de Bellcville qu'il faut se trouver alors. *
— Oui, c'est pour une heure...
— Fort bien, il faut que je passe à ma maison de commerce, mais j'ai le temps. Je serai à unç heure à la mairie de Belleville.
— Et vous remplacerez M. Grandccrf... quel bonlieur... et vous ne boitez pas, vous! .
— Non, et entre nous, mon. cher Dufilel, c'eût été d'un mauvais présage d'avoir un Grandcerf à ta noce.
— Ah! ahl... ah ! oui, je comprends... Oh! elle est bonne la plaisanterie... un Grandceri! C'est à cause des cornes !
— Naturellement.
— Oh! mais j'ai une femme qui ne badine pas... Avant hier, en riant, j'ai voulu la pincer quelque part... vous savez... histoire de faire connaissance;
mais elle m'a tout de suite flanqué une gifle qui aurait tué un mouton I... Je me suis dit si elle reçoit comme ça les galants, je puis être tranquille!
— Comment se nomme ta femme?
— Laurette, Laurette Merluchet, son père est roaitre maçon, Merluchet DuBletl... ça rime, nous devions nous épouser I
— Si on mariait ensemble tous les noms qui riment, cela irait trop loin. Voyons, il faut que je me mette aussi en toilette, moi. Je serai tout prêt pour aller diner chez mon oncle. ..
— Dites donc, monsieur Félix, me trouvez-vous bien ainsi... C'est un habit tout neuf et le pantalon idem... Ça me va-t-il bien?...
— Voyons... tourne-toi... Oui, pas mal; cependant ton habit a Pair de te gêner un peu des entournures.
— Oui, sous les bras, mais le tailleur m'a assuré que cela se ferait.
— Mais il te manque quelque chose... Tu as d'affreux souliers, tu ne peux pas rester chaussé coipme cela.
— Oh! je le sais bien. Mais je vais m^en acheter tout de suite en m'en retournant. Je veux être chaussé comme un danseur, d'autant plus que Laurette m'a dit : a Je ne vous épouse point, si vous n'avez pas des soaliers vernis. »
— Ahl ta future t'a dit cela! Alors, mon ami, cours vite t'achetcr des souliers. Tu n*as pas de temps à perdre, il est onze heures vingt minutes.
— Ah! c'est vrai... au revoir mon frère!
— Je descends avec toi, il faut que j*aie une explication avec ma portière au sujet de ta lettre;
. Les frères de lait descendent les cinq étages et arrivent devant la loge de madame Rabottot. La portière est une petite femme sèche et ridée comme un vieux parchemin ; quand elle daigne êlre^aimable, elle montre trois dents, une en haut, et deux en bas, qui ont Vair de vouloir vous mordre.
Félix ouvre la loge. Madaiçe Rabottot était en train dé chercher les puces à son chien; elle n'interrompt point cette intéressante occupation.
— Madame, dit Félix, comment se fait-il que je n'aie pas reçu une lettre que monsieur m'a adressée il y a six jours, et qu'il a mise lui-même à la poste?
— Ah! ben, en via une de question, est-ce que vous croyez que je lestnange, vos lettres...
-7- Non, mais vous pouvez oublier de me les donner, et puis les perdre.
— Je ne perds jamais rien... Veux-tu te tenir tranquille, polisson. Où attrapes-tu tout ça! vieux loulou!...
— Cette lettre-là ne pouvait pas se perdre, dit Dufilet, car elle était très-grosse et très-longue!
— Ah I c était donc une circoeulaire I alors c'est différcnt. Quand monsieur en reçoit, il les rejette tout de suite par terre, en disant : « Je n'ai pas besoin de tout ça I ... ils m^ennuicnt avec I^ufj imprimés ! » Alors, nnonsieur, présumant que c'était encore une circocU" toîr^, j'ai pu m'en servir pour allumer mon fourneau. •Je me suis dit : « C'est pas la peine de la donner à monsieur!... »
. — C'était une lettre de mariage et une invitation pour le repas de ma noce que vous avez brûlée alors !
— Ahl j'en suis fâchée... mais pourquoi que monsieur jette toujours ses circoculaires dans ma loge...
— Madame, à Vavenir, songez à me donner toutes les lettres qui viendront à mon adresse, sinon, je me plaindrai au propriétaire!
— C'est bon, c'est bon! faut-il pas tant crier pour une lettre de noces... Mais tiens-toi donc tranquille, Zozor !
— Ah ! quelle mauvaise galle de femme ! Décidément elle n'aura jamais un sou de moi, s'écrie Félix. Et j'aime mieux aller m'acheter un col neuf que de lui demander de me coudre un cordon. Au revoir Dufilet, à une heure à la mairie de Belleville, je serai exacte
— J'y compte, mon frère de lait; moi, je vais bien vite m'acheter des souliers vernis.
i^elix a terminé sa toilette, sauf le faux-col, qu'il ne met que chez la lingère où il en fait l'acquisition. Il court chez son négociant, mais on est à une époque de Tannée où le commerce de mousselines et de toiles peintes se repose ; le jeune homme qui n'est pas com- , mis à demeure, mais seulement chargé des opérations qui se font chez les clients, est bien vite libre pour la journée, et monte dans Tomnibus qui le conduit à Belleville.
Il est bon de vous dire que ceci se passe deux ans avant que Paris ait reculé ses barrières ; par conséquent Belleville ne faisait pas encore partie de la capitale.
Une heure sonnait comme Félix entrait à la mairie.
— On ne se-plaindra pas de mon manque d'exactitude ! se dit-il en se faisant enseigner la salle des mariages.
Dans cette grande salle il y avait beaucoup de monde, car le même jour cinq mariages devt-ipnt s'y contracter. Dé tous côtés on n'aperçoit que des hommes et des danties en toilette; à la vérité toutes ces toilettes-là ne sont pas du meilleur goût, mais chacun fait ce qu'il peut. Le principal c'est que presque toutes les Ggures èont réjouies et annoncent une intention bien formelle de se divertir; il y a même quelques invités qui paraissent s'y être pris d'avance et dont la physionomie enluminée et la gaieté excentrique pr^ vent qu'ils ont voulu se mettre en train de ^ e heure.
Les mariées ont la toilette traditionnelle; le bouquet de fleurs d'oranger ne manque pa^à Vappel ; il y a peut-être autre chose qui manquera, mais la mariée aura le droit de chanter : ,
Si le reste n'eet pas là,
Uoo bouquet du moins y sera.
Félix examine toutes ces mariées; il en compte quatre, sur lesquelles deux de laides, une de passable, et enfin une qui est jolie, mais qui a les cheveux d'un rouge carotte.
23 ' LES SX)ULIERS DU MARIÉ
— Après tout, se dit le jeune homme, pour ceux qui aiment cette couleur-là, cette demoiselle doit paraître ravissante; est-ce que ce serait la future de Duniet... Mais j'ai beau chercher... je ne l'aperçois pas, lui... Voyons, informons-nous, je sais que le beaupère s'appelle Merluchct.
Félix a justement près de lui un petit monsieur qui a Vair de connaître tout le monde et d^étre de toutes les noces, car il adresse des plaisanteries souvent assez libres, à chaque mariée, et rit ensuite de façon à faire trembler la salle. Mais le rire étant comrounicatif, les hommes qui sont là ne tardent pas à faire chorus avec ce monsieur si plaisant. H y en a pourtant qui sont longs à se mettre en train, et Félix a remarqué un grand individu, assis au bout d'une banquette, qn! a l'air d'un paysan habillé, et qui ne se met à rire qae lorsque tout le monde a fini, ce qui produit alors un effet singulier.
— Monsieur, vous qui me paraissez connaître beaucoup de monde ici, seriez-vous assez bon pour me dire laquelle de ces mariées c^t mademoiselle Laurette Merluchet?
— Laurette Merluchet! la fille de Jérôme Herluchet, le maître maçon? . .
— Justement, monsieur.
— Et qui épouse Nicolas Dufilet, un jeune garçon boucher de t^aris... mais qui va s'établir d'ici à uo
LES SOrUERS fir IliRIÈ ij
mois, avec la dol de sa femme; il prendra la boutique de son bourgeois qui rcut se retirer...
— Vous êtes parfailement au fait, monsieur; \ous en savez même plus long que moi, car j'ignorais les derniers détails.
— Ob! mais moi je sais tout!... Je connais tout le monde à Belleville; il y a ringt-cinq ans que j^y demeure. Je suis rentier. Je n*ai rien à faire, mais j*aime à être utile ; aussi je lais les commissions de tout le monde, ça m'amuse, ça m'occupe ; quand queliprun a besoin de quelque diosc à Paris et n^a pas le temps d'y aller, il vient me trouver et me dit : « Mon polit Dardard, » c'est mon nom, Milhridate Dardard pour vous servir... il me dit : a Mon potil Dardard, voulezvous me faire le plaisir d'aller à Paris pour moi et de m'y acheter, ceci et cela? » moi j'accepte, je fais la commission... et toujours très-bien... Seulement il y a huit jours, on m'avait chargé de rapporter de la farine de graine de lin, pour mettre des cataplasmes à un enfant malade, je me suis trompé : j'ai rapporte de la iarine de moutarde, mais cela a produit absolument le même effet... l'enfant est mort, il ne pouvait pas en revenir. '
— Alors, monsieur Dardard, puisque vous connaissez tout le monde, voulez-vous avoir In complni-> .sance de me montrer mademoiselle Laurcltc Merhichet, car je suis son ^^arcon d'honneur; son futur est
t« LES SOULIERS DU MARIE
venu ce matin me prier de lui rendre ce service...
— Je vous montrerais bien la mariée que vous demandez, mais il y a une petite difficulté... c'est qu^elIc n'est pas là... Ah! ah! )sih!... la raison est bonne!... la nècc Morluchct li'cst pas encore arrivée. I!s sont en retard, car ils doivent passer les seconds... Il y a cinq mariages aujourd'hui, et des que M. le maire sera arrivé, on commencera.
— Alors attendons, iî est probable qu'ils ne tarderont pas.
— Ah I vous (Hes un des garçons d*honneur de Dufilet?
— Oui, monézcur.
— Je comprends ! vous remplacez M. Grandcerf, ce pauvre Grandcerf! il souffre beaucoup de son clou; je suis pourtant allé à Paris exprès pour lui chercher une pommade trcs-vantéc et qui devait le guérir tout de suite!... Eh bien, c'est depuis qu'il en a mis qu'il a plus mal.
Félix se dit que, si ce monsieur a fait pour le cIoù de M. Grandcerf comme pour le cataplasme de l'enfant malade, il n'est pas étonnant que ce monsieur n'ait pan pu remplir ses fonctions de garçon d'honneur.
— Cinq noces le mémo jour ! cela me contrarie beaucoup! reprend M. Dardard, car vous comprenez bien que je suis invité partout, et je ne peux pas me mettre en cinq... en quatre passe encore... ah! ahl ahl le
root n'est pas mauvais... J'avais bien dit aux mariés : c Vous, vous dînerez à deux heures; vous, à quatre; vous, à six... de cette (açon j'aurais toujours été à trois repas... mais ils ne m^ont pas écouté, ils veulent tous diner à quatre heures ! . . . ^
— Est-ce que vous pensez que vous auriez pu diner trois fois?
— Oui, en se ménageant un peu... on prend du poulet chez Tun, de Fanguille chez l'autre... et des cornichons partout, car les cornichons ne manqueront nulle part... ah! ah! ah! n'est-ce pas, Dupont, qu'il y aura des cornichons à toutes les noces?
Celui auquel s'adresse cette question, part aussitôt d'un gros rire, ses voisins font chorus, et lorsqu'enfin ces messieurs se calment, le paysan qui est assis au bout de la banquette se met à rire tout seul.
— Ah ! voilà la noce Merluchet ! s'écrient plusieurs dames en allant regarder aux fenêtres. Félix en fait autant. Il aperçoit la future de son frère de lait : c'es* une belle fille, haute en couleurs, taillée en force, qui porte fièrement son bouquet de mariée et n'a pas l'air timide du tout. Son père lui donne la main \ Dunict marche derrière donnant le bras aune vieille tante. Le marié est encore plus rouge qu'à son ordinaire, et semble marcher avec difficulté. «
Cette cinquième noce fait son entrée dans la salle.
— Tiens, on dirait que le marié boitol dit M. Dar-
^Amm^w*^ ■
dard. II faut donc absolument que guelque chose cloche dans ce mariage-là.
Dufilet pousse un cri de joie en apercevant son frère de lait. Il court à Félix et le présente à sa future, en disant :
— Ma conjointe, Yoilà mon nouveau garçon d'honneur... J'espère qu'il vaut bien le papa Grandcerf celui-là, et que nous n'avons pas perdu au change.
Mademoiselle Laurette adresse un sourire très» agréable à Félix, en disant :
— Ah! certainement, j'aime bien mieux monsieur! D abord il est jeune au moins, et c*est si béte d'avoir un garçon d'honneur vieux!
— Dites donc, monsieur Félix, je ne vous ai pas trompé en vous disant que ma future était jolie... hein? ça faU-il un beau brin de femme... et comme c'est découpé...
— Voyons, Dutifet, ne commencez pas vos bétises... monsieur voit bien comment je suis faite !...
— Cerlainement, madame, et je ne puis que féliciter celui qui va posséder tant d'appas!...
— Ah ! mais oui, qu'elle en a des appas, et des solides!...
— DufiIet taisezpvous ou je vais me plaindre à papa!... ,
— Mais vous êtes arrivés bien tard..*
— ^ C'est la faute de mon futur, il marche comme
une cane... J'ai cru que nous le laisserions en ronte.
— C'est la faute de mes souliers... Ah! maudits souliers! me font-ils souffrir... Le cordonnier m'avait dit que ça se ferait en marchant, mais au contraire. .. quand je marche je soufire horriblement...
— Itfais aussi vous êtes bien chaussé ! dit mademoiselle Lauretle. Ah! Toilà M. ié maire... Nous passons les seconds, n'est-ce pas?
— Oui, oui, nous avons le temps... Ah! je n'y tiens plus, je vais un peu me mettre à mon aise.
Duûlet va s'asseoir près du paysan qui rit après les autres, et, se baissant doucement, ôte ses souliers et pousse un ah ! de satisfaction lorsqu'il est déchaussé. Pendant ce temps mademoiselle Laurette a présenté Félix à son père le maître maçon, puis à son frère, à ses parents et à toute sa noce. M. Merlucbet secoue la main de Félix de manière à lui disloquer les doigts, puis reprend la conversation avec Mithridate Dardard, qui cherche à lui prouver que Ton dine bien mieux lorsqu'on ne se met à table qu'à six heures. Mais le factotum de l'endroit y perd çon éloquence. Il a aflaire I des gens dont l'appétit est toujours ouvert, et H. Merlucbet lui répond :
— Je ne vous écoute pas, vous; et, à propos, j'ai des plaintes à vous faire de la part de ce pauvre Grandcerf...
— Des plaintes de votre ami Grandcerf? Et sur
28 LES SOULIERS DU UAniÉ
quel sujet? Est-ce ma faute à moi si son clou ne veut pas aboutir!
— Mais dame, justement! Il parait que vous ne lui ivez pas apporté la pommade qu'on lui avait recommandée; il n'a malheureusement lu que ce matin ce qui est écrit sur la boite : c'est une pommade pour les cors et non pas pour les clous.
— Allons donc, ce n'est pas possible... je suis bien certain d'avoir demandé une pommade pour les cors.. • non pour les clous. Si le pharmacien s'est trompé, estce ma faute? Au reste, je suis persuadé que cela doit produire le même elTet et arriver au même résultat, car enfin des clous ou des cors... c'est presque la même chose/
— Mais non ! ce n'est pas du tout la même chcrse... la preuve, c'est que Grandcerf souttre beaucoup plus...
— Preuve qu'il va guérir!...
'— La noce Merluchetl c'est au tour de la noce Merluchet! crie un gargon de bureau en se promenant dans la salle.
— A nous, c'est à nous, dit mademoiselle Laurctte. Eh bien, où est donc Dufilet?
— Mon gendre... où est mon gendre,? Est-ce qu'il va'se faire chercher au moment de se marier? Ah! je l'aperçois qui est assis là-bas... Il n'entend donc pas qu'on nous appelle?
— Je vais le chercher, dit Félix en se faisant jour à travers tout le inonde. ^
DuBlet, rouge comme une écrevisse, avait un de ses pieds croisé sur sa jambe, et tenait un soulier vernis dans ses mains.
— Eh bien, tu n*entends donc pas qu'on t'appelle? lui dit Félix. C'est à ton tour... va donc... ta femme s'impatiente...
— Oui, oui, j'ai bien entendu qu'on nous appelait, mais ce n'estpas ma faute... Voyez-vous, je souffrais tant des pieds, que j'avais ôté mes souliers pour être un moment à mon aise...
— Remets-les bien vite alors.
— C'est ce que je cherche à faire... mais j'ai bien le la peine... apparemment que mes pieds sont gon-
J^s... Aie!... sapristi... ça ne veut pas entrer... Le maitre maçon arrive d'un air colère en disant :
— Eh bien, mon gendre, est-ce que vous vous moquez de nous... (aire attendre ainsi ma fille, votre future, et M. le maire qui vous appelle pour vous marier. .. c'est me manquer de respect !
— Mon beau-père, ce n'est pas ma faute... ce sont tacs souliers que je ne peux pas remettre...
— Et pourquoi les aviez-vous ôtés, monsieur? esk 1G qu'on se déchausse au moment de se marier.. •
— Ah! en voilà un de mis enfin!...
Fn ce moment le garçon se met à crier :
50 LES SOULIERSDU MARIÉ
— -La noce Gigoteau, numéro trois... Où est la noce Gigoteau?... elle va passer avant la noce Merluchet, puisque celle-ci ne se présente pas...
-—Voilà! Yoilà! les maries Gigoteau... nous vlàl...
La 'noce numéro trois court se placer devant H. le maire, et M. Merlucbet s'écrie :
— Voyez-vous ce qui arrive, mon gendre, la noce qui était en troisième passe avant vous... et c'est vous qui en .étés cause!...
^ Mais non, beau-père, c^est la faute de mes souliers... Enfin, nous passerons après, voilà tout!
Le papa Merluchet va retrouver sa fille qui ^épigne avec impatience, bien que Félix fasse son possible pour la calmer, en lui disant :
— Il faut excuser Dufilet, il avait Até ses'souliers et ne pouvait plus les remettre.
— Mais si, c*est sa faute,. pourquoi avait-il dté ses souliers?
— Parce qu'ils lui font très-mal; vous avez bien vu qu'il boitait avec. "
— Pourquoi achète-t-il des souliers trop étroits... Il ne (ait que des bêtises, mon futur ! S'il continue comme cela, ça ira mal !
— Mon gendre ne mérite pas le trésor que je lui adjoins ! dit le maître maçon. On n'a jamais vu un homme se permettre de telles incongruités. #• manquer
i M. le maire... se déchausser en pleine mairie... ça ne s'est jamais vu!
— Il est certain, dit Dardard, que le moment était mal choisi!... plus tard, je ne dis pas, eh! ch! chl...
Pendant que Ton tâche de calmer la mariée et son père, Dufilet, au lieu de chercher à mettre son autre soulier, ôte celui qu'il n'a remis qu'avec infiniment de peine, en se disant :
— Puisque c'est une autre noce qui passe, je n'ai pas besoin de m'estropier longtemps d'avance... Âh! gredin de cordonnier qui m'assure que ga se ferai... Et des souliers qui m'.ont coûté dix-huit francs! il faudra pourtant que je les use!... Si j'dtais mes bas, je les mettrais sans doute plus facilement... Mais je ne peux pas me marier sans bas... ça indisposerait mon épouse! w
Enfin la noce Merluchet s'est u.i peu calmée. La mariée dit à Félix :
— n n'ose donc pas revenir près de moi cet imbécile-là?
— • De qui parlez-vous, belle Laurette?
— Pardi, de mon futur qui reste assis là-bas au lieu de venir près de nbus. Allez donc lui dire que je lui pardonne et mon père aussi... mais que je veux qu!il vienne tout de suite nous trouver... vous serez bien gentil, et je vous laisserai m'ôter ma jarretière.
— Avec une telle perspective que ne ferait-on pas... Je vais chercher Dufilet...
— D'autant plus que notre tour va arriver, M. le maire mène ça bon train!
Félix va rejoindre le marié qui p.otiriait avec bonheur, parce qu*il n'avait pas de souliers à ses pieds.
— Eh bien, mon ami, que iais-tu là tout seul au lieu de venir près de ta future?
Le garçon boucher sourit à son frère de lait, et répond :
— Je me prélasscT, je suis si heureux quand je ne les ai pas I
— Quoi ! tu as encore ôté tes souliers. ••
— Je ne les avais pas remis tous les deux... et ils me font si mail...
— Mais on va Rappeler pour te marier ; est-ce que tu veux faire comme tout à Theure?
— Oh I j'ai du temps de reste I...
Ici, la voix du garçon de bureau se fait entendre de nouveau, et crie :
— La noce Merluchet doit être arrivée à présent.- C'est à son tour... Avancez devant M. le maire. • la noce Merluchet!...
— Ah! bigre! déjà notre tour revenu! dit DuGlet en se baissant pour ramasser ses souliers. Je ne croyais pas qu'il reviendrait si vite...
— Dépêche-toi, malheureux, ta belle fiancée s'impatiente...
— Que je me dépêche, c'est facile à dire... si j'avais un tire-pied encore... mais je n'ai pas de tire-pied !...
Le garçon crie plus fort :
— Allons donc! la noce Merluchet... M. le maire attend I...
Le pauvre Dufilet sue sang et eau et ne peut pas parvenir à rentrer dans ses beaux souliers vernis. Bientôt son beau-père s'avance vers lui, l'air furibond, Tœil menaçant, en jurant comme plusieurs charretiers :
— Eh bien ! sacré mille bœufs 1 c'est donc un parti
pris, monsieur Dufilet; vous avez donc résolu de laisser ma fille le bec dans l'eau au moment de se conjoindre à vous?...
— Mais non, car, beau-père, vous voyez bien que je fais ce que je peux pour me chausser... mes pieds sont gonflés que c'est une horreur...
-^ Mon gendre, vous me manquez de respect avec vos souliers... vous vous moquez de ma fille... pour un rien je vous- enverrais à l'ours!...
— Ça va venir... en voilà un qui entre...
Mais on entend le garçon de bureau qui appelle cette fois la noce numéro quatre, parce que le numéro deux manque encore à l'appel.
— Encore soufflé 1 dit le maître maçon en fVappant
\e parquet de sa canne. Ah I c*est trop fort, et si ma fille est de mon avis, elle vous renverra à vos moutons, mon gendre, et elle épousera Grandcerf aussitôt que son clou aura percé!
La mariée versait des larmes de colère, mais elle n'avait nullement envie d'épouser M. Grandcerf. Elle dit à Félix qui revient près d'elle et essaye d'excuser son frère de lait. '
— Voyez-vous, monsieur, c'est indigne de la part de Dufilet. Tobt le monde me regarde en riant, on se moque de moi, on se dit déjà : « Il ne Vépousera pas, il fait exprès d'avoir Tair de souffrir des pieds, mais c'est une farce, c'est un coup monté. »
— Je vous assure, belle Laurette, que le pauvre Dufilet est incapable d'avoir de ces idées-là.
— C'est possible, monsieur, mais je connais mon père, si, la première fois qu'on nous appellera, mon futur ne se présente pas tout de suite, il ira lui donner une paire de soufQets, et notre mariage ne se fera pas.
— Eh bien, soyiez tranquille, fiez-vous à moi ; je vous réponds que la prochaine fois votre futur ne se fera pas attendre. J'en fais mon affaire.
— Ah ! monsieur, je vous en aurai tout plein de re* connaissance.
Félix quitte la mariée et va retrouver le futur qu'il trouve ayant mis un soulier, mais essayant en vain de chausser l'autre.
LES SOULIERS DU MARIÉ d5
— DuBIet, sais-tu que tu te conduis bien sottement pour un jour de noces I
— Allons ! voilà mon frère de lait qui me gronde aussi à présent, comme si tout cela était ma faute.
— Oui, sans doute, c'est ta faute, tu es arrivé ici chaussé, il fallait garder tes souliers.
— Mais je ne pouvais plus marcher avec...
— Bah! il faut savoir souffrir un peu pour avoir une johe femme...
— Dire que je ne peux pas entrer Pautre... Vous n'avez -pas un tire-pied?
— Nonl je n'ai pas l'habitude d'en porter sur moi!...
— Ah! mon Dieu, je m'abiûie les doigU... Je ne peux pas en venir à bout !
La voix du garçon de bureau se fait entendre de nouveau :
— Si la noce Merlucliet est arrivée, qu'elle se présente devant M. le maire )
— Ah ! mon Dieu ! et je ne l'ai pas encore mis ! bal* l>utie Dufilet
Mais, sans lui laisser le temjis de se reconnaître Félix le prend dans aes bras, le soulève et l'emporte devant le maire en criant :
— Voilà le marié...
C'est mademoiselle Merlucliet que Ton attend maiil* tenant.
se LES SOULIERS DU NÂRIË
Mais la grosse Laurette ne se fait pas attendre ; en quelques secondes elle est à côté de son futur, oui baisse les yeux d'un air confus, et garde sa main gauche derrière son dos, parce que c'est celle-là qui tient son soulier. Heureusement M. le maire ne remarque pas tous ces détails, et les futu*^ «ont unis, quoique e marié n^ait qu'un pied de chausse. Quant à Félix, îi essuie la sueur qui coule de son front, car il a fait presqu'un tour de force en emportant le marié.
La cérémonie terminée, on permet au marie d.; courir chez un cordonnier s'acheter d'autres souliers. Puis toute la noce part pour se rendre au restauran: du lac Saint-Fargeau, où le jeune Félix promet d'aller le soir faire danser la mariée et réclamer un morceau de sa jarretière... il Tavait bien gagné 1
LA FAMILLE MONLAURENT
Naiiitenant faisons connaissance avec îa famille Monlaurent, qui se compose de Toncle, des trois cousins et de la cousine de Félix. Il y a aussi une vieille parente, qu*il ne faut pas oublier, car elle demeure chez M. Monlaurcnt, et s'occupe spécialement de Téducation de la jeune Emma.
M. Monlaurent a soixante ans; il en parait dix de plus, car il est maigre, jaune, cacochyme, bien qu*il suive presque constamment un régime et ne mange que ce qu'on lui assure être bon pour sa santé. Toutes ces précautions qu il a continuellement prises pour se Lien porter ne Tont pas empêché d'être presque '^^
38 LA FAMILLE HONLAURENT
jours malingre, et son neveu Félix prétend mcnne .que c'est parce qu'il suit un régime que son oncle est sans cesse malade.
Ainsi M. Monlaurent déjeune avec des radis, parce qu'on lui a dit. que cela faisait dormir; à son diner il lui faut du cresson et de la petite chicorée sauvage, parce qu'on prétend que cela purifie le sang. Il veut toujours avoir un plat de carottes, cela empêche la jaunisse ; dans la saison des asperges, il en mange tous les jours, on lui a dit que cela était Ircs-sain. Mais son estomac,^déjà délabré par les tisanes, s'accommode mal de tous ces mets, si bons pour la santé! et les infusions de mauve qu*il boit soir et matin ne lui donnent aucun appétit.
Très-sévère dans ses mœurs, très-rigide observateur des usages, de l'étiquette, des devoirs de famille, M. Monlaurent gronde presque sans cesse, et se montre bien rarement de bonne humeur. Cela tient peut-être à son état maladif et à son mauvais estomac ; il est bien facile d'être gai quand on se porte bien ; il est difficile de rire quand on ne digère pas, et nous serions souvent bien plus indulgent pour Thumeur de nos amis si nous connaissions le véritable état de leur santé.
M. Monlaurent, qui est d'une probité rigide, a gagné sa fortune dans les aiïaires, mais jamais il n'a manqué à ses engagements, ni fait tort d'un sou à ses conmiettants. En revanche, il exige des autres la même exac-
LA FAMILLE NONLAURENT 59
ti tilde, avec lui une promesse est sacrée, une parole raut une signature.
Un tel homme devait nécessairement n'avoir aucune conGancc dans les étourdis qui s'amusent aujourdliui sans songer au lendemain ; pour lui, le désordre était la source de tous les vices; il ne le pardonnait pas même aux jeunes gens. L'indulgence n'était pas sa vertu : mais parce qu'on est rigide et sévère, cela ne prouve pas toujours que l'on soit vertueux.
H. Monlaurent est devenu veuf de bonne heure. Il a quatre enfants, trois fils et une iille. Félicien, l'ainé des garçons, a vingt-quatre ans. Il est chez un notaire. C'est un grand blond, pâle, assez bien de figure, mais dont les yeux bleu-faïence sont presque continuellement baissés, et qui ne vous regarde jamais en face. Il a le parler lent et mielleux; il rougît devant une %mme, et gronde son cousin Félix lorsque ^:iui-ci se permet de dire une plaisanterie un peu leste. Ce jeune 'homme n'a jamais eu de maîtresse, du moins on ne lui en connaît pas. Il est tous les jouri couché à dix heures. C'est le Benjamin de son père.
Le second. fils Adolphe, plus jeune d'un -an, a une Ggure ronde et assez enjouée. Celui-là rirait volonti^, s'il l'osait, mais comme il a très-peur de son Ijière, il s'observe continuellement, ne rit que du bout /Jes lèvres, et affecte de mettre beaucoup d'eau dans son vin, parce qu'il a entendu son père tonner contre
40 LA FAUILLE HONLAURENT
les ivrognes. Celui-là est employé dans une maison de commerce.
Enfm le troisième fils, qui n'a que vingt ans, se nomme Victorin : c'est une nature maigre et frêle comme son père, mais il y a dans ses yeux quelque chose qui annonce des passions vives, une organisation nerveuse, qui parfois souffre de la contrainte qu'il s'impose. Celui-là est chez un banquier. Il parle quelquefoia avec feu des gains considérables que des clients ont faits à la bourse. 11 ne cache pas son désir de faire aussi une grande fortune. Mais alors son pèrelui dit d'un ton sévère :
— Travaillez beaucoup, ayez de Vordrc, ne donnez rien au hasard, et alors vous prospérerez. Les grandes fortunes qui se gagnent si vite à la bourse ne durent jamais plus de temps qu'elles n'en ont mis à s'acquérir. Il n'y a de solide que ce qui a coûté du travail et de la peine. Surtout ne jouez jamais! les fortunes les plus belles peuvent s'engloutir au jeu, et on ne plaint jamais celui qui est devenu misérable par ce vice.
A cela le jeûne Victorin répondait :
— Je ne joue jamais, mon père, je ne sais même pas tenir une queue de billard.
— Tant mieux, mon fils, le billard est un jeu dan* gereux qui entraîne les jeunes gens à de folles dépenses ; il a pris depuis quelque temps une extension
LA FAMILLE HONLAURENT 41
funeste, et quand je lis sur une maison : Café aiuc cent billards! je ne puis m'empècher de songer à tout l'argent que des ouvriers viendront y perdre... à toutes les privations que cela coûtera à leurs familles. . Après les trois fils vient la jeune Emma, qui va avoir quinze ans. C'est une charmante enfant, jolie sans être belle, gracieuse sans prétentions, aimable sans le chercher, et bonne toujours. Elle aime tendrement son père, qui, touché de sa constante douceur, de vl'égalité de son caractère, est près d'elle moins sévère que pour ses fils, et ne trouve pas mauvais qu'elle soit gaie, n est bien rare que M. Monlaurent gronde sa fille; mais pourquoi la gronderait-il, puisqu'elle est toujours soumise et obéissante? 11 y a cependant un sujet qui atth:c quelquefois des réprimandes à la jeune fille, c'est lorsqu'elle essaye de défendre son cousin Félix et de chercher à Texcuser près de son père.
Alors M. Monlaurent fait une grosse voix et dit à Emma :
— De quoi te mélcs-tu? pourquoi prends-tu le parli d'un étourdi, d*nn écervelé qui a tous les défauts et ne sera jamais qu'un mauvais sujet?
— Mais, mon père, Félix est le fils de votre sœur, et je vous ai entendu bien souvent dire que vous chérissiez votre sœur et que vous n'abandonneriez jamais son fils.
— Aussi je ne l'ai point abandonné. Je lui ai fait
42 LA FAMILLE UONLAURENT
donner de l'éducation, je l'ai placé dans une maison de commerce; j'ai fourni longtemps à toutes ses dé< penses. Mais il ne veut rien faire que courir, s'amuser, jouer, fréquenter de vilain monde... Enfin il fait des dettes I... Je les ai payées une fois... mais c'est assez, qu'il ne compte plus sur moi.
— Mon cousin se corrigera 1
— Oh I non... c'est fini! le pli est pris... Je te dis qu'il a tous les vices I il aime le jeu, le vin... les... Enfin tu ne peux pas comprendre cela, mon eniant, mais je te répète que M. Félix ne fera jamais qu un vaurien.
La jeune Emma n'osait plus insister. Elle soupirait et se contentait de penser :
— Pauvre cousin, c'est bien dommage qu'il soit si mauvais sujet! car il est bien gentil!
n nous reste à faire connaissance avec madame Sarget, la parente éloignée de M. Monlaurent. C'est une vieille dame veuve qui possède deux mille francs de rente, ce qui satisfait ses désirs, madame Sarget n'ayant jamais eu d'ambition. Son seul défaut est la coquetterie ; malheureusement elle possède un nez qui a continuellement mis obstacle à son désir de plaire; ce nez est tellement long, tellement pointu, qu'on se demande comment il s'est trouvé un homme asseï courageux pour épouser celle qui le possède. Assurément Sarget n'a jamais pu embrasser sa femme de
U FAMILLE MONLAURENT 43
face, mais il y a beaucoup d'hommes qui se coiftentent d'aimer leurs femmes de profil.
Aucun rejeton n'était issu de cette union. Madame Sarget, devenue veuve, aurait volontiers donné un luccessear au défunt, mais personne ne se présenta pour affronter ce nez menaçant. En vain cette dame soignait-elle sa toilette et prenait-elle un arr aimable en causant avec un célibataire, il lui fallut vieillir avec son titre de veuve, si envié par quelques femmes, si détesté par les autres. Madame Sarget, à part son désir de plaire qu'elle conservait encore à cinquante-neuf ans, était du reste une femme sachant tenir une maison avec beaucoup de soin ; elle était précieuse pour M. Monlaurent, qui lui avait proposé de venir s'établî chez lui et de servir de mentor à sa fille. Madame Sarget avait accepté, à condition qu'elle payerait sa pension, et peut-être avec Tespoir que M. Monlaurent, qui était veuf aussi, pourrait un jour lui offrir un titre plus doux ; mais cet espoir fut bien vite détruit :
M. Monlaurent, persuadé que le mariage était mauvais pour la santé, n'avait nulle envie de s'engager de nonveau.
La jeune Emma s'accordait fort bien avec madame Sarget, qui était toujours de bonne humeur quand on lui disait qu'elle était bien coiffée. Les fils de M. Monlaurent s'étaient aussi habitués assez vite au nez de la vieille parente, et n'y faisaient plus attention. Mais il
U LA FAUILLE HONLAURENT
n'en avait pas été de même de Félix : celui-ci, d'un caractère extrêmement gai et chez lequel il fallait peu de chose pour provoquer de longs éclats de rire, n'avaii pu garder son sérieux la première fois qu'il avait vu madame Sarget. Celle-ci, fort étonnée en voyant le jeune neveu se pâmer à force de rire, lui avait dit :
— Qu'est-ce qui vous prend donc, mon jeune ami, et qui peut vous donner cet accès de gaieté?
— Ce qui me fait rire!... ah! vous le savez bîenl... -— Je vous assure que je ne le sais pas, que je ne
m'en doute même pas...
— Bah ! vousnnettez un faux nez, et vous ne voulez pas que cela me fasse rire 1...
— Un faux nez!... que signiGe cela? Apprenez, jeune homme, que je n'ai jamais rien mis de faux.
— Ahl la bonne plaisanterie! Otez-le donc un peu, que je voie comment il est fait...
— Monsieur Félix, je vous prie de ne pas vous moquer de moi... Je n'aime pas cela, monsieur. Et un gamin de votre âge doit respecter une femme comme moi.
Félix n'avait en effet que dix-sept ans à cette époque. Obligé de reconnaître que le nez de madame Sarget était véritable, il ne pouvait guère s'empêcher de rire toutes les fois qu'il se trouvait devant cette dame, qui en conçut une secrète prévention contre lui.
LA FAMILLE HOiNLAURENT 45
Enfin, à l^époque du jour de l'an, par un temps crcs-froid, Félix se permit d'olfrir à madame Sargetun immense étui, en lui disant :
— C'est pour votre nez... il y a dix degrés audessous de zéro... il gèlera si vous Texposez tout nu au froid.
Ce cadeau n'avait pas été du goût de la vieille dame, et Félix avait été pour cela sévèrement grondé par son onde, auquel il avait répondu :
— On met des habits sur son corps, des bas pour garantir ses jambes, des gants pour garantir ses mains... j'ai cru qu'on pouvait mettre aussi quelque chose sur son nez quand on en avait un si remarquable.
C'était pour fêter l'anniversaire de sa naissance que M. Monlaurent donnait un grand diner, auquel il avait convié d'abord son médecin, celui-là n'était jamais oublié; seulement, comme M. Monlaurent, qui ne se sentait jamais bien portant, trouvait que celui qui lo soignait ne savait pas lui donner ce qu'il fallait pour le guérir, il changeait fort souvent de docteur, espé* rant toujours qu'avec un nouveau il parviendrait à se bien porter.
Puis, avec le docteur, M. Monlaurent ne manquait jamais d'inviter un pharmacien, c'était un moyen d'avoir promptement et presque sous la main les médicaments que le docteur pourrait ordonner dans le
40 LA fAMILLE MONLAURENT
cas où quelqu'un se trouverait indisposé. Quelquefois (lii chirurgien était aussi convié, mais on s'en privait souvent. Enfin la réunion se complétait par quelques vieux amis de l'amphitryon, presque tous personnages graves, sérieux, et qui «imaient mieux manger que causer, d'autant plus qu'ils s'acquittaient inliniment mieux de la première chose que de la seconde.
M. Monlaurent n'invitait presque jamais de dames. II trouvait qu'il fallait se gcner pour elles; que foil souvent elles se faisaient attendre, et qu'à table 1er manches bouffantes de leurs robes étaient fort gênantes pour leurs voisins. La jeune Emma et la veuve Sarget' représentaient à elles deux la plus belle moitié du genre humain. L'une le méritait par sa gentillesse, Fautre pouvait réclamer la priorité pour son nei.
On dinsiii à cinq heures chez M. Monlaurent. Pour tout au monde il n'aurait pas voulu retarder Thcuro de ses repas, persuadé que la santé dépendait beaucoup de cette exactitude dans la manière de vivre. Ses convives, qui le connaissaient et savaient qu'on ne les attendrait pas, étaient toujours arrivés à temps. Mais cette fois le médecin, qui ne soignait Tamphitryon que rlepuis peu de jours, avait été de deux minutes en retard, ce qui avait fait froncer les sourcils k M. Mon* laurent, qui s'était dit :
— Je crois que je ne garderai pas ce docteur Jà. Co n'est pas encore ce qn*il mo fautl
A rentrée de son incdecin, M. Monlaurent s'était écrié :
— Servez!,..
— Mais mon cousin Félix n'est pas encore arrité, (lit timidement Emma à son père.
— Eh bieni qu'est-ce que cela me fait! est-ce quo tu crois par hasard que pour ton cousin je yais risquer d'avoir mal à Testomac en reculant Pheure habituelle de mon diner? Nous sommes déjà en retard de deux minutes par la faute du docteur, et c'est trop. Quant a M. Félix, on sait bien qu*il ne peut pas être exact, il ne se réglera jamais.
r— Mais il vous manque un convive? dit le docteur en se mettant à table. Je vois un couvert inoccupé.
— Ohl c'est celui de mon neveu, et vous penscx bien qu*tAi oncle ne doit pas attendre son nevi^u,.. Au reste, je n'attends personne, et si vous aviez tardé une minute encore, docteur Choubert, vous nous auriez trouvés à table aussi.
— Pestel quelle rigueur! Mais je suis arrivé à cinq heures deux minutes.
— Eh bien, c'est deux minutes Irop tard.
— Comment, vous n'accordez pas le quart d*heure lie grâce?
— Jamais ! Est-ce qu'il n*cst pas aussi facile d'élro exact que de ne point rctre*^
— Pas toujours, il peut survenir quelque affaire, qodque rencontre qui vdus retiennent.
— Je n'admets pas cela. On ne fait plus d'aflaircs lorsqu'on sait que Ton va dîner ; et quant aux bavards que l'on rencontre, on leur tourne le dos sans leur répondre, cela met tout de suite fin à la conversation.
— Vous êtes bien rigide ! . ..
— C'est mon habitude. Dans ma vie, je n'ai jamais fait attendre personne. Il me semble que Ton peut bien en faire autant pour moi.
— Mon cher monsieur Monlaurent, on ne refait pas ses connaissances, il faut les supporter avec leurs défauts, il y a des personnes auxquelles il est aussi impossible d'être exactes qu'à vous de manquer de parole.
— Ces pcrsonncs-là ne dîneront pas chez moi. Au reste, n'est-il pas vrai que l'exactitude dans l'heure des repas est indispensable pour se bien porter?
— Ohl... indispensable n'est pas prouvé!... Sans doute cela vaut mieux, mais une demi-heure plus tôt ou plus tard, cela ne fait ri an du tout.
— Décidément voilà un médecin qui ne peut p.v iirafler! se dit l'amphilryon en fronçant le sôurcr". D'abord il est trop jeune... Où diable ai-je eu la tête de prendre un docteur jeune, et qui rit toujours I C'est cet imbécile de pharmacien qui me l'a recommandé... Je le changerai aussi, lui.
Le docteur était en effet un homme jeune encore, à figure réjouie, l'air aimable, gai, et n'ayant rien lui fil songer au mal et à la maladie. Mais M. Monlau- :cnt était persuadé qu'un bon médecin devait avoir Tair grave, sévère môme, et ne rire jamais; un peu plus, et il l'aurait voulu constamment en deuil.
— Si Félix n'est pas arrivé lorsqu'on aura pris le potage, vous ôterez son couvert! dit M. Monlaurent au domestique.
— Ali! mon pcrc! dit la jeune Emma^ Félix vfendra toujours... ne faites pas ôter son couvert!
— Je me joins à mademoiselle, dit le docteur. D'ailleurs j'ai l'avantage de connaître MM. vos fils, et je serais bien aise de faire aussi connaissance avec votra neveu.
— Triste connaissance que vous feriez là I uï coureur, un mauvais sujet!...
— 11 y a des mauvais sujets fort aimnblesl
— Je ne crois pas.
— Tenez, mademoiselle, nous avons un lioycii jr.igir en faveur de votre cousin, reprend le do:tcur^ c'est de manger notre potage très-doucement, et incme ^'cn redemander... comme je fais en ce moment ... ce qui m'arrange du reste, car il est excellent.
Emma sourit, M. Monlaurcnt fronce le sourcil mais a porte s'ouvre et le retardataire entre vivement dans a salle a manger, et salue la société tout en disai.l ;
— Excusez-0ioi, mon oncle, ce n'est pas ma faute. •• c'est que Ton est venu me chercher pour que je sois garçon d'honneur ou témoin à un mariage.
— Oh! Ton sait bien que ce ne sera jamais votre Taatel... et que vous aurez toujours une histoire toute prête pour vous excuser... mais cela ne prend pas avec moi.
— Mon oncle, c'est mon frère de lait DuGlet qui se mariait.
— Et vous ne saviez pas cela d'avance?
— r Non, parce que ma portière a jugé inutile de me donner la lettre de faire part. Elle me supprime les imprimes.
— . Monsieur, dit le docteur, auquel la figure ouverte, la physionomie spirituelle de Félix plaisent déjà, vous êtes cause que je mange encore du potage, mais je ne m*en repens pas, et voilà mademoiselle votre cousine qui a aussi plaidé votre cause.
— Oh! je sais que ma cousine est bien bonne pour moi! répond Félix en faisant un gracieux salut à ce monsieur, qu'il voit pour la première fois, et en se pressant d'avaler son potage.
Après avoir fait disparaître sa seconde assiettée de potage, le docteur, yui cherchait des yeux le madère, et n'en apercevait pas, se décide à se servir du vin ordinaire, et en offre à sa jeune voisine en lui disant :
— Allons, mademoiselle, après le potage un doigt de vki pur, c'est très-bon.
— Du vin pur... oh! je n'en bois jamais, mou» sieur.
— Vous avez tgrtl... Monsieur Monlaurent, dites donc à mademoiselle votre tille d'accepter ce que je lui offre...
— Du vin pur!... par exemple... Mes enfants font comme moi, ils n'en boivent jamais...
— Comment? vous ne buvez jamais de vin pur...
— Je m'en garderais bien !
— Vous avez tort... très-grand tort*, .le vm pur fortifie, réchauffe l'estomac... C'est très-bon pour la santé... Je ne vous dis pas d'en faire un usage conti- *nuel pendant votre repas... quoiqu'il y ait des personnes qui ne s'en trouvent pas plus mal; mais enfii il faut en boire... et tenez, après le potage, rien n'es\ meilleur que le madère... essayez-en...
— Je n*en ai pas.
— Ek bien, ayez-en, et je suis certain que voua vous en trouverez bien. Monsieur Félix, ëtes-vous à Teau comme vos cousins?
— Oh I non, monsieur, moi j'accepte volontiers du vm pur.
— Et moi aussi, dit le pharmacien, qui n'avait paa encore pris part à la discussion. Oh! je suis de l'avis du cher docteur, vive le vin pur... D'ailleurs Hippo-
crate lui-mcme assure qu'il faut se donner une petite pointe pour^se bien porter.
M. Monlaurent lève les yeux au ciel ; il n'ose pas blâmer les goûts de ses convives. Maisjl regarde son neveu avec colère; celui-ci n'y fait pas attention et tend son verre au docteur. L'amphitryon fait une nouvelle grimace en se disant : a Mais il n'est pas possible que ce soit là un médecin ! »
Pendant le premier service, le docteur Choubert fait presque seul les frais de la conversation. Heureusement il est en fonds et ne la laisse jamais languir. Les trois fils de M. Monlaurent osent à peine risquer de temps à autre quelques monosyllabes. Les vieux invités mangent sans parler. Félix seul se permet quelquefois 'de rire avec le docteur et de joindre une plaisanterie aux siennes. Quant à l'amphitryon, il mange des radis et du cresson, osant à peine risquer . un petit morceau de bifteck, et encore parce que son médecin le lui ordonne.
— A propos, monsieur Félix, dit le docteur en versant à boire au jeune neveu, vous ne nous avez pas dit si votre mariée était jolie.
— Mais oui, monsieur, c'est une brune assez piquante... mais de ces beautés un peu communes.
— Est-ce que ce sont des gens de la campagne? ^» Pas tout à fait, mais de la banlieue; ce sont des
habitants de Bellcville... Le pcro de la mariée est maitre maçon...
— Comment se fait-il que voiis ne soyez point au repas de noces?
— Ahl on le desirait bien.,, mais j'avais promis i mon oncle. •• je ne pouvais pas lui manquer de parole...
— 11 n'aurait plus manqué que cela I dit M. Monlaurent, pour aller avec vos maîtres maçons... vos Dufilet...
— Mon oncle, ce sont dé très-honnétes gens...
— Ils ne font que leur devoir en étant honnêtes!
— C'est vrai, mon cher client, dit le docteur, mais il y a tant de gens qui ne le font pas... On s'amuse quelquefois beaucoup à ces noces d'industriels... Ou se fait celle-ci?
— Au parc Saint-Fargcau, un traiteur dans le haut de Belleville qui a un grand jardin avec une pièce d'eau...
— Est-ce qu'on peut se noyer? murmure Félicien.
— On a le droit de se noyer, mais je ne crois pas que ce soit dans cette intention que M. Merluchet y célèbre la noce de sa fille.
— Merluchet I .. . ahl le nom est déjà amusant! et on dansera le soir?
— Oh oui, il y a une salle de danse dans le jardin.
— Et VOUS ne retournerez pas danser un peu à Cette noce?...
— Mais... je Tai promis... et... si je le puis... L'amphitryon, qui semble écouter celte conversation
lyec impatience, dit tout à coup :
— Laissez-nous un peu en repos, monsieur mon neveu, avec vos Merluchet et vos noces de guinguettes. Ce n'est pas pour causer de pareilles turpitudes que J'ai réuni aujourd'hui du monde chez moi. Messieurs, c'est mon jour de naiss'ancfa j'ai aujourd'hui soixante et an ans.
— Ahl je vous aurais cru bien plus âgél murmure un des vieux convives qui n'avait encore rien dit.
— Eh bien, il est gentil ce monsieur ! dit le docteur à l'oreille d'Emma. Il n'avait pas encore parlé, mais il commence bien!
'• — Oui, messieurs, reprend l'amphitryon, j'ai soixante et un ans, et ie me flatte d'avoir honnêtement fait ma fortune et rempli mes devoirs tie père de famille.
— Qui en doute? s'écrie le pharmacien en tendan» son verre au docteur.
— Pardon, monsieur Sinuant, mais veuillez me laisser parler sans m'interrompre. Je ne crois donc pas que l'on ait le plus léger reproche à m'adresser. Mai:f cela ne suffit pas, j'ai voulu que mes enfants fussent dignes de leur père, qu'ils me fissent honneur
un jour, afin que l'on pût dire : Talis patery tdis filiusy et je les ai élevés en conséquence. Aujourd'hui^ je me plais à leur rendre justice, ib ont répondu à mes espérances.
Ici, les trois fils se lèvent et saluent profondément leur père qui continue :
— Félicien, mon aine, est un modèle de sagesse, il ne s'est jamais dérangé du droit chemin. Son notaire est très-satisfait de lui; un jour il le remplacera, je lui donnerai de quoi acheter une étude. En attendant, il est tous les jours couché à dix heures, je crois que c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de sa conduite... ab uno disce oinnes!
Le pharmacien échange un regard avec le médecin, qui en échange un autre avec le neveu, qui se retourne pour ne point voir le nez de madame Sarget et éclater de rire.
M. Monlaurcnt poursuit son speech :
— Mon second fils Adolphe n'est pas tout à fait aussi rangé que son frère aine, mais, cependant je ù'ai point de reproches à lui faire... il est surtout d'une sobriété remarquable!... Ce n'est pas à lui que vous feriez jamais accepter du vin pur. Son commerçant en est très-content, et lui donnera incessamment un intérêt dans son commerce, c*esl une chose convenue.
Pendant celte partie du discours de son père, le ieune Adolphe est devenu rouge comme une cerise, et
a tenu constamment ses yeux baissés sur son assiette.
— Mon troisième fils Yictorin n'a pas le caractère aussi calme que ses frères. Il y a dans sa télé un grain d'ambition, il veut absolument faire fortune I Ce désir n'est point blâmable quand, pour le satisfaire, on n'emploie que des moyens honorables, tels que le tra- . vail, la persévérance, la patience, et que l'on montre une grande exactitude dans ses engagements. Du reste, Yictorin ayant toujours été très-soumis à mes conseils, je ne doute pas qu'il ne réussisse un jour. En attendant, son banquier est étonné de la promptitude avec laquelle il calcule. Ma fille Emma n'a encore que quinze ans. J'attendrai qu'elle ait vingt ans pour la marier, c'est à cet âge que la santé d'une femme est bien établie.
— Mademoiselle a déjà l'air de très-bien se porter 1 murmure le docteur.
— J'ose donc me flatter, messieurs, d'avoir bien élevé mes enfants. Je les ai mis dans le droit chemin, ils n'en sortiront pas, j'en ai la ferme assurance. Je crois donc que je puis maintenant, sans encourir de reproches, abandonner le fardeau des affaires et ne plus m'occuper que du soin de ma santé, qui n'est pas bonne. . . il s'en faut.
— Nous vous rendrons la santé I... nous ferons de vous un bon vivant comme nous, s'écrie le docteur. Mais avant tout^ mon cher monsieur^ il faut suivre nos
ordonnancés, boire du vin, manger du rôti, et laisser là vos radis, votre cresson et votre chicorée qui vous abîment Testomacl
— Docteur, je crains que vous ne connaissiez pas encore bien mon tempérament.
— Il n'y en a pas qui résisterait au régime que vous suivez! Mais assez parler de maladie! Je n'aime point à donner des consultations en dinant. Monsieur Monlaurent, permettez-moi une reflexion ; vous nous avez fait l'éloge de messieurs vos fils. . . éloge qu'ils méritent, je n'en saurais douter. . . mais vous ne nous avez rien dit de M. votre neveu, ni de vos intentions à son égard.. • La physionomie de M. Félix prévient tellement en sa faveur, que je me suis senti tout de suite disposé à être de ses amis. Voyons donc, cher monsieur, ce que vous comptez faire de ce jeune homme-là, auquel je m'intéresse déjà?
— De mon neveu!... je n'en ferai rien du tout... Je voulais l'élever comme mes fils... mais il n'y a pas eu moyen!... il ne m'a jamais obéi, lui!...
— Écoutez donc, tous les jeunes gens n ont pas le courage de se coucher à dix heures... il faut pour cela une constitution toute particulière...
— Mon neveu, puisque vous me forcez à vous lo dire, a tous les défauts! Il aime le jeu, la table, le vîq et... le reste!
— Ahl mon oncle! s'écrie Félix, je n'aime cel9
UN DOCTEl R BON VIVANT 59
que... comme tout le monde... comme tous les jeunes gens aiment les plaisirs...
— Tout le monde ! ... les jeunes gens I . . . mais voyez vos cousins, monsieur, est-ce qu'ils ont aucun de ces dcfauts^à^...
— Si mes cousins sont des phénomènes... certainement je ne me flatte pas de leur ressembler...
— Ohl non, vous ne leur ressemblerez jamais 1 je le sais bien;
— Allons, mon cher client, vous êtes sévère pour Totre neveu. Un peu d'indulgence... je me connais assez en physionomie, et je lis dans celle de M. Félix qu'il sera un jour digne de son oncle.
— Merci, monsieur, merci de la bonne opinion que TOUS avez de moi ! dit Félix en tendant sa main au docteur. Quoi qu'en dise mon oncle, je m'efforcerai de la justifier.
Le diner se termine assez froidement, car si M. Mon- 'aurent laissait boire ses invités, en revanche il ne les ncitait pas à redoubler, et, loin de donner Tcxemple, continuait à se servir d'une carafe et à en offrir à ses fils, qui n'osaient pas refuser de son contenu.
On a quitta la table pour passer au salon. Là, comme M. Monlaurent déteste le jeu, il faut passer la soirée à causer^ à moins que la jeune Emma ne consente à se mettre au piano.
Déjà le pharmacien s'est éclipsé; le docteur, qui
prévoit tout ragrément que lui offrira cette soir^Oy s'approche de Félix et lui dit à Voreille :
— Est-ce crue vous ne retournerez pas à la noce Merluche t?
— Ohl si fait... je l'ai promis, et d'ailleurs )e suis sûr que ce sera fort drôle. .
— Voulez-vous m'emmener avec vous?
— Très -volontiers, docteur, avec grand plaisir même...
— Mais pensez-vous que cela ne rx)ntrariera pas les mariés ou leurs parents?
— Bien au contraire, plus j'amènerai de mon le, et plus ils seront contents... D'ailleurs le marié es'i mon
frère de lait!...
— Alors c'9Ai convenu. Dans cinq minutet nous filerons... vous d'abord, pendant que j'occuperai votre oncle, que je lui parlerai de sa santé. Puis je vc js rejoindrai en bas... nous prenons un milord, it en route pour Belleville.
— C'est cela... c'est cela... mais occupez bien mon oncle, car s'il me voyait me diriger du côté de la [forte, il serait capable de m'appeler pour me faire reste j.
Tout s'exécute bientôt comme le docteur CIr jbert Ta annoncé; H prend M. Monlaurent dans un et. in et Ty tient assez longtemps en lui prescrivant de ci)s potions, de ces vemH'^ innocents qui, s'ils ne foirt pas
UN DOCTEUTl BON tlYANT 64
de bien, ne peuvent point faire de mal. Puis il s'éloigne, et trouve en bas Félix, qui lui dit :
— Mon oncle n a pas vu que j'étais parti, il ne m'a pas demandé?
— Eh non I soyez donc tranquiUe I D'ailleurs il est neuf heures et demie. Toute cette société- là va sans doute songer à se couchei {.. . Nous autres, allons nous amuser, je ne sais pas si c'est trcs-sain, mais je suis certain que ceia est plus agréable.
LA NOCE MERLUCHET
Tout en faisant la route en cabriolet, Félix raconte au docteur ce qui s*est passé le matin à la mairie quand est venu le tour des fiancés Dufilet. M. Choubert rit beaucoup de cette anecdote, et dit à Félix :
— Pourquoi donc. ne nous avez-vous pas régalé de ce récit au diner, cela aurait égayé un peu le repas qui ne brillait pas par l'animation?
— Ohl je me serais bien gardé de conter cela de-, vaut mon oncle 1 Je le connais, il m'aurait grondé, il aurait trouvé très-mauvais que j'aie apporté le marié devant le maire avec un seul pied chaussé.
LÀ NOCE UEULUCIIET 63
— Puisque sans cela son mariage était manqué I Tenez, mon cher monsieur Félix, je ne suis médecin de votre oncle que depuis fort peu Je temps, mais entre nous je crois qu'il a suivi une fausse route, aussi bien avec ses fils qu'avec sa santé. J'ai bien examiné vos trois cousins, ils tremblent devant leur père, mais qu'est-ce que cela prouve? Que s'ils ont des défauts, des vices même, ils les cachent soigneusement et dissimulent adroitement leurs penchants. Qu'en arriverat-il? C'est qu'une fois leur maître... et* cela ne lardera pas, car M. Monlaurent a en effet une fort mauvaise santé, qui ne résistera pas longtemps à la mauve, au cresson et à la petite chicorée ; eh bien alors messieurs ses fils se dédommageront largement de la contrainte qu'ils s'imposent en ce moment. Alors, je ne crois pas que le grand Félicien continuera de se coucher à dix heures, que le gros Adolphe refusera de boire du vin pur et que le maigre Yictorin déclarera qu'il a horreur des cartes et du billard. Tenez, je n'ai vu d'aimable chez M. Monlaurent que votre cousine Emma. Celle-là est douce, naïve, et, bien que timide, elle ne cache pas ce qu'elle pense; ce sera une charmante femme. Seule, elle a parlé en votre faveur à son père» Vos cousins n'ont pas dit un mot!
— Ils auraient craint de fâcher leur père.
— On ne doit jamais craindre de défendre les ab« •ents. Il y a ensuite une vieille parente... que je ne
04 LA NOCE HERLUGHET
connaissais pas encore... Mais je n'ai yu que son nez, il m'a caché tout le reste de sa figure.
— C'est madame Sarget, une bonne femme, mais qui ne peut pas me sentir 1
— Si c'est une bonne femme, pourquoi né peut* elle pas vous sentir?
— Parce qu'un jour j'ai eu le malheur de me moquer de son nez I
— Mon cher ami... vous êtes jeune, rappelez-vous ceci : avec les femmes, vous pouvez les gronder, les tromper, les trahir, les ruiner même... elles vous le pardonneront encore; mais si vous attaquez leur physique, elles ne vous le pardonneront jamais.
— Nous voici devant le restaurant du parc Saint- Fargeau.
— Et j'entends le son des violons.. . Allons, il ne faut plus songer qu'à nous amuser, et pour cela il y a un moyen immanquable I
— Quel est-il?
— C'est de nous mettre sur-le-champ au niveau des personnes que nous allons trouver. Par conséquent, si tous les gens de la noce sont gris, il faut nous griser aussi pour être à l'unisson.
— Vraiment, vous employez ca moyen-là?
— Toujours et pour tout; aussi, dernièrement j'étais invité à une soirée chez une dame du demi-monde... J arrive... En entrant dans le salon où il y avait six ou
Là noce NERLUGHET 65
sept dames, je les trouve chacune assise sur les genoux d'un cavalier ; un seul monsieur était solitaire sur sa chaise, aussitôt je m'approche de lui et le salue en lui disant : « Youlez-vous permettre que je m'asseye sur vos genoux, afin que nous soyons au diapason de la société?... Ma proposition fit beaucoup rire tout le monde...
— Et alors?
— Et alors ces dames se levèrent. Cocher, vous allez entrer là et nous attendre.
— Oui, bourgeois.
— Et vous vous ferez donner à boire.
— Volontiers, beurgebis.
La salle de danse était dans le jardin, et couverte en cas de pluie. Il y avait un orchestre composé de trois violons, un piston et une grosse caisse; chacun jouait ou tapait comme quatre, et les cinq musiciens faisaient autant de bruit que s'ils avaient été vingt. Mais aussi on ne leur épargnait pas les verres de vin ; on ne les épargnait à personne; et lorsque Félix arrive avec son nouvel ami, tous les hommes étaient gris ou à peu près, et quelques dames étaient à la hauteur de ces messieurs.
— Fichtre ! dit le docteur en approchant du bal, je sent la matelote ici!
— Vous êtes bien honnête, docteur ça sent le vin, c'est cette odeur-là qui domine...
66 Ik NOCE HERLUGHET
— Nous aurons pas mal à faire pour nous mettre au niveau de tous ces gaillards-là t
Les dames étaient en train, un quadrille venait de commencer, et pour la première foisi de la soirée le marié était parvenu à danser avQc sa femme. Mais dès .lu'il aperçoit Félix, Dufilet, au lieu d'aller en avant d eux, s'arrête en cnant :
— Mon frère de laitl... ahl brarol voilà mon frère de lait... Arrêtez, la musique... il va \anser!... Arrêtez donc. Sont-ils bêtes, ils vont toujoui il...
Dufilet quitte sa femme et court h Félix, qui lui dit.
— Achève donc ta contredanse, tu me parleras après...
— Non, non... je veux que tu danses à ma place avec la mariée... Tu es garçon d'honneur, ça te revient de droit.!. Arrêtez donc, la musique!...
— Mais je danserai plus tard... Je t'amène un de mes amis, un médecin qui aime h s'amuser...
— Ohl tant mieux.... Tu es bien gentil d'être venu... Tu n'amènes qu'un ami, ce n'est guère, il fallait en amener au moins quatre...
— Monsieur, dit le docteur, je tâcherai de me mettre en quatre pour vous être agréable.
— Ahl monsieur I vous entendez bien que je dis ça... pour dire quelque chose... Vous accepterez bien un verre de vin I
LA KOGE VERLUCHBT 67
— Comment donc! mais j'en accepterai plusieurs même!
— Ah ! bravo I Ah I vous êtes un luron ! ... Ah ! vou« allez joliment coïncider avec nous!
— Je coïnciderai de mon mieux...
— Ohé Dufileti... cest à vous de danser... Tend donc à votre place...
— Du tout I c'est mon frère de lait qui me remplace... Arrêtez donc, la musique!...
Enfin le chef d'orchestre, qui aperçoit les gestes du marié, fait taire ses musiciens, ce qui produit un singuUer effet dans le bal : les hommes restent une jambe en Tair, les femmes achèyent toute seule leur balance%y et M. Grandcerf, dont le dou a percé pendant le dîner, etrqui fait vis-à-vis à la mariée, s'écrie :
— Eh bien! qu'est-ce que cela veut dire?... Com* ment, quand j^allais faire le plus bel entrechat... car je me sens léger comme une plume depuis que j'ai percé... Voilà la musique qui s'arrête... Ohé, l'orchestre! à quoi pensez-vous donc là-bas?... Allons donc!... chaud! chaud!... et surtout jouez-nous la Petite Laitière,. J'y tiens! oh! j'y tiens beaucoup.
— liais, monsieur Grandcerf^ on ne peut pas la jouer toutes les fois, dit la mariée, et tout à Theure encore on l'a dansée.
«— Ça m'est égal, tout à l'heure je ne dansais pas
68 LA NOCE MERLUGHET
levant vous, belle Laurette, je veux la Petite LaitièreS "SiTce qu'on embrasse son vis-à-vis.
— Est-il embêtant avec sa Petite Laitière! muk jnuro la mariée.
Mais Dulilet amène Félix à sa femme, en lui disant :
— Voilà mon remplaçant... Mon frère de lait va danser avec toi... hein! T'en es pas lâchée, j'en suis sûr?
— Oh! nonl... c'est bien aimable à monsieur d'être revenu...
— M'avez-vous gardé de votre jarretière?
— Mais oui... je ne me la suis pas laissé prendre exprès..^
— Hein! dites donc... mon frère de lait, ma femme ne s'est rien laissé prendre pour vous le garder •• c'est gentil ça!... Ohé, la musique! vous allez recommencer tout le quadrille, comme si on n'avait rien fait!...
— Et défends-leur de jouer la Petite Laitière^ dit la mariée à l'oreille de son époux, parce que je ne veux pas être embrassée par M. Grandcerf.
— Ahl est- elle malicieuse ma femme... entendez* fons, monsieur Félix? Sois tranquille, je vais le dire à forchestre... Ah! tu ne sais pas... Laurette, mon frère de lait nous a amené un médecin... c'est agréable..» faut tâcher d'être malade, on rous soignera lout de Buito.
LA NOCE MBRLUGHET * C9
— Merci, j'aime mieux me bien porter... Va donc avertir Torchestre.
— Je m'y envole.
Félix remarque que la mariée, qui le matin disait vous à son mari, le tutoie maintenant comme si elle n'avait jamais fait que cela; d'où il conclut que depuis le repas il y a eu plus d'intimité entre les époux*
Pendant que la danse reprend, le docteur fàii connaissance avec la famille de la mariée. Et cette connaissance se fait naturellement le verre à la main, il y a une certaine classe qui oe comprend pas une conversation à sec.
Le maître maçon était assis devant une table placée tout contre la danse, et sur laquelle une énorme quantité de bouteilles vides et pleines attestaient les exploits que l'on avait faits et ceux que Ton espérait y ajouter encore.
Le papa Merluchct, rouge ou plutôt violet comme une betterave, était entouré d'une demi-douzaine d'amis qui trinquaient avec lui, et avec lesqueb il pérorait et se perdait dans des phrases qu'il ne comprenait pas ni ses auditeurs non plus, ce qui fait que tout le monde était dans l'admiration.
Dufilet présente le docteur à son beau-père en lui disant :
— Voilà un ami de mon frère de lait... qui est médecin.. • c'est-à-dire, non, voilà un médecin qui est
70 LA NOCE MERLUGHET
ami de mon frère de lait... un bon vivant I... et qui vient s'amuser et trinquer avec nousl... papa Mer*» iuchet.
Sur le seul mot de trinquer, le maître maçon se lève et présente un verre plein au docteur, en disant d'une voix pâteuse :
— Monsieur, si vous êtes ami de son ami, vous êtes le nôtre... et je vous en crois capable... parce que comme dit le proverbe : «c Les amis de nos amis... » vous savez le reste.
— Oui, monsieur, dit le docteur en prenant le verre qu'on lui offre, et je saisis avec joie cette occasion de faire connaissance avec vous et avec Thonorable société!
Cette réponse et la manière dont elle est dite cause un tel plaisir à la société que, dans son ravissement et pour trinquer un des premiers avec le docteur, un des buveurs casse son verre contre le sien. Mais un garçon s'empresse de lui en^donner un autre, et cet incident cause une hilarité générale.
; — Messieurs, dit le docteur Choubert, je porte la santé de M. Merluchet ici présent, et de la charmante mariée, sa fille... et je fais rubis sur l'ongle!
En disant cela, le docteur vide son verre d'un trait; cette action enchante tous les buveurs, qui veulent imiter un ami rude jouteur, et dont les trois quarts avalent de travers pour tâcher de faire aussi rubis sur
La noce VERLUGQET ^ 7f
Tongle. Cette première rasade accomplie, le docteu^ fait de nouveau emplir son yerre, et i'élève en di* sant:
— Je porte cette seconde rasade au marié, monsieur Dnfilet, et à toute Tàimable société, pour laquelle je fais également rubis sur l'ongle 1
Et le docteur avab encore d'un trait. L'enthousiasme augmente, la société éclate en bravo, le maître maçon veut commencer un discours, mais, avant qu'il soit parvenu à en trouver le premier mot, le docteur a de nouveau fait emplir son verre, et le lève en Tair en disant :
— Cette fois, je bois au bonheur des nouveaux époux, à leur prospérité et aux charmants rejetons qu'ils ne sauraient manquer de procréer... Toujours rubis sur l'ongle,^ messieurs I
Cette troisième rasade cause des transports de joie frénétiques. Les buveurs sont dans l'ivresse. Ils applaudissent, ils frappent sur la table, ne trouvant pas d'autres moyens pour exprimer leur admiration que de faire un tapage infernal. C'est au point que la danse en est émue et demande ce qui se passe, ce qui cause ces clameurs, et un jeune dadais vient dire aux danseurs :
— Ohl c'est un crâne buveur I c'est un monsieur qui les enfonce tous là-bas... il a fait trois rubriques sur son ongle 1 il va les griser tous.
73 LA NOCE UEBLUGHET
•^ Il n'aura pas beaucoup de peine, dit une maman, ils le sont déjà aux trois quarts.
Le docteur s'est arrêté après sa troisième rasade» M. Merluchet, qui est enGn parvenu à trouver le début de son discours, se lève et s'écrie :
— Messieurs... voici un convive qui nous prouve..^ qui nous prouve... que la grandeur de l'homme peut s'élever jusqu'à... jusqu'à la sphère la plus étendue... Je ne crois pas qu'on me démente en disant que je suis son ami, à la vie, à la mort... et même je dirai plus... je dirai plus... et même... qu'est-ce que je disais?...
Le docteur, qui voit que le beau-père ne parviendra jamais à finir son discours, le tire d'embarras en se mettant à crier à tue-tête : a Vive monsieur Merluchetl » *
Tous les buveurs font chorus, et le mailrc maçon, enchanté du succès qu'il croit avoir obtenu par son éloquence, juge convenable de se jeter dans les bras Ju do:;teur et de le presser sur son cœur avec un attendrissement qui menace de tourner au larmoyant. Heureusement une dispute qui part de la danse arrête les pleurs prêts à couler des yeux de M. Mcrluchct.
M. Grandcerf, homme très-entété, et qui d'ailleurs était vexé de voir la mariée danser avec un élégant jeune homme qu'il né connaissait pas, tandis que lui, ami mtime du père Mei'Iuchet, et qui, sans son clou.
LA KOCE MERLUCHET 73
aurait été garçon d'honneur, n'avait pas encore pu obtenir un seul quadrille, M. Grandcerf eniin espérait au moins se dédommager en embrassant la belle Laurcttc pendant la figure de la Petite Laitière. Mais déjà le Pantalon, VÉté, la Poule et la Pastourelle venaient d'être dansés et point de Petite Laitière^ enfin lorsque ce monsieur compte sur cette figure pour la fin, c'est la ritournelle d'un galop que l'orchestre exécute. Aussitôt M. Grandcerf, furieux, s'écrie :
— Ce n'est pas cela, musiciens, nous ne voulons pas de galop ! c'est la Petite Laitière que nous voulons. Jouez nous la Petite Laitière!
Mais la mariée se met à crier de son côté :
— Si, si, le galop, c'est le galop queje veux, moi ! Naturellement Félix, devant soutenir sa danseuse,
crie aussi :
— Oui, oui, le galop t le galop! pas de Laitière, c'est trop rococo.
Et tous les jeunes gens qui dansent, voulant plaire à la mariée, s'empressent de crier :
— Oui, le galop! pas de Laitière, pas de rococo ! h bas le rococo !
M. Grandcerf devient verdâtre, il s'imagine que c'est liii qu'on appelle rococo, et au moment où Félix commence à galoper avec la belle Laurette, il se jette sur eux pour les arrêter. Mais Félix et sa danseuse sont
solides, ils vont toujours leuf train. M. Grandcerf, ne
74 LA NOCE HERLUGHET
sachant comment les empêcher de continuer, saisît une basque de Thabit du jeune homme et se pend après. Félix galope toujours, tout en criant à ce monsieur :
— Youlez-Tous me lâcher.. . voulez-vous lâcher mon habit. . . avez- vous bientôt flni ? . . .
Mais Grandcerf, qui est obligé de galoper aussi pour tenir le pan de l'habit, et qui est tout essoufflé, ré^ pond, tout en sautant :
— Monsieur, vous me rendrez raison... vous vous êtes permis de m'appeler Rococol... ça ne me va pas!... Je ne sais pas d'où vous sortez... mais ça ne se passera pas comme ça!...
— - Lâchez toujours mon habit, nous nous expliquerons après.
— Mon, je ne le lâcherai pasi Ah ! je suis un Rococol... eh bien, vous en êtes un autre!
— Je ne crois pas... Si vous déchirez mon .habit, vous me le payerez. . .
— Compte là-dessus, intrus! . . .
- Ah ça, mais il a donc le diable au corps, ce vieux- le'
— C'est M. Grandcerf, dit la mariée; il est vexé parce qu'il devait être mon garçon d'honneur..«
— Ah! c*est le monsieur au clou?
— Justement.
^»- Et il danse ce soir?
LA NOCE MERLUGHET 75
— n parait qu'3 a percé au dessert.
— Comme c'est heureux peur le bal.
Et Félix se retourne en disant :
— Monsieur Grandcerf, vous allez vous faire du mal i galoper comme çà après ce qui vous est arrivé aujourd'hui! n vous viendra un autre clou!
— Oh! je ne boite plus, monsieur, je suis guéri: c'est ce que je vous ferai voir!
— Oh non, par exemple, je ne veux pas voir (al merci... mais lâchez donc mon pan!
Loin de lâcher, le vieux garçon d'honneur essaye de prendre un autre pan de Thabit ; mais dans ce mouvement il ne voit pas deux jeunes gens qui se sont mis à galoper ensemble dans le but de renverser ce monsieur qui s'acharne après le danseur de la mariée, et en effet les deux galopeurs se jettent avec tant de ' force sur Grandcerf, que celui-ci, étourdi du coup, lâche ce qu'il tenait et tombe au milieu de la danse, recevant de tous côtés des coups de pied des couples qui passent contre lui en galopant.
Alors le malheureux Grandcerf fait retentir le bal de ses cria :
— Au secours! à moi... à la garde! on me foule aux pieds... on me trépigne... on marche sur moi comme sur du chiendent.
Ce sont ces cris qui sont parvenus aux oreilles des
7C lA NOCE NERLUCIIET
buveurs au moment où M. Morluchet pressait avec attcndrissement M. Chouhert dans ses bras. Le docteur se hâte de se débarrasser des bras du maître maçon, tout le monde accourt au bal, les galopeurs sont bien obligés de s'arrêter. On trouve M. Grandcerf à quatre pattes et jurant comme un possédé. On le rejève; il est fort sali, mais il n*a pas d'autres blessures qu'une contusion à l'oreille. Cependant il prétend qu'il est blessé partout.
Le docteur le tâte, le palpe, Texamine et lui dit :
— Vous n'avez rien, quelques contusions peut-être, une égratignure à l'oreille, mais pas autre chose.
— Si monsieur! je vous dis que je suis blessé ailleurs... je suis tout fracturé.
— Alors, monsieur, déshabillez-vous, nous allons
vous visiter à nu.
A celte proposition du docteur, toutes les femmes se sauvent, parce qu^ elles ne veulent pas voir M. Grandcerf dans le costume d'Adam et Eve. Et Dufilet dit à ce monsieur :
— Comme c^est heureux que vous soyez blessé pendant que nous avons un médecin ; comme ça se trouve bien... avcz-vous eu du nez!
Cependant M. Grandcerf ne veut point se déshabiller; il consent à se laisser seulement bassiner Toréille.
— Mais enfin pourquoi êtes-vous allez vous fourrer
LA NOCE HERLUCHET 77
pannilesgalopeurs? demande M. Merluche!. Ce n'était pas votre place, mon vieux, il valait bien mieux venir trinquer avec nous. Et ce cher docteur... voilà un homme, celui-là I... et qui fait des... des choses sur l'ongle . . . c'est magnifique.
— C'est monsieur qui est cause de tout celai s'écrie Grandcerf en désignant Félix. Il m'a insulté... il m'a appelé Rococo...
— Mon frère de lait I c*est pas possible ! c'est pas vrai!
La belle Laurette, qui ne s'est pas sauvée comme les autres lorsqu'on a parlé de déshabiller M. Grandcerf, probablement parce qu'en sa qualité de nouvelle mariée elle pense devoir s'habituer à voir bien des choses, prend la parole et raconte comment tout s'est passé.
Lorsqu'on apprend l'entêtement de M. Grandcerf à vouloir danser la Petite Laitière, malgré le désir formel de la mariée, lorsqu'on sait qu'il s'est pendu après le pan de l'habit de Félix pour l'empêcher de galoper, et que celui-ci montre son habit qui est pas mal décousu, un hourra s'élève contre M. Grandcerf, tous les jeunes gens lui rient au nez, tous les hommes mûrs le blâment, toutes les femmes se moquent de lui ; alors, ouliliant qu'il s'est dit blessé, et se levant comme un ressort, il enfonce son chapeau sur sa tête et repousse tout le monde en disant :
— Ahl c*cst ainsi que l'on se conduit avec moi!...
78 LA NOCE MERLUGHBT
que Ton traite un ancien ami... Adieu, j'en ai assez de Totre noce... vous êtes tous des manants...
Et M. Grandcerf s'éloigne, accompagné par les clameurs de la société. Et Ja mariée sai>V^ ^fi joie &k s'écriant :
— Ahl quel bonheur I nous en voilà débarrassés.. « il cherche toujours des disputes ce vieux-là I... Je n'aurai pas Tennui d'être obligée de diuiser avec lui.
Le départ de M. Graiidcerf est presque aussitôt suWi de^ rarrivée de M. Dardard, le factotum général du pays. Celui-ci, toujours gai, toujours frétillant, toujours bavard, arrive en s'essuyant le front, et va donner des poignées de main à tout le monde en disant :
— Me voilà... J'espère que votre bal n'est pas fini... Tai été à trois noces... Je viens de celle Gigoteau... c'était bien... c'était gai... on a bu de l'caude-vie brûlée, c'est très-bon dans la nuit, ça redonne du nerf aux danseurs... Mais qu'esl-il donc arnvé i If. Grandcerf, je viens de le rencontrer jqui s'en allait
80 UNE MALICE DE M. DARDARli
en jurant comme un charretier! Je lui ai demandé ce qu'il avait, et pourquoi il quittait déjà votre noce; il m'a répondu un seul mot... très-cnergique. . . mais que je ne vous répéterai pas... bien qu'il soit devenu célèbre 1 puis il s'est éloigné comme un furieux... Je n'ai pas jugé à propos de le retenir.
— Et vous avez bien fait! nous en avons assez dc'ce monsieur, qui se dispute partout, dit Dufilet. Et la noce de Gigotcau est déjà finie?
— Oh! non, pas encore... ils veulent danser fort tard... mais j.e viens de leur jouer un tour... d'accord avec le marié... Ah! ah! comme on va être attrapé làbas...
— Âh! voyons ce tour... Contez-nous ça, monsieur Dardard...
— Oui, contez-nous votre»tour...
• Je le veux bien... Voilà ce que c^est : figureivous que Gigoteau, le marié, me prend tout à l'heure a part et me dit : « Monsieur Dardard, ça m'ennuie qu'on veuille nous faire danser si tard... Mon amour en pàtit, parce que enfin, vous comprenez... mais, dès que je cause avec ma femme, on vient nous entourer de peur que je ne l'emmène. Tout ça ennuie ma femme aussi, parce que... vous comprenez toujours, elle participe à mes sentiments.. Alors, voilà ce que j'ai imaginé : vous prendrez ma femme sous votre bras, vous vous promènerez avec elle dans le bal, on ne se mé-
UNE HALICC DE II. DARDARD 81
fiera pas de yous.. . on ne vous suivra pas, et puis, en ayant l'air de la mener boire, crac, vous enfilez Tescalier et vous partez avec elle, et vous la conduiseï chez moi, elle ne connaît pas mon logement que je ▼iens de louer exprès pour nous deux... Mais vous savez où c^est... rué des Rigoles, 18... au second; j*ai laissé exprès la clef sur ma porte, vous mettrez 'seulement ma femme dans la maison, elle montera bien toute seule... Ça vous va-t-il, voulez-vous me rendre ce service*là? » Avec grand plaisir! dis-je à Gigoteau, qui reprit : a Moi, je resterai encore un bout de temps pour ne pas avoir Tair d'être le complice de la chose... Ah! en même temps, puisque vous conduisez ma femme chez moi, faitas-moi donc le plaisir de ramener chez lui le petit Fourniquet... Voilà deux heures qu'il a mal au ventre et demande à s'en aller... Mais ce petit n'a que six ans, on ne peut pas le ren* voyer la nuit tout seul, et je n'ai pas voulu inviter à ma noce son frère qui est pompier, parce que c'est un mauvais sujet qui est trop farceur et qui se moque do tous les maris. . . Vous comprenez; à présent que j'entre dans la corporation, je ne dois plus souffrir qu*on les attaque. — Fort bien, dis-je, mais où loge le petit Fourniquet?
a — Chez son frèr.e... dans là même rue des Rigolles, deux maisons avant la mienne, ça ne vous dé« rangera pas du tout I »
J'acceptai avec grand i laisir cette proposition. Gigoteau courut prévenir sa femme, puis j'allai lui offrir mon bras comme pour faire un tour dans la danse, elle accepta en souriant... Nous nous promenâmes un peu... moi, je riais sous cape du tour que nous allions jouer... j'aime beaucoup faire des farces. Enfin, saisissant un moment favorable, nous sortons de la salle, nous descendons l'escalier, nous trouvons en bas le petit Fourniquet qui nous attendait, en se tenant le ventre, et nous avons filé lestement pour la rue des Rigoles. Là, j'ai fait ce que Ton m'avait prescrit; j'ai dit à la mariée : « C'est danscettc maison que demeure votre mari; montez au second, la clef est sur la porte, couchez-vous, il ne tardera pas à venir vous retrouver. D Puis j'ai mis le petit Fourniquet à sa porte en lui disant : <c Tu sais où tu loges, va te coucher, » et j% suis parti, et me voilà... Ah I ah 1 ah !.,. les autres vont chercher la mariée, ils croiront que je l'ai enlevée pour mon compte.. .. ah ! ah I ah 1... j'espère que j'ai bien travaillé... aussi je demande à me rafraîchir.
Tout le monde applaudit M. Dardard, mais la belle Laurette s'écrie :
— Eh bien, moi, je ne ferai pas comme la mariée Gigoteau, je ne 'veux pas qu'on m'enlève, et je veux danser très-tard, et si ça déplaît à Dufilet, tant jpis pour lui !
— Par exemple!... mais ça ne me déplaît pas, au
UHB MALICE DE H. DARDÂRD 83
contraire! dit DuGlet. Je coïncide aux sentiments de mon épouse.
On applaudit derechef, puis on ne songe plus qu'à danser, car ces divers incidents ont interrompu le bal, et les dames veulent se dédommager.
Le docteur, parmi cette foule plébéienne qui Tcntoure, a remarqué une grosse blonde toute ronde, toute boulotte, mais très-blanche de peau, et qui a un petit pied et une fort jolie jambe pourvue de mollets qu'elle ne cherche pas à cacher, bien au contraire, car en dansant elle retrousse sa robe comme si elle voulait sauter un ruisseau. Les médecins sont 'généralement amateurs de jolies jambes, et ils ont raison, c'est moins trompeur que beaucoup d'autres charmes; il va donc inviter la grosse boulotte pour la danse, et celleci l'accepte pour son cavalier, en lui disant :
— J'étais invitée par le petit Biaise, mais tant pis, j'aime bien mieux danser avec vous, parce qu'il sue des pieds... et vous comprenez, plus il danse et plus il sent mauvais.
. — Je puis vous assurer, madame, qu'avec moi vous n'aurez pas a éprouver ce désagrément I
— Ohl je le crois, d'ailleurs ça se voit to.ut de mite... au contraire, vous sentez bon, vous; vous Hes donc parfumé?
— Mais non, seulement quelques gouttes d'eau de Portugal sur mon mouchoir.
— C^-est égal, c'est bien plus agréable que les pieds du petit Biaise... Ah! le voilà. J'en suis fâchée, Biaise... mais monsieur m'avait reteinte.
Le jeune Biaise est de bonne composition, il s'éloigne sans se fâcher.
On recommence un quadrille; tout en dansant, le docteur cause beaucoup avec sa. danseuse, qui rie demande pas mieux. Âpiès la première figure, il sait déjà qu'elle se nomme madame Tricoud, que son mari est nijirchand de bestiaux, qu'il voyage presque continuellement pour son commerce, et que cela Tennuie souvent, parce que cela met du vide dans son existence.
— Et M. Tricoud est-il à cette noce? demande le docteur.
— Mon Dieu non, il est encore allé en Normandie pour des bétes à cornes; à l'entendre, on croirait qu'il n'y en a que là ! Il me semble pourtant que ce n'est pas une chose si rare 1
— Ce que vous dites là est plein d'esprit 1
— Ah! ah!... farceur,., vous voulez m'enjoler...
— j'avoue que je ne demanderais pas mieux. •• vous avez la plus jolie jambe du bal.
— Vous trouvez... A coup sûr, j'ai le pied plus petit que la mariée. Je m'en flatte... vous avez donc regardé ma jambe?
— Je n'ai fait que ça depuis que je suis ici.»
— Ahl est-il in trigantl... Toutes ces daines prétendent que je me retrousse trop haut en dansant !
— C'est par jalousie qu'elles disent cela, parce qu'elles n'ont pas autant de mollet que vous!... *
— Ahl il a vu mon mollet... dame, après tout, il faut bien jse faire honneur de ce qu'on a de gentil.
Le docteur pense qu*avec cette maxime on pourrait se faire traduire en correctionnelle, mais il n'a garde de dire cela à madame Tricoud, avec laquelle il danse comme jamais de sa vie cela ne lui était arrivé. L'animation est devenue générale ; il règne à la danse un entrain extraordinaire ; pour Taugmcnter encore, Torchestre, auquel le marié a donné le mot, ne met pas de fin à son quadrille qui dure déjà depuis une demiheure. Quelques ds^nseurs, qui n'en peuvent plus, ont abandonné la place, mais ils sont bien vite remplacés par d'autres. Madame Tricoud ne lâche point pied, elle ne cesse de dire à son danseur qu'elle serait de force à danser toute la nuit sans s'arrêter, et le docteur, qui n'en peut plus, commence à trouver qu'il y a trop de nerf dans les gros mollets. Tout à coup il envisage le ^nouveau couple qui est venu remplacer leur vis-à-vis; il se demande bu il a vu la figure du cavalier, qui se donne des grâces en dansant, et ne peut se le rappeler; mais celui-ci en passant près de lui, sourit en lui disant :
•* C'est moi, monsieur... votre cocher... On est
venu m'inviter à m'amuser, ma foi, j'ai accepté... C'est une noce très-bien composée I
— Ahl c'est TOUS... mon cocher... Je me disai» aussi, mais je connais cette figure-là... Très-bien, mon garçon, dansez!... donnez-vous-en... C'est seulement dommage que votre cheval ne puisse pas danser; je suis persuadé qu'on laurait invité aussi I
— Oh ! mais je suis tranquille I on a soin de lui, on le régale I
— Allons, se dit le docteur, décidément la noce Herluchet valait la peine d'être vue. Mais, sapristi, ce quadrille dure trop longtemps. . . Je suis sur les dents. . . ma danseuse va toujours avec autant de vigueur... Je crois que cette femme-là peut me rendre des points. Elle ne parle pas sa langue très-purement, mais quelle gaillarde I Son mari était né pour aller avec les bétes à cornes.
Un bruit soudain interrompt cet éternel quadorille. Cette fois les cris partent du côté où sont réunfs les buveurs. Le docteur profite de cette occasion ; il dit à madame Tricoud :
— On se querelle là-bas, allons voir ce que c'e jt.
La dame aux belles jambes préférerait continu r de danser, mais le docteur l'emmène, l'entraine avec lui sans lui lais&er le temps de répondre.
Un grand jeune homme paraissait furieux c$)jilre
UHE XALICB DE 1. DARDARD 87
M. Dârdard, qui buvait à la table ojî se tenait toujours (e pq» Merluchet.
— Tiens I c'est Gigoteaul s'écrient tous les danseurs en s'appitfchant.
— Qu'est-ce qu'Q Tient donc faire ici; Gigoteau, au lieu d'être à sa' noce I...
Cehii dont on parle donne bientôt l'explication de sa visite, en criant comme un possédé :
— Voyons ! . • . c'est pas tout ça. . . nom d'un chien t . . . c'est ma femme qu'il me faut... Je veux ma femme... je vous l'ai confiée, monsieur Dardard, dans le but du complot que nous avions imaginé... Qu'en avez-vous fait?
— J'ai fait ce que vous m'avez dit... ce dont nous étions convenu... Je ne comprends rien à votre colère... Est-ce que vous croyez que j'ai gardé votre femme pour moi... On voit bien que vous ne me con« naissez pas... c'est une chose dont je suis incapable!
— Mais enfin où avez-vous fourré ma femme?,.. Nous convenons que TOUS la conduirez à mon logement au second, rue des Rigoles.. Tout à l'heure je m'y rends... La clef était toujours sur la porte, pas de lu* mière dans la chambre... Je me dis : ceci est la pudeur de l'histoire... elle est couchée... et justement j'entendais respirer dans le lit : je me déshabille, sans lumière, toujours pour ménager l'histoire de la pudeur. .. Je me couche... qu'est-ce que je trouve dans mon litl
88 UNE UALICE DE H. DARDARD
un petit garçon, le petit Fourniquet... qui même y • avait fait de vilaines choses. Je lui dis : a Qu'est-ce que tu fais dans mon lit, moutard? x> Il me répond : « Tiens 1 je croyais que j*élais chez mon frère... C'est M. Dardard qui m*a mis à la porte de Tallée en bas, et m'a dit de monter, que la clef était sur la porte, je le savais bien, mon frère le pompier la laisse toujours. » Mais, ma femme, lui dis-je, elle a dû venir ici, pourquoi n'y est-elle plus? Là-dessus, le petit Fourniquet se rendormit en me disant qu'il n'avait pas vu ma femme. Voyons, monsieur Dardard, qu'avez-vous fait de mon épouse?... Je veux entrer en possession de ma femme... M. le maire me Ta permis... Je vous ordonne de me la livrer.
Le factotum du piiys se grattait le front et semblait très-intrigué; tout à coup il se tappe sur la cuisse et s'écrie :
— Ahl j'y suis... Oui, cela ne peut être que çal... Rassurez - vous, Gigoteau, je devine où est votre femme. .. elle n'est pas perdue... nous aurons fait erreur, je l'aurai conduite chez le frère du petit Fourniquet... voilà tout...
— Chez le pompier I... vous avez mené mon épouse coucher chez le pompier... Ah! mille coloquintes I... et vous me dites de me rassurer... Ahl nom d*un nom.. . vous m'avez endommagé ma femme, monsieur I c'est une horreur I
UNE UALICE DE H. DARDARD 89i
— Mais non, mais non... Tranquillisez-vous I le pompier se sera "bien aperçu que ce n'étuit pas son petit Ircre qui se couchait à côté de lui... Il aura dit à ▼otre épouse : ne bougez pasi il y a erreur I et il se sera empressé de se lever...
— Le plus souvent quMl aura dit à ma femme ne bougez pas!... Avec ça que ce pompier est un trèsmauvais sujet... Ahl ma pauvre Toinon... si je te retrouve intacte, j'aurai de la chance... Venez, monsieur Ddrdard, venez vite avec moi... et si Toinon est endommagée... je vous en réserve une bonne...
— Comment! vous m'en réservez!... est-ce que je l'ai fait exprès... est-ce que tous les jours on ne peut pas se tromper...
— Non, monsieur, quand il s'agit d'une nouvelle mariée, on fait attention!... Allons, en marche, et vi* vement!
Ce n'est qu'en rechignant que M. Dardard va avec le grand Gigoteau; mais celui-ci le prend sous le bras et le force à raccompagner ; quelques jeunes gens de la^ noce s'en vont avec eux pour connaître le dénoâment de cette aventure. Mais tous ceux qui restent s'écrient :
— Pauvre Gigôteaùl... il est bien sûr de son affaire!... avec ça que Fourniquet le pompier est un séducteur fini I
— Et qu'il en voulait à Gigoteau qui ne Tavait pas invité à sa noce.
-^ Sapristi! dit Dufilet, si un éyénement pareil m'arrivait... je ne sais pas ce que je ferais!...
— Et vous auriez raison, mon gendre, balbutie le maître maçon qui, à force de boire, ne peut plus se lever de dessus sa chaise. C'est comme ça qu'un homme... qui est un homme, doit se conduire!...
— Et pourtant, reprend le marié, j'aurais tort de craindre, parce que ma femme est une luronne qui saurait reinettre un pompier à sa place.
— Oh! mV je n*ai peur de rien, dit Laurette, mais après tout c'est la faute à Gigoteau, il n'avait qu'à laisser sa femme danser au bal, et il serait ensuite parti tranquillement avec elle.
— La mariée a raison, dit madame Tricoud, et puis j'ai toujours remarqué que quand les hommes veulent faire des malices, ça leur retombe sur le nez I
Le jour commence à poindre, et le quadrille sans fin ayant beaucoup échauffé ces dames, elles demandent à se promener sur l'eau dans les bateaux qui sont dans rétablissement, ces messieurs s'empressent de souscrire à leurs désirs, et la belle Laurette veuf avoir Félix pour rameur, parce que déjà, dans la journée, Dufilet a manqué de chavirer en lui servant de batelier.
Bientôt toutes les dames sont embarquées; mais comme les batelets ne sont pas grands,^ il y a très-peu dliommes avec elles. Dufilet, qui est arrivé trop tard
poar prendre place dans un bateau, se tient sur les bords de Peau, en criant à tous ceux qui passent devant lui :
— Faites-moi un peu de place... Je parie que je saute d'ici dans votre batelet sans que vous vous ar« rétiez !
— Je parie que non ! répond le frère de la mariée, grand dadais qui est un peu gris, parce qu'il a voulu boire comme son père. Je gage une matelote pour ce matin.
— Ça y est!
Aussitôt Dufilet prend son élan et saute dans le bateau conduit par son beau-frère, et dans lequel il y a quatre dames et un yieil oncle de Dufilet. Le marié est en effet dans le bateau, mais il est tombé presque sur les épaules du vieil oncle, qui, pour ne pas le recevoir, se rejette en arrière, et, par ce mouvement, perdant l'équilibre, tombe dans le petit lac.
— Ahl mon Dieut j'ai noyé mon oncle Mirauxl s*écrie Dufilet; il ne sait pas nager, il faut que je le repêche.
Aussitôt le marié, n^écoutant que son bon cœur, s^ précipite à son tour dans l'eau et cherche son oncle au milieu des ablettes qui peuplent l'établissement. Mais la confusion devient générale : tout le monde voulant porter secours, tous les bateaux arrivent vers le lieu de l'accident, et déjà M. Mcriuchet, qui se tient
sur la riye avec une perche, a repoussé deux fois Toncle Miraux au fond de l*eau en Youlant lui tendre la perche.
Heureusement d^autres plus adroits ont tendu la nain à Dufilet, qui reparait sur Teau avec son oncle qu'il a saisi par le fond de sa culotte ; on je pousse sur la rive sans qu'il ait lâché le vêtement de son oncle ; lé père Miraux revient à lui et demande de Teau-devie. Et Dufilet s'écrie :
— C'est égal, j'ai gagné le pari, la matelote... j'élais dans le bateau.
— Oui, mais lu as fait tomber ton oncle à l'eau.
— Ça ne lui aura pas fait de mal, il ne se baigne jamais.
Cet événement met fin au bal, car le marié est trempé et a besoin d'aller se sécher.
— C'est gentil! dit la belle Laurette à son mari. Vous ne faites que des bclises aujourd'hui I... Si cela ^ntinue, qu'est-ce qui va donc arriver?
Dufilet serre la main à son frère de lait en Ini di* sant :
— J'espère que vous viendrez nous voir à Paris, oi nous serons en boutique dans huit jours!
— Monsieur me l'a bien promis! dit la mariée en souriant.
— Oh! alors, Laurette, vois-tu, c'est comme si ça y était I...
UNE IIÂLIGE DE II. DARDARD il5
Félix renouvelle sa promesse et cherche le docteur Choubert pour partir avec lui. Mais déjà le docteur avait quitté la noce avec madame Tricoud, et lorsque le jeune homme denfiande le cabriolet qui l'a amené, on lui apprend que le cocher s'est trouvé tellement gris qu'il a fallu le coucher dans un des cabinets du restaurant.
YIII
Quelques jours se sont écoulés depuis la noce de Dufilet avec la belle Laurette; Félix n'est pas retourné chez son oncle, et pcyartant il aurait bien besoin que celui-ci Tint à son aide, car il a fait des dettes, et ce n'est pas avec les quinze cents francs qu'il gagne dans sa maison de commerce qu'il pourra parvenir à les payer. Mais il n'ose pas avouer son embarras à son oncle, qui le traite avec tant de sévérité et lui fait un sermon chaque fois qu'il le voit.
Un matin cependant qu'il a été plus harcelé que de coutume par son tailleur, son chemisier et son bottier, Félix se met en route pour se rendre chez M. Monlaurent ; mais, dans la rue, il rencontre le docteur Choubert, qu'il n'a pas revu depuis la noce Merluchet. Ces
• LES TROIS COCSIRS 05
messieurs vont Tun à l'autre en se tendant la main.
— Bonjour, docteur; je suis enchanté de vous ren« contrer.
— Moi de même, mon cher monsieur Félix, d'abord parce que j'ai beaucoup de plaisir à vous voir; ensuite parce que je voulais vous remercier de celui que vous m'avez procuré en me menant à la noce de votre frère de lait.
— Vous ètea-vous vraiment amusé?
— Comme jamais cela ne m'était arrivé I... c'était à pouffer décrire; je me. suis grisé avec le père de la mariée; J'ai dansé comme un perdu avec une grosse boulotte qui avait le rire facile ; je me suis promené sur l'eau : je n'y suis pas tombé comme le marié, c'est vrai, mais j'y ai risqué une déclaration d'amour qui n'a pas été mal reçue... enfin j'ai dansé vis-à-vis de mon cocher, ce qui ne m'était pas encore arrivé... Il me semble qu'il faudrait être bien morose pour né point être content de sa soirée... Ahl seulement, j'avoue que j'aurais voulu savoir la suite de l'aventure arrivée à ce pauvre M. Gigoteau qui ne retrouvait plus sa femme.
— Il l'a retrouvée... Trompée par les apparences, elle était entrée chez le pompier; mais celui-ci a juré sur son sabre qu'il ne s'était pas réveillé. A propos^ comment étes-vous revenu? Je n'ai pas retrouvé notre cabriolet.
— Parbleu t je le crois bien ; sachant que mon vis-à*
vis le cocher était ivre-mort, j'ai pris son cabriolet, dont je me suis servi pour reconduire chez elle mj conquête, madame Tricoud, après avoir eu soin de dire au traiteur à quel endroit mon cocher retrouve, rait son véhicule. E4 vous êtes revenu à [fled?
— Oui, avec plusieurs jeunes gens de la noce; mais comme en chemin ces messieurs s'amusaient k frapper à toutes les portes, à cogner sur toutes Us boutiques, enfin a faire un tapage infernal, j ai eu bien vite assez de leur société, et je les ai quittés.
— Et maintenant vous allez chez votre onde. ..
— Oùi.„ j*y allais...
— Eh bien, moi aussi; venez, nous nous y rendrons ensemble.
Au lieu de prendre le bras que lui tend le docteur, Félix pousse un soupir et ne bouge pas.
— Eh bien, qu'y a-l-il donc? s'écrie le docteur. Vous avez Tair soucieux, ce qui ne vous est pas habituel. Or, comme on ne sort pas de ses habitudcj sans y cire poussé par quelque événement nouveau, ditesmoi ce qui vous arrive et ce qui vous fait soupirer*
— Eh I mon Dieu,, docteur, ce n'est cependa«it pas un événement nouveau t
— Enfin, vous avez quelque chose; contez-moi cela : comme médecin, je vous guérirai, si cela tient au physique ; comme aussi je tâcherai de vous consoler, « cela tient au moral.
LBS TROIS COUSINS 07
— Eh bien, docteur, j'ai des dettes, et pas dVgeni pour les payer !
— Alors je comprends votre visite à votre oncle ; c'est tout simple, il est millionnaire, il doit payer vos dettes. Il vous grondera d'abord, cela n'est pas douteux I mais il finira par payer, parce qu'il faut toujours finir par la.
— Ah! voilà ce dont je doute. Mon oncle ne m'aime pas... parce que je bois du vin pur, que j&joue quelquefois au billard, et que je ne me couche pas à dix heures... Mais en vérité, docteur, il me serait impossible d'élre aussi sage que mes cousins 1
— Je le crois bien, cela me serait impossible aussi, et je dirai plus : je serais bien fâché d'être sage comme cela.
— Mon oncle a déjà payé mes dettes une fois, mais en me faisant jurer de n'en plus faire!
— Est-ce qu'on doit faire jurer les jeunes gens, .orsque les hommes mûrs eux-mêmes manquent si souvent aux serments qu'ils ont faits.
— Mon oncle, qui est un homme à part, a toujours tenu ce qu'il a promis. Il veut trouver chez les autres
a même fidélité.
— Si, parce que nous avons des vertus, il nous fallait exiger les mêmes vertus de tous ceux qui nous approchent, nous aurions fort peu d'amis, et même fort peu de connaissances.
— Enfin, j'ai bien peur que mon oncle ne me gronde beaucoup, et ne paye pas mes dettes.
— Vous devez donc une bien grosse somme?
— Je dois quatorze cents francs I
— Quatorze cents francs!... mais. c'est une misère pour votre oncle... Il doit vous donner cela tout de suite!
— Oh ! il ne les donnera pas tout de suite.
— Et pourquoi, en ce cas, ne vous adressez-vous pas à vos cousins? Entre jeunes gens, c'est un plaisir de s'obliger... Itfais ils n'ont pas d'argent, peut-être?
— Si, ils en ont, leur père leur en donne; mais il leur défend de le dépenser, ce qui fait que c'est comme s'ils n'en avaient pas.
— Singulière famille!... EnOn, ces dettes ne sont point exigibles sur-le-champ.* . vous avez du temps devant vous?
— S'il n'y avait que le tailleur et les autres fournisseurs, ils attendraient peut-être encore; mais malheureusement j'ai fait un billet de mille francs à un vieux juif contre sept cents francs d'argent, et je ne sais combien de paquets de cigares qu'il m'a donnes., des cigares détestables même !... Il a fait protester son billet, il a obtenu un jugement, enfin il peut me faire arrêter... et c'est ce dont il m'a menacé si je ne le paye pas d'ici à trois jours.
— Ah! diable! i]^*^ uraence, alors. Ecoutez, mon
cher Félix, je Tais Yoir comment se porte Yotre oncle. Voiilez-Yous que je me charge de lui parler pour yousT
— Oh! je n'osais pas vous en prier, mais tous me rendriez un grand service I
— Ehl que ne le disiez-vous tout de suite!... Je n'ai pas peur de lui parler^ moi, à cet homme parfait, qui veut que tous les autres le soient. Soyez tranqjiille, je plaiderai chaudement votre cause, et je réussirai, j'en suis certain. Venez, vous m'attendrez dans le café qui est presque en face de chez M. Monlaurent, de cette façon vous connaîtrez tout de suite sa réponse.
Ces messieurs se remettent en marche. Arrivés à quelques pas de la demeure du millionnaire, Félix entre dans un café, et le docteur se rend chez M. Monlaurent.
Félix essaye de lire un journal, mais il est trop impatient, trop préoccupé pour {aire attention à ce qu'il lit; à chaque instant ses yeux regardent dans la rue. Tout à coup il aperçoit son cousin Félicien qui se rend chez son père. Aussitôt, se rappelant ce que lui a dit le docteur, FéUx sort du café en se disant :
— Ma foi, essayons toujours! Après tout, entre jeunes gens on ne doit pas craindre de s'avouer Pembarras où Ton se trouve.
Et courant dans la rue au-devant du grand jeune bomme blond, Félix ran^éie.
tUO LES TROIS COUSINS
— Bonjour, Félicien.
— Tiens! c'est toi, Félix! répond le jeune Monlaurent d^un air assez froid. Que fais-tu donc par ici, au lieu d'être chez ton commerçant?
— Je suis ici parce que j'y ai affaire, probablement. Est- ce que tu vas me faire un sermon comme mon oncle?
— Ohl non, car, après tout, cela m'est bien égal, à moi, que tu travailles ou que tu ne travailles pas I
— Merci ; mais il ne s'agit pas de tout cela. Dis-moi, es-tu en fonds?
— En fonds?
— Oui, possèdes-tu de 1 argent à toi?
— De l'argent?... mais certainement, j'ai toujours de l'argent, moi, car mon père m'en donne souvent, parce qu'il sait que je n'en fais pas un mauvais usage, que je ne fais point des bamboches comme toi.
— C'est vrai, j'avoue que je ne possède pas ta sagesse I Et quelle somme as-tu en -ta possession à peu près?
— Es-tu curieux! Mais j'ai environ... oh oui, j'ai bien deux mille cinq cents francs au moins. •• Quand on ne dépense pas, on amasse!...
— C'est juste. Eh bien! Félicien, veux-tu me faire un grand plaisir, me rendre un vrai service d'ami, et dont je te serai bien reconnaissant?...
— Qu'fist-ce que c'est, d'abord?
— Préte-moi quatorze cents francs pour payer une lette pressée, et je te rendrai cela... petif à petit. Et tii me tireras d'un grand embarras.
Félicien regarde son cousin d'un air moqueur, puis se met à rire en disant :
— Ah bien ! par exemple, je ne m'attendais pas à celle-là. . . Je la trouve forte ! ... ah I ah I ah !.. .
— Quand tu auras: fini de rire, tu me répondras, n'est-ce pas?
— Oh ! la réponse n'est pas diflicile à te faire. Pour le prêter de l'argent, il faudrait que je fusse fou! Tu dépenses déjà bien assez vite celui que mon père te donne, ce n'est pas la peine que tu fasses prendre au mien la même route!...
— D'abord, mon oncle ne me donne pas d'argent depuis longtemps, et s'il a une fois payé mes dettes, ce n'est pas généreux à toi de mo le reprocher! Alors tu me refuses?
— Oh! positivement!
— Très-bien. Jô n'attendais pas moins de toi!
— Alors ce n'était pas la peine de m'arrcter pour ne demander cela. Adieu, Félix, je vais déjeuner.
Le grand blond s'est éloigné ; Félix le regarde aller en se disant :
— Oui, je me doutais qu'il me refuserait... maintenant j'en suis sûr. Mais me rire au nez... lorsque je lui dis que je suis dans la gène..* ahl c*est de trop,
ceci, et n'annonce pas un bon cœur... Ahl voilà le gros Dodolphc qui vient à son tour déjeuner chez son père... Je le crois meilleur enfant^ lui. . Voyons, peut* être serai-je plus heureux avec celui-là.
Et Félix arrête son cousin Adolphe au passage. Celuici lend la main à Félix et la lui serre cordialement, en lui disant :
— Ah! c'est toi, Félix, heureux Félix... Tu eis bien nommé I Tu fais tout ce que tu veux, toi, et tu t'amuses depuis le matin jusqu'au soir... J'ai souvent envié ton sort.
— Mon cher Adolphe, je m'amuse le plus que je peux, c'est vrai. Hais mon sort n'est pas toujours aussi digne d'envie que tu veux bien le dire. Tiens, par exemple, en ce moment, je suis sans le soù, et on ne s'amuse guère sans argent. De plus, j'ai des dettes; je dois quatorze cents francs..^ pour lesquels on me poursuit... Peux-tu me les prêter, tu me rendras un grand service.
Adolphe secoue la main de son cousin et pousse un soupir en répondant :
— D'abord, pour te prêter cette somme, il faudrait que je l'eusse, et je ne possède guère que trois cents francs environ; mon père ne me donne pas de l'argent comme à Félicien, en qui il a toute confiance, et qui est son benjamin; il ne lui demande jamais compte de son argent I Tandis qu'à moi, c'est bien différent, il
faut que je lui montre ce que j'ai en caisse... Qgelquefoîs il manque quelques pièces de cinq francs, parce ^ue je me serai laissé aller à prendre un gloria. J'aime beaucoup le gloria... J'aime aussi le curaçao... et la chartreuse... Ah bigre I la chartreuse! c'est ça qui est boni Mais alors, quand j'ai un déficit^ il faut que j'in- ▼ente des histoires... et je ne suis pas très-malin pour inventer. C'est pourquoi, lors même que j^aurais la somme que tu me demandes, je ne pourrais pas te la prêter, car s'il me manquait quatorze cents francs, je ne pourrais jamais trouver une histoire de cette forcelà ! Ne m'en garde pas rancune, Félix, tu vois que ce n'est pas de ma faute.
— Non, mon ami, non, je ne t'en veux pas à toi, car tu es franc avec moi.
-^ Viens-tu déjeuner avec nous chez mon père?
— Non, je n'y vais pas.
— Adieu alors, car tu sais qu'il ne faut pas être en retard.
Le gros Adolphe a quitté Félix, qui se dit :
— J'aime mieux ce cousin-là... et s'il avait pu m' obliger, je crois qu'il l'aurait fait. Ah! voilà maintenant Yiclorin qui s'avance. M'adresserai-je à lui? Pourquoi pas? Pendant que je suis en train, il faut tout de suite que je puisse juger l'amitié que me portent mes trois cousins.
Victoriu marchait très -vite et avait toujours l'air
lOS LES TROIS COUSINS
fort préoccupé. Il va repousser Félix qui lui barre le passage, lorsque celui-ci lui dit :
— Eh bien, tu ne me reconnais donc plus?
— Ah! c'est toi, Félix! Pardon... je ne le voyais pas... je songeais... comme la Bourse a monté ce matin... c'est-à-dire hier... Mais quel beau bénéfice il y aurait eu à réaliser pour celui qui aurait acheté il y a huit jours!...
— Ma foi, je n'en sais rien. Je t'avoue que le cours de la Bourse m'occupe peu !... Je ne suis pas en position d'y faire aucune opcralion ! . . .
— Cela n'empêche pas de 'suivre la marche des cours, d'examiner, de calculer, de se mettre enfin à même de savoir un jour faire une grande fortune !
— Je crois que personne ne peut savoir cela à coup sûr. Tout ce qui est aléatoire ne dépend-il pas du hasard?...
— Mais non, il y a des combinaisons infaillibles I...
— Je t'avouerai que, dans ce moment, j'en cherche une pour payer quatorze cents francs que je dois. Voyons, toi, qui es calculateur, comment ferais-tu à ma place, si tu n'avais pas le sou, pour payer cette 8ommo?...
— Mais, si j'avais seulement cent francs, je les jouerais... n'importe à quoi!
— Oh! mauvais conseil; d'abord le jeu est une
LES TROIS COUSINS lOS
triste ressource, il ne favorise que ceux qui. n'ont pas besoin de Iptre...
— Allons donc!... quand on sait calculer les chances, on se les rend favorables!
— Ensuite je ne puis pas risquer cent francs au jcu^ puisque je t'ai dit que je n'avais pas le sou!...
— Ah 1 c'est juste I Tant pis pour toi, alors, ce n'est qu'avec de l'argent qu'on en gagne...
— Tu dois en avoir, toi, Victorin. Eh bien, prêtemoi de quoi payer ma dette... Plus tard je te rendrai cela.
Le jeûne Victorin réfléchit quelques instants, puis il répond :
— Non, je ne te prêterai pas... Si c'était pour quelque opération de Bourse, peut-être me serais-je ris« que... Mais quand tu auras payé tu n'auras plus rien, et tu ne pourras pas me rembourser... J'aime donc mieux garder mon argent... Adieu, Félix, je suis pressé.
Le troisième cousin s'est éloigné comme les autres, et Félix retourne au café en se disant :
— L'épreuve est faite, les trois cousins y ont passé. Je sais maintenant quel fonds je puis faire sur leur amitié! Si le docteur n'est pas plus heureux près de mon oncle, je me vois incessamment à Clichv.
LA PETITE COUSim
Cependant le docteur Choubert a trouvé M. Monlaurent dans son cabinet, où il se plaint de son ventre, de ses jambes, de sa télé et de son estomac.
— Docteur, je ne suis pas bien ; vous ne me guérissez pas, dit le millionnaire en voyant entrer son médecin.
— Je ne vous guéris pas 1 . • . Mais d'abord qu'est^^e que vous avez là? demande le docteur en examinai/ une tasse et une théière.
— Ceci, c'est une infusion de graine de lin, très* légère, mais émoUiente ; c'est extrêmement rafraîchissant.
— Eh! sapristi, mon cher monsieur, comment ?oules-vous que je vous guérisse, si vous faites tout le