LOUVBT ET LE CHASTE AMOUR DE SA VIE
Le 30 septembre de Tannée 1791, rAssemblée constituante terminait ses séances. Les représentants du peuple retournaient dans leurs foyers, semant partout sur leur passage le germe de la liberté et recueiUant les sympathies et les acclamations des provinces.
Le roi avait accepté la constitution.
Le peuple était en liesse. La bourgeoisie sympathisait avec l'armée. On croyait à la paix au dehors, au bonheur à l'intérieur. Par cet acte, le roi se réconciliait avec le pays. Qu'avait-on à redouter maintenant? La reine fêtée à l'Opéra retrouva un de ses anciens jours de triomphe.
Elle était femme, elle était belle, on voulut l'acclamer rx>mme au temps de sa prospérité, et lui montrer que la
incliner sa supériorité incontestable devant ses talents obscurs.
Elle se fut tuée avant de tacher la réputation de vertu du stoïque républicain.
Et cependant, au fbnd du cœur de M"® Roland, Timage de Buzot sommeillait. L'amour de la patrie étoufiait cette étincelle jaillissant d'un brasier fatal. M"^ Roland, dans l'ardeur de la lutte, imposait silence à son cœur comme è ses passions.
Buzot l'aimait sans le lui dire et sans qu'elle l'ignorât.
— Unissons-nous pour le bien de la patrie et le triomphe de nos idées lui disait-elle.
L'Assemblée législative étant constituée, elle revint à Paris et reprit son petit logement de la rue Saint- Jacques.
Son mari était représentant du peuple. Son étroite demeure devint un foyer ardent où les fortes idées, les jeunes talents, les imaginations folles et les solides vertus vinrent soudain briller d'un éclat nouveau.
Mais loin de là, au club des jacobins, l'homme dédaigné grandissait.
Robespierre dépassait déjà ses rivaux en popularité.
On s'apercevait enfin que ce petit homme-là, tout ambitieux qu'on le supposait, avait assez de force et de caractère pour s'emparer de l'opinion publique et devenir l'idole populaire.
H"^** Roland avait eu raison et l'avait mieux jugé que ses amis.
Malheureusement, Robespierre n'était déjà plus le sien.
LES AMOUBB D£B (HRONDINS
Ne pouvant briller au premier rang avec^s orateurs comme Yergniaud, Guadet, Gensonné, Louvet; ayecdes philosophes comme Gfaamfort, Gondorcet; ayec des économistes comme Roland; des publicistes comme Brissot; des âmes sensibles et poétiques comme Buzot, Barbaroux, Ghénier et Hérault de Séchdles, Robespierre s'était isolé.
— Get homme aime sincèrement la patrie, répétait Buzoty mais il l'edme pour lui senl.
La Térité est, qu'il préférait ne faire partie d'aucune société, dans la crainte qu'on le soupçonnât de partialité, lui qui avait l'orgueil d'être désigné sous le nom de Robespierre Tincorruptible.
Il n'entretenait plus de correspondance avec madame Roland et ne se présentait plus au comité des girondins. Il restait aux jacobins et il y brillait.
Pour la dernière fois peut-être, il sentait le terrain faiblir sous son pied, et il cédait à ceux-ci.
Il s'agissait de la guerre.
Robespierre ne sedémentant jamais, luttait contre la guerre. Il ne voulait pas de sang pour cimenter la démocratie. Pendant que nos vaiUantes armées feront, disaitil, des prodiges sur nos frontières, la noblesse ici se révoltera et nous bâillonnera. Envoyez le peuple se faire tuer, et que restera-t-il au cœur de la nation pour la défendre? Ge n'est pas avec du sang que la liberté se fonde.
Mais les girondins désiraient la guerre. Ils la demandaient avec raison. La France était ajssez forte pour repousser l'étranger et se faire respecter à l'intérieur. L'Europe méritait de voir des soldats républicains, et
d'essuyer le feu des jeunes conscrits d'une nation se réveUlant au feu de Tindépendance.
Louvet, remplaçant Robespierre à la tribune^ l'avait combattu avec courage et avait mis la majorité de son côté.
— Eh bien, s'écria Robespierre, je suis vaincu, je passe à vous, et moi aussi je demande la guerre.
Il fallait l'entendre alors, cet homme.
Sa voix glapissante avait quelque chose de strident et de fatal. Il parlait comme un oracle, et la foule, qui le lendemain devait rugir à la voix de Danton, écoutait, dans une attitude morne et glacée, la parole solennelle et froide de Robespierre qui avait le don de la remuer jusqu'au fond dés entrailles.
— Que dis-je, reprit-il, je la demande plus terrible et plus irréconciliable que vous; ni comme un acte de sagesse, ni comme un acte de raison, ni comme un acte politique, mais comme la ressource du désespoir. Je la demande à une condition, qui sans doute est convenue entre nous, car je ne pense pas que. les avocats de la guerre aient voulu nous tromper, je la demande à mort, je la demande héroïque, je la demande telle enfin que le génie de la liberté la déclarerait lui-même à tous les despotismes, telle que le peuple de la révolution la ferait lui-même sous ses propres chefs, telle que de lâches intrigants la désirent peut-être, et telle que des ministres et des généraux ambitieux nous la conduiraient.
Mais là, Robespierre s'arrête, il semble interroger la foule qui l'entoure et qu'il tient suspendue et haletante, il presse son front dans ses mains et s'écrie :
— Où est-il le général dont les mains pures de notre sang sont dignes de porter devant nous le drapeau de la liberté? Où est-il ce nouveau Caton, ce troisième Bmtus, ce héros encore inconnu? Qu'il se reconnaisse à ces traits, et qu'il vienne! Nous allons le mettre à notre tête. Où est-il I où est-il 1 il n'existe pas...
Tel fut le dernier mot du tribun, qui avec le palatin de Posnanie arborait la devise : Je préfère les orages delà liberté à la sécurité de V esclavage.
Robespierre détestait Lafayette, et ne croyait pas en Dumouriez.
Il avait raison, et dans leur foi en cet homme, les gi* rondins commirent leur première faute.
Robespierre, en effet, était vaincu, les girondins l'emportèrent. A Louvet revint le triomphe de la séance. Robespierre céda, mais ne pardonna pas à ce dernier.
(Qu'était donc ce jeune imprudent qui osait attaquer l'homme incorruptible, l'idole du peuple, le tribun dans toute la gloire de sa popularité. Introduit dans Tintiaiité de M^" Roland qui l'estimait et l'aimait, ami des girondins dont il devait partager les luttes et les malheurs, futur membre de la convention, Louvet n'était rien encore, qu'un spirituel romancier auteur de Faublas» roman libertin, peignant les mœurs licencieuses d'une époque, et dont la vogue s'était soutenue plusieurs années. Mais si Louvet avait ri un instant avec le vice, et si son esprit n'avait pu résister à la tentation d'en peindre les excès et les ridicules, son cœur vierge encore travaillait à la pensée de la vertu, et se révoltait contre les inégalités sociales. Il avouait naïvement que les injustices du sort bouleversaient son imagination ardente..
8 BUGÈNE HOBST
Pourquoi, se disait^ il, le nom de ilobaii eai-il plus beau que oelai de LouTet, si celui qui le porte n'a rien fait pour la chose publique. Qu'importe les hauts faits des ancêtres, puisque l'homme n'est pas reqK>nsable de la génération qui naîtra de lui; la gloire des siens ne peut rejaillir sur sa personne. Puis on sait trop la source des noms pompeux. Ils ont payé souvent des services bien infimes et bien rampants. La noblesse d'aujourd'hui est la descendante d'une classe de valets qui, à force de bassesses, ont bien mérité du passé, présentant, comme le cardinal Dubois, toutes les surfaces du corps au pied du maître.
Dédaignant le trafic du marchand et désespérant, malgré ses tallents et son ambition, de parvenir à quelque .position digne du génie qu'il se connaissait, Louvôt se jeta dans les lettres. Il y montra ce qu'il aurait pu faire. Le livre est le blason de l'homme de génie, ce blason-là a ses détracteurs, ses ennemis, ses loups dévorants, mais il effilée de ses rayons intellectuels les armoiries fleur- "delisées et tout éblôuissanfes d'or de nos grands seigneurs.
S'il existe encore une aristocratie, elle s'est réfogiée dans les lettres.
Louvet, au bruit sourd de la révolution, avait abandonné la plume du romancier, et s'essayant aux luttes de la tribune, promettait un orateur pour la cause qu'il défendait.
Petit de taille, frêle de corps, son apparence était loin de répondre au feu de son génie et à l'emportement de sa nature. Sa tête était belle et frappait par ses formes fémimxies. Des traits fins, réguliers, expressifs, de grands
yeux d'un bleu indécis, un teint pâle, des cheveux soyeux et blonds, un front proéminant, vaste et mélancolique, faisaient remarquer ce jeune homme à la tribune qu'il occupait déjà avec un rare mérite.
Il lui avait fallu un certain courage pour s'attaquer, lui, obscur, à Robespierre, et ce courage il ne l'avait pas un instant démenti.
Yoici, du reste, l'opinion qu'a laissée de Lonvet madame Roland elle-même : Louvet, dit-elle, pourrait bien quelquefois, comme Philopœmen, payer le tribut de son extérieur. Petit, frêle, la vue courte, l'habit négligé, il ne parait rien au vulgaire qui ne remarque pas au premier abord la noblesse de son front, le feu qui s'allume dans ses yeux, et l'impressionnabilité de ses traits à l'expression d'une grande vérité ou d'un beau sentiment. Il est impossible de réunir plus d'intelligence et plus de simplicité et d'abandon. Courageux comme le lion, doux comme l'enfant, il peut faire trembler Gatilina à la tribune, tenir le burin de l'histoire, ou répandre la tendresse de son âme sur la vie d'une femme aimée !
Or, courageux, comme le dit M"® Roland, Louvet, sans s'inquiéter des suites de sa lutte avec Robespierre et de l'écho de sa parole, sortait du fameux club des jacobins.
Il était une heure avancée de la nuit.
Quelques fanatiques de Robespierre, honteux de son peu de réussite, attendaient Louvet à quelques pas plus loin, se promettant de lui faire payer cher sa victoire.
Celui-ci, pressé de rejoindre sa demeure, avait laissé ses amis qui discutaient encore et s'éloignait d'un pas pressé.
Trois hommes postés l'attaquèrent.
— Que me voulez-vous? leur demanda- t-il sans s'intimider.
— Que tu nous jures que désormais ta voix ne s'élèvera plus contre le tribun du peuple.
— Je jure, répondit Louvet, de parler toute ma vie au nom de la vérité.
Un poignard brilla devant ses yeux.
Deux autres individus accoururent et entourèrent le courageux Louvet.
— C'est ma mort que vous voulez, fit-il, je suis prêt. Il entrouvrit sa chemise et désigna sa poitrine nue au
fer homicide. Un instant ces hommes hésitèrent, mais la pensée qu'ils avaient devant eux un ennemi de Robespierre ralluma leur haine, et l'un d'eux s'avança, le poignard à la main. Soudain leurs rangs s'écartèrent : une jeune femme, vêtue de noir et un voile sur le visage, parut. Cette jeune femme s'approcha de Louvet, lui prit le bras, et levant son voile :
— Tuez-nous tous deux, fit-elle d'une voix fière et calme, c'est mon amant, et je l'ai jugé assez bon patriote pour unir mon sort au sien.
Si pervertie, si descendue que soit l'espèce humaine, l'audace et la beauté trouvent chez elle des admira* teurs.
Cette femme était belle, ses grands yeux noirs rayonnaient dans la nuit, les lourds bandeaux de sa luxuriante chevelure faisaient ressortir la pâleur de ses joues amaigries.
EUe se suspendit à un bras de Louvet, et appuya sa main gantée sur l'épaule du jeune homme.
Cette attitude courageuse dans un tel moment imposa à ces hommes^ qui rentrèrent les poignards dans les ceintures.
— Va, dit l'un, nous veillerons sur toi...
— Va, dit l'autre, nous n'avons pas le courage de tuer une femme.
— Il a su se faire aimer, pensait simplement un de ces fanatiques, c'est que ce n'est pas un méchant homme.
Et Louvet et la jeune femme s'éloignèrent.
Us dirigèrent leurs pas bien loin. Us avaient descendu la rue Saînt-Honorc, le faubourg du Roule et franchi la barrière. Us marchèrent encore longtemps et ne s'arrêtèrent qu'à la lisière d'un bois, et près d'une route royale. Là s'élevait une petite maison composée d'un rez-dechaussée et d'un étage, entourée d'un potager ombragé de marronniers et planté de vignes. I] était près de trois heures de la nuit, et on les attendait sur le seuil de la rustique demeure. Louvet et la jeune femme entrèrent, et tous deux s'embrassèrent avec des larmes de joie.
— Veux-tu que je renonce à cette vie de pérUs et d'émotions, dit Louvet, je suis prêt à te sacrifier tous mes rêves et la popularité enviée pour m'enfoncer avec toi dans la retraite.
— Et la patrie, dit la jeune femme, l'oublies-tu? N'estce donc pas un devoir pour tout homme de la servir et de lui être utile selon ses facultés? L'orage gronde, laissons les pauvres d'intelligence se mettre à l'abri ; et que ceux qui ont reçu d'en haut les lueurs sacrées de la raison s'exposent pour le peuple.
— Oui, dit Louvet, mais une autre fois attends-moi
plutôt toute la nuit que de te risquer aux portes du club à pareille heure.
— J'avais un pressentiment. J'aurais souffert jusqu'à ton retour, et j'ai préféré courir au-devant de toi. C'est la faiblesse d'une femme qui t'a sauvé^ Louvet.
— Dis son courage, amie.
Cette femme était Lodoïska, la compagne de Louvet, sa maîtresse.
Des femmes de 93, les femmes sublimes et courageuses, nous en trouverons jusqu'à la dernière heure.
Depuis l'âge le plus tendre ils s'aimaient tous deux. Louvet n'avait rêvé la gloire que pour en couronner son front, il n'avait ambitionné la grandeur que pour la partager avec elle. Tout petit il l'appelait sa femme, et Lodoïska répétait, à qui voulait l'entendre, qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que Louvet. Le pauvre garçon attendit en vain. La famille lui refusa la main de Lodoïskaet celle-ci ioX forcément mariée. Les parents et le mari moururent; Lodoïska se retrouva libre, et profita de cette liberté pour voler dans les bras de Louvet. EUe était républicaine comme lui. Son enthousiasme ne le cédait en rien au sien. Mais l'égoïsme de l'amour se glissait dans son patriotisme. Elle voulait avant tout de la popularité pour son amant.
Ils vivaient dans cette petite maison éloignée de toutes coteries et du bruit des foules. Ils travaillaient ensemble tout le jour, et le soir Louvet parlait dans les clubs. Plus tard, quand celui-ci fut nommé à la Convention, ils quittèrent leur retraite et vinrent habiter la rue Saint- Honoré. Ils avaient vécu leurs plus beaux jours.
M"^^ Roland aimait Louvet et avait pour lui une ten-
dresse excessive qui ne se ralentît jamais. Elle aimait aussi Lodoïska. La jeune femme, pour se dérober aux recherches de sa famille, se cachait à tous les yeux. Lonvet voulut que M^ Roland la vit et que Lodoïska méritât son affection. La future femme du ministre vint un soir coucher à la petite maison champêtre, et le lendemain on déjeûna frugalement sur la mousse.
Etaient-ce donc là des buveurs de sang?...
M°^ Roland eut des larmes dans les yeux. Son mari à elle était vieux, froid, absolu et sans retour de tendresse, mais il était bon, juste, digne d'estime et de respect, elle se consola. •
Revenons à l'heure où Louvet échappait à un péril imminent; en ce moment, trois agents de poUce frappaient à la porte de Thérèse, et trois autres à celle de René d'Aubersac.
La cour, quoique surveillée, était encore puissante. Lafayette, à l'abri du patriotisme qu'il affichait, la ser* vait à l'intérieur comme au dehors.
Dumourie'z, de retour de l'armée et se liant avec les girondins, entretenait un commère secret avec elle. Partout elle avait des émissaires qui l'instruisaient des moindres événements et la prévenaient contre les hommes nuisibles à sa cause.
n y avait de ces hommes trop connus, trop aimés du peuple pour qu'on osât porter une main sacrilège sur leur personne. Mais il y en avait certains autres plus obscurs et non moins acharnés contre la roy9.uté. Geux- \h on essayait de les faire disparaître.
U faut avouer que c'étaient plutôt des actes de venjgeance que la cour accomplissait que des actes de pré-
H EUGÈNE MORETT
voyance et de sûreté. Quelques individus de plus ou de moins tonnant contre une cause perdue n'étaient pas une affaire.
Mais les représailles commençaient dans cette cour humiliée qui n'en étaient qu'à la veille de sa chute. Ce n'était point aux hommes du peuple qu'elle en voulait, mais à la noblesse ingrate, aux gentilshommes qui avaient déserté le drapeau de la monarchie, et se mêlaient dans les rangs des réformateurs. Au nombre de ces derniers, on citait le vicomte d'Aubersac *.
Plusieurs fois, des agents supérieurs avaient lâché leurs limiers sur l'ami des girondins. Mais- jusqu'à présent celui-ci avait su échapper à leur vigilance.
Cette nuit en question, ils l'avaient guetté à la sortie du club des jacobins, mais le voyant bien entouré, ils n'avaient osé l'approcher, et se divisant par bandes, les uns s'étaient dirigés vers son logement et les autres vers celui de celle qu'on soupçonnait devoir être sa maitresse.
— Il ne rentrera pas ce soir, avait-on répondu chez lui.
— Nous le verrons bien, dirent les agents.
— M. René d'Aubersac n'est pas attendu ce soir ici, dit-on aux trois derniers.
— Nous désirons nous en assurer par nous-mêmes, firent ceux-ci.
Thérèse était guérie de la blessure reçue au Champde-Mars, mais pour ne plus être inquiète sur son sort,
* Lire les Amours d*un Garde française, Tolume in-48, Lasserat, éditeur.
elle ne Tétait que davantage sur celui de René qui n'avançait plus dans la vie qu'au miiieu de périls sans nombre. Par sa situation, le jeune homme avait tout à craindre. Haï des royalistes, dont il avait renié hautement les principes ; vu avec soupçon par le parti modéré ; repoussé par le parti extrême, comme noble et comme fédéraliste, René jouait dans la révolution un rôle dangereux, que l'on eût pu traiter d'absurde, si l'homme était responsable de sa naissance, et coupable de trop d'élévation dans les sentiments.
Thérèse avait encore déménagé pour offrir un refuge à René s'Q était poursuivi. Bideauré, traqué de son côté, avait pris aussi un autre logement. Thérèse habitait alors un petit entresol situé dans le quartier désert du Marais, composé de trois pièces. Elle n'était pas seule et partageait son modeste abri avec une toute jeune fille nommée Marthe.
Cette Marthe, c'était plus qu'une amie pour Thérèse, c'était une sœur.
Et c'était bien sa sœur en effet, puisqu'elle était la sœur de ce pauvre Marcel Boucherot qui, ayant perdu sa mère au pays, l'avait fait venir à Pcu'is et l'avait donnée pour compagne à Thérèse.
Marthe était la plus jetine des deux jeunes filles et la plus expérimentée. Aussi s'était-elle attachée à Thérèse d'une façon toute particulière.
Il y avait à peine quelques semaines que les deux enfants vivaient Tune près de l'autie qu'elles étaient liées comme si elles ne s'étaient jamais quittées.
C'était Marthe qui avait ouvert, une enfant, dix-sept ans à peine, dont la vie était comme un livre inuuaculéi
blanc et rose comme un ciel, et qui affectionnait aussi René comme un autre frère. Se repentant d'avoir livré passage à de si étranges visiteurs, et se méfiant d'un danger possible, elle insista afin de démontrer aux agents que M. d'Aubersac ne se présentait jamais à une heure aussi avancée dans un logement ami.
— S'il ne vient pas, nous en serons quittes pour une perte de temps, dit l'un d'eux, nous avons l'ordre de passer la nuit à cette porte.
— A votre aise, dit la petite Marthe, qui essaya de dissimuler son émotion et ses craintes.
Elle entra alors seulement dans latîhambre de Thérèse et avoua à celle-ci la visite qu'elle venait de recevoir, lui dépeignant les fâcheux visiteurs qui gardaient la porte.
— Il est perdu I exclama Thérèse qui devint subitement pâle. >
— Mais il est foH possible que René rentre tout de suite chez lui, objecta l'enfant.
— Non, dit Thérèse.
— Songe qu'il est tard.
— Le club n'est pas terminé.
— De toute manière il est perdu, te dis-je, crois-tu que ceux qui ont intérêt à se saisir de sa personne n'ont pas posté des individus à la porte de sa propre demeure, puisqu'ils en envoient bien ici?
— C'est vrai, dit Marthe qui ne trouva plus un mot à objecter.
— Mais ce n'est pas chez lui qu'il sera pris, continua Thérèse, msds ici. Ce soir, il accompagnera Marcel qui doit venir me donner des nouvelles de mon père ; il me
LES AMOUBS DES GIBONDINS 17
l'a promis tantôt. Avait-il déjà le soupçon de quelqae danger et pensait-il être plus en sûreté dans cette maison ? Le fait est possible^ mais U viendra, je le sais.
— Gomment faire? fit Marthe.
— Il reste bien appendus à la muraille de la chambre où René couchait quelquefois, un pistolet ou quelque autre arme ? dit Thérèse qui réfléchissait. *
— Que veux-tu dire?
— Trois contre trois, ces hommes qui sont lâches fuiront ou rendront l'àme.
Marthe, qui était femme jusqu'au bout des ongles, et qu'une arme à feu effirayait, ne put s'empêcher de sourire.
— Enfant, fit-elle, folle, plutôt, crois-tu que trois individus se risqueraient jamais d'en venir arrêter un seul?
Au moment où j'ouvrais la porte, j'ai vu des ombres sinistres se dessiner sur les murailles. Les corbeaux sont au moins sept ou huit.
— Diable, fît Thérèse, la lutte serait peut-être inégale.
— Je le crois, puis, que veux-tu faire, toi, femme?
— Femme, il n y a pas de femme en temps de révolution, il 7 a des cœurs qui battent, des voix qui acclament, et des bras qui se défendent.
Il y eut un instant de silence.
-*- Et impossible de le prévenir, dit Thérèse, va trouver ces hommes et essaie de les fléchir, fit-elle subitement.
Marthe avait quitté la chambre de Thérèse.
Celle-ci aussitôt s'approcha d'un miroir, et arracha le
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peigne qui retenait dans ses dents d'écaillé son opulente chevelure. Sa robe dégraffée tomba à ses pieds^ et les nattes épaisses de ses cheveux noirs se déroulèrent sur ses épaules nuçs. Soudain, d'une main fébrile elle les réunit, et de l'autre se saisissant de ciseaux, l'acier courut dans les longues tresses et cria avec un bruit sourd. Ses magnifiques cheveux s'échappèrent sur sa poitrine et jonchèrent le sol.
Thérèse ne leur donna même pas un regard de regret ni un sourire de compassion. Elle se dirigea ensuite vers une armoire qu'elle ouvrit avec précipitation, et en tira plusieurs vêtements d'hommes dans lesquels elle choisit à la hâte.
Quelques minutes après, Thérèse n'était plus recon* naissahle.
De Jiaute taille comme on sait, large des épaules et forte de poitrine, le gilet à revers, le justaucorps bleu foi»eé à boutons de cuivre, le chapeau à claque et les bottes molles lui allaient à ravir, d'autant plus que ce costume tout de fantaisie appartenait à René dont la taille moyenne pour un homme ne dépassait pas de beaucoup celle de la jeune fille.
Marthe en ce moment intercédait avec véhémence près des agents.
- Thérèse renversa un meuble pour attirer l'attention de ceux-ci, et faisant résonner ses bottes sur le parquet, elle se présenta hardiment et gaillardement devant eux :
— Ma foi, messieurs, fit-elle, c'est trop, palsembleul vous faire attendre, et puisque vous êtes décidés à ne pas lâcher pied, je me rends à votre discrétion.
— Vous êtes M. le vicomte René d'Aubersac? deman-* da l'un.
— En personne. Que voulez-vous de moi?
— Vous me paraissez bien jeune?
— Alors ce n'est pas moi que vous cherchez, bonsoir.
— Un instant, un instant, fit notre homme, vous répondez parfaitement au signalement qu'on nous a donné, seulement vous me paraissez bien jeune.
— Encore.
— Mais comment se fait-il que nos collègues nous ont assuré vous avoir vu aux jacobins et que nous vous trou* vions ici? dit un autre.
— Vos collègues sont des imbéciles.
— C'est possible, mais la chose n'est pas claire.
— Je le reconnais, fit le troisième des agents à l'oreille de celui qui paraissait le supérieur.
— Bahl vous l'aviez donc déjà vu?
— Jamais.
— Eh bien alors, vous êtes un âne.
i^'Ndïi pas. Tous ces nobles-là se ressemblent, et dernièrement, à la Comédie française, j'ai parfaitement vu un marquis tout jeune, et je crois paràieu bien que c'est ce petit vicomte-là.
— Vous êtes un sot, fît l'agent plus expérimenté, qui réfléchit cependant que son subalterne pouvait bien ne pas avoir tort.
Et s'adressant à Thérèse, jouant jusqu'au bout son rôle et soutenant merveilleusement son personnage.
— Venez, monsieur.
^ Volontiers, fit celui-ci.
t) EUGÈNE MORET
Marthe ouvrit de grands yeux^ ne revenant pas de son étannement.
— Que vont-ils faire de toi, mon Dieu l s'écria-t-^lle.
— Qu'importe, fit Thérèse, je le sauve.
Dans le même instant, René jugeant qu'U était vraiment trop tard pour déranger Thérèse, et, dans la chaleur de la discussion, oubliant le danger qu'il pouvait courir et dont la veille on l'avait cependant prévenu, quittait Marcel et rentrait chez lui.
Quand ce dernier se présenta devant Marthe, celle-ci le voyant seul poussa un cri.
— René, s'écria-t-elle?
— Eh bien, fit Marcel, il est chez lui.
Marcel comprit tout dans un instant et se précipita dans l'escalier.
A deux minutes de distance, deux voitures semblables et aux stores fermés passaient sous les fenêtres de Marthe, brûlant le pavé, et s'éloignant dans la direction des quais. Dans la première était Thérèse divertissant fort par son babil les agents triomphants ; dans la seconde se démenait René, les 'mains liées et la menine à la bouche.
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