LES FÊTES TRADITIONNELLES
ans l’ancienne société, où les plaisirs étaient moins accessibles à tous qu’aujourd'hui, chaque jour de l’année, on peut le dire sans exagération, était une fête pour un corps d’état particulier, une corporation , une confrérie. L’admission à la maîtrise de quelque compagnon servait d'occasion à un banquet, et les membres d’une même corporation se retrouvaient bientôt à la paroisse adoptée pour entendre une messe annuelle ou célébrer la fête du patron de l’association. La Basoche avait sa Montre annuelle le lendemain de la Trinité; l’Université avait* la foire du Landit où, Recteur en tête, les régents et les écoliers à cheval s’en allaient solennellement à Saint-Denis. Jadis c’était là qu’on faisait provision du parchemin qui devait suffire pour toute l’année; quand le papier eut remplacé le parchemin, la coutume se perpétua. On célébrait en grande pompe, le 25 mars, l’anniversaire de la reddition de Paris à Henri IV. Les Cours souveraines se rendaient processionnellement, ce jour-là, aux Augustins, avec le chapitre de Notre-Dame. Écoutez plutôt Lemierre qui, dans ses Fastes trop peu lus aujourd’hui, s’est fait l’historiographe de tous ces usages du Passé; dans des vers où les membres du clergé de la cathédrale s’appellent prêtres du premier temple , il n’a garde d’oublier aucune de ces journées :
Paris enfin rentré sous les lois de Henri A consacré ce jour solennel et chéri.
Édiles, magistrats, prêtres du premier temple,
Vous venez tous les ans donner le même exemple;
Vous ne vous assemblez dans les moments prescrits Que pour représenter l’union des esprits,
Que pour la maintenir dans un peuple fidèle Fait pour aimer ses rois et fleurir par ce zèle.
Si chaque corporation avait sa fête, chaque rue ou du moins chaque quartier avait la sienne. Le 2 juillet 1418, un soldat allemand, sortant ivre d'une taverne où il avait perdu tout son argent au jeu, avait frappé d’un coup de couteau une image de la Sainte Vierge, qui se trouvait rue aux Ours, et du sang avait jailli de la statue. Pendant trois siècles on tira toits les ans, à la même époque, un feu d’artifice dans lequel on brûlait un mannequin d’osier figurant le corps du soldat, pendant qu’on chantait le Salve Regina. Les bourgeois même de la rue aux Ours se constituèrent en une société, élirent un roi, sous les fenêtres duquel le cortège se formait chaque année, et firent de cette cérémonie réparatrice une sorte d’institution.
Les trois fêtes traditionnelles qui présentaient vraiment le caractère de Fêtes nationales étaient le Feu de la Saint-Jean, devant l’Hôtel de Ville, la Montre du Châtelet et la Procession de Sainte-Geneviève.
Quiconque s’est trouvé aux champs au moment de la Saint-Jean a pu constater combien la province est restée fidèle à l’habitude de célébrer, par des feux , cette fête, qui est une étape dans la vie rustique. Sur toutes les hauteurs, aux carrefours de toutes les routes, s’allument des bûchers autour desquels on danse. En certaines contrées on a conservé la coutume de faire passer les bestiaux au-dessus des brandes incandescentes, afin de les préserver des morsures du crapaud. Ailleurs il est d’usage que ce soit la dernière mariée de l’année qui allume elle-même ces foyers improvisés.
Le Paris d’autrefois attachait la même importance au Feu de la Saint-Jean. On élevait, sur la place de Grève, un gigantesque amas de fagots couverts de paille. Des fusées et des pièces d’artifice étaient mêlées au bûcher, auquel pendaient des bouquets de fleurs destinés aux autorités de la Ville. Au sommet était attaché un grand panier contenant des chats et un renard. Cette habitude de faire souffrir des bêtes en signe de réjouissance publique était, nous l’avons vérifié déjà, familière au moyen âge. Ici cet usage barbare avait un symbolisme. Le chat, assistant des Messes noires, était regardé jadis comme l’animal du Diable, et, d’après une tradition, c’était dans la nuit de la Saint-Jean que les sorciers préparaient leurs enchantements et confectionnaient leurs breuvages. Aussi n’était-il pas fils de bonne mère, comme on dit, qui ne voulût, après la cérémonie, emporter quelque morceau de bois à moitié brûlé provenant du Feu de la Saint- Jean, afin de se garantir de tout maléfice.
La gravure de Claude de Chatillon, que nous empruntons à la Bibliothèque du Carnavalet, a une valeur exceptionnelle au point de vue historique. C’est la première gravure qui nous montre l’Hôtel de Ville a peu près achevé ; on peut dire même, qu’à part un mauvais dessin de Cellier et le fameux tableau de Valençais, c’est le premier document graphique que nous possédions sur l'Hôtel de Ville. Ainsi que le fait remarquer Leroux de Lincy, il ne faut point considérer comme absolument définitive cette vue de la Maison de Ville, qui nous présente, comme achevés, quelques motifs d’ornementation projetés alors et abandonnés depuis. Nous voyons, par exemple, que la tour du pavillon de l'Horloge est surmontée, dans cette estampe, de six statues représentant des guerriers appuyés d'une main sur leur bouclier et de l’autre sur une lance avec un drapeau formant girouette; ces ornements, très-probablement, n’ont jamais existé, pas plus que les statues placées dans les niches de la façade et les grosses fleurs de lis sculptées sur les piédestaux des colonnes que l’on aperçoit aussi dans la même gravure.
Dans cette ancienne société où chaque corps d’état vivait d’une vie particulière, la Basoche constituait à elle seule un monde tout entier, monde tumultueux, bizarre, ayant ses mœurs, ses règles, ses préjugés, ses plaisirs, ses plaisanteries. Le notaire, l’avoué, l’huissier, sont mêlés aujourd’hui à Fexistence commune. Sans doute les avocats, en prenant part à toutes les révolutions, ont eu bien soin, lorsqu’ils détruisaient les privilèges des autres, de maintenir leurs privilèges propres et de se conserver une organisation spéciale, mais ce n’est plus guère que par des nuances qu’ils se différencient des autres citoyens. Au contraire, qui prononçait jadis le mot de Palais évoquait l’idée d’un antre ténébreux où les initiés seuls se reconnaissaient en parlant un langage inintelligible à la foule. En bien des points cette opinion était juste. Tous les familiers du Palais, depuis le Chancelier, qui siégeait au-dessus des Pairs sur les lis, jusqu’au malheureux petit clerc qui mettait en ordre les sacs des plaideurs, étaient liés par une sorte de solidarité étroite. En ce temps où les occupations du Barreau n’étaient point comme aujourd’hui une antichambre de la vie publique, l’habitude de vivre constamment, depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin, au milieu du même labeur, et en quelque façon au milieu d’une poussière commune, constituait en une espèce de famille tous les fidèles du temple de la Procédure.
La Magistrature avait, à certaines dates, ses cérémonies particulières qui rompaient l’austérité de ses fonctions, si terribles alors que la potence, le bûcher et la roue étaient en permanence. Dès huit heures du matin, le jour de la rentrée des tribunaux, le Prieur claustral de Saint-Martin des Champs était dans l’antichambre de M. le Premier Président du Parlement, et, après lui avoir fait un compliment en style gaulois , il lui présentait deux bonnets carrés. Ensuite, il se rendait chez le premier huissier, auquel il faisait un pareil compliment, en lui offrant une écritoire et une paire de gants. « Le tout, » dit un contemporain, « s’exécutait en vertu d’une fondation de messire Philippe de Marvilliers, Premier Président du Parlement, enterré à Saint- Martin des Champs. »
Quoi de plus piquant encore , sans équivoque, que cette habitude d’offrir des roses aux magistrats en avril, mai et juin?
Tous les ducs et pairs, fussent-ils princes ou fils de France, étaient assujettis à cette obligation, a Au jour
où il y avait audience à la Grand'Chambre, » raconte Sauvai, « le pair qui présentait les roses faisait joncher de roses, de fleurs et d’herbes odoriférantes, toutes les Chambres du Parlement, et avant l’audience donnait splendidement à déjeuner aux Présidents et aux Conseillers, même aux greffiers et huissiers de la Cour. Il venait ensuite’ dans chaque Chambre, faisant porter devant lui un grand bassin d’argent , non-seulement plein d’autant de bouquets d’œillets, de roses et autres fleurs qu’il y avait d’officiers, mais aussi d’autant de couronnes, de même rehaussées de ses armes. On lui donnait ensuite audience dans la Grand’Chambre, puis on entendait la messe. Les hautbois jouaient pendant tout le temps, et même allaient jouer chez les Présidents avant le dîner. »
N’est-ce point charmant, ces hautbois retentissant joyeusement dans cet antre de la Chicane ? ces parfums emplissant tout à coup ces salles qui sentent le renfermé, les paperasses, les dossiers jaunis? Thémis, aurait dit un contemporain, se couronnant des présents'de Flore ! Le Parlement avait alors son fournisseur attitré qu’on nommait le Rosier de la Cour.
Si la haute magistrature se déridait à certains jours au son des hautbois, la foule d’hommes de loi de tout genre qui s’agitait dans les galeries du Palais avaitsenti de bonne heure le besoin de se grouper en communauté. Il y avait un roi des Ribauds, un roi des Ménétriers, un roi des Merciers, il y eut un roi de la Basoche qui, assisté de ses suppôts, donnait des ordres toujours obéis à des sujets dont le nombre, parfois, dépassait dix mille. Les suppôts du roi de la Basoche portaient les titres de chancelier, maître des requêtes , avocat et procureur général, et les vieux parlementaires souriaient volontiers devant cette innocente parodie des fonctions les plus élevées.
D’après une tradition très-répandue, les clercs de la Basoche auraient, en 1548, au moment des troubles de Guyenne, offert leurs services à Henri II qui, en récompense de leur dévouement, leur aurait octroyé de nombreux privilèges. Il convient d’ajouter que M. Adolphe Fabre, qui, sous ce titre : Études historiques sur les clercs de la Basoche, a publié un travail très-intéressant sur ce sujet, n’a trouvé nulle trace de ce fait.
Quoi qu’il en soit, la Basoche avait obtenu du roi de nombreuses faveurs. Le roi de la Basoche avait le droit d’avoir dans ses armoiries trois écritoires, et au-dessus timbre, casque et morion, avec des anges pour supports.
Chaque année, le lendemain de la Trinité, s’organisait la cavalcade que Lemierre nous a décrite par ses côtés gais :
Entendez-vous au loin le fifre et la trompette,
Les cris tumultueux que le peuple répète,
Voyez-vous s’avancer, couverts de noirs manteaux,
Ces raides écuyers juchés sur leurs chevaux,
Cavalcade peu faite aux marches régulières,
Qui vient parodier nos brigades guerrières,
Et gardant mal les rangs, plus mal les étriers,
Saisit au moindre choc le crin de ses coursiers?
C’est ce corps dont la plume instruite du grimoire D’un léger débiteur rafraîchit la mémoire,
Et, par un griffonnage autorisé des lois,
Fait trembler l’univers au bruit de ses exploits.
Après avoir été donner des aubades au Prévôt de Paris, au Premier Président et aux principaux magistrats, la cavalcade se transportait dans la forêt de Bondy pour choisir, en présence du Procureur général des Eaux et Forêts, l’arbre qui devait être planté dans la cour du Mai au Palais.
La Procession de Sainte-Geneviève était dans le vieux Paris une véritable institution d’État. La figure de la bergère intrépide qui montra, au temps d’Attila, le courage que Jeanne d’Arc montra plus tard contre les Anglais, est liée indissolublement à la destinée de Paris. Chaque fois que quelque fléau frappe la cité on a recours à elle, et la foi populaire n’admet pas que celle qui a protégé jadis une petite réunion de cabanes perdues au milieu des roseaux, refuse d’intercéder pour la capitale magnifique qui maintenant excite l’étonnement et l’envie de l’univers,