ARMANDE, HENRIETTE
ARMANDE
Quoi! le beau nom de fille est un titre \ ma sœur, Dont vous voulez quitter la charmante douceur! Et de vous marier vous osez faire fête -! Ce vulgaire dessein vous peut monter en tête!
HKNRIETTE,
Oui, ma sœur,
ARMANDE
Ahl ce oui^ se peut-il supporter?
Et sans un mal de cœur saurait-ou l'écouter?
' HENRIETTE
Qu'a donc le mariage en soi qui vous oblige, Ma sœur...
1. Pour Armande, la platonique, le nom de ûlle est un titre en effet.
2. On disait de même, faire métier, faire plainte, faire galanttrie. Cf. Impromptu, 3 : « N'a-t-il pas (Molière) ceux qui, le dos tourné, font galanterie de se déchirer l'un l'autre ? »
Ces gens qui, par une âme i Vinlérêt soumise Font de dévution métier et marchandise.
[Tartuffe, I, it.)
3. D'après la célèbre définition de Boileau, il y aurait là un hiatus. Mais il n'existe que pour les yeux, non pour l'oreille. « Il y a des hiatus choquants, il y en a d'agréables. Notre poésie même me paraît ridicule sur ce point ; on rejette : J'ai vu jnon père immolé à mes yeux, et on admet : J'ai vu ma mère immolée à mes yeux, quoique l'hiatus du second vers soit beaucoup plus ridicule. » (D'Alcrabert, Lettre à Voltair-;.) De notre temps on est revenu de la rigueur des prescriptions de Boileau, et l'on tend à reprendre, en matière d'hiatus, les libertés de notre ancienne poésie.
ARMANDE
Ah! mon Dieu, fi!
HENRIETTE
Comment?
ARMANDE
Ah! fil vous dis-je; Ne concevez-vous point ce que^ dès qu'on l'entend, Un tel mot à l'esprit offre de dégoûtant? De quelle étrange image on est par lui blessée, Sur quelle sale vue il traîne la pensée "?. N'en frissonnez-vous point? et pouvez-vous, ma sœur, Aux suites de ce mot résoudre votre cœur -,?
HENRIETTE
Les suites de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari, des enfants, un ménage : Et je ne vois rien là, si j'en puis raisonner'. Qui blesse la pensée et fasse frissonner.
ARMANDE
De tels attachements, ô ciel, sont pour vous plairai'
HENRIETTE
Et qu'est-ce qu'à mon âge on a de mieux à faire
Que d'attacher à soi, par le titre d'époux.
Un homme qui vous aime et soit aimé de vous;
Et de cette union de tendresse suivie
Se faire les douceurs d'une innocente vie?
Ce nœud bien assorti n'a-t-il pas des appas?
ARMANDE
Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage* bas!
\. « Tratiie>\ dit Voltaire clans son ConiiiK^ntaii'o sur Conmillo, ilonno toujours l'idée de qucliiuc chose de douloureux oii u'Iiuiniliant. » Toujours est tiop diie; mais c'est en effet l'emploi le plus ordinaire de ce mot, et c'est avec CJ sens qu'on le trouve dans plus d'un beau vers :
Tu vis mon désespoir; et tu in'.i^ vu depuis TraÏDcr de mers un mers ma chaîne et mes ennuis.
(Racine, Xndromaque.) ï. Suite a très souvent au dix-septième siècle le sens de conséquence fâcheuse. C'est ainsi que Darais dit dans le Tartuffe .
Sur ses façons di; faire à tout coup je m'emporte,
J'en prévois quelque suite
(Acte I, scène i.)
Dans sa réplique, Henriette restitue au mut son acception primitive de conséquence quelconque.
3. Hcnriclle feint de douter qu'elle ait le droit de raisonner sur cette question, d'abord parce qu'elle est (ille, puis parce qu'elle n'est pas philosophe à la façon de sa sœur. L'ironie porte doublement.
4. Cf. Préface du Tartuffe, u C'est un haut étage de vertu que celte pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre àroc »