‹ Les feuilees d'automneChapitre 37 sur 60 · IL N'AVAIT PAS VINGT ANS · texte numérisé non relu

IL N'AVAIT PAS VINGT ANS

Que ta tombe en s'ouvrant réveille dans la sienne I

Ce sont tes serviteurs, tes parents, tes amis,

Tous ceux qui t'entouraient, tous ceux qui s'étaient mis

Follement à ton ombre, et dont la destinée

Par malheur dans la tienne était enracinée.

C'est tout ce qu'ont flétri tes caprices ingrats.

C'est ton chien qui t'aimait et que tu n'aimais pas!

Pour toi, triste orgueilleux, riche au cœur infertile,

Qui vivais impuissant et qui meurs inutile,

Toi qui tranchas tes jours pour faire un peu de bruit.

Sans même être aperçu, retourne dans la nuit!

C'est bien. Sors du festin sans qu'un flambeau s'efiace !

Tombe au torrent, sans même en troubler la surface !

Ce siècle a son idée ; elle marche à grands pas

Et toujours à son but. Ton sépulcre n'est pas

De ceux qui la feront trébucher dans sa route.

Ta porte en se fermant ne vaut pas qu'on l'écoute.

Va donc ! Qu'as-tu trouvé, ton caprice accompli ?

Voluptueux, la tombe, et vaniteux l'oubli !

Avril 1S31

Certe, une telle mort, ignorée ou connue,

N'importe pas au siècle, et rien n'en diminue;

On n'en parle pas même et l'on passe à côté.

Mais lorsque, grandissant sous le ciel attristé,

L'aveugle suicide étend son aile sombre,

Et prend à chaque instant plus d'âmes sous son ombre;

Quand il éteint partout hors des desseins de Dieu,

Des fronts pleins de lumière et des cœurs pleins de feu;

Quand Robert, qui voilait, peintre au pinceau de flamme,

Sous un regard serein l'orage de son âme,

Rejette le calice avant la fin du jour

Dès qu'il en a vidé ce qu'il contient d'amour;

4)uand Castlereagh, ce taon qui piqua Bonaparte,

Cet anglais mélangé de Carthage et de Sparte,

Se plonge au cœur l'acier et meurt désabusé,

Assouvi de pouvoir, de ruses épuisé;

Quand Rabbe de poison inonde ses blessures;

Comme un cerf poursuivi d'aboyantes morsures,

Lorsque Gros haletant se jette, faible et vieux,

Au fleuve, pour tromper sa meute d'envieux;

Quand de la mère au fils et du père à la fille.

Partout ce vent de mort ébranche la famille;

Lorsqu'on voit le vieillard se hâter au tombeau

Après avoir longtemps trouvé le soleil beau.

Et l'épouse quittant le foyer domestique.

Et l'écolier lisant dans quelque livre antique,

Et tous ces beaux enfants, hélas ! trop tôt mûris,

Qui ne connaissaient pas les hommes, qu'à Paris

Souvent un songe d'or jusques au ciel enlève,

Et qui se sont tués quand, du haut de leur rêve

De gloire, de vertu, d'amour, de liberté,

Ils sont tombés le front sur la société; —

Alors le croyant prie et le penseur médite!

Hélas! l'humanité va peut-être trop vite.

Dû tend ce siècle? où court le troupeau des esprits?

Rien n'est encor trouvé, rien n'est encor compris;

Car beaucoup ici-bas sentent que l'espoir tombe,

Et se brisent la tête à l'angle de la tombe,

Comme vous briseriez le soir sur le pavé

Un œuf où rien ne germe et qu'on n'a pas couvé 1

Mal d'un siècle en travail où tout se décompose!

Quel en est le remède et quelle en est la cause?

Serait-ce que la foi derrière la raison

IL N'AVAIT PAS VINGT ANS. tOl

Décroît comme un soleil qui baisse à l'horizon?

Que Dieu n'est plus compté dans ce que l'homme fonde ?

Et qu'enfin il se fait une nuit troj» profonde -*

Dans ces recoins du cœur, du monde inaperçus,

Que peut seule éclairer votre lampe, ô Jésus !

Est-il temps, matelots mouillés par la tempête,

D« rebâtir l'autel et de courber la tête?

Devons-nous regretter ces jours anciens et forts

Où les vivants croyaient ce qu'avaient cru les morts,

Jours de piété grave et de force féconde,

Lorsque la bible ouverte éblouissait le monde l

Amas sombre et mouvant de méditations!

Problèmes périlleux I obscures questions

Qui font que, par moments s'arrêtant immobile.

Le poëte pensif erre encor dans la ville

A l'heure où sur ses pas on ne rencontre plus

Que le passant tardif aux yeux irrésolus

Et la ronde de nuit, comme un rêve apparue,

Qui vatâtant dans l'ombre à tous les coins de rue II

4 septen bre 18?.5r,

Oh ! n'insultez jamais une femme qui tombe!

Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe?

Qui sait combien de jours sa faim a combattu?

Quand le vent du malheur ébranlait leur vertu,

Qui de nous n'a pas vu de ces femmes brisées

S'y cramponner longtemps de leurs mains épuisées?

Comme au bout d'une branche on voit étinceler

Une goutte de pluie où le ciel vient briller,

Qu'on secoue avec l'arbre et qui tremble et qui lutte,

Perle avant de tomber et fange après sa chute!

La faute en est à nous. A toi, riche ! à ton or! Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encor Pour que la goutte d'eau sorte de la poussière, Et redevienne perle en sa splendeur première, Il suffit, c'est ainsi que tout remonte au jour, D'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour!

6 septembre 1835.

Rien eneor n'a germe de vos rameaux flottants Çur notre jeune terre où, depuis quarante ans.

Tant d'âmes se sont échouées, Doctrines aux fruits d'or, espoir des nations, Que la hâtive main des révolutions

Sur nos têtes a secouées!

Nous attendons toujours ! Seigneur, prenez pitié Des peuples qui, toujours satisfaits à moitié,

Vont d'espérance en espérance; Et montrez-nous enfin l'homme de votre choix Parmi tous ces tribuns et parmi tous ces rois

Que vous essayez à la France !

Qui peut se croire fort, puissant et souverain? Qui peut dire en scellant des barrières d'airain? Jamais vous ne serez franchies!

Dans ce siècle de bruit, de gloire et de revers, Où les roseaux penchés au bord des étangs verts Durent plus que les monarchies?

Rois I la bure est souvent jalouse du velours.

Le peuple a froid l'hiver, le peuple a faim toujours.

Rendez-lui son sort plus facile.

Le peuple souvent porte un bien rude collier. Ouvrez l'école aux fils, aux pères l'atelier,

A tous vos bras, auguste asile !

Par la bonté des rois rendez les peuples bons.

Sous d'étranges malheurs souvent nous nous courbons,

Songez que Dieu seul est le maître.

Un bienfait par quelqu'un est toujours ramassé. Songez-y, rois minés sur qui pèse un passé

Gros du même avenir peut-être!

Donnez à tous. Peut-être un jour tous vous rendront! Donnez, — on ne sait pas quels épis germeront

Dans notre siècle autour des trônes! — De la main droite aux bons, de la gauche aux méchants! Comme le laboureur sème sa graine aux champs,

Ensemencez les cœurs d'aumônes !

0 rois! le pain qu'on porte au vieillard desséché, La pauvre adolescente enlevée au marché. Le bienfait souriant, toujours prêt à toute heure. Qui vient, riche et voilé, partout où quelqu'un pleure. Le cri reconnaissant d'une mère à geîioux, L'enfant sauvé qui lève entre le peuple et vous

Ses deux petites mains sincères et joyeuses, Sont la meilleure digue aux foules furieuses.

\ Hélas! je vous le dis, ne vous endormez pas, 'Tandis que l'avenir s'amoncelle là-bas !

Il arrive parfois, dans le siècle où nous sommes,

Qu'un grand vent tout à coup soulève à flots les hommes-,

Vent de malheur, formé, comme tous les autans,

De souffles quelque part comprimés trop longtemps ;

Vent qui de tout foyer disperse la fumée ;

Dont s'attise l'idée à cette heure allumée;

Qui passe sur tout homme, et, torche ou flot amer,

Le fait étinceler ou le fait écumer;

Ébranle toute digue et toute citadelle;

Dans la société met à nu d'un coup d'aile

Des sommets jusqu'alors par des brumes voilés,

Des gouflres ténébreux ou des coins étoiles;

Vent fatal qui confond les meilleures et les pires,

Arrache mainte tuile au vieux toit des empires.

Et prenant dans l'état, en haut, en bas, partout.

Tout esprit qui dérive et toute âme qui bout,

Tous ceux dont un zéphyr fait remuer les têtes,

Tout ce qui devient onde à l'heure des tempêtes,

Amoncelant dans l'ombre et chassant à la fois

Ces flots, ces bruits, ce peuple, et ces pas, et ces voix,

Et les groupes sans forme et les rumeurs sans nombre,

Pousse tout cet orage au seuil d'un palais sombre!

Palais sombre en effet, et plongé dans la nuit !

D'où les illusions s'envolent à grand bruit,

Quelques-unes en pleurs, d'autres qu'on entend rire !

C'en est fait. L'heure vient ! le voile se déchire.

Adieu les songes d'or ! On se réveille, on voit

Un spectre aux mains de chair qui vous touche du doigt.

C'est la réalité, qu'on sent là, qui vous pèse.

On rêvait Charlemagne, on pense à Louis seize 1

Heure grande et terrible où, doutant des canons,

La royauté, nommant ses amis par leurs noms,

Recueillant tous les bruits que la tempête apporte.

Attend, l'œil à la vitre et l'oreille à la porte!

Où l'on voit dans un coin, ses filles dans ses bras,

La reine qui pâlit, pauvre étrangère, hélas!

Où les petits enfants des familles royales

De quelque vieux soldat pressent les mains loyales.

Et demandent, avec des sanglots superflus,

Aux valets, qui déjà ne leur répondent plus.

D'où viennent ces rumeurs, ces terreurs, ce mystère,

Et, les ébranlements de cette afireuse terre

Qu'ils sentent remuer comme la mer aux vents,

Et qui ne tremble pas sous les autres enfants l

Hélas! vous crénelez vos mornes Tuileries;

Vous encombrez les ponts de vos artilleries;

Vous gardez chaque rue avec un régiment;

A quoi bon? à quoi bon ? De moment en moment

La tourbe s'épaissit, grosse et désespérée

Et terrible; et qu'importe, à l'heure où leur marée

Sort et monte en hurlant du fond du gouffre amer,

La mitraille à la foule et la grêle à la mer?

0 redoutable époque! et quels temps que les nôtres! Où, rien qu'en se serrant les uns contre les autres, Les hommes dans leurs plis écrasent tours, châteaux. Donjons que les captifs rayaient de leurs couteaux, Créneaux, portes d'airain comme un carton ployées, Et, sur leurs boulevards vainement appuyées, Les pâles garnisons, et les canons de fer Broyés avec le mur comme l'os dans la chair!

Comment se défendra ce roi qu'un peuple assiège? Plus léger sur ce flot que sur l'onde un vain liège,

Plus vacillant que l'ombre aux approches du soir, Écoutant sans entendre et regardant sans voir, Il est là qui frissonne, impuissant, infertile. La main tremble, et sa tête est un crible inutile! — Hélas! hélas! les rois en ont seuls de pareils! — Qui laisse tout passer, hors les mauvais conseils !

Que servent maintenant ces sabres, ces épées,

Ces lignes de soldats par des caissons coupées;

Ces bivouacs, allumés dans les jardins profonds,

Dont la lueur sinistre empourpre les plafonds ;

Ce général choisi, qui déjà, vaine garde^

Sent peut-être à son front sourdre une autre cocarde

Et tous ces cuirassiers, soldats vieux et nouveaux,

Qui plantent dans la cour des pieux pour leurs chevaux?

Que sert la grille close et la mèche allumée?

Il faudrait une tête et tu n'as qu'une armée 1

Que faire de ce peuple à l'immense roulis, Mer qui traîne du moins une idée en ses plis, Vaste inondation d'hommes, d'enfants, de femmes, Flots qui tous ont des yeux, vagues qui sont des âmes?

Malheur alors! 0 Dieu! faut-il que nous voyions

Le côté monstrueux des révolutions?

Qui peut dompter la mer? Seigneur! qui peut répondre

Des ondes de Paris et des vagues de Londre,

Surtout lorsque la ville ameutée aux tambours

Sent ramper dans les flots l'hydre de ses faubourgs!

Dans ce palais fatal où l'empire s'écroule,

Dont la porte bientôt va ployer sous la foule,

Où l'on parle tout bas de passages secrets,

Où le roi sent déjà qu'on le sert de moins près.

Où la mère en tremblant rit à l'enfant qui pleure,

0 mon Dieu ! que va-t-il se passer tout à l'heure ?

Comment vont-ils jouer avec ce nid de rois?

Pourquoi faut-il qu'aux jours où le pauvre aux abois Sent sa haine des grands de ce qu'il souffre accrue, Notre faute ou la leur le lâchent dans la rue? Temps de deuil où l'émeute en fureur sort de tout! Où le peuple devient diflorme tout à coup I

Malheur donc! c'est fini. Plus de barrière au trône!

Mais Dieu garde un trésor à qui lui fit l'aumône.

Si le prince a laissé, dans des temps moins changeants,

L'empreinte de ses pas à des seuils indigents,

Si des bienfaits cachés il fut parfois complice,

S'il a souvent dit : grâce! où la loi dit : supplice 1

Ne désespérez pas. Le peuple aux mauvais jours

A pu tout oublier. Dieu se souvient toujours!

Souvent un cri du cœur sorti d'une humble bouche

Désarme, impérieux, une foule farouche

Qui tenait une proie en ses poings triomphants.

Les mères aux lions font rendre les enfants 1

Oh ! dans cet instant même où le naufrage gronde,

Où l'on sent qu'un boulet ne peut rien contre une onde.

Où, liquide, et fangeuse, et pleine de courroux,

La populace à l'œil stupide, aux cheveux roux,

Aboyant sur le seuil comme un chien pour qu'on ouvre,

Arrive, éclaboussant les chapiteaux du Louvre,

Océan qui n'a point d'heure pour son reflux ;

Au moment où l'on voit que rien n'arrête plus

Ce flot toujours grossi que chaque instant apporte,

Qui veut monter, qui hurle et qui mouille la porte ;

C'est un spectacle auguste et que j'ai vu déjà

Souvent, quand mon regard dans l'histoire plongea.

Qu'une bonne action, cachée en un coin sombre,

Qui sort subitement toute blanche de l'ombre,

Et comme autrefois Dieu qu'elle prend à témoin,

Dit au peuple écumant : Tu n'iras pas plus loinl

Décembre 1S34.

Le grand homme vaincu peut perdre en un instant Sa gloire, son empire, et son trône éclatant,

Et sa couronne qu'on renie.

Tout, jusqu'à ce prestige à sa grandeur mêlé Qui faisait voir son front dans un ciel étoile;

Il garde toujours son génie !

Ainsi, quand la bataille enveloppe un drapeau. Tout ce qui n'est qu'azur, écarlate, oripeau,

Frange d'or, tunique de soie.

Tombe sous la mitraille en un moment haché, Et, lambeau par lambeau, s'en va comme arraché

Par le bec d'un oiseau de proie ;

Et qu'importe? A travers les cris, les pas, les voix. Et la mêlée en feu qui sur tous à la fois

Fait tourner son horrible meule, Au plus haut de la hampe, orgueil des bataillons, Où pendait cette pourpre envolée en haillons,

L'aigle de bronze reste seule I

21 février 1825,

XVTI A ALPHONSE RABBE

UORT LE 31 DÉCBMBBE 1829.

Hélas! que fais-tu donc, ô Rabbe, ô mon ami, Sévère historien dans la tombe endormi?

Je l'ai pensé souvent dans mes Iieures funèbres. Seul près de mon flambeau qui rayait les ténèbres, 0 noble ami, pareil aux hommes d'autrefois. Il manque parmi nous ta voix, ta forte voix Pleine de l'équité qui gonflait ta poitrine; Il nous manque ta main qui grave et qui burine. Dans ce siècle où par l'or les sages sont distraits, Où l'idée est servante auprès des intérêts, Temps de fruits avortés et de tiges rompues, D'instincts dénaturés, de raisons corrompues, Où dans l'esprit humain tout étant dispersé, Le présent au hasard flotte sur le passé.

Si parmi nous ta tête était debout encore, Cette cime où vibrait l'éloquence sonore,

Au milieu de nos flots tu serais calme et grand. Tu serais comme un pont posé sur le courant.

Tu serais pour chacun la voix haute et sensée Qui fait que tout brouillard s'en va de la pensée, Et que la vérité, qu'en vain nous repoussions, Sort de l'amas confus des sombres visions.

Tu dirais aux partis qu'ils font trop de poussière Autour de la raison pour qu'on la voie entière; Au peuple, que la loi du travail est sur tous Et qu'il est assez fort pour n'être pas jaloux; Au pouvoir, que jamais le pouvoir ne se venge, Et que pour le penseur c'est un spectacle étrange Et triste quand la loi, figure au bras d'airain, Déesse qui ne doit avoir qu'un front serein, Sort à de certains jours de l'urne consulaire L'œil hagard, écumante et folle de colère.

Et ces jeunes esprits, à qui tu souriais.

Et que leur âge livre aux rêves inquiets,

Tu leur dirais : — Amis, nés pour des temps prospères.

Oh! n'allez pas errer comme ont erré vos pères!

Laissez mûrir vos fronts! gardez-vous, jeunes gens.

Des systèmes dorés aux plumages changeants

Qui dans les carrefours s'en vont faire la roue;

Et de ce qu'en vos cœurs l'Amérique secoue,

Peuple à peine essayé, nation de hasard,

Sans tige, sans passé, sans histoire et sans art;

Et de cette sagesse impie, envenimée,

Du cerveau de Voltaire éclose tout armée,

Fille de l'ignorance et de l'orgueil, posant

Les lois des anciens jours sur les mœurs d'à présent,

Qui refait un chaos partout où fut un monde,

Qui rudement enfonce, ô démence profonde!

Le casque étroit de Sparte au front du vieux Paris,

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