‹ Les femmes savantes; comédie en cinq actes. Ed. nouv., à l'usage des classesChapitre 86 sur 99 · SCÈNE I HENRIETTE, TRISSOTIN · texte numérisé non relu

SCÈNE I HENRIETTE, TRISSOTIN

HENRIETTE

C'est sur le mariage où ma mère s'apprête Que j'ai voulu, monsieur, vous parler tête à tête. Et j'ai cru, dans le trouble où je vois la maison, Que je pourrais vous faire écouter la raison. Je sais qu'avec mes vœux vous me jugez capable De vous porter en dot un bien considérable ; Mais l'argent dont on voit tant de gens faire cas, Pour un vrai philosophe a d'indignes appas; Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles Ne doit point éclater dans vos seules paroles.

TRISSOTIN

Aussi n'est-ce point là ce qui me charme en vous ; Et vos brillants attraits, vos yeux perçants et doux. Votre grâce et votre air, sont les biens, les richesses Qui vous ont attiré mes vœux et mes tendresses. C'est de ces seuls trésors que je suis amoureux.

HENRIETTE

Je suis fort redevable à vos feux généreux. Cet obUgeant amour a de quoi me confondre, Et j'ai regret, monsieur, de n'y pouvoir répondre. Je vous eslime autant qu'on saurait estimer; Mais je trouve un obstacle à vous pouvoir aimer. Un cœur, vous le savez, à deux ne saurait être : Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître. Je sais qu'il a bien moins de mérite que vous. Que j'ai de méchants yeux pour le choix d'un époux, Que par cent beaux talents vous devriez me plaire; Je Vois bien que j'ai tort, mais je n'y puis que faire Et tout ce que sur moi peut le raisonnement, C'est de me vouloir mal d'un tel aveuglement.

TRISSOTIN

Le don de votre main, où l'on me fait prétendre, Me livrera ce cœur que pos?6(lo Clitandre ^ ; Et par mille doux soins j'ai lieu de présumer Que je pourrai trouver l'art de me faire aimer.

HENRIETTE

Non : à ses premiers vœux mon âme est attachée, Et ne peut de vos soins, monsieur, être touchée. Avec vous librement j'ose ici m'expliquer ; Et mon aveu n'a rien qui vous doive choquer. Cette amoureuse ardeur qui dans les cœurs s'excite N'est point, comme l'on sait, un effet du mérite : Le caprice y prend part, et quand quelqu'un nous plaît. Souvent nous avons peine à dire pourquoi c'est. Si l'on aimait, monsieur, par choix et par sagesse. Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse ^1 Mais on voit que l'amour se gouverne aulrement. Laissez-moi, je vous prie, à mon aveuglement; Et ne vous servez point de cette violence Que pour vous on veut faire à mon obéissance. Quand on est honnête homme, on ne veut rien devoir A ce que des parents ont sur nous^ de pouvoir; On répugne à se faire immoler ce qu'on aime, Et l'on veut n'obtenir un cœur que de lui-môme. Ne poussez point ma mère à vouloir, par son choix, Exercer sur mes vœux la rigueur de ses droits *. Otez-moi votre amour, et portez à quelque autre Les hommages d'un cœur aussi cher ^ que le vôtre.

1. Trissotiii est iin précieux ; mais, pour les besoins de si cause, il ne fuit pai difficulté de rrnoucer aux maximes de la coterie en matière de sentiment. (V, ce que dit Armaiidc, II, iv.)

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