SUR LE BAL DE L'HOTEL DE VILLE
Ainsi l'hôtel de ville illumine son faîte.
Le prince et les flambeaux, tout y brille, et la fête
Ce soir va resplendir sur ce comble éclairé,
Comme l'idée au front du poëte sacré.
Mais cette fête, amis, n'est pas une pensée.
Ce n'est pas d'un banquet que la France est pressée,
Et ce n'est pas un bal qu'il faut, en vérité,
A ce tas de douleurs qu'on nomme la cité !
Puissants! nous ferions mieux de panser quelque plaie Dont le sage rêveur à cette heure s'eflraie, D'étayer l'escalier qui d'en bas monte en haut, D'agrandir l'atelier, d'amoindrir l'échafaud. De songer aux enfants qui sont sans pain dans l'ombre, De rendre un paradis au pauvre impie et sombre, Que d'allumer un lustre et de tenir la nuit Quelques fous éveillés autour d'un peu de bruit!
0 reines de nos toits, femmes cliastes et saintes,
Fleurs qui de nos maisons parfumez les enceintes,
Vous à qui le bonheur conseille la vertu,
Vous qui contre le mal n'avez pas combattu,
A qui jamais la faim, empoisonneuse infâme.
N'a dit : Vends-moi ton corps, — c'est-à-dire votre âme!
Vous dont le cœur de joie et d'innocence est plein,
Dont la pudeur a plus d'enveloppes de lin
Que n'en avait Isis, la déesse voilée,
Cette fête est pour vous comme une aube étoilée!
Vous riez d'y courir tandis qu'on souffre ailleurs!
C'est que votre belle âme ignore les douleurs;
Le hasard vous posa dans la sphère suprême;
Vous vivez, vous brillez, vous ne voyez pas même,
Tant vos yeux éblouis de rayons sont noyés,
Ce qu'au-dessous de vous dans l'ombre on foule aux pieds!
Oui, c'est ainsi. — Le prince, et le riche, et le monde Cherche à vous réjouir, vous pour qui tout abonde. Vous avez la beauté, vous avez l'ornement; La fête vous enivre à son bourdonnement, Et, comme à la lumière un papillon de soie, Vous volez à la porte ouverte qui flamboie! Vous allez à ce bal, et vous ne songez pas Que parmi ces passants amassés sur vos pas, En foule émerveillés des chars et des livrées, D'autres femmes sont là, non moins que vous parées. Qu'on farde et qu'on expose à vendre au carrefour; Spectres où saigne encor la place de l'amour; Comme vous pour le bal, belles et demi-nues; Pour vous voir au passage, hélas! exprès venues, Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur, Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au cœur !
Mai 1832,
0 Dieu I si vous avez la France sous vos ailes,
Ne souffrez pas-, Seigneur, ces luttes éternelles,
Ces trônes qu'on élève et qu'on brise en courant,
Ces tristes libertés qu'on donne et qu'on reprend,
Ce noir torrent de lois, de passions, d'idées,
Qui répand sur les mœurs ses vagues débordées.
Ces tribuns opposant, lorsqu'on les réunit,
Une charte de plâtre aux abus de granit.
Ces flux et ces reflux de l'onde contre l'onde.
Cette guerre, toujours plus sombre et plus profonde.
Des partis au pouvoir, du pouvoir aux partis,
L'aversion des grands qui ronge les petits,
Rt toutes ces rumeurs, ces chocs, ces cris sans nombre^
Ces systèmes aflreux échafaudés dans l'ombre,
Qui font que le tumulte et la haine et le bruit Emplissent les discours, et qu'on entend, la nuit, A l'heure où le sommeil veut des moments tranquilles, Les lourds canons rouler sur le pavé des villes 1
30 aoClt IS-'îa.
Canaris! Canaris! nous t'avons oublié!
Lorsque sur un héros le temps s'est replié, Quand le sublime acteur a fait pleurer ou rire, Et qu'il a dit le mot que Dieu lui donne à dire; Quand, venus au hasard des révolutions.
Les grands hommes ont fait leurs grandes actions, Qu'ils ont jeté leur lustre, étincelant ou sombre, Et qu'ils sont pas à pas redescendus dans l'ombre. Leur nom s'éteint aussi. Tout est vain ! tout est vain ! Et jusqu'à ce qu'un jour le poëte divin Qui peut créer un monde avec une parole, Les prenne, et leur rallume au front une auréole, Nul ne se souvient d'eux, et la foule aux cent voix Qui rien qu'en les voyant hurlait d'aise autrefois, Hélas ! si par hasard devant elle on les nomme. Interroge et s'étonne, et dit : Quel est cet homme?
Nous t'avons oublié. Ta gloire est dans la nuit. Nous faisons bien encor toujours beaucoup de bruit;
Mais plus de cris d'amour, plus de chants, plus de culte.
Plus d'acclamations pour toi dans ce tumulte!
Le bourgeois ne sait plus épeler ton grand nom.
Soleil qui t'es couché, tu n'as plus de Memnon!
Nous avons un instant crié : — La Grèce! Athènes 1
Sparte! Léonidas! Botzaris! Démosthènes!
Canaris, demi-dieu de gloire rayonnant !... —
Puis l'entr'acte est venu, c'est bien ; et maintenant
Dans notre esprit, si plein de ton apothéose,
Nous avons tout rayé pour écrire autre chose.
Adieu les héros grecs! leurs lauriers sont fanés!
Vers d'autres orients nos regards sont tournés.
On n'entend plus sonner ta gloire sur l'enclume
De la presse, géant par qui tout feu s'allume,
Prodigieux cyclope à la tonnante voix,
A qui plus d'un Ulysse a crevé l'œil parfois.
Oh! la presse! ouvrier qui chaque jour s'éveille,
Et qui défait souvent ce qu'il a fait la veille;
Mais qui forge du moins, de son bras souverain,
A toute chose juste une armure d'airain!
Nous t'avons oublié!
Mais à toi, que t'importe?
Il te reste, ô marin, la vague qui t'emporte, Ton navire, un bon vent toujours prêt à souffler. Et l'étoile du soir qui te regarde aller. 11 te reste l'espoir, le hasard, l'aventure. Le voyage à travers une belle nature, L'éternel changement de choses et de lieux, La joyeuse arrivée et le départ joyeux; L'orgueil qu'un homme libre a de se sentir vivre Dans un brick fin voilier et bien doublé de cuivre. Soit qu'il ait à franchir un détroit sinueux. Soit que, par un beau temps, l'océan monstrueux. Qui brise quand il veut les rocs et les murailles,
Le berce mollement sur ses larges écailles^ Soit que l'orage noir, envolé dans les airs, Le batte à coups pressés de son aile d'éclairs !
Mais il te reste, 6 grec! ton ciel bleu, ta mer bleue^
Tes grands aigles qui font d'un coap d'aile une lieue.
Ton soleil toujours pur dans toutes les saisons,
La sereine beauté des tièdes horizons.
Ta langue harmonieuse, ineffable, amollie,
Que le temps a mêlée aux langues d'Italie
Comme aux flots de Baia la vague de Samos ;
Langue d'Homère où Dante a jeté quelques mots r
Il te reste, trésor du grand homme candide,
Ton long fusil sculpté, ton yatagan splendide,
Tes larges caleçons de toile, tes caftans
De velours rouge et d'or, aux coudes éclatants l
Quand ton navire fuit sur les eaux écumeuses,
Fier de ne côtoyer que des rives fameuses,
Il te reste, ô mon grec, la douceur d'entrevoir
Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir.
Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine.
Une femme de Thèbe ou bien de Salamine,
Paysanne à l'œil fier qui va vendre ses blés
Et pique gravement deux grands bœufs accouplés,.
Assise sur un char d'homérique origine,
Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Égine I
Octobre 1S32.
ÏX
Seule au pied de la tour d'où sort la voix du maître
Dont l'ombre à tout moment au seuil vient apparaître.
Prête à voir en bourreau se changer ton époux,
Pâle et sur le pavé tombée à deux genoux,
Triste Pologne! hélas! te voilà donc liée,
Et vaincue, et déjà pour la tombe pliée !
Hélas ! tes blanches mains, à défaut de tes fils,
Pressent sur ta poitrine un sanglant crucifix.
Les baskirs ont marché sur ta robe royale
Où sont encore empreints les clous de leur sandale.
Par instant une voix gronde, on entend le bruit
D'un pas lourd, et l'on voit un sabre qui reluit;
Et toi, serrée au mur qui sous tes pleurs ruisselle,
Levant tes bras meurtris et ton front qui chancelle
Et tes yeux que déjà la mort semble ternir,
Tu dis : France, ma sœur! ne vois-tu rien venir?
Sopt^mbro 1S33.