LETTRE LI
9^ éftnti à wuhuntt Stvfhit^tnnhan.
Toulouse, ce 25 aTril.
Elle, m'almer! elle! «ô ma tante,. ne le croyez pas, ou plutôt, si je vous suis cher, ne me souhaitez pas un pareil mallieur! Sa haine, oui, ma tante, sa haine me serait mille fois moins
cruelle que son amour ! Détesté par elle, la vie peut-être me serait supportable; mais aimé, aimé d'elle que je fuis, que je repousse de mon cœur parce que son cœur est indigne du mien , cette pensée me ferait mourir. . . Je le sens y une lâche faiblesse s'emparerait de moi; je courrais Ja chercher à mains jointes , je la supplierais de m'accepter pour époux, et puis, quand elle serait ma femme, le prestige disparu, j'en mourrais de honte... Ou bien, si j'étais assez fort pour résister au bonheur d'être aimé et de me l'entendre dire, bientôt épuisé de courage , j'expirerais sous les angoisses d'une lutte trop violente pour les forées (}'un homme. . . Oh, non , ditesinoi qu'elle me déteste, ou tout au moins que je lui suis indifférent... car c'est là la vérité, ma t^ite; elle ne me hait ni ne m'aime... Elle m'en a donné d'assez
grandes preuyê» pendant les huit mois
que j'ai perdus à IVimer Cmelle
fen;ime ! paais qui donc lui a mk dans Famé cette froideur impitoyable dont elle apay^ nia tendresse! Je vout dirais, à vous qui êtes bonne > tout ce qu'elle est> tout te qii'elle a fait, je vous dirais que ïna douleur ne Ta jamais émue , que sa, gaieté n'était jamais plus grande qu'aux heures où j'étais le plus triste, je vous raconterais toute sa vie et toute la mienne, ma tante, que vous douteriez si votre nièce est une femme h.. M'aîmer, elle! ixiais avez^yôus bien pu le croire ? mon Dieu ! mais elle n'aime rien > rien au inonde, je vous assure^ pas plus M. Armand qu'un autre... Elle esc bien aise de le voir, sans doute; ce jeune homme lui plaît. <. mieux que moi, c'est pos^ble... Mais de là à un amour réel, la distance est immense. Et cependant
elle répbusera, je le crois, parce qu'il est jeune ^ flatteur^ fat et superbe; elle l'épousera , comme vous épousa toutes, jmr vanité... Pardon, ma tante, vous êtes, vous, une femme au-dessus des préjugés de votre sexe et je vous parle comme àun ami, comme à un homme. . .
Oui> elle Tépousera, soyez-en certaine; elle l'épousera sans amour pour lui et sans regret, pour moi. . . Dieu sait pourtant qu'avec moi sa vie eut été douce, tandis qu'avec ce M. Atmand, jeûne et frivole, qui peut répondre de son avenir? et alors qui sera près d'elle pour la consoler dans son malheur!
Plus tard, quand j'aurai cessé de vivre, si jamais elle prononce mon nom devant vous, matante, ne lui cachez pas que je l'aimais; mais aussi dites^lui bien qu'elle m'a fait mourir avant l'âge...
Alors elle pleurera peut-être. . . Et vous
lui direz qu'une de ses larmes , versées pour moi, m'eût empêché de mourir...
Je ne m'abuse point, ma tante, je mourrai jeune , et du mal qu'elle m'a fait... Un mal qu'elle a nourri huit mois avec toute la persévérance de l'inimitié, avec toute la cruauté de la haine !
Ne m'accusez pas d'injustice. . . jeFaiiiie, et, si grande que soit mon émotion en vous parlant d'^elfe, Croyez qu'il me reste assez de calme pour ne m'exagérer ni ses vertus, ni ses défauts. Elle a une profonde tendresse pour son père; elle est affectueuse envers tout le monde, même envers ses domestique^; elle est pieuse; je ne lui ai jamais entendu dire un mot qui dût nuire ou blesser ; mais en revanche elle manque de résolution dans le caractère; elle n'a d'enthousiasme que pour le plaisir (^ ) ; elle est dépourvue de
(1) Quoique Henri ait'déjà dit à peu près les mêmes
raison et, ce qui est pis, de dëlicate^e; elle est fausse par habitude, ignorante par insouciance de savoir , frivole par instinct, insensible par nature, et quand elle se passionne ce n'est ni contre un crime ni pour une vertu , c'est pour une parure nouvelle ou pour la danse.
Vous voyez que je la connais. Cessez donc, ma tante, de vouloir me mettre au cœur une espérance impossible à réaliser. Madame de Montaltes'est méprise ou elle vous a trompée. Marie ne m'aime pas, parce que Marie ne peut aimer que ce qui flatte son irrésistible penchant à la coqueittèrie, aux plaisirs. Son père luimême n'aurait peut-être jamais obtenu sa tendresse s'il n'était tout le jour à
choses dans d'autres lettres, nous conseryons cependant ce portrait qu'il trace de Marie , parce qu'il sert, pour ainsi dire, de texte à la réponse de madame Cambon. • . - {Note de V Éditeur.)
37i s'extasier sur la beauté ou sur les talens misérables de sa fille. D'ailleurs, pour un seul témoignage trompeur que vous avez de son attachem^oit pour moi, j'ai mille preuves certaines de son indifférence.
Vous m'assurez qu'elle est tombéeinalade aussitôt après ma /2/(ïej c'est un hasard surprenant, il est vrai, maiscen'est qu'un hasard, rien de plus... Sa maladie n'a pas eu de suites, et cependant je ne revenais pas... et, malgré nion absence, ellese porte mieux... Peut-être même est- elle tout-à-£ait rétablie? . . ô ma tante, comme, ce passage de votre lettre, où vous m'annoncez qu'elle est malade, a porté un nouveau jour sur l'état funeste de^nïoh^ cœur!.. Malade, elle, Marie, pour qui j'aurais donné jusqu'à la dernière goutte de mon sang !. Cette idée qu'elle a souffert, m'a été d'un tourment horrible. Quoique je souffre de mes propres
douleurs^ les siennes me sont plus cruelles encore; et tel est l'excès de mon amour ou de ma faiblesse, qtae, la sachant souEBrante, je suis mille fois pins malheureux en elle ^u'en moi. . . Mais elle est guérie^ n'est-ce pas, ma tante?.. Dieu lui donne en santé tout ce qu'elle m'ôte en bonheur!
Ëllea&it des aveux, dites-vous... à qui? comment ? estrce dans le délire de la fièvre qu'elle a jprOnôncé mon nom avec amoup? you3 ne vous en expliquezpas, et je crains^ien que ma $uppositiôn ne soit vraicw Âutrejnent vous préciseriez et les termes exprès et la circonstance de ces aVexfr vb ftlfti^ aon> ce n'e«t pas son cœur, c'est la fièvre qui a parlé. Car si elle m'aimait, ma chère tante, ne Feussé-jepasdevijoée et serais-je parti?. . si elle m'aimait enfin, l'auraisr-je vue^ trois jours de suite, se livrer?.. Oui, il faut que je vous dise
cela. Toute femme et sa parente que vous ête»^, vous la condamnerez, vous partagerez mon juste mépris ^our elle. , . Vous comprendrez s'il est possible d'aimer tmç femme de cette nature , et si cette femme-là peut aimer.
Avant tout, je vous le répète, jesuiis certain qu'elle ne m'aime pas, je suis convaincu que sa maladie est l'effet du hasard, et ses prétendus av^ux l'effet du délire; îhais aussi je vous déclàte que, m'aitaiât-elle avec fuk'eUr, comme je l'aimé moi-même, je me regarderais comiiie lé plus lâche et le plus fou dès hommes si , ayant vu ce que j'^âî vu , jfe pouvais songer encore à la prendre poiir feâime.
Vous alléiK en juger.
Plusieurs fois je l'avais suppliée de ne point aller au bal, et toujours elle avait résisté à mes prières; mâis^ tout en dai-
gnant me faire espérer que tôt ou tard elle réfléchirait sur ce que Je nommais son fol amour pour la danse. . . Je me flattai qu'elle parlait sincèrement , et j'attendais^ sans trop d'impatience, l'effet de sa promesse. Nous avions même eu déjà quelques petites discussions sérieuses qui me faisaient croire que mes re-* montrances ne resteraient pas longtemps encore sans résultat. . . Mais, quelle fut ma surprise et mon indignation!...
Un soir, je me promenais dans le jardin, les yeux tournés sur les fenêtres de l'appartement de Marie. . . Marie était seule, seule dans cet appartement, et (vous le dirai-jiS ma tante?) elle dansait !.. oui , elle dansait seule , devant sa glace , çt en se donnant toutes ces minauderies méprisables, tous ces airs d'odieuse volupté que la coquetterie des femmes a inventées pour la honte de leur sexe. Je cru»
que cette fantaisie durerait à peine quelques minutes, point. Une demi-heure entière se passa, et votre nièce n'avait pas encore cessé ses danses. Quand je la retrouvai au salon ^ j'eus le courage de lui cacher ma douleur et mon mépris ; je doutais presque de ce que j'avais vu.
Par un instinct £atal, le lendemain je ne pus me résoudre à ne pas Fépier. Je quittai le salon , presque ati même instant où elle montait dans sa chambre. Cinq minutes auparavant elle avait dit à madame de Montalte , qui lui parlait d'un prochain bal : w Je ne sais pas si j'irai à ce bal ; . . /e naime plus la danse. »
Elle avait dit cela pour moi sans doute, et s'imaginant que j'étais sa dupe ; car en x^ondant à inadame de Montalte , elle m'avait regardé! . . La malheureuse ! vouloir me tromper à cç point ! mentir atec cette effronterie ! oser dire qu'elle n'ai-
mait plus la danse 1 . . . J'allai me caclier derrière un gros tilleul qui estplantéso^taiirement sur un monticule du jardin.
De là, je plongeais '^ns éa chambré, dont les rideaux ne scfnt JFerïnés que ïk nuit. C'est iine mesure recommandée pai* mon bncie, souk prétexté àe àânté.
Là, aussitôt qu'elle se yit seule... mais, ma tante, vous ne croyez pas., et pourr tant, je vous le jure, c'est la vérité;...
aussitôt qu'elle se vit sans témoin, elle se livra, comme la veille, à sa funeste et inexplicable passion;... elle dansa, elle walsa même, les bras arrondis en cercle , et conmfie si elle eût tenu son ca^ palier...
Je n'entreprendrai pas de vods décrire l'état de mon àiîie. Tout lé teinpë que dura cette kiène infême , j'éiaife Lots dé ma raîsôri... j'enfonçais mes oiigles isan-
glans dans l'écorce de l'arbre qui me cachait aux yeux dh cette insensée...
Dans la soirée, elle s'aperçut que quelque chose d'étrange s'était passé en moi... il m'était impossible 4^ la regarder sans dégoût, saiis fureur... elle essaya de me parler j mais le regatd que je lui lançai (car je n'étais plus mjiître de moi) lui prouva que ses paroles me seraient odieuses à entendre. Elle se tut, et fit bien; j'aurais éclaté, en présence même de son père.
Le jour suivant, il était question de je ne sais quelle partie de plaisir chez un propriétaire du voisinage. C'était un dîner, je crois. Environ tine heure avant l'instant fixé pour te départ , Marie monta dans sa chambre. Yous devinez que je courus aussitôt me blottir derrière mon gros tilleul...
Après avoir ouvert et fermé quelques
tiroirs où •étaient 86s robes, elle s'approcha de sa glace, se mira, se coi&, s'anima peu à peu ; puis ^ je vis son corps s'ébranler, ses braâ aller, ses jambes suivre, puis je k vis s'élancer à travers sa chambre, et enfin recommencer (tant il y a. de folie dans le caractère de cette f enime ! ) les mêmes postures , les mêmes cadences que je lui avais vu faire la veille et le jour d'avant !.. ^
Pour le coup, je n'y tins plus , je quittai la place , et sans rien calculer je courus à votre nièce et je frappai rudement à sa fenêtre, qui s'ouvrit avec fracas... Alors je me montrai à die , tel que j'étais , le visage furieux sans doute ; après quoi, la complimentant sur se^ rares talens pour la danse, je lui j^ai un étemel et méprisant adieu !..
J'ignore ce qu'elle dit et pensa , car dix minutes après, j'étais sur la route
de Ctermont , et dans la nuit j'avais quitté l'Auvergne.
Maintenant^ ma tante ^ supposez^ noii un en£ant , mais Uû homme ; supposezle épris d'une femme , autant qu'il est possible y supposez-le même aimé de cette femme , si bon vous semble; puis faiteslui voir ce que j'ai vu , et demandez à cet homme, si cette femme, étant Marie , il consentirait à la prendre pour épouse... Qu'un seul homme digne de ce nom, réponde : oui ! et demain , moi, je suis le mari de votre nièce.
Mais non-seulement pas un homme ne voudrait pour sa compagne , pour la mère de ses en&ns , une personne aussi futile que mademoiselle Darcey ; mais je dis plus , c'est que pas une femme raisonnable n'oserait conseiller à un homme d'épouser une jeune fille assez folle de son corps, pour s'enfermer dans sa
chambre trois joui'» de suite, sans autre but que de danser et de walser seule devant sa glace...
J'ai de votre jugement, ma tante, une opinion trop haute , pour croire un instant que vous trpuviez des excuses à la conduite de votre nièce. Quant à ma conduite , à moi , elle est telle que vous me mésestimeriez sans doute si , par malheur, j'en eusse pu tenir une autre. . .
Adieu, ma tante, adieu , et pour long* temps!