‹ Les femmes philosophesChapitre 24 sur 24 · M^' de Montagy, p · texte numérisé non relu

M^' de Montagy, p

(1res et courts billets. C'est par celle voie qu'après la loi du 22 prairial, qui ne lui permettait plus l'espoir du salul, elle put prier M. Grellet d'aller requérir de sa part du P. Garrichon l'exécution prochaine de la promesse qu'il lui avait faite de l'accompagner dans sa dernière route.

Le 3 lliermidor an II (21 juillet 1794), ses prcsscnliments furent réalisés. Les trois dames de Noailles furent l'une après laulre appelées à la geôle du Lu.\em- Lourg pour y entendre la lecture du mandat d'amener qui les transférait à la Conciergerie, et de l'acte d'accusation par lequel elles étaient inculpées d'avoir participé à la conspiration du général Dillon, ayant pour but de fomenter une contre-révolution et de porter la mort dans les rangs de la représentation nationale. Lors de leur arrestation, il y avait déjà six semaines que Dillon, le prétendu chef de la prétendue conspiration dans laquelle elles étaient impliquées, avait péri ; mais à ce moment on n'y regardait pas de si près; et tout prétexte était bon pour purger les prisons encombrées.

Après avoir reçu cette sinistre communication, les trois accusées remontèrent chez elles, eflaçant à l'envi sur leur visage, par un effort héroïque de charité, les traces de leur émotion, de façon à pouvoir préparer doucement et 'par degrés la duchesse d'Orléans à cette séparation, dont la brusque nouvelle eût pu lui porter le dernier coup. Le même jour, à cinq heures du soir, elles lui firent leurs adieux, quelle reçut avec la résignation d'une piété qui avait fait aussi son sacrifice et s'attendait prochainement au même sort. Quand lc5 huissiers du tribunal vinrent cheicher leur proie, la duchesse d'Ayen lisait Ylmitation.

Elle s'arrcta au chapitre de la Croix, le marqua, en guise de signcf, d'un petit morceau de papier sur lequel elle avait écrit ces mots : Mes enfantin! courage et prière. Puis elle baisa le livre, et cédant à l'attendrissement irrésistible que provoquait chez elle la pensée de ses enfants, elle le remit, mouillé de ses larmes, à la duchesse d'Orléans en lui demandant, si elle était épargnée, de le rendre un jour k ses enfants comme gage de sa tendresse : touchante commission qui ne semblait pas pouvoir être remplie, surtout par celle à qui elle était donnée, et qui le fut pourtant.

Les prisonnières conduites ci la Conciergerie rencontrèrent, sur le seuil, le fidèle M. Grellet qui les attendait au café voisin du guichet, put dire quelques mots à la vicomtesse de Xoailles et trouva moyen de leur procurer un verre d'eau de groseille. La Conciergerie, déversoir de toutes les prisons, rendez-vous des inculpé? qui y faisaient leur dernière veille avant de paraître au tribunal, et malgré celte destination spéciale, habitée par des suspects qui y étaient amenés directement, — les dames de Noailles y trouvèrent à ce litre les dames de Boufflers leurs parentes, — était encombrée, et la cupidité des geôliers y rançonnait férocement les hôtes, surtout le.- hôtes de passage.

Quand les dames de Noailles demandèrent des lits, on leur réclama quarante-cinq francs, qu'elles etciient incapables de donner. La vicomtesse de Noailles ne possédait que cinquante sous. Une compagne de captivité, qui avait des obligations à M"'" de La Fayette, M^*^ Lavet. fut touchée de cette détresse et y porta un compatissant secours. Elle donna ::on lit a la maréchale de Noailles, et accommoda pour la duchesse

d'Ayen une sorte de grabat où elle fut impuissante à persuader à sa fille de se coucher à côté d'elle. « Songez, ma fille, disait-elle, à ce que sera la journée de demain. — Ah ! maman, à quoi bon se reposer la veille de l'éternité? » répondait la vicomtesse de Noailles, qui demanda un livre de prières et une chandelle, à la lueur de laquelle elle se tint en perpétuelle oraison, n'interrompant sa conversation avec Dieu que pour veiller sur le sommeil intermittent de son aïeule.

Le lendemain, 4 thermidor (22 juillet 94), cinq jours avant la révolte et la délivrance du 9 thermidor, cà six heures du matin, les dames de Noailles se préparèrent à la terrible épreuve du tribunal révolutionnaire. Leur amc était prête, mais leurs forces physiques étaient épuisées, car on n'avait pu leur trouver à souper la veille: on s'en était souvenu pour elles, et les dames de Boufllers venaient leur apporter du chocolat et leur faire les derniers adieux. Elles trouvèrent les condamnées (elles l'étaient d'avance quoique n'osant encore le croire, leur innocence ne pouvant supposer aux autres un tel degré de perversité, et leur respect de la justice s'ofiensant de l'idée d'une telle iujustice), préoccupées surtout du soin de leur toilette.

Cette sollicitude n'avait rien de frivole ; elles voulaient que leurs vêtements de prison ne parussent pas afficher le deuil de la suppliante faisant appel à la pitié par ce moyen vulgaire; elles ne voulaient pas que cette inévitable misère de leurs habits nuisît à leur dignité et laissât des doutes sur leur courage; elles reparèrent ce qui était réparable des affronts d'un long usage et de la souillure des soins journa-

liers. La vicomtesse habilla et peigDa, avec plus de soin que de coutume, sa grand 'mère, plus étonnée qu'efl'rayée , mais trouvant tout ce qui se passait autour d'elle singulièrement inexplicable, et tournant et retournant dans ses mains son acte d'accusation, sans parvenir à y rien comprendre. La vicomtesse servit aussi de femme de chambre à sa mère, uniquement agitée par le désir de faire parvenir à ses petitsenfants sa montre, seul objet précieux qui lui restât, et par le refus unanime que rencontrait parmi ses compagnes de prison l'offre naïve de cette commission testamentaire, trop dangereuse en un temps où la pitié môme était criminelle. La vicomtesse ne fut pas plus heureuse et ne trouva personne qui voulût se charger de faire parvenir à ses enfants un portefeuille vide, un portrait et des cheveux. M"'^ Lavet lui promit seulement de transmettre à leur précepteur, pour eux et pour lui, ses suprêmes recommandations et ses adieux.

A neuf heures, les huissiers du tribunal vinrent chercher les accusées, au milieu des larmes de leurs compagnons de captivité qui ne les connaissaient que depuis douze heures. Alors les saluant avec cette grâce dont le secret la suivait jusqu'au bout, la vicomtesse remercia particulièrement de ses soins M°''= Lavet et l'en récompensa par cette prophétie qui devait être vérifiée : « Votre figure est heureuse, lui dit-elle, vous ne périrez pas. » Et elle monta au tribunal entre sa mère et son aïeule, défripant à petits coups sa robe et rajustant son bonnet avec cette coquetterie qui est héroïque à quelques heures de Techafaud.

Les dames de Noaillos comparurent à l'audience

?îe LES FEMMES PHIL0SQPHE3

du tribunal révolutionnaire, groupées dans un même acte d'accusation avec une quarantaine de personnes qu'elles ne connaissaient pas et à qui elles étaient inconnues. Les accusés, jugés en bloc, furent condamnés en masse après un simulacre d'interrogatoire, qui ne servait le plus souvent au président Dumas, qu'à fournir les preuves de la plus féroce jovialité. C'est ainsi qu'au témoignage du conventionnel Harmand (de la Meuse), présent au procès, il ne craignit pas dlnsulter à la fois à l'innocence et à l'infirmité de la duchesse d'Aven, qui le priait d'élever la voix pour qu elle pût l'entendre, parce qu'elle était un peu sourde, en lui répondant : Eli bien! citoyenne, tu conspirdAs donc sourdement. Horrible jeu de mots qui valut à son auteur les sourires de MM. les jurés et de l'auditoire de carmagnoles et de tricoteuses.

Mais la duchesse dAycn était demeurée sérieuse, et par devoir, par honneur, comme au combat, défendait ténacement sa vie, insistant, par exemple, sur celte objection péremptoire, quelle n'avait été arrêtée que six semaines après l'exécution de Dillon, ce qui rendait difficile qu'elle eût pu conspirer avec lui. Le président Dumas et Fouquier, impatientés, brusquèrent linterrogatoire et coupèrent court aux débals, négligeant même d'interpeller la maréchale et la vicomtesse de Noailles.

A quatre heures intervenait un jugement qui prononçait la peine de mort contre les quarante accusés, parmi lesquels figurait un nommé Duval, uniquement coupable d'être un domestique de la famille Mole, et un pauvre diable de commissionnaire du coin du Luxeml^ourg. nommé Patolot. qui expiait

par le dernier supplice le crime d'avoir porlé, moyennant un assignat de cfuinze sols, pour un quidam qui, comme il est d'usage, ne s'était pas nommé, une lettre faisant partie, selon le président, qui ne la lut point, peut-être par le motif (ju'elle n'existait pas en réalité, aux pièces, du dossier de la conspiration.

Cependant le P. Carriclion, (jui n'avait pas revu les dames de Noailles depuis leur expulsion de l'hôtel de Noailles, attendait, en espérant qu'elle ne viendrait pas, leur réquisition de tenir une promesse qu'il lui en coûtait de remplir. Déjà le -27 juin, M. Grellet était venu lui demander de rendre au maréchal de Mouchy et à la maréchale le service de les accompagner au supplice. Malheureusement les mesures avaient été mal prises, ou plutôt, comme il arrivait souvent alors, furent déjouées par l'imprévu, et le père Garrichon, qui n'osait pas se faire reconnaître de ses pénitents, dut sc'résoudre a les absoudre de loin dans la cour du Palais, sans avoir la consolation de penser qu'ils étaient en communication tacite avec lui; cette déception ajouta à son émotion et à sa fatigue au point qu'il dut renoncer à aller plus loin et à faii'e pour être vu une nouvelle tentative.

Le matin du mardi 22 juillet pourtant, le P. Garrichon ne résista pas aux instances du précepteur, à la vue attendrissante des trois enfants, inconscients du but de sa visite, et en dépit du fâcheux augure de son échec du mois précédent, il se sentit capable, avec l'aide de Dieu, d'avoir le courage de porter jusqu'au pied de l'échafaud sa bénédiction à ces trois femmes qui avaient le courage de la lui demander. Il endossa en priant le costume convenu du funèbre rendez-vous, et

affublé de l'habit gros bleu et de la veste rouge qui dissimulaient à coup sûr ses intentions, il s'achemina vers le Palais de Jiistice pour guetter et saisir une occasion propice de se mêler sans affectation au cortège du supplice. Sa station d'attente fut longue et pénible. Il montait et descendait tristement les degrés de la Sainte-Chapelle, se jjromenait dans la grande salle, s'asseyant, se levant d'un air oisif qui n'appelle pas l'attention, l'indifférence n'attirant que l'indilTérence.

Enfin éclata ce brouhaha confus, fait à la fois du bruit des verrous qui grincent, des grilles qui s'ouvrent, des charrettes qui roulent et de la foule qui se rue au spectacle, par lequel était annoncé le quotidien départ pour le supplice. Le P. Garrichon descendit et alla se poster près de la grille de sortie, l'entrée de la cour étant, depuis quinze jours, interdite aux curieux.

La première charrette se remplit et s'avança vers lui. Le faux jacobin put y distinguer huit femmes dont une seule lui étail connue ; c'était la maréchale de Noaillcs. Il eut un moment l'espoir du salut de sa fille et de sa petite-fille. Mais il ne dura pas longtemps; il fallait à la faux, tout entière à sa proie attachée, les trois générations; et dans la seconde charrette, montèrent la duchesse d'Ayen, la vicomtesse de Noailles, et six de leurs compagaons d'infortune qui se tinrent debout, à l'écart du groupe de ces deux femmes que la fureur française envoyait à l'échafaud, mais auxquelles la politesse française ménageait, jusque sur le chariot fatal, les égards respectueux du salon.

La vicomtesse de Noailles était vêtue du blanc qu'elle n'avait pas quitté depuis la moi*t du maréchal

et de la maréchale de Mouchj^ son beau-père et sa belle-mère. Sa mère portait un déshabillé rayé bleu et blanc. L'une et l'autre animées et parées, semblaient rajeunir, la fille n'avait plus que vingt-quatre ans et la mère que quarante.

Nous possédons, publiée pour la iDremière fois, dans la Vie de M™« de La Fayette, précédée de celle de la duchesse d'Aycn, et depuis reproduite par les derniers historiens de la Terreur, la Relation du P. Carrichon, chef-d'œuvre d'émouvante simplicité. Nous lui empruntons quelques passages,

« A peire placée, quand la fille témoigne à sa mère ce vif et tendre intérêt si connu, j'entends dire auprès do moi : « Voyez donc cette jeune fille, comme elle s'agite, comme elle parle à l'autre / » Il me semble entendre tout ce quelles se disent : Maman, il n'y est pas. — Regardez encore. — Rien ne m'échappe; je vous assure, maman, il n'y est pas. Elles oublient que je leur ai fait annoncer l'impossibilité de me trouver dans la cour. La première charrette reste près de moi au moins un quart d'heure. Elle avance, la seconde va passer; je m'approche de ces dames; elles ne me voient pas; je rentre dans le palais, je fais un grand détour et viens me placer à l'entrée du Pont-au-Change, dans un endroit apparent. M™° de Noailles jette les yeux de tous côtés. Elle passe et ne me voit pas. Je suis le long du pont, séparé par la foule, cependant près d'elles. Mm« de Noailles, cherchant toujours, ne m'aperçoit pas ; l'inquiétude se peint sur la phy- £i:;nomie de M™^ d'Ayen. Sa fille redouble d'attention sans succès... »

Le P. Carrichon avoue qu'à la suite de ces trois tentatives infructueuses pour être reconnu par celles en vue desquelles il affrontait tant de dangers, il se sentit découragé et fut au moment de renoncer à une entreprise qui semblait devoir rencontrer encore plus d'obstacles, la foule qui suivait le cortège grossissant

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sur son passage de façon à l'envelopper. Pourtant la pensée du devoir le soutint; et aussi l'impression que lui avait faite l'air d'attente inquiète du visage des condamnées. Comment décevoir leur suprême espérance?

A ce moment, l'orage qui couvait et grondait sourdement dans le lointain, s'approcha rapidement, et de la nue assombrie, fréquemment sillonnée d'éclairs, tomba une pluie torrentielle. Grâce à cette diversion propice des éléments déchaînés, la rue fut balayée en un instant. Les curieux qui accompagnaient en vociférant les charrettes, s'étaient mis à l'abri des portes et des auvents, et le cortège du supplice s'avançait en désordre, presque à découvert, sans autres spectateurs que ceux qui le suivaient des yeux derrière les vitres des boutiques ou des appartements. Le P. Garrichon, décidé à profiter de cette faveur du hasard longtemps hostile, avait pris des rues détournées pour précéder les charrettes dans la rue Saint- Antoine, après celle de Fourcy, presque vis à vis la prison de la Force aux sanglants souvenirs.

Au moment où les charrettes touchaient au petit Saint-Antoine, et où l'escorte de cavaliers et de fantassins hâtait son allure, le P. Garrichon se mêla sans être aperçu aux soldats, et attira enfin l'attention de la vicomtesse de Noailles, qui le montra des yeux, en souriant, à sa mère. Trempé de sueur et de pluie, le prêtre continua de marcher dans le sillage de la charrette, s'entretenant du regard avec elles.

L'orage touchait a son paroxysme; le ciel était noir et un vent impétueux fouettait l'ondée au visage des passants. Les malheureux condamnés, surtout dans la p:emière charrclîc, qui avait \a primeur des in-

suites do la popal'iCG, élaionl fort incommodés par le mauvais temps. La vieille maréchale de Noailles, les mains liées derrière le dos, chancelait sui- la planche où elle était assise à chaque coup de la rafale qui tordait les cheveux hlancs échappés de sou grand bonnet renversé. Sa fille et sa petite-fille, les mains garrottées comme elle, s'entretenaient à voix hassc, penchées l'une vers l'autre, attendant de leur mystérieux compagnon le signal décisif. Celui-ci cherchait de l'œil une station propice et la trouva à la place du carrefour qui précède le faubourg Saint- Antoine.

« La charrette allait moins vite, je me tourne vers elles. Je fais à M™e de Noailles un signe quelle compreml parfaitement. Maman, M. Carrichon va nous donner l'absolution. Aussitôt elles baissent la tête avec un air de repentance, de contrition, d'attendrissement, d'espérance, de piété. Je lève la main, et la tète couverte, je prononce la formule de l'absolution, puis les paroles qui la suivent très distinctement et avec une attention surnaturelle. Elles s'y unissent mieux (|ue jamais. Je n'oublierai jamais ce ravissant tableau. Dès ce moment l'orage sapaise, la pluie diminue et semble n'avoir existé que pour le succès si désiré de part et tfautre. J'en bénis Dieu : elles eu font autant... «

On approcha enfin du but du fatal voyage. L'apaisement du ciel avait rendu à la foule la liberté de ses mouvements, et la vue de l'échafaud de la barrière du Trône, et de sou couperet étincelant aux rayons du soleil couchant, aiguillonnait la féroce curiosité des habitués du quotidien sacrifice. Le P. Carrichon, enfonçant son chapeau sur ses yeux humides, parvint à se placer non loin de l'escalier de bois qui aboutissait à la plate-forme sur laquelle allait se dérouler le sanglant spectacle. Il ue perdit pas un détail des funèbres apprêts, auxquels présidaient d'un air théà-

tral, le bourreau et ses aides dont un était remarquable par sa haute stature, sa désinvolture insolente et la rose fichée au coin de ses lèvres.

La maréchale de Noailles, en robe de taffetas noir, par suite du deuil de son mari, s'assit, les yeux fixes, calme et recueillie au milieu des injures de quelques forcenés, qu'elle n'entendait pas, sur un billot de bois au pied de l'échafaud, en attendant son tour. Elle gravit la troisième les degrés de la guillotine et six dames la suivirent; la duchesse d'Ayen, heureuse de mourir avant sa fille et de lui donner l'exemple, parut la dixième sur l'échafaud et avec une sérénité superbe s'abandonna au bourreau; celui-ci, en lui arrachant brutalement son bonnet, rattaché aux cheveux par une épingle qu'elle avait négligé d'ôter, lui fit subir une douleur qui n'altéra pas son sourire.

Il en fut de même de la vicomtesse de Noailles dont la jeunesse, la distinction, la résignation, le poétique habit blanc forcèrent le respect et la pitié de la foule. Essayant de rendre à ses compagnons de supplice le bienfait de ce réconfort qu'elle avait reçu jusqu'au bout, par une grâce spéciale, de l'invisible bénédiction et de l'exhortation muette du prêtre caché sous la livrée jacobine, qui lui montrait le ciel dos yeux au pied de l'échafaud, elle se tourna, avant d'y monter, vers un jeune homme qui regrettait la vie et maudissait son sort, et lui dit : « En grâce. Monsieur, dites pardon à Dieu, j

Quand il eut vu tomber le fer et jaillir son sang vermeil, le P. Garrichon, sa mission finie, se perdit dans la foule où il rencontra un ami, M. Brun, venu là dans les mêmes dispositions de piété et de charité, ot ils rentrèrent chez eux édifiés, louant Dieu et atr

tendant leur tour, t comme faisaient les premiers chrétiens, lorsqu'ils s'en revenaient des portes de la ville, tout couverts du sang des martyrs * ».

Ainsi moururent les dames de Noailles.

A la leçon de leur mort, nous voudrions pouvoir ajouter maintenant, dans ses touchants détails, celle de la vie de M™^ de La Fayette, héroïne de la piété conjugale, qui ne quitta sa prison de Paris, en 1795, que pour aller s'enfermer, pendant deux ans, avec ses deux filles, dans la citadelle d"Uimutz ou languissait son mari; celle aussi de la vie de sa sœur. M™^ de Montagu, dont le tendre génie de charité rayonne si purement dans ces deux œuvres auxquelles son nom demeure attaché : ï Œuvre des Émigrés (1796-1800) et VŒuvre de Picpus (1802).

Nous aurions voulu pouvoir retracer la lutte soutenue au château de Chavaniac, au Puy, à Brioude, non pour l'intérêt, non pour la vie, mais pour l'honneur, par cette femme qui portait si fièrement le nom d'un proscrit, et s'intitulait si volontiers, partout où il y avait du courage à le faire : la femme La Fayette. Nous aurions voulu citer les lettres cornéliennes à Brissot. à Roland, a Washington en lui envoyant et jui recommandant son fils, de cette femme si douce aux humbles, si rude aux superl)^. qui, aussi bonne chrétienne que patriote sincère, n'avait jamais craint, pas plus en Auvergne qu'à Paris, d'aller, partout où s'en offrait roccasion. entendre la messe d'un insermenté ou prier avec des religieuses chassées de leur couvent. Retrempée dans la prière et la lecture de

.1. M^* de^Moniagu, p. 170.

rEvangilo, elle parlait en épouse et en mère des temps héroïques à ses persécuteurs, faisant baisser les yeux et la voix aux tyrans de province, au proconsul Solon Reynaud, à ce représentant Guyardin, qui afTectait la simplicité et la frugalité sparliates au point de porter suspendues à sa houtonnière une fourchette et une cuiller de bois, domptant jusqu'au farouche boucher Legendre, étonné de cette force dans cette douceur et de ces doigts de fer à cette main de velours.

Nous aurions voulu tout au moins citer l'admirable lettre, qu'il n'est pas possible de lire sans avoir aux yeux les larmes que son auteur versait en l'écrivant, où La Fayette raconte en termes si touchants, à son gendre et ami Latour-Maubourg,les derniers jours de la vie de cette épouse qui l'a tant aimé. (Janvier 1808.)

Nous ne pouvons, à notre grand regret, faire entrer de tels développements dans le cadre de notre étude, tel qu'il s'impose actuellement ta nous; et nous devons renvoyer nos lecteurs au livre si digne d'une telle mémoire, que lui a consacré, avec la piété et le talent héréditaires dans cette famille privilégiée, M™^ de Lasteyrie.

Il ne nous est pas possible, à notre non moins grand regret.de nous appesantir sur la vie de M^nleMontagu. C'cstlàunefigurepltis douce. pins tendre, plus enveloppée de pudeur et de mélancolie que celle de sa sœur, M™^ de La Fayette, âme ardente, cœur viril et prompt à l'action, mais d'un charme d'autant plus attirant et pénétrant. Combien nous aurions aimé à peindre cette éducation choisie, dirigée parles leçons et l'exemple d'une mère admiraljle qui trouva dans M'^° de Maintenon, depuis M™« de Montagu, une élève de prédilection, destinée aux plus beaux triomphes de l'apos-

tolat domostiquc, aux plus belles conquêtes de ce prosélytisme par lequel elle rendit au giron de l'Eglise la noble famille des Stolberg !

Cette éducation d'une grande mère chrétienne avait commencé avec sa vie; elle avait été inaugurée par un témoignage de respect à cette antique et louchante tradition qui voulait que les enfanis des grands de la terre fussent présentés aux fonts du baptême par les mains calleuses de ces pauvres mendiants dont le royaume est au ciel. M"^^ de Montagu avait eu, pour parrain et marraine, deux mendiants de la paroisse Saint-Roch, suivant cet usage auquel la duchesse d'Ayen avait voulu rester fidèle, et dont riiisloire, qu'on pourrait appuyer sur les plus curieux et les plus illustres exemples , mériterait d'être écrite. Le soir de son mariage, par une autre inspiration qui achève delà peindre, la même mère, pour toute exhortation à sa fille, lui avait fait relire tout haut devant elle, le livre de Tobie. C'est à ce même livre de Tobie, que les demoiselles de Xoailles savaient par cœur comme toute l'Ecriture, qu'était emprunté le cantique que M™^ de La Fayette récita en apercevant les clochers de la ville d'Olmiitz, et les tours de la citadelle où elle allait s'enfermer avec son mari, cantique quelle répéta trois fois, douze aus plus tard, au milieu du délire de son agonie.

Elevée comme nous venons de l'indiquer en deux traits, M™^ de Montagu fut une aussi admirable épouse, une aussi admirable mère qu'elle avait été une admirable fille. Elle était entrée d'ailleurs, par un de ces mariages assortis que la duchesse d'Ayen savait si bien trouver pour ses filles, dans une famille qui gardait le culte des anciennes mœurs. Sa cham-

bre à couclier, au cMteau do Plauzat, en Auvergne, était couverte de tapisseries dues à l'infatigable aiguille de la grand'mère de son mari, Louise de Fitz-James, marquise de Bouzols. Cette dame, fille du maréchal duc de Berwik, petite-fille par conséquent de Jacques II, avait, dit-on, de son vivant, les mains toujours occupées, et ne couchait que dans des draps qu'elle avait filés.

A une telle école, dont les enseignements furent bientôt perfectionnes par celle du malheur, M™^ de Montagu devait faire de grands et rapides progrès dans la perfection morale et chrétienne ; et nous regrettons bien que le manque de place nous oblige à renvoyer nos lecteurs au livre des enfants de M'"^ de ^Montagu pour y apprendre par quels miracles de volonté, de patience, d'industrie, leur mère partie pour l'exil après une messe entendue avec sa sœur M™^ de Grammont « dans une chapelle au troisième étage, petite, sans ornements, garnie de bancs de bois, froide et mal éclairée par la lumière d'un cierge qui tremblotait sur l'autel, > trouva moyen, avec les ressources les plus précaires, de fonder une Œuvre d'assistance mutuelle qui rendit les plus grands services à ses compagnons d'infortune et assura aux plus illustre^ et aux plus fières misères le plan d'une fraternelle charité ; comment aussi, associée avec d'autres femmes de grand cœur et d'infatigable piété, elle assura aux treize cent sept victimes immolées en six semaines, à la barrière du Trône, un tombeau pour leurs restes, une église pour leurs familles et un couvent pour leurs gardiens. Nous pouvons maintenant aborder la conclusion de cette série d'études morales et la formuler rapidement.

Au dix-huitième siècle, la femme fit dans les mœurs une révolution qui devait avoir pour la société de funestes conséquences. S'émancipant à la fois de la tutelle domestique et des disciplines religieuses, elle ne consentit plus à courber sa tète frivole, enivrée d'utopies, que sous le joug léger de la raison. Nous avons de notre mieux écrit l'histoire des principales de ces femmes philosophes qui refusèrent de croire aux miracles de Jésus-Ohrist, pour croire à ceux de Voltaire et de Rousseau. Nous avons vu comment gouvernèrent leur cœur et leur esprit ces indépendantes qui mirent à leur esprit et à leur cœur la hride sur le cou. Nous avons constaté quelles épouses et quelles mères firent ou plutôt ne firent pas ces belles idolâtres de la morale naturelle. Nous avons distingué d'ailleurs, comme il était juste, entre celles qui pratiquèrent franchement cette religion nouvelle, consistant à se passer de religion, qui bornèrent la responsabilité morale au témoignage complaisant d'une conscience corrompue, qui abaissèrent l'idéal de la vie à l'unique recherche du bonheur ici-bas, qui virent le devoir dans le plaisir, et quelques autres moins nombreuses qui, par une heureuse contradiction, ne voulurent se passer ni de pudeur, ni de vertu, mais puisèrent leur

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sagesse à des sources exclusivement profanes. Nous avons sé]iaré les déhaucliécs d'esfjritjes dévergondées de cœur, les impies « à faire tonner », les passionnées « à faire rougir » de ce groupe d'honnêtes femmes dont la révolte s'est bornée à ne pas croire, qui n'ont songé qu'à viriliser intellecluellement leur sexe, qui ont pris une si brillante et si généreuse part aux derniers succès de rancienne société, aux débuts triomphants de la nouvelle. La nécessité d'aller vite, l'impossibilité de tout dire nous a même fait négliger parmi elles un groupe que nous nous bornerons ici à citer, le groupe de ces Egéries épistolaires du roi Gustave III, les comtesses de Brionne, d'Egmont, de Boufflers, de La Marck, dont M. Geoftroy, dans son histoire de ce spirituel et infortuné souverain, a esquissé le portrait, reproduit les conseils et apprécié la noble et stérile influence. Nous retrouverions la plupart d'entre elles, en y ajoutant M™« de Beauvau et M™'^ de Lauzun, parmi les étoiles de salon qu'entraîna dans son orbite Tastre solennel et décevant de Necker.

Enfin arriva la Révolution, que beaucoup de ces belles chimériques avaient souhaitée, avaient regardée comme nécessaire, comme salutaire et qui ne les effrayait pas, ainsi qu'on le voit dans le dramati(|ue chef-d'œuvre de La Harpe, saisissante peinture de cette société aux enthousiasmes aveugles, aux illusions tenaces qui tomba dans le gouffre en regardant les astres, suivant le mot d'une spirituelle contemporaine, et qui riait d'un rire si gai aux sombres prophéties des alarmistes comme Cazotte. Le visionnaire pourtant ne se trompait pas ; et pour les autres comme pour lui, ses prophéties se réalisèrent. 11 vint, ce jour

de colère et de deuil ou il ne lui plus question de réformer, mais de détruire, où les ruines du progrès cachèrent les issues du salut, où il ne s'agit plus de sav^oir vivre, mais de savoir mourir.

Hàtons-nous de le reconnaître : de ces femmes de Tanciennc société, de laucienne cour, dont le songe eut un si Lrusque réveil, qui virent si vite se dresser un écliafaud trop réel au milieu des riantes avenues de leur idéale Salente, et pour lesquelles un ironi(]ne deslin inaugura l'égalité des sexes en donnanl à la faiblesse de l'un comme à la force de l'autre le dicit d'y monter. toutes moururent bien, la tendre et rêveuse duchesse de Lauzun comme l'altière et énergi'que duchesse de Gramont. 11 y eut moins de défaillances peut-être chez elles que chez les hommes, pour i[\ii bien lot pourtant ce fut point d'honneur d'aller au supplice comme à une tele. Toutes moururent bien, hormis une seule, la courtisane du Barry. (pii eut la chair de poule, devant la fatale machine, et se jefa, criant : Grâce! aux pieds de Monsieur le Bourreau.

Mais si toutes moururent bien, au grand étonnemenL de la foule, et au grand dépit des organisateurs de la Terreur, il y eut des degrés dans leur courage, des nuances dans leur héroïsme qui imposent des dilférences équivalentes à l'hommage de respect, de pitié, dadmiration que nous leur accordons. Victimes d'un même sort, également innocentes en tant que victimes, en tant que femmes, M'"^^ Roland et Madame Elisabeth ne sont pas des victimes du même rang moral, de U même grandeur ilnale, de la même valeur d'exemple.

^jme Roland, qui lirait Plutanjue à la messe, est r.ioitc à la romaine, en reprochant a la Liberté, dont

la statue présidait impassible à son supplice, les crimes qu'on commettait en son nom, en abjurant cette idolâtrie féroce en vertu de laquelle on la tuait. Madame Elisabeth, au pied de Téchafaud, n'a ni élonnement, ni crainte, ni regret. Le geste du bourreau, qui la dépouille de son fichu avec brutalité, ne lui arrache que la sublime plainte de la pudeur offensée. Pour sa vie, elle en a fait le sacrifice avec joie. Pour celles qui ne lisent pas à la messe Plutarque mais l'Évangile, la loi d'expiation dont un Dieu fait homme a voulu souffrir le premier pour la rédemption du monde, n'a rien d'imprévu ni de cruel, et l'échafaud de la barrière du Trône renversé ou de la place de la Révolution n'est pas pour étonner ni effrayer celles qui se souviennent du gibet du Golgotha. Le courage de M™^ Roland a ses faiblesses, et sa résignation a sa révolte; c'est du courage païen : le courage chrétien possède une sérénité qui n'appartient qu'à lui et dont la grâce n'est pas seulement donnée aux vierges comme Madame Elisabeth qui ne laissent rien d'elles ici-bas, mais aux épouses et aux mères comme la duchesse d'Aven, comme la vicomtesse de Noailles, et tant d'autres qui moururent comme elles avec les espérances que fortifie, au lieu de les décourager, cet adieu du chrétien qui est un rendez-vous.

Ces espérances, M°^^ Roland ne les avait pas. Elle ne voyait pas, au moment de quitter la vie, des cieux ouverts mais des cieux fermés ; et elle regrettait sans doute, en songeant à Buzot, cette lutte soutenue par elle contre la passion en faveur du devoir, dont la victoire, qui lui avait tant coûté, serait sans récom* pense ; et elle regrettait, sans doute, en songeant à sa. fille, cette Eudora, qui, obéissant peut-être à son

vœu secret, devait passer sa vi^ dans les pratiques de la plus stricte piété, d'avoir donné son âme à cette philosophie, dont la vanité pour la conduite de la vie lui était douloureusement apparue comme épouse, et dont la mère en elle, condamnée à ne plus embrasser son enfant, éprouvait bien plus douloureusement encore la stérilité pour la consolation de la mort.

Et voilà la leçon par laquelle il faut terminer ces Études sur les femmes philosophes, qui en consacre les intentions, qui en relève les frivolités et qui, nous l'espérons, en rendra l'effet salutaire. Elles nous ont prouvé, par de nombreux exemples, que la morale profane ne suffit ni aux besoins de la vie ni à ceux de la mort, et que c'est à des sources plus pures et plus hautes que la femme doit puiser la force de remplir les devoirs de l'épouse et de la mère pour lesquels elle est faite. Cette vérité d'expérience n'a échappé à aucun grand esprit. Et quelques-uns lui ont donné des formules qui méritent d'être immortelles.

Napoléon disait un jour à M°^« Campan, avec laquelle il concertait le plan des établissements de Saint-Denis et d'Ecouen, dont elle fut la première surintendante : « Les anciens systèmes d'éducation ne valent rien. Que manque-t-il aux jeunes personnes pour être bien élevées en France?

« — Des mères, lui répondit M"'*' Campan.

« — Le mot est juste, reprit Napoléon. Eh bien 1 Madame, que les Français vous aient l'obligation d'avoir élevé des mères pour leurs enfants ^ . »

1. Notice sur I\[mc Campan en tête de ses Mémoires, édit. Barrière-Didot, p. 37.

Faire de la femme une bonne mère : tout est là. en efïet, et le chef-d'œuvre de Téducation doit consister à rendre la femme capable de ce chef-d'œuvre de la maternité : faire un homme.

C'est ce que Joseph de Maistre, dans ses lettres cà sa fille Constance, a exprimé d'une façon si originale et si pittoresque que nous ne pouvons mieux finir qu'en le citant :

« Voltaire, écrit-il à sa fille de Saint-Pétersbourg, le 5 novembre 1808. a dit, à ce que tu m'alfirmes (car pour moi. je n'en sais rien : jamais je ne l'ai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une ligne), que les femmes sont capables de faire tout ce que funt les hommes, etc. C'est un compliment fait à (juelque jolie femme, ou bien, c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chef-cVœucre dans aucun genre. Elles n'ont fait ni Vil iode, ni Y Enéide, ni la Jérusalem délivrée j ni Plièdre, ni Atlialie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur,, ni le Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Lbrre des Principes, ni le Discours sur l'Histoire universelle, ni Télémaquc. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni le télescope, ni les lunettes chromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc., mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent au monde: 1/77. honnête homme et une honnête femme '. »

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