CONCLUSION
Arrivés au Lerme de l'examen des diverses représentalions de la «sortie» de Min, Min-Amon, Amon-\in, Amon-Kaméphis ou Kaméphis loul court, il nous faut essayer de dégager les enseignements fournis par celle analyse.
En dehors, en effet, des nombreux tableaux d'offrandes diverses présentées au dieu de la génération dans les temples ct sur les stèles, funéraires ou autres, en dehors également des vingt scènes qui décorent Îes parois de la salle spécialement consacrée au dieu 1thyphallique dans le grand temple d'Horus à Edfou, les diverses versions que j'ai passées en revue de la fête de la «sortie» de ce dieu constituent la source principale de notre documentalion, somme toute assez pauvre. relative au culte de cetle si antique et si curieuse divinité. L
Pour Min, d'ailleurs. comme pour les autres dieux du panthéon égyplien. celte «apparilion » à certain jour fixe de l'année, c'est-à-dire le transport en procession de sa statue, constituait l'événement essentiel des festivités de son culte, la plus importante des cérémonies célébrées à son intention. Le dieu ne quittait sa «maison», c'est-à-dire son lemple. qu'à l'occasion de cette unique sortic, apparition ou procession annuelle. el cette sortie était destinée à rappeler un fait caractéristique de son histoire légendaire, qui devait avoir une haute signification, mais qui nous est en général (et en particulier pour le dieu de la génération) demeuré parfaitement inconnu. Cette procession solennelle, en présence du Pharaon chef suprême du culte, de fa statue divine portait, dès les âges les plus reculés de l'époque memphite, sinon même de l'âge thimte, le nom de «sortie » du dieu, sous lequel elle resta désignée jusque sous les rois Lagides el les Césars romains. |
Min est, en effel, une des plus anciennes parmi les divinités du riche panthéon égyptien : nous le voyons, dès les origines, prendre une part active aux migrations des peuplades du désert arabique méridional, dont il est le chef vénéré et qu'il conduit à la victoire. Sous son égide Lriomphante, ces populations s'installent peu à peu, à la lin de l'ère prédynastique ou au début de l'époque protodynastique, dans la partie de la
vallée du Nil située sous la latitude de Coptos. ‘insi prend naissance, entre Le royaume d'Hiéracônpolis au sud et le royaum.: d'Héliopolis (ou de Bout?) au nord, le royaume de Coptos, dont M. Seth à récemment supposé, avec beaucoup de vraisemblance, l'existence. Cette Coptide, ou royaume de Min, semble avoir revendiqué ensuite la domination sur l'Égypte entière. De son premier établissement à Coplos nous voyons, cn tout cas, Min gagner peu à peu. — vers le nord d'abord, où les gens de Coptos, sous l'Ancien Empire, établissent son culte à Âpou-Panopolis-Akhmim, et où il atteint jusqu'a Memphis, capitole des rois d'alors, — vers le sud ensuite, où il se heurte dans la ville de Thèbes à un dieu local de nature sensiblement analogue à la sienne el appelé à unc carrière particulièrement brillante, Amon, avec lequel il ne tarde pas à se fondre complètement dès le début du Moyen Empire. ÎT n'est donc pas surprenant que la «sorties de Min soit mentionnée dans les textes dès les premières dynasties pharaoniques, et qu’elle compte, à Memphis même, parmi les fêtes les plus importantes à l'occasion desquelles Jes morts recevaient, dans les diverses nécropoles de cette immense cité, de la part de leurs descendants, offrandes alimentaires et prières rituelles.
Mais, de simple procession solennelle de la statue du dieu qu'elle paraît avoir été au début, la «sortie» de Ain devint par la suite une manifestation d’un tout autre caractère et d’une importance beaucoup plus considérable. Dès le Moyen Empire, en effet, Min avait été assimilé au dieu solaire Horus, fils d'Osiris. D'autre part, le Pharaon était considéré comme le successeur sur le trône royal d'Égypte de cet antique et vénéré Horus qui, de concert avec son allié Min, avait triomphé de son redoutable rival Seth et avait conduit à la conquête de la vallée du Nil les populations « horiennes» plus avancées en civilisation que l'antique race autochtone. On en vint donc à considérer la «sortie» de Min comme un épisode de a vie du roi el à faire coïncider cette procession avec la célébration soit du couronnement même, soit de l'anniversaire du couronnement roval. Et cette coïncidence fut indiquée, à partir d’une époque impossible à préciser, mais que nous avons tout lieu de croire très ancienne. par le lächer, à la fin de la cérémonie de la procession de Min, de quatre oiseaux migrateurs, dont Ja mission était d'aller annoncer aux quatre coins du monde, comm» ils l'avaient déjà fait jadis aux temps légendaires où Horus régnmt sur lV'É-
gypte, l'avènement et le couronnement de son successeur le Pharaon. Quant à la liaison que certains savants ont proposé d'établir entre la -sortie» de Min et la fête royale $d du rajeunissement de Pharaon, je t crois assez douteuse : elle n'a pas encore, en tout cas, été démontrée.
Mais si Min était le dieu du désert arabique et des régions montagneuses. qui s'étendent à l'est et au sud-est de l'Égypte entre Nil ei mer Rouge, il était aussi, de par le fait qu'il avait conquis la Coptide, Île dieu de Ja riche plaine de cette région de Coptos, c’est-à-dire le dieu de Ja fécondité agraire, de la fertilité des campagnes verdoyantes. J'ai pu relever, chemin faisant. maintes preuves de ce caractère de dieu des forces de la nature végélative. Sa «sortie » annuelle fut donc tout naturellement mise en étroite relation avec le grand acle de la moisson; elle coïncida avec l'époque de l’année où, les céréales étant arrivées à une heureuse maturité, le roi pouvait en cueillir une toulle et l'offrir au dieu. Cette offrande rituelle était d'abord un hommage de gratitude, par lequel Pharaon présentait au dieu les prémices de la nouvelle récolte. Mais elle était aussi, et peut-être à un plus haut degré, un geste par lequel Pharaon engageait l'avenir et cherchatt à obtenir de la divine intervention, pour l'année suivante, la faveur d'une aussi abondante moisson. [l y a tout lieu d'admettre, pensons-nous, que cetle richesse agricole future était étroitement conditionnée par l'effusion du sang d’un jeune taureau blanc. qui participait au cortège de fa procession solennelle de la statue divine et qui était, en fin de cérémonre, rituellement sacrifié pour que sa mort assurât la renaissance prochaine des forces de la nature végétante. Ce laureau blanc n'était autre, en effet, que la personnification même d'Osiris, avec qui Min s'identifiait pour la circonstance, et les textes appellent ce dernier soit « taureau de sa mèrer, soit « faureau fécondant sa mire», soit enfin, plus rarement il est vrai, « grand {aureau ».
Au cours de la description détaillée des épisodes successifs de la «sortie » de Min, nous avons eu l'occasion de faire la connaissance intime de ce dieu et des divers attributs symboliques dont son image est régulièrement accompagnée. Deux de ces attributs, la hutte conique au toit pointu et la plantation de laitues, caractérisent respectivement l'un des deux éléments essentiels de la nature double du dieu. La hutte est un souvenir, qui s’est perpétué jusque sur les représentations de la plus basse époque romaine.
du sanctuaire archaïque consacré au culte de Min par les antiques populations à demi sauvages des solitudes montagneuses du désert arabique. La plantation de laitues, déformée et stylisée dès la AVITF dynastie, au point de devenir méconnaissable et incompréhensible aux décoraleurs des âges postérieurs, rappelle, au contraire, et le caractère agraire du dieu el son énerpie fécondante : celte plante, à laquelle les anciens Égyptiens attribuaient, bien à tort du reste, une vertu aphrodisiaque, avait pour mission de maintenir constamment le dieu au degré de vitalité nécessaire à l'acte bicnfaisant de la procréation.
D'autres attributs, au contraire, nous sont restés difficilement explicables : la double fleur à la tige verticalement fichée dans le cercle du monde o el le prétendu paravent (?) porté par deux serviteurs (ou deux prêtres) au cours de la procession divine.
Le trait le plus frappant de ces représentations est, sans contredit, la persistance vivace jusqu’à l’époque ramesside (et certainement aussi jusqu'aux âges gréco-romains) des plus anciennes traditions religieuses et du conservatisme formel le plus désuet. Voici quelques-unes de ces survivances caractéristiques.
Tout d’abord le « reposoir » à degrés, vers lequel on transporte en grande pompe et sur lequel on expose ensuite, pour la durée de la cérémonie, la statue du dieu, n’est autre chose que la représentation, simplifiée et stylisée au point d'être devenue peu facilement reconnaissable, des falaises à terrasses superposées qui sont caractéristiques du désert arabique, séjour originel du dicu.
La «hutte» conique à toit pointu est probablement une exacte reproduc- Lion du sanctuaire archaïque du dieu.Mais elle peut aussi avoir servi à représenter une ruche d'abeilles du désert, de ces abeilles productrices de l'excellent miel sauvage dont les Égyptiens se montrèrent toujours si friands que, même après avoir fait connaissance avec le miel fin des abeilles dornestiques, ils continuèrent à le préférer à ce dernier. [f n'est pas impossible, en effet, que Min ait joint aux multiples caractères qu'il tenait de son légendaire séjour dans le désert arabique celui de protecteur des abeilles sauvages habitant les solitudes de ce désert.
La céréale dont le roi offrait à Min une gerbe d'épis n'était pas Île froment, que les Égyptiens avaient cependant appris à cultiver et à apprécier
au moins dès l'âge des textes des Pyramides, mais c'était encore la viaille céréale grossière qu'ils avatent d’abord seule connue au début de leur his- Loire agricole : l'épeautre. Offrir à Min une céréale autre que l'antique épeaulre des origines, même si celte céréale plus fine devait lui être infiniment plus agréable, aurait été considéré par Îles Égyptiens comme un vérilable sacrilège, dont ils se gardèrent soigneusement même aux époques les plus avancées de leur si longue civilisation.
La présence de cette «nomade» ou «bédouine», qui jouait un rôle si important au cours de la cérémonie de l'offrande de la touffe d'épeautre. paraîl devoir être également retenue (avec celle du «nègre de Pount » chanteur et danseur à la fois, et peut-être aussi avec celle du «prêtre à la cuisse et à la corne») comme un curieux indice de la persistance des rites archaïques dans le culte du dieu des régions désertiques. Que ce rôle de « bédouine » ait été, sous les Ramessides, confié à la reine elle-même, ne paraîl pas être une supposition invraisemblable; puisque la présence d’une femme était nécessaire pour figurer, seule au milieu de tous ces hommes, la vénérée «bédouine » des âges légendaires, 1l était tout indiqué que l'on désignât pour celte mission sacrée l'épouse même du Pharaon, dont la longueur et la prospérité du règne élaient si intimement liées à l'éclat de la célébration de la cérémonie de la «sortie» annuelle du dieu générateur.
Enfin un dernier indice de l’étroit conservatisme traditionaliste dont firent constamment preuve les Égyptiens dans cette manifestation la plus impor- Lante du culte de Min, indice éminemment caractéristique de l’état d'esprit formaliste dans lequel ils envisagèrent toujours les prohlèmes religieux,
est la persistance, à toutes les époques , des vieux chants dansés, des hymnes archaïques contemporains de la naissance du culte. Il est hors de doute que déjà sous les Ramessides, et probablement beaucoup plus tôt encore, les prêtres chargés de réciter ces hymnes n’en comprenaient plus la lettre, sinon l'esprit. [ls n’en continuaient pas moins, toutefois, à les prononcer avec la plus profonde conviction religieuse dont ils étaient capables. Et si les prêtres n'étaient plus à même de pénétrer le sens de ces textes sacrés, à plus forte raison les scribes et les graveurs chargés de la décoration des temples étaient-ils hors d'état de les transcrire fidèlement et correctement d'après les modèles anciens mis à leur disposition. Selon l'espace à décorer dont ils disposaient, et plus encore selon leurs préférences personnelles,
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ils découpaient à leur gré dans les Lextes originaux, eux-mêmes probablement tronqués et fautifs. qu'ils avaient sous les yeux, telle ou telle série de formules, donnant ainsi naissance à unie version abrégée, parfaitement incohérente et incompréhensible, mais qui n'en jouissait pas moins aux yeux de tous, Pharaon, clergé et masse des fidèles, de la même vertu magique que le vieux texte complet et correct qu'elle était censée reproduire.
Ce traditionalisme étroitement conservateur, fort peu soucieux d'adapter rites et chants à l’évolution des idées et du langage, paraît consuituer, en définitive, Le trait le plus significatif à retenir de la présente étude concernant les fêtes célébrées à Thèbes, sous le Nouvel Empire, en l'honneur du
très ancien dieu de la génération.