Les fêtes nationales à Paris
es entrées de rois et de reines, de princes et de princesses tinrent une place considérable dans la vie du moyen âge. Les spectacles de la rue, les Mystères, les Fêtes de l’Église, étaient en réalité les seules distractions qu’eussent nos aïeux, dont les sensations et les plaisirs étaient infiniment moins variés que les nôtres. De ce s solennités cependant il ne nous est resté aucun document graphique qui puisse ressusciter devant nos regards les fontaines versant de l’hypocras, la joie des multitudes en voyant s’envoler dans l’air les oiseaux qu’on lâchait par milliers sur le pont au Change dès que le cortège royal apparaissait, l’enthousiasme des badauds en assistant aux exercices des baladins et des jongleurs. La première fête populaire qui véritablement frappa l’imagination de nos ancêtres fut l'entrée de la reine Isabeau de Bavière, entrée dont les curieuses miniatures du manuscrit de Froissart, que possède la Bibliothèque nationale, évoquent devant nous quelques épisodes.
L’époque était à ces spectacles. C’est à Michelet, le tout-puissant visionnaire, qu’il faut demander l’état d’âme de cet étrange quatorzième siècle. Lui seul a bien rendu cette espèce de possession infernale qui prit ce moyen âge si apaisé, si tranquille dans sa foi au treizième siècle, et qui le jeta dans une sorte de vertige démoniaque, qui tint de la messe noire et de l’orgie de carnaval. Hommes attifés en femmes et traînant mollement des robes de douze aunes, galants dessinant leurs formes dans leurs jaquettes de Bohême avec des chausses collantes et des manches flottant jusqu’à terre ; hommes-bêtes vêtus de peaux d’animaux fabuleux, hommes-musique, hommes-rébus couverts d’un grimoire fantastique, tout cela contraste dans son œuvre avec ces terribles routiers qui parfois font rôtir des enfants pour les manger, avec ce bourreau toujours surmené d’ouvrage qui, chaque nuit, jette des sacs pleins de cadavres à la rivière.
Isabeau, la princesse dissolue et antifrançaise, semble donner le branle à tout ce monde en délire. Brantôme, qui connaissait bien les choses du passé, pour les avoir ouï conter à sa grand’mère, qui avait
été longtemps auprès d'Anne de Beaujeu, fille de Louis XI et arrière-petite-fille d Isabeau de Bavière, a constaté l'influence que cette étrangère eut sur la cour. « On donne le los, dit-il, à la reyne de Bavière, femme du roy Charles sixième, d'avoir apporté en France les pompes et les gorgiasités pour bien habiller superbement et gorgiasement les dames. »
ENTRÉE ü’iSABEAU DE BAVIÈRE A LA PORTE SAINT-DENIS ( Bibliothèque nationale.)
C'est le temps, en effet, des toilettes baroques, des souliers tordus à leurs extrémités en cornes, en griffes, en queues de scorpions, des gigantesques hennins.
« Les dames et demoiselles, écrit Juvénal des Ursins, menoient grands et excessifs estats et coiffures merveilleusement haultes et larges et avoient de chacun costé au lieu de bourrelets deux grandes oreilles si larges que quand elles vouloient passer l’huis d’une chambre il falloit qu’elles se tournassent de costé et baissassent la teste. »
C’est ce cortège aux costumes extraordinaires que vit passer Paris le i3 juin 1 38g, disent les Registres du Parlement- le 20 août, dit Froissait.
Déjà dans l’abbaye de Saint-Denis, le sanctuaire vénéré de la monarchie ouvert pour la première fois aux femmes, avaient eu lieu des fêtes bizarres. Des bals masqués avaient troublé de leur tumulte profane ces voûtes accoutumées aux hymnes religieux. Puis, pour se procurer un spectacle émouvant, ce roi, à l’imagination déjà malade, avait fait exhumer Duguesclin, le rude batailleur, qui dormait là, et Lavait fait enterrer solennellement. L’affreuse curiosité de la Mort hantait ces cerveaux troublés, qui se plaisaient à la contemplation de ces Danses Macabres où la Camarde elle-même, raillant la vie, dansait des entrechats devant des squelettes.
L’entrée solennelle de la reine à Paris fut comme le complément de toutes ces fêtes.
La reine était à Saint-Denis, accompagnée des duchesses de Berry, de Bourgogne, de Touraine, de Bar, de la comtesse de Nevers, de la dame de Coucy, et d’autres dames et demoiselles.
En compagnie de cette brillante escorte, la reine vint à cheval de Saint-Denis à l’entrée de Paris. Douze cents bourgeois de la ville formaient la haie à cheval, vêtus d’un parement de gonne de baudequin (drap fait de fil d’or et de soie) vert et vermeil. A la porte Saint-Denis, la reine et les dames de sa suite montèrent en litière; seule la duchesse de Touraine, Valentine de Milan, tint à traverser la ville montée sur son palefroi.
Pour donner à nos lecteurs une idée de cette entrée, qui resta longtemps vivante dans l’esprit des Parisiens, nous ne pouvons suivre un meilleur guide que Froissart. Froissart est l'homme de ces temps. Epris de tout ce qui a forme, couleur ou relief, il court partout où il y a des batailles, des tournois, des chevauchées, des repas somptueux, des réceptions éclatantes. Il est né pour voir et pour décrire. Point de réflexions, de pensées élevées, de convictions. Sa pupille largement dilatée reflète tous les spectacles, mais son cerveau ne reçoit l’empreinte d’aucun des événements dont il est le témoin en quelque sorte obligé. C’est le reporter tel que nous l’avons tous connu, bien accueilli partout, trouvant chaque porte ouverte, salué par tous les sergents, montant sur toutes les estrades.
On croit vraiment assister aux pittoresques solennités de cette époque en en lisant le récit dans ces pages pleines de mouvement et de vie, qu’anime encore le naïf étonnement des spectateurs, que partage bonnement Froissart. Les chroniques de Froissart, d’ailleurs, éveillent toujours en nous un sentiment de piété familiale. Nous nous souvenons que ce fut M. Buchon, un savant éminent, dont la gloire est le seul patrimoine que nous ayons jamais reçu de nos ascendants, qui a vulgarisé pour la première fois ces chroniques dans cette belle collection des Mémoires sur l’Histoire de France , à laquelle son nom reste attaché.
Or donc, il faut que vous sachiez, comme dit Froissart, qu’en arrivant à la porte Saint-Denis la reine aperçut un ciel tout estellé (tout étoilé) et en dedans de jeunes enfants, appareillés et mis en ordonnance d’anges, qui chantaient moult mélodieusement et doucement.
Une image de Notre-Dame tenait un enfant lequel « s’esbatoit à un moulinet fait d’une grosse noix, et étoit hault le ciel et armoyrié très richement des armes de France et de Bavière avec un soleil d’or resplendissant et donnant ses raies (rayons) ».
La reine de France et les dames vinrent au petit pas devant la fontaine de la rue Saint-Denis, toute couverte d’un drap de fin azur semé de fleurs de lis d’or. Les piliers qui environnaient la fontaine étaient armoriés des armes des plus hauts seigneurs de France. Là étaient groupées des jeunes filles magnifiquement vêtues et qui portaient sur leur chef chapeaux d’or bons et riches. Elles aussi chantaient trèsmélodieusement de douces choses plaisantes à ouïr ; en leurs mains elles tenaient hanap d’or et coupe d’or et offraient à boire à qui voulait.
De la fontaine du Ponceau en outre coulaient, en guise d’eau, ces vins miellés, épicés, pimentés, vin de sauge, de romarin, vins clairets, hypocras, dont nos aïeux étaient si friands, que le crieur de vins, la veille du dimanche et des grandes fêtes de l’Église, avait la permission de les annoncer jusqu’à la .nuit dans les rues afin que chacun pût en faire provision.
Au moutier de la Trinité un échafaud était dressé où l’on exécuta le Pas du roi Saladin. Des guerriers chrétiens et infidèles se livrèrent à quelques passes d’armes devant un groupe qui représentait le roi et ses douze pairs.
Après s’être arrêtée quelque temps, la reine continua son chemin et arriva à la seconde porte Saint- Denis, l’ancienne porte de Paris au temps de Philippe-Auguste, que l’on nomma longtemps la Porte aux Peintres. Un château servait d'arc de triomphe. Sous les voûtes formant un ciel étoilé on voyait par figures :
LA REINE ISABEAU DE BAVIERE (Bibliothèque nationale.!
Dieu le père, et le Fils, et le Saint-Esprit. Dans ce ciel, de jeunes enfants de chœur chantaient délicieusement. Quand la reine passa, la porte du Paradis s’ouvrit et deux anges s’élancèrent tenant à la main une trèsriche couronne d’or garnie de pierres précieuses qu’ils mirent sur la tête de la reine en chantant :
Dame enclose entre fleurs de lys Roine estes vous de Paris De France et de tout le pays Nous en râlions en Paradis.
« A la porte du Châtelet de Paris la reine trouva un châtel ouvré et charpenté de bois et de guérites faites aussi fortes que pour durer quarante ans, et là avoit à chacun des créneaux un homme d’armes armé de
toutes pièces, et sur le châtel un lit paré et ordonné, et courtiné aussi richement de toutes choses comme pour la chambre du roi. Et étoit appelé ce lit, Lit de Justice ; et là en ce lit, par personnage et par ligure, gissoit Madame Sainte Anne. »'Un cerf blanc gardait ce Lit de Justice et paraissait le défendre contre un lion menaçant.
Le grand pont de Paris était tout au long couvert et estellé de blanc et de vert cendal (étoffe de soie fort estimée alors). La reine entra à Notre-Dame escortée seulement des dames de sa suite, elle offrit au Trésor de la basilique quatre draps d’or et la belle couronne que les anges lui avaient posée sur la tête au moment où elle franchissait la porte Saint-Denis.
Lorsque la reine se remit en marche, il était très-tard, car on avait avancé fort lentement. Plus de cent cierges éclairaient le cortège. C’est à ce moment que le hardi aventurier dont le souvenir est resté longtemps populaire, descendit du haut des tours de Notre-Dame. Les deux flambeaux qu’il tenait à la main trouaient de leur clarté isolée les ténèbres déjà épaisses et Paris, émerveillé et ravi, suivait dans l’espace celui qu'on prenait pour un baladin, et qui n’était peut-être qu'un inventeur de génie, dont les temps n’étaient pas encore venus (i).
Le roi attendait la reine au Palais, encore moulu des coups de bouleaux qu’il avait reçus en allant se mêler incognito à la foule, en compagnie de Savoisy, mais tout disposé d’ailleurs à rire de sa mésaventure (2).
Le lendemain la reine fut sacrée à Notre-Dame et le roi donna à dîner aux dames. Le couvert du roi était dressé sur la grande table de marbre du Palais.
• Les autres tables étaient destinées à recevoir cinq cents demoiselles. On avait machiné un des côtés de la salle, pour y donner un divertissement, mais la foule fut si grande, que des accidents graves faillirent arriver. On fut forcé de briser une verrière pour empêcher la reine d’étouffer, et madame de Coucy, à moitié asphyxiée, se trouva fort mal aisée.
Le roi se rendit par eau à l’hôtel Saint-Pol, et le jour suivant les bourgeois vinrent apporter leurs présents. C’est encore Froissart qu’il faut laisser nous décrire cette scène bizarre en son langage inimitable :
« Le mardi, sur le point de douze heures, vinrent les bourgeois de Paris, environ quarante, tous des plus notables, vestus d'uns draps tous pareils, à l’hostel du roy à Saint Pol, et apportèrent ce présent qu’ils firent à la roine tout au long de Paris. Et étoit le présent en une litière très richement ouvrée, et portoient la litière
(1) Il ne descendit pas sur la corde raide comme on Fa e'crit souvent, ce qui eût été absolument impossible. Il descendit et remonta porté sur une celle (une chaise) glissant sur la corde et mue par une machine de son invention. La façon dont était machiné le ciel de la porte Saint-Denis nous montre qu’au quatorzième siècle on possédait une certaine habileté dans ces ouvrages qui à Byzance avaient atteint un degré de perfectionnement incroyable.
Le récit de Froissard d’ailleurs est très-explicite sur ce point :
« Bien un mois devant la venue de la roine en Paris, un maître engigneur (ingénieur inventeur) d’appertise, de la nation de Genève, sur la haute tour de l’église Nostre-Dame de Paris et tout au plus haut, avoit attaché une corde, laquelle corde comprenoit moult loin et pardessus les maisons, et s’envenoit tout haut et étoit attachée sur la plus haute maison du pont Saint-Michel, et ainsi comme la roine et les autres dames passoient et étoient en la grand’ rue Notre-Dame, cil maistre, pour ce qu’il était tard, portant deux cierges ardents en ses mains, issit hors de son eschaffaud, lequel étoit fait sur la haute tour Nostre-Dame, et s’assit sur celleet tout chantant, sur la corde, il s’en vint au long de la grand’rue dont cils et celles qui le véoient, s’émerveilloient comment se pouvoit faire; et cil toujours portant les deux cierges allumés, lesquels on pouvoit voir tout au long de Paris et au dehors de Paris deux ou trois lieues loin, moult fit d’appertises; tant que la légèreté de lui et de ses œuvres furent moult prisées. »
(2) Les Grandes chroniques de Saint-Denis nous racontent la promenade que le roi fit incognito avec Savoisy pour voir passer le cortège.
« Au roi fut rapporté qu’on fesoit lesdites préparations; et dit à Savoisy, qui étoit un de ceux qui étoient le plus près de lui : « Savoisy, je te prie que tu montes sur mon bon cheval, et je monterai derrière toi; et nous habillons tellement qu’on ne nous « connoisse point; et allons voir l’entrée de ma femme. » Et combien que Savoisy fît son devoir de le démouvoir, toutefois, le roi voulut et lui commanda que ainsi fût fait. Si fit Savoisy ce que le roi lui avoit commandé, et se déguisa le plus bel qu’il put, et si monta sur un fort cheval, le roi derrière lui, et ainsi s’en allèrent par la ville en divers lieux et se avancèrent pour venir au Chastelet à l’heure que la roine passoit; où il y avoit moult de peuple et grand’presse, et se bouta Savoisy le plus près qu’il put. Et y avoit foison de sergens de tous côtés à grosses boulaies, lesquels pour défendre la presse qu’on ne fit nulle violence au lit où étoit le cerf, frappoient d’un côté et d’autre de leurs boulaies, et bien fort. Et s’efforçoient toujours d’avancer le roi et Savoisy, et les sergens qui ne connoissoient ni le roi ni Savoisy frappoient de leurs boulaies sur eux, et en eut le roi plusieurs coups et horions sur les épaules pour bien assez. Et au soir, en la présence des dames et damoiselles fut la chose sue et récitée, et s’en commença-t-on bien à farcer, et le roi même se farçoit des horions qu’il avoit reçus. »
deux forts hommes, ordonnés et appareillés très proprement comme hommes sauvages ; et étoit la litière couverte d’un délié fin crêpe de soie, par quoi tout parmi on pou voit voir les joyaux qui sur la litière étoient. Eux venus à Saint Pol, ils se adressèrent premièrement devant la chambre du roy qui étoit tout ouverte et appareillée pour eux recevoir ; car on savoit jà leur venue -, et toujours est bien venu qui apporte. Et mirent les bourgeois, qui le présent firent, la litière jus sur deux tréteaux en my la chambre, et se agenouillèrent devant le roi en disant ainsi : « Très cher sir et noble roi, vos bourgeois de Paris vous présentent au joyeux « avènement de votre règne tous ces joyaux qui sont sur cette litière. — Grands mercis, » répondit le roi, « bonnes gens, ils sont beaux et riches. » Donc se levèrent les bourgeois et retrairent arrière ; ce fait, prirent congé, et le roi leur donna. Quand ils furent partis, le roi dit à messires Guillaume des Bardes et Montagu qui étoient de lez lui : « Allons voir de plus près les présents quels ils sont. » Ils vinrent jusques à la litière et regardèrent sus.
« Or veuil-je dire tout ce qui sur la litière étoit et dont on avoit fait présent au roi. Premièrement il y avoit quatre pots d'or, quatre trempoirs d'or, et six plats d’or. Et pesoient toutes ces vaisselles cent et cinquante marcs d’or. »
Tout fait tableau dans ce récit, ces bourgeois qui ont peur de nouveaux impôts et qui viennent à genoux apporter des présents, ce monarque qui conserve sa dignité quelques instants et chez lequel s’allument bientôt les convoitises puériles d’un roi nègre, dont les yeux flamboient devant tout ce qui luit. « Si nous allions voir ce qu’ils nous ont donné ? »
Quelque temps après, des taxes plus lourdes étaient imposées et promulguées de cette façon singulière qui peint une époque. Un crieur arrive aux Halles, on s’attroupe : « Bonne récompense... » dit-il, comme s’il allait annoncer un objet perdu. Soudain il déclare en deux mots que le lendemain on percevra double droit, et s’enfuit à bride abattue, dans la crainte d'être assommé.
De brillants tournois eurent lieu à la Culture-Sainte-Catherine encore inhabitée et terminèrent ces fêtes de l’entrée de la reine (i).
(i) Les trois dessins que nous reproduisons sont tirés, nous l’avons dit, du manuscrit de Froissart conservé à la Bibliothèque nationale. Dans le tournoi de la Culture-Sainte-Catherine il y a, on le voit, quatre tenants de chaque côté. Le premier à droite, comme le fait remarquer Montfaucon, doit être quelque prince du sang, car la housse de son cheval est ornée de fleurs de lis d’or, il a pour cimier un bouquet d’épis ou de feuillage; le deuxième a deux ailes, le troisième un hibou, le quatrième une sorte de bouilloire ou coquemar, comme on disait jadis. Le premier à gauche a des plumes, le deuxième un chaperon du temps, le troisième un pélican, le quatrième une lanterne.