‹ Les feuilees d'automneChapitre 47 sur 60 · A MADEMOISELLE J · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE J

Chantez I chantez ! Jeune Inspirée î

La femme qui chante est sacrée

Môme aux jaloux, même aux pervers!

La femme qui chante est bénie!

Sa beauté défend son génie.

Les beaux yeux sauvent les beaux vers.

j Moi que déchire tant de rage, I J'aime votre aube sans orage;

Je souris à vos yeux sans pleurs.

Chantez donc vos chansons divines.

A moi la couronne d'épines!

A vous la couronne de fleurs!

Il fut un temps, un temps d'ivresse, Où l'aurore qui vous caresse Rayonnait sur mon beau printemps;

Où l'orgueil, la joie et l'extase, Comme un vin pur d'un riche vase, Débordaient de mes dix-sept ans.

Alors, k tous mes pas présente,

Une chimère éblouissante

Fixait sur moi ses yeux dorés;

Alors, prés verts, ciels bleus, eaux vives.

Dans les riantes perspectives

Mes regards flottaient égarés.

Alors je disais aux étoiles :

0 mon astre, en vain tu te voiles, Je sais que tu brilles là-haut l Alors je disais à la rive :

Vous êtes la gloire, et j'arrive.

Chacun de mes jours est un flotl

Je disais aux bois : Forêt sombre,

J'ai comme toi des bruits sans nombre.

A l'aigle : Contemple mon front!

Je disais aux coupes vidées:

Je suis plein d'ardentes idées

Dont les âmes s'enivreront!

Alors du fond de vingt calices.

Rosée, amour, parfums, délices.

Se répandaient sur mon sommeil ; J'avais des fleurs plein mes corbeilles. Et comme un vif essaim d'abeilles Mes pensers volaient au soleil.

Comme un clair de lune bleuâtre Et le rouge brasier du pâtre Se mirent au même ruisseau ;

A MADEMOISELLE J. loP

Comme dans les forèls mouillées A travers le bruit des feuillées On entend le bruit d'un oiseau ;

Tandis que tout me disait : aimel Écoutant tout hors de moi-même, Ivre d'harmonie et d'encens, J'entendais, ravissant murmure, Le chant de toute la nature Dans le tumulte de mes sens.

Et roses par avril fardées, Nuit d'été de lune inondées, Sentiers couverts de pas humains, Tout, recueil aux hanches énormes.

Et les vieux troncs d'arbres difiormes Qui se penchent sur les chemins.

Me parlaient cette langue austère, Langue de l'ombre et du mystère.

Qui demande à tous : Que sait-on?

Qui, par moments presque étouffée, Chante des notes pour Orphée, Prononce des mots pour Platon.

La terre me disait : Poëte !

Le ciel me répétait : Prophète 1 Marche! parle! enseigne! bénis!

Penche l'urne des chants sublimes!

Yerse aux vallons noirs comme aux cimes. Dans les aires et dans les nids!

Ces temps sont passés. — A cette heure. Heureux pour quiconque m'effleure.

Je suis triste au dedans de moi.

J'ai sous mon toit un mauvais hôte; Je suis la tour splendide et haute Qui contient le sombre befîroi.

L'ombre en mon cœur s'est épanchée ; Sous mes prospérités cachée La douleur pleure en ma maison; Un ver ronge ma grappe mûre; Toujours un tonnerre murmure Derrière mon vague horizon.

L'espoir mène à des portes closes.

Cette terre est pleine de choses Dont nous ne voyons qu'un côté.

Le sort de tous nos vœux se joue; Et la vie est comme la roue D'un char dans la poudre emporté.

A mesure que les années, Plus pâles et moins couronnées, Passent sur moi du haut du ciel, Je vois s'envoler mes chimères Comme des mouches éphémères Qui n'ont pas su faire de miel.

Vainement j'attise en moi-même L'amour, ce feu doux et suprême Qui brûle sur tous les trépieds, Et toute mon âme enflammée S'en va dans le ciel en fumée Ou tombe en cendre sous mes pieds.

Mon étoile a fui sous la nue.

La rose n'est plus revenue

Se poser sur mon rameau noir.

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