ACTE I, SCÈNE III
Mon père est d'une humeur à consentir à tout,
Mais il met peu de poids aux choses qu'il résout;
11 a reçu du ciel certaine bonté d'âme ^
Qui le soumet d'abord à ce que veut sa femme;
C'est elle qui gouverne, et, d'un ton absolu,
Elle dicte pour loi ce qu'elle a résolu.
Je voudrais bien vous voir pour elle et pour ma tante
Une âme, je l'avoue, un peu plus complaisante,
Un esprit qui, flattant les visions du leur.
Vous pût de leur estime attirer la chaleur.
CLITANDRE
Mon cœur n'a jamais pu, tant il est né sincère,
Môme dans votre sœur flatter leur caractère :
Et les femmes -docteurs ne sont point de mon goût.
Je consens qu'une femme ait des clartés *de fout,
Mais je ne lui veux point la passion choquante
De se rendre savante afin d'être sa'vante ^;
Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,
Elle sache ignorer les choses qu'elle sait * :
De son étude enfin je veux qu'elle se cache.
Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,
Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,
Et clouer de l'esprit à ses moindres propos.
Je respecte beaucoup madame votre mère ;
Mais je ne "puis du tout approuver sa chimère,
Et me rendre l'écho des choses qu'elle dit,
Aux encens qu'elle donne à son héros d'esprit.
Son = monsieur Trissotin me chagrine, m'assomme;
Et j'enrage de voir qu'elle estime un tel homme;
1. Henriette ne peut parler de la sujétion de son père sans une sorte de compassion souriante, liais elle Taimc et le respecte, et malgré sa facilité à tiouver le terme propre, elle ne prononce pas le mot de faiblesse,
2. Le mot est d'une parfaite justesse. Une femme accomplie doit pouvoir tout comprendre ; il n'est pas nécessaire, il n'est pas même utile qu'elle sache tout.
3. Saint-Evreraond a écrit que sous la régence d'Anne d'Autriche, au tenips « de la bonne régence »,
Femmes savaient, sans faire les satantes.
C'est l'idéal de Clitandre. N'est-ce pas l'idéal même ?
i. C'est ainsi qu'en usait madame de Lafayctte ; elle avait appris le latin avec Ménage et le P. Rapin ; mais elle ne faisait rien paraître de son latin ni de sa science pour ne pas choquer les autres femmes. Ce n'était pas non plus U moyen de dépla'ï o aux hommes.
S. Cf. Tartuffe, I, i. Darais à madame Pernelle :
Yolre monsieur Tartuffe est bien heureux sans doole.
tO LES FEMMES SAVANTES.
Qu'elle nous mette au rang des grands et beaux esprit» Un benêt ' dont partout on siftle les écrits, Un pédant dont on voit la plume libérale D'ofticipux papiers tburnir toute la Halle.
HENRIETTE
Ses écrits, ses discours, tout m'en semble ennuyeux, Et je me trouve assez votre goût et vos yeux ; Mais, comme sur ma mère il a grande puissance, Vous devez vous forcer à quelque complaisance. Un amant fait sa cour où * s'attache son cœur, Il veut de tout le monde y gagner la faveur : Et, pour n'avoir personne à sa tlamme contraire, Jusqu'au chien ^ du logis il s'ell'orce de plaire .
CLITANDRE
Oui, vous avez raison ; mais monsieur Trissotin
M'inspire au fond de l'âme an dominant chagrin.
Je ne puis consentir, pour gagner ses suffrages,
A me déshonorer en prisant ses ouvrages ;
C'est par eux qu'à mes yeux il a d'abord paru.
Et je le connaissais avant que lavoir vu.
Je vis, dans le fatras des écrits qu'il nous donne,
Ce qu'étale en tous lieux sa pédante personne,
La constante hauteur de sa présomption.
Cette intrépidité de bonne opinion.
Cet indolent état de confiance extrême
Qui le rend en tout temps si content de soi-même,
Qui fait qu'à son mérite incessamment il rit *,
1. « Du latin benedictu!'. Cette métaphore, qui peut sembler étrange, est cependant tout à fait exacte ; l'Évangile disant que le royaume des cieux appartenait aux pauvres d'esprit, que ceux-oi étaient bénis de Dieu, le mot beneaiclus devint alors l'équivalent de sCullus. » (Buaciibt, Bict. étymol.)