ACTE I, SCÈNE I
Ma sœur, que de tousser et de cracher comme elle '
HENRIETTE
Mais vous ne seriez pas ce dont vous vous vantez,
Si ma mère n'eût eu que de ces beaux côtés;
Et bien vous prend ^, ma sœur, que son noble génie
N'ait pas vaqué toujours à la philosophie.
De grâce, souffrez-moi, par un peu de bonté,
Des bassesses à qui vous devez la clarté;
Et ne supprimez point, voulant qu'on vous seconde,
Quelque petit savant qui veut venir au monde*.
ARilANDE.
Je vois que votre esprit ne peut être guéri
Du fol entêtement de vous faire un mari :
Mais sachons, s'il vous plaît, qui vous songez à prendre.
Votre visée* au moins n'est pas mise à Clitandre?
HENRIETTE
Et par quelle raison n'y serait-elle pas ?
Manque-t-il de mérite? Est-ce un choix qui soit bas?
ARMANDE
Non; mais c'est un dessein qui serait malhonnête Que de vouloir d'une autre enlever la conquête; Et ce n'est pas un fait dans le monde ignoré Que Clitandre ait pour moi hautement soupiré.
HENRIETTE
Oui ; mais tous ces soupirs chez vous sont choses vaines, Et vous ne tombez point aux bassesses humaines; Voire esprit à l'hymen renonce pour toujours, Et la philosophie a toutes vos amours.
1. C'est là unfi locution proverbiale en usage au temps de Mol.-cre, et qu'on trouve dans le Francion de Sorel (liv. XI;.
2. Prendre employé impersonnellement signilie avoir de Donnes ou Ue mauvaises suites. Il se construit aussi avec en explétif. Cf. La Fontiinb, Fables, I, viii :
11 en prit aux un» comme am autres ; Haiot oisiUoD se vit esclave retenu
3. On a trouvé le propos un peu vif pour une jeune fille. Mais, outre que cette vivacité est, pour ainsi dire, provoquée par les fausses délicatesses d'Armande, il faut remarquer qu'Henriette n'est pas une ingénue à la façon d'Agnes. Sa mère ne s'est guère occupée d'elle; elle n'a donc pas ces réserves convenues qui résultent de l'éducation donnée par les femmes. De plus elle parle avec sa sœur; elle aura plus de retenue avec Clitandre, la retenue qui vient de la pudeur naturelle. Ajoutons enfin qu'au dis-septième siècle les femmes qui n'appartenaient point à une coterie, mettaient dans leur conversation une verdeur quJ efifarou'-hcrait un peu « les dames et les demoiselles » de notre temps.
A. '-& Ee. des Maris, II, ix :
Prenez vi$ée ailleurs, «t Irouisez-mci bagage. '
Ainsi, n'ayant au cœur nul dessein pour Clitandre,
Que vous importe-t-il qu'on y puisse prétendre?
ARMANDE
Cet empire que lient la raison sur les sens Ne fait pas renoncer aux douceurs des encens î Et l'on peut pour époux refuser un mérite Que pour adorateur on veut bien à sa suite *.
HENRIETTE
Je n'ai pas empêché qu'à vos perfections
Il n'ait continué ses adorations;
Et je n'ai fait que prendre, au refus de votre âme,
Ce qu'est venu m'oil'rir l'hommage de sa flamme.
ARMANDE
Mais à l'offre des vœux d'un amant dépité Trouvez-vous, je vous prie, entière sûreté? Croyez-vous pour vos yeux sa passion bien forte, Et qu'en son cœur pour moi toute flamme soit morte?
HENRIETTE
Il me l'a dit, ma sœur ; et, pour moi, je le croi \
ARMANDE
Ne soyez pas, ma sœur, d'une si bonne foi ;
Et croyez, quand il dit qu'il me quitte et vous aime,
Qu'il n'y songe pas bien et se trompe lui-môme*.
HENRIETTE
Je ne sais; mais enfin, si c'est votre plaisir,
Ces théories platoniques, qui des Précieuses faisaient p-.irfoii des feniinej coquettes, mais les défendaient de devenir des femmes galantes, ont été, exposées par Saint-Evremond : « Ces fausses délirâtes ont ôté à l'amour rc qu'il a d« plus naturel, pensant lui donner quelque clioso de plus précieux. Elles ont tiré une passion toute sensible du cœur à l'esprit, et converti des mouvements en idées. Cet épurement si grand a eu son priiiripe en un dégoût honnête de la sensualité ; mais elles ne sont pas moins éloignées de la véritable nature du J'amour que les plus voluptueuses; car l'amour est aussi peu do la spéculatioa de l'entendement que de la brutalité de l'apiiôtit. .Vrmande \c\ ressemble fort à Cathos et à Madelon des Précieuses ridicules (cf. Sfène v . Dos femmes d'esprit se laissèrent d'ailleurs aller à ces extravagances. M"» do Montpensicr imagine une société d'hommes et de femmes vivant dans un oommorce délicat do galanterie, sans jamais son;^er « au vulgaire remède du mariage. »
2. La confiance d'Henriette vient de sa sincérité. C'est ce qui fait le charme de ce vers et de son rôle tout entier. — Je le croi. Il ne faut pas prendre la suppression de r* pour une licence poétique. La première personne des verbes dans l'ancienne conjugaison française ne prenait pas l's; c'était le signe de la «cconJe, comme le t de la 'voisième (Voy. Camillo CaABiHiiic, Thénri-e de la conjuf/aison française).
3. Armaniic n'est point .me sotte. Mais son droit sens a été si bien faussé par les subtilités de la métaphysique amoureuse, qu'elle est tout près ici d'être tussi ridicule que Bélise.