LE COUVENT DE FONTENELLE
C'est la marquise de Lambert qui ouvrira notre galerie de portraits. La première elle eut un salon, dans ce siècle où les femmes régnèrent par les salons. La première elle fut une puissance sociale, littéraire, académique, dirigea la mode, régenta le goût, imposa le ton, fit de son éventai] le sceptre de la conversation, donna de ces dîners dont le Lillet d'invitation était un brevet de réputation et d'influence.
Hàtons-nous de le dire : si .^[°^® de Lambert fut une puissance, elle mérita de Tctre. Son talent, en dépit de plus d'une scorie, est resté pur comme sa vie; son influence fut noble comme son cœur. Elle exerça, en somme, un empire salutaire. Née vers 1647, élevée finement par le second mari de sa mère, le spirituel
corai^agnon et collaborateur du fameux voyage de Chapelle, M. de Bachaumont; mariée en 1666 au marquis de Lambert, lieutenant général, gouverneur du Luxe-mbourg en 1684, veuve en 1686, Anne-Thérèse de Marguenat de Gourcelles, libre de l'éducation de ses enfants, maîtresse, à la suite de procès victorieux, d'une belle fortune, consacra la dernière moitié de sa vie à ces devoirs d'hospitalité, à ces plaisirs de direction intellectuelle, de gouvernement moral, de domination sociale qui siéent si bien au tranquille déclin d'une noble existence, à la sérénité d'une expérience sans amertume, aux grâces suprêmes de la vieillesse aimable.
Ce beau soir d'une calme journée, cette influence dominante et dirigeante de M^^^de Lambert, cet empire d'un salon qu'il fallait traverser pour entrer dans l'estime du monde et la considération définitive durèrent de 1710 à 1733, pendant plus de vingt ans. On y put respirer, en pleine frivolité triomphante des divertissements de Sceaux, en pleine folie d'amusements, en pleine efî'ervescence des levains d'immoralité, d'impiété, de grossièreté, de cupidité qui devaient éclater sous la Régence, quelque chose de Tair sérieux et solennel du grand siècle. On y put être encore grave avec agrément, enjoué avec décence, galant avec respect.
Les mauvaises langues ont prétendu que le diable finissait par ne rien perdre à cette pruderie quelque peu affectée, et qu'au sortir de ces assauts d'une préciosité nouvelle, aussi ennuyeuse que l'ancienne, on eut volontiers fait un tour, pour se dégourdir, du côté de ce quai de la Ferraille ou de ce Port-au-Foin, où la langue, afîadie, reprend chez le peuple la santé
et la force qu'elle a perdues chez les grands. Nous verrous ce qu'il faut penser de ce double grief, de ce double reproche. Ce qui demeure incontestable à nos yeux, c'est que, bien que hanté de l'ombre d'Arthénice, et par trop entiché de la préciosité, le salon de la marquise de Lambert fut le sanctuaire de ce qui demeurait du grand goût, l'asile des bienséances ellarouchées, et bientôt des pudeurs révoltées par les licences de langage et de mœurs de la Régence. On n'y joua jamais ; on n'y agiota point. Il n'y eut jamais ni querelle, ni scandale. Il fut jusqu'au bout honorable d"y être admis. Et bien qu'on y parlât une langue un peu raffinée, la maîtresse de maison y tempéra singulièrement le joug de ces servitudes frivoles, dont le dégoût fit affluer plus d'une fois chez elle les transfuges de ce salon de la duchesse du Maine, devenu la galère du bel esprit.
Pourtant ces justes éloges ne sont pas sans comporter quelques réserves. C'est à l'apogée même que commence la décadence. C'est dès le règne même de M™*^ de Lambert que nous voyons poindre, jusque dans ce dernier triomphe des grandes traditions, les premiers symptômes de l'altération de la foi, du goût et des mœurs. M°^^ de Lambert, avec mesure, avec dignité, est la première des femmes philosophes. Il n'y a pas de faute dans sa vie, chez elle le regret de la jeunesse ne s'aigrit d'aucun remords, et pourtant son influence ne sera pas complètement irréprochable. Son exemple n'est pas entièrement sans danger. Sa morale est mondaine, sa vertu est profane. Elle parle de Dieu avec respect, mais sans amour. Elle n'est déjà plus qu'a demi-chrétienne. Sa foi est surtout faite de bienséance. Elle ne se donne point l'orgueil-
leiix ridicule de nier; mais elle en est à la période de sécheresse et de doute secret. Elle n'a plus ni la simplicité ni l'humilité de l'âme religieuse. Elle ne lit certes pas Bayle ou Boulainvillers,ellene se pique pas d'être un esprit fort, mais elle a oublié et pour jamais laissé tomber de sur ses genoux, le talisman de Massillon, le Catéchisme de cinq sous.
Pourjugerdetout cela en connaissance de cause, il faut sortir des généralités, entrer dans le détail et, à travers les témoignages contemporains interrogés, favorables ou défavorables, démêler la vérité.
Voyons d'abord le bien qu'on a dit d'elle. C'est le marquis d'Argenson que nous entendrons le premier. Il était un des plus anciens amis de la marquise, un des hôtes et des commensaux bienvenus des mercredis de l'ancien palais Mazarin *.
«J'ai perdu, le mois passé 2. la marquise de Lambert qui, quoique âgée de quatre-vingt-six ans, était mou amie depuis longtemps. Les savants et les honnêtes gens se souviendront longtemps d'elle... On a imprimé d'elle, sans sa participation : Avis d'une mère à son fils et à sa. fille et Réflexions sur les Femmes. Ces ouvrages contiennent un résumé complet de la morale du monde et du temps présent la plus parfaite. Il y avait quinze ans ffue j'étais de ses amis parti-
1. « Le duc de Xevers, propriétaire de la plus grande partie de l'ancien palais Mazarin, cédacà titre viager, à M™^ de Lambert, une portion des bâtiments de ce palais. M"" de Lambert y fit de grandes dépenses d appropriation et même de construction. Elle occupait l'extrémité de la galerie qui savance vers la rue Colbert sur la rue Richelieu, et avait fait élever à ?es frais le corps de logis qui existe encore rue Colbert,no 12. C'est là qu'elle réunissait, le mardi et le mercredi de chaque semaine, une société choisie de grands seigneurs etdqiommes de lettres ou de gens lettrés. » (Fréd. Logk, Documents pour sertir à l'histoire de la Bibliothèque Impérialej
'l. Le 12 juillet 1733.
culiers et qu'elle m'avait fait l'honneur de m'attirer chez elle; sa maison faisait honneur à ceux qui y étaient admis. J'allais régulièrement dîner chez elle les mercredis qui étaient un de ses jours; on y raisonnait sans qu'il fût question de cartes comme au fameux hôtel de Rambouillet, si célébré par Voiture et Balzac. Elle m'avait voulu ])ersuader de me présenter pour une place à l'Académie française; elle m'assurait du suffrage de tous ses amis, qui étaient en grand nombre à l'Académie... Il est certain quelle avait bien fait la moitié des académiciens ». »
Bien que M™^ de Lambert, en sa qualité d'académicienne in partibus, se piquât de bel esprit et qu'elle ait laissé des œuvres où, servie par son ignorance même des anciens, qu'elle ne connaissait que par des traductions, elle a rencontré une veine d'une certaine originalité personnelle et moderne, elle se targuait aussi de sa noblesse et eût cru déroger en publiant ses livres. Mais, comme le dit Fontenelle avec une naïveté qui n'est pas sans malice : « Quoiqu'on n'écrive que pour soi, on écrit aussi un peu pour les autres, sans s'en douter. » M""" de Lambert, qui s'était dérobée à la publicité et à la réputation littéraires par une sorte de pudeur aristocratique plus encore que par modestie, dut se résigner à l'une et à l'autre après avoir reconnu l'inutilité de la peine et de l'argent dépensés par elle pour réparer l'indiscrétion d'un ami ou d'un copiste infidèles. Elle se consola d'ailleurs d'assez bonne grâce d'être célèbre autrement que par ses dîners. Il n'y a en cela, comme en bien d'autres choses, que le premier pas qui coûte, et la première tache d'encre aux doigts d'une femme est rarement la seule. Nous
1. Journal et Mémoires du marquis d'Argenson, édit. de la Société de l'Histoire de France, 1. 1, p. 163- IGi.
dirons tout à l'heure ce qu'il faut penser de ses ouvrages loués de son temps et encore de nos jours par les meilleurs juges.
Nous continuons le portrait par des traits empruntés à la vie de ]M°^° de Lambert, avant de demander aux productions de son esprit ce qu'il faut de couleur pour animer et parer une physionomie.
Chez le marquis d'Argenson, comme chez Fontcnelle et la plupart de ses contemporains dont un des plus illustres, Fénelon lui-même, goûta l'esprit de M°^<= de Lambert et honora son caractère, l'éloge est abondant, attendri, sans restrictions. L'avocat Mathieu Marais est plus sévère; il ne pardonne pas à la marquise son aliéctation en littérature et en m.orale, sa préciosité, ce qui! 'appelle « son néologisme » et la fausse modestie avec laquelle elle court après ses œuvres, échappées de son portefeuille manuscrites, sans parvenir jamais à les rattraper qu'imprimées. Marais n'aime pas les femmes auteurs; mais ce qu'il n'aime pas surtout, c'est qu'elles veuillent l'être sans le paraître. Il la traite tout net de « caillette de Fonteiielle 1 j.
Le président Hénault est plus indulgent pour ce que la marquise appelait « ses débauches d'esprit >. Mais à propos de son salon, de son art de mêler les talents sans confondre les rangs, du préjugé aristocratique qui imposait des nuances à sa bienveillance, enfin des sacrifices que sa vanité de maîtresse de maison laissait subir à sa pruderie, et des concessions que son honnêteté trouvait moyen de faire à la galanterie du
{.Journal et Mémoires de Mathieu Marais, t. IIL p. 144, 461, 465, 504.
temps, le président donne quelques détails dont la malice en sourdine ne souligne que mieux les sousentendus :
« Voici une maison toute difrérente des autres : c'est celle de M^ie la marquise de Lambert. Elle est connue par quelques pièces de morale qui ont fait estimer son talent pour écrire, la délicatesse de son esprit et sa connaissance du monde. On s'apercevait qu'elle était voisine du temps de l'hôtel de Rambouillet; elle était un peu apprêtée et n'avait pas eu la force de franchir les barrières du collet-monté et du précieux : c'était le rendez-vous des hommes célèbres, Fontenelle, Sacy, l'abbé Mongault, etc. Il fallait passer par elle pour arriver à l'Académie française; on y lisait les ouvrages prêts à paraître. Il y avait un jour de k semaine où l'on y dînait, et toute l'après-dîner était employée à ces sortes de conférences académiques; mais, le soir," la décoration changeait, ainsi que les acteurs. M^e de Lambert donnait à souper à une compagnie plus galante; elle se plaisait à recevoir les personnes qui se convenaient; son ton ne changeait point pour cela, et elle prêchait la belle galanterie à des personnes qui allaient un peu au delà. J'étais des deux ateliers; je dogmatisais le malin et je chantais le soir i. »
Le malin président nous ouvre de plus, sans en avoir l'air, une perspective indiscrète sur la vie intime de la marquise, dont il nous révèle un fait piquant et caractéristique. Il s'agit du mariage déraison, du mariage de conscience, du mariage secret, pour tout dire en un mot, de la marquise de Lambert : nouvelle preuve de cet art qu'elle eut toujours de ménager les apparences, de ce décorum qu'elle apporta jusque dans ses affections, de ce perpétuel et décent compromis qu'elle chercha toujours, trouva toujours entre ses scru-
l. Mémoires du président Hénault. Dentu, 18î5, in-18 p. 103.
lô LES FEMMES PHILOSOPHES
pules et ses sentiments. Il y a eu évidemment deux M°^^ de Lambert dans la même personne de ce nom : nous ne dirons pas la vraie et la fausse,mais l'apparente et la cacliéc, la curieuse et la modeste, la naturelle et raffectéc, la timide et la hardie, la soumise au joug des traditions, et la tentée de l'attrait des nouveautés, la femme bel esprit, éprise pour son sexe et pour elle de raffranctiissemcnt des antiques semtudes qui condamnent la femme au silence et confinent la mère au foyer, amoureuse de gloire, impatiente de renommée; et la grande dame qui ne veut pas déroger, qui craint de déchoir, qui recule devant la publicité et rougit des louanges qu'elle a recherchées.
Enfin, et c'est là le point délicat auquel nous touchons en regardant sous le voile que le président Hénault soulève en se jouant, il est demeuré jusqu'au bout, et plus qu'elle no voudrait parfois, de la femme dans l'honnête femme, dans l'épouse intacte, dans la veuve rigide, dans la mère dévouée. Il suffit do lire VEssai sur les Femmes et quelques lettres où Ton trouve les échappées, les par de là, pour parler le langage de Saint-Simon, d'une nature qui se trahit en se contenant, pour comprendre que, malgré les années et rexpéricnce, et leur progressif refroidissement. M°^° de Lambert avait gardé jusqu'en plein âge d'argent do ces restes de passions inassouvies, de ces feui étiiicelants sous la cendre qui couvent au fond des sagesses les plus résignées, des vertus les plus incontestables, et attestent la lutte dans la victoire même.
C'est à cet ordre d'idées et d'observations que répom cette union tardive, non clandestine mais mystérieuse ce mariage secret, soupçonné, non avoué, avec o
galant homme, cet homme de tant d'esprit qui s'appelait le marquis de Saint-Aulaire. Il achève de nous peindre cette femme virile par l'ambition et la raison, mais demeurée femme par tant de côtés : ayant le respect et la crainte de l'esprit, le goût et la terreur de la renommée, l'orgueil de l'hospitalité, l'art de la représentation et l'amour de la solitude, professant que le bonheur est dans le devoir et ne pouvant s'empêcher aussi de le voir dans le sentiment, cachant et affichant sa vie, contenant et trahissant son cœur, mais gardant assez de tendresse, en surcroît de celle dépensée dans le mariage et dans la maternité, pour la dernière illusion, le suprême bonheur d'un de ces mariages d'hiver qui ont, à défaut de la chaleur des espérances communes, la douceur des communs souvenirs.
Disons tout de suite, pour expliquer une détermination qui eut ses motifs de société, de famille, mais pour laquelle ni l'un ni l'autre des conjoints n'eussent voulu des excuses, que ces mariages secrets, couronnant une longue liaison et en ravivant, par le ragoût du mystère, les légitimes et tranquilles délices, étaient fort à la mode à la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle. Les Mémoires du temps en sont pleins ; et on y rencontre à chaque pas des copies plus ou moins fidèles d'un auguste modèle : le mariage secret de M°^<^ de Maintenon et de Louis XIV. Nous ne rappellerons que celui du comte de Toulouse, frère du duc du Maine, avec jSI"^^ de Gondrin ; celui de la duchesse de Bourbon avec le comte de Lassay, celui du duc de Sully avec la comtesse de Vaux, etc.. M™° de Lambert était donc d'accord avec la mode quand elle se mit d'accord avec son cœur, en consacrant par le mariage ce qu'il y avait de trop tendre
dans une ancienne amitié ; et elle devait encore faire à M. de Sacy, intimement lié avec elle, sans que le marquis de Saint-Aulairc pût se plaindre, une part très suffisante d'affection.
C'est ainsi que nous devons au président Hénauit, qui ne s'en doutait pas, un trait décisif de la physionomie de M°^^ de Lambert. Elle demeure digne de nos éloges et de notre respect jusqu'au bout. Mais l'histoire de son mariage secret nous la montre comptant toujours autant avec Topinion du monde qu'avec sa conscience, avec l'apparence qu'avec la réalité, plus prudente encore que modeste, plus réservée que pudique, plus honnête que vertueuse, politique enfin en tout et avec tous, même avec elle-même, même avec Dieu, femme auteur sans vouloir le paraître, remariée sans en convenir et quelque peu philosophe in petto.
C'est par ces justes milieux, trop difficiles à tenir pour que, de temps en temps, il n'y ait perte d'équilibre, par ces contrastes qui ne sont pas sans contradiction, par ces ménagements dont la prudence n'est pas toujours heureuse que M°^^ de Lambert est bien à la fois du dix-septième et du dix-huitième siècle. Tout en restant ancienne de goût et de mœurs, elle est moderne d'idées et de style, et commence noblement, dignement, décemment, cette décadence dont nous recherchons les caractères et écrivons l'histoire : la décadence du foyer par le salon, du mariage par la galanterie, de la famille par le monde, la corruption de l'esprit par les succès de conversation, la corruption de la littérature par les triomphes épistolaires et, ce qui est plus grave que tout le reste, la corruption des mœurs par l'enivrement de la science superficielle, de la raison hâtive, par l'abaissement systématique qui fait tomber
de la règle à la liberté, du devoir au Ijonheur, c'est-àdire au plaisir, le Lut de la vie et l'idéal de la société.
Demi-auteur, demi-galante, demi-pliilosoplie, telle nous apparaît M™^ de Lambert, et telle nous la voyons à travers l'ensemble de sa vie et le détail de ses ouvrages. Telle nous allons achever de la montrer^ après avoir achevé cette citation des Mémoires du l^résident Hénault, qui a été pour nous l'occasion d'un commentaire un peu long, mais justifié par son objet. Il est, en efïèt, tel fait insignifiant en soi qui prend une imiDortance décisive par sa relation avec d'autres. C'est lui qui découvre la suite d'un caractère, l'unité d'une vie. C'est l'anneau de la chaîne, c'est la maille de la trame sur lesquels tombe le rayon qui éclaire tout le reste. Ce point décisif, celte petite lumière qui illumine toute l'ombre, c'a été pour nous et, nous l'espérons, pour le lecteur, cette double et malicieuse révélation du président Hénault que le marquis d'Argenson, d'ordinaire moins indulgent et moins réservé, avait si discrètement voilée en ces termes :
«Mme (le Lambert..., n'ayant fréquenté que des gens de mérite, ayant cultivé son esprit, son cœur, sa vertu, n'eut de passion qu'une tendresse constante et assez platonique..., etc., etc. »
Il n'en nomme même pas l'objet. Le président Hénault est plus explicite :
« On croit qu'elle s'était remariée au marquis de Saint- Aulaire... i. C'était un homme d'esprit qui ne s'avisa qu'à
l. Il était le père, destiné à lui survivre jusqu'en 1742, du gendre mémo de M™c de Lambert, bra\e oflici'^r tué en Alsace en 1709.
plus de soixante ans, de ses talents pour la poésie, et que M™e de Lambert, dont la maison était remplie d'académiciens, fit entrera l'Académie française, non sans assez de résistance de la part de Despréaux et de quelques autres. »
C'est grâce aux traits épars dans les Mémoires contemporains et surtout dans ceux du président Renault, que nous pouvons essayer de tracer un rapide tableau d'ensemble de la société des mardis et des mercredis, héritière des traditions de politesse et de galanterie qui, des ruelles de la Chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet, s'étaient réfugiées au palais Mazarin et y avaient trouvé un sanctuaire digne d'elles.
Nous avons été devancés dans cette tentative par un historien littéraire dans lequel on retrouve, avec plus de finesse, l'érudition et l'atticisme de Walkenaér, le digne biographe de Saint-Evremond, non moins digne biographe du maréchal de Villars et de M™^ de Lambert elle-même, 'M. Ch. Giraud i. Nous n'avons rien de mieux à faire qu'à lui emprunter, en les résumant, ces détails sur le salon de M"^^ de Lambert, auxquels nos recherches n'ont pu ajouter que le nom, oublié par lui, d'Adrienne Le Couvreur, parmi les habituées et commensales du salon de M™« de Lambert ^. Les deux jours de M^'^ de Lambert étaient le mardi et le mercredi ; le mardi surtout est fait pour nous intéresser, car il était plus libre dans ses ébats, plus lit-
1. Le Salon de M^^ de Lambert (Suite de : la Maréchale de Villars, Journal des Savants, février 1880).
2. Ainsi qu'il résulte d'une lettre d'Adrienne Le Couvreur du 5 mai 17'2S [Mémoires et Correspondances hist. et littéraires, par Gh. Nisard. Lévy, 1858, p. 152.)
térairc dans son hospitalité que le mercredi, réservé plus particulièrement aux grands seigneurs.
« Les savants et les lettrés en faisaient le fond principal.
On dînait chez elle à midi; et le reste de la journée se passait en entretiens, en lectures, en discussions scientifiques et littéraires. Point de table de jeu ; c'était en esprit comptant que chacun payait sa contribution, et jamais l'ennui ne venait répandre ses torpeurs sur ces réunions dont les Académies fournissaient les membres les plus éminents, en compagnie de grands seigneurs, tels que M. de Valincour, empressés de se montrer aussi dignes par l'intelligence que par la qualité déjouer un rôle dans ces comices de l'esprit, égayés quelquefois par des bals ou d'autres divertissements. La maréchale de Yillars était un des ornements de ces matinées dansantes où elle brillait, comme de coutume, par la grâce et la beauté. »
M. Giraud a relevé soigneusement la liste des hommes et des femmes célèhres qui gravitaient dans Torbite de l'étoile académique de M™« de Lambert. Les deux personnages prépondérants étaient Fontenelle et La Motte-Houdart, et, à côté d'eux, on remarquait d'Ortous de Mairan, le président Héfiault, le P. Buflier, les abbés de Chaulieu et de Choisy, Tabbé Mongault, l'abbé de Bragelonne, M. de Sacy, l'abbé Trublet, Tcrrasson, les frères Boivin, l'abbé Fraguier, le marquis d'Argenson. Fénelon, sorte d'associé correspondant qu'un commerce épistolaire liait à la maîtresse de la maison, et Arouet, qui préférait l'atmosphère plus libre et plus légère des salons de Taux, de Sully, de Sceaux, de Maisons, y brillaient par leur absence.
Parmi les femmes, outre la duchesse du Maine qui brigua, par une correspondance engagée avec La Motte, où elle se m^ontra supérieure à son partenaire,
la faveur d'être admise aux mardis, et y renonça par un double hommage aux honneurs et à l'indépendance de l'esprit, il faut citer dans ce salon ouvert généreusement aux illustrations des deux sexes : M"'' de Launay, baronne de Staal, la présidente Dreuilhet, M°^^ de Caylus, M°^° de Fontaines, M°i« do Saintonge, M^^ d'Aulnoy, M°^« de Murât, M^^" de La Force, romancières du roman court, de la .Yoiire//e, dont le salon de M™^ de Lambert vit fleurir les chefs-d'œuvre, M"'' Catherine Bernard, nièce de Fontenelle, et M"^'^ Dacier qui y soutint contre La Motte la querelle des anciens et des modernes. On n'y rencontrait pas plus que Voltaire, M^^^ du Ghâtelet, M°i° de Tencin, M»^^ du Defl'and, et c'est par ces abstentions, encore plus que par ces admissions, que le salon de M"° de Lambert garde sa physionomie cà part. Une certaine réserve y tempère toutes les hardiesses; il domine l'opinion plus qu'il ne la suit; sa galanterie est grave, son enjouement est décent ; c'est le sanctuaire des traditions de Tanciennc bonne compagnie, beaucoup plus cxuc l'asile des libertés de la nouvelle.
Nous avons dit ce qu'on sait de la vie de M™^ de Lambert, et essayé de deviner ce qu'on en ignore ; car il n'est pas de vie de femme, surtout en ce temps, qui n'ait ,son secret ; nous avons peint la dignité, l'empire sur l'opinion, le crédit à l'Académie de ce salon célèbre où le marquis de Saint-Aulaire était chez lui. Il nous reste à parcourir rapidement les œuvres de la marquise, et à chercher sur ce clavier la touche qui correspond à une note caractéristique de l'esprit ou du cœur.
Les Avis cVune Mère à son Fî7s, publiés pour la
première fois, en 1726, dans les Mémoires de littérature du P. Desmolets, sous le titre plus juste de Lettre d'une Dame à son Fils sur la vraie gloire^ renferment, en effet, des conseils marqués au coin d'une expérience toute profane, qui ne sauraient émaner de toutes les mères, ni convenir à tous les fils. Celui de M"^^ de Lambert était un colonel de vingt-quatre ans, et c'est surtout au point de vue du monde et de la cour que se place M™^ de Lambert quand elle fait de l'ambition et de l'honneur les deux mobiles principaux de ses actions, et quand elle lui montre la gloire comme le but de sa vie. Sainte-Beuve a remarqué avant nous que ce traité de morale, à l'usage d'un jeune grand seigneur de 1701, est < plus antique que moderne et plus d'accord avec Plutarque qu'avec rÉvangile. » Avant lui, Fénelon, malgré son indulgence, n'avait pu s'empêcher de faire ses réserves. Il écrivait à M. de Sacy, le 12 janvier 1710 :
«...Je ne serais peut-être pas tout-à-fait d'accord avec elle sur toute rambition qu'elle demande de lui {de son fils), mais nous nous raccommoderions bientôt sur toutes les vertus par lesquelles elle veut que cette ambition soit soutenue et modérée... >>
Il n'est que juste aussi de reconnaître que, dans ces Avis à son fils, la marquise prétendait surtout suppléer aux lacunes inévitables, en ce qui touche « le monde et les bienséances », de l'éducation exclusivement littéraire de laquelle avaient pris soin, par amitié pour elle, deux hommes célèbres, le P. Bouhours et le P. Cheminais. Mais il faut aussi convenir qu'il y a déjà une certaine sécheresse, une certaine langueur, une certaine corruption du siècle dans la foi religieuse qui n'inspirait cà M"^^ de Lambert que
des conseils anodins, dans le genre de ceux gui suivent :
« Aa-dessus de tous les devoirs (civils et humains) est le culte que vous devez à YEtre suprême. La religion est un commerce établi entre Dieu et les hommes, par la grâce de Dieu aux hommes et par le culte des hommes à Dieu. Les âmes élevées ont pour Dieu un culte à part qui ne ressemble pas à celui du peuple : tout part du cœur et va à Dieu. »
Vers la fin du règne de Louis XIV, il y eut, en réaction contre l'austérité de la cour, devenue, à Timage du roi veillissant et de M"^« de Maintenon triomphante, une sorte de grand salon de Saint-Cyr, moins la jeunesse et la gaîté des pensionnaires, comme une Fronde d'impiété. Les courtisans révoltés, émules de Bussy- Rabutin, les trop joyeux convives des soupers de Choisy et du Temple, ne pouvant risquer d'autre opposition que celle des mauvaises mœurs, s'y résignèrent volontiers, car en refusant de faire la pénitence des fautes du roi, ils se dispensaient aussi de se repentir des leurs. Les débauches d'esprit préludèrent aux autres, et les libertins annoncèrent les roués, qui furent en faveur sous la Régence, précisément pour avoir été en disgrâce à la fin du règne.
M™^ de Lambert blâmait avec raison cette affectation d'irréligion, et dissuadait son fils de se laisser enrôler parmi les recrues de ce libertinage à la mode chez les jeunes gens, qui ne signifiait pas autre chose alors que le parti pris de la licence de l'esprit dans les matières de foi. Mais en parlant ainsi, M°''= de Lambert se plaçait moins au point de vue de l'orthodoxie religieuse que de la convenance morale, du savoir vivre mondain. Elle blâmait surtout ces excès comme contraires à la bienséance du rang et de nature à
nuire au crédit à la cour, à l'avancement dans la carrière, à efïaroucher l'opinion, à écarter les grâces royales. Ses scrupules, quoique plus élevés et même plus désintéressés, sont pourtant de la famille deceux qui empêchèrent M. de Talleyrand de mourir irréconcilié et faisaient dire à Montrondson ami, traduisant spirituellement les mêmes répugnances : « Je ne suis pas d'assez mauvaise compagnie pour être philosophe. » Le raisonnement de M°^« de Lambert tient un peu de celui-là. Ce qui la choque surtout dans l'irréligion, c'est qu'elle est de mauvais ton.
« La plupart des jeunes gens croient aujourd'hui se distinguer en prenant un air de Ubertinage qui les décrie auprès des personnes raisonnables. C'est un air qui ne prouve pas la supériorité de l'esprit, mais le dérèglement du cœur. On n'attaque point la religion quand on n'a point intérêt de l'attaquer. Rien ne rend plus heureux que d'avoir l'esprit persuadé et le cœur touché ; cela est bon pour tous les temps. Ceux mêmes qui ne sont pas assez heureux pour croire comme ils doivent se soumettent à la religion établie ; ils savent que ce qui s'appelle préjugé tient un grand rang dans le monde et quil faut le respecter. »
Dans son Traité de la Vieillesse elle dira de la dévotion :
«... C'est un sentiment décent et le seul nécessaire... La dévotion est un sentiment décent dans les femmes et convenable à tous les sexes. »
(iCtte façon d'envisager la religion n'est déjà plus religieuse. On sent très bien qu'en cette matière, comme en bien d'autres, M°^^ de Lambert se place surtout au point de vue moral et social. Son respect des choses sacrées a quelque chose de profane. Elle
voit surtout dans la dévotion une fin convenable, une consolation qui n'est point à mépriser. C'est la raison étroite et quelque peu égoïste de l'estime qu'elle en fait. En matière de foi, qui n'a point le superflu n'a point le nécessaire ;qui n'a point de trop n'a pas assez, et nous comprenons la dignité mais aussi la tristesse de ces soumissions qui se disputent encore, de ces dévotions où il entre trop de raison. La grâce n'est entière que pour qui la demande avec un entier abandon de cœur. Il faut se donner tout à fait à Dieu, pour que Dieu se donne tout à fait à vous.
Telle est la vraie morale chrétienne, assez différente, on le voit et sans y chercher de subtilité, de la morale de M°^^ de Lambert, où il reste trop de paganisme, où l'on sent déjà une certaine restriction philosophique. Elle sera la môme en tout, préoccupée surtout de contenir son élan, de ménager les apparences, les bienséances, de ne pas compromettre son esprit, d'économiser son cœur.
Sainte-Beuve, qui, dans ces délicates matières, ne voyait pas toujours la poutre dans son œil, mais qui distinguait très bien la paille dans Tœil des autres, a justement remarqué que « le vrai chrétien demande davantage ». que dans tout cela « la religion est pour la première fois définie à la manière du dix-huitième siècle, qu'on y sent déjà comme un accent avantcoureur de Jean-Jacques. » Ces traits ne sont pas les seuls où il note « ces signes précurseurs qui marquent la transition à un âge nouveau.» Il fait remarquer encore le passage qui respire un si profond mépris de la Cour; mépris d'esprit, bien entendu: « Qu'on trouve de peuple à la. cour ! » « J'appelle peuple, ajoutc-t-elle, tout ce qui pense bassement et
communément. La cour en est remplie, j Elle est encore en avant de son temps dans ce qu'elle dit du mérite « auquel ou doit de l'estime et un respect de sentiment j, et dans la façon dont elle parle de l'humanité « qui souffre de Textreme difîerence que la fortune a mise d'un liomme à un autre », dans la manière aussi dont elle recomm.ande la bonté pour les domestiques, « parce que l'humanité et le christianisme égalent tout. > Enfm, il faut bien observer, comme symptôme, ce culte nouveau 'de l'oracle in lérieur, du témoignage personnel de là conscience : « ce sentiment intérieur cVun honneur délicat qui vous assure que vous n'avez rien à vous reprocher. » On sait l'abus qu'on allait bientôt faire de la conscience, comme type idéal du bien, voix du devoir, règle des actions humaines.
Si M™'' de Lambert est la première femme honnête homme du dix-huitième siècle, et si, au témoignage du moins des contemporains.elle est toujours demeurée honnête femme, dans le sens de respect des devoirs conjugaux et maternels, d'irréprochable dignité d'un veuvage précoce, nous ne parcourrons pas ses œuvres ni ses lettres sans reconnaître aussi l'esprit nouveau qui va agiter l'opinion et troubler le cœur des femmes, animer la société et tuer la famille, à certains passages qui trahissent l'impatience du joug, la révolte du cœur comprimé, l'amour delà liberté dans le respect de larègle, et jusque dans la vertu ce goût des voluptés de l'esprit qui ne comporte pas l'entier mépris des autres.
On comprend très bien que si M°^^ de Lambert n'a pas fourni d'exemple de ces chutes qui vont devenir si communes, c'est moins par riiorreur du péché que par la crainte de déchoir. On sent que l'occasion lui a
manqué plus qu'elle n'eût manqué peut-être à l'occasion. On sent tout au moins que contre certaines tentations communes dans la vie des femmes comme M""® de Lambert, c'est trop peu d'être seule; que la voix de la conscience seule s'entend parfois trop tard dans l'orage des passions, que la religion seule est la sauvegarde de la pudeur de la femme et de l'honneur du foyer; que la morale naturelle et indépendante, avec son garde-fou fragile, sa barrière de bois peint en fer, a perdu plus de femmes qu'elle n'en a sauvées, et n'en a guère empêché de ressen tir le vertige et de tomber dans ce gouffre d'autant plus dangereux qu'il voile de fleurs son abîme, qu'il attire et fascine. La tète ne tourne jamais qu'à celles qui n'hésitent jamais, à l'heure du danger, à faire le signe de la croix.
La tête ne tourna-t-elle jamais à M°^* de Lambert? Garda-t-elle toujours intacte la tranquillité de cœur, la sérénité de vie dont elle se faisait honneur, et qui lui avaient coûté tant de sacrifices? Peut-être. Rien ne prouve le contraire ; et dans le doute il faut s'abstenir, ou plutôt le tourner en faveur de la bonne opinion et de la bonne réputation. Pourtant il y en a assez, dans les médisances du président Hénault, sur ces soupers assortis du soir succédant aux conférences académiques du matin, pour autoriser ce scepticisme qui ne va pas au delà du sourire. Chi lo sa,? disent volontiers les Italiens. Et ce proverbe a du bon ; car il n'offense pas la charité et ne compromet pas la prévoyance. On ne sait pas ce qui peut arriver. Nous nous souvenons toujours en pareille occurrence du fameux mot de M"'^ de Lassay à son mari, soutenant devant elle que M°^° de Maintenon n'avait jamais failli, et qui
laissa muet cet homme d'esprit, pourtant d'habitude alerte à la réplique : « Comment faites-vous, monsieur, pour être sûr de ces choses-là? »
Eh bien ! nous ne nous donnerons pas le ridicule d'être sûrs de l'entière vertu de M°^« de Lambert. Les quelques lignes que nous allons citer ne sont pas faites pour donner prise seulement aux malins.
M'"® de Lambert fut très liée avec deux abbés, de cour plus que d'église, qui n'avaient guère d'ecclésiastique que le bénéflce, et ont surtout fait parler d'eux dans la littérature, l'abbé de Choisy et l'abbé do Ghaulieu. Ce n'est pas dans la compagnie de ces deux épicuriens que la marquise aurait pu devenir dévote, aa moins à ce moment : car tous deux se rangèrent sur la fin et cherchèrent à expier par des œuvres réparatrices ou l'exemple de leur mort, le scandale de leur vie. Mais en admettant toutes les licences d'un badinage épistolaire, n'y a-t-il pas lieu de se souvenir que l'on avoue quelquefois la vérité en riant, et que les lettres, surtout celles où on ne croit écrire que pour la poste, apprennent parfois à la postérité, pour laquelle elles n'étaient pas écrites, des choses assez curieuses, quand on lit celle-ci adressée par M"'" de Lambert à l'abbé de Choisy? Si elle n'a voulu lui parler son langage que par politesse, avouons qu'elle s'y prend assez bien, et à faire l'illusion de la sincérité.
Voici donc dans quels termes M"^"^ de Lambert envoyait à l'abbé de Choisy ses Réflexions sur les femmes :
« Voilà le petit ouvrage que vous m'avez fait faire. Je n"ai pas eu le temps de le perfectionner : des sentiments plus sérieux occupent mon âme, et des affaires plus importantes mon loisir. De plus, j'ai eu peine à rappeler des idées agréa-
blés depuis longtemps oubliées. Pour vous, qui les avez toujours présentes, et qui n'avez jamais pu é])uiser ce fond de joie qui est en vous, quelque dépense que vous en ayez su faire; vous à qui la vieillesse sied bien, puisqu'elle n'en écarte ni les jeux, ni les amours; vous qui avez su rétablir 1 intelligence entre les passions et la raison, de peur d"en être inquiété; vous qui, par une sage économie, avez toujours des plaisirs en réserve, et qui les faites succéder les uns aux autres; vous qui avez su ménager la nature dans ses plaisirs atin que les plaisirs soutinssent la nature; vous enfin qui, comme Saint- Evremond, dans vos belles années viviez pour aimer et qui présentement aimez pour vivre, vous avez raison, mon cher abbé; dérobons ces derniers moments à la fatalité qui nous poursuit. Je demande à votre amitié et à votre fidélité que ce petit écrit ne sorte jamais de vos mains. Vous seul êtes le confident de mes débauches d"esprit. »
Confidence pour confidence. L'abbé, en effet, s'était permis de dédier à la marquise, qui l'avait souifert, une débaucbe d'esprit beaucoup moins innocente, puisqu'il s'agit de l'histoire lascive de ses aventures et bonnes fortunes, sous le déguisement féminin de la comtesse Des Barres.
Mais examinons un moment le petit écrit ainsi présenté et rcchcrchons-y ces lumières que les femmes, en ne voulant montrer que leur esprit, projettent parfois jusque sur leur cœur.
L'objet principal de ces Réflexions sur les femmes est de les défendre contre le ridicule qui s'attache (reportons-nous au temps où M°^*^ de Lambert écrivait ce plaidoyer) à celles qui par goût ou par sagesse, ou môme par un noble orgueil qui n'est que le sentiment de leur égalité, s'adonnent cà la culture des sciences et des lettres. « 11 est devenu si redoutable, ce ridicule, qu'on le craint plus que le déshonneur. » M™^ de Lambert ajoute : « Si l'on passe aux hommes
l'amour des lettres, on ne le pardonne pas aux femmes. *
La marquise apporte, dans cette apologie des femmes savantes ou plutôt des femmes lettrées, une énergie qui respire un l'esscntiment personnel. C'est Lien un plaidoyer 'pro dorno svà. De même qu'elle reproche à Don Quichotte d'avoir, en ridiculisant la chevalerie, énervé le courage national, de même elle fait grief à Molière d'avoir amolli le sexe et corrompu les mœurs jjar sa comédie des Femmes savantes.
« Molière en France a fail le même désordre par sa comédie des Femmes savantes. Depuis ce temps-la, on a attaché presque autant de honte au savoir des femmes qu'aux vices qui leur sont le plus défendus. Lorsqu'elles se sont vues attaquées sur des amusements innocents, elles ont compris que, honte pour honte, il fallait choisir cellequi leur rendait davantage et elles se sont livrées aux {ilaisirs. »
Cette décadence est allée jusqu'au mépris de la pudeur. Lcà-dessus, la marquise entame un bel éloge de la pudeur :
« Il ne faut pas que les femmes espèrent allier une jeunesse voluptueuse et une vieillesse honorable; quand une fois la pudeur est immolée, elle ne revient pas plus que les belles années; c'est elle qui sert leur véritable intérêt {aux femmes); elle augmente leur beauté ; elle en est la Heur; elle sert d'excuse à la laideur; elle est le charme des yeux, l'attrait des cœurs, la caution des vertus, l'union et la paix des familles... »
C'est à merveille; mais, par un entraînement qui n'indique pas une entière orthodoxie de doctrine, une complète sûreté de principes, par une contradiction qui des paroles a Ijicn pu passer parfois dans les actes, voilà que la même personne, qui vient de parler de
la pudeur en moraliste, en parle maintenant en romancicrc, avec des couleurs toutes profanes et des détails qui n'ont rien d'austère; le masque de la précieuse tombe, la puritaine s'évanouit et la voluptueuse reparaît. Nous prenons, bien entendu, le mot dans son acception morale, dans le sens d'une certaine liberté, d'une certaine complaisance, d'une certaine lascivité d'imagination. On va en juger :
« Mais si la pudeur est une sûreté pour les mœurs, elle est aussi l'aiguillon des désirs; sans elle l'amour serait sans gloire et sans goût; c'est sur elle que se prennent les plus tlatteuses conquêtes ; elle met le prix aux faveurs. La pudeur, enfin, est si nécessaire aux plaisirs, qu'il faut la conserver même dans les temps destinés à la perdre. Elle est aussi une coquetterie raffinée, une espèce d'enchère que les belles personnes mettent à leurs appas, et une manière délicate d'augmenter leurs charmes en les cachant. Ce qu'elles dérobent aux yeux leur est rendu par la libéralité de l'imagination, etc. »
Dieux ! qu'en termes galants ces choses-là sont mises !
Sans doute... Mais deux contemporaines célèbres de M°^<' de Lambert, M"'^ de Sévigné et M'^^ de Maintenon, qui toutes deux avaient traversé aussi la chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet, ne les eussent pas écrites. La première, gardée de tout écart d'esprit par son robuste bon sens, de tout écart de conduite par sa joviale honnêteté; la seconde, arrivée à un style sans faiblesse et à une vertu sans défaillance, n'eussent, ni l'une ni l'autre, signé cette page de morale profane, qui respire moins la galanterie de l'esprit que l'esprit de galanterie, et où la mollesse des mots trahit une certaine mollesse de cœur.
Continuons et nous trouverons, après cet éloge de
la pudeur, qui n'est pas entièrement pudique, un éloge de la vertu qui n'est pas complètement vertueux.
Déplorant la disparition ou le discrédit c de ces maisons où il était permis de parler et de penser, où les muses étaient en société avec les grâces >, M™« de Lambert offre à l'ombre charmante de M°^° Henriette d'Angleterre l'hommage d'un regret ému ; elle constate avec M"^^ Dacier la supériorité reconnue de son sexe dans « ce qui est de goût » ;elle le montre capable plus que l'autre de savourer « ces joies sérieuses qui ne font rire que l'esprit j et ne troublent pas le cœur; enfin, par des circuits un peu subtils, qui attestent la familiarité des labyrinthes du Tendre, elle arrive à l'amour, qui est au fond l'objet de sa thèse ; car elle est de celles qui pensent volontiers aux passions, si elles ne se les permettent pas.
Donc elle reproche aux hommes de c gâter toutes les dispositions que leur a données la nature {aux femmes], do négliger leur éducation, de n'occuper leur esprit à rien de solide, de les destiner à plaire et à ue plaire que parleurs grâces ou par leurs vices. »
Mais, ajoute-t-ellc, « ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en les formant pour l'amour, nous leur en défendons l'usage. Il faudrait prendre un parti; si nous ne les destinons qu'à plaire, ne leur défendonspas l'usage de leurs agréments : si vous les voulez raisonnables et spirituelles, ne .les abandonnons pas quand elles nontque cette sorte de mérite... Quand les hommes voudront, ils réuniront toutes ces qualités (les intérieures et les extérieures) et ils trouveront des femmes aussi aimables que respectables. Ils prennent sur leur bonheur et sur leur plaisir, quand ils les dégradent. Mais de la manière dont elles se conduisent, les
mœurs y ont infiniment perdu, et les plaisirs n'y ont pas gagné. »
On voit que, dans cette apologie de son sexe qui va jusqu'à placer sous les auspices de Sainl-Evremond, considéré comme une grande autorité, cette opinion « qu'il est moins impossible de trouver dans les femmes la saine raison des hommes, que dans les hommes les agréments des femmes js, M™^ de Lambert ne prive pas sa défense du ragoût de l'attaque. On va le voir bien plus encore :
u Les hommes se sont-ils acquis par la ])uretô de leurs mœurs le droit d'attaquer celles des femmes? En vérité, les deux sexes n'ont rien à se reprocher, ils contribuent également à la corruption de leur siècle... La galanterie est bannie et personne n'y a gagné. Les hommes se sont séparés des femmes et ont perdu la politesse, la douceur et cette fine délicatesse qui ne s'acquiert que dans leur commerce. Les femmes aussi, ayant moins de commerce avec les hommes, ont perdu Penvie de plaire par des manières douces et modestes, et c'était pourtant la véritable force de leurs agréments.
Quoique la nation française soit déchue de l'ancienne galanterie, il faut pourtant convenir (ju aucune autre nation ne l'avait ni pkis poussée, ni plus épurée. Les hommes en ont fait un art de plaire, et ceux qui s'y sont exercés et qui y ont acquis une grande habitude ont des règles certaines, quand ils savent s'adresser à des caractères faibles. Les femmes se sont donné des règles pour leur résister. Comme elles jouissent d'une grande liberté en France, et qu'elles ne sont gardées que par leur pudeur et par les bienséances, elles ont su opposer leur devoir aux impressions de l'amour.
C'est des désirs et des desseins des hommes, de la pudeur et de la retenue des femmes que se forme le commerce délicat qui polit l'esprit et qui épure le cœur ; car l'amour perfectionne les âmes bien nées. Il faut convenir qu'il n'y a que la nation française qui se soit fait un art délicat de l'amour. »
Nous citons volontiers et abondamment, parce que
• LA :\rARQUISE DE LA:MBERT 35
•CCS Réflexions sur les femmes sont l'œuvre la plus originale, la plus personnelle, la plus caractéristique de M"° de Lambert: qu'on y ti-ouve, sous la fadeur d'une forme antique, le piquant d'un fonds d'idées tout moderne ; que plus d'un de ses traits porte d'hier à aujourd'hui; que plus d'une des pierres qu'elle lançait d'une main si avisée dans le jardin des hommes do son temps, dépasse le but et tombe dans le jardin des hommes du nôtre. Mais continuons encore, nous ne nous ennuierons pas ; car tout est mené dans cette thèse avec une gradation, un crescendo qui ne laisse pas languir l'intérêt. L'amour, selon M™^ de Lambert, est une passion à la fois permise et défendue, nuisible et salutaire. Tout y dépend de la quantité et de la qualité, de la dose, de la mesure, de l'usage.
« L'amour est le premier plaisir, la plus douce et la plus flaUeuse de toutes les illusions. Puisque ce sentiment est si nécessaire au bonheur des humains, il ne faut pas le bannir de la société ; il faut seulement apprendre à le conduire et à le perfectionner. Il y a tant d'écoles établies pour cultiver l'esprit ; pourquoi n'en pas avoir pour cultiver le cœur ? C'est un art qui a été négligé. Les passions cependant sont des cordes qui ont besoin de la main d'un granel maître pour être touchées. Échappe-t-on à qui sait remuer les ressorts de Tàmo par ce qu"il y a de plus vif et de plus fort? »
Continuant cette analyse rafhnée, mais souvent pénétrante, M°i^ de Lambert remarque que : « ce que l'amour fait souffrir, souvent n'apprend pas cà s'en passer ; il n'apprend qu'à le déplorer. » Elle est conduite, pour chercher le remède, à décrire le mal, « à examiner la conduite des femmes dans l'amour et leurs différents caractères. »
Nous passons sur le portrait et caractère « des femmes qui ne cherchent et qui ne veulent que les
plaisirs de Tamour », de celles « qui joignent l'amour et les plaisirs », et nous arrivons au type préféré où M"'^ de Lambert se mire dans sa resscmLlance, quand elle parle de « ces quelques-unes qui ne reçoivent que l'amour et qui rejettent tous les plaisirs. » Tâtons un peu le fort et le faible, sondons le plein et le creux de cet idéal de platonisme plus romanesque encore qu'héroïque :
« Il y a des femmes qui ont une autre sorte d'attachement. On ne peut les dire galantes ; cependant elles tiennent à l'amour par les sentiments. Elles sont sensibles et tendres, et elles reçoivent l'impression des passions. Mais comme elles respectent les vertus de leur sexe, elles rejettent les engagements considérables. La nature les a faites pour aimer. Les principes arrêtent le mouvement de la nature. Mais comme l'usage n'a de droits que sur la conduite, et qu'il ne peut rien sur le cœur, plus leurs sentiments sont retenus, plus ils sont forts.
« Si vous voulez trouver une imagination ardente, une âme profondément occupée, un cœur sensible et bien touché, cherchez-le chez les femmes d'un caractère raisonnable. Si vous ne trouvez de repos et de bonheur que dans TuDion des cœurs, si vous êtes sensible au plaisir d"être ardemment aimé, et que vous vouliez jouir de toutes les délicatesses de l'amour, de ses impatiences et de ses mouvements si purs et si doux, soyez bien persuadés qu'ils ne se trouvent que chez les personnes retenues et qui se respectent.
« ... Cette joie de l'âme que donne la certitude d'être aimée, ces sentiments tendres et profonds, cette émotion de cœur vive et touchante, que vous donnent l'idée et le nom de la personne que vous aimez : tous ces plaisirs sont en nous et tiennent à notre propre sentiment. Quand votre cœur est bien touché et que vous êtes sûre d'être aimée, tous vos plus grands plaisirs sont dans votre amour; vous pouvez donc être heureuse par votre seul sentiment et associer ensemble le bonheur et rinnocence. »
M"^«de Lambert avait trop d'esprit pour SQ faire illu-
sioii sur la solidilédo ce syslènic trop séduisant pour n'être pas dangereux. En dehors des affections légitimes et consacrées par le devoir, tout luxe de sentiment est périlleux. La source de tendresse, si on ne l'endigue pas soigneusement, si on ne l'emprisonne pas dans la règle, peut s'enfler et déborder et emporter la trop fragile limite qui sépare le permis du défendu. Bossuet, ce grand maître en direction, le savait bien quand il refrénait sévèrement tout excès, tout écart même du sentiment le plus pur, k ce point qu'il voyait une faute Gt un danger jusque dans ces trop longues et abondantes eff*usions de cœur aux pieds de la croix, dans ces élans mystiques qui mêlent trop l'humain et le divin, efféminant la foi et alanguissant le cœur. M™« de Lambert, mieux que personne, était à même de comprendre, à propos d'un sentiment tout profane, les inconvénients de sa thèse de l'amour dans l'amitié.
« On me dira : voilà un terrible écart. J'en conviens. Ne puis-je pas le justifier ? Un ancien disait : « Que les pensées étaient les promenades de l'esprit. » "J'ai cru avoir le privilège de me promener de cette manière. Les idées se sont offertes assez naturellement à moi et, de proche en proche, elles mont menée plus loin que je ne devais ni ne voulais... J'ai cherché si on ne pouvait pas se sauver des inconvénients de l'amour, en séparant le vice des plaisirs, et jouir de ce qu'il a de meilleur. J'ai donc imaginé une métaphysique d'amour: la pratique qui pourra... »
M™*^ de Lambert se flattait sans doute de l'avoir pratiquée et d'être demeurée Adèle à ses maximes. Nous ne disons pas le contraire, n'ayant que des données fort insigniflantes sur cette vie intime, sur cette vie de derrière dont elle garda toujours, sous prétexte de bienséance, le secret jalousement fermé. Toutefois
il y a, dans ses Pœ flexions sur les femmes, de ces amertumes dans la douceur, de ces mélancolies dans l'enjouement qui ne respirent ni la certitude entière ni le bonheur complet. Un moment, il semble qu'elle se défende. Un écrivain étranger, qui avait traduit ses Œuvres en anglais, avait dit dans sa préface, avec une naïveté qui le défendait du soupçon d'impertinence, « que ce que M^^'' de Lambert avait écrit sur les femmes était son apologie. » La marquise prit ombrage du mot et le redressa, dans une lettre à M. de Saint- Hyacinthe, avec une énergie et une fierté qui montrent qu'elle avait été piquée au vif. Cette lettre du 29 juillet 1729 est de celles qui achèvent de la peindre :
« Quant aux livres que vous avez eu la bonté de m'envoyer et dont je vous remercie, j'eus un cruel chagrin lorsqu'on les imprima. Je crus les anéantir en achetant toute l'édition ; cela na fait qu'augmenter la curiosité. Le manuscrit sur les femmes est si défiguré qu'on ne sait ce que c'est, on a ôté le commencement et la Hn qui apprenaient pourquoi il a été fait. Si j'avais su que Messieurs les Anglais eussent honoré unsimédiocre écrildelimpression, jevous l'aurais envoyé tel qu'il est, craignant moins ce qui se peut dire dans un pays étranger que le bruit qui se fait autour de moi. Je n'ai Jamais pensé, monsieur, qu'à être ignorée et à demeurer dans le néant où les hommes ont voulu nous réduire. Renvoyée à moi-même, j'ai pensé à tirer de moi seule toute ma force, mes appuis et mes amusements... Je suis très fâchée que les amusements de mon loisir aient été connus par l'infidélité d'un ami à qui je les avais confiés. Vous voulez bien, monsieur, que je vous prie de faire mes remerciements au traducteur. Quoique je sois très fâchée que cela soit connu, je ne puis m'empêcher de lui savoir bon gré du cas qu'il parait faire d'un si médiocre ouvrage. Il dit dans sa préface, que ce que j'ai écrit sur les femmes est mon apologie ; je n'ai jamais eu besoind'en faire. Il m'accuse d'avoir l'âme tendre
et sensible, je ne m'en défends pas ; il n'est plus question que de savoir l'usage que j'en ai su faire. »
Tout est L% on effet. Il faut croire, puisqu'elle le dit, que M™*^ de Lambert, qui n'avait d'ailleurs pris ce parti qu'à l'heure où il n'y eu a guère d'autre à prendre, se trouva bien de son système de mettre l'amour dans l'amitié, d'économiser son cœur au lieu de le prodiguer, de dépenser en menue monnaie, pour en jouir plus longtemps, les plaisirs de sentiment que d'autres, moins avisés, épuisaient rapidement dans un or fugitif. Toujours est-il que, si ce bonheur décent, discret, fut sans orage, il ne fut pas toujours sans nuage. Il y a un nuage de mélancolie dans la sérénité, plus apparente que réelle, avec laquelle M°^<' de Lambert, dans une autre de ses ŒJuvres, le Discours à Isrnène sur le sentiment d'une dame qui croyait que l'amour convenait aux femmes, lors même ciu/elles n'ètoient 2:>hi.s jeunes, combat cette faiblesse au nom du respect des bienséances et de la crainte du ridicule, tout en confessant que, n'était cela, elle serait indulgente et trouverait du charme à la chimère de ce suprême amour dont l'astre refroidi n'éclaire que des cheveux blancs. On voit que, jusqu'aux extrémités de Tàge, la veine de sensibilité n'a pas tari en elle, et qu'il est demeuré sous la neige même des traces brûlantes du volcan. Il y a de cette persistante jeunesse de ca^ur dans la complaisance qu'elle met à citer Tautorité d'Ovide, quand il dit « que nous cessons d'aimer quand nous commençons à peine d'apprendre », et celle de Saint-Evremond, quand il dit : « Dans la jeunesse nous vivons pour aimer; dans un âge plus avancé nous aimons pour vivre. »
Malgré tout, malgré la discipline de la vie, l'écono-
mic des passions, Fart de cultiver le superflu sans nuire au nécessaire, et Tliabileté de ce régime des petits bonheurs, il arrive un moment dans la vie de la femme où elle ne suffit plus, où elle sent que tout lui échappe, où devant l'horizon de l'esprit qui se rétrécit et l'avenue du cœur qui se ferme, elle cherche, pour soutenir ses derniers pas, un appui plus sûr que celui même de ce sentiment anobli, épuré, qui a ses déceptions et ses défaillances.
« Les goûts s'atTaiblisseut eu les exeivant et les passions des femmes s'usent comme celles des hommes. Enfin il y a un temps dans la vie des femmes qui devient une crise ; c'est la conduite qu'elles gardent et le parti qu'elles prennent, qui donnent la dernière forme à leur réputation et d'où dépend le repos de leur vie. »
A ce moment critique, M"^'' de Lambert recommande la retraite, la solitude, la dévotion; mais elle paraît avoir usé modérément de ces remèdes qu'elle trouve surtout bons pour les autres. Tout en aimant la solitude, elle demeura dans le monde; tout en louant la retraite, elle garda le salon; et tout en recherchant les consolations de la religion, elle le fit dans cet esprit étroit de bienséance, d'égoïsme et d'intérêt qui en stérilise les grâces. Elle les peint en personne qui les a plus désirées qu'éprouvées, et qui les regrette plus qu elle ne les loue :
« La vieillesse sans religion est pesante... Tous les plaisirs de dehors nous abandonnent; nous nous quittons nousmêmes. Les meilleurs biens, lasanté,lajelmesse ont disparu; le passé nous fournit des regrets, le présent nous échappe et l'avenir nous fait trembler... Voilà ce qui termine la plus belle vie du monde ; le dernier acte est toujours tragique. Il y a bien à gagner de changer l'idée de son néant contre l'idée de l'éternité.
« Pour ceux qui sont assez heureux pour être touchés de la religion, la piété les console; elle est aussi plus aisée à pratiquer...
« Nous ne tirons pas tant du inonde que de la dévotion, elle a bien d'autres ressources. . . »
On le voit, M™*^' de Lambert eut surtout ce qu'on peut appeler la foi de ])ienséaiice ou de nécessité.
Et encore est-ce surtout dans son Traité de la riei/- /e.s.se, in spire par l'expérience de la résignation suprême et des derniers regrets, qu elle en arriva à cet état de dévotion 'mixte et pour ainsi dire neutre, qui ne mérite pas et qui ne reçoit pas les grâces fécondantes et rafraîchissantes de Fatlrition. La piété sans larmes est stérile. M°^° de Lambert n'a jamais pleuré devant Dieu. Elle évite ce grand nom qui semble lui inspirer autant de crainte que de respect. Dans ses Avis à sa Fille, dans les conseils qu'elle rédige à la prière de Tabbesse de ce couvent aristocratique du Traisnel. où était élevée sa petite-lille, M^i<^ de Beuvron, il n'est presque jamais question de Dieu. Voilà la vraie, la grande, l'irréparable lacune de ces conseils d'éducation ; sa morale n'est pas assez religieuse ; elle n'est pas éclairée d'en haut : sa sagesse ne regarda qu'autour d'elle, pas au-dessus d'elle.
M"''' de Lambert devait éprouver, par l'expérience faite pour la toucher le plus, le vide de ses doctrines, les lacunes de son système.
Sa fille fut entièrement heureuse et mérita de l'être, s'il est vrai que le bonheur n'a pas d'histoire : car nous ne savons rien d'elle, sinon quelle se maria, eut des enfants, vécut en bonne intelligence avec sa mère, et ne garda de bel esprit que ce qu'il en iallait conserver pour demeurer digne de son nom et faire
le charme de ses amis. Sans doute elle n'avait pas beaucoup usé du conseil suivant : « Je ne blâmerai pas môme un peu de philosophie, surtout de la nouvelle, si on en est capable ; elle vous met de la précision dans l'esprit, démêle vos idées et vous apprend à penser juste. » Mais elle s'était gardée avec soin de l'influence enivrante du théâtre et du roman, que M°^^ de Lambert lui recommandait, avec plus de raison, d'éviter.
Son fils lui donna moins de satisfaction, et la leçon lui fut plus sensible. Le marquis d'Argenson et le président Hénault lui accordent quelque mérite; mais Mathieu Marais le dit sans instruction et sans valeur morale. C'est lui aussi qui nous apprend qu'il contracta un mariage généralement blâmé, que désapprouvait sa mère, et dont il ne conquit la liberté qu'à la suite de ces sommations si étrangement et ironiquement appelées respectueuses, puisque la contradiction publique d'un fils à la volonté de ses parents ne saurait jamais letre. Voici ce qu'en dit le président :
« C'était un homme particulier et tout à fait misanthrope dont la misanthropie, comme de raison, vint échouer à une femme coquette qui s en fît épouser. C'était la marquise de Locmaria..., d'une gourmandise distinguée et chercliant à plaire à bride abattue. »
Un second mariage de M. de Lambert avec M*^° de Menou fut plus heureux et corrigea le souvenir du premier.
Quoi qu'il en soit, le chagrin, qui ne fit jamais qu'effleurer l'âme de M°^Hlc Lambert, ne contribua point à abréger sa vie, car elle mourut en 1733, âgée de près de quatre-vingt-six ans, sans trop d'affaiblissement ni
d'infirmités. ¥A\q mourut au milieu du respect universel, en paix avec le monde et munie de ces secours religieux dont elle n'avait pas assez ni assez tôt senti le prix. La plupart de ses amis, surtout La Motte et FontenoUe, n'étaient guère faits pour le lui rappeler.
Il fallut qu'au moment suprême, un de ses anciens familiers, qui la boudait depuis longtemps dans la retraite où une piété sincère l'avait conduit, en sortît pour remplir vis-à-vis d'elle ce devoir d"un dévouement demeuré fidèle.
C'était un homme d'esprit dont les lettres ont été publiées et ne sont pas sans quelque ragoût piquant,mais d'un caractère quelque peu fantasque, singulier, comme on disait alors, original, dirait-on aujourd'hui, M. de la Rivière, gentilhomme bourguignon. Il nous a raconté, lui-même, en termes qui ont la verdeur salée du crû natal, les causes de sa rupture ou plutôt de son éloignement et le motif qui le lit a propos revenir :
« C'était ma plus ancienne amie et ma contemporaine. Elle était née avec beaucoup d'esprit. Elle le cultivait par une lecture assidue; mais le plus beau fleuron de sa couronne était une noble et lumineuse simplicité dont, à soixante ans, elle s'avisa de se dédire. »
Ailleurs il dit crûment :
« Il lui prit une tranchée de bel esprit. C'est un mal qui la frappa tout d'un coup et elle est morte incurable. Elle se livra au public, elle s'associa à Messieurs de l'Académie, et établit chez elle un bureau d'esprit; je n'oubliai rien pour lui sauver le ridicule attaché à la profession de bel esprit, surtout parmi les femmes; je ne pus la persuader. Comme je suis né simple par goût et peut-être par nécessité, je ne voulus point paraître complice dun tel travers, et je pris congé
«relie. J'ai été vingl-cinq ans sans entrer dans sa maison, hors une fois que j'allai la voir pour la préparer à son voyage deréternité... Elle ma pourtant conservé son estime et son amitié jusqu'à la fin... Elle venait me voir et m'écrivait de temps en temps; mes réponses tiraient toujours sur sa conscience. »
Vers le 12 juillet 1733, M. de la Rivière fit à son amie la suprême visite. Il la raconte en des termes qui démontrent que la charité même a ses malices, car il iinit par un trait de satire :
♦ Elle tomba malade; elle avait quatre-vingt-six ans; la peur me prit, j'allai la voir pour la faire confesser. Elle poussa jusqu'au bout la malailie de l'esprit, car elle choisit pour confesseur l'abbé Couet, qui avait beaucoup d'esprit, et qui était connu ])Our tel. »
M. de la Rivière ne le dit pas; maisileùt sans doute préféré pour sa pénitente in extremislo P. Boursault, le confesseur de W^^ Aïssé.
Cet abbé Couet, dont il parle, eut une fm tragique. Il fut, nous apprend le président Hénault, assassiné en descendant de l'autel, à Notre-Dame, par un misérable qui avait servi sa messe.
Nous avons fini avec M™^ de Lambert que nous avons pris le soin de peindre en détail, d'après sa vie et ses œuvres, parce qu'elle en vaut la peine, qu'elle est peu connue, qu'elle est do celles qu'on juge volontiers sans les lire, enfin surtout parce qu'elle est la pi'cmière et à coup sûr une des plus distinguées parmi les femmes philosophes '.
1. Nous ne finirons pas sans signaler et sans louer, comme elle le méritp, une conférence sur Fonfenelle cl M^'^ de Lambarf. faite avec un vif succès, à la Sorbonne, le 20 février 18Gj, et imprimée depuis, par M. F. Delavigne, doyen de la Faculté des lettres de Toulouse.
Sa descendance littéraire et morale est nombreuse. Nous y compterons tour à tour, accentuant et compromettant les traits maternels, plusieurs femmes dont le portrait doit prendre place à cùlé du sien. Nous laisserons dans l'ombre, sous le voile, M°»^ de Verrue qui se para la première du titre de dame de volupté,et à laquelle ses aventures et son goût pour les livres rares ont fait une sorte de notoriété, et M™^ de Prie qui devait introduire en France la mode de la musique italienne et du suicide ; car elle est la première femme du siècle qui ait fini volontairement une vie manquée. Mais nous peindrons, avec une complaisance justifiée par le modèle, la baronne de Staal-Delaunay, contemporaine et amie de M'^'^ de Lambert, sa compagne de promenade dans les allées de Sceaux, sa voisine de table aux soupers chez l'abbé de Ghaulieu, qui devait aiguiser sa manière, exagérer ses principes et chercher en vain le bonheur dans la raison; 'M™*^ de Tencin, qui imita son dégoût apparent de la publicité; et lit des romans qu'elle n'avouait pas ; qui eut aussi son salon, mais où l'on causait politique et théologie, et où Fontenelle, qui estimait M°^^ de Lambert, venait sans l'estimer; M™° Geoffrin; la marquise du Deffand, la femme Voltaire, qui sut rendre l'égoïsme aimable et se tailla une philosophie dans l'ennui; M^^" de Lespinasse, qui est parvenue cà faire plaindre des erreurs et des malheurs, que chez une autre on n'eût pu que mépriser. Ce sont là, par les affinités intellectuelles et morales, des sœurs et des filles de la marquise de Lambert, qu'elle a peu connues, qu'elle eût médiocrement goûtées, et qui lui eussent inspiré des doutes sur 1" système auquel elle les devait.
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Nous avons intitiilé notre précédente étude sur la marquise de Lambert et son salon: le Couvent deFon^ tenelle. Ccsl, en effet l'influence de ce philosophe normand, aux hardiesses discrètes, aux malices furtives, à la sagesse égoïste, qui y prédomina. M™^ de Lambert, avec sa religion de la décence et du bon ton, son culte de cette galanterie idéale qui n'est pas sans quelques défaillances matérielles, son goût des plaisirs et même des voluptés de l'esprit, ses scrupules raffinés plus encore que délicats de conscience et de sentiment, son perpétuel combat entre la pudeur aristocratique et la vanité littéraire, procède, — intellectuellement et moralement parlant, — du bel esprit courtisan, qui ne se brouilla jamais avec aucune puissance, songea le premier à rendre la science amusante et jusqu'à la politique aimable, ne voulut connaître des succès de l'esprit que ceux qui nous font des amis, et s'est peint d'un seul mot quand il a dit que, « s'il avait la main pleine de vérités, il se garderait bien de l'ouvrir. »
Cette influence directrice et décisive. Fontenelle la conserva, grâce à la longévité qui lui permit d'être
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cent ans jeune, grâce à cet esprit qu'il garda le inOmc temps, sans rides comme son visage, sans épines comme son caractère, sur M™° de Tencin,dont il présida aussi le salon, et sur M™''Gcofrrin,rj;ui hérita des amis et des traditions de M"^« de Tencin, et fut aussi l'amie et Texécutrice testamentaire du célèbre neveu du grand Corneille, de l'auteur des Entretiens sur la pluralité des mondes et de l'Histoire des oracles.
Avant de passer Ai l'iiietoirc du Couvent de Voltaire et du Couvent de Rousseau, il nous faut donc achever celle du couvent de Fontenelle , qui nous conduira, par un lilon particulier, jusqu'au dernier tiers du siècle. Cette division n'est pas aussi arbitraire et fantaisiste qu'elle peut le paraître. Il est à reuiarquor, en effet, que l'influencé prépondérante, prédominante, d'un homme célèbre, que nous trouverons derrière la maîtresse de maison dans chaque grand salon du dix-huitième siècle, s'y montrera à ce point ombrageuse et jalouse, qu'elle n'admettra ni rivalité ni partage. Chez ^l"^" dn Def* fand où régnera Voltaire, intellectuellement parlant du moins, chez M'^'^ d'Epinay, ou régnera Rousseau jusqu'à la révolution intime fomentée par Grimm, qui le détrônera, nous ne trouverons aucun des habitués de M"'^ de Tencin, de ces gens d'esprit apprivoisés qu'elle appelait familièrement « ses bêtes », aucun des pensionnaires de M"^'^ Geoffrin. Voltaire n'ira jamais chez M™"^ de Tencin et M™'^ Geoffrin. Ce sont là des coteries hostiles les unes aux autres, des sociétés rivales et, pour continuer la figure empruntée à Montesquieu, des couvents brouillés. Nous avons donc raison d'écrire leur histoire séparément, tout en
signalant les progrès d'infalualion philosophique et de corruption sociale qui relient entre eux ces sanctuaires profanes des idoles de l'opinion, ces centres de la propagande sceptique et du mauvais exemple moral qui deviendront peu à peu des foyers de révolution.
Dans M™^ de Tencin, et M'^'^ Geoffrin elle-même, nous l'avons dit, nous retrouverons l'influence de Fontenelle ; mais, il faut l'ajouter, nous la trouverons très-modifîée par les changements de l'esprit général du temps, par les diflerences du caractère de celles qui la subissent.
^jmc ^Q Tencin et ^l""" Geolïrin sont de tout autres femmes que M™^ de Lambert.
Pour ne parler en ce moment que de la première, sans doute elle eut de M™'' de Lambert l'art de causer et encore plus celui d'entendre; sans doute, comme elle, et par suite d'autres scrupules, elle déroba soigneusement à ses amis, jusqu'à sa mort, le secret de son talent littéraire, non par préjugé aristocratique, mais par politique, pour garder intacte cette influence qu'une femme qui a un salon compromet quand elle montre trop son esprit autant que lorsqu'elle montre trop son cceur, e^ quand elle s'expose à la fois à l'admiration et à la critique, à l'amour et à la jalousie. Mais M™°de Tencin se sépare de sa devancière par des traits bien autrement accusés que ces vagues ressemblances.
Son passé était loin d'être aussi irréprochable et ne déflait point la malignité. Ses antécédents étaient tels qu'ils eurent besoin de beaucoup d'artifices et de toute la faveur du lointain pour lui permettre de conquéiir, même dans une société corrompue, un crédit
qui n'atteignit jamais entièrement à la considération. Elle ne s'était pas bornée, comme M™'^. de Lambert, à effleurer les passions, à jouer avec le sentiment. Apportant dans les qualités et surtout les défauts de son sexe une énergie toute virile, elle devait épuiser jusqu'cà la lie l'amour et l'ambition ; et rien, pas mémo le dénouement tragique, ne devait manquer au roman de sa jeunesse, prolongé cà force d'avidité, de coquetterie et d'intrigue, jusqu'cà son orageuse maturité. Jusque dans les matières d'esprit elle apportait un goût amer et parfois brutal comme l'expérience, et dans son salon elle établit son empire moins sur les qualités que sur les défauts de ceux qui le fréquentèrent, autant par crainte que par affection.
Un rapide raccourci de sa vie justifiera cette appréciation.
Non loin de Grenoble, il existe encore en fort bon étal, et dominant une terre qui rapporte trente-cinq mille livres de rente, un château qu'on appelle le château de Tencin. Le maaoir surplombe une de ces gorges pittoresques comuiunes dans les Alpes-Dauphinoises, où jaillit et coule en cascatellc un ruisseau encadré dans une double bordure de frênes élancés.
A peu de distance du château est un village qui groupe ses maisons et ses cerisiers, aux fruits renommés, dans un site non moins heureux, au jjied d'un ancien couvent de dames nobles, célèbre dans la province, le couvent des Auguslines do Montfleurv.
C'est au milieu de ces deux paysages dauphinois, célébrés par Stendhal, que se sont écoulées l'enfance et la jeunesse de notre héroïne. C'est dans le château de Tcncin, que naquit, en 1681, Claudine- Alexandrine Guérin de Tencin, fille d'Antoine Guérin, seigneur de Tencin, président à mortier au parlement de Grenoble, et de Louise de BufFevant ; et c'est au couvent des Augustines de Montfleury qu'elle fut élevée et prononça les vœux qu'elle devait si mal observer.
La famille de Tencin était nombreuse, et la fortune de la maison n'était pas capable de lutter à la fois contre le désordre du père, la coquetterie de la mère, les besoins de luxe et les appétits de plaisir des enfants. Ils étaient cinq, qui firent tous, depuis, leur chemin dans le monde. A les prendre au moment où ils y faisaient figure, c'est-à-dire vers 1718, il faut citer l'aîné, héritier de la charge paternelle, le président de Tencin, agioteur et dissolu, suivant les chroniqueurs du temps. Son cadet s'était fait d'Eglise, abbé, futur cardinal de Tencin. Les trois filles étaient d'abord ]\jme (Jq Ferriol, mère de M. d'Argental, ami intime d'Adrienne Le Couvreur et de Voltaire, ministre do Parme à Paris, et de M. de Pont de Yeyle, homme d'esprit, chansonnier épicurien, successeur du président Hénault dans les bonnes grâces de M^" du Deffand. M™^ de Ferriol, « qui passait, selon Saint-Simon, sa vie à Paris, dans les meilleures compagnies », était femme d'un Ferriol assez ignoré, d'abord receveur général des finances de la province du Dauphiné, puis président au parlement de Metz. Il était frère de ce marquis de Ferriol, qui ramena de son ambassade à Constantinople celle qui devait être l'enjouée, la tendre, la touchante Aïssé. M™<^ de Ferriol, belle et
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aimable comme sa sœur, « avec plus de douceur et de galanterie », eut avec le maréchal d'Huxelle une liaison intime qui dura toute sa vie, et que J.-B. Rousseau a flétrie dans de beaux et d'ingrats vers satiriques. M"^*' de Grôlcc, la seconde sœur, fut intrigante et galante aussi, mais sans éclat et sans esprit.
L'enfance de notre héroïne n'eut rien de remarquable ; ou du moins il n'est resté aucune trace de cette première période pendant laquelle, toutefois, la jeune Claudine de Tencin dut laisser deviner par quelques signes précoces ce qu'elle serait un jour. Peut-être quelque circonstance trop symptomatiquc éveilla-t-elle de bonne heure la sollicitude de ses parents, et leur fit-elle adopter le hasardeux parti qu'on prenait alors pour se débarrasser des cadettes trop dégourdies. Peut-être sa claustration n'eut-elle d'autre cause que la modicité d'une fortune réservée, selon la coutume, aux frères aînés, qui s'établissaient à la cour ou à l'armée avec le peu que laissait, dans la bourse paternelle, une onéreuse éducation. L'absence de prétendant sérieux fit sans doute tout le crime de Claudine, et ses parents s'aperçurent de sa vocation en regardant par la fenêtre du caslcl et en ne voyant pas venir de mari. Ce fut dans le conciliabule domestique, que sans la consulter, on décida de son sort. C'est donc sur l'ordre paternel et non sans bien pleurer sans doute que Claudine de Tencin reprit bientôt, comme novice, le chemin de ce couvent de MontfleUry d'où elle venait à peine de sortir comme pensionnaire.
Pensionnaire, puis novice ! le monde vu dans un éclair ! Le voile entre deux bals! Certes il v avait de
quoi pleurer. Et, cependant, si au chagrin d'être religieuse malgré soi, il pouvait exister des consolations, M^^*= de Tencin en eût trouvé sans doute dans le choix de sa prison.
Ce couvent de Montfleury, coquet et gracieux comme son nom, était, en effet, le type accompli et comme le modèle de ce « joli couvent » du commencement du dix-huitième siècle, dont n'allaient que trop se multiplier les copies, à leducation mondaine, à la dévotion profane, aux règles relâchées, atteint enfin, comme tout le reste, à la fin du règne de Louis XIV, de ces souffles corrupteurs avant-coureurs de la Régence.
S'il était possible de mépriser le monde vu à travers les grilles, on feùt méprisé sans peine à Montfleury, où s'épanouissait, aux rayons d'une vie presque publique, la fleur de l'aristocratie féminine du Dauphiné. Les religieuses, dont la plupart l'avaient été malgré elles, s'en dédommageaient de leur mieux et y consolaient leurs regrets par le culte de tous les arts frivoles. Leur parloir était le salon le plus fréquenté de la ville; leur chapelle était parée comme un théâtre, et la messe y ressemblait à un concert. La société la plus élégante affluait à leurs cérémonies, à leurs jeux, à leurs distributions de prix.
Claudine de Tencin, bientôt célèbre dans tout le pays, avant de l'être dans la France entière par son esprit et sa beauté, n'eut qu'à se retourner, lorsque quittant le monde, elle franchit le seuil de cet hospitalier asile, pour entraîner le monde sur ses pas. « Elle attira bientôt, dit Saint-Simon, la meilleure compagnie de Grenoble à son couvent, dont la facilita de rentrée et de la conduite ne put jamais Otiv répri
rnéc par tous les soins du cardinal Le Camus. Rien n'y contribuait davantage que l'agrément et la commodité de trouver, au bout de la plus belle promenade d'autour de Grenoble, un lieu de soi-même charmant, où toutes les meilleures familles de la ville avaient des religieuses. »
Il y a là toute une légende sur les motifs et les circonstances de la sortie du couvent de M"" de Tencin; c'est uu canevas commode aux broderies de la malignité. Saint-Simon, qui n'aimait pas les Tencin, s'en est donné à cœur-joie à cet égard et n'a pas plus épargné la sœur que le frère. Mais ses assertions, sans cire entièrement calomnieuses, ont été rectifiées par Duclos, suffisamment médisant pour n'être pas suspect de partialité. Il s'était donné, lui, du moins, la peine d'interroger M"^" de Tencin à une époque où il ne lui en coûtait plus de dire la vérité ; et ce qui lui a paru être la vérité doit l'être en effet.
Il est évident d'abord que M™^ de Tencin n'était entrée au couvent que pour y chercher le moyen d'en sortir. Et elle était femme à le trouver. Mais elle n'était pas femme à hasarder d'en sortir par la porte du scandale. Elle n'abusa de sa liberté que lorsqu'elle put le faire impunément. Les motifs qui déterminèrent sa rentrée dans le monde n'étaient donc pas de ceux qui ne lui eussent pas permis d'y rester. Sans les rêves de l'ambition et de l'amour, elle eût pu être heureuse à Montfleury, dans une vie contenue plus qu'opprimée, qui comportait l'usage de tous les plaisirs compatibles non avec les rigueurs, mais avec les décences de son habit. Mais elle se sentait faite pour le monde, le plus grand monde ; et cette pensée rongeait sou âme au milieu même de succès trop restreints à son
gré, et lui faisait trouver insupportable le joug pourtant si léger de ses devoirs. Sur ce point de détail, Saint-Simon, si pénétrant quand la haine de l'ennemi ne trouble pas la clairvoyance du moraliste, a bien vu et bien dit les choses comme elles se passèrent. « Tant de commodités, dit-il. dont M'"^ de Tencin abusa largement, ne firent que lui appesantir le peu déchaînes qu'elle portait. On la venait trouver avec tout le succès qu'on eût pu désirer ailleurs. Mais un habit do religieuse, une ombre de régularité quoique peu contrainte, une clôture bien qu'accessible à toutes les visites des deux sexes, mais d'où elle ne pouvait sortir que de temps en temps, étaient une gène insupportable à qui voulait nager en grande eau, et à qui se sentait des talents pour faire un personnage par rintrigue. «
Là, Saint-Simon a raison; mais il se trompe quand il prétend que là sortie du couvent de M""^ de Tencin, favorisée par la crainte dim éclat scandaleux, funeste à l'honneur de l'ordre et à la réputation de la maison, eut lieu dans les conditions et avec les allures d'une sorte d"éva^ion, et qu elle porta longtemps dans le monde, eu province et à Paris, et y promena sans vergogne le défi et le ragoût insolent de cette situation, si inouïe alors, de défroquée. Il résulte, au contraire, du récit de Duclos, qu'il n'y eut ni conflit, ni scandale, ni fugue, ni intermède d'aventures galantes d'une religieuse en rupture de ban. A Tappui de cette atténuation, il faut se souvenir d'abord du caractère tout politique de M"'^ de Tencin; ensuite surtout des lois et des mœurs du temps; on était alors sous le double règne de Louis XIV et de M™«de Main-* tenon, en plein et même despotique triomphe dé
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l'orthodoxie. Un roi converti, une favorite austère, une cour puritaine n'eussent pas souffert un instant rafï'ront d'un tel débordement; et M™° de Tencin ne se fût échappée violemment de Montfleury que pour expier, par une claustration exemplaire, cette atteinte à la discipline des réguliers.
Nous croyons plutôt, comme Duclos, que, profitant habilement de certaines circonstances favorables et du crédit de protecteurs puissants, M°^^ de Tencin conçut le dessein d'obtenir une émancipation régulière et travailla habilement et longtemps au succès de cette grosse affaire : être relevée de ses vœux en cour de Rome. Ce n'est que vers la hn de la vie du roi que ce changement d'état, encore mitigé par un reste d'attache religieuse, lui fut accordé, grâce aux pressantes démarches d'amis influents, l'abbé de Louvois,Fontenellc et d'autres. La bulle de sécularisation complète et définitive est de 1714. Mais, dès 17 IC, j^fme (Jq Tencin, avec le titre de chanoinesse du chapitre de Neuvillc-les-Nonnes en Bresse, où elle n'alla jamais, dont elle ne porta jamais l'habit, avait fait sa rentrée dans le monde et nous l'y verrons bientôt profiter habilement des occasions uniques d'une minorité et d'une régence.
A cette époque, la première société où nous voyLUs apparaître M°^« de Tencin, en instance pour être relevée de ses vœux, et ayant déjà dans ce dessein de nombreux amis pour auxiliaires et pour complices, c'est ce petit monde élégant et frondeur, mi-parti de français et d'étrangers, qui gravitait autour de la tranquille étoile de sa sœur, M™« de Ferriol; et le premier homme sur lequel la chanoinesse ait essayé l'attrait de sa grâce insinuante et ce don d'ensorcelle-
ment qu'on lui reconnaissait déjà, tout en ne décou-^ rageant pas les hommages de La Motte et de Fontenelle, n'est autre, semble-t-il, que le spirituel poète et diplomate anglais, Mathieu Prior.
Mathieu Prior avait été laissé à Paris, en 1712,comme ministre plénipotentiaire, pour y continuer les négociations dont il avait posé les bases durant son voyage en France, et qui aboutirent au traité d'Utrecht. Il sut concilier les devoirs de sa mission avec le goût du monde et de la cour; il justifia, par tous les agréments d'un espritaimableetempiiessé à plaire,rexcellent accueil qu'il avait reçu en France, et la quitta au milieu de regrets universels, auxquels ne dédaigna point de s'associer Louis XIV lui-même. M™° de Tencin dut partager ces regrets; car tout paraît indiquer quelle fut au mieux avec le galant diplomate, dont le crédit ne laissa pas de lui rendre, dans sa personne ou dans celle de son frère, quelques services.
La correspondance de Bolingbroke avec Prior, qui a été publiée, contient de nombreuses et piquantes allusions h cette liaison. Nous n'en citerons qu'un passage. Bolingbroke, qui ne cachait pas son vif désir de revenir en France, y avait conservé de nombreuses relations, et il entretenait son souvenir dans le cœur des dames de sa société par de fréquents et galants envois de bagatelles : eau de miel, vin d'Espagne, eau des Barbades, etc. Prior était chargé de la distribution, et la répartition était assez délicate pour embarrasser, de leur propre aven, le ministre et son mandataire, «autant que le partage de l'Europe ». ^jmos ^Q Torcy, de Noailles, de Groissy, de Ferriol, M"® de Tencin et M™'' de Villetle, que Bolingbroke, plus tard, devait épouser, étaient le plus souvent l'Ob'*
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jet de ces galantes libéralités du plus frivole à la fois et du plus profond des hommes d'Etat d'Angleterre.
Les talents diplomatiques de Prior, au milieu de ces rivalités féminines, se trouvaient souvent mis à de rudes épreuves. Il prétendait être juste et ne parvenait même pas à le paraître. Du moins, plus d'une fois fut-il accusé de partiales préférences; un jour, entre autres, que la balance avait trop penché du côté de M"'" de Tencin, Prior rend compte à Bolingbroke des aimables débats auxquels a donné lieu sa dernière distribution : « La distribution de vos présents nous met tous de fort bonne humeur. Vous verrez que je l'ai faite avec prudence et en honnête homme; cependant la duchesse de Noailles me conteste cette qualification : « Mathieu, dit-elle, est naturellement fripon, et il en a bien la mine. Pardi, il a volé la moitié de mon eau de miel pour sa religieuse défroquée. Voilà le salaire de toutes les bontés que j'ai pour elle. » Ce commerce galant et peut-être platonique avec M'"'' de Tencin finit sans doute en môme temps que le séjour de Prior en France, lorsque, après la mort de la reine Anne, il retourna en Angleterre.
De qui parler maintenant ? Celui qui semble avoir succédé à Matliieu Prior, à moins qu'il ne Fait précédé, car, si la chronologie sérieuse est difficile à établir, la chronologie frivole l'est encore bien davantage, n'est pas autre que le fameux Marc-René d'Argenson, futur garde des sceaux, alors simple lieutenant-général de police. Ce magistrat, sa vie le prouve, sa mort encore plus, et les aveux assez crus de son fils, l'auteur des Mémoires^ n'y contredisent point, fut toujours fort galant, en dépit d'une physionomie très austère et de fonctions qui ne l'étaient pas moins. Il
n'existe d'ailleurs d'autres vestiges de ces relations passagères qu'une ligne de Mathieu Marais, un couplet salirique et une mention dans cette chronique scandaleuse, faite avec ce résidu des Sottisiers qu'on appelle les Mémoires de Maurepas.
Bolingbroke, jeté parles vicissitudes de sa carrière politique, fort orageuse, comme on sait, sur la terre de France, et qui ne tarda pas, grâce à M'^*= de Villette, à se faire dans l'exil une seconde patrie, aurait eu aussi quelque part à ces prodigalités de cœur do l^fme ^Q Tencin. au début, s'il faut en croire le témoignage de lord Stairs, ambassadeur d'Angleterre, et d'un couplet malin de l'époque.
Lorsque la Régence éclata, car on peut se servir de ce mot, M™^ de Tencin et son frère, dont il est bon do récapituler les succès à leur entrée de jeu dans cette partie que- favorisait une espèce de Fronde universelle des idées et des mœurs, au sortir des sévères disciplines du grand siècle, étaient déjà à moitié chemin de la fortune. Nous n'avons pas à parler de l'abbé de Tencin qui n'est point de notre sujet et n'y touche que par SCS rapports assez réservés avec sa sœur.qui avait pris, mais ne garda pas longtemps, le gouvernemxcnt de sa maison. Quand elle la quitta, elle avait déjà une existence assurée, grâce à des libéralités de M°^^ de Ferriol, dont elle devait centupler la valeur avant et surtout pendant le règae financier de Law et le tripot des actions.
Le nouveau gouvernement, où l'intrigue avait remplacé la politique sous un prince spirituel et voluptueux, ouvrait à l'ambition de M™« de Tencin de vastes horizons. Il ne s'agissait plus de louvoyer. On pouvait se lancer hardiment eu pleine mer, sans trop
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craindre la tempête. Nous ne serons donc pas étonnés d'apprendre (jue M°^« de Tencin doit figurer, comme une autre personne de beaucoup d'esprit et de peu de scrupules, la marquise du Delfand, sur la liste des éphémères conquêtes et des passagers caprices d'un prince qui eut quelques-unes des qualités et beaucoup des défauts d'Henri IV.
Malheureusement pour elle, éblouie par une élévation dont la rapidité ne fut égalée que par celle de la chute, M™« de Tencin ne prit pas assez de précautions contre l'inconstance d'un prince qu'il était plus facile d'attirer que de retenir, qui ne permettait aux femmes que d'être aimables et ne leur pardonnait pas d'être habiles. M°^"^ de Tencin, qui avait su vaincre, ne sut pas profiter de sa victoire, ou voulut en profiter trop tôt, ce qui est la môme chose. « Déjà, dit M. Etienne, de l'Académie française, dans une ingénieuse et élégante Notice, son ambition se berçait des rêves les plus doux ; mais elle se pressa trop; elle crut avoir allumé une passion ; elle n'avait inspiré qu'une fantaisie. Elle eut l'imprudence de parler d'affaires à un prince qui ne venait chercher que des plaisirs, et l'abandon le plus froid succéda au feu des premiers empressements. » Daclos rapporte dans toute sa crudité le mot par lequel lui fut signifié son congé. Mais ^/[me de Tencin n'était pas femme à perdre la tête, surtout dans une affaire où te cœur était si peu engagé.
Ne pouvant exploiter sa faveur, elle trouva moyen d'utiliser sa disgrâce et de se faire un sort dans son naufrage même. C'est alors que, suivant fexpression méprisante de Saint-Simon, elle tomba du maître au valet, et eut auprès du ministre le crédit qu'elle n'avait pas eu auprès du Régent. Nous nous garde-
TOUS dinsister sui* les détails, renvoyant les curieux à Saint-Simon, à Duclos, à Soulavic et imitant, iDar une réserve plus désintéressée que la sienne, notre héroïne elle-même. C'est, en effet, unirait caractéristique de son caractère et de sa conduite, qu'elle glissa toujours discrètement sur les mystères de sa vie, gardant le sérieux dans les choses légères, la hienséance jusque dans le scandale, traitant la galanterie comme un accessoire sans conséquence dans une existence vouée à l'ambition, dont l'amour fut le moyen et non le hut. Un seule fois peut-être, M°^^de Tcncin s'ouhlia à la passion sincère et avoua un cœur; mais ce ne fut pas pour longtemps ; elle devait même corriger cette erreur d'une faiblesse naïve par un de ces démentis cyniques dont l'abandon, par J.-J. Rousseau, de ses enfants est dans l'histoire littéraire et morale du siècle, le digne pendant. Quoi qu'il en soit, c'est en faveur du chevalier Deslouches, pour lequel une passion sincère ou du moins très-bien jouée semble avoir arraché M'^^ de Tencin à ce manège de galanterie politique et de lucrative intrigue, qu'elle négligea et parut ouljlier un moment Dubois, son frère et sa fortune. Ce chevalier Le Camus Destouehcs, commissaire provincial, selon les uns. lieutenant-général d'artillerie selon les autres, et distingué en raison de ses fonctions spéciales par le sobriquet de Destouches- Ca»io?i, était un brillant officier, homme d'esprit, de plaisir et d'intrigue, qui fut l'ami de Fontenelle et de La Motte, le confident de Dubois et un des courtisans favoris du Régent. Ce qui lui est plus honorable, c'est qu'il avait été, quelques années auparavant, en relations intimes avec P'énelon, retiré à Cambrai, et du nombre des trois ou quatre amis privilégiés qui le
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retenaient oncoro au monde, c'est-à-dire l'attiraient hors du cercle de plus en plus étroit de ses devoirs ou de ses regrets. Il est demeuré, comme témoignage de CCS l'apports, où Fénelon aiguisait d'esprit et même de malice son habituelle mansuétude, et où Destouches apportait une déférence toute filiale, un volume de lettres qui ont été publiées et dont l'honneur forme, avec celui de la paternité de d'Alemhert, le double point lumineux de cette vie obscure. « La liaison qu'il eut avec le chevalier Destouches, dit Sainte- Beuve à ce propos, fut une des plus étroites et des plus tendres. Destouches, alors âgé de quarante-trois ans (1711-1714), servait dans l'artillerie et avec distinction ; il était homme d'esprit cultivé et goûtait fort Virgile. Avec cela il était dissipé, adonné aux plaisirs, à celui de la table qui pour lui n'était pas le seul. Quoi qu'il en soit, Fénelon l'aimait, et ce seul mot rachetait tout. »
Dans cette curieuse correspondance où, à travers quelques cris du cœur (comme par exemple lors de la mort du duc de Bourgogne), se jouent, avec toutes sortes de grâces, l'imagination encore riante du prélat etson érudition profane, les deux amis échangeaient des conseils et des nouvelles. Nous ne parlerons que des conseils où, avec une puissance de souvenir admirable et un goût exquis, Fénelon s'amuse à prendre dans Horace les seules armes qui soient capables de battre un épicurien elle bat en effet à force de citations où abonde, purifiée par un commentaire qui rend chrétien tout ce qui le touche, la moelle de la sagesse païenne : ces relations, en nous montrant la figure de Fénelon sous un jour tout nouveau, en nous donnant le Fénelon des après- dînées encore enjouées et
sémillantes, le Féiiclon de la conversation intime et choisie, de la familiarité épistolaire si aisée et si pénétrante, relèvent et ennoblissent aussi singulièrement à nos yeux l'homme digne d'un tel interlocuteur. Destouches, mort en 1726, était encore en 1716, un homme fort aimable, plus jeune que son âge, beau diseur, et il nous est très facile de comprendre qu'il ait couronné par celle de M"^*^ de Tencin la série de conquêtes plus vulgaires qui lui avaient valu autrefois les quolibets du mordant officier aux gardes, du Fay, un des chansonniers anonymes du /îecuei/ Maurejjas.
Nous ne savons rien autre chose de cette liaison, sinon que le fruit imprévu et importun en fut d'Alembert. Ce témoignage vivant d'une faiblesse qui se compliquait peut-être d'infidélité, pouvait compromettre singulièrement la faveur dont jouissait M™^ de Tencin auprès du plus puissant personnage du temps. Un éclat lui faisait perdre pour jamais le bénéfice de cette considération que, malgré ses aventures et ses erreurs voilées de décence, elle était parvenue, à force d'habileté, à se ménager. Destouches, paraît-il, était prêt à réparer par un mariage le tort qu'il lui causait. Mais il y avait à cette union, il faut le croire, des difficultés de décorum ou même des obstacles légaux. M°^° de Tencin hésita peut-être, nous nous plaisons à le croire; toujours est-il qu'elle se préoccupa plus de sa réputation que de son honneur. Elle préféra l'odieux ignoré au ridicule public et ayant à sacrifier en elle la femme ou la mère, elle se décida pour ce dernier parti.
La 16 novembre 1717, deux heures avant le jour, le nouveau-né fut déposé, par des mains inconnues, sur les marches de la petite église de Saint-Jean-lc-
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Rond. Attiré par ses cris, le bedeau le recueillit et le fit baptiser sur-le-champ sous le nom de Jean-le-Rond. Quelle est la part deM"''^ de Tencin, cxuelle est la part du chevalier Des touches dans ce crime d'abandon ? Autant qu'on puisse l'affirmer dans une affaire de ce genre, fort mystérieuse de sa nature, la plus lourde responsabilité doit retomber sur M™^ de Tencin. Ce n'est pas l'avis de Delort et d'Etienne qui trouvent le père et la mère aussi coupables l'un que l'autre, et qui peut-être n'ont pas tort. Du moins peut-on alléguer à la décharge du chevalier Destouches (on ne trouve rien à celle de M°^^ de Tencin) la double circonstance atténuante que, tout en consentant à l'abandon, il pourvut au présent et à l'avenir de fenfant en faisant attacher à ses langes un ])illet par lequel il lui assignait une pension de 1.200 livres et donnait les renseignements nécessaires pour la toucher à la personne qui se chargerait de son entretien. C'est une note du général de Grimoard, le commentateur de la Correspondaiice de Bolingbroke, qui atteste le fait. Les auteurs de VEncyclopédiana , plus explicites, prétendent même que c'est le chevalier Destouches qui réclama l'enfant exposé et chargea la femme d'un vitrier établi rue Michel-le-Gomte, à Paris, de le nourrir et de l'élever.
Une autre tradition nous apprend, et nous trouverions, à la rappeler, si elle était fondée, une des leçons de ce récit, que la mère coupable fut punie par où elle avait péché et ne rencontra, quand elle chercha à éveiller en lui d'autres sentiments, que l'inexorable indifférence de son fils devenu célèbre.
Le rencontrant dans le monde, à l'aurore de sa renommée, elle aurait, par orgueil, laissé échapper le
secret que, par intérêt, elle avait étouffé si longtemps dans son cœur. Ses avances auraient été fièrement repoussées. « Je ne vous connais point, madame, aurait répondu d'Alembcrt, indigné plus que flatté de ces caresses intéressées; je n'ai et n'ai jamais eu qu'une mère : c'est la vi trière de la rue Miche 1-le- Comte qui m'a recueilli et élevé; c'est à elle seule que je me plais à rendre grâce et à faire honneur. » La leçon eût été cruelle autant que méritée, et eût laissé ^]me (]q Tencin tout entière livrée à des remords sans consolation. On aimerait à attribuer ta leur irrésistible inspiration cet épisode de l'enfant exposé sur la voie publique dans son roman du Siège de Calais, et à penser qu'il fut arraché à son imagination par un souvenir et par un regret vengeurs. Mais nous savons, par le propre témoignage de d'Alcmbert, rapporté par M°^^ Suard dans ses Mémoires sur son mari, qu'il n'eut pas à punir sa mère dans son orgueil du crime de son indillérence; il avouait que si elle lui eût ouvert ses bras il s'y fût précipité: mais elle ne le fit jamais.
* Nous arrivons à cette fameuse affaire La Fresnaye, qui devait clore d'une façon si tragique, pour M"^'' de Tencin, la période des passions. Ce n'est pas que cette chute ait été aussi subite que pourrait le faire croire l'absence de transition. Il est évident que cette décadence fut progressive ; on trébuche avant de tomber. Mais si l'histoire a sa logique elle a aussi sa pudeur; et il ne nous est permis ici que d'indiquer en quelques traits cette déchéance de M™^ de Tencin, renouant avec le Régent des négociations qui ont pour but de remplacer M™'= de Parabèrc attachée aux Paris et disgraciée, par M"^^ de Fallaii, amie de Law. où présidant,
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après les avoir organisées, aux fêtes orgiaques du Palais-Royal et de Saint-Gloud. De là à l'aliàirc La Frcsuaye où le pied glissa à M"^'' de Tencin, non plus dans la houe, mais dans le sang, il n'y a qu'un pas, et elle le fit.
Le samedi B avril 172G, M. de lia Fresnaye, ancien avocat au Conseil, ancien banquier en cour de Rome, devenu par faveur conseiller au grand Conseil, se rendit chez M"^'' de Tencin, avec laquelle il était lié d'alFection et d'intérêts. Ces relations, depuis quelque temps, s'étaient aigries par suite de griefs réciproques. M. de La Fresnaye reprochait à ^1°"" de Tencin les manœuvres cupides — dont la dernière avait été une opposition au titre de sa charge, — par suite desquelles il se disait spolié au point d'être réduit à Timpossibilité de faire honneur à ses aifLiires et de payer ses créanciers. Il l'accusait aussi d'infidélité, de trahison, de complot contre lai. M°^° de Tencin repoussait ces accusations, traitait ces soupçons d'injurieux, prétendait qu'il n'y avait rien que de légitime dans la possession des titres ou sommes qu'elle détenait, déclarait ne rien devoir à un homme, qui avait abusé de son intimité, avait cherché à la brouiller avec sa famille et ses amis eu lui prêtant des noirceurs dont seul il était capable, que son mépris, s'il était sain d'esprit, et sa pitié s'il était fou, ce au'elle préférait croire. Sous prétexte en effet d'éviter des scènes de plus en plus violentes, qui tournaieni au scandale et
pouvaient tourner au tragique, elle avait déclaré vouloir rompre toutes relations avec un homme qui l'avait tyrannisée et tourmentée trop longtemps, et prendre des mesures pour que sa porte lui demeurât iermée comme son cœur.
C'est sans doute sur ce ton que se monta de suite la courte conversation, bientôt dégénérée en altercation qui précéda et inspira la résolution désespérée que prit le malheureux La Fresnaye. M™<^ de Tencin n'était point seule, il y avait auprès d'elle sa sœur, M™^ de Groslée, et l'abbé Michel, grand vicaire de Sens. M. de La Fresnaye, sous prétexte d'écrire une lettre, passa dans un cabinet voisin de la pièce où ils se trouvaient, s'y assit sur un canapé, et là, se tira un coup de pistolet et tomba roidc mort, le cœur percé de quatre balles.
La veille de ce suicide, évidemment prémédité, mais qui fut un moment taxé d'assassinat, M. de La Fresnaye avait déposé chez M. de Sacy, avocat au conseil, un testament qui fut ouvert après sa mort, fut inséré au dossier de l'information criminelle ouverte sur cette mort, et reçut une publicité vengeresse, comme l'espérait son auteur.
Dans ce testament, en date du 18 février 1726, M. de la Fresnaye chargeait M™^ de Tencin des plus odieuses imputations, flétrissait sa cupidité et ses mœurs, Taccusait de l'avoir réduit à la misère, au désespoir et à la mort dans laquelle il se réfugiait, non sans la signaler à la vindicte publique et sans prendre à témoin de ses reproches le Juge suprême devant lequel il ne tarderait point à paraître.
Le grand Conseil, qui ne se félicitait pas de compter parmi ses membres un homme dont la vie était peu
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régulière et dont on considérait le cerveau comme dérangé, à la suite d'un vol chez un agent de change dont il avait été victime, avait pris, d'urgence, toutes les mesures nécessaires pour éviter un éclat préjudiciable à l'honneur du corps. Le premier président et le procureur générai avaient fait procéder hâtivement à l'inhumation à Saint-Roch. Mais ces précautions furent inutiles ; en présence du murmure public et de la diligence avec laquelle le Châtelet se saisit de l'information, M™^ de Tencin, décrétée de prise de corps, fut arrêtée le 10 avril, enfermée le lia la Bastille et là elle dut attendre le dénouement de cette terrible affaire.
Nous en avons résumé le détail d'après le récit de l'avocat Mathieu Marais et de l'avocat Barbier, qui sont tous deux les chroniqueurs attitrés de l'époque; la relation du second diftere de celle du premier, surtout en un point essentiel. Selon Barbier, le désespoir de La Fresnaye eut pour cause le refus de M™* de Tencin d'épouser le conseiller qui avait voulu renouer avec elle, en octobre 1725, soit par véritable amour, pour rentrer dans ses droits, soitpar intérêt, pour rentrer dans ses fonds. Un trait caractéristique de la physionomie de la trop célèbre chanoinesse que nous retrouverons dans tous les témoignages contemporains, notamment dans celui de Barbier et du marquis d'Argenson, c'est « qu'elle a de l'esprit comme mi diable. » Personne, malheureusement pour elle, ne parle de son cœur. Le testament de La Fresnaye, que nous avons dû renoncer à citer à cause de sa longueur et de la crudité de certaines de ses allégations, établit du moins, s'il ne prouve pas autre chose contre elle, qu'elle n'en avait guère.
Après une procédure dont certaines formalités terribles, par exemple un interrogatoire de plus de quatre heures en face du cadavre exhumé de son accusateur, durent laisser dans Tâmc de M™° de Tencin une impression d'ineflaçable horreur, après une détention à la Bastille où. il faut le reconnaître; sa tristesse fut adoucie par la fidélité et les visites empressées de tous ses amis, intervint un arrêt du grand Conseil, qui avait évoqué Tafïaire comme l'intéressant tout entier dans la personne d'un de ses membres, par exclusion delà juridiction ordinaire du Ghâtelet. Marais résume ainsi cet arrêt, sous la date du 12 juillet 1726 : « M™° de Tencin est jugée, la mémoire du défunt est condamnée, son nom rayé des registres du grand Conseil, ses biens confisqués, son préteudu testament brûlé, et la dame, avec d'autres accusés de sa famille, déchargés de l'accusation. Permis de publier et d'afficher l'arrêt, et il est au coin de toutes les rues. La chanoinessc est à Passy où elle prend des eaux et est assez mal. La voilà innocente et elle va mourir. »
Elle ne mourut point. C/était une âme fortement trempée. Elle guérit et même elle engraissa. On peut suivre à la trace, dans les Lettres de iW^^ Aïssé, les progrès de celte convalescence physique et morale. Peu à peu M™'= de Tencin reprit l'équilibre qu'une telle secousse avait si profondément ébranlé. Elle garda pourtant de cette affaire une sorte d' arrièregoût amer, d'aigrisscment intermittent, qui la rendait âpre et dure pour ceux qu'elle soupçonnait de ne pas croire entièrement à son innocence. La pauvre Aïssé en sut quelque chose, quoiqu'elle eût dit : « que c'était l'affaire du monde la plus malheureuse; qu'il n'y avait personne qui fût à l'abri d'un fou qui venait se tuer
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chez VOUS. » Mais cela ne suffisait pas. M™^ de Tencin ne se contentait pas d'être plainte; elle voulait dos hommages, non plus toutefois du genre de ceux auxquels elle avait fait autrefois de si douloureux sacrifices. La galanterie lui avait, en somme, coûté plus qu'elle ne lui avait rapporté.
A partir de 17-26, M"® de Tencin, qui atteignait l'àgc de quarante-cinq ans, ferma définitivement son cœur. Elle se retira dans la littérature et l'intrigue politique. Elle eut un salon où se traitaient tour à tour les affaires ecclésiastiques et les afi\iires académiques du temps, le premier .salon littéraire du siècle, après celui de M^^*' de Lambert, avant celui de M™° Geofirin et celui de M"^'' du Deffand. Elle employa ses loisirs à écrire des romans, dont M. Yillcmain déclare l'un, le Comte de Comminges, un chef-d'œuvre. Elle employa les 25.000 livres de rentes auxquelles un témoignage contemporain évalue sa fortune, plus modeste qu'on ne le pense, à entretenir un train de maison honorable et à donner à dîner aux gens d'esprit. Elle employa son habileté et son expérience à essayer de faire de son frère, sans y parvenir, le successeur au ministère du cardinal de Fleury.
Il nous reste à la considérer sous ce dernier ar^pcct. Nous ne le ferons pas sans consacrer, par une conclusion motivée, l'appréciation des contemporains, qui est la nôtre, sur cette tragique affaire La Fresnaye, qui clôt d'un signet sanglant le chapitre des aventures et des passions dans le livre de cette vie agitée, vrai roman de la réalité. Nous dirons donc que, selon l'opinion des contemporains et la nôtre, M™^ de Tencin est incontestablement innocente du fait de la mort de son dernier amant, c'est-à-dire qu'elle ne Fa
ni tué ni fait tuer. L'est-elle au même degré, en ce qui touclie les causées de sa résolution désespérée ? Nous ne le pensons pas; et les contemporains, Barbier, Marais, d'Argenson, W^^ Aïssé ne le pensaient pas sans doute. Nous renverrons donc aussi M"^^ de Tencin « acquittée » , mais acquittée « faute de preuves », de cet acquittement restreint qui absout sans réhabiliter, et atteste l'impuissance de la justice, mais non sa confiance. Nous dirons que la mort de La Fresnaye fut un malheur, mais un de ces malheurs suspects, non irréprochables, où il entre de la faute de celui qui les subit. S'il n'y eut pas là un crime, au sens strict de la loi, et si c'est avec raison que M°^^ de Tencin fut relâchée par la justice, il y eut sans doute un crime aux yeux de la conscience, et plus d'une fois M™" de Tencin dut le sentir à ses remords.
Il est impossible d'admettre, en effet, que La Fresnaye se soit tué uniquement pour la calomnier. Les pages testamentaires dans lesquelles il avait consigné, avant d'exécuter son dessein, le témoignage de ses déceptions et de ses rancunes, respirent, à travers leur exagération, je ne sais quelle farouche véracité. On ne saurait les regarder uniquement comme une suprême débauche de jalousie et de désespoir. La Fresnaye, avant de se tuer, eut assez de foi pour en demander pardon à Dieu. Comment concilier avec cette chrétienne aspiration, avec ce touchant appel à la miséricorde divine, l'implacable calcul de la plus lâche des vengeances ? Il faut croire ceux qui vont mourir. On ne ment pas en face de Dieu. C'est en tout cas une triste et terrible chose pour M"'^ de Tencin d'avoir contre elle le reproche d'une voix d'outretombe et une tache de sang sur sa robe!
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Nous ne jetterons qu'un coup d'œil rapide et superficiel sur le rôle politique de M"»^ de Tcncin, si l'on peut donner ce nom à cette action furtive, à cette influence suspecte, à ces moyens artificieux, à ces ressorts subalternes auxquels fut forcément réduite une intrigante de premier ordre, capable de tout pour le succès et qui n'y parvint qu'à demi. Aucun des deux acteurs auxquels un sexe, qu'elle leur envia plus d'une fois, donnait le privilège de la scène, n'avait rétoflé d'un de ces personnages décisifs qui mènent l'action et président à son dénouement. Ni son frère, ni Richelieu, auxquels elle attacha tour à tour et à la fois l'àpre sollicitude de son génie, n'étaient faits pour répéter sans faute la leçon qu'elle leur soufflait de la coulisse. Son but, nous l'avons dit, ne fut atteint qu'à demi. Elle en fut pour ses frais, ne parvint pas à réaliser le rcve de cette ambition que l'affection exaltait : se voir vivre, agir, gouverner dans un premier ministre de son choix, de son goût, selon son esprit, selon son cœur, un homme d'Etat de ses œuvres, et lui devoir celte suprême volupté de la domination, la seule qui restât à connaître à cette femme en qui bouillonnait vraiment un orgueil d'ange déchu.
Son frère devint archevêque d'Embrun, cardinal, archevêque de Lyon, obtint l'entrée au Conseil; mais malgré la connivence du duc de Richelieu, le favori des dernières tendresses, de tête plus que de cœur, de M™^ de Tencin, celui qu'elle appelait familièrement « mon minet », il ne put succéder comme premier ministre au cardinal de Fleury. 11 faut lire à ce sujet les neuf lettres au duc de Richelieu, écrites durant l'année 1743. Il faut lire aussi la correspondance
entre le frère et la sœur, publiée par M. de La Borde en 1790. Il faut enfin, poursuivre ce manège subtil, ce jeu cynique de la suprême partie, consulter les Mémoires du marquis d'Argenson, très au courant des plus menus fils de cette inti'igue avortée. Pour nous, faisant œuvre d'historien et de moraliste, nous nous attacherons moins aux moyens qui répugnent qu'aux idées qui intéressent. Nous n'entrerons pas dans le tripot de cette politique de sérail où l'influence des maîtresses, la violation du secret des lettres tiennent une place honteuse, mais nous ne passerons pas si près do la porte sans y jeter un coup d'œil de façon à voir le résultat. Ce résultat olïre cette leçon que l'habileté de M'"^ de Tencin, proverbiale de son temps, nuisit peut-être plus que ne l'eussent fait de grosses maladresses au succès de ses négociations.
Louis XV, en effet, qui n'aimait pas les femmes politiques, dont le cœur est un cerveau, à qui d'ailleurs cette religieuse défroquée inspirait une sorte de répugnance et de terreur superstitieuses, ne pouvait entendre parler de M"^^ de Tencin « sans qu'il lui en vînt peau de poule » assure d'Argenson, et il est certain qu'il écarta le cardinal de Tencin du gouvernail auquel il prétendait, moins par défiance de lui, car il le goûtait assez, que par peur de sa sœur; ainsi les efforts de M™^ de Tencin tournèrent précisément contre son but. Elle s'aperçut du danger, s'effiiça, se fit bonne femme ; mais il était trop tard et le coup irréparable était porté à son influence précisément par cette terrible réputation d'habileté sans scrupules, qui glaçait le roi à son nom comme à l'approche d'un serpent et le remplissait d'une incui-able méfiance.
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Elle y eut peut-être échappé en serrant moins son jeu, en se ménageant les fautes heureuses, les rassurantes maladresses à la faveur desquelles on peut se permettre d'être habile impunément. Mais, nous lavons dit, il était trop tard, et en songeant à cette erreur qui consiste à vouloir trop bien faire, à trop soigner son jeu et à trahir jDar là-mème trop de finesse, elle écrivait cette maxime profonde dans son impertinente naïveté par laquelle elle vengeait sa déception : « Les gens d'esprit font beaucoup de fautes en conduite, parce qu'ils ne croient jamais le monde aussi bete qu'il est. *
C'est la littérature qui profita des rebuts de la politique. Désabusée, comme toutes les personnes qui ont vu de trop près les rouages de la machine, les envers du ihéàlre, mais non détachée parce que l'expérience n'avait pas élcint en elle la curiosité, ni peut-être le vivace espoir d'un retour de foriune, M^'e Jo Tencin employa le reste de son activité et de son intrigue à avoir un salon, à gouverner des gens d'esprit réunis sous son sceptre, à goûter le plaisir de voir dincr ensemble, sans se dévorer, ces auteurs célèbres, habiles dans leur art, novices en tout le reste, et à l'amourpropre féroce, qu'elle avait apprivoisés, et que par une flatteuse insolence elle appelait : ses bêtes.
La ménagerie, comme on va le voir, était assez bien composée, et c'est en énumérant les habitués, en leur demandant cà eux-mêmes le tableau du salon où ils se plurent à penser tout haut que nous ferons comprendre l'influence littéraire et sociale exercée par j^me de Tencin, et ferons deviner sa philosophie. Car c'est par là surtout que M°^^ de Tencin a droit à une place dans notre galerie de femmes philosophes. Non
pas qu'elle ait jamais afflché un corps de doctrines. Elle avait trop d'esprit pour cela. La philosophie de M"'^ de Tencin était tout entière dans sa conduite, qui la montre assez dépouillée, croyons-nous, de tout préjugé, assez délivrée de tout scrupule pour qu'il soit inutile d'insister. Ce que cette conduite lui avait appris, elle le formulait à l'occasion en quelques paroles brusques, d'une amère douceur. C'est ainsi qu'elle livra peu à peu et comme malgré elle les secrets d'une expérience qui lui avait tant coûté, oracles tour à tour caressants et brutaux murmurés à l'oreille ou jetés en pleine conversation, auxquels rien ne manquait de ce qui caractérisa plus tard la prédication philosophique, rien si ce n'est le mépris de la religion et de l'Eglise. M°^^ de Tencin, qui s'était tout permis, n'osa point aller jusque-là. Elle avait dû quelquefois braver l'odieux , mais elle se gardait bien de braver le ridicule. On en était déjà venuji oublier Dieu; on n'en était pas encore à l'insulter. Fontenelle, le chef du salon de M°^^ de Tencin, après l'avoir été de celui de M°^^ de Lambert et qui le premier devait remplir ces fonctions de directeur laïque des femmes, que nous verrons ensuite occuper par Voltaire et Jean- Jacques, était seulement un sceptique et non un athée. M™'^ de Tencin, à son exemple, ne fut donc philosophe qu'autant qu'il est commode de Tètre. Elle ne le fut pas jusqu'au point où cela est dangereux.
Fontenelle, nous l'avons dit, fut le chef, le maître du salon de M""^ de Tencin. Il serait difficile de préciser le degré d'intimité de leurs relations ; la médisance contemporaine prétendit qu'il avait été dans les bonnes grâces de M^° de Tencin au delà de ce que comporte Tamitié. Le testament de La Frcsnaye le dénonce
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comme ayant poussé fort avant la mine du crédit dont il jouissait auprès d'elle. Il est un mot authentique de M™® de Tencin à lui adressé, qui donne à penser. Elle lui dit un jour en lui frappant sur la poitrine : « Vous, c'est encore de la cervelle que vous avez là, cà la place du cœur. » Parlait-elle ainsi pour décourager en lui une espérance téméraire ou pour lui reprocher une dernière déception? Le problème ne vaut guère la peine d'être résolu.
Ce qu'il y a de plus certain, c'est que M°^'' de Tencin entretint avec Montesquieu, qu'elle admira la première, une véritable liaison d'esprit. C'est M"^"^ de Tencin qui commença la fortune de V Esprit des lois, en achetant et en répandant une pai'tic de la première édition de ce livre hardi, dont on se méfiait en ce temps de frivolité triomphante et de politique dégénérée. Ce patronage intelligent était tout naturel de la part de la personne sans illusions que la clairvoyance et le mépris rendaient libérale et qui écrivait dès 1743, en présence de la décadence de la monarchie et de la sociélé françaises : «A moins que Dieu n'y mette visiblement la main, il est physiquement impossible que l'État ne culbute. »
Une femme qui raisonnait ainsi était faite pour demeurer en toutes choses très en avant de son temps et pour voir dans la philosophie, la littérature et l'opinion des puissances avec lesquelles compterait l'avenir. Si cette cour que M'^^ de Tencin fit aux lettres dans la personne de leurs plus célèbres représentants ne fut pas désintéressée, elle ne fut pas du moins stérile. Elle paya l'appui et Tagrémcnt qu'elle tirait de ses courtisans ou plutôt de ses familiers en une lourde mais solide monnaie de conseils, frappés au
coin fruste du bon sens et dont une longue circulation n'a point altéré l'aloi. Certes, c'est de la sagesse vulgaire, c'est de l'expérience sans délicatesse, mais les règles de conduite que M^^*' de Tencin insinuait à ses protégés ont résisté au temps et survécu précisément à cause dj leur positive rudesse, de leur égoïsme pratique. Ce n'est pas ce qu'il y a de meilleur dans la sagesse humaine qui dure le plus; l'expérience de la vertu est trop optimiste, trop indulgente ; et malheureusement il y a plus à se servir dans le monde de l'opinion qui nous tient en méfiance que de celle qui nous tient en confiance ; c'est. une vérité douloureuse que l'art de la vie perd plus cà croire les hommes meilleurs qu'à les croire pires qu'ils ne sont.
Cette sagesse et cette habileté fondées sur l'intérêt, et calculant plus avec les vices qu'avec les vertus de l'humanité, M"^'^ de Tencin les prêchait et les pratiquait avec une bienveillance bourrue, une familiarité brusque, une fausse bonhomie de Duclos en jupons; et au sortir des soirées lymphatiques, pédagogiques et des entretiens de ruelle de fhôtel liambert, Fontenolle, La Motte, Marivaux, qui ne manquaient ni de la connaissance du monde, ni de l'amertume qu'elle donne , goûtaient singulièrement dans la bouche d'une femme, jadis jolie, si galante, si spirituelle, cette verdeur d'aperçus, cette crudité d'expressions, cette rouerie bourgeoise. Tout cela avait surtout du charme, du ragoût, une saveur piquante pour Montesquieu, qu'il ne faudrait pas se représenter comme un précieux ni comme un frivole , en dépit des Lettres persanes et du Temple de Gnide^ mais qu'il faut voir tel qu'il fut, un humoriste de tempérament anglo-français, ardent, sanguin, passionné sous une
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douceur apparente, comme certains crûs sournois des coteaux du Médoc, et en beaucoup de points un aîné de Diderot, moins débraillé et moins bavard que l'autre.
Si nous voulions entrer dans le salon de la maison de la rue et porte Saint-Honoré, nous trouverions pour nous y introduire à deux époques différentes, et nous permettre d'en apprécier le caractère, d'en retracer la physionomie, d'en déterminer roriginalitc, d'excellents guides dans Marivaux, Duclos et Marmontel. Disons d'abord les noms de ses familiers : Fontenelle, La Motte, Montesquieu, Astruc, Mairan, l'abbé Alary, Piron, Marivaux, Duclos, Marmontel, d'Argental. Pont de Veyle, Bolingbroke et plus tard lord Gliesterfield, parmi les étrangers, formaient certainement un personnel unique alors comme valeur et contraste d'hommes, tel qu'on ne l'eût retrouvé coml)let ni à la cour, ni cà T Académie. Plusieurs étaient là de fondation, aussi anciens que les fauteuils; quelques-uns passaient et ne restaient pas; mais la plupart demeuraient iidèles à cette hospitalité positive, pratique, bonne enfant, d'une maîtresse de maison qui s'occupait, avec une sollicitude toute nouvelle, des affaires de ses amis autant que de leur santé, et de leurs intérêts autant que de leurs succès, et qui, comme symbole de cette maternité matérielle autant que morale, leur donnait, en guise d'étrennes, en riant, deux aunes de velours pour se faire des culottes, également acceptées en riant.
M™^ Geoffrin devait hériter de cette sollicitude en la prosaïsant ; et avec elle la littérature devait s'embourgeoiser tout à fait; pourtant, la femme de ce financier parvenu dont on ne connut rcxistcncc que
le jour de sa mort, n'eût pas osé se familiariser jusqu'à renouveler les étrennes do M'"'' de Tencin, ces deux aunes de velours si caractéristiques dont on a souvent attribué l'idée à M'^^ GeofTrin, en lui supposant une initiative qu'il faut restituer à M™'^ de Tencin et qu'elle seule pouvait se permettre. C'est donc à ;^j^mc ^Q Tencin, à qui la Geoflrin succéda, M. Yillemain a dit le mot, comme une bourgeoise à une princesse, qu'il faut laisser l'originalité de ce présent qui correspond si bien à cette religion de l'utilité, à ce culte de l'intérêt matériel auxquels elle avait immolé la pureté et la dignité de sa jeunesse et qu'elle prêchait autour d'elle avec une franchise non sans malice, une énergie où il faut tenir compte d'une certaine ironie. Il faut en tenir compte, afin de garder dans l'improbation une juste mesure en ce qui touche les propos attribués à M'^'= de Tencin, et qui constituaient son Art de parvenir^ sa philosophie empirique, ses recettes de vieille bonne femme. C'est à travers le voile atténuant de cette réserve qu'on doit juger les moyens grâce auxquels, selon Walpole et Duclos, elle était parvenue à la considération sans mériter l'estime, avait acquis sans tendresse de nombreux amis, avait fondé un salon, chose plus difficile, me QIC alors, que de fonder un gouvernement, et avait séduit l'opinion au point d'en être épargnée, comme elle eût conquis le pouvoir s'il lui eût été permis d'avoir de l'ambition pour elle-même.
Duclos nous apprend que non-seulement elle avait beaucoup d'esprit, mais encore < avait toujours celui de la personne avec qui elle avait affaire * ; qu'elle s'était fait « un système suivi de flatterie et que, quoiqu'elle eût l'indiscrétion de l'avouer et le portât jus-
qu'au dégoût, il lui avait toujours réussi », enfin « qu'elle était très serviable, quand clic n'avait point d'intérêt contraire : qu'elle ambitionnait la réputation d'être amie vive ou ennemie déclarée, avait saisi quelques occasions de le persuader, et s'attacha ainsi beaucoup de gens de mérite. »
Horace Walpole, dans une lettre à son ami Gray, rappelle, à propos de M"^*' Geoffrin, une des maximes favorites de M™^ de Tcncin.
« Elle a fait son éducation sous la fameuse M^^deTencin, Q qui lui a donné pour règle de ne jamais rebuter personne; « car, disait l'habile matrone, quand même neuf sur dix ne « se donneraient pas un liard de peine pour vous, le dixième « peut vous devenir un ami utile. »
Cette femme de ressource ajoutait qu'on peut tirer parti même d'une relation inutile en apparence et que c tout sert en ménage, quand on a en soi de quoi mettre les outils en œuvre >.
Tels étaient les principes d'après lesquels M'^» de Tencin avait recruté et dirigé son salon. Le ton en était d'ailleurs excellent; et silyavaitlà, comme partout, quelques causeurs médiocres et quelques hôtes parasites, on ne peut douter do l'agrément de la conversation dans des réunions qui ne furent pas sans influence sur les mœui's sociales et le goût littéraire. Marivaux, dans sa Vie de Marianne, a peint le salon de M^= de Tencin sous le nom de M°^^ Dorcin, chez qui son héroïne va dîner à son début dans le monde. Mais il ne parie que du tour d'esprit des convives, non de la vigoureuse amertume, du charme empoisonné de leurs idées. Marianne n'étant capable ni de deviner ni de goûter le danger, ce qui la frappe surtout, c'est la simplicité, c'est l'aisance de la conversation. Et à ce
point de vue, chez M°^^ de Tcncin, qui a tant d'idées toutes modernes, et qui les exprirnera avec une franchise d'accent toute moderne aussi, bien que née en plein soleil du règne de Louis XIV, il s'était fait aussi toute une révolution dans cette transformation familière et bourgeoise de la conversation, dont l'ancien type académique se démodait. Écoutons Marianne :
« Ce ne fut point à force de leur trouver de l'esprit que j'appris à les distinguer; pourtant il est certain qu'ils en avaient plus que d'autres, et que je leur entendais dire d'excellentes choses ; mais ils les disaient avec si peu d'efforts, ils y clierchaient si peu de façon, c'était d'un ton de conversation si aisé et si uni, qu'il ne tenait quà moi de croire qu'ils disaient les choses les plus communes; ce n'était point eux qui y mettaient de la finesse, c'était la finesse qui s'y rencontrait. »
Marmontel, au contraire, goûtait beaucoup moins « ce ton do conversation si excellent, si exquis, quoique simple ». Il accusait ces gens d'esprit de raffiner la simplicité et d'afî'ecter l'absence d afTectation. C'est surtout à sa maison de Passy, dans la solitude et l'intimité, qu'il se plaisait à voir M^<= de Tencin, dissimulant elle-même son esprit sous le bon sens, sa vivacité sous une apparence de nonchalance et d'insouciance et lui inculquant « d'un air de lendore », pour parler comme M°^*' de Caylus, les maximes d'une expérience singulièrement avisée et éveillée. « Ah! que de finesse d'esprit, de souplesse et d'activité, cet air naïf, cette apparence de calme et de loisir même ne me cachaient-ils pas, s'écrie-t-il. Je ris encore de la simplicité avec laquelle je m'écriais en la quittant : La bonne femme! » Chamfort raconte aussi qu'un jour que, devant l'abbé Trublet, on louait la douceur de M^'^ de Tcncin : « Oui, déclara-t-il, si elle avait un
intérêt à vous empoisonner, elle choisirait le poison le plus doux. » Le mot est sans doute excessif. Il rend pourtant Lien le côté implacablement égoïste de l'expérience de ^i"^" de Tencin et les sinistres mystères de cette eau dormante. Mais à l'époque où Marmontcl fréquenta M^^^ de Tencin, elle s'était calmée, rangée, elle n'était plus qu'une bonne femme qui gardait pourtant, à l'œil et à la lèvre, quelque chose de l'éclair, quelque chose du sourire d'une Catherine de Médicis. Elle était près de la mort qui devait l'enlever le 4 décembre 1740, à l'âge de soixante-huit ans. Voyons pourtant les deux conseils qu'elle lui donna pour la conduite de sa vie, et qui l'avaient justement frappé :
« L"un fut de m'assurer une existence indépendante des succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de mon temps. « Malheur, me disait-elle, à qui attend « tout de sa plume î Rien n'est plus casuel. L'homme qui « fait des souliers est sur de son salaire. L'homme qui fait « un livre ou une tragédie n"est sûr de rien. > Lautre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis. « Car, au « moyen des femmes, me disait-elle, on fait tout ce qu'on « veut des hommes ; et puis ils sont les uns trop dissipés, les « autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour « ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pen- « sent, ne fût-ce que par oisiveté. Parlez ce soir à votre « amie de quelque affaire qui vous touche; demain, à son « rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y rêvant, cher- 9 chant dans sa tète le moyen de vous servir. Mais de celle « que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien (^ d'être autre chose que l'ami, etc.
Nous connaissons maintenant la. vie, le caractère et la philosophie de cette femme extraordinaire, à la fois si antipathique et si séduisante. Il nous resterait cà apprécier son talent, car rien ne manque à l'originalité de sa physionomie. Elle écrivit en efï'et trois ro-
mans, où il serait curieux de recherclier l'influence de sa vie et la part de ses souvenirs. Mais cette étude déborderait notre cadre. A propos de ces romans, qu'elle n'avoua jamais de son vivant, qu'elle laissa attribuer à ses neveux, et qui ne lui furent restitués que lorsque sa mort eut délié ses amis (Montesquieu entre autres, qui le déclare à l'abbé de Guasco) de leur serment de fidélité à son secret, nous nous bornerons à rappeler que, quoique aucun d'eux ne vaille, en intérêt et en péripéties variées, l'histoire de sa vie, M. Yillemain n'hésite pas à dire de celui qui a pour titre : les Mémoires du comte de Comminges, « qu'il est resté le plus beau titre littéraire des femmes au dix-huitième siècle >. 11 n'y a rien à ajouter à cet éloge d'un maître par lequel nous voulons finir. 11 sera donc beaucoup pardonné à M^^ de Tencin, non parce qu'elle a beaucoup aimé, ce qui est une excuse devenue terriblement banale, mais parce qu'elle a écrit un chefd'œuvre, ce qui est beaucoup moins commun.
Sur la fin de sa vie, M™<^ de Tencin ne put s'empèclier de remarquer, et de faire remarquer à ses familiers, le redoublement d'empressement et de zèle à lui faire sa cour, de M°^° Geolïrin, une de ses amies. La subtile dame n'avait pas eu de peine à démêler les mobiles de cette assiduité; et riant des airs sournois de celle qui devait être son héritière :
— Savez-vous, disait-elle, ce que la Geoffrin vient faire ici? Elle vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon inventaire.
;^£iac ç[q Tencin ne se trompait pas. M"'^ GcoflFria lui succéda ; mais avec quelles différences, à quelle distance intellectuelle et morale ! Comme la copie .succède à rori^rinal, comme Henri II a succédé à François 1" et Louis XIII à Henri IV.
L'article de M'^*^ Geoffrin ne sera donc pas aussi long que celui de sa devancière. Elle est plus facile à expédier. Rien n'attire chez elle et rien ne retient. Sa physionomie est, comme son vêtement, toute en teintes neutres, en tons rompus. Ni tempérament, ni roman, eût dit M°^'= du Defîand. C'est une belle tète de bourgeoise, digne de Chardin. Ne rions pas. Elle commença, en effet, au dLx-huitième siècle, par le prestige des hommages de l'esprit consacrant la puissance de la fortune, le triomphe de la classe moyenne enrichie,
raisonneuse et frondeuse. M°^"^ Gcoffrin, c'est le tiersétat fait femme et régnant sous cette forme souriante et elfacée, en attendant que la philosophie ait fait place à sa transfiguration virile.
M™° Geoffrin fut une honnête femme. Elle n'eut dans sa vie qu'un roman, qu'une aventure; et ce roman est raisonnable comme son cœur; et son aventure est respectable comme ses cheveux blancs; c'est son culte maternel pour le roi de Pologne, Stanislas- Auguste Poniatowski, un roi de roman lui, et malheureusement pour lui, un roi de l'histoire. Cet amour quasi-maternel, où l'amour-propre entrait pour une forte dose, conduisit la bonne dame à risquer à soixante-sept ans le voyage de Pologne, ce qui fit grand bruit. Elle en revint comblée d'honneurs et de déceptions, dégoûtée du trahieau à perpétuité, mais obligée à la pelisse à brandebourgs, au boa de fourrure, et affublée, par les malins du salon et du café, du sobriquet grotesque de Geoffriniska.
A part cette aventure, l'existence de M'^*^ Geoffrin est froide et nette comme une de ces glaces dont la fabrication fit sa fortune ; pas le moindre relief, le moindre petit mot pour rire. Elle devint riche ; elle fut heureuse, grâce à un équilibre supérieur de facultés médiocres, et à un grand art d'économiser ses affections tout en ayant l'air de les prodiguer. Elle voulut avoir un salon; elle fit ce qu'il faut pour cela ; elle y mit le prix comme à toute autre fantaisie sérieuse ou frivole; n'importe, elle l'eut. Elle y reçut, à des jours différents, des savants, des artistes, des gens de lettres célèbres. Elle s'occupa plus de leurs passions que de leurs idées, de leurs affaires que de leurs œuvres, suivant la recette de M"^^ de Tencin, et ayant
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toujours vécu avec des gens célèbres, elle fut aussi célèbre par-dessus le marché.
Elle comprit de bonne heure qu'elle n'était pas de force à gouverner une conversation ; elle laissa faire les autres; on lui sut gré de cette discrétion; et comme elle plaçait son mot par-ci par-là, on trouva qu'elle écoutait avec beaucoup d'esprit, et parlait avec beaucoup de mesure, de tact, d'à-propos; on ne pouvait, malgré tout, en faire un auteur : elle ne savait pas l'orthographe, lacune commune à l'éducation de la plupart des femmes môme très distinguées du temps; mais ce qui est pire, c'est qu'elle ne savait pas beaucoup le français, ainsi que ses lettres en témoignent de reste; on lui donna alors l'empire de la raison, le génie du bon sens.
Elle convenait de son infériorité et ne se reconnaissait quelque talent que pour deviner ce dont ses amis avaient besoin, pour leur éviter une mauvaise affaire, pour panser les blessures secrètes de leur vanité si ombrageuse, de leur sensibilité si irritable. N'importe, ses amis reconnaissants se cotisèrent pour lui prêter dcFesprit; comme elle était certainement intelligente, à force d'écouter elle apprit aussi à parler, et on lui lit, tout comme à une autre, sa réputation de faiseuse de bons mots. Le jour où elle se piqua de juger de la décoration d'un appartement ou des œuvres du Salon, on lui fit un goût, comme on lui avait fait tout le reste.
Mais cette gloire intellectuelle n'est rien à côté de sa gloire morale. Les plus secs coryphées d'une philosophie sans entrailles se sont évertués à louer ses vertus, et quand ils ont parlé des bontés, des bienfaits, de la charité de culte sœur du Pot de la philosophie,
de cette mère des compagnons de la littérature, ils ont eu des larmes dans la voix et déployé un attendrissement que ne leur eût pas arraché saint Vincent de Paul. Il faut entendre les Morellet, les Thomas^ les d'Alembert, les Marmontcl, les demoiselle de Lespinasse. Ce qui ajoute ou n'ajoute pas, comme on voudra, à la sincérité et à l'autorité de ces éloges, c'est qu'ils sont dictés par la reconnaissance. Il fut découvert, après la mort de M"^^ GeofTrin, qu'elle servait une pension de mille écus à chacun de ces enthousiastes. Sa réputation de honte devient alors toute naturelle. Elle y ajoutait le ragoût de la modestie, ne souffrait pas qu'on l'importunât de rcmcrcîments, n'eût point pardonné une indiscrétion qui lui eût attiré de trop nombreuses occasions de dépenser son cœur et son argent. Elle savait ce que cela coûte, et se souciant assez peu de ce que deviendrait après sa mort sa gloire de Notre-Dame de la plume et du pinceau, elle tenait du moins à ne pas voir chiffonner son auréole et à jouir tranquillement pendant sa vie de cette réputation d'esprit, de cette gloire de cœur qu'elle s'était si laborieusement faites.
Elle y réussit, et à ce point que cette immortalité qu'elle avait placée en viager, dure encore. Heureuse en tout, sa légende a étouffé son histoire; grâce surtout à l'absence d'événements, cette histoire est bientôt faite. Au besoin elle tiendrait toute dans un portrait et le nôtre est fait, non flatté certainement, mais ressemblant à coup sûr. Nous en avons pris chaque coup de pinceau dans la couleur d'une anecdote authentique. Les quelques détails qui suivent permettront d'en juger, en y ajoutant quelques traits.
Si l'on veut mesurer tout l'artificiel de ce naturel
tant loué, et apprécier dignement avec quel bonheur d'à-propos, quel succès d'occasion, par suite de quel miracle de volonté, de quel prodige de patience, de quel chef-d'œuvre de politique, M'"'^ Geoilrin, en dépit de son nom vulgaire, de sa condition médiocre, de son manque d'éducation, d'instruction, d'esprit, parvint non pas seulement à la considération qui aurait dû être le plus haut vœu de son ambition, mais à la réputation, à l'admiration, à la domination littéraire, à la direction du goût, au gouvernement de Topinion, si l'on veut, disons-nous, apprécier toutcela, il faut examiner un peu en détail ce beau tour de force, analyser ce jeu trop heureux pour n'avoir pas été très habile, en tenant compte des faveurs du hasard et des ironies du succès.
11 ne faudra pas s'étonner de certaines déceptions. Par exemple, on doit sattendre à trouver épouse égoïste et mère indifférente cette bonne, cette excellente femme qui se voua si ardemment à sa famille littéraire qull ne lui resta plus de tendresse pour sa famille naturelle, et que son mari et sa fille durent se contenter de l'os dont la moelle allait aux amis de cœur, aux parents d'adoption. Deux mots caractéristiques à propos de cette indigence dans l'abondance, de cette parcimonie dans la prodigalité de M^^ Geoffrin^ si riche de cœur en faveur des sentiments superflus, si pauvre de cœur en faveur des sentiments nécessaires.
Un jour, un des étrangers de marque qu'elle se plaisait à recevoir et auquel une certaine gaucherie était bien permise, s'avisa de lui demander ce qu'était devenu ce vieux monsieur qui assistait autrefois régulièrement et silencieusement aux diners, et qu'on ne voyait plus? — C'était mon mari, il est mort. —
Telle fut la ti'anquillc réponse de M'^*^ Geoffrin et la brève oraison funèbre de feu son époux.
Elle eut une iilie qui devint la marquise de la Ferté- Imbault, femme du contrôleur général des finances sous le ministère du duc de Ghoiseul, bonne femme, un peu fantasque, douce, pieuse, et qui ne tenait pas à faire parler d'elle. M™^ Geoffrin la trouvait trop calme, trop modeste à son gré, et se faisant un repoussoir de la nullité de sa fille, elle disait avec cette familiarité qui cacbait souvent plus de malice qu'on ne le supposait : « Quand je la considère, je suis comme une poule qui a couvé un œuf de cane. »
N'est-ce pas qu'il y a dans ces deux mots, piis sur le vif de la personne, un désintéressement de tout ce qui aurait dû l'intéresser, qui fait comprendre le succès avec lequel elle se mêla plus tard, de ce qui ne la regardait pas? Gar enfin, jamais actrice fut-elle moins faite pour son rôle?
Marie-Thérèse Kodet, née à Paris dans la dernière année du dix-septième siècle, épousa, le 19 juillet 1713, un gros et riclic bourgeois, nommé Pierre -François Geoffrin, l'un des fondateurs de la lucrative manufacture des glaces. Nous ne savons plus rien d'elle jusqu'en 1748, époque où une lettre de Montesquieu, du 19 mars de cette année, nous la montre dans l'incubation de son hégire, n'attendant que la mort de ;^|me (1(3 Tencin pour se lancer et essayant ses ailes de mère-poule littéraire dans un salon encore obscur qu'elle préside en tapinois.
Elle avait alors sa fortune faite ; elle frisait ces cinquante ans qu'elle parut depuis toujours avoir jusqu'à soixante-dix. Elle avait l'âge de respect, et s'essayait à son matriarcat de vingt-cinq ans, en cajolant
et en grondant quelques gens de lettres, attirés doucement, du fond de leur isolement, vers la table bien servie et les fauteuils hospitaliers d'une maison où ils étaient à l'aise, dont la maîtresse ne leur imposait pas, où elle les flattait en les morigénant de la meilleure façon et de la plus agréable. Car les artistes et les gens de lettres aiment à être grondés ; on paraît ainsi s'occuper moins de leurs œuvres que de leurs personnes, et prendre plus d'intérêt à leur bonheur immédiat qu'à une gloire lointaine, dont la plupart escompteraient volontiers la chance douteuse contre des avantages certains. La gloire ne luit guère que sur des tombes, et beaucoup d'auteurs préfèrent, à cette lune mélancolique, le soleil prosaïque et gai qui féconde les sillons et échauflo les vivants.
M^'^Geoffrin, de bonne heure orpheline de père et de mère, élevée par unegrand'mèrc, n'avait guère appris qu'à lire auprès de cette aimable aïeule qui borna son éducation, de son propre aveu, à la laisser vivre au gré de sa nature.
« Elle avait très peu d'instruction, mais son esprit était si élevé, si adroit, si actif, qu'il ne l'abandonnait jamais; il était toujours à la place du savoir. Elle parlait si agréablement des choses qu'elle ne savait pas, que personne ne désirait qu'elle les sût mieux; et quand son ignorance était trop visible, elle s'en tirait par des plaisanteries rfui déconcertaient les pédants qui avaient voulu l'humilier. Elle était si contente de son lot quelle regardait le savoir comme une chose très inutile pour une femme. Elle disait : « Je m'en « suis si bien passée que je n'en ai jamais senti le besoin. « Si ma petite-fille est une bête, le savoir la rendrait con- « fiante et insupportable; si elle a de l'esprit et de la sensi- « bilité, elle fera comme moi, elle suppléera par adresse et « avec du sentiment à tout cequelle ne saura pas; et quand € elle sera plus raisonnable, elle apprendra ce à quoi elle « aura le plus d"aj)titudc, et elle l'apprendra bien vite. »
. C'est daus une lettre à l'impératrice Catherine II, qui ne pouvait s'expliquer le crédit d'une personne qu'on lui disait si ordinaire, et dont ses meilleurs amis se moquaient sans scrupule, que nous trouvons cette petite confession dont la modestie ne manque pas de désinvolture.
Une certaine vanité était bien permise, il faut en convenir, à cette Ijourgeoise parvenue à tout, mémo à l'empire des choses de l'esprit, qui avait commencé par tenir des comptes et par écrire des lettres d'affaires à M. Desfranches, administrateur de la compagnie des glaces, et qui, sur Tautomne de sa vie, était reçue triomphalement à Varsovie par un roi qui l'appelait « Maman », était comblée d'honneurs à Vienne par une impératrice qui s'appelait Marie-Thérèse, et correspondait familièrement avec cette autre impératrice qui s'appelait Catherine IL
Comment la tète ne lui tourna-t-elle point du vertige d'un tel apogée, et comment ne s'enfla-t-eile pas d'orgueil au point d'étouffer? c'est là, à notre sens, la plus grande preuve d'esprit qu'elle ait donnée, et la plus grande marque qu'elle ait fournie de cette finesse, grâce à laquelle elle sut ne pas paraître trop indigne d'une telle fortune. Quels en furent les éléments ? que fut ce salon de la rue êaint-Honoré,où d'abord ne parurent que quelques amis, et où plus tard les amljassadeurs tinrent à honneur de se faire présenter, où elle commença si modestement et finit superbement comme une tapisserie sans cesse déployée et élargie, la trame, brodée d'hommages si imprévus, de sa grande existence ? Quels furent les hommes qui lui servirent d'instruments de renommée et dont elle apprit à jouer si bien, qu'elle tira un jour, un seul.
un causeur logique et brillant du soporifique abbé de Saint-Pierre ?
M'^e GeofTrin, de 1730 à 1776, eut chaque semaine deux dîners de fondation : le lundi pour les artistes : on y voyait les Vanloo, Vernet, Boucher, la Tour, Nattier, Vien, Lagrenée, Soufflot, Lemoine, Bouchardon, Falconet, les graveurs Gochin et Mariette, le grand amateur, le comte de Gaylus * ; le mercredi était plus spécialement réservé aux gens de lettres et aux savants; et on compte parmi les habitués de ce jour Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, l'abbc de Saint- Pierre, Diderot, d'Alembert, Helvétius, l'abbé Raynal, le baron d'Holbach, Grimm, Marmontel, Morellet, Burigny, Thomas, Mairan et Maupertuis. De l'un ou de l'autre jour à leur gré, et selon la convenance, étaiexit tous les étrangers de marque, la plupart ambassadeurs de leur pays, en résidence ou de passage dans ce Paris dont M°^° GeofTrin raflblait, dont l'air allait cà ses poumons, l'horizon rétréci à son esprit et dont elle n'avait jamais voulu qu'une fois, lors de son voyage à Varsovie et à Vienne, perdre les clochers de vne ; c'étaient le baron de Gleichen, le comte de Greutz, le prince de Kaunitz (avant le ministère), le comte de Scheffer, les Garaccioli, les Gatti, les Algarotti,les David Hume, les Gibbon. les Horace Walpole, qui appelait M^« Geoffrin : le bon sens incarné ^ et se plaisait à ses conseils et à ses remontrances.
Telle était la société, telle était la cour enviée, au
1. Mes artistes du Lundi, écrivait à Stanislas, en se rengorgeant, la même femme qui disait familièrement, en parlant des maîtres du château de DampierrC; ses hôtes : « les Chei:reuse. »
point de vue de l'esprit et de la renommée de ses courtisans, par les rois eux-mêmes, de cette grande bourgeoise qui, avant et plus que les grandes dames qui plus tard se parèrent de cet honneur, fut la mère des philosophes, la zélatrice de V Esprit des lois^ la protectrice de VEw^ijclopèdie, et vit, toujours tranquille dans son fauteuil, se gonfler au feu des conversations, au vent des déclamations, durant les débauches d'esprit et les orgies de doute du mercredi, les outres d'où devaient soj'tir les orages précurseurs do la Révolution.
Elle s on doutait mais, sournoise, feignait de ne pas s'en douter, se disant peut-être à elle-même : Après moi le déluge. L'essentiel, mais elle y tenait, était qu'on no la brouillât pas avec les puissances. Elle ne pardonnait pas qu'on lui attirât une affaire. Elle bouda Marmonlel après celle du Délisaire. Elle avait l'horreur des héros et sans doute celle des martyrs. Quand on parlait trop haut dans son salon de certaines choses et de certains hommes, quand on s'y contredisait avec aigreur et menaçait de s'y quereller, elle arrêtait net le disputeur ou le déclaniatcur d'un sursaut sur sa chaise, d'un mouvement des lèvres et des sourcils et au besoin d'un signe d'impatience à Burigny, son habitué majordome, chargé de la police de son salon, ou d'un voilà qui est bien! qui rétablissait immédiament un respectueux silence.
Il en coûtait, en effet, de déplaire à une femme qui aimait en tout l'uni, le tempéré, le tranquille, qui avait fait p.isser le rabot sur les sculptures de son appartement et avait pris pour devise le secret même de sa puissance : En relief !... Elle avait, toute douce
qu'elle fût, ses petites humeurs i, ses petites haines, ses petites racunes, ses petites vengeances.
Elle le faisait bien voir au besoin, et elle savait au besoin punir un homme coupable de l'avoir offensée avec la même facilité qu'elle mettait à effacer de sa mémoire un ami coupable seulement d'être absent. Ses lettres à l'abbé Paciaudi suffisent à témoigner de cette désinvolture, de ce sans-façon dans l'oubli; sa querelle avec l'abbé de Guasco, qui la brouilla avec Montesquieu, suffit à montrer qu'elle u'oubliait pas au besoin et poursuivait l'adversaire qui l'obligeait à se souvenir de lui, avec l'aiguillon envenimé que l'abeille possède pour défendre son miel.
Philosophe par les idées, par les sentiments, par son mépris des hommes et des femmes, n'ayant jamais voulu en admettre dans son salon qu'une seule. M^^^ de Lespinasse (qui était son obligée et qui la faisait valoir), par sa sagesse égoïste, par son honnêteté profane, faite de peur du vice plus que d'amour de la vertu, par son détachement des devoirs de famille et son goût des étrangers, M"^*^ Geoffrin n'alla point jusqu'au bout et voulut bien sentir le ridicule qu'il y.aurait eu à ménager tant les rois pour finir par se brouiller avec Dieu.
Elle avait gardé un reste de foi et un reste de pudeur au milieu d'une société de plus en plus enhardie dans ses négations, à ce point qu'en 1776 elle avait
1. Elle se montra plus d'une fois vis-à-vis de Stanislas- Auguste lui-même — en dépit de ses révérences et de l'affection quelque peu idolâtre avec laquelle elle lui demande à îa fin de chaque lettre, ses belles mains pour les baiser, — susceptible, exigeante, acariâtre, etla lune de miel de ce beau voyage ne fut pas sans nuages.
clii en congédier les enfants perdus, Diderot et d'Holbach, et les envoyer faire leur sabbat ailleurs. Sa raison et ce sentiment des convenances qui avaient survécu aux erreurs de son protectorat et lui avaient évité plus d'une bévue, lui épargnèrent celle d'une sotte mort pour couronner une spirituelle vie. Toujours habile et discrète, elle profita du jubilé de 1776 pour reprendre sans affectation ses pratiques religieuses et songer à son salut. Celle qui avait été Texécutrice testamentaire de Fontenelle et de Mairan, et qui les avait fait rentrer au dernier moment dans le giron de la foi, donna aux principes de ses amis, peut-être aux siens, ce sage et heureux démenti de finir chrétiennement, le 6 octobre 1777.
Le clan philosophique rugit de colère à cette déception. Turgot écrivit à Gondorcet pour accuser M^'^ de la Ferté-Imbault, qui était venue consoler les derniers moments de sa mère, de les avoir empoisonnés. On sait ce que cela veut dire ; et on sait aussi que maint écraseur d'infâme s'est contredit à son tour quand est arrivé le moment de choisir entre l'espérance de la mort chrétienne et le désespoir du néant sans Dieu.
j\j;me Geofl'rin, on peut le dire, était demeurée logique en se contredisant ainsi. Elle n'avait pas l'envergure de l'incrédulité. Elle avait été trop riche, trop heureuse pour ne pas regretter la vie et faire une mort insolente. « Elle n'aimait pas, dit Sainte-Beuve, quand on était de ses amis, qu'on se fît mettre à la Bastille; elle n'aimait pas non plus qu'on mourût sans confession.»
Nous aurions préféré des scrupules et des mobiles plus élevés, plus désintéressés à cette libérale, sauf le respect de la Bastille, et à cette philosophe, avec
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la crainte de l'enfer. Mais ce n'est pas notre faute s'ils furent ceux qui lui firent terminer une vie habile par une mort seulement correcte. Il faut se contenter de ce qu'on a. D'ailleurs ce vulgaire de la fui répond bien au vulgaire du commencement et au vulgaire du milieu, dans la vie de cette femme d'une fortune et d'une réputation si supérieures à son esprit, qui n'en a eu vraiment qu'une fois, le jour où songeant à son style trivial, cà son goût grossier, à son influence banale, et se rendant justice, elle n'a trouvé à se comparer qu'à : une omelette au lard ! ^.
1. Lettre au roi de Pologne du 7 juin 1767; dans le curieux ouvrage, i)récéclé d'une remarquable étude, de M. Charles de Moùy : Correspondance inédite du roi Stanislas-Augusio Poniatoushi et de M'^^ Geoffrin (1704-1777). Paris, Pion, 1875, in-8o. C'est dans ce livre, c'est dans les Portraits intimes du dix-huitième siècle, de MM. Edmond et Jules de Concourt, qu'on trouve M^^e Geolfrin peinte par elle-même, trahie par ses propres lettres, et assez difï'erente des portraits trop flattc's et trop ornés de Morcllet et de Thomas, dont M™° du Deffand disait, par une remarquable coïncidence d'expression : « Tout cela est bien du bruit pour une omelette au lard! » (Lettre à la duchesse de Ghoiseul, du 3 décembre 1777. Co'^'respondance, t. HT, p. 311.)
Pour apprécier impartialement une femme tour à tour trop louée et trop dénigrée, qui na mérité ni cet excès d'honneur ni cette indignité, et dont le rôle et le salon ont été heureusement déhnis par le prince de Ligne : ^mon un bureau desprit, -mais plutôt un de raison, — une espèce de police pour le goût, comme la maréchale de Luxembourg pour le ton et l'usage du monde» il faut aussi tenir grand compte des lettres de Catherine II à M^^e Geofl'rin, publiées par ia Société historique russe (volume de 1867, p. 253 et suiv.), et de ce quelles laissent deviner, en y répondant, des lettres de M™'^ Geot'lrin elle-même, qu'on n'a point publiées, nous ignorons pourquoi.