NOCES ET FESTINS
Où Ton entend la nuit des musiques sur l'eau ; La pudeur des beautés facilement vaincue ; La justice du juge à prix d'or convaincue; La terreur des petits, le respect des passants, Cet assaisonnement du boniieur des puissants; La guerre ; le canon tout gorgé de mitrailles Qui passe son long cou par-dessus les murailles ; Le régiment marcheur, polype aux mille pieds; La grande capitale aux bruits multipliés ; Tout ce qui jette au ciel, soit ville, soit armée, Des vagues de poussière et des flots de fumée , [Le budget, monstre énorme, admirable poisson JA qui de toutes parts on jette l'hameçon, ':Et qui, laissant à flots l'or couler de ses plaies, Traîne un ventre splendide, écaillé de monnaies; Tels sont les mets divins que sur des plats dorés Leur servent à la fois cent valets aff"airés. Et que dans son fourneau, laboratoire sombre. Souterrain qui flamboie au-dessous d'eux dans l'ombre. Prépare nuit et jour pour le royal festin Ce morose alchimiste appelé le Destin!
Le sombre amphitryon ne veut pas de plats vides, Et la profusion lasse les plus avides ; Et, pour choisir parmi tant de mets savoureux, Pour les bien conseiller, sans cesse derrière eux, Ils ont leur conscience ou ce qu'ainsi l'on nomme. Compagnon clairvoyant, guide sûr de tout homme, A qui, par imprudence et dès les premiers jeux, |.es nourrices des rois crèvent toujours les yeux.
Oh ! ce sont là les grands et les heureux du monde! 0 vie intarissable où le bonheur abonde! 0 magnifique orgie! ô superbe appareil ! Comme on s'enivre bien dans un festin pareil ! Comme il doit, à travers ces splendeurs éclatantes,
Vous passer dans l'esprit mille images flottantes! Que les rires, les voix, les lampes et le vin Vous doivent faire en l'âme un tourbillon divin! Et que l'œil ébloui doit errer avec joie De tout ce qui ruisselle à tout ce qui flamboie !
Mais tout à coup, tandis que l'échanson rieur Leur verse à tous l'oubli du monde extérieur; A l'heure où table, et salle, et valets, et convives. Et flambeaux couronnés d'auréoles plus vives, Et l'orchestre caché qui chante jour et nuit. Épanchent plus de joie, et de flamme, et de bruit. Hélas ! à cet instant d'ivresse et de délire. Où le banquet hautain semble éclater de rire, Narguant le peuple assis à la porte en haillons, Quelqu'un frappe soudain l'escalier des talons. Quelqu'un survient, quelqu'un en bas se fait entendre. Quelqu'un d'inattendu qu'on devrait bien attendre!
Ne fermez pas la porte. Il faut ouvrir d'abord. Il faut qu'on laisse entrer. — Et tantôt c'est la mort. Tantôt l'exil qui vient, la bouche haletante, L'une avec un tombeau, l'autre avec une tente, La mort au pied pesant, l'exil au pas léger, Spectre toujours vêtu d'un habit étranger.
Le spectre est eflrayant. Il entre dans la salle, Jette sur tous les fronts son ombre colossale, Courbe chaque convive ainsi qu'un arbre au vent; Puis il en choisit un, le plus ivre souvent, L'arrache du milieu de la table eff'rayée, Et l'emporte, la bouche encor mal essuyée 1
20 août 1832.
Mil huit cent onze ! — 0 temps où des peuples sans nombre Attendaient prosternés sous un nuage sombre
Que le ciel eût dit oui, / Sentaient trembler sous eux les états centenaires, ' Et regardaient le Louvre entouré de tonnerres, Comme un mont Sinaï !
Courbés comme un cheval qui sent venir son maître. Ils se disaient entre eux : Quelqu'un de grand va naître L'immense empire attend un héritier demain. Qu'est-ce que le Seigneur va donner à cet homme Qui, plus grand que César, plus grand même que Rome, Absorbe dans son sort le sort du genre humain ? —
, Comme ils parlaient, la nue éclatante et profonde S'entr'ouvrit, et l'on vit se dresser sur le monde L'homme prédestiné,
Et les peuples béants ne purent que se taire, Car ses deux bras levés présentaient à la terre Un enfant nouveau-né.
Au souffle de l'enfant, dôme des Invalides, Les drapeaux prisonniers sous tes voûtes splendides Frémirent, comme au vent frémissent les épis ; Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise, Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d'aise Les canons monstrueux à ta porte accroupis!
Et lui! l'orgueil gonflait sa puissante narine; Ses deux bras jusqu'alors croisés sur sa poitrine.
S'étaient enfin ouverts !
Et l'enfant, soutenu dans sa main paternelle, Inondé des éclairs de sa fauve prunelle,
Rayonnait au travers !
Quand il eut bien fait voir l'héritier de ses trônes Aux vieilles nations comme aux vieilles couronnes, Éperdu, l'œil fixé sur quiconque était roi, Comme un aigle arrivé sur une haute cime, Il cria tout joyeux avec un air sublime: — L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi !
Non, l'avenir n'est à personne I Sire, l'avenir est à Dieu !
A chaque fois que l'heure sonno, Tout ici-bas nous dit adieu.
L'avenir ! l'avenir ! mystère I Toutes les choses de la terre, Gloire, fortune militaire, Couronne éclatante des rois, Victoire aux ailes embrasées, Ambitions réalisées, Ne sont jamais sur nous posées Que comme l'oiseau sur nos toits !
Non, si puissant qu'on soit, non, qu'on rie ou qu'on pleure, Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l'heure
Ouvrir ta froide main, 0 fantôme muet, ô notre ombre, ô notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suis côte à côte.
Et qu'on nomme demain î
Oh ! demain, c'est la grands chose !
De quoi demain sera-t-il fait?
L'homme aujourdhui sème la cause.
Demain Dieu fait mûrir l'elTet.
Demain, c'est l'éclair dans la voile, C'est le nuage sur l'étoile.
C'est un traître qui se dévoile, C'est le bélier qui bat les tours, C'est l'astre qui change de zone, C'est Paris qui suit Babylone ; Demain, c'est le sapin du trône.
Aujourd'hui, c'en est le velours !
Demain, c'est le cheval qui s'abat blanc d'écume. Demain, ô conquérant, c'est Moscou qui s'allume,
La nuit, comme un flambeau.
C'est votre vieille garde au loin jonchant la plaine. Demain, c'est Waterloo ! demain, c'est Sainte- Hélène!
Demain, c'est le tombeau !
Vous pouvez entrer dans les villes Au galop de votre coursier, Dénouer les guerres civiles Avec le tranchant de l'acier; Vous pouvez, ô mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine, Rendre la victoire incertaine Amoureuse de vos clairons, Briser toutes portes fermées, Dépasser toutes renommées, Donner pour astre à des armées L'étoile de vos éperons!
Dieu garde la durée et vous laisse l'espace; Vous pouvez sur la terre avoir toute la place, Être aussi grand qu'un front peut l'être sous le ciel Sire, vous pouvez prendre, à votre fantaisie, L'Europe à Charlemagne, à Mahomet l'Asie ; — Mais tu ne prendras pas demain à l'Éternel I
0 revers ! ô leçon ! — Quand Tenfant de cet homme Eut reçu pour hochet la couronne de Rome; Lorsqu'on l'eut revêtu d'un nom qui retentit; Lorsqu'on eut bien montré son front royal qui tremble Au peuple émerveillé qu*on puisse tout ensemble Être si grand et si petit;
Quand son père eut pour lui gagné bien des batailles; Lorsqu'il eut épaissi de vivantes murailles
Autour du nouveau-né riant sur son chevet ; Quand ce grand ouvrier, qui savait comme on fonde, Eut, à coups de cognée, à peu près fait le monde Selon le songe qu'il rêvait;
Quand tout fut préparé par les mains paternelles Pour doter l'humble enfant de splendeurs éternellea,- Lorsqu'on eut de sa vie assuré les relais; Quand pour loger un jour ce maître héréditaire. On eut enraciné bien avant dans la terre Les pieds de marbre des palais;
Lorsqu'on eut pour sa soif posé devant la France Un vase tout rempli du vin de l'espérance, — Avant qu'il eût goûté de ce poison doré, Avant que de sa lèvre il eût touché la coupe. Un cosaque survint qui prit l'enfant en croupe Et l'emporta tout efîaré !
Oui, l'aigle, un soir, planait aux voûtes éternelles, Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes; Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon ; Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie; Chacun selon ses dents se partagea la proie; L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon.
Vous savez ce qu'on fit du géant historique. Pendant six ans on vit, loin derrière l'Afrique, Sous le verrou des rois prudents,
— Oh! n'exilons personne, oh! l'exil est impie! — Cette grande figure en sa cage accroupie,
Ployée, et les genoux aux dents.
Encor si ce banni n'eût rien aimé sur terre !
Mais les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père.
Il aimait son fils, ce vainqueur!
Deux choses lui restaient dans sa cage inféconde, Le portrait d'un enfant et la carte du monde,
Tout son génie et tout son cœur !
Le soir, quand son regard se perdait dans l'alcôve,
Ce qui se remuait dans cette tête chauve,
Ce que son œil cherchait dans le passé profond,
— Tandis que ses geôliers, sentinelles placées Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensées,
En regardaient passer les ombres sur son front; —
Ce n'était pas toujours, sire, cette épopée Que vous aviez naguère écrite avec l'épée:
Arcole, Austerlitz, Montmirail; Ni l'apparition des vieilles pyramides, Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides
Qui mordaient le vôtre au poitrail ;
Ce n'était pas le bruit de bombe et de mitraille Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille
Déchaînée en noirs tourbillons.
Quand son souffle poussait sur cette mer troublée Les drapeaux frissonnants, penchés dans la mêlée
Comme les mâts des bataillons ;
Ce n'était pas Madrid, le Kremlin et le Phare, La diane au matin fredonnant sa fanfare, Le bivouac sommeillant dans les feux étoiles,
Les dragons chevelus, les grenadiers épiques,
Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,
Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés;
Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close.
Gracieux comme l'orient.
Tandis qu'avec amour sa nourrice enchantée D'une goutte de lait au bout du sein restée
Agace sa lèvre en riant.
Le père alors posait ses coudes sur sa chaise, Son cœur plein de sanglots se dégonflait à l'aise.
Il pleurait, d'amour éperdu. — Sois béni, pauvre enfant, tête aujourd'hui glacée, Seul être qui pouvais distraire sa pensée
Du trône du monde perdu l
Tous deux sont morts. — Seigneur, votre droite est terrible ! Vous avez commencé par le maître invincible,
Par l'homme triomphant, Puis vous avez enfin complété l'ossuaire ; Dix ans vous ont suffi pour filer le suaire
Du père et de l'enfant !
Gloire, jeunesse, orgueil, biens que la tombe emporte! L'homme voudrait laisser quelque chose à la porte, Mais la mort lui dit non!
€liaque élément retourne où tout doit redescendre. L'air reprend la fumée, et la terre la cendre. L'oubli reprend le nom.
0 révolutions! j'ignore,
Moi, le moindre des matelots,
Ce que Dieu dans l'ombre élabore
Sous le tumulte de vos flots.
La foule vous hait et vous raille.
Mais qui sait comment Dieu travaille
Qui sait si l'onde qui tressaille,
Si le cri des goulïres amers.
Si la trombe aux ardentes serres,
Si les éclairs et les tonnerres,
Seigneur, ne sont pas nécessaires
A la perle que font les mers?
Pourtant cette tempête est lourde Aux princes comme aux nations ; Oh I quelle mer aveugle et sourde Qu'un peuple en révolutions!
Que sert ta chanson, ô poëte?
Ces chants que ton génie émiettCv Tombent à la vague inquiète Qui n'a jamais rien entendu!
Ta voix s'enroue en cette brume, Le vent disperse au loin ta plume, Pauvre oiseau chantant dans l'écume Sur le mât d'un vaisseau perdu 1
Longue nuit! tourmente éternelle I Le ciel n'a pas un coin d'azur.
Hommes et choses, pêle-mêle, Vont roulant dans l'abîme obscur.
Tout dérive et s'en va sous l'onde, Rois au berceau, maîtres du monde, Le front chauve et la tête blonde, Grand et petit Napoléon !
Tout s'efface, tout se délie, Le flot sur le flot se replie, Et la vague qui passe oublie Léviathan comme Alcyon I
Août 183&-