‹ Les femmes savantes; comédie en cinq actes. Ed. nouv., à l'usage des classesChapitre 1 sur 99 · NOTICE SUR LES FEMMES SAYANTES · texte numérisé non relu

NOTICE SUR LES FEMMES SAYANTES

La première représentation des Femmes savantes eut lieu à la ville, le 11 mars 1672. L'œuvre nouvelle de Molière ne reçut du public qu'un accueil assez froid, et, après dix-neuf représentations, elle disparut de l'affiche.

On est bien revenu de cette indifférence des contemporains : tous les critiques sont maintenant d'accord pour mettre les Femmes savantes au rang des chefs-d'œuvre du poète, que cette pièce égale en effet par le mérite de la composition et du style. Mais à côté de ces grands ouvrages, elle se distingue par un caractère tout particulier : on n'y sent plus cette amertume qui se mêle aux plus belles productions de Molière,

Cette mâle gaieté, si triste et si profonde

Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer.

C'est ici une gaieté sans mélange, sans arrière-pensée, pour ainsi dire. Il semble que l'âme du poète dût être calme, apaisée, quand il écrivait cette œuvre, que dans sa vie si agitée et si troublée il y ait eu, à ce moment, comme une détente et un repos.

C'est qu'en effet, quelques mois avant de donner les Fe7nmes savantes, Molière s'était réconcilié avec Armande Béjart. « Dans la joie que lui cause ce raccommodement si longtemps attendu, dit M. Loiseleur, il éprouve le besoin de remonter le cours du temps ; il veut renaître à la santé et à la force. » Il revient habiter la ruc Richelieu, où il avait passé les premiers temps qui suivirent son mariage, et dont il s'était éloigné depuis dix ans. « Sans doute qu'en se rapprochant de ces lieux témoins de sa lune de miel, il avait espéré trouver ce regain dont parle Chrysale et se ressouvenir de ses jeunes amours. » Cette espérance ne put pas durer ; mais dans ces heures d'illusion et de rapide bonheur, pendant cette courte trêve accordée à ses ennuis et à ses souffrances, le poète composa une œuvre paisible comme son âme, régulière comme sa vie à ce moment unique.

Il est certain que Molière jouissait avec délices de cette paix si nouvelle pour lui, qu'il souhaitait que rien ne vînt la troubler ; car, deux jours avant la représentation des Femmes savantes, il prit la peine d'adresser une harangue au public pour désavouer par avance toutes les applications qu'on pourrait faire de sa pièce. Ce

n'était pas la première fois que Molière se défendait de viser les personnes ; mais il faut bien avouer que dans ce cas — par exception — ses protestations ne pouvaient être sincères. Elles témoignaient plus de prudence que de franchise.

"Se soyons pas plus soupçonneux que- Ménage, qui disait: «On veut me faire accroire que je suis le savant qui parle d'un ton doux ; c'est une chose, cependant, que Molière désavouait. » Admettons avec le principal intéressé que le rôle de Vadius n'offrait aucun trait qui fût exclusivement propre au maître de mesdames de Sévigné et Lafayette. — Mais l'abbé Cotin n'avait pas le loisir de prendre les choses aussi allègrement que Ménage ; il ne pouvait pas ne point se reconnaître pour l'original du héros d'esprit de Philaminte. Molière en effet avait donné d'abord à ce personnage le nom de Tricotin ; ce ne fut que plus tard, par une concession dont Cotin n'eut point à se féliciter, qu'il l'appela Trissotin. De plus, les méchants vers que le pédant débite dans le salon do Pliilaminte étaient tirés des propres œuTres du pauvre abbé. Enfin tout ce qu'il y a de ridicule dans le rôle so rapporte trait pour trait, et de façon à ne laisser aucun doute possible, h celui qui avait été déjà la victime de Boileau. (Voy. une biographie de Cotin dans le livre de M. Livet: Précieux et Précieuses.)

Pourquoi une personnalité si directe, alors que Molière avait toujours déclaré que son dessein était àe peindre le-: mœurs sans toucher aux personnes ? C'est ce que les historiens liuéraires ont recherché, et ils ont prouvé que Cotin, dont la vanité était fort vive, avait pris l'offensive contre Molière ; que, dans sa lutte avec Boileau, il avait laissé échapper des attaques inconsidérées contre le grand comique, lui donnant ainsi le droit de représailles. Luimême sans doute le comprenait ; car, traduit sur la scène, il s'abstint de toute réplique et chercha plutôt îi se faire oublier. Il y réussit d'ailleurs à merveille : lorsqu'il mourut, ea 108 1, neuf ans après les Femmes savantes, le public n'apprit qu'il n'existait plus que par cette épigramme, qui courut alors :

S.ivcz-vous en quoi Cotin Diffère de Trissotin?

Cotin a fini ses jours; Trissotin vivra toujours.

Ce n'est pourtant pas là la seule différence entre le prédicateurpoète et le personnage de la comédie de Molière. Trissotin n'est pas .seulement ridicule: il est aussi méprisable; Cotin fut toujours un honnête homme, plein de bonté et de désintéressement. Mais personne n'eut de peine à saisir le moment où Molière avait cessé de tracer un portrait; il était évident pour tous que Trissotin aspirant .'i la main d'Henriette ne pouvait plus être confondu avec l'abbi' t:otin, déjà Vieux, cl qui avait passé la plus grande partit? de sa vie dans les ord>"v«. Il est donc vrai que, si Molière s'est moqué et

vengé un peu cruellement de la vanité agressive de l'abbé, il n'a pas dépassé du moins les limites que lui-même prescrivait aux attaques de ses adversaires : « Je !■ ur abandonne de bon cœur, disait-il, mes ouvrages, ma figure, mes gestes, mes paroles, mon ton de voix et ma façon de réciter, pour en faire et dire tout ce qu'il leur plaira... mais en leur abandonnant tout cela, ils me doivent faire la grâce de me laisser le reste et de ne point touche à des matières de la nature de celles sur lesquelles on m'a dit qu'ils m'attaquaient dans leurs comédies. » {Impromptu de Versailles.)

L'œuvre de Molière ne donna lieu de son temps à aucune polémique ; mais à notre époque on a discuté sur sa portée, sur le sens qu'il convenait de lui attribuer. Notre siècle, très préoccupé de développer l'instruction des femmes, s'est alarmé des propos du bonhomme Chrytale. Écoutez M. Auguste Vacquerie:

Molière, que dis-tu de tes Femmes savantes ? Ti'ouves-tu que ce soit une bonne leçon? Les femmes, en ellet, sont-elles des servantes. Dont l'esprit ne doit pas sortir de la maison ?

Mait.-e, leur dirons-nous qu'il ne faut pas qu'on liiet Voir « comme va le pot » est-ce tout leur destin? Est-ce que leur science a vraiment nom Bélise, Et que leur poésie est vraiment Ti-issotin ?

Molière, si tu viens quelquefois dans la salle Quand la foule, emiilissant ton Théâtre Français, Bat des mains aux beaux vers monstrueux de Chrysale, Est-ce que tu n'es pas navré de ton succès ?

Il nous semble que si Molière, ainsi interrogé, pouvait répondre, il déclarerait qu'il ne regrette rien et que, s'il vivait de notre temps, loin de supprimer sa comédie, il y ajouterait des scènes nouvelles. Sans doute, il ne reconnaîtrait pas comme siennes certaines maximes trop étroites de Chrysale ; mais il maintiendrait que son œuvre donne une tonne leçon.

Et en effet, le pédantisme, ridicule chez un homme, est intolérable dans une femme. li risque de lui faire oublier ses devoirs dans la famille ; il lui fait perdre à coup siir son agrément dans le monde.

Lorsqu'on a la vanité « de se rendre savante afin d'être savante », rarement on s'en tient ià. La femme qui, comme Armando, se persuade qu'elle s'est donnée tout entière à l'esprit, s'est flattée d'abord d'être devenue l'égale de l'homme; elle ne tarde pas à s'imaginer ensuite qu'elle lui doit être supérieure en tout et partout. Il ne lui suffit plus de n'être pas sujette dans la maison ; elle y veut être maîtresse. A son gré, le pouvoir ne saurait être divisé dans le gouvernement de la famille : il lui appartient tout entier. N'allez pas lui faire de concessions, n'essayez pas d"ctre conciliant : \ous y perdriei vos peines. Ne lui accordez pas quil faudrait régler, contrôler lau-

torité du chef de la maison; cette autorité, elle ne la reconnaît plus Ce n'est pas assez pour elle d'avoir conquis des droits nouveaux ; elle refuse \e se soumettre à ses devoirs. Si l'on pressait un peu Pliilaminte, on lui ferait professer cette doctrine ; au temps de Molière, elle ne s'en est pas encore avisée ; mais, en attenti^nt mieux, elle se contente de l'appliquer.

Pour ces habitudes de domination, pour ce désir de primer, l'intérieur de la famille est un théâtre trop étroit : la femme savante les apporte dans le monde. Le monde, qui a beaucoup d'indulgence, quoi qu'on en puisse dire, pourra subir aujourd'hui ces défauts, et conseiilira à les tolérer demain encore ; mais il ne les aura pas acceptes un seul instant, et, quand sa patience sera épuisée, il les condamnera sans appel. Aussi n'y a-t-il point de salon possible chez une femme savante ; entrez chez elle, et vous vous apercevrez vite que vous vous êtes fourvoyé dans un bureau d'esprit. Plus de causerie, — des conférences ; la politesse n'y est pas de mise : on n'y admet que l'admiration mutuelle. De là, par une pente plus naturelle et plus rapide qu'il ne semble au premier abord, on arrive au dénigrement réciproque. C'en est fait du charme que la présence de la femme donne d'ordinaire aux réunions mondaines ; cette atmosplière d'agrément et de respect, qu'elle crée là où elle se trouve, s'est dissipée par sa faute.

Peut-être alors la savante s'apercevra-t-elle de cette faute ; peutêtre éprouvera-t-elle le remords d'avoir méconnu ses devoirs dans la famille ; peut-être sentira-t-elle le regret d'avoir perdu son charme dans le monde. Trouvcra-t-elle du moins des consolations dans ce qu'elle appelle sa science ? Goûtera-t-clle les austères plaisirs de l'étude ? Non : car la science ou l'art ne récompensent que ceux qui les embrassent avec un désintéressement qui, 'jous l'avons montré, manque le plus souvent aux femmes savantes, avec de liantes et sérieuses pensées où elles ne s'élèvent point. Elles ont beau aflecter la gravité : au sein môme de l'étude, elles restent frivoles, et l'empire que la mode exerce sur elles, n'a pas de limites. — Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir une liistoire littéraire. Les femmes sont grammairiennes, quand l'Académie commence à naître et que Vaugelas est tout-puissant; Descaries devient le héros du jour: elles donnent dans les tourbillons ; Newton découvre au monde la gravitation universelle, et Voltaire découvre Newton à la France: M""^ du Chatelet s'enferme pour faire la revue de ses Principes, et, comme dit la malicieuse M"' de Staal-Launay, « préfère le bon air do cette occupation à tout amusement ». On fait grand tapage autour des encyclopédistes : que d'encyclopédistes en paniers J >,e romantisme entre an scène: que de dixièmes muses dans les sous-préfectures I On s'engoue des rêveries socialistes, des utopies humanitaires; combien de passagères M. Cabet, partant pour l'Icurie, pourrait-il prendre à son bord I — Les femmes savantes ont beau dire : elles conçoivent l'art ou la science comme une parure de leur esprit : or, ce

qui n'est point h la mode, saurait-il être une parure ? — Voltaire, qui connaissait les femmes et n'aimait pas à les maltraiter, a écrit « qu'il n'y en avait jamais eu d'inventrices ». Nous ne croyons pas qu'il se soit trompé; nous ne pensons pas non plus que, pour expliquer ce fait, il faille dire que la femme est inférieure à l'homme par l'esprit ; mais elle diffère de lui par le caractère, et c'est par là qu'elle est incapable de goûter la suprême jouissance que peuvent donner la science ou l'art, je veux dire : créer, inventer.

La Bruyère disait d'une femme savante : « C'est une pièce d^ ca-A binet, qu'on montre aux curieux, qui n'est pas d'usage. » — Une/ femme savante, rien de plus inutile en effet ; mais lien de plus nécessaire qu'une femme instruite. — Ne cherchons pas à qui il faut faire remonter la responsabilité de l'étrange éducation que les jeunes filles ont reçue jusqu'ici. Ne nous demandons pas si c'est le maître de maison, ou la mère de famille qu'il convient d'accuser. Mais souhaitons de toutes nos forces que l'instruction qu'on donne à la femme cesse d'être tournée à la frivolité et à la niaiserie. Pour emprunter un mot à M. About, il ne faut plus qu'on traite son cerveau comme le mandarin traite les pieds de sa Chinoise.

Certes nous sommes, à certains égards, de l'avis de Ghrysale. Nous voulons que les femmes sachent tenir une aiguille et qu'elles ne fassent pas brûler le rôti, qu'elles s'occupent de leur ménage en un mot; nous ne pensons pas que ce soient là des devoirs mesquins, auxquels elles puissent se soustraire, parce qu'il n'y a de devoirs mesquins que pour les âmes mesquines. Mais nous ne prétendons pas qu'elles en savent assez

Quand la capacité de leur esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.

Les connaissances de l'homme devenant de jour en jour plus variées et plus étendues, si l'instruction de la femme demeurait stationnaire, il faudrait craindre de voir arriver une heure où tout échange d'idées serait impossible entre les deux sexes, où ils ne parleraient plus le même langage, et auraient autant de peine à s'entendre qu'un sauvage et un Parisien. Donner aux femmes une instruction solide, tout en leur recommandant, comme faisait Fénelon, de garder la ^wrfewr swr la science, quel meilleur moyen de les préparer à devenir de bonnes mères de famille et d'aimables maîtresses de maison? « Une femme savante de profession est odieuse, disait Sainte-Beuve; mais une femme instruite, sensée, doucement sérieuse, qui entre dans les goûts, dans les études d'un mari, d'un frère ou d'un père, qui, sans quitter son ouvrage d'aiguille, peut s'arrêter un instant, comprendre toutes les pensées et donner un avis naturel, quoi de plus simple et de plus désirable ? »

C'est là précisément ce que souliaitait Molière. Il a raillé sans pitié les prétentions transcendantes de Philaminte et la vaniteuse mé-

taphysique d'Armande ; mais il a puni plus cruellement l'égoïsme d'Arnolplie, qui veut abêtir Agnès ; mais il récompense cette aimable Henriette, qui a « des clartés de tout », et ne s'en sert que pour garder sou cœur d'être la dupe de son esprit, pour mieux comprendre qu'une femme ne saurait conserver le privilège de plaire qu'en restant fidèle à son devoir d'être tendre, dévouée et modeste.

Telle est la conclusion où s'arrête notre grand poète, et nos réflexions n'ont pas eu d'autre but que d'en faire ressortir la justesse.

PERSONNAGES i

CHRYSALE, bon bourgeois.

PHILAMINTE, femme de Chrysale

HENRIETTE ! ^'^^^ ^"^ Chrysale et de Philaminto.

ARISTE, frère de Chrysale.

BÉLISE, sœur de Chrysale.

CLITANDRE, amant d'Henriette.

TRISSOTIN, bel esprit.

VADIUS, savant.

MARTINE, servante de cuisine.

LÉPINE, valet de Chrysale.

JULIEN, valet de Vadius.

UN NOTAIRE

La scène est a Paris, dans la maison de Chrysale

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