A M. LE D. D'O
Prince, vous avez fait une sainte action.
Loin de la haute sphère où rit l'ambition,
Un père et ses enfants, cheveux blancs, têtes blondes,
Marchaient enveloppés de ténèbres profondes,
Prêts à se perdre au fond d'un gouffre de douleurs.
Le père dans le crime et les filles ailleurs.
Comme des voyageurs, lorsque la nuit les gagne,
Vont s'appelant l'un l'autre aux flancs de la montagne,
Au penchant de l'abîme et rampant à genoux,
Ils ont crié vers moi; moi, j'ai crié vers vous.
Je vous ai dit : — Voici, tout près du précipice,
Des malheureux perdus dont le pied tremble et glisse!
Oh! venez à leur aide et tendez-leur la main ! —
Vous vous êtes penché sur le bord du chemin.
Sans demander leurs noms, vos mains se sont tendues.
Et vous avez sauvé ces âmes éperdues.
Puis à moi, qui, de joie et de pitié saisi,
Vous contemplais rêveur, vous avez dit : Merci!
C'est bien ! c'est noble et grand. — Sous la tente empressée Que vos mains sur leurs fronts à la hâte ont dressée,
88 I.nS CHANTS DU CRÉPUSCULE.
Ils sont là maintenant, recueillant leur espoir, Leur force et leur courage, et tâchant d'entrevoir, Grâce à votre rayon qui perce leur nuage, Quelque horizon moins sombre à leur triste voyage. Groupe encor frissonnant à sa perte échappé ! Pareil au pauvre oiseau par l'orage trempé, Qui, s'abritant d'un chêne aux branches éternelles, Attend pour repartir qu'il ait séché ses ailes!
Jeune homme au cœur royal, soyez toujours ainsi. La porte qui fait dire au pauvre : C'est ici! La main toujours tendue au bord de cet abîme Où tombe le malheur, d'où remonte le crime ! La clef sainte, qu'on trouve au besoin sans flambeau, Qui rouvre l'espérance et ferme le tombeau !
Soyez l'abri, le toit, le port, l'appui, l'asile!
Faites au prisonnier qu'on frappe et qu'on exile,
A cette jeune fille, hélas! vaincue enfin.
Que marchandent dans l'ombre et le froid et la faim,
Au vieillard qui des jours vide la lie araère.
Aux enfants grelottants qui n'ont ni pain ni mère.
Faites aux malheureux, sans cesse, nuit et jour,
Verser sur vos deux mains bien des larmes d'amour!
Car Dieu fait quelquefois sous ces saintes rosées
Regermer des fleurons aux couronnes rasées.
Comme la nue altière, en son sublime essor,
Se laisse dérober son fluide trésor
Par ces flèches de fer au ciel toujours dressées,
Heureux le prince, empli de pieuses pensées.
Qui sent, du haut des cieux sombres et flamboyants.
Tout son or s'en aller aux mains des suppliants !
15 septembre IS^
D'où vient que ma pensée encor revole à toi,
Grec illustre à qui nul ne songe, excepté moi?
D'où vient que me voilà, seul et dans la nuit noire,
Grave et triste, essayant de redorer ta gloire?
Tandis que là, dehors, cent rhéteurs furieux
Grimpent sur des tréteaux pour attirer les yeux.
D'où vient que c'est vers toi que mon esprit retourne,
Vers toi sur qui l'oubli s'enracine et séjourne?
C'est que tu fus tranquille et grand sous les lauriers.
Nous autres qui chantons, nous aimons les guerriers,
Comme sans doute aussi vous aimez les poètes.
Car ce que nous chantons vient de ce que vous faites I
Car le héros est fort et le poëte est saint!
Les poètes profonds qu'aucun souille n'éteint
Sont pareils au volcan de la Sicile blonde
Que tes regards sans doute ont vu fumer sur l'onde;
Comme le haut Etna, flamboyant et fécond.
Ils ont la lave au cœur et l'épi sur le front!
Et puis, ce fut toujours un instinct de mon âme, Quand ce chaos mêlé de fumée et de flamme,
Quand ce grand tourbillon, par Dieu même conduit, Qui nous emporte tous au jour ou dans la nuit, A passé sur le front des héros et des sages, Comme après la tempête on court sur les rivages, Moi je vais ramasser ceux qu'il jette dehors, Ceux qui sont oubliés comme ceux qui sont morts.
Va, ne regrette rien. Ta part est la meilleure. Vieillir dans ce Paris qui querelle et qui pleure Et qui chante ébloui par mille visions Comme une courtisane aux folles passions , Rouler sur cet amas de têtes sans idées, Pleines chaque matin et chaque soir vidées; Croître, fruit ignoré, dans ces rameaux touffus ; Être admiré deux jours par tous ces yeux confus; Écouter dans ce gouff"re où tout ruisseau s'écoule Le bruit que fait un nom en tombant sur la foule; Si des mœurs du passé quelque reste est debout, Se répandre en torrents, comme une onde qui bout. Sur cette forteresse autrefois glorieuse Par la brèche qu'y fait la presse furieuse; Contempler jour et nuit ces flots et leur rumeur. Et s'y mêler soi-même, inutile rameur; Voir de près, haletants sous la main qui les pique, Les ministres traîner la machine publique. Charrue embarrassée en des sillons bourbeux Dont nous sommes le soc et dont ils sont les bœufs; Tirer sur le théâtre, en de funèbres drames. Du choc des passions l'étincelle des âmes, ït comme avec la main tordre et presser les cœurs Pour en faire sortir goutte à goutte les pleurs ; Emplir de son fracas la tribune aux harangues, Babel où de nouveau se confondent les langues ; Harceler les pouvoirs; jeter sur ce qu'ils font L'écume d'un discours au flot sombre et profond ; Être un gond de la porte, une clef de la voûte ;
Si l'on est grand et fort, chaque jour dans sa route Écraser des serpents tout gonflés de venins; Être arbuste dans l'iierbe et géant chez les nains; Tout cela ne vaut pas, ô noble enfant de Tonde, Le bonheur de flotter sur cette mer féconde Qui vit partir Argo, qui vit naître Colomb, D'y jeter par endroits la sonde aux pieds de plomb, Et de voir, à travers la vapeur du cigare, Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare !
Que si tu nous voyais, ô fils de l'Archipel, Quand la presse a battu l'unanime rappel, Créneler à la hâte un droit qu'on veut détruire, Ou, foule dévouée à qui veut nous conduire, Contre un pouvoir pygmée agitant son beffroi, Nous ruer pêle-mêle à l'assaut d'une loi; Sur ces combats d'enfants, sur ces frêles trophées. Oh ! que tu jetterais le dédain par bouffées. Toi qui brises tes fers rien qu'en les secouant. Toi dont le bras, la nuit, envoie en se jouant, Avec leurs icoglans, leurs noirs, leurs femmes nues, Les capitans-pachas s'éveiller dans les nues.
Va, que te fait l'oubli de ceux dont tu rirais Si tu voyais leurs mains et leurs âmes de près? Que t'importe ces cœurs faits de cire ou de pierre. Ces mémoires en qui tout est cendre et poussière. Ce traitant qui, du peuple infructueux fardeau. N'est bon qu'à s'emplir d'or comme une éponge d'eau, Ce marchand accoudé sur son comptoir avide.
Et ce jeune énervé, face imbécile et vide,
Eunuque par le cœur, qui n'admire à Paris
Que les femmes de race et les chevaux de prix !
Que t'importe l'oubli de l'Europe, où tout coule,
L'homme et l'événement, sous les pieds de la foule!
De Paris qui s'éveille et s'endort tour à tour,
Et fait un mauvais rêve en attendant le jour!
De Londreoù l'hôpital ne vaut pas l'hippodrome !
De Rome qui n'est plus que l'écaillé de Rome!
Et de ceux qui sont rois ou tribuns, et de ceux
Qui tiennent ton Hellésous leur joug paresseux.
Vandales vernissés, blonds et pâles barbares,
Qui viennent au pays des rudes palikares,
Tout restaurer, mœurs, peuple et monuments, hélas!
Civiliser la Grèce et gratter Phidias !
Et puis, qui sait — candeur que j'admire et que j'aime Si tu n'as pas fini par t'oublier toi-même?
Que t'importe? Tandis que, debout sur le port,
Tu vends à quelque anglais un passage à ton bord ;
Ou que tu fais rouler et ranger sur la grève
Des ballots que longtemps le marchand vit en rêve ;
Ou que ton joyeux rire accueille tes égaux,
Tes amis, les patrons de Corinthe et d'Argos ;
Peut-être en ce moment quelque femme de Grèce,
Dont un bandeau payen serre la noire tresse.
Mère féconde, ou fille avec de vieux parents, ,
Tourne sur toi ses yeux fixes et transparents,
Se souvient de Psara, de Chio, de Nauplie,
Et de toute la mer de Canaris remplie,
Et, t'admirant de loin comme on admire un roi,
Sans oser te parler, passe en priant pour toi !
18 septembre 1S33.
Il n'avait pas vingt ans. H avait abusé
De tout ce qui peut être aimé, souillé, brisé.
Il avait tout terni sous ses mains eSrontées.
Les blêmes voluptés sur sa trace ameutées
Sortaient, pour l'appeler, de leur repaire impur,
Quand son ombre passait à l'angle de leur mur.
Sa sève nuit et jour s'épuisait aux orgies,
Comme la cire ardente aux mèches des bougies.
Chassant l'été, l'hiver il posait au hasard
Son coude à l'Opéra sur Gluck ou sur Mozart.
Jamais il ne trempait sa tête dans ces ondes
Qu'Homère et que Shakspeare épanchent si profondes.
Il ne croyait à rien; jamais il ne rêvait;
Le bâillement hideux siégeait à son chevet;
Toujours son ironie, inféconde et morose,
Jappait sur les talons de quelque grande chose ;
Il se faisait de tout le centre et le milieu;
Il achetait l'amour, il aurait vendu Dieu.
La nature, la mer, le ciel bleu, les étoiles,
Tous ces vents pour qui Tâme a toujours quelques voiles,
N'avaient rien dont son cœur fût dans l'ombre inquiet.
Il n'aimait pas les champs. Sa mère l'ennuyait.
Enfin, ivre, énervé, ne sachant plus que faire,
Sans haine, sans amour, et toujours, ô misère !
Avant la fin du jour blasé du lendemain,
Un soir qu'un pistolet se trouva sous sa main,
Il rejeta son âme au ciel, voûte fatale,
Comme le fond du verre au plafond de la salle.
Jeune homme, tu fus lâche, imbécile et méchant.
Nous ne te plaindrons pas. Lorsque le soc tranchant
A passé, donne-t-on une larme à l'ivraie?
Mais ce que nous plaindrons d'une douleur bien vraie,
C'est celle sur laquelle un tel fils est tombé.
C'est ta mère, humble femme au dos lent et courbé,
Qui sent fléchir sans toi son front que l'âge plombe.
Et qui fit le berceau de qui lui fait sa tombe!
Nous ne te plaindrons pas, mais ce que nous plaindrons,
Ce qui nous est encor sacré sous les afironts,
C'est cette triste enfant qui jadis pure et tendre
Chantait à sa mansarde où ton or l'alla prendre.
Qui s'y laissa tenter comme au soleil levant.
Croyant la faim derrière et le bonheur devant ;
Qui voit son âme, hélas! qu'on mutile et qu'on foule,
Éparse maintenant sous les pieds de la foule ;
Qui pleure son parfum par ton souffle enlevé;
Pauvre vase de fleurs tombé sur le pavé!
Non, ce que nous plaindrons, ce n'est pas toi, vaine ombre, Chiffre qu'on n'a jamais compté dans aucun nombre, C'est ton nom jadis pur, maintenant avili. C'est ton père expiré, ton père enseveli, Vénérable soldat de notre armée ancienne,