UN ESPION DE LA REINE
Mais pendant ce temps, la révulution marchait. Tous les hommes qui y avaient un rôle se dessinaient en plus forte lumière et s'accusaient davantage. Robespierre avançait seul dans sa force, dans la puissance de son système et dans la rigidité de ses principes. Danton, plus enthousiaste et moins tenace, faisait frissonner la foule du bruit de sa parole et des éclairs de son patriotisme, mais ne savait se déclarer l'ennemi ni de Robespierre, ni des girondins ; et cependant, entre le chef des jacobins et la Gironde, un abime se creusait, un abime tellement profond, que bientôt la république n'aurait plus assez de tète pour le combler.
Les girondins l'emportaient alors. Jamais on n'avait vu une réunion plus complète de talents divers et d'ap-
titudes diverses. M"' Roland guidait tous ces jeunes gens, leur montrant dans Tayenir la patrie régénérée et la république triomphante.
Le cercle s'était encore agrandi. Le petit logement du philosophe Roland était trop petit pour contenir tous ces enthousiastes qu'on nommerait aujourd'hui des utopistes. A Péthion, Brissot, Buzot, Gondorcet, Louvet, s'étaient joints peu à peu Dusaulx, Mercier, Carra, Grangeneuve, Chabot, Boileau, Fonfrède, Ducos, André Chénier, Lauthenas, Pache, Yalazé, Lasource, Hérault de Séchelles, Salles, Rebecqui, Rabaut de Saint-Etienne, Thomas Payne, Sièyes, Thoomie d'Etat de la Gironde, Isnard, l'orateur entraînant, Guadet, le rival dlsnard, Gensonné, l'orateur sans éclat, sans lyrisme, mais hardi, profond, mordant, Yerg^îiaud, le roi du parti, la figure la plus sympathique de la révolution, génie débordant en torrent d'éloquence et dominant toute une assemblée de sa supériorité incontestable.
Robespierre qui s'était séparé des girondins, était seul à combattre contre eux, et ne courbait la tête un moment que pour la relever plus tard.
Les girondins, dans l'enthousiasme de leurs succès, se figuraient leur ennemi abattu, il n'était qu'endormi.
Ils triomphaient sans rivalité, car, que leur importaient à eux, patriotes sincères et dévoués, hommes de sens et de bien, les déclamations dérisoires de certains hommes, tels que Marat, Legendre et autres plus obscurs et plus forcenés encore. Jusqu'au jour où leurs tètes, chaudes encore de la pensée, roulèrent ensanglantées au pied de l'échafaud, les girondins ne crurent pas à la guillotine.
Mais il y avait un homme alors qui occupait l'atteniion publique plus que Robespierre lui-même. Cet homme était Dumouriez, rien alors, dans une condition subalterne, soldat sans gloire, Dumouriez avait été délégué en province comme commissaire avec Gensonné.
Ge dernier avait remarqué le génie caché de Dumouriez, et en fit part à Roland. Roland fut.deTavisde Gensonné, et comme on avait besoin d'un homme d'action, on choisit Dumouriez.
D'une taille moyenne, mais bien prise, payant de sa personne et de son esprit, Dumouriez avait pour lui un talent immense, celui de la séduction. Cet homme, qui plus tard fut traître à sa patrie et à son armée, sut séduire tous les partis. M"^" Roland seule ne l'aimait pas^ Il fallait à cette femme des hommes convaincus, des hommes de foi et de principes.
Dumouriez était un sceptique. Il surprit d'abord la confiance des girondins, qui relevèrent au poste de premier ministre. Mais madame Roland soupçonnait Dumouriez et elle lui imposa pour contrôle son propre mari.
Roland fut ministre de l'intérieur.
A la tête du ministère, le premier acte de Dumouriez fut de se tourner contre ceux à qui il devait tout. Cachant sous la brutalité apparente du soldat l'àme molle d'une femme, son astuce, et la rouerie du comédien, aristocrate de sentiment et méprisant le populaire, il chercha à briller à la cour, et s'introduisit dans les conseils secrets du roi et de Marie-Antoinette.
Pendant que tout haut il plaisantait avec la cour, la simplicité rustique du philosophe Roland paraissant aux
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Tuileries en chapeau rond et en souliers ferrés, sans boucles, tout bas il conseillait le roi contre son peuple, et lui fournissait des armes contre l'Assemblée.
Là, cependant, que faisait- il ?
Il montait à la tribune pour prouver ses sentiments patriotiques, il se coiffait jusqu'aux oreilles du bonnet phrygien.
Robespierre, dont le patriotisme n'était point douteux, l'avait déjà refusé aux jacobins; cette fois il sourit àDumouriez afin de lui faire comprendre qu'il n'était point sa dupe, et, gravissant la tribune, il repoussa encore le faux révolutionnaire. Ce n'est pas tout : abusant de son heure de popularité, il demande à l'Assemblée six millions pour les frais extraordinaires de son ministère.
Les six millions alloués, Dumouriez, à côté de la sobriété de Roland et des autres membres de la législative, mène une vie opulente. Il a une maîtresse, fenune belle, spirituelle, mais comme lui sans enthousiasme, et qui ne voit dans la révolution qu'une occasion de fortune et de popularité. C'est M""® de Beauvert, la sœur de Rivarol. Tous deux, ils jouent le rôle qu'avaient joué M"^ de Staël, la fiUe de Necker, et M. de Narbonne, ancien ministre. Abusant du talent, du nom et de la fortune, les ambitieux spéculent sur la bonne foi et jusqu'aux passions du peuple.
Mais M"*® Roland est là. Elle attaque franchement Dumouriez, et devant ses amis lui reproche sa vénalité.
— Ma vie privée ne regarde que moi, dit Dumouriez.
— Non, si votre vie privée est un scandale pour votre vie publique.
— Je dois à la nation mon génie, mon sang ; je ne lui dois pas le sacrifice de mes amours.
— Yous lui devez du moins compte des sommes qu'elle vous alloue pour son utilité.
Dumouriez sort furieux, et ne remet plus les pieds chez M™' Roland. Profitant de la lutte qui^ lieu entre les girondins et les jacobins, il se jette dans les rangs de ces derniers.
Robespierre, Danton, Camille Desmoulins, les tètes fortes du parti, se laissent séduire comme Roland, le roi, la reine, le piiq)le, comme un jour il séduira les soldats qu'il trahira.
Bien appuyé, il accuse M"^^ Roland à la tribune ; cette femme, dit-il, paralyse nos eflfbrts pour le bien de ses menées souterraines. Ce n'est pas assez d'être vénal, cor- Tompu, il est Jâche. Les girondins répondent par une demande de comptes. Dumouriez s'emporte : on ose le soupçonner lui, il préfère donner sa démission. C'était en effet plus simple. -Cent mille francs avaient été employés pour sa maison. Roland, pressé par sa femme, somme en ce moment le roi de sanctionner le décret sur les prêtres non assermentés.
Le roi est outré I c'est vouloir sa tète que d'exiger de lui qu'il se prive de l'appui des jésuites de son royaume. A défaut de sceptre, la robe noire le protège contre la révolution. Il refuse, supplie Dumouriez son ami et celui de Robespierre de ne pas l'abandonner, et de lui proposer trois ministres en remplacement de Clavîère, Servan et Roland.
Dumouriez saisit l'occasion.
Yergennes, Mourgues et Naillac sont nommés.
Roland destitué se présente à l'Assemblée, lit une lettre dictée, dit-on, par M"* Roland, et qui fut le boulet rouge qui renversa la royauté, puis, couvert d-applaudissements, au milieu des bravos et du tuplulte de la séance, il attaqua Dumouriez.
Celui-ci vient se défendre et se retire couvert par les huées.
Trois jours, il se cache dans Paris, et venant faire ses adieux au roi et à la reine auxquels il promet peut-être la trahison, il s'éloigne de Paris, et rejoint les camps qu'il n'aurait jamais dû quitter. %
Les girondins triomphaient encore. La voix triomphante de Guadet et de Isnard se faisait entendre. La guerre se déclarait sur nos frontières. Yergniaud, l'Âme de la Gironde, couronnait l'œuvre de son parti par un de ces discours où il semble que le génie de l'homme s'allume au feu de l'inspiration divine.
Le ministre Roland redevint simple représentant du peuple. M"^® Roland, en rentrant dans son étroit petit logement de la rue Saint-Jacques, se trouva plus libre que dans les grands appartements qu'elle abandonnait.
Elle avait alors une grande (Couleur à consoler.
Le lendemain même de son arrestation, René d'Aubersac était revenu à son domicile. Conduit à Versailles, il avait été introduit dans une chambre secrète, où un homme qu'il n'avait jamais vu voulut lui faire subir une espèce d'interrogatoire.
René, dont la fierté ne se démentait jamais, avait demandé ses titres à l'homme qui l'interrogeait, et n'avait satisfait à aucune de ses questions.
LES AliOURS DÈS GÎRÔNOINS 27
Celui-ci, assez embarrassé, s'était retiré.
Deux heures après un jeune homme, en tenue d'officier, et se disant le comte de Francheville, vint délivrer René, s'excusant auprès de lui pour l'insulte qui lui avait été faite, et parlant d'une méprise :
— L'objet d'unjB méprise, moi? fit René.
— L'ordre avait été donné, en effet, d'arrêter un certain René; mais il s'agissait d'un René de Norcac, et non de votre personne.
— Le fait est assez étrange, mais j'accepte l'excuse, se dit René, heureux d'en être quitte à si bon marché.
Les deux jeunes gens sortirent ensemble, et la conversation tomba inévitablement sur la politique.
Le comte de Francheville avoua qu'il avait en horreur la démagogie.
— Et moi la tyrannie, dit René.
— Nous sommes faits pour nous comprendre, fit le comte.
— Apparemment.
— Vous aimez les girondins, je crois.
— Ils sont mes meilleurs amis.
— Moi, je les hais, ce sont eux qui font tout le mal.
— Cher monsieur, je vous quitte, dit René, vos agents m'ont fait passer une nuit horrible, et j'ai grande hâte de prendre la route de Paris.
— Prenez garde, monsieur d'Aubersac, vous manquerez le club ce soir, et M"^^ Roland vous donnera sur les ongles.
— Eh quoi le nom de cette femme ?...
— Ehl mon Dieul parce que ce nom me choque &
côté du vôtre, et que le journal la Sentinelle, que rédige votre autre ami Louvet, les accole souvent.
René se sentit la rougeur au front.
Mais la pensée eut le temps de se faire jour en lui, et il se contint.
Les agents de la royauté, se dit-il, m'ont fait arrêter dans l'intention de me faire disparaître. La réflexion leur est venue, et mon insolence les a désarmés. Ils se sont dit : disparu, le drôle sera réclamé par vingt-cinq individus qui ont accès dans la presse, à la tribune et dans le peuple. Nous nous mettons là une mauvaise affaire sur les bras. Avisons-lui plutôt un spadassin, un bretailleur émérite, et le tour sera joué. De gentilhonmie à gentilhomme, un duel est encore une chose possible.
— Monsieur, dit poliment René, cessant son aparté, nous ne sommes plus sous Louis XY, et la vie d'un homme de eœur est chose trop utUe aujourd'hui pour la jouer avec votre seigneurie ; sur ce j'ai l'honneur d'être votre serviteur.
— Permettez, monsieur, vous croyez-vous insulté?
— Nullement.
— C'est différent, fit le comte de Francheville frisant sa moustache, je croyais cependant vous en avoir donné des motifs.
— Pas suffisamment, fit-il.
— Autrefois les gentilshommes.
— Autrefois les gentilshommes,«reprit René, étaient des oisifs. Leur vie était inutile à la chose publique. Ils avaient le droit de la risquer contre celle du premier venu, de la jouer sur un coup de dé. Aujourd'hui c'est
LES AMOURS DES GIRONDINB t9
différent. Tant pis pour ceux de ces gentilshommes qui ont des épéesau côté, et les idées de l'autre siècle.
— Cette épée, monsieur d'Aubersac, servira à châtier les misérables qui abandonnent leur roi en péril.
— En &it de roi,. je ne connais que la nation, enten- •dez-vous, m<msieur de Francheville ; du jour où la na« tion ne veut plus de roi, vous n'ay^ que faire de vous imposer à elle.
— En fait de gentil^ommes, moi, je ne reconnais que ceux qui veillent à leur poste, les autres sont des lâches.
— Le vôtre est à Tarmée, que faites- vous ici?
— Est-ce une leçon?
— N'ètes-vous pas officier?
^- Je Tétais quand il y avait de l'honneur à servir.
— Alors vous trompez la nation en portant un uniforme qui ne vous appartient pas. Maintenant, puisque vous m'avez attiré ici dans un infâme guet^pens, et qu'il vous faut du sang^ je me -mets à votre discrétion, monsieur de Framâieville.
— Et c'est fort heureux, fit le comte qui pâlissait en entendant René, car j'allais vous assassiner.
— On assassine donc entre gentilshommes?
— Venez, monsieur.
— Hais je n'ai point d'épée, monsieur.
— Reculez^vous déjà?
— Non, car j'ai des pistolets.
— Soit, tout est bon pour moi contre vous.
Les deux jeunes gens étaient dans le haut de la rue des Récollets ; ils la descendirent, prirent la rue du vieux Yersailles^ la rue de la Bibliothiquei la rue de f Or4)|oge-
rie, et sortirent de la ville par la route de Saint-Cyr, longèrent la pièce d'eau des Suisses et s'arrêtèrent sur une magnifique pelouse faisant face à l'immense pièce d'eau, et entourée du bois de Satory.
— Au chevalier Bernin, dit le comte de Francheville, avançant dans la direction d une statue colossale qui s'apercevait à quelques pas.
René était soucieux.
Il pensait à ses amis, à M"^^ Roland, à Bideauré, à Marcel, à Marthe, à Thérèse surtout, et un peu à la mort possible qui l'attendait.
— Allons, se dit-il en souriant, chassons les pensées mauvaises; et il tira de dessous son gilet deux pistolets de poche qu'il jeta à terre.
— Préférez-vous ceux-ci? demanda l'officier, présentant à René une paire de magnifiques pistolets qui pa* raissaient avoir déjà essuyé le feu.
— Peu m'importe, fit celui-ci.
Il était alors six hettres au pluâ, et le jour commençait à peine à s'assombrir. Le soleil s'eSàçait au couchant, s'enveloppant d'une écharpe de feu teignant l'horizon. Une brise légère agitait les feuilles, secouant les cimes des vieux chênes et sifQant dans les bouleaux et les châtaigniers.
— Mais allons-nous nous égorger comme cela sans témoins, dit René, qui réfléchit à sa situation si le sort lui était favorable.
— Voici justement un ami à moi que j'aperçois làbas, dit l'officier, vous ne serez pas en peine de m'imiter.
René regarda autour ^e lui, et avisa un individu dont
le visage était caché, et lequel paraissait fort assidu le aez dans un manuscrit.
Il courut à lui.
— Monsieur, lui dit-il, rendez-moi un service, servez-moi de témoin, à l'instant, pour une affaire d'honneur.
— Je n'aime point beaucoup ces sortes de jeux, dit l'autre, mais cependant, vous m'avez l'air trop galant homme pour que je vous refuse.
— Merci, monsieur, venez vite.
— Voilà. Mon Dieul vous n'êtes pas si pressé. On a toujours le temps de rendre son âme à l'être suprême ! Savez-vons que cette pensée me fait frémir. Et c'est moi qui suis votre témoin^ moi ! si c'était seulement André^ lui, à la bonne heure, il est belliqueux.
— André, votre frère, peut-être?
— Oui, en poésie, mais en prose c'est mon ami^ mon meilleur ami.
René pressait le pas, et entraînait l'inconnu qui avait peine à le suivre. D'une taille moyenne, d'un visage noble et régulier, mais paisible et d'une douceur infinie, l'homme semblait peu fait pour ces sortes d'affaires.
— Sériez-vous poète? dit René.
— Un peu, dit l'inconnu.
— Mais cet André dont vous parlez, n'est*^e pas André Chénier?
— Lui-même.
— Alors vous êtes Roucher, pardieu ! n'auraîs-jé pas dû déjà le deviner, dit René, Roucher le poète des Sai^ 8onê. Quel autre que Roucher est digne d'être l'ami de André Chénier?
C'était ce pauvre Roucher en ejffèt qui demeurait un peu où il plaisait à Dieu, et affectionnait surtout les environs de Paris; ce pauvre Roucher qui fut constant jusqu'au dernier jour à la poésie et à l'amitié, et qui, se rencontrant avec André Ghénier dans la même charrette qui les conduisait tous deux à l'échafaud, s'écria :
Ohl puisque je rencontre un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle...
— Roucher^ dit René, c'est la Providence qui vous envoie vers moi. Ecoutez-moi bien^ si je succombe, ce qui peut arriver, vous irez immédiatement chez M™* Roland et vous témoignerez que je suis mort en brave.
— Dieu du ciel I ne dites pas de ces choses I s'exclama Roucher, jeune et beau comme vous l'êtes. Seriez-vous un girondin?
— De cœur, oui, mon nom est René d'Aubersac.
— Votre main, dit Roucher ; je vous connais, mon gentilhomme, je vous connais, et de longue date; je vous ai vu manœuvrer le jour que nous prenions la Bastille.
Les deux adversaires s'étaient rejoints.
-^M. Roucher, dit René au comte de Franche^e, mon témoin.
— M. le marquis de Beiram, fit le comte de Francheville, le mien.
Les pistolets furent abandonnés aux témoins.
. Un seul devait être chargé ; et les adversaires placés à vingt pas l'un de l'autre pouvaient^ à leur aise, s'avancer l'un vers l'autre, et tirer à leur fantaisie.
En présence, et le pistolet à la main, tous deux firent quelques pas en avant. René s'arrêta le pistolet en arrêt. L'officier se rapprocha vivement, en l'espace d'une seconde, et tira presque à bout portant. Le coup ne partit pas, et la capsule seule éclata.
— Malédiction! exclama-t-il, tuez-moi vite, monsieur.
— Êtes-vous d'avis qu'il ne s'est rien passé, et que toutes les opinions sont libres sous le ciel? dit René, qui tenait la vie de son adversaire au bout de son pistolet.
— Je suis d'avis que vous êtes un lâche et un intrigant, répondit celui-ci.
René, la pâleur au front, vint droit au comte, le souffleta des deux mains, et élevant son arme, tira en Tair et la jeta aux pieds de son adversaire.
— Recommençons, lui dit*il.
Le comte bondit sous l'outrage, et se précipita sur le pistolet.
— Recommençons! i^prit René impassible.
— Vous Oie ménagez, s'écria le comte.
— Pas trop, comme vous avez vu.
— Je demande que les pistolets soient rechargés im« médiatement, fit le comte, que la honte et la colère rendaient fou.
Les témoins se tournèrent du côté de René.
— M. l'officier est l'insulté, dit-il, faites ce qu'il vous demande.
Les deux adversaires étaient de nouveau en présence.
René ajusta son pistolet, et fit mine d'appuyer le doigt sur la détente. Le comte de Francheville se rejeta en arrière^ et se rapprochant comme la première fois, tira à
cinq à six pas de René. La balle lui siffla à l'oreille, et lui effleura l'épaule d'assez près pour le blesser légèrement.
René n'avait pas fait un mouvement, la douleur n'avait pas contracté un muscle de son visage. Il ne prononça pas une parole, fit quinze pas en arrière comme son adversaire en avait fait quinze en avant, et tira.
Le comte de Francbeville, frappé en pleine poitrine^ roula sur le sol. Il n'avait pas poussé un cri; et la mort avait été instantanée.
L'arme échappa des mains de René.
— Voilà mon premier duel, dit-il.
Le soir même il était de retour à Paris, et courait chez Marcel. Ne rencontrant pas celui-ci, il allait chez Thérèse, et ne l'apercevant pas, s'informait d'elle aussitôt.
C'est Marthe qui lui répondit. La jeune fiUe ne savait rien cacher. Elle raconta tout, l'inquiétude de cette mortelle soirée et le dévouement de son amie.
— L'erreur n'a point dû cependant se continuer, pensa René, il n'a point dû tenir à elle de prolonger son dévouement.
— Elle n'est pas revenue, dit Marthe.
Plusieurs mois s'étaient écoulés, et l'on n'avait jamais revu Thérèse. Ni les démarches, ni les réclamations, ni les menaces n'avaient abouti. Personne sur son compte n'avait pu donner le moindre indice. On assurait qu'elle n'était détenue en aucun lieu. Marcel continuait ses recherches, et s'était juré de la retrouver. René était tombé dans un morne désespoir que M"'" Roland et Gabrielle seules parvenaient à secouer, et que les événements ne changèrent point.
Il était ainsi devenu depuis peu, en même temps que l'ami des girondins, Tami de Danton et de Camille Desmoulins. Plusieurs fois il avait amené Gahrielle chez l'un ou l'autre de ces deux patriotes, et celle-ci s'était prise de vive affection pour les jeunes femmes de ces tribuns.
Lucile, surtout, la ravissante Lùcile, la compagne de Camille Desmoulins, lui avait plu particulièrement.
Alors, Camille était marié, et écrivant à son père pour lui raconter son mariage, lui disait :
« Tout le monde s'accorde à admirer ma femme comme une beauté parfaite, et je vous assure que cette beauté est son moindre mérite. Il y a peu de femmes, qui, après avoir été idolâtrées, soutiennent l'épreuve du mariage ; mais plus je connais Lucile et plus il me faut me pros* terner devant elle.
» Ma femme vous embrasse, vous, ma chère mère et toute ma famille. Elle me charge de vous dire qu'elle n'a pas eu encore le temps de se reconnaître, qu'elle n'ose vous écrire de peur de ne pas soutenir l'opinion que je vous donne d'elle, et qu'elle remet sa lettre à quelques jours. Elle a été enchantée de votre lettre au sujet de mon mariage, et elle la garde bien précieusement; elle l'a relue deux fois avec attendrissement.
Votre fils,
Camille Desmoulins,
le plus heureux des hommes et qui ne délire plus rien au monde.
Hélas! le bonheur est toujours de courte durée. Ca-
mille va avoir un enfant, et c'est encore un grand bonheur pour lui. Le petit Horace sera adoré de son père, (|ui mourra avec deux noms sur les lèvres, mais voilà sa petite fortune tout de suite engloutie, perdue dans le naufrage révolutionnaire.
Il a quelquefois allégé la position de son père, ce père qui faisait tant attendre les cinq ou six louis implorés, et il lui écrit :
a Combien je me serais estimé heureux si avec des assignats j'avais pu vous porter de quoi vous libérer de vos dettes I En ce moment vous seriez quitte envers vos créanciers, et vous ne resteriez débiteur que de ma iemme et de mon fils. Au lieu de vous avoir à la fois rendu un si grand service, et en même temps d'avoir assuré à ma femme et à mon fils leurs biens, double plaisir, double avantage pour moi, je me vois à la veille de perdre en entier une dot considérable, placée sur le roi, c'est-à-dire hypothéquée sur TiîadivisibiUté des 83 déparlements... Telle est ma crainte d'attrister ma femme en la moindre chose, que connaissant bien qu'elle ne consentirait jamais à convertir ses contrats de rentes en d'autres contrats, je ne lui en ai même jamais parlé, l)arce que je regarde la paix du ménage et l'union conjugale comme un bien auquel il faut sacrifier même la fortune, et qu'il m'est plus aisé de vivre dans un tonneau que dans un palais où je disputerais avec ma femL 3, dont la vertu et la tendresse pour moi mériteraient que je fisse taire même ma raison. »
Quel langage ! quelle tendresse suave et douce ! quel bon mari que ce Camille qu'on voudrait nous donner
comme un buveur de sang, parce qu'il travaille au progrès de la révolution.
Excellent fils, mari dévoué, bon père, patriote exalté et sincère, nous ne savons trop ce qu'on peut reprocher à Camille, si ce n'est son trop de confiance dans les hommes, avec un peu de versatilité dans les idées.
René d'Aubersac, d'une nature chaleureuee, mais d'un abord froid et réservé, s'était pris d'une grande amitié pour le caractère enjoué et railleur de Camille.
Tout le temps consacré à ses relations qu'il ne donnait pas à M"^® Roland et à ses amis, il le donnait à Camille Desmoulins, et quoique ses opinions le rapprochassent davantage des girondins et qu'il trouvât Camille trop avancé, il éprouvait un certain plaisir à discuter avec lui.
Le ménage simple et poétique de Camille plaisait surtout à son cœur. Lucile lui rappelait sa Thérèse. C'était dans cette maison, et auprès de Lucile, qu'il se consolait le mieux de cette absence. M"*® Roland le dominait trop et imposait silence à sa douleur. « On ne pleure pas comme cela une femme, disait-elle, quand la patrie est en péril et attend tout de vous. » Lucile, plus femme, oubliait la patrie devant les larmes de l'amant et pleurait avec lui.
— Voilà une Thérèse que je ne connais pas, lui ditelle un soir en souriant, et qui m'aura déjà fait bien pleurer.
Mais le 20 juin approchait.
Le peuple, las de sa misère, des vexations sans nombre dont on l'accablait, se rappelant surtout la tuerie du Champ de Mars, et voyant la cour pactiser avec les^mi-
58 EUGÈNE HORET
grés, les étrangers et préparer la contre-révolution , résolut d'imposer à ses ennemis par une imposante manifestation.
Or^ le 20 juin au matin, plus de trente mille hommes réunis sur la place de la Bastille partirent vers les onze heures et se dirigèrent d'abord vers la salle du Manège. Danton, Camille Desmoulins, Carra, Chabot, Fabre d'Eglantine, Laclos, Louvet, Barbaroux, étaient les chefs secrets de cette manifestation préméditée depuis. longtemps. Les chefs apparents, ceux qui marchaient en tête étaient : Santerre, le marquis de Saint-Huruge, Théroigne de' Méricourt, Jourdan, Legendre, Henriot, et quelques autres s'abritant à Fombre de leur obscurité.
Ces trente mille hommes, disparates par le vêtement, armés au hasard de sabres, de piques, de fusils, de bâtons, étaient recrutés dans toutes les classes, depuis le peuple des carrefours jusque dans la noblesse et la bourgeoisie.
Il y avait partout des mécontents, des enthousiastes et des fanatiques. Ces trente mille hommes s'ébranlèrent, descendirent les faubourgs, traversèrent en silence la rue Saint-Honoré, et envahirent la cour des Feuillants, du Manège et les longs corridors qui aboutissaient à la salle où se tenait TAssemblée législative.
Là, ils s'arrêtèrent et envoyèrent un parlementaire aux membres de l'Assemblée.
Us demandèrent la permission de défiler devant elle.
L'Assemblée y consentit, et les portes s'ouvrirent.
Le défilé commença et dura trois heures, sans qu'une insulte de la part de ces hommes fit regretter à l'Assemblée sa concession au peuple.
Satisfaits, ils s'éloignèrent et pénétrèrent dans le jardin des Tuileries, du côté des quais, remontèrent l'avenue, et revinrent camper place du Carrousel.
Ils hésitèrent un instant, puis les chefs, poussés par la foule qui se ruait derrière eux, se présentèrent à la porte du château.
Cette porte leur fut refusée.
Santerre fit apporter un canon qu'il braqua devant le château.
Les détachements de gendarmes s'écartèrent, le peuple passa, envahissant en une seconde tous les corridors, les escaliers et défonçant les portes qu'on essayait de refermer sur eux.
Le roi tremblait et ne savait par quel côté fuir.
— Montrez-vous, hii conseillèrent ses courtisans.
Le roi se montre, mais dans l'embrasure d'une fenêtre, derrière Une table, espèce de barricade construite dans son propre palais, de là, monté sur une banquette, entouré de grenadiers et de courtisans, il essaye de déployer une énergie qui n'est pas dans son tempérament et qui ne l'abattra que plus vite.
Le peuple passe sans insulte, sans outrage aux lèvres; presque respectueux devant la majesté royale qui ne représente pour lui que la majesté vaincue, la royauté du malheur.
— Point de veto, point de prêtres, s'écrièrent quelques voix.
— Vive la nation ! s'écrient quelques autres.
— Oui, vive la nation, reprit Louis XYI ; je suis son meilleur ami.
— Pais-le voir, lui dit-on.
Et on lui présente nn bonnet rouge au bout d'une pique.
Louis XYI s'en saisit, et, comme le traître Dumouriez, le place sur sa tête.
L'ombre de Louis XIY dut tressaillir à la vue de son petit-fils couronné si piteusement.
S'il eût eu plus d'orgueil, ce roi, il n'eût pas accepté une coiffure dérisoire, et se fût fait massacrer sous les pieds de la multitude plutôt que de paraître céder à la force ; mais son refus eût été compris et il eût imposé par sa dignité aux exigences absurdes d'une multitude affolée.
Quand la foule eut évacué le château, Louis XVI s'aperçut qu'il avait encore le bonnet rouge sur la tête, et il le rejeta avec indignation.
Il était trop tard, il avait montré qu'il avait eu peur, et bien à tort, car pour un forcené dix hommes de cœur se trouvaient là.
Santerre, lui-même, qui conduisait cette troupe fanatisée, arracha un bonnet semblable de la tête du dauphin en disant : Vous voyez bien que cet enfant étouffe. Puis, s'approchant de la reine, qui, moins faible que son mari, ne tremblait pas et ne pâlissait que de colère : (( Madame, lui dit-il, vous avez des ennemis bien maladroits, j'en connais qui vous serviraient bien mieux. »
Puis se retournant vers le corps qu'il dirigeait : Évacuons la salle, cria-t-il. Et cette masse d'hommes disparut par toutes les issues qui s'offraient à elle.
Une heure après, des députés accouraient au château.
Les portes étaient brisées, et le parquet portait la
trace du passage d'une foule turbulente, mais il n'y avait pas eu une goutte de sang répandue, ni une insulte directe faite à l'homme qu'on appelait roi.
La majesté royale s'était elle-même outragée en se couvrant du bonnet rouge, insigne révolutionnaire que Robespierre avait refusé avec un profond dédain, voulant des actes et non une livrée.
Mais la reine se désolait, cherchant à émouvoir les cœurs des députés, et espérant vaincre par des larmes ces hommes sur lesquels les honneurs et les richesses ne pouvaient rien.
Elle connaissait les républicains, et étudiant tous les visages, elle vit des pleurs dans les yeux de Merlin de Tliionville, patriote sincère et d'un républicanisme ardent.
— Vous pleurez, lui dit-elle, de voir le roi et sa famille traités si cruellement par un peuple qu'ils ont toujours voulu rendre heureux.
— Il est vrai, Madame, répondit le représentant du peuple qu'on attaquait, je pleure sur les malheurs d'une femme belle, sensible et mère de famille ; mais, ne vous y méprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi ni pour la reine : Je hais les rois et les reines !