‹ Les femmes savantes; comédie en cinq actes. Ed. nouv., à l'usage des classesChapitre 87 sur 99 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

TRISSOTIN

Le moyen que ce cœur puisse vous contenter? Imposez-lui des lois qu'il puisse exécuter. De ne vous point aimer peut- il être capable, A moins que vous cessiez, madame, d'être aimable, Et d'étaler aux yeux les célestes appas?...

HENRIETTE

Eh, monsieur! laissons là ce galimatias '.

Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes,

Que partout dans vos vers vous peignez si charmantes,

Et pour qui vous jurez tant d'amoureuse ardeur... ^

TRISSOTIN

C'est mon esprit qui parle, et ce n'est pas mon cœur. D'elles on ne me voit amoureux qu'en poêle , Mais j'aime tout de bon l'adorable Henriette.

HENRIETTE

Hé, de grâce, monsieur I...

TRISSOTIN

Si c'est vous offenser, Mon offense envers vous n'est pas prête à cesser, Cette ardeur, jusqu'ici de vos yeux ignorée, Vous consacre des vœux d'éternelle durée. Rien n'en peut arrêter les aimables transports : Et, bien que vos beautés condamnent mes efforts, Je ne puis refuser le secours d'une mère Qui prétend couronner une flamme si chère ^ : Et, pourvu que j'obtienne un bonheur si charmant, Pourvu que je vous aie, il n'importe comment*.

HENRIETTE

Mais savez-vous qu'on risque un peu plus qu'on ne pense, A vouloir sur un cœur user de violence; Qu'il ne fait pas bien sûr, à vous le trancher net. D'épouser une fille en dépit qu'elle en ait ;

1. Celle rhétorique galante a exaspéré Henriette, qui ne peut plus se coateair.

2. V. Boileau [Sat., IX, y. 261 ; au chant II de l'Art poétique il raille aussi ces gens qui

fous de sens rassis S'érigent pour rimer, en amoureux transis.

3. Couronner une flamme, des feux rien de plus fréquent que ces étranges métaphores dans le langage de la galanterie.

4. L'expression est brutale, presque cynique. Après les fadeurs alambiquées du début de ce couplet, elle trahiWa bassesse des sentiments de Trissotin.

Et qu'elle peut aller, en se voyant contraindre, A des ressentiments que le mari doit craindre *î

TRISSOTIN

Un tel discours n'a rien dont je sois altéré ; A tous événements le sage est préparé.

Guéri par la raison des faiblesses vulgaires, 11 se met au-dessus de ces sortes d'affaires, Et n'a garde de prendre aucune ombre d'ennui De tout ce qui n'est pas pour dépendre de lui*

HENRIETTE

En vérité, monsieur, je suis de vous ravie,

Et je ne pensais pas que la philosophie

Fût si belle qu'elle est, d'-jistruire ainsi les gens

A porter constamment de pareils accidents.

Cette fermeté d'âme, à vous si singulière ^,

Mérite qu'on lui donne une illustre matière,

Est digne de trouver qui prenne avec amour

Les soins continuels de la mettre en son jour;

Et comme, à dire vrai, je n'oserais me croire

Bien propre à lui donner tout l'éclat de sa gloire,

Je le laisse à quelque autre, et vous jure, entre nous,

Que je renonce au bien de vous voir mon époux.

TRISSOTIN, en sortant.

Nous allons voir bientôt comment ira l'affaire, Et l'on a là dedans fait venir le notaire.

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