LES FÊTES POUR LA PRISE DE LA ROCHELLE
2g Décembre 1628
armi les fêtes données sous le règne de Louis XIII, les fêtes à l’occasion de la prise de la Rochelle furent les plus éclatantes. « C’est le samedi, vingt-neuvième jour de décembre, » nous disent les Annales Générales de Paris, « que le roy fit son entrée à Paris pour consacrer d’un beau triomphe les victoires que Sa Majesté avoit glorieusement remportées sur les rebelles de la ville de la Rochelle réduite en son obéissance. »
Toutes les compagnies de gens de pied des seize colonelles de Paris se réunirent à neuf heures sur la place Royale et se dirigèrent par la rue Saint- Antoine vers la place de Grève. A leur tête marchait, portant un habit magnifique et couvert de pierreries, le président de Chivry, colonel général de ces milices bourgeoises qui avaient survécu à la Ligue en attendant la Fronde , et qui disparurent presque complètement sous Louis XIV, pour renaître en 1789, au premier appel de la Révolution.
Le Corps de Ville était déjà rangé sur la place de Grève; une députation alla chercher le duc de Montbazon, gouverneur de la ville. Le cortège se mit alors en marche pour aller au-devant du roi, arrivé à Montrouge le 27 au soir.
Au château d eau Saint-Marcel, un peu au delà de la porte Saint-Marcel, les deux cortèges se rencontrèrent, et, dans une salle préparée pour cette circonstance, le Prévôt des marchands, à genoux, adressa sa harangue au roi.
Louis XIII en parut fort satisfait, et la cour fit son entrée à Paris par le faubourg Saint-Jacques.
Paris, la ville catholique, s’était mise en frais pour cette cérémonie : on ne comptait pas moins de douze arcs de triomphe ou portails, douze rencontres, pour employer l’expression du narrateur officiel de cette fête, à laquelle l’édilité d’alors consacra un volume enrichi d’admirables gravures (1) d’Abraham Bosse. On apercevait successivement 1 arc de triomphe à la Clémence du Roy, à l’entrée du faubourg Saint-Jacques, le portail doré à la renommée Piété du Roy, au-dessus de la fausse porte Saint-Jacques, le portail dédié à 1 Amour du peuple, sur la deuxième porte de la ville, l’arc de triomphe de la Justice du Roy, sur la façade de la porte Saint-Jacques, l’arc de triomphe sur la Félicité et les batailles navales du Roy, à la fontaine Saint-Benoît, l’arc de triomphe dédié à la Prudence du Roy, à la Fontaine Saint-Séverin, l’arcade dédiée à Sa Majesté, près le petit Châtelet, du côté de la rue Saint-Jacques, l’arc de triomphe pour les Récompenses .militaires présentées au Roy par l’ Honneur, sur la place du petit Châtelet qui est du côté de Notre-Dame, l’arc de triomphe sur les Magnificences du Roy et la construction de la digue, au retour du Marché-Neuf, l’arc de triomphe à l’Eternité de la gloire du Roy, sur le pont Notre-Dame. Sous la voûte du petit Châtelet, entre les deux arcs dédiés à la Majesté et à la Vertu militaire du Roy, on avait érigé le Temple delà Force dédié aux Prouesses du Roy.
C’est ce Temple des Prouesses que nous reproduisons.
« L'incommodité du lieu assigné pour ce dessein, » dit l’écrivain contemporain, « combattit longtemps l’ordonnance et la disposition du projet, néanmoins la force l’emporta et d’un lieu sombre et mal plaisant on
(1) Eloge et discours sur la triomphante réception du Roy en la ville de Paris après la réduction de La Rochelle, accompagnés de figurés tant des arcs de triomphe que des autres préparatifs.
fit un si beau temple pour honorer les prouesses du roy, qu’au jugement même de Sa Majesté, celui-ci fut le plus bel ornement de son triomphe.
« L’on se servit des voûtes du Châtelet à cet effet et l’on y dressa un temple à la Force, ou pour mieux dire à toutes les vertus ensemble.
« Ce temple avait quatre parties considérables, la première consistait en un grand nombre de statues de rois et de capitaines anciens qui rendaient à Sa Majesté l’honneur que ses prouesses et sa vaillance méritaient. La seconde en deux sortes de feux, les uns représentés par des emblèmes pour faire éclater davantage la force
et la vertu du roi, par les hiérogliphes du feu; les autres vrais et naturels qui brillant sur les flambeaux de cire blanche, chassaient l’obscurité de ce lieu et les ténèbres de la nuit; la troisième en deux voûtes ornées et enrichies de quatorze figures, sept chacune; la quatrième et dernière en un théâtre dont on entendait une musique si charmante, que d’un lieu de peines et de supplices tel que de sa nature est celui-là, tout ce jour il devint un paradis de délices et de merveilles. »
Trois chars ou machines, pour employer le langage du temps, solennellement promenés dans Paris complétaient les préparatifs de cette fête.
« La Ville de Paris, dit l’historiographe, allant au devant du Roi et s’efforçant de lui témoigner la joie qu’elle ressentait de ses victoires et de son retour tant désiré, se voulut servir d’une industrie pratiquée par les anciens en la réception des rois et aux réjouissances publiques qui fut de dresser trois machines portatives pour donner vie à cette pompe et un plus libre monument à la célébrité au gré du désir de tout son peuple.
« L’étrécissement des rues les plus grandes et les plus spacieuses de Paris, laquelle ce jour-là était trop étroite à soi-même obligea les ingénieurs à tenir leurs mesures plus étroites et à se fier davantage sur la discrétion des regardants que sur leur travail. »
Le premier char représentait l 'Age d’or, le second un Cirque romain avec ses douze portes, vingt-quatre coureurs, les bornes et une statue du Roi.
Le troisième char figurait le Vaisseau de la Ville. L'historien de cette fête nous en a donné une description complète qu’il sera facile de comparer avec la gravure qu’on trouvera plus loin.
« La vérité est, que la Ville de Paris se préparant à recevoir son prince couronné de palmes et de lauriers immortels, ne pouvoit prendre meilleure résolution, que n’ayant rien de si beau que soy, de sortir elle mesme de son enceinte, et d’aller à la rencontre de son Monarque Triomphant. Car après avoir été privée de son Soleil une année entière, pendant lequelle elle s’étoit employée à charger le Ciel de prières, maintenant dès qu’elle voit ce bel Astre rayonnant de gloire paroistre sur son horizon, elle luy envoyé ses Citoyens et Magistrats, avec le plus bel appareil qu'elle peut, et puis finallement s’advance elle-mesme et se présente dans la figure d’un Navire, en ses trois parties principales, pour baiser la main victorieuse, qui a moissonné tant de palmes, et reprendre la joye qu’une si longue absence avoit fiestrie.
« La Ville n’eut point en ceci d'autre dessein que de se mettre elle mesme dans le Navire que l’antiquité lui avoit donné pour enseigne, et de se venir présenter au Roy en ses trois parties principales, comme pour l'accueillir et le prier de reprendre la place que Sa Majesté doit tenir au tymon et gouvernail de ceste Ville, l’œil du monde, et la plus peuplée de l’Univers.
« La Victoire d'or, qu’on peut qualifier maintenant le Genie et le Palladium fatal de ceste Monarchie, estoit à la pointe de la poupe, comme pour couronner le Roy et le couvrir de ses ailes quand il y seroit monté : car le siège avoit esté semé de fleurs de Lys d’or, dans un fonds d’azur, pour monstrer à qui se gardoit ceste place, par les fleurs qui tiennent le premier rang entre tous les ornemens qui soient au monde, et qui par conséquent ne peuvent estre employées qu’à marquer la place du premier Roy de l’Univers.
« Les trois Deesses qui estoient dans le vaisseau convient le Roy de prendre cette mesme place. La Piété pour la Cité, la Justice pour la Ville, et Minerve pour l’Université. Elles tenoient à cet effet les branches d’olivier, revestues de flocons de laine, qui estoient les ornemens ordinaires des suppliants, le tout afin de tesmoigner combien avec de passion ces trois Dames désiraient que Sa Majesté entrast dans la Ville et y fist un long séjour comme celles qui ne vivoient que pour jouyr des biens de sa présence. On avoit mis dans le vaisseau ces trois Deesses, donnant à chacune d’elles son Genie, pour porter ses marques, afin qu’elles eussent l’action plus libre en leurs demandes. Le premier pour la Piété tenoit ce qu’il falloit pour les sacrifices à l’antique ; celuy qui estoit au milieu avoit la balance et l’espée pour la Justice, et celuy de Minerve portoit son bouclier et sa lance.
« Elles prioient Sa Majesté de monter sur ce vaisseau, pour l’espérance qu’elles avoient du succez, si comme un Genie Tutelaire, il daignoit le couvrir de son nom et le protéger de sa faveur.