‹ Les feuilees d'automneChapitre 29 sur 60 · RUE SAINT-BENOIT · texte numérisé non relu

RUE SAINT-BENOIT

Les quelques vers placés en tête de ce volume indiquent la pensée qu'il contient. Le prélude explique les chants.

Tout aujourd'hui, dans les idées comme dans les choses, dans la société comme dans l'individu, est à l'état de crépuscule. De quelle nature est ce crépuscule? de quoi sera-t-il suivi? Question immense, la plus haute de toutes celles qui s'agitent confusément dans ce siècle où un point d'interrogation se dresse à la fin de tout. La société attend que ce qui est à l'horizon s'allume tout à fait ou s'éteigne complètement. Il n'y a rien de plus à dire.

Quant à ce volume en lui-même, l'auteur n'en dira rien non plus. A quoi bon faire remarquer le fil, à peine visible peut-être, qui lie ce livre aux livres précédents? C'est toujours la même pensée avec d'autres soucis, la même onde avec d'autres vents, le même front avec d'autres rides, la même vie avec un autre âge.

Il insistera peu sur cela. Il ne laisse même subsister dans ses ouvrages ce qui est personnel que parce que c'est peut-être quelquefois un reflet de ce qui est général. Il ne croit pas que son individualité, comme on dit aujourd'hui en assez mauvais style, vaille la peiae d'être autrement étudiée. Ainsi, quelque idée qu'on veuille

bien s'en faire, n'est-elle que très peu clairement entrevue dans ses livres. L'auteur est fort loin de croire que toutes les parties de celuici en particulier puissent jamais être considérées comme matériaux positifs pour l'histoire d'un cœur humain quelconque. Il y a dans ce volume beaucoup de choses rêvées.

Ce qui est peut-être exprimé parfois dans ce recueil, ce qui a été la principale préoccupation de l'auteur en jetant çà et là les vers qu'on va lire, cest cet étrange état crépusculaire de l'âme et de la société dans le siècle où nous vivons; c'est cette brume au dehors, cette incertitude au dedans; c'est ce je ne sais quoi d'à demi éclairé qui nous environne. De là, dans ce livre, ces cris d'espoir mêlés d'hésitation, ces chants d'amour coupés de plaintes, cette sérénité pénétrée de tristesse, ces abattements qui se réjouissent toutà coup, ces dé-! faillances relevées soudain, cette tranquillité qui souffre, ces troubles) intérieurs qui remuent à peine la surface du vers au dehors, ces tumultes politiques contemplés avec calme, ces retours religieux de^ la place publique à la famille, cette crainte que tout n'aille s'obscurcissant, et par moments cette foi joyeuse et bruyante à l'épanouissement possible de rhumanité. Dans ce livre, bien petit cependant en présence d'objets si grands, il y a tous les contraires, le doute et le dogme, le jour et la nuit, le coin sombre et le point lumineux, comme dans tout ce que nous voyons, comme dans tout ce que nous penson? en ce siècle; comme dans nos théories politiques, comme dans nos opinions religieuses, comme dans notre existence domestique; comme dans l'histoire qu'on nous fuit, comme dans la vie que nous faisons.

Le dernier mot que doit ajouter ici l'auteur, c'est que dans cette époque livrée à l'attente et à la transition, dans cette époque oîi la discussion est si acharnée, si tranchée, si absolument arrivée à l'extrême, qu'il n'y a guère aujourd'hui d'écoutés, de compris et d'applaudis que deux mots, le Oui elle Non, il n'est pourtant, lui, ni de ceux qui nient, ni de ceux qui affirment.

l\ est de ceux qui espèrent.

25 octobre 1835.

De quel nom te nommer, heure trouble où nous sommes? Tous les fronts sont baignés de livides sueurs. Dans les hauteurs du ciel et dans le cœur des hommes Les ténèbres partout se mêlent aux lueurs.

Croyances, passions, désespoirs, espérances,

Rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la nuit;

Et le monde, sur qui flottent les apparences,

Est à demi couvert d'une ombre où tout reluit.

Le bruit que fait cette ombre assourdit la pensée ; Tout s'y mêle, depuis le chant de l'oiseleur Jusqu'au frémissement de la feuille froissée Qui cache un nid peut-être ou qui couve une fleur.

Tout s'y mêle ! les pas égarés hors des voies Qui cherchent leur chemin dans les champs spacieux; Les roseaux verts froissant leurs luisantes courroies; Les angélus lointains dispersés dans les cieux;

Le lierre tressaillant dans les fentes des voûtes; Le vent, funeste au loin au nocher qui périt; Les chars embarrassés dans les tournants des routes, S'accrochant par l'essieu comme nous par l'esprit;

La mendiante en pleurs qui marche exténuée;

Celui qui dit Satan ou qui dit Jéhova;

La clameur des passants bientôt diminuée;

La voix du cœur qui sent, le bruit du pied qui va;

Les ondes que toi seul, ô Dieu, comptes et nommes; L'air qui fuit; le caillou parle ruisseau lavé; Et tout ce que, chargés des vains projets des hommes, Le soc dit au sillon et la roue au pavé;

Et la barque, où dans l'ombre on entend une lyre, Qui passe, et loin du bord s'abandonne au courant; Et l'orgue des forêts qui sur les monts soupire; Et cette voix qui sort des villes en pleurant;

Et l'homme qui gémit à côté de la chose;

Car dans ce siècle, en proie aux sourires moqueurs.

Toute conviction en peu d'instants dépose

Le doute, lie affreuse, au fond de tous les cœurs.

Et de ces bruits divers, redoutable ou propice. Sort l'étrange chanson que chante sans flambeau Cette époque en travail, fossoyeur ou nourrice. Qui prépare une crèche ou qui creuse un tombeau.

L'orient! l'orient! qu'y voyez-vous, poètes? Tournez vers l'orient vos esprits et vos yeux.

« Hélas! ont répondu leurs voix longtemps muettes, Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux;

« Un jour mystérieux dans le ciel taciturne, Qui blanchit l'horizon derrière les coteaux, Pareil au feu lointain d'une forge nocturne Qu'on voit sans en entendre encore les marteaux.

« Mais nous ne savons pas si cette aube lointaine Vous annonce le jour, le vrai soleil ardent; Car, survenus dans l'ombre à cette heure incertaine, Ce qu'on croit l'orient peut-être est l'occident.

« C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore ! Peut-être ce soleil vers qui l'homme est penché, Ce soleil qu'on appelle à l'horizon qu'il dore, Ce soleil qu'on espère est un soleil couché ! » —

Seigneur! est-ce vraiment l'aube qu'on voit éclore? Oh! l'anxiété croît de moment en moment. N'y voit-on déjà plus? n'y voit-on pas encore? Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement?

Dans l'âme et sur la terre effrayant crépuscule! Les yeux pour qui fut fait, dans un autre univers, Ce soleil inconnu qui vient ou qui recule. Sont-ils déjà fermés ou pas encore ouverts?

Ce tumulte confus, où nos esprits s'arrêtent, Peut-être c'est le bruit, fourmillant en tout lieu, Des ailés qui partout pour le départ s'apprêtent. Peut-êti'een ce moment la terre dit : adieu!

Ce tumulte confus qui frappe noire oreille, Parfois pur comme un souffle et charmant comme un luth, Peut-être c'est le bruit d'un éden qui s'éveille. Peut-être en ce moment la terre dit : salut!

Là-bas l'arbre frissonne. Est-ce allégresse ou plainte? Là-bas chante un oiseau. Plejire-t-il? a-t-il n? Là-bas l'océan parle. Est-ce joie? est-ce crainte? Là-bas l'homme murmure. Est-ce un chant? est-ce un cri?

A si peu de clarté nulle âme n'est sereine. Triste, assis sur le banc qui s'appuie à son mur, Le vieux prêtre se courbe, et, n'y voyant qu'à peine, A ce jour ténébreux épelle un livre obscur.

0 prêtre I vainement tu rêves, tu travailles. L'homme ne comprend plus ce que Dieu révéla. Partout des sens douteux hérissent leurs broussailles; La menace est ici, mais la promesse est là.

Et qu'importe? Bien loin de ce qui doit nous suivre, Le destin nous emporte, éveillés en dormant. Que ce soit pour mourir ou que ce soit pour vivre, Notre siècle va voir un accomplissement.

Cet horizon, qu'emplit un bruit vague et sonore. Doit-il pâlir bientôt? doit-il bientôt rougir? Esprit de l'homme ! attends quelques instants encore : Ou l'ombre va descendre, ou l'astre va surgir!

Vers l'orient douteux tourné comme les autres, Recueillant tous les bruits formidables et doux. Les murmures d'en haut qui répondent aux nôtres, Le soupir de chacun et la rumeur de tous.

Le poëte, en ses chants où ramertume abonde, Reflétait, écho triste et calme cependant, Tout ce que l'àme rêve et tout ce que le monde Chante, bégaie ou dit dans l'ombre en attendant.

20 octobre i835t

LES CHANTS

DU CRÉPUSCULE

Frères! et vous aussi vous avez vos journées! Vos victoires, de cliène et de fleurs couronnées, Vos civiques lauriers, vos morts ensevelis. Vos triomphes, si beaux à l'aube de la vie, Vos jeunes étendards, troués à faire envie

A de vieux drapeaux d'Austerlitz !

Soyez fiers! vous avez fait autant que vos pères. Les droits d'un peuple entier, conquis par tant de guerres, Vous les avez tirés tout vivants du linceul. Juillet vous a donné, pour sauver vos familles, Trois de ces beaux soleils qui brûlent les bastilles; Vos pères n'en ont eu qu'un seuil

Vous êtes bien leurs fils! c'est leur sang, c'est leur âme Qui fait vos bras d'airain et vos regards de flamme. Ils ont tout commencé; vous avez votre tour. Votre mère, c'est bien cette France féconde Qui fait, quand il lui plaît, pour l'exemple du monde, Tenir un siècle dans un jour.

L'Angleterre jalouse et la Grèce homérique, Toute l'Europe admire, et la jeune Amérique Se lève et bat des mains du bord des océans. Trois jours vous ont suffi pour briser vos entraves. Vous êtes les aînés d'une race de braves, Vous êtes les fils des géants I

C'est pour vous qu'ils traçaient avec des funérailles Ce cercle triomphal de plaines de batailles, Chemin victorieux, prodigieux travail, Qui, de France parti pour enserrer la terre, En passant par Moscou, Cadix, Rome et le Caire, -■ Va de Jemmape à Montmirail!

Vous êtes les enfants des belliqueux lycées ! Là vous applaudissiez nos victoires passées ; Tous vos jeux s'ombrageaient des plis d'un étendard. Souvent Napoléon, plein de grandes pensées. Passant, les bras croisés, dans vos lignes pressées, Aimanta vos fronts d'un regard!

Aigle qu'ils devaient suivre ! aigle de notre armée Dont la plume sanglante en cent lieux est semée, Dont le tonnerre un soir s'éteignit dans les flots, Toi qui les as couvés dans l'aire paternelle, Regarde, et sois joyeuse, et crie, et bats de l'aile, Mère, tes aiglons sont éciosl

Quand notre ville épouvantée, Surprise un matin et sans voix, S'éveilla toute garrottée Sous un réseau d'iniques lois, Chacun de vous dit en son âme :

« C'est une trahison infâme !

Les peuples ont leur lendemain.

Pour rendre leur route douteuse Suffit-il qu'une main honteuse Change l'écriteau du chemin?

« La parole éclate et foudroie Tous les obstacles imprudents; Vérité, tu sais comme on broie Tous les bâillons entre ses dents; Un roi peut te fermer son Louvre; Ta flamme importune, on la couvre, On la fait éteindre aux valets ; Mais elle brûle qui la touche!

Mais on ne ferme pas ta bouche Comme la porte d'un palais!

« Quoi! ce que le temps nous amène, Quoi! ce que nos pères ont fait, Ce travail de la race humaine.

Ils nous prendraient tout en effet!

Quoi! les lois, les chartes, chimère!

Comme un édifice éphémère Nous verrions, en un jour d'été.

Crouler sous leurs mains acharnées

Ton œuvre de quarante années, Laborieuse liberté !

« C'est donc pour eux que les épécs Ont relui du nord au midi !

Pour eux que les têtes coupées Sur les pavés ont rebondi!

C'est pour ces tyrans satellites Que nos pères, braves élites, Ont dépassé Grecs et Romains!

Que tant de villes sont désertes!

Que tant de plaines, jadis vertes, Sont blanches d'ossements humains!

« Les insensés qui font ce rêve N'ont-ils donc pas des yeux pour voir, Depuis que leur pouvoir s'élève, Comme notre horizon est noir?

N'ont-ils pas vu dans leur folie Que déjà la coupe est remplie.

Qu'on les suit des yeux en rêvant, Qu'un foudre lointain nous éclaire Et que le lion populaire Regarde ses ongles souvent? »

Alors tout se leva. — L'homme, l'enfant, la femme. Quiconque avait un bras, quiconque avait une âme, Tout vint, tout accourut. Et la ville à grand bruit Sur les lourds bataillons se rua jour et nuit.

En vain boulets, obus, la balle et les mitrailles, De la vieille cité déchiraient les entrailles; Pavés et pans de murs croulant sous mille eflorts Aux portes des maisons amoncelaient les morts; Les bouches des canons trouaient au loin la foule, Elle se refermait comme une mer qui roule; Et, de son râle aûreux ameutant les faubourgs, Le tocsin haletant bondissait dans les tours.

lY

Trois jours, trois nuits, dans la fournaise Tout ce peuple en feu bouillonna.

Crevant l'écharpe béarnaise Du fer de lance d'Iéna.

En vain dix légions nouvelles Vinrent s'abattre à grand bruit d'ailes Dans le formidable foyer; Chevaux, fantassins et cohortes Fondaient comme des branches mortes Qui se tordent dans le brasier.

Comment donc as-tu fait pour calmer ta colère, Souveraine cité qui vainquis en trois jours? Comment donc as-tu fait, ô fleuve populaire, Pour rentrer dans ton lit et reprendre ton cours? 0 terre qui tremblais, ô tempête, ô tourmente, Vengeance de la foule au sourire eflrayant. Comment donc as-tu fait pour être intelligente Et pour choisir en foudroyant?

C'est qu'il est plus d'un cœur stoïquc Parmi vous, fils de la cité ; C'est qu'une jeunesse héroïque I Combattait à votre côté.

Désormais, dans toute fortune, Vous avez une âme commune Qui dans tous vos exploits a lui.

Honneur au grand jour qui s'écoule!

Hier vous n'étiez qu'une foule; Vous êtes un peuple aujourd'hui.

Ces mornes conseillers de parjure et d'audace, Voilà donc à quel peuple ils se sont attaqués! Fléaux qu'aux derniers rois d'une fatale race Toujours la Providence envoie aux jours marqués! Malheureux qui croyaient, dans leur erreur profonde (Car Dieu les voulait perdre, et Dieu les aveuglait), Qu'on prenait un matin la liberté d'un monde Comme un oiseau dans un filet!

N'effacez rien. — Le coup d'épée Embellit le front du soldat.

Laissons à la ville irappée Les cicatrices du combat.

Adoptons héros et victimes.

Emplissons de ces morts sublimes Les sépulcres du Panthéon.

Que nul souvenir ne nous pèse; Rendons sa tombe à Louis seize.

Sa colonne à Napoléon I

DICTÉ APRÈS JUILLET 1830. Si

Oh ! laissez-moi pleurer sur cette race morte Que rapporta Texil et que l'exil remporte, Vent fatal qui trois fois déjà les enleva! Reconduisons au moins ces vieux rois de nos pères. Rends, drapeau de Fleurus, les honneurs militaires A l'oriflamme qui s'en va!

Je ne leur dirai point le mot qui les déchire.

Qu'ils ne se plaignent pas des adieux de la lyre!

Pas d'outrage au vieillard qui s'exile à pas lents!

C'est une piété d'épargner les ruines.

Je n'enfoncerai pas la couronne d'épines

Que la main du malheur met sur des cheveux blancs!

D'ailleurs, infortunés! ma voix achève à peine L'hymne de leurs douleurs dont s'allonge la chaîne, L'exil et les tombeaux dans mes chants sont bénis; Et, tandis que d'un règne on saluera l'aurore, Ma poésie en deuil ira longtemps encore De Sainte-Hélène à Saint-Denis.

Mais que la leçon reste, éternelle et fatale, A ces nains, étrangers sur la terre natale, Qui font régner les rois pour leurs ambitions; Et, pétrifiant tout sous leur groupe immobile, Tourmentent accroupis, de leur souffle débile, La cendre rouge encor des révolutions!

Oh! l'avenir est magnifique!

Jeunes Français, jeunes amis, Un siècle pur et pacifique S'ouvre à vos pas mieux affermis.

Cliaque jour aura sa conquête.

Depuis la base jusqu'au faîte, Nous verrons avec majesté, Comme une mer sur ses rivages, Monter d'étages en étages L'irrésistible liberté !

Vos pères, hauts de cent coudées, Ont été forts et généreux.

Les nations intimidées Se faisaient adopter par eux.

Ils ont fait une telle guerre Que tous les peuples de la terre De la France prenaient le nom.

Quittaient leur passé qui s'écroule.

Et venaient s'abriter en foule A l'ombre de Napoléon!

Vous n'avez pas l'âme embrasée D'une moins haute ambition.

Faites libre toute pensée Et reine toute nation; Montrez la liberté dans l'ombre

A ceux qui sont dans la nuit sombre; Allez, éclairez le chemin, Guidez notre marche unanime, Et faites, vers le but sublime, Doubler le pas au genre humain.

Que l'esprit, dans sa fantaisie, Suive d'un vol plus détaché Ou les arts, ou la poésie.

Ou la science au front penché 1 Qu'ouvert à quiconque l'implore Le trône ait un écho sonore Qui, pour rendre le roi meilleur, Grossisse et répète sans cesse Tous les conseils de la sagesse, Toutes les plaintes du malheur!

Revenez prier sur les tombes.

Prêtres! que craignez-vous encor?

Qu'allez-vous faire aux catacombes Tous reluisants de pourpre et d'or?

Venez! mais plus de mitre ardente.

Plus de vaine pompe imprudente, Plus de trône dans le saint lieu !

Rien que l'aumône et la prière !

La croix de bois, l'autel de pierre Suffit aux hommes comme à Dieu.

Et désormais, chargés du seul fardeau des âmes, Pauvres comme le peuple, humbles comme les femmes,

Ne redoutez plus rien. Votre église est le port! Quand longtemps a grondé la bouche du Vésuve, Quand sa lave, écumant comme un vin dans la cuve. Apparaît toute rouge au bord,

Naples s'émeut; pleurante, effarée et lascive, Elle accourt, elle étreint la terre convulsive; Elle demande grâce au volcan courroucé; Point de grâce! un long jet de cendre et de fumée Grandit incessamment sur la cime enflammée. Comme un cou de vautour hors de l'aire dressé.

Soudain un éclair luit! Hors du cratère immense La sombre éruption bondit comme en démence. Adieu le fronton grec et le temple toscan! La flamme des vaisseaux empourpre la voilure, La lave se répand comme une chevelure Sur les épaules du volcan.

Elle vient, elle vient, cette lave profonde Qui féconde les champs et fait des ports dans l'onde! Plages, mer, archipels, tout tressaille à la fois. Ses flots roulent, vermeils, fumants, inexorables. Et Naple et ses palais tremblent, plus misérables Qu'au souffle de l'orage une feuille des bois.

Chaos prodigieux! la cendre emplit les rues, La terre revomit des maisons disparues.

Chaque toit éperdu se heurte au toit voisin, La mer bout dans le golfe et la plaine s'embrase. Et les clochers géants, chancelant sur leur base. Sonnent d'eux-mêmes le tocsin.

Mais —c'est Dieu qui le veut — tout en brisant des villes, En comblant les vallons, en effaçant les îles,

En charriant les tours sur son flot en courroux, Tout en bouleversant les ondes et la terre, Toujours Vésuve épargne en son propre cratère L'humble ermitage où prie un vieux prêtre à genoux.

10 août 1830.

plusieurs pétitionnaires demandent que la Chambre intervienne pour faire transporter les cendres de Napoléon sous la colonne de la place Vendôme.

Après une courte délibération, la Chambre passe à l'ordre du jour.

(Chambre des députés. — Séance du 1 octobre 1830.)

Oh! quand il bâtissait, de sa main colossale, Pour son trône, appuyé sur l'Europe vassale,

Ce pilier souverain, Ce bronze, devant qui tout n'est que poudre et sable, Sublime monument, deux fois impérissable,

Fait de gloire et d'airain ;

Quand il le bâtissait, pour qu'un jour dans la ville Ou la guerre étrangère ou la guerre civile

Y brisassent leur char.

Et pour qu'il fît pâlir sur nos places publiques Les frêles héritiers de vos noms magnifiques,

Alexandre et César!

C'était un beau spectacle! — Il parcourait la terre Avec ses vétérans, nation militaire Dont il savait les noms;

Les rois fuyaient ; les rois n'étaient point de sa taille; Et, vainqueur, il allait par les champs de bataille Glanant tous leurs canons.

Et puis il revenait avec la grande armée, Encombrant de bp.tin sa France bien-aimée,

Son Louvre de granit.

Et les Parisiens poussaient des cris de joie. Comme font les aiglons, alors qu'avec sa proie

L'aigle rentre à son nid.

Et lui, poussant du pied tout ce métal sonore, Il courait à la cuve où bouillonnait encore

Le monument promis.

Le moule en était fait d'une de ses pensées. Dans la fournaise ardente il jetait à brassées

Les canons ennemis.

Puis il s'en revenait gagner quelque bataille. Il dépouillait encore à travers la mitraille

Maints affûts dispersés; Et, rapportant ce bronze à la Rome française, Il disait aux fondeurs penchés sur la fournaise :

— En avez-vous assez?

C'était son œuvre à lui! — Les feux du polygone. Et la bombe, et le sabre, et l'or de la dragonne,

Furent ses premiers jeux.

Général, pour hochets il prit les Pyramides; Empereur, il voulut, dans ses vœux moins timides,

Quelque chose de mieux.

II fit cette colonne! — Avec sa main romaine 11 tordit et mêla dans l'œuvre surhumaine Tout un siècle fameux,

Les Alpes se courbant sous sa marche tonnante, Le Nil, le Rhin, le Tibre, Austerlitz rayonnante, Eylau froid et brumeux.

Car c'est lui qui, pareil à Tantique Encelade, Du trône universel essaya l'escalade,

Qui vingt ans entassa.

Remuant terre et cieux avec une parole, Wagram sur Marengo, Champaubert sur Arcole,

Pélion sur Ossa!

Ohl quand par un beau jour sur la place Vendôme, Homme dont tout un peuple adorait le fantôme.

Tu vins grave et serein, Et que tu découvris ton œuvre magnifique, Tranquille, et contenant d'un geste pacifique

Tes quatre aigles d'airain ;

A cette heure où les tiens t'entouraient par cent mille,. Où, comme se pressaient autour de Paul-Émile

Tous les petits Romains, Nous, enfants de six ans, rangés sur ton passage. Cherchant dans ton cortège un père au fier visage,

Nous te battions des mains;

Oh ! qui t'eût dit alors, à ce faîte sublime. Tandis que tu rêvais sur le trophée opime

Un avenir si beau, Qu'un jour à cet affront il te faudrait descendre Que trois cents avocats oseraient à ta cendre

Chicaner ce tombeau !

32 LES CHAiNTS DU CRÉPUSCULE.

Attendez donc, jeunesse folle, Nous n'avons pas le temps encorl Que vient-on nous parler d'Arcole, Et de Wagram et du Thabor?

Pour avoir commandé peut-être Quelque armée, et s'être fait maître De quelque ville dans son temps, Croyez-vous que l'Europe tombe S'il n'ameute autour de sa tombe Les Démosthènes haletants?

D'ailleurs le ciel n'est pas tranquille ;

Les soucis ne leur manquent pas;

L'inégal pavé de la ville

Fait encor trébucher leurs pas.

Et pourquoi ces honneurs suprêmes?

Ont-ils des monuments eux-mêmes?

Quel temple leur a-t-on dressé?

Étrange peuple que nous sommes!

Laissez passer tous ces grands hommes!

Napoléon est bien pressé !

Toute crainte est-elle étouffée?

Nous songerons à l'immortel Quand ils auront tous leur trophée, Quand ils auront tous leur autel I Attendons, attendons, mes frères.

Attendez, restes funéraires, Dépouille de Napoléon, Que leur courage se rassure Et qu'ils aient donné leur mesure Au fossoyeur du Panthéon l

Ainsi, — cent villes assiégées; Memphis, Milan, Cadix, Berlin ; Soixante batailles rangées; L'univers d'un seul homme plein; N'avoir rien laissé dans le monde.

Dans la tombe la plus profonde, Qu'il n'ait dompté, qu'il n'ait atteint ; Avoir, dans sa course guerrière.

Ravi le Kremlin au czar Pierre, L'Escurial à Charles-Quint ;

Ainsi, — ce souvenir qui pèse Sur nos ennemis effarés; Ainsi, dans une cage anglaise Tant de pleurs amers dévorés; Cette incomparable fortune, Cette gloire aux rois importune.

Ce nom si grand, si vite acquis, Sceptre unique, exil solitaire, Ne valent pas six pieds de terre Sous les canons qu'il a conquis I

3i LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.

Encor si c'était crainte austère!

Si c'était Tàpre liberté

Qui d'une cendre militaire

IN'ose ensemencer la cité !

Si c'était la vierge stoïque

Qui proscrit un nom héroïque

Fait pour régner et conquérir,

Qui se rappelle Sparte et Rome,

Et craint que l'ombre d'un grand homme

N'empêche son fruit de mûrir! —

Mais non; la liberté sait aujourd'hui sa force. Un trône est sous sa main comme un gui sur l'écorce Quand les races de rois manquent au droit juré. Nous avons parmi nous vu passer, ô merveille !

La plus nouvelle et la plus vieille !

Ce siècle, avant trente ans, avait tout dévoré.

La France, guerrière et paisible, A deux filles du même sang; — L'une fait l'armée invincible.

L'autre fait le peuple puissant.

La Gloire, qui n'est pas l'aînée, N'est plus armée et couronnée; Ni pavois, ni sceptre oppresseur; La Gloire n'est plus décevante, Et n'a plus rien dont s'épouvante La Liberté, sa grande sœur !

A LA COLUxNiNE. 35

Non, s'ils ont repoussé la relique immortelle,

C'est qu'ils en sont jaloux! qu'ils tremblent devant elle!

Qu'ils en sont tout pâlis!

C'est qu'ils ont peur d'avoir l'empereur sur leur tête, Et de voir s'éclipser leurs lampions de fête

Au soleil d'Austerlitz!

Pourtant, c'eût été beau! — Lorsque, sous la colonne. On eût senti présents dans notre Babylone

Ces ossements vainqueurs.

Qui pourrait dire, au jour d'une guerre civile, Ce qu'une si grande ombre, hôtesse de la ville,

Eût mis dans tous les cœurs?

Sijamais l'étranger, ô cité souveraine.

Eût ramené brouter les chevaux de l'Ukraine

Sur ton sol bien-aimé, Enfantant des soldats dans ton enceinte émue, Sans doute qu'à travers ton pavé qui remue

Ces os eussent germé !

Et toi, colonne ! un jour, descendu sous ta base, Le pèlerin pensif, contemplant en extase

Ce débris surhumain.

Serait venu peser, à genoux sur la pierre, Ce qu'un Napoléon peut laisser de poussière

Dans le creux de la main !

0 merveille! ô néant! — tenir cette dépouille! Compter et mesurer ces os que de sa rouille

Rongea le flot marin, Ce genou qui jamais n'a ployé sous la crainte, Ce pouce de géant dont tu portes l'empreinte

Partout sur ton airain !

Contempler le bras fort, la poitrine féconde, Le talon qui, douze ans, éperonna le monde.

Et, d'un œil filial, L'orbite du regard qui fascinait la foule, Ce front prodigieux, ce crâne fait au moule

Du globe impérial!

Et croire entendre, en haut, dans tes noires entrailles, Sortir du cliquetis des confuses batailles,

Des bouches du canon.

Des chevaux hennissants, des villes crénelées. Des clairons, des tambours, du souffle des mêlées.

Ce bruit : Kapoléon !

Rhéteurs embarrassés dans votre toge neuve, Vous n'avez pas voulu consoler cette veuve

Vénérable aux parlis !

Tout en vous partageant l'empire d'Alexandre, Vous avez peur d'une ombre et peur d'un peu de cendre.

Oh! vous êtes petits!

Hélas! hélas! garde ta tombe!

Garde ton rocher écumant,

Où, t'abattant comme la bombe, Tu vins tomber, tiède et fumant !

Garde ton âpre Sainte-Hélène Où de ta fortune hautaine L'œil ébloui voit le revers ; Garde l'ombre où tu te recueilles, Ton saule sacré dont les feuilles S'éparpillent dans l'univers I

Là, du moins, tu dors sans outrage.

Souvent tu t'y sens réveillé

Par les pleurs d'amour et de rage

D'un soldat rouge agenouillé.

Là, si parfois tu te relèves.

Tu peux voir, du haut de ces grèves.

Sur le globe azuré des eaux,

Courir vers ton roc solitaire,

Comme au vrai centre de la terre,

Toutes les voiles des vaisseaux I

Dors, nous t'irons chercher! ce jour viendra peut-être I j Car nous t'avons pour dieu sans t'avoir eu pour maître 1 / Car notre oeil s'est mouillé de ton destin fatal, Et, sous les trois couleurs comme sous l'oriflamme, Nous ne nous pendons pas à cette corde infâme Qui t'arrache à ton piédestal |

Oh! va, nous te ferons de belles funérailles! Nous aurons bien aussi peut-être nos batailles;

Nous en omiDragerons ton cercueil respecté ! Nous y convierons tout, Europe. Afrique, Asie! Et nous t'amènerons la jeune poésie Chantant la jeune liberté!

Tu seras bien chez nous! couché sous ta colonne, Dans ce puissant Paris qui fermente et bouillonne, Sous ce ciel, tant de fois d'orages obscurci, Sous ces pavés vivants qui grondent et s'amassent, Où roulent les canons, où les légions passent; — Le peuple est une mer aussi.

S'il ne garde aux tyrans qu'abîme et que tonnerre, Il a pour le tombeau, profond et centenaire (La seule majesté dont il soit courtisan), Un long gémissement, infini, doux et sombre, Qui ne laissera pas regretter à ton ombre Le murmure de l'océan l

9 octobre 1830.

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