ENTREE DE HENRI II
16 Juin i5^g
aris vit à l’entrée de Henri II la première fête populaire dont la relation officielle originale soit accompagnée de gravures. C’est la première fête aussi dont nous nous occuperons avec quelques détails. Elle présente en effet un caractère tout particulier. Paris n’est déjà plus la ville étroitement circonscrite dans ses murailles, vivant d’une vie très-active mais très-ramassée sur elle-même. Elle est déjà la capitale que viennent visiter les étrangers. Charles-Quint, en partant, a prononcé cette parole si souvent répétée : « Paris n’est pas une ville, c’est un monde. » Déjà a été levé le précieux plan qui sera publié plus tard dans la Cosmographie de Braün : Civitates orbis terrarum. Henri II bientôt fera dresser un plan officiel. L’ancêtre de tous les historiens de Paris, le libraire Gilles Corrozet, a mis en vente la Fleur des Antiquités de la triumpliante Cité de Paris. La construction du nouvel Hôtel de Ville, que les orages politiques rendront si longue, est commencée. Enfin, nous l’avons dit, à l’occasion de cette entrée, paraîtra une relation pompeuse (i), dont les figures attribuées à Jean Cousin ont été gravées, assure-t-on, par Geoffroy Tory, et qui nous montre qu’une fête à Paris n’est déjà plus un événement local, mais qu’elle intéresse un cercle étendu de curieux.
En raison de toutes ces circonstances, l’entrée de Henri II offre un intérêt spécial. Pour la première fois nous y voyons le Tiers et même le Quart, pour employer l’expression assez juste de l’auteur de la narration , prendre figure dans l’Art, avoir une représentation distincte. Le Tiers porte la robe, qui dénote conseil ; le Quart est habillé en vigneron et tient la houe, qui démontre labeur. N’importe ! Il est sur un arc de triomphe, ce Quart inconnu la veille ; c’est encore Bonhomme qu’on écrase d’impôts ; ce n’est plus le Jacques à moitié sauvage qu’on extermine. Elle mûrira, la vigne qu’a plantée ce vigneron robuste; le jus de ses treilles montera à plus d’une tête, et de ses pressoirs, trop souvent, comme du pressoir mystique, c’est du sang qui sortira au lieu de vin.
C’est à la porte Saint-Denis que s’élevait l’arc de triomphe dont nous parlons, au sommet duquel quatre personnages, « vestus selon leur qualité faisoient contenance de marcher franchement et à grands pas » vers un Hercule de Gaule, couvert d’une peau de lion, qui personnifiait François Ier.
De la clef de cet arc pendait un tableau à fond noir sur lequel était écrit en lettres d’or ce quatrain :
' Par ma doulce éloquence ^ et royale bonté Chacun prenoit plaisir à m’honorer et suivre ;
Chacun voyant aussi mon successeur m’ensuivre L’honore et suit, contraint de franche volunté.
De chaque côté, ainsi qu’on le voit dans la gravure que nous reproduisons, étaient en forme de cariatides deux colosses d’hommes à la rustique, chacun tenant entre ses mains un grand croissant d’argent de cinq pieds de diamètre, sur lequel on lisait tracée en lettres romaines noires la fameuse devise de Henri II : Donec totum impleat orbem.
(i) C’est l’ordre qui a esté tenu à la nouvelle et joyeuse entrée que le roi très chrestien Henri deuxiesme de ce nom a faicte en sa bonne ville et cité de Paris le seizième jour de juin 1549. — On le vend à Paris par Jehan Dallier.
A la fontaine du Ponceau, rue Saint-Denis, on retrouvait cette personnification du peuple, qui jusqu’alors avait eu si peu de part dans les lètes royales.
Trois Fortunes s’offraient au regard. La première d’or, la seconde d'argent, la troisième de plomb. La première représentait la Fortune du roi et du -royaume, en raison de quoi on lui avait « baillé tout exprès un gouvernail en dextre », de son bras gauche elle tenait une corne d abondance.
La seconde était la Fortune des nobles, armée en amazone, t une targue en sa senestre », de la main droite elle faisait mine de tirer une épée hors du fourreau.
ENTRÉE DE HENRI 11 Décoration de la porte Saint-Denis.
La tierce Fortune, plus modeste et plus simple, était celle du peuple; « elle tenoit sa "main droite dessus son estomach en signe de fidélité et d’innocence, en la gauche elle portoit un coultre de charrue et des ailes au dos pour manifester à chacun sa diligence toujours laborieuse. »
Devant Saint-Jacques de l’Hôpital se trouvait un arc de triomphe d’ordre Corinthien , surmonté d'une Gallia couronnée de trois tours représentant ses parties, savoir: l’Aquitanique, la Belgique et la Celtique. Enfin , devant l’église du Saint-Sépulcre , également rue Saint-Denis , un animal qui. passait alors pour à demi fabuleux, un rhinocéros, supportait une 'pyramide de soixante-dix pieds de hauteur, au sommet de laquelle se dressait une France armée à l’antique, revêtue d’un manteau impérial azuré et semé de fleurs de lis d’or, menaçante d’allure, avec cette devise : Quos ego.
Devant le Châtelet, à l’endroit appelé l’Apport-Paris, on avait élevé un portique à deux rangs de colonnes. Sous ce portique on apercevait une Lutèce représentant une nouvelle Pandora, « vestue en nimphe, les cheveux espars sur ses espaulles, et au demourant tressez à l’entour de sa teste d’une merveilleuse bonne grâce. Agenouillée d’un genouil, comme pour faire honneur au roy à sa réception, elle faisoit contenance d'ouvrir d’une de ses mains un vase antique seulement remply de tous les heureux presens des puissances
Arc de triomphe devant Saint-Jacques de l’Hôpital.
celestes, non des infortunez qui furent jadis mis en l’urne de Vulcan; et tenoit l'autre main levée en l’air, comme pour rendre la majesté royale attentive à son dire, qui estoit un quatrin escript en lettres d’or sur un fond noir, contenant ces paroles :
Jadis chacun des dieux fist un double présent A la fille Vulcan, qui s’en nomma Pandore ;
Mais, Sire, chacun d’eulx de tous biens me décore;
Et, puisqu'à vous je suis, tout est vostre à présent.
Sur la frise de ce portique étoit escript en lettres d’or sur fond d’azur : Sofpes te sofpite vivant ; et
Rhinocéros triomphal devant l’église du Sépulcre.
en un tableau faict de relief au dessus de la teste de cette Pandore, y avoit aussi en lettres d’or : Lutetia nova Pandora.
Lutetia nova Pandora ! — Cela n’est-il pas vraiment charmant et profond? Il semble parfois que, pareils à ces Romains qui avaient des noms mystérieux pour désigner la Ville sacrée, nos aïeux aient eu des intuitions de l’Avenir et prédit, en de certaines allégories, les destinées futures de leur cité. Retirez ces allégories de la poussière des vieux livres, et vous les retrouvez poétiques et fraîches encore comme les signes d’un oracle écrits sur la feuille d’un arbre toujours vert. N’est-elle point véritablement la nouvelle Pandore, cette cité irrésistible et changeante qui a jeté sur le monde tant d'idées, de chefs-d’œuvre, d’appels généreux et aussi tant de troubles, de sophismes et de mensonges? Il n’est point jusqu’à l’urne qui ne paraisse symbolique et ne rappelle cette urne du suffrage universel d’où tant de maux et tant de biens sont sortis à la fois.
ENTRÉE DE HENRI II Lutetia nova Pandora : Portique devant le Châtelet.
A l’entrée du pont Notre-Dame, nouvel arc de triomphe tendu à l’intérieur d’étoffes d’argent sur fond noir, c’est-à-dire aux couleurs de Henri II. Au-dessus un grand Typhis de dix pieds de stature, « dont la figure approchoit bien fort de celle du roy. » Il tenait à la main un mât de navire garni de sa hune et d’une grande voile; à sa droite était un Castor, à sa gauche, un Pollux.
Dans des niches étaient les Argonautes fameux, Télamon, Peleus, Hercule, Hylas, Theseus, Pyrithoüs, Zerus et Calaüs. Des tableaux reproduisaient les principaux épisodes de la conquête de la Toison d’or.
Au milieu de l’arc pendait un cartouche garni de ce quatrain :
Par l’antique Typhis Argo fut gouvernée Pour aller conquérir d’or la riche toison Et par vous roi prudent à semblable raison Sera nostre grand nef heureusement menée.
« Cela étoit dit au roy, » insinue finement le narrateur, <c pour autant qu’il est gouverneur de la nef de Paris non inférieure à l’ancienne Argo. »
Toutes les maisons du pont Notre-Dame disparaissaient sous une décoration uniforme composée de Sirènes placées de distance en distance et tenant des festons de lierre.
En sortant du pont, on franchissait encore un arc de triomphe que surmontaient un Phœbus et une Phœbé, peut-être en l’honneur de Diane, la maîtresse avouée du roi. Nos bons aïeux avaient de ces indulgences.
C’était au Palais que devait se célébrer le banquet officiel. A l’entrée de la Grande Salle, devant le
Portique devant la cour du Mai.
perron de la cour du Mai, un arc de triomphe monumental à double ouverture avait été érigé. Sur le piédestal de la colonne du milieu se dressait une Minerve « tant exquise en sa forme que si elle eût été telle en Ida le berger Phrygien n’eût pas adjugé la pomme d'or à Vénus. » Sous ses pieds étaient placés ces livres qui, nés d’hier, jouaient déjà un si grand rôle dans le monde, pour faire entendre que Pallas est trésorière de science. De sa main droite la déesse présentait des fruits, de l'autre « elle espreignait sa mamelle d’où sortait du lait signifiant la douceur qui provient des bonnes 'lettres. »
A chaque angle de l’arc de triomphe, des Harpies portaient dans leurs griffes un flambeau d’où sortait une fumée parfumée plus odorante que benjoin. Sur le couronnement deux nymphes tenaient un chapeau de fleurs suspendu au-dessus des armes de France.
Ludovic Basclicl, Éditeur.
Collection Victorien Sardou.