‹ Les feuilees d'automneChapitre 12 sur 60 · A M. DAVID, STATUAIRE · texte numérisé non relu

A M. DAVID, STATUAIRE

Sans toi peut-être sa mémoire

Pâlirait d'un oubli fatal ;

Mais c'est toi qui sculptes sa gloire

Visible sur un piédestal.

Ce fanal, perdu pour le monde,

Feu rampant dans la nuit profonde,

S'éteindrait, sans montrer sur l'onde

Ni les écueils ni le chemin.

C'est ton souffle qui le ranime;

C'est toi qui, sur le sombre abîme,

Dresses le colosse sublime

Qui prend le phare dans sa main.

Lorsqu'à tes yeux une pensée Sous les traits d'un grand homme a lui, Tu la fais marbre, elle est fixée, Et les peuples disent : C'est lui.

Mais avant d'être pour la foule, Longtemps dans ta tête elle roule Comme une flamboyante houle Au fond du volcan souterrain ; Loin du grand jour qui la réclame Tu la fais bouillir dans ton âme; Ainsi de ses langues de flamme Le feu saisit l'urne d'airain.

Va! que nos villes soient remplies De tes colosses radieux I Qu'à jamais tu te multiplies Dans un peuple de demi-dieux!

Fais de nos cités des Corinthes!

Oh! ta pensée a des étreintes Dont l'airain garde les empreintes, Dont le granit s'enorgueillit!

Honneur au sol que ton pied foule I Un métal dans tes veines coule ;

Ta tête ardente est un grand moule D'où l'idée en bronze jaillit!

Bonaparte eât voulu renaître De marbre et géant sous ta main; Cromwell, son aïeul et son maître, T'eût livré son front surtiumain; Ton bras eût sculpté pour l'Espagne Charles-Quint; pour nous, Charlemagne, Un pied sur l'hydre d'Allemagne, L'autre sur Rome aux sept coteaux; Au sépulcre prêt à descendre, César t'eût confié sa cendre ; Et c'est toi qu'eût pris Alexandre Pour lui tailler le mont AthosI

88 Juillet 1828.

Te réfèrent fluctus I EouACB.

Naguère une même tourmente, Ami, battait nos deux esquifs; Une même vague écumante Nous jetait aux mêmes récifs; Les mêmes haines débordées Gonflaient sous nos nefs inondées Leurs flots toujours multipliés, Et, comme un océan qui roule, Toutes les tètes de la foule Hurlaient à la fois sous nos pieds l

Qu'allais-je faire en cet orage.

Moi qui m'échappais du berceau?

Moi qui vivais d'un peu d'ombrage Et d'un peu d'air, comme l'oiseau ?

A cette mer qui le repousse Pourquoi livrer mon nid de mousse Où le jour n'osait pénétrer?

Pourquoi donner à la rafale Ma belle robe nuptiale Comme une voile à déchirer?

C'est que, dans mes songes de flamme, C'est que, dans mes rêves d'enfant, J'avais toujours présents à l'âme Ces hommes au front triomphant, Qui, tourmentés d'une autre terre, En ont deviné le mystère Avant que rien en soit venu, Dont la tête au ciel est tournée.

Dont l'âme, boussole obstinée, Toujours cherche un pôle inconnu.

Ces Gamas, en qui rien n'efîace

Leur indomptable ambition.

Savent qu'on n'a vu qu'une face

De l'immense création.

Ces Colombs, dans leur main profonde.

Pèsent la terre et pèsent l'onde

Comme à la balance du ciel,

Et, voyant d'en haut toute cause,

Sentent qu'il manque quelque chose

A l'équilibre universel.

Ce contre-poids qui se dérobe, Ils le chercheront, ils iront; Ils rendront sa ceinture au globe, A l'univers son double front.

Ils partent, on plaint leur folie.

L'onde les emporte; on oublie Le voyage et le voyageur... —

Tout à coup de la mer profonde Ils ressortent avec leur monde, Comme avec sa perle un plongeur l

Voilà quelle était ma pensée.

Quand sur le flot sombre et grossi Je risquai ma nef insensée, Moi, je cherchais un monde aussi!

Mais, à peine loin du rivage, J'ai vu sur l'océan sauvage Commencer dans un tourbillon Cette lutte qui me déchire Entre les voiles du navire Et les ailes de l'aquilon.

C'est alors qu'en l'orage sombre J'entrevis ton mât glorieux Qui, bien avant le mien, dans l'ombre, Fatiguait l'autan furieux.

Alors, la tempête était haute, Nous combattîmes côte à côte.

Tous deux, moi barque, toi vaisseau. Comme le frère auprès du frère.

Comme le nid auprès de l'aire, Comme auprès du lit le berceau.

L'autan criait dans nos antennes, Le flot lavait nos ponts mouvants, Nos banderoles incertaines Frissonnaient au souffle des vents.

Nous voyions les vagues humides Comme des cavales numides Se dresser, hennir, écumer ; L'éclair, rougissant chaque lame, Mettait des crinières de flamme A tous ces coursiers de la mer.

Nous, échevelés dans la brume, Chantant plus haut dans l'ouragan, Nous admirions la vaste écume Et la beauté de l'océan, Tandis que la foudre sublime Planait tout en feu sur l'abîme.

Nous chantions, hardis matelots, La laissant passer sur nos têtes.

Et, comme l'oiseau des tempêtes.

Tremper ses ailes dans les flots.

Échangeant nos signaux fidèles Et nous saluant de la voix.

Pareils à deux sœurs hirondelles, Nous voulions, tous deux à la fois, Doubler le même promontoire.

Remporter la même victoire, Dépasser le siècle en courroux; Nous tentions le même voyage; Nous voyions surgir dans l'orage Le même Adamastor jaloux.

Bientôt la nuit toujours croissante.

Ou quelque vent qui t'emportait,

M'a dérobé ta nef puissante

Dont l'ombre auprès de moi flottait.

Seul je suis resté sous la nue.

Depuis, l'orage continue.

Le temps est noir, le vent mauvais;

L'ombre m'enveloppe et m'isole.

Et, si je n'avais ma boussole,

Je ne saurais pas où je vais.

Dans cette tourmente fatale J'ai passé les nuits et les jours.

J'ai pleuré la terre natale,

Et mon enfance et mes amours.

Si j'implorais le flot qui gronde,

Toutes les cavernes de Tonde

Se rouvraient jusqu'au fond des mers;

Si j'invoquais le ciel, l'orage

Avec plus de bruit et de rage

Secouait sa gerbe d'éclairs.

Longtemps, laissant le vent bruire, Je t'ai cherché, criant ton nom.

Voici qu'enfin je te vois luire A la cime de l'horizon.

Mais ce n'est plus la nef ployée, Battue, errante, foudroyée Sous tous les caprices des cieux, Rêvant d'idéales conquêtes.

Risquant à travers les tempêtes Un voyage mystérieux ;

C'est un navire magnifique Bercé par le flot souriant, Qui, sur l'océan pacifique, "Vient du côté de l'orient.

Toujours en avant de sa voile On voit cheminer une étoile Qui rayonne à l'œil ébloui ; Jamais on ne le voit éclore Sans une étincelante aurore Qui se lève derrière lui.

Le ciel serein, la mer sereine, L'enveloppent de tous côtés; Par ses mâts et par sa carène 11 plonge aux deux immensités.

Le flot s'y brise en étincelles ;

Ses voiles sont comme des ailes Au souffle qui vient les gonfler; Il vogue, il vogue vers la plage, Et, comme le cygne qui nage, On sent qu'il pourrait s'envoler.

Le peuple, auquel il se révèle Comme une blanche vision, Roule, prolonge et renouvelle Une immense acclamation.

La foule inonde au loin la rive.

Oh ! dit-elle, il vient, il arrive l Elle l'appelle avec des pleurs, Et le vent porte au beau navire.

Comme à Dieu l'encens et la myrrhe, L'haleine de la terre en fleurs!

Oh ! rentre au port, esquif sublime, Jette l'ancre loin des frimas!

Vois cette couronne unanime Que la foule attache à tes mâts 1 Oublie et l'onde et l'aventure. Et le labeur de la mâture, Et le souffle orageux du nord!

Triomphe à l'abri des naufrages, Et ris-toi de tous les orages Qui rongent les chaînes du port!

Tu reviens de ton Amérique!

Ton monde est trouvé ! — Sur les flots

Ce monde, à ton souffle lyrique.

Comme un œuf sublime est éclos!

C'est un univers qui s'éveille!

Une création pareille

A celle qui rayonne au jour!

De nouveaux infinis qui s'ouvrent I

Un de ces mondes que découvrent Ceux qui de Tâme ont fait le tour!

Tu peux dire à qui doute encore :

« J'en viens! j'en ai cueilli ce fruit. Votre aurore n'est pas l'aurore, Et votre nuit n'est pas la nuit.

Votre soleil ne vaut pas l'autre.

Leur jour est plus beau que le vôtre.

Dieu montre sa face en leur ciel.

J'ai vu luire une croix d'étoiles Clouée à leurs nocturnes voiles Comme un labarum éternel. »

Tu dirais la verte savane, Les hautes herbes des déserts, Et les bois dont le zéphyr vanne Toutes les graines dans les airs ; Les grandes forêts inconnues; Les caps d'où s'envolent les nues Comme l'encens des saints trépieds; Les fruits de lait et d'ambroisie, Et les mines de poésie Dont tu jettes l'or à leurs pieds.

Et puis encor tu pourrais dire,

Sans épuiser ton univers,

Ses monts d'agate et de porphyre,

Ses fleuves qui noieraient leurs mers ;

De ce monde né de la veille

Tu peindrais la beauté vermeille,

Terre vierge et féconde à tous.

Patrie où rien ne nous repousse :

Et ta voix magnifique et douce

Les ferait tomber à genoux.

Désormais, tous tes voyages Vers ce monde trouvé par toi, En foule ils courront aux rivages.

Comme un peuple autour de son roi.

Mille acclamations sur l'onde Suivront longtemps ta voile blonde Brillant en mer comme un fanal, Salueront le vent qui t'enlève, Puis sommeilleront sur la grève Jusqu'à ton retour triomphal.

Ah ! soit qu'au port ton vaisseau dorme,

Soit qu'il se livre sans effroi

Aux baisers de la mer diiïorrae

Qui hurle béante sous moi,

De ta sérénité sublime

Regarde parfois dans l'abîme,

Avec des yeux de pleurs remplis,

Ce point noir dans ton ciel limpide,

Ce tourbillon sombre et rapide

Qui roule une voile en ses plis.

C'est mon tourbillon, c'est ma voile I C'est l'ouragan qui, furieux, A mesure éteint chaque étoile " Qui se hasarde dans mes cieux!

C'est la tourmente qui m'emporte !

C'est la nuée ai'dente et forte Qui se joue avec moi dans l'air.

Et, tournoyant comme une roue, Fait étincelcr sur ma proue Le glaive acéré de l'éclair !

Alors, d'un cœur tendre et fidèle,

Ami, souviens-loi de l'ami

Que toujours |)oursuit à coups d'aile

Le vent dans ta voile endormi.

Songe que du sein de l'orage Il t'a vu surgir au rivage Dans un triomphe universel, Et qu'alors il levait la tête, Et qu'il oubliait sa tempête Pour chanter l'azur de ton ciel !

Et si mon invisible monde Toujours à l'horizon me fuit. Si rien ne germe dans cette onde Que je laboure jour et nuit, Si mon navire de mystère Se brise à cette ingrate terre Que cherchent mes yeux obstinés.

Pleure, ami, mon ombre jalouse !

Colomb doit plaindre Lapeyrouse.

Tous deux étaient prédestinés.

Juin 1830.

^stuat infelli

Un jour au mont Atlas les collines jalouses

Dirent : — Vois nos prés verts, vois nos fraîches pelouses

Où vient la jeune fille, errant en liberté,

Chanter, rire, et rêver après qu'elle a chanté;

Nos pieds que l'océan baise en grondant à peine,

Le sauvage océan ! notre tête sereine,

A qui l'été de flamme et la rosée en pleurs

Font tant épanouir de couronnes de fleurs.

Mais toi, géant! — d'où vient que sur ta tête chauve

Planent incessamment des aigles à l'œil fauve?

Qui donc, comme une branche où l'oiseau fait son nid,

Courbe ta large épaule et ton dos de granit ?

Pourquoi dans tes flancs noirs tant d'abîmes pleins d'ombre?

Quel orage éternel te bat d'un éclair sombre?

O'ii t'a mis tant de neige et de rides au front? Et ce front, où jamais printemps ne souriront, Qui donc le courbe ainsi? quelle sueur l'inonde?... —

Atlas leur répondit : — C'est que je porte un monde.

24 avril 1830.

DÉDAIN

Yo contra todos y todos contra yo.

Romance del Viejo Arias^

Qui peut savoir combien de Jalouses pensées, De liaines, par l'envie en tout lieu ramassées, De sourds ressentiments, d'inimitiés sans frein, D'orages à courber les plus sublimes têtes, Combien de passions, de fureurs, de tempêtes. Grondent autour de toi, jeune homme au front serein?

Tu ne le sais pas, toi I — Car tandis qu'à ta base La gueule des serpents s'élargit et s'écrase, Tandis que ces rivaux, que tu croyais meilleurs. Vont t'assiégeant en foule, ou dans la nuit secrète Creusent maint piège infâme à ta marche distraite, Pensif, tu regardes ailleurs.

Ou si parfois leurs cris montent jusqu'à ton âme, Si ta colère, ouvrant ses deux ailes de flamme, Veut foudroyer leur foule acharnée à ton nom,

Avant que le volcan n'ait trouvé son issue, Avant que tu n'aies mis la main à ta massue, Tu te prends à sourire et tu dis : A quoi bon ?

Puis voilà que revient ta chère rêverie, Famille, enfance, amour, Dieu, liberté, patrie ; La lyre à réveiller ; la scène à rajeunir; Napoléon, ce dieu dont tu seras le prêtre; Les grands hommes, mépris du temps qui les voit naître, Religion de l'avenir 1

Allez donc! ennemis de son nom! foule vaine 1 Autour de son génie épuisez votre haleine! Recommencez toujours ! ni trêve, ni remord. Allez, recommencez, veillez, et sans relâche Roulez votre rocher, refaites votre tâche. Envieux ! — Lui poëte, il chante, il rêve, il dort.

Votre voix, qui s'aiguise et vibre comme un glaive, N'est qu'une voix de plus dans le bruit qu'il soulève. La gloire est un concert de mille échos épars, Chœurs de démons, accords divins, chants angéliques, Pareil au bruit que font dans les places publiques Une multitude de chars.

Il ne vous connaît pas. — Il dit par intervalles Qu'il faut aux jours d'été l'aigre cri des cigales, L'épine à mainte fleur; que c'est le sort commun;

DÉDAIN. 73

Que ce serait pitié d'écraser la cigale ;

Que le trop bien est mal ; que la rose au Bengale

Pour être sans épine est aussi sans parfum.

Et puis, qu'importe? amis, ennemis, tout s'écroule. C'est au même tombeau que va toute la foule. Rien ne touche un esprit que Dieu même a saisi. Trônes, sceptres, lauriers, temples, chars de victoire. On ferait à des rois des couronnes de gloire De tout ce qu'il dédaigne icil

Que lui font donc ces cris où votre voix s'enroue ? Que sert au flot amer d'écumer sur la proue ? Il ignore vos noms, il n'en a point souci, Et quand, pour ébranler l'édifice qu'il fonde, La sueur de vos fronts ruisselle et vous inonde, Il ne sait même pas qui vous fatigue ainsi.

Puis, quand il le voudra, scribes, docteurs, poètes, Il sait qu'il peut, d'un souffle, en vos bouches muettes

Éteindre vos clameurs Et qu'il emportera toutes vos voix ensemble, . Comme le vent de mer emporte où bon lui semble La chanson des rameurs.

En vain vos légions l'environnent sans nombre, Il n'a qu'à se lever pour couvrir de son ombre A la fois tous vos fronts;

Il n'a qu'à dire un mot pour couvrir vos voix grêles, Comme un char en passant couvre le bruit des ailes De mille moucherons.

Quand il veut, vos flambeaux, sublimes auréoles Dont vous illuminez vos temples, vos idoles,

Vos dieux, votre foyer, Phares éblouissants, clartés universelles, Pâlissent à l'éclat des moindres étincelles Du pied de son coursier.

26 avril 1830.

Ib Ood is ail.

Devise des Saltoun

0 toi qui si longtemps vis luire à mon côté Le jour égal et pur de la prospéiùté, Toi qui, lorsque mon âme allait de doute en doute, Et comme un voyageur te demandait sa route, Endormis sur ton sein mes rêves ténébreux, Et pour toute raison disais : Soyons heureux! Hélas! 6 mon amie, hélas! voici que l'ombre Envahit notre ciel, et que la vie est sombre; Voici que le malheur s'épanche lentement Sur l'azur radieux de noire firmament Voici qu'à nos regards s'obscurcit et recule Notre horizon, perdu dans un noir crépuscule. Or, dans ce ciel, où va la nuit se propageant. Comme un oeil lumineux, vivant, intelligent. Vois-tu briller là-bas cette profonde étoile? Des mille vérités que le bonheur nous voile, C'est une qui paraît I c'est la première encor Qui nous ait éblouis de sa lumière d'or !

Notre ciel, que déjà la sombre nuit réclame,

N'a plus assez d'éclat pour cacher cette flamme.

Et du sud, du couchant, ou du septentrion.

Chaque ombre qui survient donne à l'astre un rayon.

Et plus viendra la nuit, et plus, à plis funèbres.

S'épaissiront sur nous son deuil et ses ténèbres,

Plus, dans ce ciel sublime, à nos yeux enchantés.

En foule apparaîtront de splendides clartés;

Plus nous verrons dans l'ombre, où leur loi les rassemble.

Toutes les vérités étinceler ensemble.

Et graviter autour d'un centre impérieux.

Et rompre et renouer leur chœur mystérieux.

Cette fatale nuit, que le malheur amène.

Fait voir plus clairement la destinée humaine.

Et montre à ses deux bouts, écrits en traits de feu.

Ces mots : Ame immortelle ! éternité de Dieu !

Car tant que luit le jour, de son soleil de flamme Il accable nos yeux, il aveugle notre âme. Et nous nous reposons dans un doute serein Sans savoir si le ciel est d'azur ou d'airain. Mais la nuit rend aux cieux leurs étoiles, leurs gloires, Candélabres que Dieu pend à leurs voûtes noires. L'œil dans leurs profondeurs découvre à chaque pas Mille mondes nouveaux qu'il ne soupçonnait pas. Soleils plus flamboyants, plus chevelus dans l'ombre. Qu'en l'abîme sans fin il voit luire sans nombre I

9 août 1829.

Quot libras in duce summo ♦

JUVBNAL.

C'est une chose grande et que tout homme envie D'avoir un lustre en soi qu'on répand sur sa vie, D'être choisi d'un peuple à venger son affront. De ne point faire un pas qui n'ait trace en l'histoire, Ou de chanter les yeux au ciel, et que la gloire Fasse avec un regard reluire votre front.

Il est beau de courir par la terre usurpée. Disciplinant les rois du plat de son épée. D'être Napoléon, l'empereur radieux.

D'être Dante, à son nom rendant les voix muettes. Sans doute ils sont heureux les héros, les poètes, Ceux que le bras fait rois, ceux que l'esprit fait dieux. Il est beau, conquérant, législateur, prophète. De marcher dépassant les hommes de la tête,

D'être en la nuit de tous un éclatant flambeau ; Et que de vos vingt ans vingt siècles se souviennent I.., — Voilà ce que je dis. Puis des pitiés me viennent Quand je pense à tous ceux qui sont dans le tombeau I

16 juillet 182V.

Oh primaTera! gioventii dell' annol Oh gioTentù, primaTera délia vital

0 mes lettres d'amour, de vertu, de Jeunesse,

C'est donc vous 1 Je m'enivre encore à votre ivresse ;

Je vous lis à genoux.

Souffrez que pour un jour je reprenne votre âge ! Laissez-moi me cacher, moi, l'heureux et le sage,

Pour pleurer avec vous !

J'avais donc dix-huit ans 1 j'étais donc plein de songes l L'espérance en chantant me berçait de mensonges.

Un astre m'avait lui 1 J'étais un dieu pour toi qu'en mon cœur seul je nomme l J'étais donc cet enfant, hélas ! devant qui l'homme

Rougit presque aujourd'hui !

0 temps de rêverie, et de force, et de grâce 1 Attendre tous les soirs une robe qui passe I

Baiser un gant jeté I Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire! Être pur, être lier, être sublime et croire

A toute pureté 1

A présent, j'ai senti, j'ai vu, je sais. — Qu'importe Si moins d'illusions viennent ouvrir ma porte

Qui gémit en tournant?

Oli î que cet âge ardent, qui me semblait si sombre, A côté du bonheur qui m'abrite à son ombre,

Rayonne maintenant!

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années, Pour m'avoir fui si vite et vous être éloignées.

Me croyant satisfait?

Hélas! pour revenir m'apparaître si belles. Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes

Que vous ai-je donc fait?

Oh ! quand ce doux passé, quand cet âge sans tache. Avec sa robe blanche où notre amour s'attache,

Revient dans nos chemins.

On s'y suspend, et puis que de larmes amères Sur les lambeaux flétris de vos jeunes chimères

Qui vous restent aux mains!

Oublions! oublions! Quand la jeunesse est morte, Laissons-nous emporter par le vent qui l'emporte

A l'horizon obscur.

Rien ne reste de nous; notre œuvre est un problème. L'homme, fantôme errant, passe sans laisser même

Son ombre sur le murl

Mai 1830.

Sinite parvulos venire ad me.

Jésus.

Laissez. — Tous ces enfants sont bien là. — Qui vous dit Que la bulle d'azur que mon souffle agrandit

A leur souffle indiscret s'écroule?

Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris, Eflfarouchent la muse et chassent les péris? —

Venez, enfants, venez en foule!

Venez autour de moil Riez, chantez, courez! Votre œil me jettera quelques rayons dorés,

Votre voix charmera mes heures.

C'est la seule, en ce monde où rien ne nous sourit, Qui vienne du dehors sans troubler dans l'esprit

Le chœur des voix intérieures.

Fâcheux, qui les vouliez écarter ! — Croyez-vous Que notre cœur n'est pas plus serein et plus doux Au sortir de leurs jeunes rondes?

Croyez-vous que j'ai peur quand je vois au milieu De mes rêves rougis ou de sang ou de feu Passer toutes ces têtes blondes?

La vie est-elle donc si charmante à vos yeux, Qu'il faille préférer à tout ce bruit joyeux

Une maison vide et muette?

N'ôtez pas, la pitié même vous le défend, Un rayon de soleil, un sourire d'enfant

Au ciel sombre, au cœur du poëte!

— Mais ils s'effaceront à leurs bruyants ébats, Ces mots sacrés que dit une muse tout bas,

Ces chants purs où l'âme se noie?... - Ehl que m'importe à moi, muse, chants, vanité. Votre gloire perdue et l'immortalité.

Si j'y gagne une heure de joie !

La belle ambition et le rare destin !

Chanter! toujours chanter pour un écho lointain!

Pour un vain bruit qui passe et tombe! "Vivre abreuvé de fiel, d'amertume et d'ennuis! Expier dans ses jours les rêves de ses nuits!

Faire un avenir à sa tombe !

Oh ! que j'aime bien mieux ma joie et mon plaisir, Et toute ma famille avec tout mon loisir,

Dût la gloire ingrate et frivole.

Dussent mes vers, troublés de ces ris familiers. S'enfuir, comme devant un essaim d'écoliers

Une troupe d'oiseaux s'envole!

Mais non. Au milieu d'eux rien ne s'évanouit. L'orientale d'or plus riche épanouit Ses fleurs peintes et ciselées,

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