‹ Les femmes philosophesChapitre 2 sur 24 · LIBBAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES · texte numérisé non relu

LIBBAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE d'ORLÉANS

Toas droits ivsrrvés.

PRÉFACE

Vers le commencement du dix-huitième siècle, Massillon vint un jour visiter le couvent de la Madeleine du Traisnel, rue de Charonne, et demanda à y voir une jeune pensionnaire, M"^ de Yichy-Ghamrond, que sa tante, la marquise de Gtiarost, future duchesse deLuynes, lui avait recommandée. L'abhesse le pria de profiter de Foccasion pour chapitrer, comme il convenait, cette élève un peu indisciplinée, qui déconcertait ses maîtresses et scandalisait ses compagnes par la hardiesse de ses saillies, l'indiscrétion de ses questions, une certaine et malséante afïectation de doute et de raillerie sur les matières qui le comportent le moins.

Le grand prédicateur, le grand directeur de consciences, le futur grand évêque de Clermont se fit présenter la précoce incrédule et s'entretint quelques instants avec elle. Mais il se garda bien de gronder, de sermonner et d'avoir Tair de prendre au sérieux ce scepticisme de quinze ans. Il avait trop d'esprit et de tact pour engager une discussion que sa supériorité eût rendue par trop inégale, et qui n'eût été ni à son

PREFACE

heure, ni à sa place dans un salon de couvent. Il vit tout de suite qu'il avait affaire à une de ces natures fines et sèches, que toute entreprise sur elles offusque, qui regimhent aux raisons et qu'on gagne surtout par des conseils. Bien loin donc de hrusquer cette humeur rétive et maligne, impatiente du frein, implacable au ridicule, d'argumenter en forme et de faire dégénérer la conversation en controverse, Massillon écouta, avec gravité et douceur, la confidence des scrupules de la jeune frondeuse. Il réfuta ses objections d'un sourire et, pour toute pénitence, lui infligea un compliment.

L'abhesse étant intervenue pour hâter l'eutrevue et le débarrasser d une mission qui devait lui être importune, et s'informant du résultat, qu'elle supposait décevant, de l'entretien :

—Elle est charmante ! prononça Massillon avec une bonté qui n'était pas sans malice, laissant M"^ de Vichy confuse à la fois et reconnaissante d'un jugement si inattendu.

Et comme — sa pensionnaire ayant pris congé en rougissant — l'abhesse insistait pour savoir quel remède il y avait lieu d'appliquer au mal, quel livre pourrait triompher de si fâcheuses dispositions :

— Un catéchisme de cinq sous, répondit Massillon.

Ce fat toute sa consultation. On n'en put tirer d'autre ordonnance. Quelle autre eùt-il pu prescrire, lui qui connaissait si bien la nature humaine? On se représente facilement les considérations d'expérience qui la lui dictèrent. Il savait que nos doutes viennent

PREFACE 3

de notre orgueil et que les scrupuleux sont des superbes. Ilsavait qu'il n'est rien de plus efficace, pour rafraîchir les sécheresses de rame, pour féconder les stérilitésdu cœur, que cet abrégé familier des vérités nécessaires, que ce petit fiIct de la source évangélique mis à la porté de tous, où, depuis bientôt dix-neuf siècles, se désaltère la lèvre des humbles et des simples, de ces pauvres d'esprit auxquels est promis le royaume du ciel. Tout acte de foi est un acte de soumission. Toute religion est une prosternation. Onn"adore qu'à genoux. L'orgueil seul est impie. Pour rentrer au giron de l'Église, il faut redevenir, suivant le mot profond et touchant, comme un enfant. Voilà pourquoi Massillon conseillait avec raison, comme l'unique remède à appliquer au scepticisme précoce de W^" de Vichy-Chamrond. le seul capable de l'en guérir, la lecture du livre des enfants, de ce Uyre où l'on apprend, sur les genoux maternels, les vérités de la foi, de ce livre où l'esprit humain, qui s'est enivré et haussé jusqu'à la rébellion, peut reirouvor. avec les" souvenirs de l'âge innocent, quelque chose de son ingénuité.

L'anecdote caractéristique qui précède nous est contéepar Chamfort. Elle a un mérite qui manque à la plupart de celles qu'a mises en circulation cet historien frivole, ce moraliste de décadence qui pensait volontiers, suivant le mot de l'abbé deVauxcelles sur Duclos, t que ce qui est vrai doit être malin, et que ce qui est malin doit être vrai. » Le mot de Massillon avait frappé celle qui devait être la marquise du Def-

PREFACE

fand, car Horace Walpole le répète d'après elle i, et elle y fait allusion à plusieurs endroits de ses lettres 2. Rœderer le cite également, mais il y voit surtout une preuve du crédit dont jouissaient, aux yeux d'un juge autorisé, ces abrégés élémentaires de doctrine connus sous le nom générique de Catéchismes. 11 est vrai qu'il part de là assez naïvement pour faire l'éloge du catéchisme de morale naturelle de Saint- Lambert.

Un Catéchisme de cinq sous ! M^^^ de Yichy-Chamrond n'usa point du remède indiqué par Massillon. Elle vécut et mourut dans l'impénitence finale de l'incrédulité. Elle traversa la Régence et n'y fut en rien déplacée; elle s'endormit dans l'ennui de son égoïste isolement quelques années avant la Révolution, qu'elle n'eût pas et qui ne l'eût point épargnée. Elle fut la première et la plus illustre des femmes philosophes du siècle de la philosophie. Elle passa du couvent de la Madeleine du Traisnel au couvent de Voltaire 3.

l.« Ses parents, raconte AYalpole, alarmés sur ses sentiments reUgieux, lui envoyèrent le célèbre Massillon pour s'entretenir avec elle. Elle ne fut ni intimidée par son caractère, ni éblouie par ses raisonnements, mais se défendit avec beaucoup de bon sens ; et le prélat fut plus frappé de son esprit et de sa beauté que de son hérésie. »

2. Notamment dans sa lettre à Voltaire du 28 décembre 1765. « Je me souviens, dit-elle, que, dans ma jeunesse, étant au couvent, M^^^ ^je Lu y nés invoqua le Père Massillon. Mon génie étonné trembla devant le sien. Ce ne fut pas à la force de ses raisons que je me soumis, mais à l'importance du raisonneur, p

3. «Voltaire écrit pour son couvent. «(Montesquieu, Pensées diverses.)

PREFACE

Elle prêcha ce catéchisme de Saint-Lambert, qui avait érigé en maximes quelques-uns de ses bons mots.

Il nous a paru utile et piquant, curieux et salutaire, d'écrire l'histoire — que le lecteur honnête se rassure, nous no les peindrons qu'en buste — de toutes les femmes célèbres contemporaines de M™* du Deffand, qui, à son exemple, trouvèrent commode et déclarèrent sage de s'émanciper de la tutelle évangélique, et raillèrent à qui mieux mieux la panacée de Massillon : un Catéchisme de cinq sous!

Cette histoire que nous entreprenons n'est pas autre chose que celle du dix-huitième siècle tout entier, envisagé à un point de vue particulier. Ccttehistoire, qui va de la Régence à la Révolution, se définit et se juge déjcà par ces deux termes caractéristiques. C'est parla Régence que commence, c'est par la Révolution que devait finir ce dix-huitième siècle, qui fut à la fois le siècle par excellence de l'influence de la philosophie et le siècle par excellence de l'influence des femmes. C'est par les femmes surtout que la philosophie fit son œuvre. Ce sont surtout des couvents de femmes que ces couvents profanes de Voltaire et de Rousseau dont le salon est la chapelle, et dont la messe est le souper. Ce sont les femmes qui les premières ont accepté pour directeurs les Diderot, les Helvétius, les d'Holbach, et ont couru au-devant de ce joug nouveau qui n'est pourtant pas plus léger que celui de la religion. ^

C'est ^donc au dix-huitième siècle qu'on vit les femmes — quelques-unes jolies, quelques-unes célè-

PREFACE

bres — ambitionner le titre de philosophes et le mériter de leur mieux dans toutes les acceptions du mot. On vit ces êtres légers et frivoles, sans abdicxuer d'ailleurs l'empire de la fanfreluche, sansrenoncer au rouge et aux mouches, sans cesser de faire de leur cœur le libre usage txue l'on sait, se presser comme à une pièce nouvelle aux fêtes pédantesques de l'initiation. Elles s'enivrèrent à la coupe des curiosités défendues. Elles se passionnèrent pour les problèmes de la destinée humaine, les mystères do l'àme, les énigmes de la nature, les miracles de la science. Elles cachèrent sous leur oreiller, à côté du roman nouveau, les livres proscrits, et, assises devant leur toilette, applaudirent à l'écho des coups de cognée frappés sans relâche dans la foret des préjugés, suivant le langage quelque peu prétentieux de leurs amis. Elles frondèi-ent la Providence comme le gouvernement. Elles firent la hausse de l'agio des pamphlets clandestins. La librairie sous le manteau n'eut pas de plus actives propagandistes. LesDiogènes gourmands et les stoïciens vicieux de V Encyclopédie^ curent place d'honneur aux dîners de ces élégantes zélatrices et agapètes. Nous verrons plus en détail, tout à l'heure, ce qu'il faut penser de la conduite et des mœurs de cette génération couvée tour à tour par lamatriarche Geoffrin et le patriarche Diderot. Nous examinerons leurs livres de chevet si variés, où l'on trouve de tout, depuis le Sopha de Grébillon ou les Bijoux indiscrets de Diderot, jusqu'au Faublas de Louvet, jusqu'au Plutarque trop cher à M™° Roland.

PREFACE 7

Nous nous donnerons une idée précise, par des types authentiques, de ce que pouvaient être les conversations tolérées, présidées, applaudies par ces honnêtes femmes qui se piquaient de n'être ni épouses, ni mères, ni femmes, et, comme unique idéal de vertu, cultivaient celui proposé par la courtisane Ninon à son sexe:- être honnête homme.

De ces conversations typiques, la dernière surtout aura à nos yeux sa leçon décisive, sa tragique moralité. Ce sera la fameuse scène de la prédiction de Gazotte, si dramatiquement retracée par la Harpe. Ce sera là le dernier mot de ces orgies d'idées, de ces déhanches de rire, de cette révolution des salons qui appelle sans s'en douter la révolution de la rue. Par là peut seulement finir une société où les femmes écoutent sans rougir, sans sourciller, des conversations comme celle du souper chez M^^^ Quinault, reproduite par M°^^ d'Epinay, comme celle du Grandval chez le haron d'Holhach, si fidèlement et vivement racontée par Diderot : même, quoique plus anodine, comme la conversation du jour de Tan 1777 chez la marquise du Deff'and. que nous a conservée Pidanzat de Mairohert.

Mais Une s'agit pas seulement dans ces études de rechercher ce que les femmes philosophes firent de la société qui. de l'empire de la mode leur avait laissé usurper jusqu'à celui de l'opinion; il s'agit de savoir ce que firent d'elles-mêmes, de leurs grâces natives, de leur tutélairc pudeur, de luur mission domestique et sociale, delà sainteté du mariage, de l'honneur delà

8 PREFACE

famille, du bonheur du foyer, ces émancipées du devoir, ces curieuses du fruit défendu, et ce qu il leur en coûta pour avoir préféré aux sermons de Massillon les farces mimées et les contes gras de Galiani, et les traités de religion naturelle et de morale indépendante au jjetit Catéchisme de cinq sous !

M. DE Lescure.

Page 1