LE CARROUSEL DE
'entrée de Henri III présente un spectacle à peu près semblable à celui de 1 entree de Charles IX, sans avoir les mêmes côtés intéressants. Les agitations de la guerre civile, les processions armées, les promenades de bourgeois changés en soldats , vont remplacer pendant quelque temps les solennités d’autrefois.
Henri IV, nul ne l’ignore, entra à Paris par la force, et si nous voulions faire figurer ici son entrée, il faudrait sortir de notre cadre, et montrer des ligueurs qu’on jette à la Seine à coups de pique, ou qu’on disperse à coups d arquebuse.
Ce n’est pas au milieu des pompes officielles qu’il faut chercher d ailleurs
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Arrivé au trône à travers tant de luttes, il vécut constamment au milieu de ces colères mal apaisées et de ces haines vibrantes encore, qui survivent aux profondes commotions politiques. L’assassinat était pour lut, non pas seulement une menace permanente, mais une probabilité avec laquelle il vivait fort à l’aise. Roi et grand roi, il poursuivait tranquillement à l’extérieur les vastes projets que réalisèrent plus tard Richelieu et Louis XIV, il préparait à l’intérieur l’œuvre de Colbert. Homme, et homme aux instincts tres-imperieux, il s’en donnait à cœur-joie de tout ce qui peut égayer l’existence d’un soudard : les femmes, le vin et le jeu.
Un jour cependant, sous son règne, on reprit ces pompeux préparatifs auxquels la foule n’etait plus habituée. On disposa tout pour l’entrée de la reine; et Henri IV, le monarque bon enfant qui montrait sans façon au parlement de Rouen son pourpoint troué, voulut juger par avance de ce que Paris se disposait à faire pour cette solennité. Mal lui en prit, et chacun sait que c’est en allant voir les apprêts du sacre de Marie de Médicis qu’il fut frappé par Ravaillac, et peut-être achevé d’un coup de dague par d’Épernon, qui se trouvait à sa gauche dans le carrosse.
Deux ans après sa mort, les fêtes recommencèrent par le carrousel donné à l’occasion du mariage du jeune Louis XIII avec Anne d’Autriche.
Un monde nouveau apparaît dans ce carrousel de 1612. Nous sommes en présence d’une mythologie toute différente de celle que nous avons rencontrée jusqu’ici. La première partie de YAstrée avait paru en 1610 : on voit les jeunes seigneurs transformés en Céladons, en Clidamants, en Amadis. L’influence de d’Urfé mêlée à l’influence des poètes italiens produit je ne sais quel bizarre mélange où il est aussi difficile de reconnaître l’esprit français que dans les savantes allégories des Dorât et des Baïf.
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Comme toujours, la réalité proteste contre ces menteuses apparences. Ces bergers, qui reviennent de se promener avec des Eglé sur les bords fleuris du Lignon, sont d’enragés batailleurs qui, en dépit des édits, ferrailleront sous les lanternes, tant que Richelieu n’aura point passé par là. L'un des quatre rois de l air, Balagny, manque à l’appel : c’est qu’il a été tué en duel la veille. Tyrcis peut-être ira le soir voler des manteaux sur le pont Neuf, et rosser le guet qui voudra s’interposer.
Il n'en est pas moins intéressant de bien regarder ce cortège où se recrutera tout le personnel des complots et des guerres civiles, de contempler ces gentilshommes fringants et superbes sous leurs vêtements de satin, qui lèvent fièrement devant les dames de belles têtes juvéniles, dont quelques-unes sont promises au bourreau, de voir cavalcader, pour fêter ce règne naissant qui leur sera si terrible, les Marillac, les Montmorency et les Bouteville.
Le carrousel eut pour théâtre la place Royale, qui, récemment achevée, était alors dans tout l’éclat de la nouveauté et servait de centre et de rendez-vous à la société élégante. La curieuse gravure qui nous donne la physionomie de la fête nous indique que la place avait dès lors l’aspect qu’elle conserve encore aujourd'hui. En revanche, la silhouette de Paris qu’on aperçoit par-dessus les maisons est moins exacte, et les églises et les monuments, l’Hôtel de Ville, la tour Saint-Jacques, la Sainte- Chapelle , la colonne de l'hôtel de Soissons, qu'on distingue dressant sous le ciel leurs pèches et leurs clochetons, sont groupés un peu au hasard. Claude de Châtillon, évidemment, a été plus préoccupé du côté pittoresque que de la vérité absolue du paysage.
Sur la place on avait construit un camp de cinquante-trois toises de long et autant de large, fermé de barrières de tous les côtés. Les mousquetaires, les piquiers du régiment des gardes et les Suisses, sous le commandement du colonel Galatic, gardaient l’enceinte. Sur une immense estrade qui s’élevait jusqu’au premier étage, s’assirent des spectateurs de toutes les conditions; cinquante mille personnes s’entassèrent en outre dans l’espace qui s’étendait entre l’estrade et les barrières qui fermaient la lice.
Un échafaud était destiné à recevoir « le Roi, la Reine, Madame, Madame Christienne, l’Ambassadeur d’Espagne, plusieurs Princes et Princesses, Ducs et Duchesses, avec les Seigneurs et Dames qui servent ordinairement près de leurs Majestez. »
Trois autres échafauds en outre avaient été construits :
« L’eschaffaut où estoient les prix des courses.
« L’eschaffaut où estoient Messieurs le Connestable, et les Maréchaux de Bouillon, de Brissac, de Bois- Dauphin et Lesdiguierres juges du camp et enfin un eschaffaut pour la Royne Marguerite.
« Le sieur d’Escures recevoit aux premières barrières les assaillans et leur monstroit leur place, »
Enfin, à l’autre entrée de la place, on apercevait le Palais de la Félicité, que défendaient le maréchal de Praslin et les chevaliers de la Félicité.
« Le Palais de la Félicité, » disent les Annales de Paris, « avoit huict toises de long, cinq de large, et dixhuit pieds de hauteur sur son estage. 11 estoit basty de bois revestu de piastre et peint en forme de pierre de taille et briqueterie, ayant quatre tours quarrées aux quatre coings, plus hautes que ledit estage environ neuf pieds ; en l’amortissement desquelles il y avoit des créneaux et des pyramides au-dessus, avec des banderolles de tafetas blanc et rouge. Le Donjon excedoit de quinze pieds en hauteur lesdites tours ; il estoit fait en quarré, et au-dessus en hexagone, ayant à sa cime une belle pyramide de toile peinte, avec une grande banderolle de taffetas blanc. »
On voulut que ceux qui n’avaient pu pénétrer dans l'enceinte eussent leur part de la fête.
« La Royne, » nous racontent encore les Annales de Paris, « avoit mandé aux Prevosts des Marchans et Eschevins, de commander à tous Chefs de maison (en réjouyssance et pour voir passer toutes ces magnificences, lesquelles à la sortie de la place Royale iroyent passer sur le pont Nostre Dame vers l’Université, d’où par dessus le Pont Neuf elles iroyent au Louvre) de mettre des lanternes à toutes les fenestres de leurs maisons. Jamais commandement ne fut mieux exécuté. Le modelle que l’on donna pour faire des lanternes à la mode de celles qu’on faict à Rome aux feux de joye (qui sont comme des gobelots d’Allemagne) ne fût
suivi, chacun en voulant faire à sa façon, et ce fut à qui en auroit de plus belles. Celles que l’on mit autour de la place Royale furent sellees de piastre dans les murailles contre les fenestres du premier estage, aussi estoient-elles toutes d’une mesme façon, ayans la corne de trois couleurs, rouge, blanc et noir.
« Dès que le soleil et le jour commencèrent à faillir, aussi finirent les courses : ce que tesmoignerent les mousquetaires François et Suisses rangez sur le bord des barrières, par une salve générale qu’ils firent. Aussitost on mit des chandelles dans ces lanternes de la place Royale et, suivant l’Ordonnance du camp, les Tenans et Assaillans y ayans fait aussi porter quantité de flambeaux, leurs Estafliers commencèrent à les allumer; et les Maistres de Camp à mettre chacun d’ordre leur troupe pour sortir et s’en aller par la ville faire la monstre.
« Les chandelles des lanternes de papier rouge faites en gobelots, qui estoient sur les balustres du Palais de la Félicité estant aussi allumées, on commença de faire jouer' les feux d’artifice ; et lors tout l’endroit de ceste place parut en feu : le bruit de cent boëtes et de cent pièces de batterie tirées de dessus le rempart de la porte S. Anthoine, qui en est tout contre, esmeut même du désordre entre tant de chevaux, aucuns desquels eschappèrent qui firent de belles ruades. On voyoit d’auttre costé ceux qui faisoient joüer les feux d’artifices dans le Palais de la Félicité, tout au milieu des balustres du donjon (c’est-à-dire, au milieu de tous ces feux d’artifice), accomoder toutes les représentations des por’traicts que l’on y vit.
« Les canons de dessus la Bastille, ceux de l’Arsenal et de l’Hotel de Ville, ayant aussi esté tirez en signe de resjouyssance, et les feux d’artifices cessez, ce fut à qui sortirait le premier du Camp et de la Place, pour aller reprendre nouvelles places, afin de voir encore passer en monstre tant de chevaliers et magnificences. Mais bien que par la clarté de tant de flambeaux et lanternes, il faisoit clair comme en plein jour, la sortie de la place Royale se trouva touteffois assez difficile.
« Tandis que la Royne et Madame s’acheminoient en leurs carosses sur le pont Nostre Dame, les Chevaliers commencèrent à sortir du Camp ; mais pour la multitude, les derniers entrez, les illustres Romains, furent forcez (contre l’ordre arresté) de sortir les premiers pour faire passage aux autres.
« Monsieur d’Escures marchant à la teste de toutes ces troupes (selon l’ordre qui lui avoit esté donné) au sortir de la place Royale, leur fit prendre le long de la rue S. Anthoine, traverser le cimetière S. Jean pour gaigner la rue de ia Verrerie, et puis celle de la Pourpointerie ; entrez en la rue S. Denis, il les fit tourner à gauche, passer devant le grand Chastelet, et retourner vers le pont Nostre Dame, où la Royne, Madame, la Royne Marguerite, et plusieurs Princesses, Dames et Seigneurs s’estoient rendus pour les y voir passer ; puis leur faisant continuer chemin par dessous le petit Chastelet jusqu’au carrefour S. Severin, tournant à droict elles afferent gaigner le Pont-Neuf par le bout du pont S. Michel, et de là au Louvre, où elles arrivèrent sur la minuict, d’où chacun se retira en son hostel.
« Il ne se peut imaginer qu’on puisse voir une plus belle magnificence qu’estoit cette monstre, laquelle demeura plus de deux heures à passer, et si la plus grande part des machines ne peurent sortir hors de la place Royale, principalement toutes celles que l’on avoit veuës cheminer seules ; le son de plus de deux cents trompettes alloit jusques dans le ciel, et les haut-bois, les musiques de voix, et de toutes sortes d’instruments par leurs airs nouveaux attiraient les oreilles en admiration, aussi bien que les yeux l’estoient de voir tant de diversitez en l’équipage, aux machines, et aux habits de chaque trouppe. Il sembloit que la lueur des flambeaux que portoient les Estaffiers, obscurcissoit la lumière de tant de lanternes qui estoient aux fenestres, et lesquelles aydèrent à leur tour aussi à esclairer tant de milliers de personnes qui de toutes parts estoient accourues voir passer ces magnificences, pour s’en retourner chacun en leur quartier faire les feux de joie de ceste alliance ; car il n'y avoit ruë ni ruelle, tant aux fauxbourgs, qu’en la ville, collège, tours et clochers qu’il n’y eust aux fenestres et créneaux des lanternes' peintes de fleurs de lys, de chiffres de leurs Majestez, et de divers fleurs. 11 en pensa touteffois arriver deux grands inconvéniens, l’un en la ruë de la Verrerie, où un Page en passant renversa avec sa lance et sans y penser, une de ces lanternes, qui estoit à la fenestre d’un grenier, audessus d’une estable basse, là où il avoit du foing, qui alluma en peu d’heures un beau feu, mais l’ordre soudain que l’on y mit empescha qu’il ne passa point cette estable,. Ceux de l’abbaye Saincte Geneviefve ayant attaché une lanterne à la plus haute lucarne de leur clocher, qui est le plus haut de Paris, le feu se prit
sur une heure après minuit à la lanterne, et de là au clocher, où il fit du dommage, et y en eust faict davantage sans le prompt secours que l’on y donna. »
Il n’est pas de bonne fête sans lendemain. La fête, qui avait duré deux jours, se renouvela le dimanche qui suivit Pâques. A la course de bagues, en effet, le duc de Vendôme, les comtes de Saint-Agnan et Montaval, et les barons de la Chastegneraye et de Fontanne-Chalandry, étaient arrivés ex æquo; il fut décidé qu’une troisième épreuve serait tentée, à laquelle pourraient prendre part tous les concurrents, comme il était d’usage au jeu de bagues quand une journée n’avait pas donné de résultat. Cette fois ce fut le chevalier de Rouillac qui obtint le prix.
Rien ne manqua à cette fête, pas même les épigrammes et les vers satiriques, comme la Satire des dames contre les chevaliers du carrousel,' far A. D. Z., et la Réponse des chevaliers aux dames, par 1. M. P. Citons quelques vers de la première pièce, qui raillent, avec un tour assez heureux, les folles prodigalités de ces seigneurs parfois si besogneux :
Que les Chevalliers de la Gloire Ayent sur dix mille victoire,
Cela se peut facilement.
Mais qu’ils sortent sans nulles debtes Après tant de dépenses faites,
Cela ne se peut nullement.
Que les Chevalliers très fidelles Trompent tous les jours quelques belles,
Cela se peut facilement.
Mais qu’ils trompent sur leur créance Les marchands sans donner finance Cela ne se peut nullement.
La place Royale resta à partir de ce jour le théâtre favori des exercices équestres des gentilhommes et de la cour. On s’y rendait le matin comme on se rend aujourd’hui au bois de Boulogne. La gravure que nous donnons comme complément du grand carrousel ne se rattache pas à cette solennité, puisqu’elle date de 1623, mais elle prouve combien ces jeux des carrousels, la course de bagues et la course de tête, la quintaine, comme on disait alors, étaient à la mode, puisqu’elle nous montre le premier écuyer du roi, Pluvinel, lui-même l'un des chevaliers du Lys et l’auteur du Manège royal, donnant leçon de ces exercices au roi et aux princes du sang dans l'hippodrome de la place Royale.
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